La littérature tahitienne.--La légende et la poésie.--La
corde à nœuds.--La justice du Roi.--L’homme de bien.--La
colère.--Imprécations.--La douleur.--Le désir.--La guerre.
Les Tahitiens n’ont point de littérature. J’entends qu’ils n’ont point
de livres, de manuscrits; mais à défaut d’une littérature écrite ils ont
une littérature parlée, si l’on peut ainsi dire. C’est de bouche en
bouche, de génération en génération que se sont transmis les légendes et
les récits poétiques, forgés ou embellis par l’imagination des conteurs,
véritables rhapsodies d’où la grâce n’est pas plus absente que
l’invention, tantôt sublimes et passionnées, tantôt incohérentes et
puériles. On retrouve quelques-unes des beautés naïves et frustes des
chefs-d’œuvre de l’antiquité grecque, les images et le style de la
Bible, dans ces chansons de gestes qui sont une peinture animée des
mœurs et des coutumes de ce peuple dont l’origine est encore un mystère.
Ne peut-on pas inférer cependant de ces lointaines analogies, de ces
vagues ressemblances, que l’hypothèse qui fait venir le flot humain
d’une source unique est encore la plus vraisemblable de toutes?
J’ai longtemps hésité avant de faire une part dans ces notes de voyage à
la légende et à la poésie: on a tant écrit sur Tahiti qu’il me semblait
impossible d’éviter les redites. Ce qui m’a décidé, c’est la bonne
fortune que j’ai eue de rencontrer des familles établies ici depuis près
de cent ans et qui possédaient des versions dictées aux missionnaires
dans les premières années de ce siècle. J’ai beaucoup d’obligation à
Mademoiselle Téuïra Henry, qui a bien voulu me permettre de dépouiller
les manuscrits de son grand-père, M. Orsmond, et à M. Turaitaroa, le
pasteur de Punaauia. Ce dernier a fait appel aux souvenirs que lui a
légués son père et l’on trouvera plus loin un récit héroïque de lui et
plusieurs petits morceaux traduits par M. Vernier.
Comme je l’ai fait pour les fragments poétiques que j’ai déjà
reproduits, je livre à la critique littéraire, sans les commenter, ces
œuvres si intéressantes et si fortes en cette naïveté même qui atteste
qu’elles ne sont point nées de cerveaux compliqués. Je pense que les
savants attachés à résoudre les problèmes de l’anthropologie, ceux qui
tiennent pour l’injurieuse distinction entre les races supérieures et
les races inférieures et ceux qui la réprouvent, les partisans et les
adversaires de la doctrine de l’évolution, me sauront gré des documents
authentiques que je place sous leurs yeux. Désintéressé de leurs
querelles, je n’ai voulu ni souligner ni altérer les textes. Cependant,
bien que je n’écrive pas pour les petites filles, j’ai dû atténuer
certaines expressions que notre français pudique eût réprouvées.