XV

De Papeete à Mangaréva.--Raivavae.--Rikitea.--Un Paraguay océanien.

L’envie m’a pris de voir les Gambier. Cet archipel a son histoire

religieuse, politique et administrative. Tout en consultant mes notes de

voyage, j’ai près de moi des brochures où les missionnaires rendent du

mieux qu’ils peuvent les coups qu’on ne leur a pas épargnés. La querelle

est ici non plus entre catholiques et protestants mais entre les Pères

et le Gouvernement. On attaque et l’on se défend de part et d’autre avec

une égale énergie. Du côté de l’administration, on entend l’apostrophe

célèbre: «Varus, rends-moi mes légions!» Autrement dit: «Où sont les

quatre mille indigènes qui habitaient l’île autrefois? Le drapeau

français ne flotte plus que sur des tombes!» Du côté des Pères, on veut

établir que tout le mal vient de l’intrusion de la France dans le

gouvernement de Mangaréva. On a été jusqu’à dire que le Père Laval avait

fait périr par le poison Grégorio Stanislas Maputeoa, le roi des

Gambier, l’époux de Maria-Eutokia. Ce roman renouvelé des Borgia avait

par trop d’invraisemblance.

Ce qu’il y a de vrai au fond de tout cela c’est l’existence, à l’abri du

pavillon national, d’une colonie modelée sur le Paraguay au temps où les

Jésuites y étaient les maîtres. Les Pères avaient institué un

gouvernement plus religieux que politique. L’un d’eux présidait le

conseil mixte où la régente Maria Eutokia puisait ses inspirations

journalières. Ils étaient souverains et commerçants, quoi qu’on dise. Il

faut convenir après tout que si cette population qui décroît à vue d’œil

a pris au moins les apparences de la civilisation, c’est aux Pères qu’on

le doit. Ils ont peu répandu l’instruction mais ils ont habitué les

indigènes à se vêtir et les ont déshabitués de la chair humaine. Le mal

est qu’ils ont préconisé la construction d’habitations en madrépores et

que, grâce à la plonge et à ces maisons vivantes suintant l’humidité,

les Mangaréviens ont été décimés par la phthisie, tués à coups de

bâtisses. Doit-on encore reprocher aux Pères de n’avoir pas su réprimer

efficacement l’ivrognerie, cette autre cause de mort?

Quand la France, en 1881, s’annexa définitivement, à la demande des

habitants réunis en assemblée générale, l’archipel des Gambier, elle y

trouva des ruines et des tombeaux. Le pays vivait sous un régime

hybride. La principale ressource des habitants est la nacre. Des lagons

appauvris on ne tirait plus rien, pour ainsi dire. La misère était

grande, la misère intellectuelle comme la misère matérielle. Les Pères

avaient élaboré des lois bizarres, on ne peut plus prohibitives, conçues

tout en faveur de leur prééminence et où le souci de l’avenir des

Mangaréviens tenait peu de place. C’était l’interdiction de vendre les

terres ou de les louer sans l’autorisation du roi, l’exercice illimité

du droit d’expulsion, etc... Toujours pressé, le commandant Chessé bâcla

un Code nouveau qui reçut l’approbation des Pères précisément par ce

qu’il consacrait en partie ces mêmes prohibitions. Les Maristes

conservèrent toute ou presque toute leur influence politique. Ils sont

encore, en l’an 1888, les maîtres de ce cimetière de trois mille

hectares!

Pour se rendre de Papeete à Mangaréva, l’île principale des Gambier, il

faut fréter une goëlette ou s’embarquer sur l’_Orohena_, la goëlette du

Résident français. Ce dernier parti est le meilleur. Le Commandant est

un aimable homme, obligeant, de bonne humeur, un loup de mer qui ne

montre les dents que pour sourire, et s’emploie à consoler de son mieux

les passagers. On part de Papeete à huit heures du matin et en cinq

jours on est à Raivavae, une petite île qui se trouve sur le chemin de

Mangaréva. Les pâtés de coraux sont si nombreux aux abords de la rade

qu’il faut attendre pour entrer l’arrivée du pilote, en même temps chef

de district. Ce n’est qu’après deux heures de navigation à travers les

récifs que l’_Orohena_ jette l’ancre. On dîne et l’on se précipite dans

le canot du commandant. Sur le wharf les indigènes sont rassemblés

autour du gendarme chef de poste. C’est un personnage que ce gendarme.

Il est toute la force armée et toute la police de ce petit coin de

terre. Devant sa case flotte le pavillon aux trois couleurs. Il est

soldat, administrateur, magistrat même. A lui seul il assume la

responsabilité de la défense de l’île et du maintien de l’ordre et

représente la patrie et la civilisation.

Il s’approche du commandant de l’_Orohena_, le salue, et parmi les

indigènes éclatent les _Ia ora na_, les souhaits de bienvenue. Il n’est

pas possible de se dispenser d’aller à la fare hau et d’entendre chanter

les himéné qui célèbrent les vertus de l’ancien Résident et celles du

nouveau. Le commandant aime les indigènes; il répond avec chaleur à ces

marques de sympathie et l’on va se coucher.

Raivavae est comme Tahiti une île de nature volcanique. Je pense qu’en

cinq heures on la traverserait dans toute sa longueur et qu’il suffirait

de deux heures pour la parcourir en largeur. Des roches énormes se

dressent çà et là dont les crêtes dentelées ont des aspects de

châteaux-forts avec des mâchicoulis et des créneaux à moitié détruits.

Ces roches sont entourées de collines que recouvre une végétation

abondante: l’arbre de fer, le _purau_, l’_outou_ aux larges feuilles,

des bruyères, des myrtacées. Plus bas, dans la bande étroite de terre

qui borde la mer, ce sont les orangers, les cédratiers, les cocotiers,

les bananiers, les goyaviers, les arbres à pain, toute la flore de

Tahiti. Dans le creux des vallées où l’eau abonde se cultive le taro et

c’est merveille de voir comment les indigènes ont su canaliser ces mille

petits cours d’eau, ces ruisselets que le nain vert Obéron boirait d’une

haleine et qui portent la fertilité dans le pays. On trouve également la

patate douce, cette contrefaçon sucrée de la pomme de terre, et la

papaye qu’un Européen facétieux accommode à la façon du navet. A

Raivavae, on élève le porc, la chèvre et le cheval; la volaille est

abondante. Un cheval se vend de trente à quarante francs.

Avant de reprendre sa route, le commandant de l’_Orohena_, à la fois lui

aussi administrateur et magistrat, rend la justice sous un cocotier.

L’audience n’affecte pas une solennité exagérée. Il s’agit d’un chef

destitué jadis pour avoir battu sa femme et qu’on investit à nouveau

après l’avoir adjuré de montrer désormais plus de patience dans son

ménage.

Le lendemain on embarque des vivres frais, et vogue pour Mangaréva! Un

matin, à six heures, pendant une manœuvre, des cris éveillent les

passagers. «Un homme à la mer! Virez de bord! Amenez le canot! Jetez la

bouée!» Tout le monde se précipite sur le pont où le commandant préside

au sauvetage d’un jeune marin qui vient de tomber à l’eau. Le malheureux

ne savait pas nager. Il est allé droit au fond et toutes les recherches

sont vaines. Ce drame de la mer secoue les plus accoutumés aux

traîtrises de l’Océan.

L’équipage se groupe, tête nue, l’air morne, autour du commandant. Un

_pater_ et un _ave_ sont récités à haute voix à l’intention du pauvre

disparu. Toute la journée on s’entretient de la catastrophe et l’on

pense à la douleur des parents, de pauvres paysans bretons, quand ils

apprendront que la mer a gardé le fils qu’elle leur avait pris.

Il ne faut pas moins de six jours pour faire les quarante lieues marines

qui séparent Raivavae de Mangaréva. Rikitea, le chef-lieu de l’archipel

des Gambier, est situé au fond d’une petite baie que domine le _Duff_,

la plus haute montagne de l’île, bien que son élévation ne dépasse pas

quatre cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Beaucoup de maisons

en pierres ou du moins en madrépores, mais abandonnées pour la plupart

et tombant en ruines. Les indigènes sont revenus aux cases en bois

beaucoup plus saines encore que d’une apparence moins civilisée et qui,

dispersées sur le rivage, abritées sous le feuillage, ne sont point sans

agrément. Les tours carrées et massives de Notre-Dame de Rikitea se

voient de loin, attestant la puissance du catholicisme, une puissance

qui paraît limitée aux choses et sans grand effet sur les âmes. Pourquoi

faut-il que les cloches de l’imposant édifice ne sonnent le plus souvent

que le glas des morts? Il y a trente ans, trois ou quatre mille êtres

vivants habitaient ces îlots: aujourd’hui ils sont à peine trois ou

quatre cents. Les femmes surtout meurent jeunes, vite épuisées, les

fonctions essentielles de leur sexe supprimées avant la trentaine, et

s’éteignent de langueur et de consomption. La source de la vie est comme

tarie et il semble qu’une condamnation irrévocable pèse sur la race:

«Avant peu le pavillon français ne flottera plus aux Gambier que sur des

tombes!» s’écriait un gouverneur, M. Gaulthier de la Richerie.

J’attribuais à la plonge et à l’usage maintenant abandonné des maisons

de pierre l’effrayante mortalité qui décime les Mangaréviens. J’y

insiste. La plonge soumet l’homme qui s’y livre à des variations

considérables et instantanées de température. Le pêcheur de nacre est

nu, debout sur le bateau, au grand soleil; son torse brun ruisselle de

sueur. Si on appliquait contre sa poitrine un thermomètre, on

constaterait une chaleur de cinquante à soixante degrés peut-être. Il se

jette à l’eau sans le secours d’aucun scaphandre et tombe tout à coup à

une profondeur de huit à dix mètres où il trouve une température qui ne

dépasse point quinze degrés. Il revient de la plonge brisé, se tenant à

peine, en dépit et peut-être à cause du rhum qu’on lui a fait boire. Le

lendemain se déclare une bronchite que l’indifférence du patient rend

chronique. Autre cause de mort: après le coucher du soleil il fait très

chaud pendant quelques heures; l’indigène demi-nu s’endort, accablé de

fatigue, devant sa case, et tandis qu’il sommeille, la brise vient

rafraîchir l’air subitement.

Qu’on ajoute à cela l’intempérance, une intempérance sauvage, gloutonne

et furieuse, dans le boire et dans le manger, et des excès de toutes

sortes auxquels on doit imputer bien plus qu’au contact des Européens

l’empoisonnement de la population. Les Mangaréviens ne se soignent pour

aucune maladie. Le mépris de la médecine et des médecins, où certains

voient la marque d’une grande indépendance d’esprit, est une vertu

commune chez eux. Ils sont tous frappés et ils meurent tous,

tranquillement, impassiblement, bercés à leur dernier soupir par les

litanies des missionnaires dont la paternelle autorité est pour eux un

article de foi.

Je le sens, j’obéis à un premier mouvement qui n’est peut-être pas le

bon quand je demande compte aux Pères de l’extinction des Mangaréviens.

N’est-il pas naturel cependant d’interroger ceux qui se sont constitués

les tuteurs de ces grands enfants? C’est l’humanité même qui les

apostrophe, c’est cette vertu française et sentimentale qui se récrie

devant le lit de mort où tout un peuple agonise: «Avez-vous instruit les

indigènes? Les avez-vous élevés à la perception confuse mais encore

salutaire des moyens dont nos races affinées disposent pour se défendre

contre la maladie et la mort? N’avez-vous donc été que les instruments

aveugles, inconscients, irresponsables, de l’inexorable sélection qui ne

connaît ni coupables ni innocents mais des forts et des faibles, et qui

élimine ceux-ci au profit de ceux-là? Ma pensée s’inquiète et mon âme se

trouble. Je ne suis pas un sectaire et je ne vous accuse point; je vous

questionne seulement. Vous êtes venus dans ces îles pour y creuser le

sillon de la civilisation, vous n’y avez creusé que des tombeaux!...»

C’est sous cette impression où je m’en veux d’avoir mis du pathétique

que j’ai passé huit jours aux Gambier. On ne peut tout voir et tout

savoir d’un seul coup; je m’attache aux pas du Résident et peut-être

parviendrai-je ainsi à éclaircir le problème qui se pose devant moi.

La nouvelle Cythère · 第 32 / 51 题