Il y avait dix ans qu’Yves était marié. Pierre et Émile, ses fils,
étaient deux solides gars, élèves intelligents et suffisamment laborieux
de l’école d’Haï-phong. Corentine, sa mignonne fillette, restait auprès
de sa mère et s’initiait peu à peu aux mystères de la lecture, aux
redoutables écueils de la table de multiplication et à la pratique des
ourlets et du tricot. Grand-papa Pillot, tout à fait vieux maintenant,
mais toujours bon et gai, ne quittait guère le comptoir du café que pour
fumer sa pipe sous la véranda en compagnie des officiers auxquels il
racontait les traditions du temps jadis à Haï-phong, à l’époque où
l’hôtel Kerhélo (on l’appelait alors la _Nouvelle-France_) n’était
qu’une vaste paillotte secouée par les typhons et inondée par les
grandes pluies qui, de temps à autre, se faisaient jour à travers la
toiture en feuilles de latanier.
Mme Jeanne Kerhélo, devenue un peu rondelette, maîtresse respectée et
enviée du plus bel hôtel d’Haï-phong, dirigeait tout un peuple de boys
avec une rare maestria. Quant à M. Kerhélo, juge au tribunal de
commerce, conseiller municipal, un des grands négociants de la ville, il
avait pris un air et des manières de tout point conformes à sa brillante
situation. Il avait ajouté à son hôtel un entrepôt de vins et de
liqueurs en gros et demi-gros; à mesure que la ville augmentait et se
peuplait, il voyait ses affaires prendre plus d’extension. Il
fournissait la plupart des maisons riches et presque tous les débitants
d’Haï-phong. La _Vendée_ naviguait pour lui et le brave capitaine Simon
lui apportait deux fois par an des cargaisons de fûts et de barils
remplis des vins de France, d’Espagne et d’Italie. C’était plaisir de
voir la rude figure du vieux marin grimacer un sourire tout rayonnant de
bonne humeur à l’adresse de Mme Kerhélo ou de sa filleule Corentine
qu’il chérissait. Plaisir aussi de voir à son bord Émile et Pierre,
s’essayant pendant quelques minutes au métier de mousse que leur père
avait fait autrefois sur le même navire.
--Oui, mes enfants, disait le capitaine, vous voyez là toutes ces
barriques marquées Y. K., n’est-ce pas? et aussi tous ces hommes qui les
déchargent et ces sampans qui les attendent, et vous êtes fiers de
penser que c’est pour la maison de votre père que la vieille _Vendée_ a
traversé les mers et que tant de monde travaille? Eh bien! il y a vingt
ans, voilà comme était Yves Kerhélo,--tout pareil à ce petit gars qui
tire là un seau d’eau pour la cambuse, pieds nus, et vêtu d’un pantalon
de toile bise et d’une chemise de laine déteinte.--Et tout gros monsieur
qu’il est devenu, il n’en rougit pas, certes! parce qu’il est un brave
homme.
Et s’animant: vous êtes de jolis garçons,--il était aussi joli que vous,
nom d’un tonnerre!--vous êtes de jolis garçons, bien vêtus, bien
nourris, bien couchés. J’ai vu l’autre jour votre chambre, avec de
petits lits à la mode de France, et des moustiquaires de tulle, et des
tables de toilette à dessus de marbre, et ceci, et cela, et le diable et
son train pour vous bichonner... Regardez! voilà les clous où votre père
pendait son hamac,--et là, dans ce petit coin, que de fois je l’ai
vu,--bien fatigué, car il ne s’épargnait pas,--se courber sur ses livres
et sur ses cahiers pour ne rien perdre des leçons que lui donnait M.
Émile Gerbier!... Et à ce souvenir, la voix du capitaine Simon devint
subitement enrouée;--il l’éclaircit en toussant une ou deux fois et
reprit: Vous qui avez toutes vos aises, vous grognez quand votre leçon
est longue, comme Émile le faisait ce matin, ou vous réclamez si l’on
vous sert deux fois du riz dans la même semaine. Ah! je voudrais bien
vous tenir un peu ici à manier le faubert[46] ou à haler sur le
filin[47], c’est pour le coup que vous ne penseriez pas à vous plaindre
de la nourriture!
[46] Le faubert est le balai de corde avec lequel on frotte le pont.
[47] Tirer sur un câble.
--Je ne demande pas mieux que d’aller avec vous, capitaine! s’écria
Pierre. Emmenez-moi sur la _Vendée_. Ça me plairait bien plus que de
barbouiller du papier et d’apprendre la chronologie.
--Mon garçon, tu ne sais pas ce que tu demandes là. Tu n’as pas, grâce à
Dieu et à tes parents, passé par les épreuves qu’a connues ton père. Ta
mère et lui ont bien travaillé pour que leurs enfants puissent avoir une
bonne éducation, tu dois en profiter. Pourquoi, puisque tu peux servir
ton pays comme officier, veux-tu rester dans les rangs comme simple
soldat? Il n’en manque pas qui, ne pouvant faire plus, sont bien forcés
de se contenter de leur lot, mais toi et ton frère, vous avez de
l’intelligence, les moyens de la cultiver, vous seriez des paresseux et
des ingrats si vous ne répondiez pas aux vues de vos excellents parents.
L’an prochain, vous entrerez au lycée de Saïgon, et j’espère bien, au
voyage d’été de la _Vendée_, voir le nom de Kerhélo sur le tableau
d’honneur!