Appuyé au bastingage du paquebot, Yves regardait d’un air pensif le pays
nouveau où il allait encore une fois tenter la fortune.
On approchait d’Haï-phong, après trois jours de navigation. A l’horizon,
moins monotone que celui de Saïgon, se découpaient en bleu sombre, sur
le ciel d’un gris doux, les montagnes dentelées du Yu-nam. Sur les
rives, s’étendaient les éternelles rizières, animées pour l’instant par
la présence de nombreux travailleurs occupés au repiquage du riz; les
palétuviers bas, un peu rabougris, bordaient la rivière de leurs massifs
d’un vert glauque d’où s’élançaient les troncs grêles des cocotiers; les
bananiers étalaient au soleil leurs larges feuilles déchirées par les
bords, et les palmiers, leurs éventails découpés en lanières. Partout,
car le pays est très peuplé, les villages annamites entourés de bosquets
de bambou, montraient leurs toits jaunâtres au milieu de la verdure; les
sampans allaient et venaient avec une activité incessante, échangeant
ces appels doux et inarticulés qui répondent au cri de «gare! gare!»
dans nos rues encombrées de voitures.
Un coup de sifflet fendit l’air et fit tressaillir Yves...
Une canonnière de l’État, toute peinte en blanc, passa rapide, fendant
les flots boueux et laissant derrière elle un long sillage. A sa corne,
flottaient fièrement les trois couleurs!...
[Illustration: Vue d’Haï-phong.]
--C’est là la France, pensa-t-il... et moi aussi, je porte un peu du
pays avec moi! Ma jeunesse, ma force, mon intelligence, je vais tout
dépenser sans compter, pour fonder dans ces terres lointaines un
établissement français. Grand ou petit, qu’importe! ce sera toujours un
coin de patrie. D’autres feront comme moi, sans doute, et, dans
vingt-cinq ans, Haï-phong sera une ville grande et prospère comme
Saïgon!... Et il se découvrit gravement tandis que la canonnière
répondait au salut de l’_Aréthuse_ en amenant ses couleurs[30]...
[30] Amener ses couleurs, c’est faire descendre lentement le pavillon
jusqu’à demi-hauteur de la drisse (la corde sur laquelle il est
attaché). Tout bateau de commerce doit le premier le salut aux
bateaux de guerre.
Une heure plus tard, il débarquait du sampan qui l’avait pris à bord
pour l’amener à terre.
Il n’y avait à cette époque ni quais ni appontements; le
fleuve--(Haï-phong est à trente kilomètres de la mer)--ronge
incessamment ses berges. On l’a vu, en deux mois, à Hong-Yen, reculer le
rivage de huit mètres au moins. On essaie avec des claies de bambou,
liées solidement à des piquets, d’opposer une digue à ses ravages, mais
quand arrivent ces fortes crues qui, deux fois par an, aux époques de
syzygie, couvrent d’eau des espaces de cinq à six kilomètres de part et
d’autre de la rivière, tout est emporté, et la vase demeure maîtresse de
la terre et de l’eau.
En 1878, le Tonkin, ouvert aux Français depuis deux ans seulement,
n’avait encore aucune empreinte de civilisation étrangère. Haï-phong, la
belle ville, qui offre maintenant aux étrangers des boulevards, des
promenades, des rues larges et bien dessinées, des magasins élégants,
des hôtels confortables, n’était qu’une bourgade annamite, alignant sans
grande rigueur les _cai-nhas_ en paillotte de chaque côté des ruelles
boueuses. Quelques maisons chinoises ou européennes, seules, rompaient
la monotonie des lignes basses en dressant leurs murs blancs au-dessus
des toits de chaume.
Yves regarda autour de lui, se demandant par où il allait débuter. Des
soldats d’infanterie de marine flânaient sur le port, l’air ennuyé et
tout endormis par la chaleur; il s’enquit de la résidence, on lui
indiqua une grande pagode isolée. Un essai de jardin l’entourait et
contrastait avec l’aspect dénudé de la ville qui n’avait guère d’arbres
à cette époque. Yves fut bien reçu dans les bureaux où on se montra
sympathique au jeune Français, et on lui promit de faire régler en peu
de jours sa situation de colon.
Le sol des pays de protectorat, Annam et Tonkin, n’appartient pas à la
France; il est resté la propriété de l’empereur d’Annam, qui est
considéré par ses sujets comme le seul maître de tout l’empire.
Moyennant une redevance, soit en espèces, soit en nature, il prête ou il
loue pour ainsi dire le territoire aux habitants des villes et des
villages. Lorsqu’un colon veut obtenir une concession, il s’adresse au
résident français, qui lui assure, dans les conditions réglées par les
traités, les terrains demandés. Depuis 1888, les villes d’Haï-phong,
Hanoï, Quin-hone et Tourane, et une certaine zone du territoire
environnant sont devenues possessions françaises.
Quelques jours s’écoulèrent avant que notre ami Yves Kerhélo, reconnu
comme colon sérieux et citoyen d’Haï-phong, pût planter le premier pieu
de la palissade qui devait enclore sa concession. Le choix de
l’emplacement n’avait pas été une mince affaire, mais, dans cette
circonstance, le bon sens d’Yves et son esprit judicieux et avisé
l’avaient encore une fois servi à souhait.
Les grands travaux n’étaient pas commencés à cette époque; donc point de
chantiers, point d’ouvriers étrangers, désireux d’une nourriture plus
substantielle et plus soignée que celle des naturels. Un incident
fortuit le mit au courant de ce qu’il y avait à tenter pour s’assurer
une clientèle régulière.
Harassé de fatigue, après une journée de courses dans la ville, énervé
par l’incertitude, anéanti par l’humidité chaude qui s’élève du fleuve
comme une buée, il s’était laissé tomber lourdement sur le gazon, au
bord d’un petit étang situé derrière la résidence, le seul endroit
d’Haï-phong où il y eût un peu de verdure et un semblant de fraîcheur.
Deux soldats, couchés à quelques pas de lui, causaient nonchalamment et
d’un ton maussade.
--Viens-tu? dit l’un deux en se levant.
--Où ça? répondit l’autre sans bouger.
--Chez le père Pillot, donc!
--Ah! ma foi non! on n’y vend qu’à boire, ça coûte trop cher, et puis,
ce n’est pas soif que j’ai, c’est faim.
--Où veux-tu trouver à manger?
--Je n’en sais rien. La popote annamite me dégoûte, rien que de la
regarder. Ah! si j’avais un bon morceau de lard aux choux comme chez
nous!... Satané pays! va!...
--C’est pas la peine de crier après le pays; nous y sommes, faut y
rester jusqu’à ce que le service soit fini.
--Et mourir de misère, hein? Si seulement nous avions ici, comme à
Saïgon, un gargotier installé à la porte de la caserne; sans sortir aux
heures défendues[31], on pourrait, pour une poignée de sapèques, avoir
de quoi se mettre sous la dent.
[31] A cause de la chaleur, on ne permet la sortie aux soldats
qu’avant 10 heures du matin et après 8 heures du soir.
Yves se rapprocha des soldats.
--Bonjour, camarades, dit-il. Sans le vouloir, j’ai entendu ce que vous
disiez, et vous pouvez me donner un bon avis. Entre compatriotes, on se
doit ça, quand on est si loin du pays.
Les deux troupiers étaient de bons garçons, ils répondirent à Yves avec
beaucoup de cordialité. Celui-ci leur raconta ses aventures et ils lui
fournirent quelques détails utiles sur la façon de vivre à Haï-phong, si
bien que, dès le soir même, il les accompagna jusqu’à la porte de la
caserne, c’est-à-dire de la réunion de paillottes où les troupes
s’étaient installées tant bien que mal,--plutôt mal que bien. A quelques
pas de l’entrée principale, se trouvait un espace de terrain d’une
étendue plus que suffisante aux projets du jeune colon. Il n’y avait
guère de concurrence en ce temps-là pour disputer les bonnes places; il
obtint sans la moindre difficulté la permission de s’y établir, et trois
jours après son arrivée à Taï-phong, il avait la vive satisfaction
d’entrer en possession de son petit domaine.
Le 7 juin 1878, à cinq heures du matin, le cœur plein d’une certaine
fierté, il traçait sur le sol un rectangle de 4 mètres sur 5 mètres,
plan de sa future habitation; un Annamite, pendant ce temps, déchargeait
d’un sampan six poutrelles en bois dur, hautes de 2 mètres, et grosses
de dix centimètres carrés environ, plus une vingtaine de pieux moins
gros, et enfin une grande quantité de bambous longs et flexibles.
On enfonça solidement quatre des six grands pieux aux quatre coins du
rectangle et les deux restant, de part et d’autre de l’endroit où devait
se trouver la porte; puis, sur la ligne des murs, on planta les
montants, écartés d’une distance d’environ quarante centimètres. Il ne
restait plus alors qu’à entrelacer les bambous fendus, de façon à faire
un clayonnage serré.
Le soir du second jour, ce travail était terminé et même on avait posé
l’enduit des murs: une sorte de mortier fait avec la boue du fleuve et
de la paille hachée.
Le lendemain fut occupé entièrement par la confection du toit,
c’est-à-dire de la charpente en bambou sur laquelle s’appliquent le
chaume, ou les feuilles de latanier ou de palmier qui leur serviront de
couverture. Cette charpente, aussi légère que solide, est faite sans
clous ni chevilles. En effet on ne peut percer le bambou que
difficilement; c’est un grand roseau qui se fend au lieu de résister; on
se contente de lier les pièces de la charpente entre elles avec des
ligaments de rotin.
Le rotin est une liane d’une flexibilité et d’une ténacité
extraordinaires; on la découpe en lanières plus ou moins larges suivant
l’usage auquel on les destine; elles tiennent lieu de cordes, de
ficelles, de clous, de vis, de tout ce qui sert à faire tenir ensemble
des pièces juxtaposées. Les Annamites ont une dextérité merveilleuse
dans l’art de nouer, de croiser, d’enlacer le rotin; ils savent en tirer
les services et les effets les plus variés.
Mais revenons à Yves que nous avons laissé en contemplation devant sa
case enfin couverte. La porte seule restait à faire, mais l’aide du
menuisier et du serrurier sont inutiles dans ce cas, au Tonkin; une
porte de paillotte ne demande ni planches, ni gonds, ni serrures, ni
verrou, pas même un simple loquet. Elle ne s’ouvre point, comme nos
portes européennes, sur un plan vertical, mais on la relève de bas en
haut, et on la maintient sur deux hauts piquets de bambou, de façon à en
faire une sorte de grand auvent protégeant le seuil à l’extérieur durant
le jour. Le soir on retire les piquets, la porte retombe, on est chez
soi. Cette porte n’est d’ailleurs qu’une claie en bambou bourrée de
feuilles de latanier et de paille de riz comme le reste de la
construction.
L’emménagement ne fut pas long. Après avoir bien battu la terre qui
allait être le sol de sa demeure, Yves installa dans un coin, comme
jadis à Saïgon, un lit annamite, c’est-à-dire une claie posée sur quatre
pieux; dans un autre, sa malle, bien peu remplie, hélas! dans le
troisième quelques planches montées en étagère et soutenant un peu de
vaisselle grossière; enfin près de la porte, le fourneau de terre
fondement de sa future prospérité...
A l’heure présente, l’état de sa fortune n’était pas brillant. L’achat
du bois et des bambous pour sa paillotte, l’argent donné aux ouvriers
qui l’avaient construite montaient à une dizaine de piastres. Les
quelques objets mobiliers dont il avait dû faire emplette, sa nourriture
et son logement pendant une semaine avaient achevé d’épuiser son petit
stock de monnaie; il lui restait en tout, le 10 juin au soir, cinquante
cents: une demi-piastre! C’était peu pour fonder un commerce de
restaurateur!... Il soupa d’une portion de riz qui lui coûta deux cents,
se refusa même du thé pour ne pas entamer davantage son minuscule
trésor, se coucha avec le soleil, et se leva avec lui.
Il n’avait guère dormi; l’inquiétude le tenait éveillé, et pourtant
c’était avec un sentiment de sécurité qu’il se disait: «Je suis chez
moi, dans _mes_ quatre murs, je ne suis pas un vagabond, le toit qui
m’abrite m’appartient, et nul n’a le droit de me l’enlever.»
L’avenir, pour qui est jeune et vaillant, semble rarement redoutable,
mais quelle somme d’énergie allaient réclamer les débuts! Il n’était
plus là comme à Saïgon en pays connu, entouré d’amis et de camarades,
soutenu par la bienveillance et l’estime publiques. Il allait falloir
conquérir tout cela peu à peu, à force de travail, de probité, sans
faiblir, sans se lasser, sans se décourager.
Fidèle à ses habitudes d’esprit pratique et sensé, il ramena ses pensées
sur le présent. «Commençons par le commencement, se dit-il. Que ferai-je
_demain_, pour gagner quelque argent, puisque je n’en ai pas assez pour
acheter du charbon et des provisions et pour mettre en train ma cuisine?
Attendons la chance ou plutôt l’aide que la Providence m’enverra, je
suis bien sûr qu’elle ne me laissera pas dans la peine...»
Le jour était venu pendant sa longue insomnie; il se leva et courut au
bord de l’eau pour attendre les sampans. Le premier qui arriva était
tout chargé de bananes et d’ananas superbes faisant plaisir à voir. Yves
les marchanda. Le sampanier, petit Tonkinois actif et entendu,
comprenant très bien l’avantage qu’il y avait pour lui à se débarrasser
promptement de sa cargaison, se montra peu exigeant pour le prix. Yves
déchargea lui-même son achat afin d’éviter que les fruits ne fussent
maltraités, et après avoir disposé artistement ses plus beaux ananas
dans une corbeille, il alla se présenter à la résidence. Le cuisinier
chinois, connaisseur émérite, admira les fruits et, après avoir
fortement marchandé suivant sa coutume, finit par en offrir un prix qui
assurait à Yves un petit bénéfice; celui-ci eut la sagesse de s’en
contenter et revint, la corbeille vide, rechercher une provision de
bananes qu’il vendit presque immédiatement aux maîtres d’hôtel des
canonnières, parmi lesquels il retrouva d’anciennes connaissances de
Saïgon. Les braves gens se récrièrent bien fort en apprenant les
malheurs dont venait d’être accablé l’ancien propriétaire de la
_Renommée des poulets frits_; ils lui promirent de s’intéresser à son
nouvel établissement et de lui envoyer des pratiques.
Avant midi, notre ami avait écoulé tout son achat de fruits du matin, et
avec une partie de son gain s’était procuré une nouvelle provision dont
il se débarrassa très facilement chez ses voisins des casernes. Le
lendemain, il allumait deux petits fourneaux et débitait aux troupiers
enchantés des portions de riz et de ragoût de porc. Il n’avait pas
oublié ses amis du bord du lac et leur avait offert généreusement un
festin d’inauguration, c’est-à-dire deux écuelles remplies jusqu’au bord
de morceaux choisis. Cette générosité bien placée lui avait valu la
visite de nombreux amateurs, désireux de s’assurer par eux-mêmes si les
récits enthousiastes des camarades à l’endroit du nouveau colon français
et de sa cuisine reposaient sur un fond de vérité...
Trois mois plus tard, grâce à son énergie et à son savoir-faire, Yves
Kerhélo, par une belle matinée de septembre, arborait triomphalement une
large banderole, sœur jumelle de celle de Saïgon, et les quatre
fourneaux de rigueur envoyaient largement aux passants leurs parfums
succulents. Mais que d’efforts, que de travail, que de privations, que
de prudence il avait fallu pour en arriver là! Pendant deux mois, il
n’avait vécu que de riz, de patates et de thé, trop heureux de vendre
jusqu’au fond le contenu de ses marmites. Du gain de chaque journée, il
faisait trois parts: l’une pour l’achat des denrées, l’autre pour
l’augmentation de son matériel, l’autre enfin réservée en cas de perte
ou de maladie. Il gagnait peu, mais son commerce ne chômait pas, c’était
l’essentiel. A Haï-phong, comme partout ailleurs, sa probité, sa bonne
humeur, son obligeance lui avaient fait des amis et attiré l’estime
générale. Il vivait donc aussi heureux qu’il pouvait l’être, si loin de
sa sœur et de son pays; et puis, il n’avait pas le temps de se faire des
idées noires: les achats, la cuisine, la vente, occupaient toutes ses
heures, et la nuit, accablé de fatigue, il dormait d’un sommeil de
plomb.