De Papeete à Mangaréva.--Raivavae.--Rikitea.--Un Paraguay océanien.
L’envie m’a pris de voir les Gambier. Cet archipel a son histoire
religieuse, politique et administrative. Tout en consultant mes notes de
voyage, j’ai près de moi des brochures où les missionnaires rendent du
mieux qu’ils peuvent les coups qu’on ne leur a pas épargnés. La querelle
est ici non plus entre catholiques et protestants mais entre les Pères
et le Gouvernement. On attaque et l’on se défend de part et d’autre avec
une égale énergie. Du côté de l’administration, on entend l’apostrophe
célèbre: «Varus, rends-moi mes légions!» Autrement dit: «Où sont les
quatre mille indigènes qui habitaient l’île autrefois? Le drapeau
français ne flotte plus que sur des tombes!» Du côté des Pères, on veut
établir que tout le mal vient de l’intrusion de la France dans le
gouvernement de Mangaréva. On a été jusqu’à dire que le Père Laval avait
fait périr par le poison Grégorio Stanislas Maputeoa, le roi des
Gambier, l’époux de Maria-Eutokia. Ce roman renouvelé des Borgia avait
par trop d’invraisemblance.
Ce qu’il y a de vrai au fond de tout cela c’est l’existence, à l’abri du
pavillon national, d’une colonie modelée sur le Paraguay au temps où les
Jésuites y étaient les maîtres. Les Pères avaient institué un
gouvernement plus religieux que politique. L’un d’eux présidait le
conseil mixte où la régente Maria Eutokia puisait ses inspirations
journalières. Ils étaient souverains et commerçants, quoi qu’on dise. Il
faut convenir après tout que si cette population qui décroît à vue d’œil
a pris au moins les apparences de la civilisation, c’est aux Pères qu’on
le doit. Ils ont peu répandu l’instruction mais ils ont habitué les
indigènes à se vêtir et les ont déshabitués de la chair humaine. Le mal
est qu’ils ont préconisé la construction d’habitations en madrépores et
que, grâce à la plonge et à ces maisons vivantes suintant l’humidité,
les Mangaréviens ont été décimés par la phthisie, tués à coups de
bâtisses. Doit-on encore reprocher aux Pères de n’avoir pas su réprimer
efficacement l’ivrognerie, cette autre cause de mort?
Quand la France, en 1881, s’annexa définitivement, à la demande des
habitants réunis en assemblée générale, l’archipel des Gambier, elle y
trouva des ruines et des tombeaux. Le pays vivait sous un régime
hybride. La principale ressource des habitants est la nacre. Des lagons
appauvris on ne tirait plus rien, pour ainsi dire. La misère était
grande, la misère intellectuelle comme la misère matérielle. Les Pères
avaient élaboré des lois bizarres, on ne peut plus prohibitives, conçues
tout en faveur de leur prééminence et où le souci de l’avenir des
Mangaréviens tenait peu de place. C’était l’interdiction de vendre les
terres ou de les louer sans l’autorisation du roi, l’exercice illimité
du droit d’expulsion, etc... Toujours pressé, le commandant Chessé bâcla
un Code nouveau qui reçut l’approbation des Pères précisément par ce
qu’il consacrait en partie ces mêmes prohibitions. Les Maristes
conservèrent toute ou presque toute leur influence politique. Ils sont
encore, en l’an 1888, les maîtres de ce cimetière de trois mille
hectares!
Pour se rendre de Papeete à Mangaréva, l’île principale des Gambier, il
faut fréter une goëlette ou s’embarquer sur l’_Orohena_, la goëlette du
Résident français. Ce dernier parti est le meilleur. Le Commandant est
un aimable homme, obligeant, de bonne humeur, un loup de mer qui ne
montre les dents que pour sourire, et s’emploie à consoler de son mieux
les passagers. On part de Papeete à huit heures du matin et en cinq
jours on est à Raivavae, une petite île qui se trouve sur le chemin de
Mangaréva. Les pâtés de coraux sont si nombreux aux abords de la rade
qu’il faut attendre pour entrer l’arrivée du pilote, en même temps chef
de district. Ce n’est qu’après deux heures de navigation à travers les
récifs que l’_Orohena_ jette l’ancre. On dîne et l’on se précipite dans
le canot du commandant. Sur le wharf les indigènes sont rassemblés
autour du gendarme chef de poste. C’est un personnage que ce gendarme.
Il est toute la force armée et toute la police de ce petit coin de
terre. Devant sa case flotte le pavillon aux trois couleurs. Il est
soldat, administrateur, magistrat même. A lui seul il assume la
responsabilité de la défense de l’île et du maintien de l’ordre et
représente la patrie et la civilisation.
Il s’approche du commandant de l’_Orohena_, le salue, et parmi les
indigènes éclatent les _Ia ora na_, les souhaits de bienvenue. Il n’est
pas possible de se dispenser d’aller à la fare hau et d’entendre chanter
les himéné qui célèbrent les vertus de l’ancien Résident et celles du
nouveau. Le commandant aime les indigènes; il répond avec chaleur à ces
marques de sympathie et l’on va se coucher.
Raivavae est comme Tahiti une île de nature volcanique. Je pense qu’en
cinq heures on la traverserait dans toute sa longueur et qu’il suffirait
de deux heures pour la parcourir en largeur. Des roches énormes se
dressent çà et là dont les crêtes dentelées ont des aspects de
châteaux-forts avec des mâchicoulis et des créneaux à moitié détruits.
Ces roches sont entourées de collines que recouvre une végétation
abondante: l’arbre de fer, le _purau_, l’_outou_ aux larges feuilles,
des bruyères, des myrtacées. Plus bas, dans la bande étroite de terre
qui borde la mer, ce sont les orangers, les cédratiers, les cocotiers,
les bananiers, les goyaviers, les arbres à pain, toute la flore de
Tahiti. Dans le creux des vallées où l’eau abonde se cultive le taro et
c’est merveille de voir comment les indigènes ont su canaliser ces mille
petits cours d’eau, ces ruisselets que le nain vert Obéron boirait d’une
haleine et qui portent la fertilité dans le pays. On trouve également la
patate douce, cette contrefaçon sucrée de la pomme de terre, et la
papaye qu’un Européen facétieux accommode à la façon du navet. A
Raivavae, on élève le porc, la chèvre et le cheval; la volaille est
abondante. Un cheval se vend de trente à quarante francs.
Avant de reprendre sa route, le commandant de l’_Orohena_, à la fois lui
aussi administrateur et magistrat, rend la justice sous un cocotier.
L’audience n’affecte pas une solennité exagérée. Il s’agit d’un chef
destitué jadis pour avoir battu sa femme et qu’on investit à nouveau
après l’avoir adjuré de montrer désormais plus de patience dans son
ménage.
Le lendemain on embarque des vivres frais, et vogue pour Mangaréva! Un
matin, à six heures, pendant une manœuvre, des cris éveillent les
passagers. «Un homme à la mer! Virez de bord! Amenez le canot! Jetez la
bouée!» Tout le monde se précipite sur le pont où le commandant préside
au sauvetage d’un jeune marin qui vient de tomber à l’eau. Le malheureux
ne savait pas nager. Il est allé droit au fond et toutes les recherches
sont vaines. Ce drame de la mer secoue les plus accoutumés aux
traîtrises de l’Océan.
L’équipage se groupe, tête nue, l’air morne, autour du commandant. Un
_pater_ et un _ave_ sont récités à haute voix à l’intention du pauvre
disparu. Toute la journée on s’entretient de la catastrophe et l’on
pense à la douleur des parents, de pauvres paysans bretons, quand ils
apprendront que la mer a gardé le fils qu’elle leur avait pris.
Il ne faut pas moins de six jours pour faire les quarante lieues marines
qui séparent Raivavae de Mangaréva. Rikitea, le chef-lieu de l’archipel
des Gambier, est situé au fond d’une petite baie que domine le _Duff_,
la plus haute montagne de l’île, bien que son élévation ne dépasse pas
quatre cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Beaucoup de maisons
en pierres ou du moins en madrépores, mais abandonnées pour la plupart
et tombant en ruines. Les indigènes sont revenus aux cases en bois
beaucoup plus saines encore que d’une apparence moins civilisée et qui,
dispersées sur le rivage, abritées sous le feuillage, ne sont point sans
agrément. Les tours carrées et massives de Notre-Dame de Rikitea se
voient de loin, attestant la puissance du catholicisme, une puissance
qui paraît limitée aux choses et sans grand effet sur les âmes. Pourquoi
faut-il que les cloches de l’imposant édifice ne sonnent le plus souvent
que le glas des morts? Il y a trente ans, trois ou quatre mille êtres
vivants habitaient ces îlots: aujourd’hui ils sont à peine trois ou
quatre cents. Les femmes surtout meurent jeunes, vite épuisées, les
fonctions essentielles de leur sexe supprimées avant la trentaine, et
s’éteignent de langueur et de consomption. La source de la vie est comme
tarie et il semble qu’une condamnation irrévocable pèse sur la race:
«Avant peu le pavillon français ne flottera plus aux Gambier que sur des
tombes!» s’écriait un gouverneur, M. Gaulthier de la Richerie.
J’attribuais à la plonge et à l’usage maintenant abandonné des maisons
de pierre l’effrayante mortalité qui décime les Mangaréviens. J’y
insiste. La plonge soumet l’homme qui s’y livre à des variations
considérables et instantanées de température. Le pêcheur de nacre est
nu, debout sur le bateau, au grand soleil; son torse brun ruisselle de
sueur. Si on appliquait contre sa poitrine un thermomètre, on
constaterait une chaleur de cinquante à soixante degrés peut-être. Il se
jette à l’eau sans le secours d’aucun scaphandre et tombe tout à coup à
une profondeur de huit à dix mètres où il trouve une température qui ne
dépasse point quinze degrés. Il revient de la plonge brisé, se tenant à
peine, en dépit et peut-être à cause du rhum qu’on lui a fait boire. Le
lendemain se déclare une bronchite que l’indifférence du patient rend
chronique. Autre cause de mort: après le coucher du soleil il fait très
chaud pendant quelques heures; l’indigène demi-nu s’endort, accablé de
fatigue, devant sa case, et tandis qu’il sommeille, la brise vient
rafraîchir l’air subitement.
Qu’on ajoute à cela l’intempérance, une intempérance sauvage, gloutonne
et furieuse, dans le boire et dans le manger, et des excès de toutes
sortes auxquels on doit imputer bien plus qu’au contact des Européens
l’empoisonnement de la population. Les Mangaréviens ne se soignent pour
aucune maladie. Le mépris de la médecine et des médecins, où certains
voient la marque d’une grande indépendance d’esprit, est une vertu
commune chez eux. Ils sont tous frappés et ils meurent tous,
tranquillement, impassiblement, bercés à leur dernier soupir par les
litanies des missionnaires dont la paternelle autorité est pour eux un
article de foi.
Je le sens, j’obéis à un premier mouvement qui n’est peut-être pas le
bon quand je demande compte aux Pères de l’extinction des Mangaréviens.
N’est-il pas naturel cependant d’interroger ceux qui se sont constitués
les tuteurs de ces grands enfants? C’est l’humanité même qui les
apostrophe, c’est cette vertu française et sentimentale qui se récrie
devant le lit de mort où tout un peuple agonise: «Avez-vous instruit les
indigènes? Les avez-vous élevés à la perception confuse mais encore
salutaire des moyens dont nos races affinées disposent pour se défendre
contre la maladie et la mort? N’avez-vous donc été que les instruments
aveugles, inconscients, irresponsables, de l’inexorable sélection qui ne
connaît ni coupables ni innocents mais des forts et des faibles, et qui
élimine ceux-ci au profit de ceux-là? Ma pensée s’inquiète et mon âme se
trouble. Je ne suis pas un sectaire et je ne vous accuse point; je vous
questionne seulement. Vous êtes venus dans ces îles pour y creuser le
sillon de la civilisation, vous n’y avez creusé que des tombeaux!...»
C’est sous cette impression où je m’en veux d’avoir mis du pathétique
que j’ai passé huit jours aux Gambier. On ne peut tout voir et tout
savoir d’un seul coup; je m’attache aux pas du Résident et peut-être
parviendrai-je ainsi à éclaircir le problème qui se pose devant moi.