Les jonques chinoises ne sont point faites comme les sampans. Étroites
et basses à l’avant, elles ont l’arrière très haut et très large,
formant une sorte de maison où vit le propriétaire du bateau. Les
jonques de rivière ne sont point mâtées, elles marchent à l’aviron. Une
grande jonque de vingt à trente tonneaux a douze rameurs, six de chaque
côté: ils ne sont pas assis sur leurs bancs comme les nôtres, mais
debout, et, pour régler les mouvements, ils frappent du pied en cadence
sur un rythme très marqué. Le gouvernail en bois sculpté est très grand,
très large et découpé d’une façon très bizarre. La jonque où Yves avait
pris passage, appartenant à un riche marchand, était décorée avec un
certain luxe: l’arrière était embelli d’ornements peints de couleurs
vives, rehaussés de dorures, et un autel supportait un grand Bouddha en
bronze doré devant lequel un vase de porcelaine, rempli de sable,
attendait les cierges qu’on y pique pour faire acte de dévotion. Autour
de l’autel, étaient suspendus des objets en papier: lanternes, animaux
fantastiques, offerts au Bouddha pour attirer ses bénédictions sur la
jonque.
Au moment de partir, l’équipage brûla des pétards en quantité si
considérable que le bruit des détonations ressemblait au crépitement
d’une fusillade. Alors, sur une mélodie lente et plaintive, chantée par
les rameurs qui, de leurs talons nus, marquaient la mesure en frappant
le pont de coups réguliers, la jonque s’ébranla lentement, puis peu à
peu, cédant à l’action du courant, se laissa emporter au fil de l’eau...
Les bords couverts de bambous, de banyans, de palmiers aréquiers,
offraient un spectacle charmant. Les villages entourés de hauts talus
plantés de cactus, de bambous et de lianes, sont défendus comme des
forteresses par cette muraille végétale. Ils sont très nombreux
d’ailleurs, car le pays est riche et peuplé. La culture du thé, du
bétel, du maïs, du sorgho, du ricin occupe beaucoup de bras, et les
industries diverses de la contrée offrent un large débouché aux
travailleurs qui ne se consacrent pas à l’agriculture.
La jonque, bien dirigée, avait mis peu de temps à descendre le fleuve,
elle s’engagea dans le canal des Bambous vers le soir du premier jour,
et, après une nuit passée au mouillage, arriva vers le coucher du soleil
au pied de la montagne de l’Éléphant, qu’Yves salua avec bonheur comme
une vieille connaissance.
La nuit était belle, mais sombre et chaude; étendu sur une chaise longue
en rotin, il fumait cigarette après cigarette, et, à demi endormi, se
voyait déjà au milieu des siens entouré des caresses de ses enfants.
«Encore vingt-quatre heures, pensait-il, et j’embrasserai tout ce petit
monde-là. C’est ma mignonne Tina qui sera contente de revoir son papa
chéri! Va-t-elle ouvrir de grands yeux devant la belle robe de soie
brodée de fleurs que je lui rapporte d’Hanoï. Et Mme Jeannette Kerhélo!
que va-t-elle dire de son coffre à ouvrage incrusté de nacre? Elle me
grondera, bien sûr, pour avoir fait une si grosse dépense, mais elle
sera contente tout de même, car elle aime les jolies choses et s’y
connaît...»
... Un clapotis d’avirons s’élevait du fleuve. Yves tendit l’oreille.
--C’est singulier, dit-il au patron de la jonque, j’entends un bruit de
rames. Il n’y a pas de sampans à cette heure-ci et dans un endroit si
désert.
--Y a pas sampans venir ici la nuit, dit le Chinois d’un air inquiet. Y
en a beaucoup pirates dans la montagne. Quand ça sampans, venir la nuit
ici, y en a tous fin tiet[50]. Y en a messie résident Hanoï dire: tous
pirates partis pour le haut fleuve, alors, moi, beaucoup pressé, moi
partir quand même et...
[50] Tous les équipages sont tués.
Il n’acheva pas sa phrase: une fusillade bien nourrie vint rompre
violemment le silence de la nuit, et, de derrière une pointe, déboucha
subitement une flottille de petits sampans.
--An-cap! an-cap!![51] crièrent les hommes de la jonque, et, affolés,
ils se précipitèrent la face contre terre, devant l’autel du Bouddha,
tandis qu’une horde de brigands, plus semblables à des démons qu’à des
hommes, envahissaient la jonque par tous les côtés à la fois.
[51] Les pirates!
Yves avait saisi son revolver, et, au hasard, tira les six coups, mais
le nombre des assaillants était trop considérable pour qu’il pût
résister. En quelques minutes, malgré une lutte désespérée, il était
garrotté et mis dans l’impossibilité de remuer. Quant à l’équipage, il
n’avait pas fait la moindre tentative pour repousser l’attaque et
s’était contenté de redoubler les cris, les prosternements et les
supplications.
L’aube du jour éclaira un spectacle étrange et sinistre: les matelots de
la jonque entassés dans un coin, bras et jambes liés, se répandaient en
gémissements; le malheureux patron, enchaîné étroitement, assistait
impuissant au pillage de toutes ses richesses, et Yves, la mort dans
l’âme, se voyait encore une fois le jouet de la destinée.
--Que vont-ils faire de nous? demanda-t-il au Chinois.
Celui-ci, assis à terre, sa figure jaune devenue livide, les yeux
distendus par l’angoisse, branlait la tête d’un mouvement machinal en
répétant:--fini, tout!--fini, tout!!
--Vont-ils nous tuer? reprit Yves.
--Moi n’a pas connaître, moi n’a pas connaître,--fini, tout! répondait
le pauvre homme.
--Ils n’y gagneraient rien; ne croyez-vous pas qu’ils nous garderont
prisonniers jusqu’à ce qu’on leur envoie une grosse somme d’argent pour
nous faire mettre en liberté?
--Vous, riche. Y en a encore beaucoup piastres, mais moi, fini, tout! Y
en a faire tiet.
--Et où vont-ils nous conduire?
--Moi, pas connaître. Y en a pirates beaucoup méchants; fini, tout!
fini, tout!
Il n’y avait évidemment rien à tirer de cet infortuné Chinois. Yves
s’abandonna donc tout entier à d’amères réflexions et n’en fut distrait
que par ce qui se passait sur la jonque.
Le partage des dépouilles terminé, les pirates avaient rejoint leurs
petits sampans, le chef seul était resté à bord. Après une conversation
assez longue avec son second, il s’approcha de l’endroit où gisaient les
matelots chinois. Il prononça d’une voix de commandement quelques brèves
paroles, et, à la grande surprise d’Yves, on commença à débarrasser les
prisonniers de leurs liens. Ceux-ci, étirant leurs membres endoloris,
firent de grandes génuflexions en actions de grâces devant leur ennemi
devenu libérateur, et, courant à l’autel de Bouddha, allumèrent des
papiers dorés qu’ils jetaient tout enflammés dans le fleuve, en signe de
reconnaissance envers les dieux.
--Mon tour va venir, pensait Yves. Quelle alerte! espérons que j’en
serai quitte pour la peur et ma malle volée.
Mais il se trompait cruellement. Sur un signe du chef, deux hommes le
saisirent, et le jetèrent au fond d’un grand sampan, sous la paillotte
duquel on avait déjà entassé des caisses de marchandises et divers
objets précieux provenant du pillage de la jonque. Le Chinois, toujours
ligotté, vint l’y rejoindre un instant après; puis ceux des pirates qui
montaient les petits sampans abandonnèrent la jonque, et, pour
s’éloigner au plus vite de parages trop fréquentés, s’enfoncèrent dans
l’un des nombreux arroyos qui sillonnent cette partie du delta.
A mesure que la matinée s’avançait, la chaleur, les moustiques, la gêne
causée par les liens, la soif, devenaient pour les captifs une source de
réelles souffrances. Vers midi, leur situation était presque
intolérable. Yves, à force d’insistance auprès de ses gardiens, finit
par obtenir d’être conduit auprès du chef. Dans un discours habile et
véhément à la fois, il lui fit craindre d’abord des représailles
terribles de la part des Français, et ensuite, lui laissa entrevoir
l’espoir d’une riche rançon, s’il traitait bien ses prisonniers. Le
pirate l’écouta en silence, clignant ses petits yeux mauvais d’un air
insolent; pourtant, il se dit sans doute qu’il pouvait y avoir beaucoup
de vrai dans tout cela, et, toute réflexion faite, il donna l’ordre de
délier ses victimes, et leur fit apporter du riz, du thé et quelques
fruits.
Yves, pensant avec raison que cet homme n’avait pas d’intérêt à les
empoisonner, au contraire, ne fit aucune difficulté de partager avec le
Chinois ce frugal repas. A peine était-il terminé que l’on posa devant
eux des tablettes et des pinceaux avec de l’encre de Chine délayée dans
un godet carré, et le chef leur expliqua très nettement qu’il voulait
avoir un engagement écrit et signé de leur main pour l’énorme rançon de
dix mille piastres chacun. Le Chinois, avec un lamentable gémissement,
repoussa les tablettes; mais Yves, le prenant à part, lui fit comprendre
que la première, l’unique chose à faire en ce moment, était de garder la
vie sauve.
[Illustration: On posa devant eux des tablettes et des pinceaux.]
--Nous pouvons être reconnus par nos familles, rencontrer des colonnes
françaises, lui dit-il, tant qu’il y a de la vie, il y a de la
ressource, Il eût ajouté sa phrase favorite: «Nous sommes sous la vague,
nous en sortirons», si son compagnon eût pu en saisir le sens.
Celui-ci se laissa persuader, et, en geignant bien fort, finit par
tremper le pinceau dans le noir liquide et écrire: 1º l’engagement
demandé; 2º une lettre à sa femme racontant ses malheurs et les
exigences de son persécuteur. Yves fit de même, et, quelques instants
plus tard, deux pirates, montés dans un sampan, emportaient leur
correspondance.
La journée se passa sans trop de misères. Les deux prisonniers
reprenaient confiance en voyant qu’on ne les maltraitait pas et que même
on leur laissait une sorte de liberté relative. Évidemment ils étaient
considérés comme de précieux objets d’échange et leur vie n’était point
menacée. Le soir, on leur fit la gracieuseté d’un souper très
confortable auquel les provisions d’Yves avaient largement contribué.
Tout en soupirant le brave Chinois y fit honneur.
--Y en a beaucoup, ça bon manger, dit-il, pas tout laisser méchants
pirates moi...
Et il acheva le reste du poulet.
Contre l’habitude ordinaire des Annamites, le sampan marche toute la
nuit. Elle fut très pénible pour Yves, cette longue nuit passée dans
l’atmosphère étouffante de la paillotte où il avait été de nouveau
enfermé et étroitement gardé. Ne pouvant s’étendre, à demi couché, à
demi assis sur des caisses, des sacs, des paniers, il changeait sans
cesse d’attitude sans trouver le repos.
Un peu avant le lever du soleil, la barque quitta les arroyos et
déboucha dans le Cua-Cam, qu’elle traversa rapidement pour s’engager
dans une série de canaux intérieurs, la plupart complètement déserts.
Cette seconde journée fut en tout pareille à la précédente. Avec le
jour, les prisonniers furent laissés libres d’aller et venir dans le
sampan. Ils n’avaient d’ailleurs à se plaindre ni de mauvais traitements
de la part de leurs gardiens, ni du manque de nourriture.
Vers le soir, on arriva au pied de l’île des deux Songs, massif
montagneux à l’entrée du _Song-Kin-Tay_. C’est un repaire de pirates, et
le _dot Van_[52] y avait son principal dépôt. Le sampan vint donc
atterrir auprès d’une sorte de caverne, moitié naturelle, moitié creusée
de main d’homme et défendue par d’épais fourrés qui en masquaient
l’entrée. C’est là que les hommes allaient décharger leur butin. Ils
commencèrent par lier leurs prisonniers de façon à leur ôter toute
possibilité de s’échapper, puis ils procédèrent d’une façon très
méthodique au déménagement de la paillotte. Le Chinois se serait arraché
les cheveux, si sa queue avait été à sa portée, et si ses mains
n’avaient été garrottées. Yves restait silencieux. A quoi bon des cris
et des emportements?
[52] Chef de bande.
Il méditait un plan d’évasion, plan hardi, téméraire même, et qui
demandait, pour réussir, le concours de circonstances presque
invraisemblables, sinon impossibles.
Vers le matin du troisième jour, le sampan, allégé de presque toute sa
cargaison (on n’y avait laissé que deux ou trois caisses et la malle
d’Yves, que le chef avait voulu garder), marcha plus rapidement, et, au
soleil couchant, sous une pluie battante, arriva dans la baie d’Along.
Yves avait bien souvent entendu vanter ce merveilleux paysage; il lui
parut sinistre. Les rochers gris, sortant de la mer en masses
colossales, en tours crénelées, en piliers rongés à la base semblaient
appartenir à un cimetière de géants. Leurs ombres bizarres faisaient de
grandes taches noires où le sampan entrait tout entier pour en ressortir
l’instant d’après. Il se glissait entre de sombres colonnades,
contournant parfois quelque îlot montagneux, rasant les pics
inaccessibles dont une demi-obscurité exagérait les proportions. Ces
aspects fantastiques, ces noirs fantômes s’élevant du sein des flots, ce
silence, cet horizon voilé de brume saisissaient l’âme comme d’une
impression surnaturelle et pesait sur elle comme un cauchemar.
Yves ne dormit pas plus cette nuit-là que les autres. Vers le matin,
pourtant, ses paupières appesanties se fermèrent, le sommeil le gagna,
et pendant une heure ou deux, il oublia les angoisses de sa situation...
Lorsqu’il se réveilla, il ne put retenir un cri de surprise devant
l’admirable spectacle qui s’offrait à ses regards.
Un soleil radieux, brillant dans un ciel du plus bel azur, faisait
étinceler la crête des petites vagues et sa lumière, traversant les eaux
transparentes, pénétrait jusqu’au sable du fond[53]. Les rochers
découpaient hardiment leurs étranges silhouettes et leurs aiguilles de
marbres gris. Quelques-uns, couronnés d’arbustes, enguirlandés de
saxifrages, piqués de plantes grasses dans toutes les anfractuosités du
roc, semblaient de gigantesques vases de verdure. Tout était vie,
mouvement, lumière; de beaux oiseaux volaient à tire-d’aile, des
poissons aux robes chatoyantes nageaient en troupes dans l’eau limpide,
et, sur les rochers, des singes en gaieté se poursuivaient avec des cris
stridents.
[53] La baie d’Along est remarquable par l’extraordinaire limpidité de
l’eau de mer.
Le sampan, habilement conduit, évoluait contre les massifs rocheux avec
une aisance singulière, et chaque instant amenait de nouvelles
perspectives toutes plus variées et plus intéressantes.
Vers dix heures, on s’arrêta près d’un grand rocher fort escarpé, où une
petite plage de sable se nichait entre deux pointes aiguës. Les pirates
descendirent, allumèrent du feu pour faire griller leur pêche, et, mis
de bonne humeur par la réussite de leur expédition, permirent au
prisonnier de descendre à terre avec eux.
Ils semblaient d’ailleurs en pleine sécurité et ne remontèrent à bord
que dans l’après-midi. Ils s’éloignèrent alors à quelques centaines de
mètres du rivage, et, étendus sous la paillotte, se donnèrent le plaisir
d’une sieste.
Elle avait duré une couple d’heures, quand un cri aigu tira brusquement
les dormeurs de leur repos. En un clin d’œil, tous furent sur pied. Le
chef, la figure enflammée de colère, debout sur l’avant, montrait le sud
d’un geste éloquent. Yves regarda, ses yeux se voilèrent,... son cœur
battit à rompre sa poitrine...
[Illustration: Le chef montrait le sud.]
A l’extrémité sud-ouest de la baie, sur l’horizon gris clair, un bateau
français dessinait sa forme élégante, couronnée d’un léger panache de
fumée!
C’était le salut, peut-être,... l’espoir certainement.
Mais qu’elle était loin cette petite canonnière venue pour faire la
chasse aux pirates! Comment penser que dans ce labyrinthe inextricable,
elle allait choisir et suivre une route la mettant face à face avec le
sampan?
La nuit était claire et calme; les pirates, voulant éviter une lutte de
vitesse où ils n’auraient pas eu l’avantage, étaient venus se cacher
dans l’ombre épaisse projetée par la masse de rochers où ils avaient
débarqué la veille. Yves restait libre de ses mouvements,--on avait jugé
sa fuite impossible au milieu de ces rocs taillés à pic,--il se glissa
doucement, lentement, jusqu’à l’arrière du sampan et s’y assit. Personne
ne bougeait; les matelots, abrutis d’opium, dormaient d’un lourd
sommeil. Avec des précautions infinies, il fit glisser sous lui une des
longues planchettes posées sur les bords.--Il s’était assuré dans la
journée que ni chevilles ni liens d’aucune sorte ne la retenaient.--Elle
se déplaça sans bruit et découvrit un espace assez grand pour laisser
passer le corps d’un homme; Yves, se cramponnant des deux mains au
bordage, inséra ses deux jambes dans l’ouverture, et peu à peu descendit
dans l’eau sans que le moindre clapotement eût révélé son audacieuse
entreprise; alors, lâchant une main, puis l’autre, il plongea, fit
quelques brasses sous l’eau et alla ressortir à cinquante mètres plus
loin dans la direction de l’îlot. Il nageait avec vigueur et avançait
rapidement; il atteignit sans encombre la petite plage; elle était noyée
dans une ombre épaisse; il y aborda en toute sécurité, s’étendit sur le
sable et reprit haleine; il en avait grand besoin!
Une fusée traversa le ciel!... et un cri de fureur s’éleva du sampan. La
canonnière approchait!... Les pirates firent force de rames,... chaque
minute les ramenait plus près de l’îlot.
La lune se levait et commençait à éclairer la baie; sa lueur blanchâtre
glissait déjà sur les rocs et contournait peu à peu le coin obscur où
Yves avait trouvé un refuge. Blotti dans un angle, il suivait avec
angoisse les mouvements du sampan qui longeait le rivage et les progrès
de la tache lumineuse qui allait toujours grandissant.
Tout à coup, une dentelure du rocher laissa passer une clarté vive, qui
inonda toute la plage et Yves se vit perdu...
Devant lui, la mer, le sampan près d’aborder et vingt bandits pour le
ressaisir;--derrière lui, une muraille de marbre à pic de cinquante
mètres de haut,--à droite, des rochers creusés à la base, au faîte
surplombant,--à gauche, des éboulis hérissés d’arêtes tranchantes et de
pointes aiguës. C’est par là pourtant qu’il allait tenter d’échapper à
ses persécuteurs.
Harassé de fatigue, gêné par ses vêtements mouillés, les pieds meurtris,
les mains tremblantes, il s’accrochait aux aspérités, se hissait sur les
pentes, disputait jusqu’à la dernière minute sa vie et sa liberté.
Une pierre se détacha sous son pied, il trébucha, voulut se retenir à un
fragment de roc; ses forces l’abandonnèrent, il tomba...
Un petit plateau à mi-hauteur avait amorti sa chute. C’est là que, les
pirates le trouvèrent à demi mort et hors d’état de leur résister. Ils
l’emportèrent et le déposèrent dans le sampan, sous la paillotte.
Quand Yves sortit de son évanouissement, le jour était venu, mais il ne
s’en aperçut que par les lueurs qui pénétraient entre les fentes de la
paillotte, car celle-ci était absolument fermée. De violentes douleurs
dans les membres, un sentiment de lassitude, de brisement, d’épuisement
physique et moral, fut le premier effet de son retour à la vie. Mais à
mesure qu’il se rappelait les terribles événements de la nuit, son
anxiété devenait plus cruelle. Avoir été si près de la délivrance et
s’en trouver si loin! Et ce bateau français, où était-il? Que
faisait-il? Ah! si au moins on pouvait voir la mer!
En se tournant péniblement sur le côté, il essaya de regarder par
l’entre-bâillement de la natte...
Un éclair rapide, un nuage de fumée blanche, une détonation... La
canonnière est là et fait parler ses pièces!
Des coups de fusil lui répondent; un projectile vient trouer la natte
au-dessus de la tête d’Yves, un autre fait rejaillir l’eau jusque
par-dessus le bordage. Les pirates poussent des hurlements sauvages: ils
se démènent, tirent sans relâche... Tout à coup, les cris cessent, le
bruit des avirons battant l’eau succède au crépitement de la fusillade,
une nuit subite s’étend sur le sampan, une odeur humide et fraîche,
comme celle des parois d’une cave, remplace celle de la poudre.
Au son des échos qui répétaient le clapotement de l’eau en le
grandissant, Yves jugea qu’on était sous une voûte de rochers. Il avait
déjà entendu parler par les officiers de marine, de ces antres profonds
où les pirates se réfugient pour échapper aux recherches.
Le sampan allait-il y être bloqué jusqu’à ce que la faim ou le désespoir
décidât son équipage à une sortie?
Rester dans cette incertitude, ne pouvoir ni remuer, ni voir, et sentir
le secours à portée était une torture.
A force de frotter énergiquement les liens de ses mains contre un angle
de caisse, le prisonnier usa la corde suffisamment pour qu’un effort
violent pût la briser; il y réussit, mais ses poignets endoloris, ses
doigts gonflés lui refusaient tout service. Quelques frictions
ramenèrent la circulation du sang; il parvint à saisir et à manier un
couteau de poche qu’il avait gardé sur lui et, à l’aide de ce faible
outil, il essaya alors de couper les cordes entourant ses pieds, mais
celles-là étaient plus grosses et plus dures que les premières, elles
lui offrirent plus de résistance; une fièvre violente d’ailleurs
diminuait ses forces, sa gorge brûlait d’une soif ardente, il étouffait
sous la paillotte close...
Il abandonna son travail de sciage et se servit de son couteau pour
entamer la natte qui formait un toit bas au-dessus de lui. Il y arriva,
non sans peine, élargit l’ouverture, y passa la tête et, à sa grande
surprise, aperçut une lueur blanchâtre du côté de l’avant. La grotte
était un tunnel et non un souterrain fermé!
Le jour allait en augmentant, à chaque coup d’aviron; bientôt il éclaira
les parois de marbre, s’y jouant en mille effets d’ombre et de lumière.
Une grande échappée ensoleillée vint éblouir les yeux d’Yves,... il
entrevit, comme dans une apothéose, la mer verte et argent, le ciel d’un
bleu lumineux,... puis un nuage de fumée blanche s’étendit sur tout cela
comme un rideau et deux coups de canon se répercutèrent bruyamment sous
la voûte sonore.
La canonnière avait tourné l’îlot et découvert la ruse des pirates[54]!
[54] Historique.
Les cris, le tumulte, la fusillade recommencèrent. Deux canots montés
par une vingtaine d’hommes s’étaient détachés du bord et avançaient
courageusement sous une grêle de balles. Yves s’était traîné jusqu’à
l’entrée de la paillotte, et, ayant soulevé la natte qui la fermait,
pouvait suivre tous les détails du combat. Il ne fut pas de longue
durée;... atteint d’une balle en pleine poitrine, le chef tomba à la
mer. Plusieurs de ses compagnons sautèrent dans l’eau; ils nageaient
avec une si extraordinaire vitesse qu’ils échappèrent aux Français.
D’autres se défendirent jusqu’à la dernière extrémité et l’un d’eux,
poursuivi par les matelots qui venaient d’aborder le sampan, courut se
réfugier derrière une caisse, à côté d’Yves. Celui-ci cependant criait à
tue-tête:--«A moi, les amis! par ici! au secours! à moi! à l’aide!»
[Illustration: Deux canots s’étaient détachés de la canonnière.]
Le bandit sortit de sa cachette et s’élança sur lui le coupe-coupe à la
main. Yves était robuste et le désespoir centuplait ses forces; il tenta
de désarmer son assaillant, mais ses jambes entravées paralysaient tous
ses efforts, il devait succomber dans une lutte aussi inégale.
La terrible lame allait s’abattre sur son cou,... du fond du cœur, il
recommandait son âme à Dieu et envoyait un dernier et tendre souvenir à
sa famille,... quand le bras levé s’abaissa subitement, laissant
échapper l’arme, le pirate tourna sur lui-même et tomba tout d’une
masse,... une balle à la tempe l’avait foudroyé.
Un marin, le revolver à la main, sauta dans le sampan, fouilla des yeux
l’intérieur de la paillotte.
--Qui êtes-vous? dit-il à Yves.
--Un Français, Yves Kerhélo, négociant à Haï-phong.
--Yves Kerhélo! cria le marin d’une voix de tonnerre, est-il possible?
Je suis Alain Le Pennec, ne me reconnais-tu pas?
--Alain!... s’écria Yves, et, vaincu par la fatigue, l’émotion, les
angoisses, il se laissa aller en sanglotant dans les bras de son ami.
[Illustration: Alain Le Pennec.]
Le délier, le porter à bord du canot,--car il ne pouvait se tenir
debout,--ce fut l’affaire d’un instant. Aussitôt à bord de la _Rafale_,
la canonnière dont l’intervention venait de le délivrer, il fut couché
sur un matelas étendu au ras du pont, et soigné avec la plus active
sollicitude.
Il en avait grand besoin, et une sorte de torpeur morale et physique
succéda tout d’abord à l’état d’excitation violente où il avait vécu
depuis quelques jours; mais, sa bonne constitution aidant, il se remit
plus promptement qu’on n’aurait osé l’espérer après tant et de si rudes
secousses, et une semaine plus tard, arriva à Haï-phong assez bien
rétabli. Sa femme, heureusement, n’avait rien appris, les pirates, qu’il
avait chargés de son premier message, n’ayant pu remplir leur mission.
Sa caisse et ses papiers restés dans le sampan lui avaient été rendus et
le pauvre Chinois, recueilli aussi par la canonnière, avait même pu
rentrer en possession de certain coffre bien rempli de barres d’argent,
dont la réapparition allégea grandement ses chagrins.
Avec quelle joie Yves fit les honneurs de son logis à son cher Alain,
cela se devine sans peine, et quelles longues causeries les deux amis
échangeaient entre eux, cela se devine aussi; ils avaient tant de choses
à se dire! Alain ne se lassait pas d’entendre les récits de son vieux
camarade, d’admirer ses enfants, sa maison, sa prospérité, et surtout la
haute estime dont M. Kerhélo était entouré à Haï-phong.
--Te souviens-tu, Alain, dit un soir le riche négociant à son ami, te
souviens-tu du jour où tu m’as dit adieu à bord de la _Belle-Yvonne_?
--Si je m’en souviens! Ah! nous n’étions pas fiers tous les deux! et
j’ai pleuré de bon cœur en voyant ton petit bateau disparaître derrière
Trévignon. Il me semblait que jamais plus je ne te reverrais.
--Et moi donc! qui partais du pays sans un sou dans ma poche, sans
pouvoir me dire: j’y reviendrai quelque jour.
--Et maintenant, te voilà marié, père de famille, gros commerçant...
--Et toi, tout près de devenir premier maître, et sûr d’un petit ruban
rouge sur la poitrine un jour ou l’autre. A cœur vaillant rien
d’impossible!... J’ai lu cela quelque part et m’en suis toujours
souvenu.
--C’est vrai, Yves. _A cœur vaillant rien d’impossible!_
--Avec l’aide d’en haut! ajouta gravement Mme Kerhélo.