--Sais-tu, Yves, ce que me disait tantôt le commandant Verdier? demanda,
un beau jour, Mme Jeannette à son époux.
--Comment veux-tu que je le sache? Parle sans tant de préparations.
--Eh bien! il prétendait que tu devrais loger pour la nuit les officiers
du bord quand ils viennent à terre.
--Loger pour la nuit? c’est-à-dire avoir un hôtel garni? Hum! c’est un
peu gros pour nous, ma chère femme, et si nous ne réussissions pas?
--Qui te parle d’un hôtel? Bien sûr que ce serait trop de frais, quant à
présent. Mais, comme le disait M. Verdier, pourquoi n’aurions-nous pas
une demi-douzaine de petites chambres, simples mais propres, un peu
gentilles, où ces messieurs pourraient passer la nuit au lieu de
retourner à bord le soir, ce qui les ennuie à cause du mauvais temps.
--C’est une idée;--tu as peut-être raison;--mais que de dépenses pour
commencer! Il faudra faire faire un étage à la maison, penses-tu à ce
que cela fera d’embarras et d’argent?
--Pourquoi faire élever un étage? Allonge le bâtiment au
rez-de-chaussée, tel qu’il est.
--Ça ne sera pas bien joli.
--Qu’est-ce que ça fait? Crois-tu qu’on s’attend à trouver à Haï-phong
l’hôtel du Louvre comme il est sur les catalogues? La brique n’est pas
chère dans ce pays-ci, les journées d’ouvriers non plus; avec quelques
centaines de piastres pour la bâtisse et le mobilier, nous en verrons la
fin.
--Oui, mais après?
--Après, quoi?
--Si les clients ne viennent pas, nous en serons pour nos frais.
--Ils viendront. Et puis quand ils seront là, ils prendront des
consommations au restaurant et au café, ainsi nous gagnerons de trois
côtés.
Yves ne répondit pas: il réfléchissait silencieusement, selon son
habitude.
--Il y a du bon à prendre dans tout cela, finit-il par dire à Jeannette.
J’y penserai à loisir. J’ai entendu dire ce matin que nous allons avoir
plusieurs bateaux de l’État, dans un mois, ce serait une bonne occasion
pour débuter.
--Alors, occupe-toi dès demain de l’affaire, je vais me mettre en quête
du mobilier.
--Doucement, ma femme, doucement. Je vais d’abord me renseigner un peu
sur ce que cela me coûterait, puis sur les chances que j’aurais de
réussir. Tu sais que je ne fais rien à la légère.
... M. Kerhélo réfléchissait, calculait, combinait en toute
conscience,--mais quand Mme Kerhélo avait décidé une chose, la chose se
faisait généralement vite et bien. C’est ce qui arriva encore cette
fois. Quinze jours après la conversation ci-dessus, une nouvelle
construction prolongeait les bâtiments du café, et un mois plus tard, on
pouvait voir sous une sorte de véranda dallée en briques, couverte en
paillotte, des officiers de marine confortablement étendus sur leurs
chaises de rotin, fumer leur pipe à côté d’une petite table portant
verres, flacons, et l’indispensable seau à glace.
Par les fenêtres ouvertes, on apercevait leurs chambres coquettement
meublées d’une façon un peu fantaisiste, mais parfaitement appropriée au
climat. Les murs tendus d’étoffes de coton à dessins voyants, le lit
enveloppé de sa vaste moustiquaire, la natte servant de tapis, les
tables et sièges en bambou, les colonnes de grosse faïence supportant de
larges vasques où fleurissaient des plantes vertes, la lanterne chinoise
pendue au plafond formaient un ensemble attrayant pour le regard. Les
tables de toilette étaient chargées de ces belles garnitures de
porcelaine de Chine, considérées en France comme un objet de grand luxe,
mais d’un prix beaucoup plus accessible qu’on ne le croirait lorsqu’on
les achète en Indo-Chine. La prophétie de Jeannette s’était donc
promptement réalisée et l’affluence des clients ne tarda pas à prendre
de telles proportions qu’avant un an écoulé, Yves Kerhélo se décidait à
entreprendre la construction d’un véritable hôtel.
--Ah! si M. Émile Gerbier me voyait, pensait-il en surveillant ses
ouvriers, que dirait-il en retrouvant son ancien boy en train de se
faire élever une maison! Il serait bien content, j’en suis sûr, il est
si bon! Que de services il m’a rendus! que de sages conseils il m’a
donnés! et comme je me félicite de les avoir suivis! Sans lui, je me
serais peut-être abandonné à ma passion pour le jeu, et j’aurais fini
comme ce malheureux Guillerm dont j’ai vu le nom l’autre jour parmi ceux
des condamnés à la déportation. Tandis que moi!--ah! j’ai bien des
grâces à rendre au bon Dieu et à tous les braves gens que j’ai
rencontrés sur mon chemin. Mlle Martineau, d’abord, et puis le capitaine
Simon. Que j’ai eu de plaisir à le recevoir le mois dernier! et que
Jeannette a été gentille pour lui! Quelle perle de petite femme j’ai! Et
ce bon père Pillot, et mon beau poupon! Allons! la vie est bonne quand
on a la conscience nette, et l’âme et le corps vaillants!