Diderot et Pierre Loti.--Papeete.--Le paysage.--Moorea.--Tahitiens et
Tahitiennes.--Mœurs et coutumes.
Il y a deux légendes sur Tahiti, une légende philosophique qui nous
vient de Diderot et une légende poétique que nous devons à Pierre Loti.
Toutes les deux tournent à la gloire de l’état de nature. A les en
croire, il n’y aurait rien de sage et de beau comme les mœurs primitives
et libres d’un peuple enfant. Il faut bien en rabattre un peu, et six
mois de séjour dans la Cythère océanienne font voir les hommes et les
choses sous un aspect un peu moins séduisant.
Le philosophe et le romancier voyagent chacun à leur manière. S’ils nous
trompent quand ils nous entraînent à leur suite au pays des chimères et
des fictions, nous sommes leurs obligés encore. Il vient pourtant un
moment où l’on prend assez mal les contes de l’un et les spéculations de
l’autre. On traverse les océans et les continents, on affronte les
tempêtes et les douanes, les naufrages et les gastralgies, on débarque
enfin sur cette terre tant célébrée... La première impression reçue,
sans être du désenchantement, répond très imparfaitement à ce qu’on
avait rêvé.
Me voici à Papeete, enfin. Papeete, c’est la capitale de Tahiti. Le
paysage est admirable mais borné. Tenter de le décrire après Loti ne
serait pas sans témérité! Sous un ciel d’un bleu profond, les montagnes
nées de la mer plus bleue que le ciel découpent l’horizon d’une façon
bizarre et vont s’enfonçant dans les flots. Il en est de sombres,
volcans éteints ou seulement endormis qui ont l’air farouche et morne de
géants malfaisants condamnés désormais au silence et au repos. D’autres
sont grises et verdoyantes avec des sources et des cascades chantantes.
Quelques-unes ont au flanc ou à la base des blessures qui sont des
antres, des grottes obscures, de ténébreux abîmes. Ce sont des Alpes
sans neiges éternelles. Dans toutes les vallées, des ruisseaux,
aujourd’hui imperceptibles sous les cailloux détachés du sommet des
monts, demain torrents impétueux brisant les ponts et emportant dans
leur course furieuse les cases édifiées sur leurs rives. L’île est
entourée d’une ceinture de madrépores. Ces madrépores, comme ceux des
Tuamotu, c’est un corail jaunâtre, violet ou rose encore, très friable,
mais non le corail rouge qui sied si bien aux brunes. Ils forment des
récifs contre lesquels la mer vient se briser incessamment en grondant,
et c’est à leur présence que la rade de Papeete doit le calme de ses
eaux. Ils sont pour elle comme un rempart naturel.
Les couchers de soleil ont ici les clartés changeantes des apothéoses de
féerie avec des tons gris, bleus, verts et mordorés. A l’ouest de
Papeete, l’île sœur de Moorea se dresse comme un décor planté en plein
océan sur un fond bleu tendre ou flamboyant, selon les heures.
Quand le temps est beau, on distingue avec une longue-vue les formes
particulières des montagnes de Moorea. Au centre surgit un pic sombre
percé à son sommet, et ce trou de quelques mètres a sa légende. Les Iles
de la Société furent longtemps en guerre les unes contre les autres. Un
grand chef tahitien, un géant, lança un jour contre ses ennemis de
Raiatea, île située de l’autre côté de Moorea, à cinquante lieues de
distance, une sagaie qui traversa le rocher de part en part. Autre
histoire. Il y a une dizaine d’années, un astronome quelque peu
polonais, membre correspondant de l’Institut, eut la fantaisie
d’escalader le pic percé. Parvenu au sommet, il s’installa dans la
lucarne et déjeuna d’un appétit d’alpiniste triomphant. Ce Tartarin
avant la lettre, venu à Tahiti pour y faire des observations
astronomiques, météorologiques, hydrographiques, etc., est mort à
Papeete après un séjour de trente ans. Par testament, il a légué à la
ville une horloge de précision que les praticiens de l’endroit ont
dérangée à qui mieux mieux.
Pendant que j’admire le décor de Moorea, je me prends à penser qu’il
serait nécessaire tout au moins de faire le dénombrement des îles sur
lesquelles flotte le pavillon français. C’est d’abord Tahiti et sa
petite sœur Moorea, puis l’archipel des Tuamotu, celui des Gambier,
Tubuai, Raivavae et Rapa, puis celui des Marquises. Les Iles de la
Société se partagent en Iles du Vent et en Iles sous le Vent. Tahiti et
Moorea sont les îles du vent, les îles sous le vent sont Raiatea,
Huahine et Borabora. A Raiatea flottait, il y a peu de temps encore, un
pavillon particulier, celui du protectorat. A Huahine et à Borabora ne
flotte rien du tout. Si j’étais un homme politique, je dirais ce que
l’on pensait de la situation de la France aux Iles sous le Vent. Elle
était bizarre tout au moins. La France et l’Angleterre étaient d’accord
pour réviser un traité de 1847 qui instituait la neutralité de ces îles;
mais le Parlement anglais de Saint-Jean (Terre-Neuve) n’en voulait pas
entendre parler. La diplomatie, qui n’en fait jamais d’autres, avait
imaginé de lier la question des Iles sous le Vent à celle des pêcheries
de Terre-Neuve. Sortir de cet imbroglio n’était pas facile. On s’en est
tiré cependant.
A Raiatea, on nous attendait, et l’on s’étonnait même de notre
inactivité; à Huahine on nous espérait, à Borabora on nous craignait.
Cette petite île de cinq ou six cents habitants offre un tableau parfait
des mœurs politiques tahitiennes. Les factions y sont nettement
accusées. On y tient des réunions publiques orageuses dans les
_fare-hau_, sorte de forum tahitien. Malheur à la minorité. Elle est à
tout moment menacée de la déportation, et nous avons dû plus d’une fois
intervenir et nous opposer à l’application d’une peine qui consistait à
reléguer des malheureux sur un rocher où tout moyen de subsistance fait
défaut. La petite reine de Borabora a épousé un neveu de Pomaré V, le
roi honoraire de Tahiti. Ses sujets lui ont fait dire à Papeete, où elle
vit habituellement, qu’ils l’attendaient avec impatience... pour la
déposer. Je n’ai pas besoin d’ajouter que la pauvre femme n’a mis aucun
empressement à déférer à ce désir. Elle est d’ailleurs tout acquise à la
France. L’archipel des Tuamotu ne se compose guère que de
soixante-dix-huit îles. Il est vrai que, dans le nombre, il en est de la
dimension de celles du Bois de Boulogne. Les Marquises comprennent onze
îles, et les Gambier cinq ou six. Aux Gambier, la pêche de la nacre et
de la perle se pratiquerait aussi activement qu’aux Tuamotu si la race
n’y dépérissait rapidement sous l’œil des Pères.
Me voilà loin du paysage, et je ne sais trop si l’on goûtera cette
digression à travers la géographie et la politique. Force m’était bien
cependant de dire ce que sont ces pays français situés si loin de la
France, si loin qu’on n’y connaît point le télégraphe ni le chemin de
fer, et que la voie de communication la plus rapide, celle que j’ai
prise, exige au moins sept semaines. A sept semaines du boulevard! Qui
l’eût cru! A sept semaines des Variétés et du Palais-Bourbon! A sept
semaines de tous les théâtres!...
Je fais contre mauvaise fortune bon cœur et j’observe de mon mieux les
êtres et la nature dans ces pays étranges. Ils ne sont point tels
assurément que nous les montrent Diderot et Pierre Loti.
Le Tahitien vaut mieux que ses mœurs. Il y a en lui un fond de douceur,
de docilité, d’extrême bonté, de générosité, de candeur, de qualités
enfantines, y compris le respect profond de l’autorité. Bien que
l’Européen ne lui ait pas épargné les déceptions, il croit toujours en
lui. S’il manifeste parfois un sentiment de défiance, il suffit pour le
ramener d’une parole amicale, d’un sourire. C’est dans votre regard
qu’il cherche votre pensée, et votre sincérité a bientôt fait de le
gagner. Un point très discuté est celui de savoir si le Tahitien est
religieux. Des missionnaires protestants l’ont converti au christianisme
et, depuis, des missionnaires catholiques sont venus qui ont joint leurs
efforts à ceux de leurs devanciers. Chaque dimanche, à Papeete, quelques
Tahitiens vont à la messe; mais, il faut en convenir, la foule se porte
de préférence au temple protestant où le pasteur français prêche en
tahitien et très éloquemment, assure-t-on. Les réunions religieuses sont
nombreuses. Il y a jusqu’à quatre services. Venu dès dix heures du matin
au temple, le fidèle n’en sort guère qu’à cinq heures du soir. Et
pourtant des observateurs malintentionnés prétendent que sous le
chrétien le sauvage est resté et que la religion n’est qu’à la surface.
A les en croire, ce qui séduit l’indigène dans le protestantisme c’est
l’occasion qu’il donne à tout venant de discourir, de prêcher, bien plus
que le culte lui-même, la pure et rigide doctrine de Calvin. Le
christianisme intellectuel et raffiné de Genève est à peu près
impénétrable à ces grands enfants qui ont tout au plus la foi du
charbonnier.
Ce ne sont pas les orateurs qui manquent et quels orateurs! véhéments,
pathétiques, ironiques, pleins d’images hardies et populaires, avec des
gestes qui soulignent admirablement les paroles, et un je ne sais quoi
de sérieux et de convaincu qui ne serait pas déplacé dans nos Chambres.
Jadis les Tahitiens pratiquaient une sorte de parlementarisme, ce qui ne
veut pas dire qu’ils s’entendaient mieux pour cela. Réunis dans la
fare-hau, ils délibéraient sur les affaires publiques; ils élisaient
leurs chefs et leurs pasteurs. Toute cette vie politique s’est éteinte.
On compte pour la ranimer sur l’organisation des districts en communes.
Qui vivra, verra.
Voilà le Tahitien au moral. Au physique, il est beau, bien fait, de
taille élevée, la physionomie expressive, quelque chose de supérieur
dans le port de la tête. Il marche avec noblesse, le torse et les jambes
nus, les reins ceints du pareu (prononcez paréo), une large pièce de
calicot rouge bariolé de jaune, de bleu ou de blanc. Le dimanche, il
passe une chemise bien empesée dont les pans flottent au vent, et dont
la blancheur immaculée contraste avec les nuances éclatantes du pareu.
Il lui arrive encore, s’il est chef de district ou pasteur, de revêtir
un veston de drap noir, mais il ne renonce pas pour cela à l’espèce de
jupon qui est pour lui le vêtement fondamental. N’ai-je pas lu dans un
rapport quasi officiel la phrase suivante: «Les nègres de Tahiti...»? Le
Tahitien n’est nullement noir, il est brun, d’un brun rouge foncé comme
les Indiens de l’Amérique, et considère, d’accord en cela avec certains
savants, les nègres comme étant une race très inférieure à la sienne.
Les préjugés de couleurs sont-ils donc inhérents à la vanité humaine
qu’on les retrouve aux antipodes?
La Tahitienne porte en elle cette même assurance. La dernière des vahiné
(femmes), va d’un pas de reine, de reine de théâtre, tenant d’une main
les plis de l’ample peignoir sans ceinture et à longue traîne qui
s’ajoute pour elle au pareu, accusant les seins qu’aucun corset ne
retient ni ne comprime. Ces peignoirs sont, avec les plumes du chapeau,
le grand luxe des vahiné. On en voit de roses, de blancs, de bleus, de
jaunes, de toutes les couleurs, avec des volants et des broderies, et
cette variété de tons contribue à faire un ensemble agréable du premier
groupe venu de filles ou de femmes. Le chapeau joue un rôle important
dans la toilette tahitienne. Il est la grande coquetterie des femmes et
des hommes. Fait de bambou finement tressé ou de filaments de pandanus,
c’est la coiffure ordinaire, commune à tous, indigènes et Européens.
Fait de canne à sucre, il devient un objet de luxe. Tel chapeau vaut
soixante-dix ou quatre-vingts francs, et si l’on y ajoute le prix de la
plume blanche enviée de toute Tahitienne, on arrive à cent-dix ou
cent-vingt francs. Autrefois, la vahiné amoureuse jetait une fleur de
pia à l’homme de son choix; la mode aujourd’hui est pour elle d’offrir
un chapeau. De tels présents coûtent cher à qui les reçoit!
Les enfants sont charmants. Ils n’ont pas deux ans que déjà leur allure
décidée copie celle de leurs parents. Le peignoir et le chapeau de
paille, qui vont si bien aux femmes faites, vont mieux encore aux
fillettes dont les formes graciles ont une élégance particulière sous le
vêtement indigène. Elles passent, enlacées, se tenant par la taille,
souriantes, innocentes, objets de la convoitise prématurée des hommes...
Me voici venu sans y penser à ce côté de la vie tahitienne sur lequel on
a tant écrit: les mœurs. Cook, Forster, Moorenhout, Vincendon-Dumoulin
et tant d’autres, sans parler de Bougainville, ont raconté et décrit
bien des choses. Il est intéressant de voir si quelque changement s’est
produit dans la façon de vivre des Tahitiens. Je me ceins d’un pareu,
j’arbore mon nom canaque, _Teraï Tua_, qui veut dire _le ciel à
l’horizon_, et je regarde.
«Je m’imagine souvent que si l’humanité acquérait la certitude que le
monde dût finir dans deux ou trois jours, l’amour éclaterait de toutes
parts avec une sorte de frénésie; car ce qui retient l’amour, ce sont
les conditions absolument nécessaires que la conservation morale de la
société humaine a imposées.»--Je lis cela dans la préface de l’_Abbesse
de Jouarre_. Voilà toute trouvée une introduction au chapitre des mœurs.