M. Pillot le regarda en dessous d’un air de bonhomie narquoise.

--Qu’est-ce que tu as besoin d’aller devenir patron d’une

_Nouvelle-France_ à Hanoï quand tu en as une sous la main? dit-il.

--Comment! balbutia Yves, vous voulez vous retirer, monsieur Pillot?

--Me retirer? pas du tout! mais je m’alourdis, je ne suis plus ce que

j’étais autrefois, un associé jeune et actif m’irait tout à fait, et

puisque nous nous entendons si bien toi et moi, pourquoi ne serais-tu

pas cet associé?

--Mais,... monsieur Pillot,... mais... le gendre?

--Si le gendre et M. Kerhélo ne font qu’un, crois-tu qu’ils se battront?

--Jézuz ma Doué! s’écria Yves,--revenant au langage breton dans l’excès

de son émotion. Est-il bien possible? Vous êtes bon comme le bon Dieu,

monsieur Pillot! Tout mon sang ne serait pas de trop pour payer ce

bonheur-là!... Mais Mlle Jeannette!

--Est-ce que je t’aurais parlé comme ça, si je n’étais pas d’accord avec

elle? Il y a longtemps que vous vous connaissez, que vous vous estimez,

que vous vous aimez tous deux. Tu es le mari qu’il lui faut, elle est la

femme qui te convient; moi je t’ai vu à l’œuvre, dans la prospérité et

dans la peine, tu sais faire face à l’une et à l’autre, tu es un homme

de cœur, tu rendras ma fille heureuse.

--Ah! monsieur Pillot!... monsieur Pillot, dit Yves éclatant en

sanglots, et il se sauva suffoquant sous une joie trop lourde à porter.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La noce fut superbe. «Je veux que rien n’y manque et qu’on se croie dans

notre pays dijonnais, avait dit le vieux Bourguignon. Il y aura bal,

festin et tout le tremblement. Jeannette sera vêtue de soie blanche et

couronnée d’oranger et deux violons conduiront le cortège.»

On parla longtemps à Haï-phong des splendeurs de cette fête-là. M. et

Mlle Pillot étaient allés faire les emplettes à Saïgon. Yves s’était

fait habiller de pied en cap par un tailleur chinois d’un talent hors

ligne. M. et Mme Royer avaient accompli des prodiges d’élégance; la

flotte, l’armée, la résidence avaient fourni un personnel tout à fait

éblouissant au point de vue des uniformes, et on avait pu se procurer

les violons, chers au père Pillot, parmi les matelots d’un bateau en

rade; un cornet à piston et une clarinette étaient même venus apporter

un appoint très notable aux flons-flons de l’orchestre. Le plus fameux

cuisinier chinois d’Haï-phong prêta ses talents au repas de noces, qui

fut sans pareil pour la variété des mets, la dimension des plats et le

nombre des bouteilles vidées.

Le bal dura jusqu’au jour; il avait lieu sous une tente fort joliment

ornée de fleurs, de feuillages, de draperies et surtout de ces lanternes

en papier que l’imagination des Orientaux, infiniment plus féconde que

la nôtre sous ce rapport, sait varier de mille façons, tant pour la

forme que pour la couleur.

La _Nouvelle-France_ en était toute enguirlandée. De grands mâts en

bambou plantés de distance en distance étaient reliés par des chaînes de

feuillages auxquelles pendaient de grandes étoiles lumineuses; les

arbres étaient chargés de ballons rouges, verts, bleus, violets, semés à

profusion dans leur verdure sombre. A dix heures du soir, un feu

d’artifice vint inonder de sa pluie de feu les eaux du Song-tan-Back, au

ravissement des indigènes accourus en foule pour contempler ces

merveilles, et une large distribution de sapèques mit le comble à

l’allégresse générale.

Le mariage d’Yves Kerhélo fut le début d’une période d’années heureuses

pour lui et sa famille. La Providence récompensait enfin son courage,

son honnêteté, toutes les grandes vertus dont il avait donné la preuve

pendant les temps difficiles. Parfaitement heureux en ménage avec sa

chère femme, qui partageait toutes ses idées et lui en fournissait même

de nouvelles au besoin, traité comme un fils par son excellent beau-père

qui lui laissait une entière liberté dans toutes ses entreprises, il

avait pu donner l’essor à tout ce que son esprit inventif lui suggérait

pour attirer la clientèle et étendre son commerce.

La _Nouvelle-France_ n’était plus reconnaissable. A la paillotte avait

succédé une construction en briques presque élégante. Ce n’était encore

qu’un rez-de-chaussée, mais les murs étaient solides, le toit de chaume

bien peigné, les fenêtres garnies de volets, le sol pavé de briques,

nettoyé à fond et sablé de frais tous les matins, comme dans les petits

cafés flamands. Devant la porte, Yves avait fait établir une chaussée,

en briques également (la pierre est fort rare dans le pays), ce qui

évitait les amoncellements de boue, et rendait plus facile le maintien

de la propreté à l’intérieur.

Aux alentours, un joli jardinet alignait ses plates-bandes entourées de

petites palissades en bambou. Mme Kerhélo qui adorait les fleurs le

soignait avec amour. Elle avait même fait venir des graines de France et

se montrait justement fière de ses corbeilles de zinias, d’œillets de

Chine, de chrysanthèmes. De belles touffes de cycas, cette plante

splendide qui rappelle les forêts des temps primitifs, décoraient de

leurs majestueuses palmes vertes l’entrée du café et même l’intérieur;

des aralias, des lataniers formaient des massifs verdoyants, et un jeune

banyan[38], planté par Yves la veille de son mariage, promettait de

nombreux rejets pour l’avenir.

[38] Arbre singulier dont les branches poussent de longs rejets qui en

touchant terre y reprennent racine.

Les officiers de marine avaient pris à gré le gai café Pillot et leurs

instances décidèrent Yves à joindre un restaurant à son débit de

boissons.

Il avait trop à surveiller chez lui pour faire la cuisine lui-même;

d’ailleurs, il était maintenant M. Kerhélo, notable commerçant

d’Haï-phong, et préférait laisser le détail de la besogne à son

personnel. Mais il est toujours bon, quand on commande, d’avoir, comme

on dit, mis soi-même la main à la pâte; on se fait mieux obéir et on

évite bien des écoles. Il attacha à son établissement un excellent

cuisinier chinois, et comme il veillait minutieusement au choix des

provisions et aux menus des repas, il eut, en peu de temps, la vive

satisfaction de voir renaître à la _Nouvelle-France_ l’ancienne vogue de

_la Renommée des poulets frits_.

Yves Kerhélo · 第 25 / 34 题