Le roi en tournée.--L’upa-upa d’autrefois.--Cérémonies funèbres et
dansantes.--L’engraissement des enfants.--L’initiation.--Le
pêcheur.--Lamentations sur une Femme.
Comme la royauté était à la fois élective et héréditaire, les rois se
voyaient entourer d’un grand respect et leur arrivée dans un district
était le signal de manifestations, de chants, de danses et de festins.
Les romatané, une classe de prêtres, leur présentaient des feuilles de
cocotier. Des rahiri, diacres qui veillaient aux danses sacrées, aux
upa-upa, et servaient à la fois la divinité et le roi, s’approchaient et
prononçaient des discours:
Sois le bienvenu, ô Roi! Salut à toi, Roi des multitudes. Salut à toi,
Roi des terres! Salut à toi, Roi qui viens des extrémités des cieux!
Ne viens-tu pas des hauteurs des cieux, des jardins des cieux? N’es-tu
pas venu dans une pirogue, assis à l’avant, à l’arrière ou au milieu?
Sois le bienvenu, O grand Roi! Voici le cadeau que ton serviteur te
présente.
Tu es le grand Roi qui nous protège!
Viens et prends part au repas préparé pour toi!
Les rahiri ne s’en tiennent pas là. Ils s’excusent. Ils disent que les
serviteurs des dieux et des rois ne savent pas comment il faut recevoir
convenablement le roi. Ils offrent des cochons...
Le grand prêtre intervient:
«Salut! Apportez le cadeau aux pieds du Roi! Les cochons que vous avez
offerts ont tout payé! Vous ne devez plus rien! La corde qui liait vos
pères par le cou est détachée. Tout est bien, à roi miséricordieux!»
Alors le roi répondait:
«Allez en paix!»
A cette heure encore quand Pomaré V, roi déchu et pensionné du
gouvernement de la République française, fait le tour de l’île, il
reçoit de ses anciens sujets des marques de respect que soulignent les
mêmes cadeaux, les mêmes cochons, et sa venue est saluée par les mêmes
festins si ce n’est par les mêmes acclamations. Il faut qu’il s’en
défende pour qu’on n’organise pas comme aux temps anciens l’upa-upa, la
danse guerrière et sacrée, véritable motif à tableaux vivants, et qui ne
tourne à l’obscène, assurent de bienveillants observateurs, que sous
l’empire des excitations alcooliques.
Tous les événements un peu importants étaient d’ailleurs des prétextes à
upa-upa.
On commençait par construire une case (faré) pour l’upa-upa. Tous ceux
qui devaient y prendre part étaient nus ou ne portaient qu’une ceinture
(maro) ainsi que la famille du roi et les notables (hui-raatira). Si
l’upa-upa était donnée en l’honneur d’une personne sans importance, les
danseurs étaient vêtus davantage. Si elle était donnée en faveur d’un
guerrier mort sur le champ de bataille, les femmes y jouaient le
principal rôle et la terminaient par une figure où elles s’abandonnaient
au premier venu. Le guerrier qui avait tué son ennemi était considéré
par la famille du mort comme un véritable ami, comme un frère même. Si
le père était tué, les filles cherchaient un guerrier pour le remplacer.
Elles faisaient de même pour un frère mort. La case ne pouvait rester
sans tane, sans taata, sans homme, sans mari.
Quand un homme avait été tué, ses parents disaient: «Amis, nous avons
une fête à célébrer! Il nous faut sacrifier la tête d’un guerrier pour
venger notre frère qui est mort! Le voulez-vous? Oui!»
Alors commençaient les jeux, les danses, les festins et les exercices de
la lance jusqu’à ce que tous ceux qui prenaient part à ces
démonstrations fussent contraints de s’arrêter, épuisés et non
rassasiés.
La veille du jour choisi, on allait chercher de petits bambous pour en
faire des flûtes (vivos), et la salle préparée pour les danses était
consacrée suivant les rites. Personne ne devait plus y pénétrer jusqu’à
l’heure fixée.
Le matin, les femmes s’approchaient de la maison des danses. Toutes
elles apportaient quelque chose à manger. Le feu était allumé et les
vivres placés dans le four. La danse s’ouvrait alors par une invocation
au dieu dont les prêtres, les romatané, avaient le pouvoir de donner la
pluie à la terre ou de la lui refuser. Dans chaque lieu dédié aux jeux
et aux danses, derrière la case elle-même, se trouvait toujours un
marae. C’est là que le romatané disait les prières aux dieux, aux cinq
dieux dont il était le prêtre.
Je voudrais m’en tenir là. Que de choses intéressantes j’aurais encore à
dire pourtant! Ces contes, ces légendes, cette peinture de mœurs
étranges, cette fleur de poésie primitive m’enchantent tout le premier.
Dans chaque détail je retrouve ce mélange de mollesse et de fierté,
d’abandon et de courage qui paraît encore chez les Tahitiens que j’ai
sous les yeux. Plus je vais, plus je me confirme dans l’idée qu’on est
trop prompt à condamner une race qui possède un tel passé. Que l’on me
pardonne donc si je consacre encore quelques lignes au Tahiti
d’autrefois.
On engraissait les enfants. Les _Amouraai te hua pipi_ étaient des
hommes beaux et bien faits, bien nourris et bien entretenus dès leur
enfance. Ils formaient une caste peu nombreuse, étaient aimés de toutes
les femmes. Un simple contact, le fait de toucher la ceinture d’un
_amou_ avec le bout d’un bâton suffisait pour plonger les femmes dans
une extase amoureuse.
Les enfants des hui-raatira étaient engraissés aussi. On les nourrissait
pour cela avec l’_opio_ sacré (mayoré laissé longtemps dans le four) et
avec la _popoï_ (mayoré ou feï écrasé qui entre encore aujourd’hui dans
l’alimentation des petits Tahitiens). Ces aliments étaient préparés
pendant la nuit. Tandis qu’on les engraissait, les filles ne pouvaient
aller se baigner. Elles portaient des vêtements qui leur tombaient
jusqu’aux pieds; le jour elles restaient dans la case; on ne leur
permettait de sortir qu’un moment avant le coucher du soleil ou pendant
la nuit.
Quand on parle des usages d’un peuple comme celui-ci, l’écueil est de
voir des analogies partout. Comment ne pas songer au carnaval, par
exemple, à propos du _marama raa pori_, mois où l’on se gorgeait de
nourriture et que les arioi observaient fidèlement? Les enfants des deux
sexes étaient alors disposés en groupes. Ils ne portaient que le maro
(ceinture) sauf les fillettes un peu âgées qui pouvaient se vêtir
davantage. Les vivres, cochons, poissons, fruits, étaient apportés et
préparés par les pères de famille et le repas commençait. Tout le monde
donnait des étoffes aux arioi pour qu’ils fussent vêtus convenablement à
ces fêtes.
Pendant le _marama raa_, l’arioi en chef désignait les hommes capables
d’entrer dans la congrégation. Si un arioi avait un enfant adoptif ou un
parent beau et bien fait, il lui donnait un nom et cet enfant ou ce
parent était reçu aussitôt. Les célèbres _Jambes noires_ dont j’ai parlé
plus haut faisaient de leurs pupilles des arioi du premier rang. Les
femmes des arioi choisissaient les plus belles filles pour compagnes.
Quelquefois, le corps luisant d’huile de coco, les personnes grasses
étaient portées en triomphe jusqu’à l’endroit où se célébraient les
jeux. Cette tradition s’est perdue avec tant d’autres comme à Paris
celle du Bœuf gras si regrettée des badauds; cependant les Tahitiens
apprécient toujours l’embonpoint, et pour eux les plus grosses sont les
plus belles femmes.
Après ces fêtes de la nourriture on s’allait coucher. Le lendemain,
c’était le _Hua-pipi_. De la maison où l’on s’engraissait on se rendait
dans un lieu ombragé. Là, le roi des arioi habillait le nouveau
compagnon en lui donnant le _maro_ (ceinture) et le _tiputa_ (sorte de
poncho). Puis il criait: «Voici le nouvel arioi! Il est prêt! Il peut
aller dans sa maison maintenant! Il en sait assez!» On se rendait chez
le Roi; les arioi jouaient et dansaient. Un festin suivait.
Tous étaient parés d’étoffes aux couleurs éclatantes et couronnés de
fleurs.
On appelait _Tatu pehe_ ceux qui formaient des chanteurs et
transmettaient à la jeunesse les chants composés par eux-mêmes et l’art
d’en composer de nouveaux. Chaque district avait ses chœurs et ses
chansons. A la fête de _Topata tahi_, les jeunes gens qui apprenaient à
chanter offraient des présents, des vivres, des cochons, des fruits, des
gâteaux et des étoffes à leur instituteur. _Topata tahi_ veut dire une
goutte. La première chanson de l’élève était comme la première goutte de
son savoir; on ne célébrait cette fête que si les jeunes gens étaient
bien instruits. La fête terminée, ceux-ci rentraient dans leurs familles
où ils enseignaient à leur tour aux jeunes filles ce qu’ils avaient
appris des _Tatu pehe_.
Les Tahitiens ont leur clef des songes. Les petits volumes niais,
imprimés avec des têtes de clou sur du papier à chandelle, que les
colporteurs vendent dans les fêtes de village, en France, ne valent
assurément pas les traditions étranges de ce pays mais ils en sont un
peu cousins. Qu’on en juge!
Une étoile filante annonce le vent ou présage la naissance d’un roi.
Quand le petit grillon crie à l’avant de la pirogue près du rivage, elle
chavirera au moment où la flotte des arioi voudra partir.
Si une femme rêve qu’elle porte un Té, sorte de palette en bois dont on
se servait pour fabriquer les étoffes d’écorce, elle concevra bientôt et
elle aura un fils.
Si une femme rêve qu’elle est allée cueillir des lis dans la vallée,
elle aura une fille.
Si une femme rêve qu’elle s’est cassé une dent de la mâchoire
supérieure, elle aura un garçon.
Si une femme rêve qu’elle s’est cassé une dent de la mâchoire
inférieure, elle aura une fille.
Quand le prêtre a dit les prières sur une pirogue qui part pour un long
voyage, il prend un morceau de _nape_, un fragment de corde d’écorce de
noix de coco provenant du gréement de cette pirogue, et le place sous
une pierre plate devant le marae. Tandis que la pirogue est au loin, les
amis du navigateur viennent trouver le prêtre et lui demandent des
nouvelles de celui qui est parti. Si le nape n’est plus placé de même ou
s’il est tordu, le prêtre dit: «La pirogue a chaviré loin du rivage!» Si
le nape est toujours au même endroit, le prêtre dit: «La pirogue a
touché la terre; le navigateur est sain et sauf!»
Quand le navigateur part, il fait une prière: «Si je hisse la voile de
ma pirogue et si je vais jusqu’à Tehua (une passe de Papara fort
dangereuse), que les lames de la mer me portent et que je passe
par-dessus les épaules du dieu Tane!»
Quand le prêtre a consacré un fragment de cordage lors de la
construction d’une case, et quand ce fragment de cordage a bougé, cela
veut dire que la maison sera détruite par les Huhu, abeilles sauvages,
ou par un incendie.
Si le pêcheur rêve qu’il traîne à la remorque un cocotier, le lendemain
il prendra une anguille ou un requin.
Si le pêcheur rêve qu’il jette à la mer un morceau d’étoffe, il est
certain de prendre le lendemain plusieurs sèches (_fee_).
Si le pêcheur rêve que sa pirogue est remplie de feuilles de cocotier,
le lendemain sa pirogue sera remplie des thons qu’il aura pris.
Si le pêcheur rêve qu’il a tué un homme, il prendra le lendemain un gros
requin ou des bonites.
Si le pêcheur rêve qu’une petite maison est construite à l’avant de sa
pirogue, le lendemain il prendra une tortue.
Si dans une cérémonie religieuse les dieux laissent tomber seulement
quelques gouttes de pluie, le prêtre déclare que cette cérémonie est
défectueuse et sent la pourriture de la mort. S’il n’a pas plu du tout,
cela veut dire que la guerre est prochaine. Si la pluie du ciel est
tombée à torrent, le prêtre annonce que la fête sera propice. La paix
est assurée et les dieux sont contents.
Quand une flottille de pirogues est préparée pour la guerre, si
l’arc-en-ciel se montre peu distinctement, ceux qui ne servent pas les
dieux prétendent que le succès est certain et que l’arc-en-ciel se moque
des guerriers.
Si un homme coupe un arbre de sa hache et que son outil se brise, cela
veut dire que le travail qu’il a entrepris ne sera jamais achevé car la
guerre sera bientôt déclarée. C’est la fatalité qui a brisé la hache et
tout le pays sera subjugué par l’ennemi. Si la hache est seulement
ébréchée, c’est une chose mauvaise encore, un signe de maladie. Cet
homme, sa femme ou ses enfants tomberont malades.
L’arc-en-ciel annonce le vent. Il signifie encore qu’un poisson est
envoyé pour hâter la destruction des ennemis. Ce poisson s’appelle «le
Poisson qui se tient sur l’arc-en-ciel.»
Si l’on rêve de la germination des plantes, on aura des enfants.
Quand la paix est conclue, si un homme commence à construire une case et
qu’il éternue une ou plusieurs fois, la paix ne sera pas de longue
durée.
Lorsque le scorpion se frappe trois fois avec sa queue, c’est un signe
de guerre ou de maladie.
Quand un homme coupe un arbre pour le creuser et s’en faire une pirogue,
si l’eau sort du tronc cet homme se met à pleurer. Cela veut dire que la
guerre va commencer: la pirogue ne sera jamais finie, le pays sera
vaincu, le travail abandonné.
Au moment du Tuituiporo, quand la pirogue est achevée, le prêtre regarde
le feu. S’il est rouge d’un côté et pâle d’un autre, c’est un mauvais
signe. La poix ne fondra pas. Le toit sera brûlé. La pirogue ne sera
jamais lancée: la guerre va s’ouvrir...
A en croire les Tahitiens, la venue des Européens avait été depuis
longtemps présagée; on avait prédit que l’on verrait arriver des
pirogues sans balanciers, des navires avec quatre branches, les mâts. Le
prophète ne fut pas cru sur parole. Il jeta à la mer un _umete_ (sorte
de récipient sphérique en bois) qui surnagea, et s’écria: «Voyez, il ne
chavire pas!» Les Tahitiens répondirent: «Cela est peut-être vrai!»
Quelques mots sur la maladie, la mort et l’embaumement.
Le prêtre qui guérissait une personne avait le privilège de présider aux
cérémonies en l’honneur des dieux et du convalescent. Il ordonnait à la
famille de préparer des étoffes rouges et, quand tout était prêt, il
attendait la nouvelle lune. Toute la famille était réunie dans la maison
du malade. On apportait des fleurs, de l’huile parfumée et des morceaux
d’étoffe. Chacun en prenait un peu. Alors le prêtre racontait la maladie
et la guérison. A son discours succédaient les discours des personnes
présentes qui toutes faisaient des vœux pour que le convalescent jouît
désormais de la santé. La bande d’étoffe destinée à chaque dieu était
portée devant le marae de ce dieu.
Un prêtre présidait aux obsèques. Si le mort l’avait demandé, ses os
étaient brûlés. On lui faisait les _Tia matapo poo_, une profusion de
présents où les étoffes dominaient. Des morceaux étaient consacrés aux
dieux; le reste était pour la famille du mort. On en agissait ainsi par
crainte de l’esprit de celui qui n’était plus. Sans cela, cet esprit
serait venu tourmenter et détruire les membres de la famille. Pour
célébrer la cérémonie funèbre on attendait aussi l’apparition de la
nouvelle lune.
L’embaumeur retirait les viscères et les intestins du corps qu’il
bourrait de linge imprégné de suc de datura et d’huile odoriférante. Le
cadavre était ensuite écorché; puis, quand il était sec, on le mettait
debout comme un homme vivant, on le portait dans la maison des morts et
on lui présentait des aliments.
Passons à quelque chose de plus gai.
Le Tahitien cultive le calembour et s’adonne à la charade:
Quel est le bois dont toutes les parties, le tronc et les branches
sont durs? C’est l’ati, le tamanu; c’est encore l’enfant né loin de la
maison et accoutumé au malheur!
Quel est l’arbre dont les racines sont intactes et en bon état ainsi
que les branches, mais dont les feuilles tombent au premier souffle du
vent, l’arbre qui crie toujours: «E aé! E aé!» C’est le petit enfant
qui vient au monde.
Prenez garde à l’insouciance! Ne faites pas comme Hitiu terai, le
fameux guerrier de Moorea. Il vivait dans sa maison sans penser à
rien. Et son marae a été détruit, ses arbres ont été pris pour en
faire des lances. Il n’avait fait ni un casse-tête ni un harpon et il
a été tué trompé par son insouciance.
C’est à Raiatea que se sont le mieux conservées les légendes des dieux
d’autrefois. Ces dieux étaient fort nombreux.
Il y avait entre autres:
Oro, dieu de la destruction, dieu de la guerre;
Hiro, dieu de l’adresse, dieu des voleurs;
Tane, l’homme dieu, le dieu de la beauté;
Ruatupuanui, le chaos, le créateur de toutes choses;
Atea, déesse de l’étendue, femme de Ruatupuanui;
Taere, le dieu de l’abîme, de la fondation;
Apoarau, le dieu qui cache les choses; le messager de Tane;
Raitupu, le dieu de la naissance et de l’achèvement;
Tiatoatéa, le dieu qui bénit les efforts;
Tana-i-te-titiri, le dieu qui inspire les actions;
Tiaouri, le dieu de l’ombre, fils du dieu Tii;
Tii, dieu de l’ombre et de la dispute;
Ru, dieu de la colère;
Taaroa-Tuhi-Mate, le dieu qui donne la mort;
Te Mehani, la porte de l’enfer;
Ruanuu, le dieu des têtes chauves;
Toahiti-mata-nui, le dieu des vallées.
Je reviens à la poésie: