Une noce dans le district.--Abondance de pseudonymes.--La famille à
Tahiti.--De la virginité.--Les enfants, les femmes, les vieillards et
les morts.
Une noce dans le district, c’est une noce au village, avec des discours
et des chansons, et quelles chansons! Sans parler du repas colossal qui
couronne la fête et où les viandes s’accumulent en montagnes à lasser
Rabelais si fertile en énumérations fantastiques.
Mon ami Poroï, conseiller privé, a marié son fils avec une jeune fille
dont la famille habite le district de Mataiéa. La veille du jour fixé
pour la cérémonie, les parents du marié et les parents de la mariée sont
arrivés, quelques-uns à cheval, d’autres en voiture, la plupart en
pirogue ou en baleinière, et une véritable flottille a mouillé dans la
jolie baie de Papeuriri. A bord se trouvaient les cadeaux destinés aux
futurs époux, c’est-à-dire des vivres, cochons, volailles, taros, huru,
feï, patates douces, etc.
A peine à terre, le plus âgé de chaque camp (car chaque famille forme un
camp distinct dans une occasion pareille) s’avance vers Poroï et lui
adresse un discours véhément: «Nous venons, avertis par le message que
tu nous as envoyé, marier notre enfant et participer à cette fête de
famille. Ce que nous vous apportons, ces cochons, ces poulets, ces
taros, ces feï, ces huru, ces patates, nous vous l’offrons de bon cœur.
C’est tout ce que nous avons; nous ne pouvons pas donner davantage!»
Poroï répond à chacun: «Je vous remercie d’avoir entendu mon appel et
d’avoir maintenu les liens de la famille en venant assister au mariage
de notre enfant.»
Ces quatre discours échangés, on va se coucher après avoir tout préparé
pour le repas du lendemain, tué les cochons et les poulets, et surtout
après avoir pris soin de séparer les cadeaux qui sont apportés au marié
de ceux qui sont apportés à la mariée.
Il faut se garder de n’omettre personne dans les invitations. Si un
parent est oublié, il vient demander des explications. Est-ce un
malentendu? Est-ce une offense? Est-on fâché? Dans ce dernier cas, après
quelques paroles on se réconcilie. Généralement les noces sont
l’occasion de ces réconciliations.
Le matin, les choses se passent comme à Pontoise! Le cortège des époux
et des parents se rend à la chefferie où le mariage civil est célébré,
puis au temple où le pasteur procède au mariage religieux. Il y a
quelques années, on étendait sur les mariés une sorte de poële, une
grande natte; mais cet usage est aujourd’hui abandonné.
Dès que le cortège a regagné la maison où doit se faire le repas, les
parents reviennent avec les cadeaux de la veille. Cette fois tout est
cuit et c’est un défilé à réjouir la panse de Gargantua que celui de ces
monceaux de victuailles appétissantes.
Nouveaux discours. L’orateur s’adresse à la mariée: «Nous voici au terme
de cette belle cérémonie. En unissant nos enfants, nous avons uni nos
deux familles. Nous vous offrons ce que nous avons. Prenez et vivez. Le
feï de ces vallées est à vous; le poisson de ces rivières est à vous. Le
mariage de nos deux enfants nous donne l’espérance que bientôt à leur
tour ils auront des enfants. Donnons maintenant des noms à chaque
époux.»
C’est la coutume à Tahiti de donner ou de recevoir un nom nouveau à
chaque événement important de la vie, une coutume qui nuit quelque peu à
la bonne tenue des registres de l’état civil: une naissance, un baptême,
un mariage, un deuil sont des occasions pour s’offrir mutuellement des
pseudonymes variés. C’est ainsi que le fils de Poroï s’est entendu
appeler Teriitanaroa par les parents de son père et Tetirimatai par ceux
de sa femme. Poroï a déjà pour sa part six noms. Chacun des parrains ne
connaît son filleul que par le nom dont il l’a gratifié. Tetirimatai
signifie: «Jeté çà et là par le vent.» Quant à Teriitanaroa, c’est un
peu plus difficile à expliquer. Teriitanaroa est le nom d’un ancien
héros de Moorea. Ce héros eut pour père Manea, et pour mère Tetuanuanua.
Il naquit pendant le mois de Tematanaroa d’où la finale de son nom
«tanaroa». La partie initiale «terii» est une abréviation de «Tearii»,
le roi. Tematanaroa était le mois de la disette pendant lequel on
attendait, non sans souffrance, le temps de la récolte. Alors, pour
supporter moins péniblement les douleurs de la faim, on se serrait le
ventre avec une ceinture appelée: «tanaroa». Se serrer le ventre n’est
donc pas seulement une image à Tahiti.
Les noms donnés, les parents se jettent sur les vivres entassés. Du côté
de la famille de la mariée on s’empare de ce que la famille du marié a
donné, et _vice versa_. C’est un échange de bons procédés et à qui en
prendra le plus.
Le repas est pris par terre, les convives placés sur deux rangées le
long de la cloison de bambous, une famille à droite et l’autre à gauche.
A une extrémité, les mariés sont seuls, servis par les plus proches
parents. Puis viennent de nouveaux discours et les chants de
circonstance.
La muse libertine du poëte tahitien est incohérente. Elle associe des
invocations à la patrie et les pensées religieuses aux images les plus
licencieuses. Un chant commence ainsi:
Ne remarquez pas les défauts de mon corps...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Sur une branche de mayoré nous nous étreindrons
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De la maison de Tohotahi sort une odeur de vase.
Partons pour les Pomotu où les femmes ont les flancs bombés.
La montagne Papoto est haute à notre vue,
Prenez-garde à la mort
Ma patrie est éclairée; le ciel est couleur de sang!
Courez Tumavaï; Porionu est le refuge
La petite passe du roi, quel merveilleux duel au bâton entre Tanekau
Kevaitu et Faarahia!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Poroï est intervenu pour mettre un terme à ces chansons, et les époux se
sont dérobés. A eux deux ils avaient bien trente ans. Ils formaient un
joli couple d’adolescents dont la vue évoquait le souvenir charmant de
Daphnis et de Chloé, innocents et amoureux, dans la grâce de leur
juvénilité, si beaux et si chastes dans le naïf abandon de leurs
premières étreintes.
La famille n’est pas encore constituée à Tahiti en dépit de l’état civil
et de ses registres plus ou moins mal tenus. L’indigène ne comprend pas
grand’chose à nos conventions sociales à en juger par le dialogue qu’on
va lire.
Je pénètre dans une case en bambou où il n’y a pas moins de trois ou
quatre lits ou nattes, autant de malles, des instruments de pêche,
quelques écuelles de bois. J’interroge le maître du lieu.
--«Es-tu marié?»
--«Oui!»
Je désigne une vahiné qui tient dans ses bras un enfant.
--«C’est ta femme?»
--«C’est la femme avec laquelle je dors!»
--«Tu n’es donc pas marié?»
--«Si!»
--«Où est la femme avec laquelle tu es marié?»
Avec un sourire qui dénote la plus parfaite insouciance, l’homme répond:
--«Dans les districts!»
J’ai déjà parlé de la promiscuité qui règne dans les cases tahitiennes
et de ses conséquences sur les mœurs. Il faut ajouter que la virginité
n’est nullement en honneur. Bien au contraire, elle est considérée comme
un état contre nature, comme une preuve de faiblesse. Les missionnaires
catholiques et les instituteurs appartenant à des ordres religieux ont
eu fort à faire au début pour réagir contre ce préjugé qui ne nuisait en
rien, d’ailleurs, au respect dont on les entourait, préjugé qui n’a pas
aussi complètement disparu qu’on pourrait le croire.
Ce qui s’oppose et s’opposera de longtemps encore à la constitution
régulière de la famille c’est la fréquence des adoptions. Le Tahitien a
plus que l’amour de l’enfant; il en a le culte. Les derniers et
touchants poèmes de Victor Hugo sur l’enfance et sur ce qu’elle a de
béni, de mystérieux et de sacré, sont vécus par ces hommes robustes qui
entourent de tant de soins l’être chétif et nu dont les premiers cris et
les premiers sourires sont écoutés et accueillis avec une sorte de
religion. On ne peut faire à un Tahitien de don plus précieux que celui
d’un enfant. Les parents usent de leur influence, le chef de la famille
abuse de son autorité pour se faire remettre dès leur naissance des
enfants à qui ils donnent immédiatement un nom et des biens et qu’ils
ont parfois adoptés avant même qu’ils aient vu le jour. Et cet enfant,
ce nourrisson, ce pupille qui mange dans la maison, se trouve avoir
autant de droits à l’héritage que s’il était né du légitime mariage de
l’homme qui l’a pris. N’arrive-t-il pas que des Tahitiens après avoir
adopté des enfants donnent les leurs à d’autres parents qui n’en auront
pas moins soin?
Le cas s’est présenté pourtant où le sentiment maternel s’est révolté,
où une mère a tenté de refuser son enfant au fetii, parent, qui venait
le lui prendre, mais c’est une exception. D’ailleurs, le chef du
district a parlé impérativement. Il voulait cet enfant, il l’avait
retenu comme on peut retenir le petit d’une chatte ou d’une chienne: il
fallut le lui donner. La pauvre mère ne s’en est jamais consolée.
L’enfant était une jolie petite fille. Cette mère, les autres
méritent-elles ce nom? est une demi-blanche. Les physiologistes,
disposés à confondre les sentiments avec les sensations et les qualités
affectives avec les aptitudes cérébrales, peuvent ici se donner
carrière, et mettre en avant la théorie de l’hérédité. Je leur livre ce
petit fait qui peut mener à de grosses conséquences.
On se doute bien qu’en ce pays les enfants naturels n’ont pas à subir
les affronts et les épreuves que notre société civilisée ne leur épargne
pas. Les thèses éloquentes et passablement déclamatoires que la
recherche de la paternité a inspirées à quelques dramaturges et à
quelques démagogues seraient ici sans écho. A quoi bon se préoccuper de
trouver un père quand plusieurs sollicitent la faveur de se charger de
ce bébé dont la peau presque blanche révèle la naissance irrégulière?
Les enfants naturels ne sont pas les moins choyés; on s’honore même,
dans le district, de voir grandir sous son toit ce jeune garçon ou cette
jeune fille aux traits adoucis, à la voix moins rude, aux formes moins
belles mais plus souples.
Comme ils sont jolis ces enfants tahitiens! Comme ils ont une mine
éveillée et malicieuse! Ils se sentent les maîtres et le font bien voir.
Quels tyrans!
--«Dis à ton garçon d’apporter ce vase?»
--«Il veut pas!» répond le père adoptif ou véritable, du même air
insouciant dont il parlait tout à l’heure de sa femme partie pour les
districts.
Quand le premier-né vient au monde, le père voit en lui le propriétaire
de tous ses biens et ne se considère plus que comme l’hôte de son
enfant. C’est à ce point que dès qu’il peut parler (je n’ai pas dit dès
qu’il peut comprendre) l’enfant est consulté sur les affaires de la
famille. On discutait sur le prix d’une terre et l’on ne parvenait point
à s’entendre. On interroge un petit garçon de six ou sept ans. Il
déclare que l’on doit vendre cette terre tel prix, son fetii étant
l’acquéreur. Et il fut fait comme il le demandait. Il en est toujours
ainsi. L’enfant n’a qu’à former un souhait, qu’à manifester un désir
pour être obéi. Il exprime sa volonté sans irritation, habitué qu’il est
à la voir satisfaire. Il avise un objet de toilette dans un magasin,
fait un geste et on le lui achète. Il est le maître. Pourquoi? Peut-être
parce qu’il est l’avenir, la force de demain.
Une observation curieuse. Les enfants n’interpellent point leurs parents
par le signe même de cette parenté. Les mots «papa» et «maman» n’ont pas
d’équivalents.
--Ia ora na Tihoni!» (Bonjour, Jean!) dit un petit garçon de cinq ans à
son père. Et en lui demandant quelque chose, ce n’est pas une prière
qu’il lui fait, mais un ordre qu’il lui donne, ordre aussitôt exécuté
que reçu.
Il va sans dire que cette éducation mène à une grande indépendance et
que l’amour filial est à peu près inconnu du Tahitien. Dès qu’il peut
aller au feï, l’enfant se sent homme. La fille dès qu’elle est nubile
suit l’homme qui l’appelle ou le provoque même, avant de prendre le
chemin de Papeete.
Point de querelles entre les enfants pas plus que de rixes entre les
hommes. Les jeux accoutumés sont la natation et l’équitation. A trois ou
quatre ans, un enfant tahitien nage comme un requin et monte à cheval
comme feu M. d’Aure. Il faut le voir galoper dans les rues de Papeete ou
conduire sa bête à la mer, sans selle et sans étriers, le cavalier
presque aussi nu que le cheval. D’une agilité merveilleuse, certains
conduisent des bœufs pris dans la montagne au moyen d’un lasso, et,
caracolant, riant d’un rire qui découvre leurs belles dents blanches,
ils font ce qu’ils veulent du ruminant le plus obstiné et du cheval le
plus fougueux.
Les familles sont peu nombreuses. Il est rare d’en rencontrer de plus de
quatre enfants. Hélas! combien qui viennent au monde avec le germe de
maladies mortelles. Rien de triste comme de voir une jolie fillette de
trois ou quatre ans avec des plaies aux jambes, des boutons, des
coutures au cou. Pauvres bébés! On sait la cause de cette infection
générale.
J’ai cherché à connaître la nature des rapports de l’homme et de la
femme. Celle-ci n’est ni esclave ni souveraine. Elle est obéie quand
elle est jeune, dédaignée quand elle est vieille, et elle a pour son
mari une considération mesurée à sa vigueur. Si l’homme invite la femme
à faire quelque ouvrage un peu fatigant: «N’as-tu pas des mains? N’as-tu
pas des pieds?» répond-elle tranquillement. Sans se faire prier, comme
une chose toute naturelle, le mari vaque à la cuisine. Il rassemble les
bouts de bois et les grosses pierres dont se constitue le four tahitien
et fait cuire les aliments tandis que la femme accroupie à la façon
indienne le regarde. Elle l’estime, j’allais dire elle l’aime, en raison
de la quantité de feï qu’il rapporte de la vallée lointaine. Lui
est-elle fidèle? Je n’ose répondre. Ce qui, est certain, c’est que le
mari n’est pas jaloux. L’indifférence est au fond de la nature de
l’indigène. Pourquoi se tourmenter et s’agiter comme ces «papâa» nerveux
qui ne peuvent tenir en place et passent leur vie à chercher midi à
quatorze heures?
La jalousie se montre seulement chez les demi-blanches qui ont la main
prompte et surveillent étroitement l’homme qu’elles aiment. Il est
arrivé plus d’une fois, au sortir d’un bal officiel, qu’un fonctionnaire
en puissance de vahiné a reçu de celle-ci un joli soufflet pour s’être
permis de danser plusieurs fois avec Madame Z. ou Mademoiselle X...
L’adoration de l’enfance a pour contre-partie le mépris de la
vieillesse. C’est ici peut-être le point où s’accuse avec le plus de
force ce qui sépare cette race de la nôtre. Beaux vieillards à cheveux
blancs, bonnes grand’mères au visage ridé comme une pomme au printemps,
vous à qui notre respect fait une auréole et que nous imaginons plus
saints que nous parce que vous avez plus vécu et plus souffert, vous en
qui se sont apaisées mais non pas évanouies les ardeurs et les passions
qui nous dévorent, ne venez point sur cette terre que le soleil pare
d’une splendeur immuable! Restez assis, l’été sur le banc de pierre
devant la maison des champs, blottis l’hiver dans le fauteuil qu’un
enfant a rapproché de l’âtre où flambe le sarment desséché!
On voit peu les vieillards à Tahiti. Dès qu’ils ont atteint un certain
âge, hommes et femmes se murent pour ainsi dire dans un angle de la
case. Ils sont _paru-paru_, inutiles, faibles, et nul ne songe plus à
eux. Quelquefois l’enfant qu’ils voudraient caresser se venge de leur
étreinte désagréable par un coup de pierre. On approche d’eux quelques
vivres, juste ce qu’il en faut pour qu’ils ne meurent point de faim.
Nulle révolte de leur part. C’est ainsi qu’ils ont traité les vieillards
eux-mêmes et ils subissent sans étonnement et sans colère le sort qu’ils
ont fait subir à d’autres.
Il arrive que des Tahitiens sous l’influence du christianisme veulent
montrer à leurs ascendants de la déférence, une affection respectueuse.
Ils s’attirent des quolibets. L’un d’eux, à un repas de noce, avait mis
à la table d’honneur sa grand’mère, une bonne femme à la tête branlante,
à la bouche édentée: «Pourquoi as-tu placé ta vieille là?» lui ont
demandé les convives non sans quelque ironie. On peut dénombrer ceux qui
prennent un soin assidu de l’aïeul ou de l’aïeule.
Quand la mort visite une case, il se joue une comédie funèbre qui n’est
pas sans analogie avec ce qui se passait autrefois chez les Israélites.
Les membres de la famille restent accroupis près de celui ou de celle
qui n’est plus. Ils poussent des cris de douleur, font entendre des
sanglots déchirants, puis ils se taisent tout à coup. Survient un
parent, le chef, le pasteur, nouvelle explosion. Les larmes s’essuient
subitement encore et du ton le plus naturel une conversation s’engage
sur le premier sujet venu, conversation que vient interrompre de temps
en temps une visite qui provoque de nouveau les transports extravagants
d’une affliction que l’on croirait éternelle. On ne sait que penser
devant ces manifestations insolites et contradictoires ou plutôt l’on en
vient à donner raison à ceux qui croient que ces pauvres gens ne sentent
pas aussi profondément que nous et qu’en dernière analyse ils sont et
demeurent de vrais enfants.
On enterre les morts un peu partout, à Tahiti, la plupart des districts
ne possédant pas de cimetière. Autrefois, pour lieu de sépulture on
choisissait une anfractuosité, une grotte dans la montagne, et l’on y
portait les morts après leur avoir fait subir une préparation qui
retardait la corruption si elle ne l’empêchait pas tout à fait. Le corps
était enveloppé et lié dans des tissus végétaux enduits d’une sorte de
gomme extraite de l’arbre à pain. Ainsi soustrait à l’action de l’air,
il se conservait éternellement. Il était bon cependant de lui donner de
temps à autre quelques soins. Un serviteur de la famille était chargé du
vernissage périodique des cadavres. La famille Tati, l’une des
principales de Tahiti, la rivale souvent victorieuse des Pomaré, possède
encore, dans le district de Papara, une sépulture de ce genre placée à
une altitude qui défierait les jarrets des alpinistes les plus
convaincus de Tarascon et d’ailleurs. Le Tahitien chargé de l’entretien
de cette grotte de famille se fait vieux. Il a plus de quatre-vingts ans
et voilà près de six ans bientôt qu’il n’est monté là haut donner une
couche aux Tati dont la dépouille mortelle repose dans le silence des
solitudes funèbres.
Il est possible que les Tahitiens n’aient eu la pensée de placer leurs
morts à de pareilles distances que pour éviter les persécutions des
tupapau dont j’ai parlé plus haut. Il n’en est pas moins singulier de
retrouver chez les peuples de l’Océanie cet usage de l’embaumement. Les
momies couchées des Polynésiens n’ont rien à envier aux momies
accroupies des Indiens du Sud-Amérique. Les partisans de l’unité
d’origine de l’espèce humaine peuvent tirer parti de cette similitude
dans les habitudes funéraires. Ces peuples ont le culte des morts
puisqu’ils attachent une telle importance à leur conservation. Ils l’ont
à un bien autre degré que nous qui jetons les cadavres à la terre en
faisant des vœux pour qu’ils pourrissent très vite, et croyons nous
acquitter envers ceux que nous avons perdus en déposant sur leur tombeau
quelques couronnes de verroterie.
X
Les mœurs religieuses.--La longue-veille du 31 décembre.--On demande un
effet de neige.--Organisation du culte protestant.--Le jour du
Seigneur.--Le culte de famille.--Pasteur et Tuhua.--En tournée.
Les mœurs religieuses ont leur intérêt pour moi, bien que je ne sois
philosophe ni par métier ni par vocation. Si peu profondes que puissent
être les impressions reçues, il n’est pas indifférent de saisir les
manifestations cultuelles chez un peuple comme celui-ci. La
longue-veille du trente et un décembre m’en fournit une occasion que je
ne veux pas laisser échapper.
Depuis dix heures du soir, des groupes nombreux se dirigent du même
côté. Les hommes et les femmes sont en habits de fête, les hommes en
redingote, les femmes en long peignoir aux nuances variées, la plupart
couronnés de feuillage et de fleurs aux odeurs pénétrantes. Quelques
hommes, au lieu de la redingote, arborent par-dessus leur pareu une
chemise qui flotte au vent comme une bannière toute blanche. Le parfum
détestable du monoï imprègne l’atmosphère d’une senteur forte.
Le ciel est pur et rien dans cette nuit de décembre ne rappelle à
l’Européen égaré en ces climats que l’année touche à sa fin. Qu’est-ce
qu’une longue-veille sans le moindre effet de neige, sans une forte et
saine gelée?
Tous ces groupes, rieurs, allègres même, vont au temple. Au milieu des
têtes folles des jeunes filles aux chapeaux enrubannés et fleuris
quelques têtes rasées de vieillards ont comme un air de famille avec le
type des vieux Cévennols. Le calvinisme a modelé ou sculpté plutôt ces
visages d’hommes réfléchis et méditatifs sur le modèle des huguenots du
seizième et du dix-septième siècle.
La foule se masse aux abords de l’édifice rempli longtemps avant
l’heure. A l’intérieur, cinq cents personnes se pressent à s’étouffer.
Le coup d’œil est magnifique sous l’éclat des lampes munies de puissants
réflecteurs. L’enclos du temple est plein de groupes assis sur l’herbe,
animés, bruyants, enveloppés dans la fumée légère des cigarettes de
pandanus que les femmes ont aux lèvres et qu’elles se passent de l’une à
l’autre. Un peu de tabac du pays que l’on grille à la flamme d’une
allumette et que l’on roule ensuite dans une feuille de pandanus: voilà
la cigarette tahitienne qui n’est pas sans saveur. Les vahiné excellent
à renvoyer la fumée par le nez comme de parfaits troupiers.
Le temple est vaste, simple et nu comme le veut la religion protestante,
et parfaitement éclairé. Le pasteur français, M. Vernier, prêche en
tahitien. Sa voix n’est point forte mais elle porte bien à en juger par
l’attention des assistants du dedans et même de ceux du dehors qui ont
trouvé place sur les marches de l’escalier ou dans les embrasures des
fenêtres.
L’auditoire chante fréquemment. Les himéné alternent, chacun ayant son
répertoire. J’apprends que lorsqu’il s’agit d’étudier un cantique
nouveau, trois ou quatre des chanteurs viennent chez le pasteur qui leur
joue la mélodie. Après plusieurs auditions ils emportent le chant dans
leur oreille et réunissent l’himéné. Chacun apprend sa partie, ajoute
des variantes au motif principal, allonge ou abrège les finales. Quand
le chant a subi cette transformation qui l’accommode aux gosiers et aux
habitudes musicales des Tahitiens, il est à peu près méconnaissable.
Avec un peu d’attention cependant on peut retrouver ou deviner le dessin
de la mélodie. Je suppose que les orchestres de tsiganes qui exécutent
des partitions sans avoir jamais déchiffré une portée ne doivent pas
procéder différemment.
La longue-veille a pour objet d’achever par une prière d’actions de
grâces l’année qui s’en va et d’inaugurer l’année qui vient par une
invocation à Dieu. Après les chants, les exhortations. Le Tahitien est
orateur, je l’ai déjà dit. Quelquefois, deux ou trois se lèvent en même
temps et c’est à qui émettra le premier son. Les retardataires se
rasseyent en silence, prêts à saisir l’instant où la parole va tomber,
le discours finissant. Pour les profanes, cet assaut d’éloquence
religieuse paraît un peu abusif.
Cela dure jusqu’à minuit. Autrefois, au moment où les douze coups
résonnaient dans le recueillement de la réunion solennelle, le pasteur
éteignait une bougie. Cet usage s’est perdu, on ne sait pourquoi. La
longue-veille terminée, sortie générale. Les «Ia ora na» se croisent.
Des cigarettes à toutes les lèvres. Quelques-uns sont venus comme à la
fête; d’autres avec des pensées plus sérieuses, à en juger par leur
attitude.
Les tahitiens aiment les réunions religieuses. Ils les aiment fréquentes
et longues, et c’est une chose contre laquelle on a souvent tenté de
réagir mais sans grand succès. En forçant la note, un résident de Moorea
avait supputé que dans l’année un indigène assistait bien à deux cent
soixante assemblées consacrées soit au service divin, soit à la prière,
soit au chant. Les missionnaires ont été les premiers à reconnaître
qu’il y avait excès, mais comment obtenir des fidèles qu’ils renoncent à
une habitude qui tient au tempérament même de la race? Sans compter que
les réunions religieuses, que les himéné, quand ils ont lieu à une
certaine heure, deviennent aisément l’occasion de rencontres d’un
caractère plus profane. On a beaucoup exagéré en ce sens. Cependant il
n’y a rien d’extraordinaire, pour qui connaît les Tahitiens, à ce que
les assemblées nocturnes, sans dégénérer, donnent lieu, quand elles sont
terminées, à certains incidents. Ne sommes-nous pas au pays de l’amour
libre?
Les missionnaires savent-ils bien à quoi s’en tenir sur ce peuple
intéressant? Avant que les Iles de la Société fussent placées sous le
protectorat de la France elles étaient gouvernées, si ce n’est par les
missionnaires, du moins par leurs conseils. A Raiatea, à cette heure
encore, les lois en vigueur se ressentent de leur inspiration et, toutes
proportions gardées de race et de milieu, rappellent les lois que les
juifs reçurent de Moïse. Elles ont pour sanction l’amende et la prison,
plus souvent l’amende que la prison, prévoient des délits de morale
intérieure, presque des délits religieux, et proscrivent rigoureusement
la vente de l’eau-de-vie aux indigènes.
A Tahiti, on vit sous le régime du Code civil, et les églises
protestantes ont été pourvues d’une organisation dont le premier
avantage est de marquer le point précis où s’arrête l’action de la
discipline ecclésiastique. Cette organisation répond à une nécessité
démontrée. Elle est intervenue pour consacrer mais aussi pour limiter
une organisation officieuse, une sorte de gouvernement des âmes qui
pouvait ressembler par certains côtés à un gouvernement des corps, et
elle a eu pour effet de réduire à de justes proportions l’administration
spirituelle.
Ce que pouvait être auparavant l’action des corps ecclésiastiques dans
un pays où la religion est considérée comme un frein aux mauvaises
mœurs, on s’en doute quand on voit le conseil de paroisse prononcer les
peines suivantes: la réprimande en présence du conseil ou en présence de
l’Église, l’interdiction de la cène pour un temps variant de trois à six
mois, la perte des droits de membre de l’Église et leur restitution dans
certaines conditions déterminées. Cela se passe dans les districts où
l’Église fait corps pour ainsi dire avec le district lui-même, et
suppose des plaintes, des enquêtes, une juridiction, sans parler d’une
police. Il était de toute nécessité pour le Gouvernement de mettre la
main sur cette organisation, non point en vue d’une répression, d’une
action quelconque à exercer sur le culte lui-même, mais afin de se
renseigner et de tempérer les conséquences de cette théocratie, s’il y
avait lieu de le faire.
L’autre dimanche, je me trouvais dans le district de Mataiéa. Dès sept
heures, la cloche se fit entendre et les fidèles prirent le chemin du
temple. Quelques-uns venaient de fort loin; presque tous, hommes et
femmes, portaient sous le bras la Bible traduite en tahitien. Le volume
sacré était enveloppé dans une gaîne d’étoffe. Ce premier service est
présidé par un diacre, un homme très pieux et très considéré qui fait
part à ses frères de ses réflexions sur les obscurités du texte qu’il a
choisi dans la semaine, tout en allant au feï. Peu d’assistants à cette
heure matinale. A dix heures, le second service. Cette fois, la chaire
est occupée par le pasteur français, M. de Pomaret, et, autant que j’en
puis juger, la liturgie est analogue à celle des églises protestantes en
France. L’auditoire, en vêtements du dimanche, est relativement
recueilli mais non pas tout à fait silencieux. A terre, groupés et
accroupis à leur fantaisie, les enfants dont les mines éveillées et les
chuchotements sont une cause de distraction ou de divertissement pour
l’étranger.
A l’issue du second service, école du dimanche, sunday school, à l’usage
précisément des petits. Récits évangéliques, chants et commentaires sur
la leçon du jour.
A deux heures, quatrième service, également présidé par un diacre, et
quelquefois le soir, cinquième service. On le voit, toute la journée est
prise. Les fidèles qui viennent de loin ne quittent pas les abords du
temple. Ils se reposent, couchés sur l’herbe, en attendant les réunions
successives.
Tous les Tahitiens ne sont pas animés du même zèle religieux; tous n’ont
pas la qualité de «membre de l’Église», ne sont pas «étarétia» et
n’assistent pas avec la même régularité à tous les services du dimanche,
non plus qu’aux cultes du mercredi et du vendredi. La suppression de
ceux-ci est d’ailleurs demandée par les colons et souhaitée par
l’administration, le travail de la semaine pouvant souffrir de la
multiplicité des réunions de ce genre.
Mais tous célèbrent, le soir, le culte de famille. Le jour est tombé et,
sans transition, dans ce pays privé de crépuscule, la nuit est venue. Le
tané, le mari, le père, tire la vieille Bible de son fourreau, et lit,
au milieu d’un profond silence, un chapitre qu’il explique ensuite à sa
manière à la vahiné et aux enfants accroupis ou couchés autour de lui.
Il termine par une prière où il remercie Dieu pour tous ses bienfaits,
et où il lui demande de veiller sur son repos et sur celui des siens.
Cette habitude de la prière en famille est fortement enracinée. On
m’assure qu’elle est conservée même dans les cases où les jolies filles
accueillent la nuit les officiers de la flotte. L’hôte d’un soir assiste
et prend part malgré lui à cette manifestation intime des sentiments
religieux, un peu étonné de ce mélange du sacré et du profane où
s’affirment les contradictions du tempérament tahitien, cette sorte
d’innocence dans le vice, de candeur dans la dégradation, que Loti a
bien rendues. La dernière lettre de Rarahu se termine par ces mots: «Je
te salue par le vrai Dieu.»
Je crains de m’être attardé plus qu’il ne convenait à cette description
des mœurs et des coutumes religieuses. Je passe vivement sur un service
auquel j’ai assisté et où j’ai vu baptiser cinq ou six petits enfants de
toutes les teintes depuis le blanc mat jusqu’au brun le plus foncé. Deux
ou trois étaient des enfants de l’amour, de pauvres et charmantes
créatures confiées par d’insouciantes vahiné à leurs fétii ou parents,
adoptées dès leur premier vagissement, et que le père nourricier
présentait au baptême.
La question se pose toujours de savoir à quelle profondeur pénètre le
christianisme dans ces natures si différentes des nôtres, si mobiles et
par certains côtés si fermées. N’en serait-il pas de la religion que les
missionnaires ont apportée ici comme de ces plantes que l’on tente
d’acclimater dans des pays pour lesquels elles ne sont pas nées? Elles
n’y vivent et n’y prospèrent qu’en apparence et leurs racines n’y sont
jamais bien fortes. Alors même qu’elles semblent se développer, elles
sont entourées et combattues, opprimées, étouffées par les plantes
aborigènes. A côté du pasteur, des diacres, des paroisses, il y a dans
la plupart des districts un _tuhua_, un prêtre, un sorcier, qui va au
temple peut-être, mais connaît les anciennes légendes et les anciens
mystères, comme il y a près du médecin de la faculté de Paris un
_taoté_, un guérisseur tahitien qui connaît la vertu des simples et
sauve ou tue ses malades tout comme un autre, sans le moindre diplôme.
Je me défends de la prétention de résoudre le problème et je poursuis ma
course autour de l’île.
Le gouverneur vient de faire sa tournée annuelle dans les districts. Il
m’a demandé de l’accompagner et je n’ai pas résisté à la tentation d’une
promenade qui devait me permettre de voir de plus près, en dépit des
manifestations officielles, la vie de Tahiti.
La route de ceinture n’est pas encore parfaitement praticable. Nous
sommes partis en voiture, mais, à plusieurs reprises, il nous a fallu
laisser nos équipages plus ou moins rustiques et monter à cheval. J’ai
même fait une partie du chemin en baleinière. J’ai vu ainsi le paysage
sous ses diverses perspectives et je me suis confirmé dans l’idée que la
Suisse et l’Auvergne, voire le Limousin, n’ont rien à envier à Tahiti au
point de vue des beautés de la nature. Ce qui manque surtout ici, c’est
l’imprévu. Toutes les montagnes, toutes les vallées et tous les
districts se ressemblent. La couleur du spectacle est sa seule
originalité. Les bleus intenses, les gris tendres et changeants du ciel
et de la mer, mettent une clarté particulière sur ces aspects trop peu
variés.
Un mutoï à cheval, porteur d’un drapeau tricolore, nous précède. Dès
qu’il est signalé dans le district, des roulements de tambour
avertissent le chef, _tavana_, les conseillers de district, _topae_, et
les notables, _hui-raatiraa_, que le gouverneur, le _Tavana rahi_, le
Grand Chef, approche.
Nous arrivons devant la chefferie. L’himéné fait la haie. Le tavana et
les topae se tiennent sur le seuil. L’orateur du district s’avance et
harangue le gouverneur. Il lui souhaite la bienvenue et lui montre, au
pied d’un cocotier, les présents qui lui sont destinés, des cochons, des
volailles, des noix de coco, des régimes de feï, des patates, etc. Il
termine en proférant trois hourrahs auxquels s’associe toute
l’assistance, et l’himéné se fait entendre. Quand le chœur s’est tû, le
gouverneur, qui s’est fait traduire le discours de l’orateur, répond par
de bonnes paroles, et suit un déluge de «Mauruuru vau! (Je suis
content!)» à n’en plus finir.
Les présentations faites, visite de l’école, du temple et de la
_farehau_ ou maison commune. Devant le cortège marchent les tambours,
d’énormes caisses peintes en rouge et en bleu qui ont dû servir dans les
gardes-françaises et dont le son un peu sourd rappelle les échos des
fêtes foraines. Tandis que le gouverneur confère avec le chef et les
conseillers de district, je me promène dans le village. A chaque instant
je suis salué d’un «Ia ora na» accompagné d’un coup de chapeau, ou d’un
«bonjour» donné par les enfants quand le district possède une école
française, chose très rare. La politesse du Tahitien est noble et
naturelle tout ensemble; elle n’a rien d’appris ni de convenu. Gestes et
paroles sont simples.
Je retrouve le gouverneur à la chefferie. Le conciliabule est terminé et
l’on parle de choses et d’autres en attendant le festin qui s’apprête.
J’ai rapporté de cette tournée une gastralgie dont je crois souffrir
encore. Le festin, le banquet tahitien, l’_amuramaa_ est quelque chose
d’énorme et de monstrueux. Les repas de noces si copieux cependant sont
des jeûnes à côté des _amuramaa_ officiels. Aux aliments indigènes
s’ajoutent les provisions que le gouverneur a apportées. Chacun paie
ainsi son écot en nature et c’est un défilé de mets assaisonnés de
toutes les façons, rôtis, bouillis, en sauce, relevés ou fades à
l’excès. Plusieurs heures durant, les poulets, les petits cochons, les
_huru_, les _taro_, les _feï_, les patates douces, passent et repassent
entremêlés d’omelettes compactes de plusieurs douzaines d’œufs, de
carrys de Chevrettes, etc... Pour arroser ces viandes et ces légumes,
des vins atroces, des clos-Bercy colorés à la fuchsine et à la rose
trémière, des cidres bouchés et étiquetés en vins de Champagne, des
cognacs d’eau-de-vie de pommes de terre. Quel estomac pourrait résister
à l’assaut de ces solides et de ces liquides conjurés pour sa perte?
Le gouverneur est à la place d’honneur. Vers le milieu du banquet, des
femmes ni jeunes ni jolies passent, les bras chargés de couronnes de
fleurs qu’elles posent avec un sourire sur le front de chacun des
convives. Le chef de la colonie n’échappe pas au sort commun et c’est
ainsi couronné qu’au dessert il se lève et porte les toasts d’usage au
district et à ses autorités. De nouveau on entend les «_mauruuru vau!_»
Jamais peuple ne fut si facile à contenter, en apparence.
Entre temps, accroupi sur le plancher de la fare hau, l’himéné fait
retentir ses accords rauques et monotones. Au premier et au deuxième
plan se trouvent les femmes, immobiles, le regard perdu, chantant sans
presque desserrer les dents; au troisième plan sont les hommes, de
jeunes et vigoureux gaillards dont le torse imite le mouvement du
pendule, et qui poussent en mesure, des «han!» analogues à ceux du
boulanger pétrissant la pâte. Ces «han! han!» lancés dans une secousse
font au chant un accompagnement de sourdine et l’effet produit est
relativement harmonieux.
Les habitants répondent aux toasts du gouverneur. Dans un district, à
propos de l’école où l’on va désormais enseigner le français,
l’_orometua_, le pasteur, se lève et avec une sobriété de gestes qui
surprend, il improvise un discours auquel nos orateurs de banquet ne
trouveraient rien à redire. Il s’écrie que les hommes de sa génération
ne profiteront pas de l’instruction donnée dans la nouvelle maison
d’école, mais que leurs enfants y viendront apprendre le français, et il
exprime avec une visible émotion la joie commune.
On se sépare là-dessus et l’on va se coucher. La case d’apparence
européenne où l’hospitalité m’est donnée possède pour tous meubles une
table, quatre chaises, deux lits et quelques malles. Je n’ose nommer ce
qui manque et dont l’absence suffit pour transformer une nuit passée
dans ces conditions en un long martyre.