La frénésie de l’amour.--La fanfare locale.--L’upa-upa.--Quelques traits
de mœurs.--Le _Divorce de Loti_.--Le demi-monde à Papeete.--La
retraite.--La vahiné au bain.
Il n’est pas besoin d’attendre la fin du monde. Voici un peuple qui se
livre avec frénésie à l’amour, naïvement, ingénûment, au milieu des
chants et des danses de caractère; un peuple pour lequel le mot vice n’a
pas plus de sens que le mot vertu. Que dis-je? Il ignore l’un et
l’autre. Il est dépravé mais n’est point coupable. La corruption a
commencé pour lui le jour où l’Européen a voulu payer ce qui se donnait
pour rien. Ce jour-là, la Tahitienne qui n’était que débauchée s’est
réveillée courtisane. Dans la réalité, le rêve poétique de M. Renan
aboutit à une décadence. Innocent encore, si l’on veut, en sa liberté
extrême, l’amour est devenu la prostitution infâme à prix d’argent.
La Rarahu de Pierre Loti m’est apparue tout à l’heure. De la porte de ma
case, je l’ai aperçue, altière dans sa démarche, le front couronné de
fleurs, un tiaré (gardenia tahitien) fiché sur son oreille brune, ses
longues tresses noires tombant sur les reins. Le parfum du monoï, huile
de coco parfumée de santal, m’arrivait, âcre et désagréable, et j’ai cru
voir que la belle vahiné n’en était pas à sa première goutte de rhum.
J’allais oublier un détail. Sur son cou flexible, j’ai distingué une
petite tache scrofuleuse, des vices maternels le stigmate infamant.
Six heures venaient de sonner. Rarahu s’est arrêtée sous la vérandah
d’une case où d’autres femmes, ses pareilles, couchées sur le plancher,
échangeaient des paroles indécentes en fumant la cigarette roulée dans
une feuille de pandanus. Nous nous reverrons à la musique, ce soir.
Huit heures. Le kiosque où se place la fanfare locale vient d’allumer
ses lampes à pétrole. Depuis un moment déjà les marchandes de couronnes
sont arrivées. Elles se tiennent accroupies sur l’un des côtés de la
place du Gouvernement. Une bougie éclaire leur étalage où se trouvent, à
côté des fleurs tressées, les cigarettes de pandanus, les ananas, les
bananes, les pastèques et les crêpes, noirâtres, minces, sentant la
graisse.
Un allegro bruyant et mal joué ouvre le concert. Les garçons et les
filles vont et viennent ou forment des groupes auxquels se mêlent les
fonctionnaires et les officiers de la flotte. La demi-clarté de la nuit
permet des privautés, et les propos les plus libres, en tahitien et en
français, se croisent. Quelquefois, en dépit de la vie qu’elle mène, la
vahiné sent une offense à sa pudeur dans le geste du «farani»
(français). Elle a un mouvement d’épaule d’une grâce particulière, une
sorte de frémissement qui marque un vague reproche; elle se drape,
ramène le bras droit sur la poitrine et murmure: «Haere fau-fau», ce qui
veut dire: «Laissez-moi tranquille, monsieur!», ou plus littéralement:
«Va-t-en, polisson!»
Mais voici que l’on joue une polka. Les vahiné se mettent à sauter,
toutes droites dans leurs peignoirs flottants, en mesure, scandant une
chanson libertine, car, mieux que le latin, le tahitien brave
l’honnêteté dans les mots. N’est-ce pas Loti lui-même que j’ai devant
moi, donnant le bras gauche à Rarahu et le bras droit à Térii? L’élégant
officier, en jaquette et en casquette blanches, est entraîné par les
bonds de ses compagnes. Quand il s’arrête essoufflé, c’est pour leur
faire présent d’une couronne de fleurs et se parer lui-même de ce
diadème éphémère dont les parfums violents lui montent au cerveau. La
musique terminée, la fête se continue dans la case de Rarahu, meublée
d’un lit et d’une malle. L’officier a donné une piastre chilienne pour
aller acheter du rhum. Chacun à son tour porte à ses lèvres le goulot de
la bouteille...
La vahiné est vénale sans être cupide. Elle ne se livre pas au premier
venu pour échapper à la misère, et ne tient guère à l’argent. La misère
est inconnue dans ce pays où, sous un ciel de feu, croissent
naturellement les fruits et les racines dont se nourrit l’indigène. La
vahiné «fait la fête» pour elle-même, pour le plaisir qu’elle y prend,
pour l’ivresse qu’elle y trouve, pour le festin dont elle a sa part et
où, parée de son peignoir le plus joli, couronnée de fleurs, elle se
gorge de nourriture et de vin, en attendant la danse finale, l’_upa-upa_
par laquelle s’achève l’orgie.
L’upa-upa est une danse de bacchantes, une sorte de mimique passionnée
et fougueuse où chaque geste a sa signification et une signification si
accentuée que le ballet se termine quelquefois dans une étreinte
amoureuse. Ce sont des mouvements des cuisses, des genoux et des reins,
rapides et tournoyants, un secouement de tout l’être, avec des cris
inarticulés, sur un accompagnement monotone de flûte et de tambour. Ce
qui se chante à l’upa-upa dépasse en cynisme les couplets si libres déjà
que l’on fredonne sur la place du Gouvernement. L’«_ute_» est un
récitatif plutôt qu’une chanson; il commente toutes les phases de la
danse favorite et ne contribue pas peu à provoquer un délire érotique
dont les plus jeunes enfants sont témoins souvent. Nous sommes loin des
mystères d’Isis. Ici, tout se passe au grand jour, au soleil; en plein
air, la nuit. A Papeete, par exception, on danse l’upa-upa dans
certaines maisons connues de la police, à la clarté des lanternes, au
son de l’accordéon (toujours l’accordéon!) et le _papâa_ (l’étranger, le
blanc) est admis s’il a payé son écot en rhum, en genièvre, en whiskey
ou en absinthe.
D’où viennent ces mœurs? Elles étaient un peu celles de Tahiti avant
l’arrivée des Européens; elles se sont peut-être aggravées depuis en une
certaine mesure. Elles tiennent à l’ardeur du climat, et sans doute
aussi à la promiscuité qui règne fatalement dans les cases indigènes où
le père et la mère, les garçons et les filles dorment ensemble, à la
clarté de la lanterne, dont la lumière écarte les tupa-pau, les
fantômes, les revenants, les diables. Pareille chose ne se passe-t-elle
pas dans certaines de nos grandes agglomérations urbaines, à Paris, à
Lyon, à Lille, où la nombreuse famille de l’ouvrier couche dans une
chambre unique?
Ces mœurs tiennent encore à la légende même de la «Nouvelle Cythère».
Tahiti est avant tout un lieu de plaisir. Loti se soucie bien de
l’avenir de cette terre enchanteresse, de ce que pourrait ambitionner
cette race qui n’est ni sans beauté ni sans noblesse! Rarahu seule
l’attire et le retient; il l’a prise à peine nubile en ce pays où la
femme est mère à douze ans, et de ses bras elle tombe, jouet à moitié
détraqué, dans les bras du gabier. Il faut voir, le dimanche, dans les
rues de Papeete, passer les chars à bancs, bondés de filles dont l’une
tient l’inévitable accordéon. En route pour l’upa-upa!...
Dès leur arrivée, les missionnaires ont tenté de réagir. Ils ont d’abord
fait des lois, édicté des amendes, institué enfin une discipline
religieuse avec la sanction de l’excommunication. En vain. Abordez ce
Tahitien qui revient du temple, portant sa bible dans une enveloppe de
vannerie. Demandez-lui: «Où est ta fille?» Il répond impassiblement:
«_Te hapao ore ra i Papeete._» Elle fait ce qu’elle veut à Papeete. Ou
encore: «_Te taiata ra i Papeete_»; «_Te ori purumu ra i Papeete._» Elle
s’amuse, elle court les rues à Papeete. Si notre homme habite un
district où peut-être il a rang de notable, _hui-raatiraa_, il vient
loger de temps en temps au chef-lieu, dans la case de sa fille, et ne
s’en va pas sans emporter quelques objets à sa convenance, meubles ou
effets d’habillement. Jamais un indigène ne s’est adressé à la police
pour se plaindre d’un rapt ou pour demander qu’on lui rendît son enfant
perdue! D’ailleurs, le soir, dans la case où tous vivent pêle-mêle, la
prière finie, s’engagent les conversations libres, rabelaisiennes,
pourrait-on dire, n’était l’énormité de l’anachronisme. Cette liberté du
langage n’est point le vice, elle peut même sembler saine et innocente,
rétrospectivement et littérairement. En réalité, elle est
l’accoutumance, pour les vieux et pour les jeunes, aux mauvaises mœurs
et une chose triste en dépit des rires éclatants qui lui font cortège.
Au moment de la récolte des oranges, les Tahitiens fabriquent avec ces
fruits une sorte d’eau-de-vie ou de vin doux dont ils s’enivrent en
commun. Jadis, avant l’annexion, qui leur donna toutes les libertés y
compris celle de la boisson, ils allaient se cacher dans les vallées,
loin de la surveillance du _mutoï_ (agent de police) pour manipuler et
boire l’_ava anani_. Aujourd’hui ils font cela publiquement, en commun,
hommes, femmes, enfants, et pendant trois ou quatre mois. Il se passe
alors des choses qu’on ne peut raconter.
Tout pour l’indigène est prétexte à fête, à réunion dansante, chantante,
buvante: le passage dans le district d’un étranger aussi bien que
l’arrivée d’un fonctionnaire. Le chef se hâte, pour faire honneur à son
hôte, de rassembler les _himene_, les chœurs religieux, et de préparer
un repas monstre où rien ne manquera. Après le banquet viendront les
chants, les chants sacrés d’abord, puis les autres; et, pour peu qu’il
en témoigne le désir, le voyageur entendra les _ute_, assistera à
l’upa-upa, et à des scènes où ces grands enfants se montreront à lui
tels qu’ils sont, sans retenue, sans hypocrisie aussi, dans l’abandon de
leurs mœurs primitives, dans la double frénésie de l’ivresse et de
l’amour.
La race dégénère et meurt. Les grands et beaux vieillards survivent à
leur postérité étiolée, rachitique, phthisique, empoisonnée de toutes
les façons. Fleurs flétries avant d’être écloses, les filles ne seront
jamais femmes ou, si elles le deviennent un jour, ce sera pour donner à
leurs époux (_tané_) des enfants condamnés à l’avance.
Ce tableau est un peu sombre, il n’est que trop fidèle. Que reste-t-il
du beau roman de Loti? J’ai vu à Moorea la belle-sœur, à la mode
tahitienne, du poétique écrivain. C’était une vahiné quelconque,
insignifiante, fatiguée, vieillie. En contemplant ce visage brun aux
traits un peu durs, en devinant sous le peignoir ce corps déformé, je me
prenais à penser qu’un livre était peut-être à faire, _Le Divorce de
Loti_, un livre qui nous montrerait l’aimable officier dédaignant les
amours indignes, moins épris du monoï, des pieds nus et du poisson cru,
revenu à d’autres plaisirs, et cherchant des distractions saines dans
l’hydrographie et le balisage. Ironie à part, en dépit de cent pages où
le contraire est affirmé en un style si vibrant, Rarahu n’est point
faite pour ce diadème de poésie parfumée. Il y a longtemps qu’elle a
laissé tomber dans la boue des rues de Papeete cette couronne de fleurs
qui parait si étrangement son front casqué de cheveux noirs, plus noirs
que le drap funéraire qui recouvre le cercueil où dorment nos illusions
à jamais perdues.
Il n’y a point de romans en ce pays; il n’y en eut jamais. A la longue
certaines vahiné prennent des allures d’horizontales, pour employer un
vocable du jour, et l’on peut dire que la théorie des pêches à quinze
sous et des pêches à trente sous, qui fit la fortune du _Demi-Monde_,
est aussi bien en situation ici que dans le milieu où vécut Marguerite
Gautier. Il y a des catégories dans le vice plutôt que des degrés. Sans
doute une nuance sépare de Nini telle jeune fille qui se donne pour
rien, telle enfant qui tombe innocente dans les bras du midship, mais
demain elles seront en tout pareilles.
Nini est une demi-blanche qui, à Papeete, porte des bottines et dont le
peignoir a des tendances à la robe. Nini est à la mode. Elle a voiture
et chevaux, maison de ville et maison des champs. Il n’est pas bien sûr
qu’elle n’aille pas pieds nus dans son district mais, à Papeete, c’est
autre chose. Valentin, l’enseigne de la _Thétis_, en est amoureux fou,
aussi Kerveguen et bien d’autres. Le visage ovale, l’œil fendu en
amande, la taille d’une exiguïté toute chinoise, elle est bonne fille,
spirituelle, épistolière, et s’en moque, recevant de toutes mains et
réalisant de son mieux le proverbe cher aux filles d’amour: «Ce qui
vient de la flûte retourne au tambour.» Elle n’a jamais aimé et n’aimera
jamais personne. Cela ne surprend pas, car à Tahiti on ne dit pas: «Je
t’aime!» mais: «Je te veux!» Il n’empêche que la belle vahiné préfère
ostensiblement à l’officier de vaisseau qui se ruine pour elle, le
_tane_, l’homme de sa race, qui vit des débris de sa table, et à qui
elle jette de temps à autre une piastre chilienne et les miettes de son
amour.
Plus bas... ne descendons pas plus bas. C’est la barrière avec ses
bouges, ses saletés et ses puanteurs, la déchéance et l’avilissement de
la créature, l’ignoble dans la fange, quelque chose comme le quartier de
l’École militaire, à Paris, et ses bals publics...
Tandis que je prends des notes, voici que m’arrivent les accords des
cuivres bruyants. C’est la retraite. La musique joue un air tahitien des
plus entraînants qui alterne avec _En revenant de la Revue_. La gloire
du général Boulanger a fait le tour du monde. Les instrumentistes
marchent précédés et suivis des groupes dansants, sautants plutôt, des
Tahitiennes et de leurs amis d’un jour ou d’une heure. Des jeunes
enfants se bousculent dans le cortège. Les vahiné se donnent le bras et
bondissent en mesure. C’est un tableau unique par une belle nuit, quand
la lune éclaire ces rondes folles, secouées dans un rythme étrange,
mêlées de rires et de cris sauvages. Tout s’apaise subitement à la
dernière note, au dernier coup de caisse. Voici le retour. Rentrons bras
dessus, bras dessous; chacun chez nous... Elles ont des noms singuliers
et charmants, les brunes filles. Elles s’appellent mesdemoiselles
Œil-Baissé, Paresseuse, Nuit, Messagère, Celle qui lance des pierres,
Sommet, Méprisante, Mystère, Couchée sur le Dos, Fille Noble, Coup de
Pied, l’Éclair, Lune, Solitaire. Rarahu veut dire celle qui gratte. Pour
l’euphonie, Matatao, Tuaï, Teüra, Maeva, Marama, Tupuaï, valent bien
certains noms greco-français de notre calendrier.
La vahiné est fille de la mer. Elle nage comme un poisson. Elle aime à
se jouer dans l’eau. Le soir, vers cinq heures, des troupes de jeunes
filles et de femmes vont se baigner dans la Fautaua, l’une des
principales rivières de Tahiti, à une demi-heure de Papeete. Elles se
jettent dans le torrent du haut d’une petite roche, plongent et
replongent, restent sous l’eau une minute et plus, pour reparaître riant
aux éclats. Elles ne sont point chastes, mais elles sont décentes. Dans
l’eau, elles n’ont qu’un pareu, et s’arrangent de façon à ce qu’on ne
voie que leurs bras fermes et ronds. Le bain fini, elles mettent à
passer leur peignoir une prestesse qui déconcerte les regards trop
indiscrets. Parfois, il faut tout dire, la vahiné est surprise dans le
bain par son amant...
Des festins ont lieu au bord de la Fautaua. L’_amuramaa_ terminé, tout
le monde se met à l’eau, Européens et Tahitiens, et les échos de la fête
vont se perdant dans la vallée profonde.
Il me prend l’envie de déchirer cette esquisse rapide et atténuée des
jouissances qui sont la gloire principale de la Nouvelle Cythère. Ce qui
me retient peut-être, c’est le souvenir des quelques lignes de M. Renan.
Non, la frénésie de l’amour ne saurait être le dernier mot, la fin d’une
race condamnée. Il y a quelque chose de mieux à espérer pour elle que le
suprême triomphe de l’instinct sur l’intelligence, de la volupté sur la
raison, de la bête sur l’ange.
V
A Papenoo.--Archéologie polynésienne.--Les croyances d’autrefois.--Les
revenants.--Un peu de poésie.--Refrains guerriers.
Je reviens de Papenoo, l’un des districts les plus intéressants de
l’île. J’y ai vu Monseigneur Tepano Jaussen, évêque d’Axieri, ancien
vicaire apostolique de Tahiti. Tepano, dans le pays on dit Tepano tout
court, célèbre la messe dans une très-modeste église, une case
ordinaire, en bois. Il se console de n’avoir pas réussi à extirper
l’hérésie en élevant des bœufs, en récoltant des noix de coco et en
s’adonnant à d’importants travaux historiques et archéologiques. Il
croit avoir trouvé la solution du grand problème de l’origine des
Maoris, la race à laquelle appartiennent les Tahitiens et tous les
Polynésiens en général.
Tepano est très fier de sa découverte. Il m’a montré des cahiers
couverts de notes et, non sans quelque réticence, m’a donné à entendre
que c’est dans l’une des Célèbes qu’il faut chercher les traces du
premier groupe indien d’où sont nés les Polynésiens. C’est de là qu’ils
auraient essaimé dans le Pacifique, abordant successivement à toutes les
îles éparses de l’Océanie. Je ne suis pas grand clerc en ces matières.
Tout en écoutant Tepano, je le regardais attentivement et je finissais
par trouver à ce moine paysan, à ce bénédictin agriculteur, une
physionomie à part, avec sa grande barbe grise, sa soutane tout usée et
ses obstinations de vieillard et d’érudit qui se convainc lui-même en
essayant de convaincre les autres.
En ce moment, Tepano déchiffre un document précieux, des tablettes
gravées, des tablettes de bois de rose trouvées dans l’île de Pâques.
Or, ce qui manque le plus pour étudier l’histoire des Maoris, ce sont
les documents écrits. On ne peut évidemment donner le nom d’écriture aux
signes assez rares gravés sur les idoles ou sur quelques pierres. Il en
est autrement des tablettes de Tepano; ce sont proprement non des pages
mais des lignes d’écriture, et les signes sont bien des caractères qui
se répètent et dont le sens lui est connu. Ces caractères ont quelque
chose d’hiéroglyphique, mais il s’en faut qu’ils aient la pureté, la
beauté des caractères égyptiens. Il est difficile d’en donner une idée
sans le secours de la gravure. Malgré leur naïveté grossière, ces
caractères n’en constituent pas moins une écriture idéographique
imitant, selon la définition de Champollion, plus ou moins exactement
les objets existants dans la nature. Voici un poisson à n’en pas douter,
deux poissons, trois poissons, une scolopendre, une ligne, un hameçon et
un poisson au bout, une volaille ou un oiseau quelconque; et peut-être
doit-on voir dans un dernier dessin un bonhomme, un peu déjeté il est
vrai, et où il faut de la bonne volonté pour reconnaître les belles
proportions du roi de la création.
Le vénérable évêque d’Axiéri a des rivaux et des émules en grand nombre;
il en a dans la magistrature, dans l’armée, dans la flotte, dans la
gendarmerie, dans l’administration. On a beaucoup écrit sur le passé de
la Nouvelle Cythère quoiqu’on n’en sût rien ou peu de chose, mais le
moyen de résister à la tentation de dépeindre cette terre tant vantée et
de raconter son histoire, les coutumes et les traditions de ses
habitants! C’est à qui rassemblera le plus de documents, compulsera le
plus d’ouvrages, se livrera aux enquêtes les plus minutieuses, aux
observations les plus patientes. De tous ces chercheurs, le plus
intéressant est à coup sûr Tepano qui correspond en latin, comme les
moines du moyen âge, avec les vicaires apostoliques des îles plus ou
moins lointaines, leur fait part de ses découvertes, leur soumet ses
hypothèses et leur demande des avis. Patience, quelque temps encore et
nous saurons ce que signifient les caractères des tablettes de l’île de
Pâques où, dès à présent, le vieil évêque devine des épitaphes, et dont
il a fait l’objet d’un mémoire adressé à l’Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres.
Les Tahitiens ont un passé; ils ne sont pas nés d’hier. Leurs
institutions politiques basées sur le régime électif, la suprême dignité
de leur allure, de leurs poses, leur politesse native, sont des signes
que ce passé ne fut pas sans grandeur. Mais en fait de monuments de ce
passé, il n’y a guère que les marae. Le marae est une espèce de tertre
où s’élevait jadis un autel fait de fragments de roches et de coraux. Il
est situé au bord de la mer et planté d’arbres, principalement de bois
de fer. Le marae était à la fois un lieu religieux et un sanctuaire
patriotique. Chaque famille de roi ou de chef avait le sien. On y
accomplissait les sacrifices et l’on s’y préparait à la guerre. Près de
Papeete, dans le district d’Arue, se voit le marae de la famille de
Pomaré.
Il faut convenir que la disposition des lieux se prêtait au mystère et
que la célébration des rites dans le bosquet sacré ne devait pas être
dépourvue d’une certaine poésie toute primitive. En s’aidant des vagues
souvenirs des vieillards et des observations recueillies par M. de
Bovis, on peut sans trop de peine reconstituer ces scènes intéressantes.
Le matin du jour fixé pour le sacrifice, les Tahitiens affluent aux
abords du marae. Ils apportent des vivres, des noix de coco, des
cochons, des régimes de feï, banane sauvage, des huru, fruit de l’arbre
à pain. Les prêtres les haranguent, ils leur répondent. Chacun d’eux est
muni de son tiï, de son idole, dont la dimension est proportionnée à sa
situation sociale. Cette idole, c’est un morceau de bois, une bûche plus
ou moins sculptée, enveloppée d’une gaîne tressée avec le pandanus.
Devant l’autel est placé un amas de feuilles de bananier dont personne
n’approche. Ces feuilles de bananier recouvrent le cadavre de la victime
choisie pour le sacrifice. La veille, le grand-prêtre a envoyé au roi
une petite pierre noire, et cette pierre adroitement lancée a frappé à
la tempe un homme qui paressait devant sa case tout en plaisantant avec
sa vahiné. L’homme est tombé, tué sur le coup. Son corps a été apporté
dans un panier fait de feuilles de cocotier.
Les prières ont commencé, entremêlées de litanies et de discours où tout
se confond, la louange des dieux Taaroa, Oro, Tane Raa, etc. et la
généalogie des rois ou des chefs. Tandis que le prêtre découvre l’idole
du marae, les fidèles sortent leur idole particulière de sa gaîne; les
chants sacrés se font entendre, et les litanies sont reprises par un
acolyte dont la fonction est de crier, d’aboyer cette liturgie
retentissante. Le grand-prêtre s’est baissé vers la victime étendue au
pied de l’autel. Il se relève et tend au roi, d’un geste inspiré, l’œil
du mort qu’il vient d’arracher de l’orbite. Le roi fait le simulacre
d’avaler cet œil. Les prières continuent. Le cadavre est découpé et ses
entrailles sont examinées attentivement. La guerre est prochaine. Est-ce
la victoire ou la défaite qu’annoncent les indices recueillis par le
sacrificateur? Le crieur se tait tandis que le grand-prêtre prononce un
discours destiné à surexciter les courages. Le dieu est satisfait; il
agrée le sacrifice. Le chœur recommence. Après un dernier discours, les
petites idoles sont enveloppées, et la grande idole disparaît aux yeux
du peuple qui donne pour épilogue à la cérémonie religieuse un festin
copieux, un _amuramaa_, et des danses.
Ce qui ajoute à l’impression produite par ces souvenirs vivants encore
dans la mémoire des vieillards, c’est l’aspect de cette belle et riche
nature, ce ciel, cette mer, ces monts, ce soleil radieux. Quel spectacle
imposant que celui de cette foule d’hommes et de femmes demi-nus et
recueillis participant à ces étranges cérémonies! Un dernier trait. Aux
abords du marae, aux branches les plus élevées des arbres de bois de
fer, étaient suspendus les cadavres des guerriers fameux qui
pourrissaient ou se desséchaient là-haut, bercés par la brise qui vient
de l’océan ou de la montagne.
Qui peut dire ce qu’il reste des anciennes croyances sous les nouvelles?
Le Tahitien le plus pieux, chrétien fervent et membre du conseil de sa
paroisse, croit encore aux mauvais esprits, aux tupapau. Un missionnaire
me raconte le fait suivant: Il a donné l’ordre, un jour, à un homme de
défricher une partie de son enclos. Le travail est achevé; pourtant, sur
un petit espace, la brousse est intacte. Interrogé, l’homme répond que
cet endroit est fréquenté par les tupapau, et il cite des exemples de
gens qui ont été frappés pour avoir touché aux arbres et aux pierres du
sol. Ainsi, un habitant du district ayant coupé une branche a été, peu
de temps après, atteint du _ovi_, sorte de lèpre, et s’en est allé
mourir à Raiatea. Un autre, pour avoir brisé une pierre, a subi le même
sort. Ces explications font sourire le missionnaire. Elles lui
expliquent pourquoi, seuls, les cocotiers qui se dressent là ne sont pas
dépouillés de leurs fruits par les indigènes peu scrupuleux. La
superstition lui tient lieu de garde-champêtre.
Mieux que cela! Un Européen avise, pour prendre son repas, un endroit
ombragé suffisamment. Des Tahitiens s’approchent et lui conseillent de
se retirer. Le lieu où il se trouve est un ancien marae. Y déjeuner
serait s’exposer à la colère des mauvais esprits. Sceptique, l’Européen
sourit, se met à faire sa cuisine, et mange du meilleur appétit. A huit
jours de là, il sent les premières démangeaisons de l’ovi. Il en est
mort. Ce fait venu si à propos pour confirmer les indigènes dans leur
croyance aux tupapau, m’a été certifié par un ancien lieutenant de
vaisseau qui a pris sa retraite à Tahiti.
Si ce n’est pas assez de ces histoires de revenants, je puis en conter
d’autres. Un tupapau veillait jalousement sur les corps de deux braves
qui séchaient au soleil dans la montagne. Sollicité par des étrangers,
un Tahitien alla un jour couper les têtes des cadavres et vint les
livrer pour cinq francs à l’arsenal maritime. Le tupapau tira une
vengeance éclatante de ce sacrilège. Le même soir, il assaillit le
malheureux indigène coupable de violation de sépulture, le roua de
coups, et le contraignit à reporter les têtes où il les avait prises.
En y regardant de près, on se rend compte que le tupapau se confond,
dans l’esprit de l’indigène, avec le rêve, avec le cauchemar plutôt. La
nuit, quand on dort, le tupapau survient sans bruit et vous serre à la
gorge. On ne peut ni crier ni se défendre. Tantôt il prend la forme d’un
chat, tantôt celle d’un cheval, tantôt celle d’un bœuf. Il ne court
point; il vole. Jamais ses pieds ne touchent la terre. Il est impalpable
et fuyant.
Il y a de petits tupapau et le grand tupapau. Sur la route de Punauuia,
à dix kilomètres de Papeete, en plein jour, un tupapau arrêta une
voiture qui se brisa. Les Tahitiens ont depuis peur de passer le soir
sur cette route. Ce tupapau audacieux était vêtu comme un officier
d’infanterie de marine. On suppose qu’il est l’ombre d’un commandant tué
dans la guerre de 1844.
Quelle version choisir parmi toutes celles où se perd l’imagination
enfantine de l’indigène? Les tupapau sont surtout les morts dont les
âmes ne vont point au ciel, de petits diables; si les uns vous prennent
à la gorge, d’autres vous rouent de coups de bâton. N’essayez pas de
démontrer au Tahitien que ce sont là des fables, des récits faits pour
abuser son imagination. Il vous répond: «Est-ce que vous autres papâa,
vous n’avez pas vos tupapau?» Cette réplique m’a fait baisser la tête.
Il ne faut pas aller bien loin dans nos campagnes pour retrouver ces
légendes, ces histoires des âmes des défunts qui reviennent dans la nuit
troubler le sommeil des vivants.
Il y a aussi la croyance aux esprits des ancêtres qui logent dans le
ventre des requins. Un jour de fête nationale, Mano, la cheffesse de
Tautira, était venue à Papeete, pleine de santé, suivie de son district
et de son himéné, et elle avait pris part aux repas et aux réjouissances
d’usage. Trois jours après, on l’aperçoit, devant une case voisine du
palais de la reine, assise, accroupie plutôt, dans une pose triste.
Pourquoi n’est-elle pas retournée dans son district? On l’avait vue
partir cependant, la fête terminée, en compagnie des siens. Voici ce qui
s’est passé. Quand la baleinière où se trouvait Mano est arrivée devant
la passe de Pueu, le requin qui porte les esprits de ses ancêtres l’a
arrêtée. Tous les efforts pour aller plus avant ont été vains. Elle sait
ce que cela veut dire. Elle est revenue à Papeete et elle attend
paisiblement la mort. Naturellement, les interlocuteurs de Mano essayent
de la détromper. Elle secoue la tête. Ses ancêtres l’appellent, elle va
bientôt les rejoindre...
Eh bien?... La cheffesse de Tautira est morte le lendemain subitement.
La superstition ne s’attachait pas seulement aux esprits, aux revenants.
La personne du roi et de la reine était sacrée. Toucher à un objet dont
ils se servaient, c’était commettre un outrage et s’exposer à être
frappé du ovi. Plus d’un l’a expérimenté à ses dépens. Le nom même du
roi était entouré de respect à ce point que les syllabes dont il était
formé étaient éliminées de la langue. Ainsi Pomaré veut dire «Qui tousse
la nuit». Po, nuit; maré, toux. Po est devenu _rui_ et maré _hota_.
On ignore, à l’heure qu’il est, si toutes ces chimères hantent encore
les cerveaux tahitiens. Interrogés à cet égard, les missionnaires
protestants ou catholiques semblent embarrassés. Plus d’un fidèle parmi
les plus assidus au temple songe avec terreur, la nuit, aux esprits dont
il se sent entouré.
Mon domestique tahitien est un brave garçon, très laid mais si doux
qu’un sourire voile incessamment sa laideur. C’est un bon protestant. Un
soir de grand vent, une sonnette retentit dans la maison; Pihapiti
refuse d’aller voir ce qui a pu causer ce bruit. Il a peur des tupapau.
Les Tahitiens sont courageux pourtant, la superstition mise de côté.
Nous l’avons éprouvé quand ils ont défendu leur pays contre
l’occupation. Ils se sont montrés irréductibles, et, sans un mouvement
tournant prestement exécuté, on eût eu beaucoup de peine à en venir à
bout. Chevaleresques avec cela, s’étonnant, s’indignant qu’on ne les
avertît pas chaque fois que l’on recommençait les hostilités, et
accueillant courtoisement, entre deux escarmouches, l’ennemi à qui ils
offraient l’hospitalité pour un peu plus.
Dans un combat, nous nous étions avancés en nous découvrant jusqu’au
pied d’une redoute construite par les tahitiens. Ceux-ci, armés de
mauvais fusils mais en nombre, font une décharge et, sans plus attendre,
se précipitent sur nous. La plupart se font tuer mais l’avantage leur
reste un moment. Un guerrier d’une stature magnifique et dont les
membres nus luisaient au soleil, blesse un soldat d’infanterie de marine
qui tombe au pied d’un cocotier. Pendant que ce guerrier se dispose à
courir à d’autres adversaires, un de ses compagnons se penche sur le
blessé pour l’achever, comme les indigènes avaient coutume de faire. «Je
prends cet homme! Cet homme est à moi!» s’écrie le guerrier. Désormais,
toucher au blessé, ç’aurait été s’attaquer à celui dont il était le
prisonnier. Le combat fini, le guerrier charge le malheureux sur ses
robustes épaules et court à la plage. «Haere mai! Venez!» crie-t-il. Un
canot se détache du _Phaéton_. Après avoir remis le soldat français aux
marins, le Tahitien s’éloigne, non sans avoir salué avec un geste
magnifique: «Ia ora na!»
«Ia ora na!» On traduit communément cette formule par: «Salut à vous!»
Littéralement, _Ia ora na_ veut dire: «Que tu vives là en bonne santé!»
Un autre trait. Dans un combat suivant, un aspirant était parvenu le
sabre aux dents, les pistolets au poing, à tourner la redoute
tahitienne. Il tombe frappé d’une balle au front. Le guerrier prend sa
dernière natte, en fait un linceul, et ensevelit l’aspirant à côté de
son enfant, non sans lui donner une pensée de pieux regret.
On remarqua au cours de la guerre que les Tahitiens frappaient de
préférence à la tête. La raison en est qu’à leurs yeux la tête est
sacrée; que, pour abattre un ennemi, il faut l’atteindre dans ce qu’il a
de plus noble. Aujourd’hui encore, l’indigène n’aime pas qu’on lui
touche la tête. C’est l’offenser que de se permettre une familiarité de
cette sorte. Il lui semble qu’on l’abaisse, qu’on le plonge dans les
ténèbres, si par malheur on lui passe la main dans les cheveux.
Le courage militaire aime la poésie. La guerre a inspiré plus d’un
«barde» tahitien. Voici un chant, une rapsodie plutôt, qui se disait sur
un ton de mélopée et qui est loin d’être sans beauté: