A une cinquantaine de mètres environ de la paillotte d’Yves, se trouvait
un café modeste mais bien achalandé, et tenu par un fort honnête homme,
un ancien aubergiste bourguignon, ruiné sans qu’il y eût de sa faute,
par des malheurs de famille, et qui était venu s’établir à Haï-phong où
son beau-frère était interprète à la résidence. Il avait amené sa femme;
mais la pauvre créature, déjà brisée par les chagrins et par le voyage,
n’avait pu résister à un climat si différent de celui où elle avait
toujours vécu: elle était morte de la dysenterie, laissant à son mari
pour tout soutien, et toute consolation, une fillette d’une quinzaine
d’années. Celle-ci, petite Bourguignotte active et capable, s’était
faite à la vie coloniale d’une façon vraiment surprenante; sa nature
bonne, franche et dévouée la défendait d’ailleurs contre les rêveries
vides et sentimentales; elle aimait son père de tout son cœur et avait
juré à sa mère de ne jamais le quitter. Jeanne ou Jeannette, comme on
l’appelait, était une de ces âmes droites et fortes qui vont au bien
tout naturellement et haïssent le mal comme une souillure; et puis le
désœuvrement, mauvais conseiller, n’avait point de place dans sa vie. Du
matin au soir elle s’occupait de la maison, y faisant régner une
rigoureuse propreté et un ordre parfait, dirigeant les boys, surveillant
les tables et tenant les comptes. Son père n’avait pas voulu qu’elle
servît les clients; mais, de son petit comptoir en bois, elle avait
l’œil à tout et ne laissait oublier à aucun consommateur la désagréable
nécessité de faire tomber les cents dans la fente du tiroir.
Le père Pillot avait vu avec un peu d’inquiétude l’installation d’Yves;
il n’augurait pas grand’chose de bien de cette paillotte, de ces
fourneaux, et puis ce garçon brun aux yeux brillants d’où venait-il? Qui
était-il? Qui sait si ce n’était pas quelque vaurien, ami du bruit et
des disputes, quelque individu n’ayant rien fait de bon dans la mère
patrie et venant recommencer au Tonkin?
Ses craintes ne furent pas de longue durée: le nouveau voisin évidemment
était travailleur, rangé, discret, et même un peu sauvage, semblait-il.
Jamais il ne venait prendre un verre de bière ou faire une partie avec
les sous-officiers et les marins. Le bruit se répandait qu’il faisait
très bien ses affaires; en effet, les abords de sa paillotte étaient
toujours fort animés, et même, le va-et-vient des amateurs de poulet
frit avait amené un très notable regain de clients au _Café de la
Nouvelle-France_: tel était le nom pompeux dont le père Pillot avait
décoré son établissement. Et puis, il ne se contentait plus de vendre
des aliments; il avait élevé près de sa porte un petit appentis très
ingénieusement fabriqué avec des planches, et disposé comme les
boutiques des marchands forains: il y étalait de la mercerie, des
bibelots, de la papeterie ordinaire, tout cela propre, soigné et rangé
avec goût sur les étagères en bambou.
Le cafetier prit un intérêt toujours croissant aux faits et gestes de
son jeune voisin, et bientôt un échange de petits services, de bons
procédés, de causeries amicales s’établit entre eux. Yves trouvait une
grande douceur à l’affection quasi paternelle que lui témoignait le
brave Bourguignon et ne manquait pas une occasion de lui être agréable.
Quant à Mlle Jeannette, il osait à peine lever les yeux sur elle et
devenait fort rouge, rien que pour la saluer et répondre à ses remarques
sur la chaleur, la pluie, les désagréments des moustiques ou la
fraîcheur des ananas.
La veille de Noël, au soir, enfermé dans sa paillotte, à la lueur d’une
petite lampe, il écrivait une longue lettre à Corentine, maintenant
institutrice adjointe à Concarneau. Il lui donnait de minutieux détails
sur son genre de vie, lui parlait de sa prospérité renaissante, lui
demandait des nouvelles de tous les amis du pays, puis, par un retour
bien naturel sur lui-même, il comparait son isolement aux réunions
joyeuses du pays breton à pareil jour; deux larmes qui obscurcissaient
sa vue depuis un moment tombèrent sur son papier, il les regarda sécher,
triste, le cœur serré d’un sentiment pénible... Des voix qui
l’appelaient au dehors le tirèrent de sa rêverie, il courut soulever sa
porte, le père Pillot entra.
--Toujours à l’ouvrage, voisin Yves? dit-il. Quel garçon laborieux vous
êtes!
--J’écrivais à ma sœur Corentine. Que de temps ma lettre mettra à lui
arriver! je l’écris la veille de Noël, elle ne l’aura peut-être qu’au
commencement du carême! C’est dans des jours comme ceux-ci qu’on sent
tout ce qu’il y a de dur à être si loin des siens...
--C’est ce que je me suis dit, il y a un moment, reprit d’un ton
compatissant le brave cafetier. J’ai pensé que vous étiez là tout seul,
sans amis, ni parents... Moi j’ai ma fille, ma Jeannette, ça va, ça
vient, ça rit, ça chante, ça caresse son papa, ça met de la gaîté dans
la maison; et puis mon beau-frère et sa femme sont de bonnes gens, on
s’entend bien en famille, on se voit tous les jours, on a toujours
quelque chose à se dire, quelque souvenir de là-bas à rappeler... Mais
vous ce n’est pas de même... Enfin, mon garçon, pour tout dire en un
mot, je viens vous inviter à souper demain avec nous.
--Je vous remercie bien, monsieur Pillot, balbutia Yves, mais...
--Il n’y a pas de mais..., il ne faut pas à votre âge vivre comme un
ours; on se fait des idées noires, on devient sombre et morose avant le
temps. C’est très bien d’être rangé et travailleur, mais un petit moment
de délassement honnête, de temps à autre, ne fait que du bien à la santé
et même à la besogne; on a plus de cœur pour s’y remettre après...
--Certainement j’aurais un grand plaisir à passer la soirée avec vous...
Seulement...
--Seulement quoi?
--Je suis devenu si sauvage... Et Mlle Jeannette...
Le père Pillot eut un gros rire.
--Ah! Mlle Jeannette, avez-vous peur qu’elle vous mange? Est-ce qu’elle
ne sait pas ce que c’est qu’un colon? On n’a pas des habits comme les
beaux messieurs et les belles dames qui vont à la musique sur
l’Arquebuse[32], bien sûr, mais qu’est-ce qu’on en ferait ici? et puis
vous avez tout ce qu’il vous faut pour être bien mis, ce n’est donc pas
cela qui vous arrête; et quant à être sauvage, voilà justement la chose
à éviter. Dans des pays comme ceux-ci, on oublierait vite tout ce qu’on
a été si on ne se tenait pas un peu. Toute la semaine, je tracasse comme
un autre avec mes pantalons de coton et ma blouse annamite! mais le
dimanche, j’aime bien à être rasé de frais et à mettre un veston de
coutil bien repassé. Eh bien! est-ce décidé? venez-vous, oui ou non?
[32] Très belle promenade à Dijon.
--Oui, monsieur Pillot, dit Yves un peu confus de s’être tant fait
prier, je viendrai; je vous remercie de tout mon cœur de votre
bonté;--et il serra énergiquement la main de son visiteur.
--Bon! bon! je savais bien qu’il fallait vous secouer. Je connais la
jeunesse, toujours extrême dans ses idées. On fait cinquante folies, ou
bien on vit comme un loup. Mais bonsoir! à demain, à six heures, et
apportez-moi un bel appétit...
On n’a maintenant que l’embarras du choix entre les boutiques de
coiffeurs à Haï-phong; mais, en 1878, l’embarras était tout opposé.
Yves, fort soucieux de sa toilette pour une occasion aussi solennelle
qu’un dîner en ville, se mit à la recherche d’un figaro. Il finit par
découvrir dans la grande rue Chinoise[33] un jeune Français qui alignait
sur une table de bambou, devant sa paillotte, une demi-douzaine de
fioles de vinaigre de Bully et même d’eau de Lubin, autant de boîtes de
savon et quelques cravates d’un goût plus ou moins irréprochable. Un
client était un oiseau rare, aussi M. Arthur Cabassis se montra-t-il
aussi bavard qu’officieux. Il raconta au silencieux Breton tous ses
déboires et comment il s’était embarqué pour faire fortune avec une
pacotille de parfumerie extra-fine (selon lui),--comment il n’avait eu
que des misères dans ce pays de malheur où il n’y avait rien à faire
pour un élève du Grand Léonidas Lestoupez, le premier coiffeur de
Marseille, c’est-à-dire du monde entier,--comment il avait dépensé pour
vivre et s’installer tout le petit héritage de son oncle Isidore, et
qu’il ne lui restait plus qu’à se jeter dans le Song-tan-Back[34] à
moins que... et d’un air plein de sous-entendus il laissa sa phrase en
suspens.
[33] La rue commerçante d’Haï-phong.
[34] Cours d’eau qui passe à Haï-phong.
Mais Yves n’était pas d’humeur à provoquer les confidences. Voyant cela,
M. Arthur poursuivit...
--A moins que la chance tourne! Un bon mariage peut me remettre à flot.
Il y a votre voisine, Mlle Jeannette Pillot, une jolie brunette, ma foi!
Les noirs sourcils d’Yves se contractèrent.
--Qu’est-ce que je vous dois? dit-il d’un ton rogue.
--Ce sera une demi-piastre pour la coiffure, autant pour la cravate, et
autant pour le mouchoir puisqu’il est chiffré,--ça fait une piastre et
demie.
--Peste! comme vous y allez!--Je ne m’étonne plus si vous ne faites pas
d’affaires. Quand on écorche la pratique, elle crie, elle s’exécute, et
ne revient plus.
Il jeta 7 fr. 50 sur le coin de la table et partit comme un trait.
«Il n’est pas aimable,--le jeune homme,--dit le bel Arthur en frisant sa
moustache d’un geste prétentieux. Et fier comme Artaban! se mêler de me
donner des conseils! à moi! Un méchant gargotier qui ne devrait parler
que de ses casseroles! Son argent est bon tout de même, il arrive bien à
propos pour remplir mon porte-monnaie. Bah! ma journée est faite, je
n’ai pas besoin de rester ici à me griller, je vais rentrer mon bibelot,
aller dire deux mots à la bière du père Pillot, et faire la partie de
Simounin à qui je dois une revanche.»
Arthur Cabassis était un de ces colons amateurs qui se plaignent de tout
et de tout le monde, à qui rien ne réussit: commerce, industrie,
agriculture, parce qu’ils ne font rien pour amener le succès. Ils
partent étourdiment, à l’aventure, sans s’être renseignés, sans s’être
préparés à la rude vie de pionniers. Ignorants, vaniteux, entêtés, ils
s’imaginent que le monde entier est fait comme leur petite ville, et
quand la réalité vient les désabuser et les éclairer, au lieu d’ouvrir
les yeux, de se rendre compte des choses et des circonstances, et d’en
tirer le meilleur parti possible, ils préfèrent maudire le sort et se
laisser aller à la dérive.
Au bout de quelques années, parfois de quelques mois, leurs ressources
sont épuisées, leur santé compromise par les fatigues, les privations...
ou les excès; ils meurent d’anémie, ou sont rapatriés par les soins du
Gouvernement;--tristes épaves de la vie coloniale, contre laquelle leur
insuccès ne prouve rien d’ailleurs...
A six heures sonnantes, M. Kerhélo franchissait le seuil de la
_Nouvelle-France_. Il était beau comme un astre, avait repris toute sa
bonne grâce, et sauf un peu d’embarras, rappelait Yves d’autrefois, le
gentil compagnon de M. Émile Gerbier. La famille Pillot l’accueillit
avec une si franche cordialité qu’il se sentit tout de suite à l’aise et
contribua pour sa part à la gaîté de la petite fête.
Le dîner était plantureux et excellent; le père Pillot tira du fin fond
de ses armoires une bouteille de vieux mâcon que la traversée avait
respecté. Le café apporté de Moka même par M. Royer, l’interprète, était
exquis, et le choum-choum couronna dignement le régal. Yves, qui avait
une fort jolie voix, chanta deux noëls bretons, M. Royer, des noëls
normands; mais le triomphateur de la soirée fut le père Pillot, qui alla
chercher dans ses souvenirs de vieux noëls bourguignons pleins de verve
et de bonne humeur. Il les disait d’une manière si drôle, avec des airs,
des gestes, des éclats de voix si amusants, qu’il mit tout son monde en
joie, et à minuit bien passé, on répétait encore en chœur les refrains
du temps jadis. Jeannette avait préparé du vin chaud, précaution
indispensable pour braver l’air humide de la rivière, et après qu’on y
eut fait honneur, on se sépara gaîment en se disant: «au revoir.»