Hanoï, hôtel des Voyageurs.
Ma chère Jeannette,
Je suis arrivé hier soir à Hanoï, en très bon état, cela va sans dire,
puisque le voyage à bord de la canonnière ne pouvait être que fort
agréable. Nous avons eu néanmoins un petit accroc tout près de la
montagne de l’Éléphant, dans cette partie du Song-tan-Back qu’on appelle
le _Nœud de cravate_. L’angle formé par la rivière y est si étroit que
l’_Éclair_ est allé donner du nez contre une des berges. Il a reculé, et
est entré par l’arrière dans la rive opposée. Il a fallu le pousser, le
tirer; nous en avons eu pour une bonne heure avant de franchir ce
mauvais pas. Le commandant m’a dit qu’un bateau de plus de trente mètres
de long n’aurait pas pu tourner là.
Nous avons pris le _Canal des bambous_, ses rives verdoyantes sont d’un
effet charmant, on ne voit que panaches de verdure sur les rives; c’est
d’un aspect plein de fraîcheur auquel nous ne sommes pas accoutumés de
notre côté.
J’ai parcouru ce matin cette belle grande ville d’Hanoï, si vivante, si
intéressante et si peu semblable à notre Haï-phong.
C’est jour de foire, et une foule bruyante remplit les rues. Partout
s’étalent les paniers de fruits, les cages de volaille, les poteries,
les étoffes. Les marchandes, abritées sous leur immense chapeau de
latanier, se tiennent accroupies auprès de leur marchandise, devant les
portes, sous les larges auvents des paillottes, les étalages sont plus
considérables et les produits exposés plus riches et plus variés. On y
voit de beaux bronzes couleur de cuivre, des objets incrustés de nacre
cloisonnée de filigranes argentés, des meubles ornés du même décor, des
armes, des bijoux d’argent curieusement ciselés, des broderies en soie
de couleurs vives, des tasses et des théières de porcelaine, des
éventails, des parasols multicolores, un assemblage de formes, de
lignes, de teintes à ravir un peintre ou un collectionneur.
[Illustration: Une foule bruyante remplissait les rues d’Hanoï.]
Je marchais à petits pas, sans me presser, m’arrêtant à chaque instant
pour admirer, ayant peine d’ailleurs à me frayer un passage dans ces
rues étroites, encombrées de piétons, de pousse-pousse[49], de coolies
portant des fardeaux, dans une sorte de longue balance appuyée sur
l’épaule, de brouettes bizarres, mais admirablement imaginées pour obéir
aux lois de l’équilibre, et alléger le poids de la charge.
[49] Petites voitures tirées à bras d’homme.
J’ai fait bien du chemin avant de trouver la maison de Vivian. C’est
dans la rue des _Sauniers_ ou marchands de sel. Il faut te dire qu’à
Hanoï, la plupart des rues ont le nom des industriels qui y demeurent.
Ainsi, j’ai vu la rue des Tisserands, la rue des Cordiers, la rue des
Marchands de bois, la rue de la Saumure, où se vend le _nhoc-mam_, la
rue du Change, une des plus belles d’Hanoï. C’est tout près de là que se
trouve la rue du Chanvre, où habitait le résident avant qu’on eût
construit son palais. J’ai été fort poliment reçu à la Résidence, on m’y
a donné tous les renseignements que je demandais, mais malheureusement,
on n’a pu m’y indiquer un moyen sûr et expéditif de revenir chez moi. Je
crois que je vais me décider à m’arranger avec un riche Chinois,
propriétaire d’une belle jonque qui va partir après-demain au matin pour
porter à Haï-phong toute une cargaison de soie et de thé. Il a l’air
d’un très brave homme, j’ai fait sa connaissance chez Vivian, dont il
est aussi l’un des créanciers. L’affaire n’est pas aussi mauvaise que je
le craignais, il y aura une sorte de liquidation et je ne pense pas
avoir moins de 60 à 70 p. 100 sur ma créance. En somme, j’ai très bien
fait de venir à Hanoï, sans compter le plaisir du voyage.
Je te quitte, car voici justement l’heure d’un rendez-vous chez l’avoué.
Mille tendresses pour tous, un gros baiser à ma mie Corentine.
Ton mari affectionné,
Yves Kerhélo.
P.-S. J’espère que mes garçons tiennent la promesse qu’ils m’ont faite
d’être très sages, très obéissants et aussi très attentifs pour leur
maman.