Mme Kerhélo, assise sur sa petite chaise favorite, _visitait_ avec soin
(c’est le terme consacré) les innombrables serviettes entassées dans des
corbeilles autour d’elle. Corentine, déjà très débrouillée pour son âge,
l’aidait consciencieusement, élevant la pièce de linge entre ses yeux et
le jour, ou la tenant bien déployée, et cherchant les trous, les
_clairs_ et les déchirures. Elle était tout à fait charmante avec ses
jolis bras nus à fossettes, tendus devant elle, et l’air de gravité
répandu sur son visage mutin. Yves entra, les mains pleines de papiers,
le front soucieux.
--C’est le courrier, dit-il, vois quelle nouvelle il m’apporte! Et il
jeta sur les genoux de sa femme une lettre dépliée.
Celle-ci la parcourut d’un regard rapide et inquiet, elle pâlit
légèrement, et leva les yeux vers son mari.
--La perte est importante! dit-elle. Qu’allons-nous faire?
--Une bonne vingtaine de mille francs au moins!
--Je t’avais bien dit que ce Vivian ne m’inspirait aucune confiance, il
n’avait pas l’air d’un homme sérieux.
--Il m’offrait des garanties que je croyais solides.
--Et tu lui as fait de trop fortes livraisons à crédit.
--Que veux-tu? il n’y aurait pas de commerce possible si on vendait
toujours au comptant, surtout dans ce pays-ci.
--Est-ce que la faillite est déclarée?
--Non, mais elle va l’être; relis la lettre.
--C’est vrai;--si, au moins, tu pouvais rentrer dans une partie de tes
fournitures ou faire quelque arrangement pour ne pas tout perdre?
--C’est ce que je pense faire. Il faut que je parte immédiatement pour
Hanoï; il se trouve que le stationnaire d’Haï-phong, l’_Éclair_, y va
justement demain, le commandant me prendra à bord, sans aucun doute, il
me connaît très bien;--je serai dans trois jours là-bas.
--Et pour revenir?
--Je trouverai bien un bateau quelconque, une jonque ou même un sampan;
prépare-moi une valise avec une provision de linge et de vêtements pour
une quinzaine de jours, je ne crois pas que mon voyage dure plus
longtemps.
Le cœur bien gros, Mme Kerhélo se mit en devoir d’obéir à son mari. Bien
qu’elle fût accoutumée à ce qu’il fît de fréquentes absences pour son
commerce, ce n’était jamais sans craintes qu’elle le voyait partir. Le
pays était encore de temps à autre troublé par les incursions des
pirates, et puis la fièvre, la dysenterie, le choléra, ne guettaient-ils
pas les voyageurs, fatigués par les mauvaises routes, la chaleur humide,
la nourriture insuffisante ou mal préparée?
Quant à Yves, malgré le but très désagréable de son excursion, il
n’était pas fâché de voir du pays, et de contenter une fois de plus les
instincts aventureux qui s’alliaient chez lui à une si rare prudence. Le
chagrin de quitter une famille si tendrement aimée s’apaisa donc assez
promptement, et en mettant le pied sur le pont de l’_Éclair_, il se
sentit plus jeune de quinze ans. La machine envoya un vigoureux coup de
sifflet et les deux roues s’ébranlèrent, soulevant les ondes boueuses du
Song-tan-Back qui retombaient en cascades rougeâtres.
Ce cours d’eau, d’une largeur peu considérable, est une sorte de canal
naturel réunissant le Cua-Cam au Taï-phong; il traverse des rizières,
des champs de tabac, des plantations de millet; sur le bord de l’eau,
les briqueteries élèvent leurs grands fours couleur de terre cuite et
leurs empilements de briques. Des habitations semi-terrestres,
semi-aquatiques s’avancent sur pilotis jusque dans le fleuve: elles sont
occupées par des pêcheurs principalement.
En approchant du Taï-Binh, le cours du Song-tan-Back se courbe en deux
replis très accentués et passe auprès de la montagne de l’Éléphant,
colossal bloc de calcaire, qui doit son nom à sa forme bizarre. De loin,
en effet, il ressemble à un éléphant gigantesque promenant sa lourde
masse sur la pente qui descend jusqu’au fleuve.
Du Taï-Binh, on passe dans le canal des Bambous qui conduit au fleuve
Rouge. Autrefois on remontait le Cua-Cam jusqu’au grand canal de
Bac-Ninh ou des Rapides, qui arrive devant Hanoï, mais des ensablements
ont rendu maintenant le trajet impraticable par cette voie.
Le pays est très peuplé, les habitants sont actifs, industrieux, et
habiles à tirer parti des richesses du sol. A mesure qu’on approche
d’Hanoï, le mouvement augmente, le fleuve est sillonné de sampans de
toutes les tailles ou couvert de ces immenses radeaux qui viennent
apporter dans le delta les bois des forêts, et les gros bambous servant
aux constructions[48].
[48] «Les Annamites de la plaine, dit le docteur Hocquard, surtout les
habitants du delta, ont une peur affreuse des bois. Ils se les
figurent habités par des esprits méchants qui ne se laissent pas
piller impunément et se vengent tôt ou tard des audacieux venus pour
troubler leurs retraites. J’ajouterai que les tigres, hôtes
habituels des grandes forêts, et les fièvres pernicieuses
contribuent beaucoup à entretenir ces craintes chez les indigènes.»
Sur ces radeaux, longs parfois d’une centaine de mètres, vit toute une
population. Ce sont de véritables villages flottants.
Les familles ont leur cai-nha ou cagna en paillotte, on y fait du feu,
on y couche, on y mange, on y travaille; une fourmilière de marmots
demi-nus ou même sans le moindre vêtement, court sur les troncs au
risque de faire un plongeon, se démène, se chamaille, pleure, rit,
chante, tandis que les mères, parfaitement insoucieuses de leur
progéniture, tant elles sont familiarisées avec les dangers qui la
menacent, surveillent la cuisson du riz, filent du coton, et surtout,
bavardent avec leurs voisines, tout comme leurs sœurs de terre ferme.