Entre dans ce four! Ton dieu sera une bonne nourriture pour moi! Je
donnerai ton menton à manger à mon dieu! Chien, va manger ton maître!
Que ton crâne soit porté à ta mère pour lui servir comme une gourde où
elle mettra la sauce! Que ta mère et ta sœur soient mangées avec les
aliments qui cuisent dans ce four! Que ton frère soit jeté dans le
four et mangé dans l’_amuramaa_ (festin)! Que tes cocos et ta
calebasse soient remplis de ton sang! Que tes larmes soient comme
l’eau de la mer! Que ta mère boive ton sang! Que ton frère serve
d’_umete_ (vase en bois) à ta mère pour la popoï (pâtée indigène)!
Cours enterrer ta mère! Que ta mère te mange le _tahua_ (graisse des
côtes) et manges-en toi-même avec le foie et la graisse!
Ce qu’on vient de lire porte bien l’empreinte de la sauvagerie. On a pu
remarquer que les fragments précédents avaient une tournure plus ou
moins biblique. Évidemment le narrateur, converti au christianisme,
peut-être un diacre protestant, a sans s’en douter subi l’influence de
la nouvelle religion et accommodé son récit au goût de son respectable
interlocuteur, M. Orsmond. Les préceptes sur le Roi, sur la Colère, sur
l’Homme de bien, reproduits plus haut, et la plupart de ceux qui vont
suivre se ressentent de cette préoccupation instinctive du Tahitien à
qui rien n’est plus pénible que de contrarier l’étranger dans ses
discours. Il n’en est pas ainsi des imprécations. Sans doute pour s’en
faire pardonner la rudesse, le conteur ajoute: «Ce sont là les
imprécations des sorciers. Quand on les entend les proférer, on les tue
immédiatement et on les jette à la mer!»
La facilité avec laquelle les Tahitiens s’injurient encore de nos jours,
la verve grossière qu’ils y mettent, démentent un peu ce commentaire
ajouté après coup, semble-t-il. Tout cela offre l’intérêt de l’inédit.
Les manuscrits que j’ai dépouillés étaient en anglais quand ils
n’étaient pas en vieux tahitien. Dans ce dernier cas il m’a fallu
recourir à M. Barff, interprète en retraite, le seul Européen capable de
déchiffrer un idiome devenu presque étranger aux indigènes, qui ne
parlent plus guère aujourd’hui que ce qu’on appelle «le tahitien de la
plage».