L’origine de la vengeance de Tetohu fut l’affront infligé à trois
rois, lors de la grande fête de Tarahoi, ordonnée par l’illustre roi
de Teporionuu, Tériietutetanooterai Tuuieaaiteatua. Cette fête fut
célébrée près du marae de Raianaunau à Papaoa. Les rois de tous les
promontoires de Tahiti et de Moorea avaient été conviés à cette
solennité où devaient être mangés les porcs sacrés aux pendants
d’oreille de fibres de coco.
Presque tous les rois étaient venus. Ils s’assirent en cercle, appuyés
aux pierres royales, autour des aliments préparés pour la
circonstance. Adossé à une pierre plus haute, le roi de Teporionuu
présidait en silence et par gestes la distribution des cuisses et des
épaules des cochons sacrés. Il étendait la main et désignait
successivement les morceaux choisis et le roi à qui ils étaient
destinés.
Trois rois furent oubliés, c’étaient Teraitua, roi de Varari (Moorea),
Tetuanuimaruaiterai, roi de Punaauia, et Outu, roi de Mahaena.
Pour venger cet outrage, le roi de Varari déclara la guerre au roi de
Teporionuu.
Les troupes ennemies se rencontrèrent devant la forteresse de Temahue,
sur un plateau auquel aboutissent huit collines. Teraitua, roi de
Varari, avait pour allié Tepau, roi d’Afareaitu. Bien que ce dernier
ne se fût pas rendu à la fête de Tarahoi, l’affront reçu par Teraitua
ne s’en adressait pas moins à lui également, et il en était de même
pour Tevahitualpaté, roi de Paea, l’allié de Tetuanuimaruaiterai, roi
de Punaauia et pour les trois frères de Outu, roi de Mahaena, qui
étaient les rois de Ahuare, Atiraa et Vahitaraa.
L’armée de Moorea fut défaite... Ses morts blanchirent au soleil sur
la plage et sur le récif de Taaora à Papaoa.
Tetohu, prêtre du marae de Nuurua, le marae de Varari, fut fait
prisonnier et conduit au fort de Temahue où il devait être mis à mort.
Ceux des guerriers de Moorea qui avaient échappé se tenaient au large
sur leurs pirogues de combat. Parmi eux se trouvait le roi de Nuurua,
Temana. Quand Tetohu fut pris, on confia sa petite fille à Temana.
Cette enfant avait à peine cinq ou six ans; elle s’appelait
Teroroitiahioarii.
Tetohu prisonnier songeait à faire parvenir un message aux gens de
Moorea. Il implora de ses gardiens la suprême faveur de pouvoir
embrasser une dernière fois son enfant bien-aimée. Le vainqueur se
laissa toucher. On alla chercher la petite Teroroitiahioarii et on
l’amena vers son père. Tetohu la prit dans ses bras, l’assit sur son
genou droit, et répandit des larmes amères à la pensée qu’il ne
reverrait plus ni sa fille ni son île de Moorea, qu’elles allaient
bientôt l’une et l’autre disparaître pour jamais à son regard.
--Pourrais-tu, Teroroitiahioarii, retenir ce que je vais te dire?
demanda Tetohu à sa fille, au moment où ils étaient sans témoins.
--J’essaierai! répondit l’enfant.
--Eh bien! Voici ce que tu diras de ma part au roi Temana: «Dès que tu
seras de retour à Moorea, agis.» S’il te demande ce qu’il doit faire,
tu lui répondras: «Il faut construire des pirogues de combat. Moorea a
huit districts, Temahue a huit collines; il faut construire huit
pirogues de combat.»
--Je retiendrai ces paroles, promit Teroroitiahioarii.
Tetohu ajouta:
--Dis encore à Temana: «Coupe des troncs de Teofaainuurua (bois de
tamanu fort et souple dont on faisait les pirogues de guerre), place
ces troncs sur des traverses à Taarauava et quand ils auront été
creusés en pirogues, mets-les à la mer à Taitaiavete. Lorsque, sur le
récif de Matatiaro, tu verras une pieuvre, saisis-la et fais-en dix
morceaux. Les huit tentacules seront pour les huit districts de
Moorea: elles figurent les huit pirogues de combat et les huit
collines de Temahue. Quant à la poche à encre, porte-la à Pereaïtu
(Punaania et Paea), et le reste porte-le à Vahitaraa (Mahaena et
Ahuare).
Après avoir entendu ces paroles, la petite Teroroitiahioarii partit;
dès qu’elle ne fut plus là, Tetohu fut mis à mort.
Arrivée près du roi Temana, l’enfant lui rapporta les paroles de son
père sans en oublier une seule. Temana accueillit avec empressement le
message de Tetohu dont il comprit sans peine la signification. La
voile fut hissée bientôt et les derniers guerriers de Moorea
retournèrent à Eimeo où Temana divulgua les ordres de Tetohu et son
dessein de s’y conformer. Tous les guerriers de Moorea applaudirent.
Les troncs de Teofaainuurua furent coupés, placés sur des traverses à
Taarauava et creusés en pirogues de guerre. Quand ces pirogues furent
achevées, on les mit à l’eau à Taitaimavete. On vit une pieuvre sur la
roche de Matatiaro; elle fut pêchée, découpée et l’on en distribua les
morceaux comme l’avait demandé Tetohu. Les huit tentacules furent
envoyées aux huit rois de Moorea, la poche à encre à Pereaitu et le
reste du corps à Vahitaraa. La bouche et les dents demeurèrent à
Vahitaraa et les yeux furent envoyés à la vallée de Taumatua.
Tous les districts qui avaient été humiliés dans la personne de leurs
rois ou de leurs alliés à la fête de Tarahoi s’unirent, pour venger la
mort de Tetohu, le prêtre du marae de Nuurua dans la coalition
symbolisée par les morceaux de la pieuvre pêchée à Matatiaro.
Le mois de Teeri, un des anciens mois lunaires des Tahitiens, et la
nuit de Tane, chaque nuit du mois avait un nom, les alliés, formés en
trois corps d’armée, opèrent leur jonction. Leur ligne de bataille est
établie à Tarae (Pirae). Ils montent ensemble à l’assaut du fort de
Temahue dont ils s’emparent et massacrent sans pitié les malheureux
habitants de Teporionuu qui s’y étaient réfugiés. Les femmes enceintes
sont éventrées...
Les guerriers illustres qui périrent dans cette bataille furent
Nuifitoa, frappé du «ae», lance, par Taneiarupa, Tauaitaatainuoroa,
Tutahatautuatu et Raitutoa d’Eimeo, Aroaito et Toe de Pereaitu,
Taneiarupa et Uetetoiroa de Vahitaraa.
Teporionuu fut complètement dévasté et tous ses villages incendiés.
C’est ainsi que s’exerça la vengeance de Tetohu et que fut expié
l’impardonnable affront de la fête de Tarahoi.
Le roi vaincu de Teporionuu, Teriietutetanooterai Tunuieauiteatua fut
emmené prisonnier avec sa famille au fort de Horera, dans une vallée
de Tiarei.
La véritable grandeur procède de la simplicité et c’est par là que les
poèmes antiques surpassent les œuvres de nos époques prétendues
civilisées. Le récit qu’on vient de lire avec ses détails vulgaires, ses
puérilités, pourrait-on dire, vaut surtout par ce parfum de vérité naïve
autant que par cette allure sauvage et héroïque qui s’y mêlent et s’y
confondent à chaque trait. Cette vengeance patriotique ordonnée par ce
prêtre et ce père, confiée à cette enfant, exercée par ces guerriers
obéissants, ne vaut-elle pas telle action des Grecs et des Romains
recommandée à notre admiration par la pédagogie universitaire ou non?
Au dire de ceux qui ont pénétré la nature tahitienne, de ceux qui se
sont assis, le soir tombé, dans la case de bambou ouverte à tous les
vents, il faut entendre raconter ces belles et anciennes histoires en la
langue du pays. Les Tahitiens s’échauffent à ces récits. Leurs yeux
brillent. Ils aiment surtout ces noms fameux, ces vieux noms de rois et
de héros que le narrateur fait revenir à tout moment et dont la
signification obscure augmente le charme de la légende tout en la
compliquant. Il faut prendre son parti de l’absence de monuments
littéraires écrits mais quel passé noble et glorieux révèle
l’enthousiasme qui accueille encore ces chants et ces récits de
batailles? Sans effort la pensée évoque des troupes de guerriers au
torse nu et luisant, au regard fier, et dont la haute taille, les
muscles souples et forts ne semblent pas moins faits pour la statuaire
que ceux dont le ciseau de Phidias ou de Praxitèle immortalisa la beauté
plastique et idéale.
* * * * *
J’en reviens aux arioi. Il y a tant à dire à propos de cette secte
mystérieuse que, sans avoir l’ambition d’épuiser le sujet, force m’est
bien d’en reparler. Je n’ai fait qu’indiquer le rôle que jouaient les
femmes dans la célèbre congrégation et c’est à peine si j’ai fait
allusion au meurtre des enfants nouveaux-nés. Je n’ai pas encore dit
qu’on les étranglait ou qu’on les asphyxiait au moyen du cordon
ombilical.
Le sujet auquel je touche est délicat. A bien considérer les choses, il
m’apparaît que les arioi avaient organisé la débauche et qu’ils en
vivaient. M. Alexandre Dumas fils fera ce qu’il voudra de cette
hypothèse qui n’a rien de hasardé.
Les femmes de chambre, _vahine roï_, femmes du lit, des arioi les
suivaient dans leurs voyages. Elles portaient leurs vêtements et elles
en prenaient soin, mais elles étaient respectées par eux. Quand les
arioi faisaient le tour de Tahiti, ces femmes les accompagnaient
toujours. Arrivées au district, elles se tenaient dans la maison
réservée aux arioi et les jeunes gens criaient:
«Femmes, venez, venez, venez!» Ils approchaient de la maison et
demandaient: «Où sont-elles? Nous voici! Courons! Non! Étreignons-nous
ici! Venez! venez!». Il se passait alors des scènes telles que Suétone
en impute à Tibère et Tahiti était comme une autre Caprée. L’amour n’y
était point vénal; tout se passait en plein jour et, ce qui peut donner
une idée des excès où l’on se portait, c’est que des femmes en
mouraient. Du regard et de la voix l’on s’invitait. Après le festin les
femmes appelaient les hommes à leur tour: «Venez! venez! venez»! leur
disaient-elles. Provoquantes sous leur ceinture de ti (dracena
terminalis), le corps oint d’huile odoriférante et de mati (ficus
tinctoria) échevelées et ivres de kava, liqueur extraite d’une plante du
pays, ces bacchantes devaient être belles en leur frénésie amoureuse.
Les ressouvenirs de l’antiquité m’obsèdent.
Écoutons le narrateur parler des filles laides.
Voyez cette fille laide! Elle a soin de la maison. Elle est attachée à
la maison par une corde. Qu’elle ne suive point les pas des arioi!
Elle est comme un morceau de bois enfoncé dans la terre. Elle a une
couronne et des vêtements de feuilles de cocotier; elle a pour chapeau
un panier. Elle doit avoir une lance à la main. On lui fait porter
toutes sortes de fardeaux et, quand les arioi s’en vont, ils lui
disent:
«Reste ici! Tu es laide! Reste dans le pays et garde notre héritage!
Ne nous suis pas dans notre voyage de peur qu’on ne se moque de nous
et que nous ne soyons insultés! Nous voulons que notre voyage soit
heureux et, quand nous ferons le tour de l’île, nous serons reçus
partout avec les acclamations des meilleurs danseurs de l’upa-upa, au
son des tambours, au milieu des rires et des applaudissements!»
Mais à une belle fille, ils disent: «Viens et que les danseurs de
l’upa-upa t’applaudissent avec nous.»