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A la Renommée du poulet frit.
Yves Kerhélo
Une banderole de toile de coton attachée à deux bambous étalait cette
majestueuse inscription au-dessus de la porte d’une paillotte d’assez
grande dimension, située sur le bord du chemin de la cathédrale à la
rivière; elle était répétée en caractères annamites et chinois sur deux
pancartes suspendues à des mâts de bambous; plus d’un passant, attiré
par la curiosité, était retenu par les effluves appétissants sortant des
marmites, et se faisait servir une portion de un, deux, trois ou quatre
cents suivant l’état de sa bourse. Il fallait aller jusqu’à dix cents
pour goûter au fameux poulet frit, honneur de l’établissement; mais de
l’avis général, on ne regrettait pas l’argent dépensé chez Yves Kerhélo
tant la cuisine était bonne, et les parts bien servies. Devant la porte,
sous l’auvent[28], quatre grands fourneaux, toujours en activité,
supportaient trois vastes jattes de terre où mijotaient des ragoûts
variés, porc, légumes et poissons, et un grand bassin de cuivre rempli
de riz; enfin une énorme bouilloire, entourée de petites tasses, se
tenait prête à verser le thé, et les consommateurs ne manquaient pas.
[28] Les portes des paillottes sont des claies en bambou garnies de
feuilles. Le jour, on les relève en auvent soutenu par deux piquets
de bambou.
Le petit trafic d’Yves réussit au delà de ses espérances; mais aussi,
c’est qu’il ne plaignait pas sa peine! Avant l’aube du jour, il courait
au-devant des Annamites pourvoyeurs du marché, choisissait bien,
achetait à bon compte, et revenait au plus vite allumer ses fourneaux.
De grand matin, les ouvriers trouvaient chez lui du thé bien chaud et du
riz bien cuit; plus d’un qui, autrement, se serait contenté d’un petit
verre d’eau-de-vie, préférait se lester l’estomac avant le travail; la
besogne n’en allait que mieux et la santé aussi. Et quand les matelots
descendaient à terre, la bourse bien garnie, se payer un régal à _la
Renommée des poulets frits_ était un de leurs plaisirs. Ils ne
marchandaient pas, prenaient double ou triple portion et amenaient une
clientèle sans cesse renouvelée, par conséquent, facile à satisfaire.
Au bout de six mois, non seulement Yves avait payé ses premiers frais
d’installation, mais encore, il possédait une centaine de piastres. De
plus, il se trouvait au large, son camarade Joseph ayant quitté le pays.
Il en profita pour étendre son commerce et vendre une foule de petits
objets de mercerie et bimbeloterie d’un usage courant: aiguilles, fil,
épingles, lacets, boutons, couteaux, miroirs, brosses, cirage, blanc à
astiquer, etc. Plus tard, il y joignit la vente de l’épicerie ordinaire,
mélasse, sucre, café, bougies, boîtes de sardines et même de la bière et
de l’eau-de-vie. Ses affaires devinrent si prospères qu’il dut prendre
un boy pour l’aider, et que, parfois, il avait peine à suffire aux
demandes des clients, chaque jour plus nombreux. Pendant deux ans, il
régna seul sur la route du port, mais la ville augmentait d’importance,
les colons arrivaient en foule, les Chinois toujours à l’affût des
bonnes occasions, commençaient à élever de tous côtés leurs bizarres
maisons en briques noires, cloisonnées de lignes blanches, couvertes de
toits en tuiles dont la charpente se recourbe aux angles. Le faîte est
orné de dragons de faïence, bleus, rouges et verts, portant des antennes
et des queues en spirale toutes garnies de clochettes que le vent secoue
avec un tintement étrange. La paillotte Kerhélo semblait bien modeste au
milieu de toutes ces splendeurs exotiques; néanmoins sa renommée lui
restait fidèle, et sa clientèle ne diminuait pas trop en ce qui touchait
la cuisine. Pour la vente d’épicerie et de mercerie, un déficit notable
finit par s’accuser et s’accentuer de jour en jour, et Yves se demandait
s’il n’allait pas employer ses économies, à se faire construire une
vraie maison, une vraie boutique avec comptoir et devanture. Il n’avait
jusqu’alors modifié en rien la simplicité de ses habitudes; ses
fourneaux de terre, quelques tables pliantes, quelques étagères en
planches ou en bambous formaient tout le mobilier de son établissement,
et le seul meuble meublant qu’il possédât était un coffre annamite qu’il
avait acheté à un Chinois pour quelques piastres. Ces coffres, fort
primitifs, ne sont qu’une caisse en bois dur et épais, plus ou moins
orné de moulures suivant la richesse du propriétaire, et clos par un
solide cadenas en cuivre. Ils mesurent environ un mètre de long sur
soixante-dix centimètres de large, et portent sur quatre roues, ce qui
rend leur transport plus facile en cas d’incendie, événement qu’il faut
toujours prévoir, une paillotte flambant en quelques minutes. La lourde
machine remplie de vêtements précieux, de bijoux (sans compter le coffre
à sapèques et les barres d’argent)[29], serait impossible à enlever à
bras; avec un coup d’épaule, elle roule hors du brasier.
[29] Les barres d’argent sont fort usitées pour les transactions
commerciales importantes et pour l’accumulation des économies. Leur
valeur n’est point conventionnelle, on l’estime au poids et au cours
de l’argent. Ce sont d’ailleurs de véritables lingots marqués de
caractères chinois. Il y en a depuis 3 piastres jusqu’à 15 piastres.
Un soir, Yves assis sur le seuil de sa paillotte se reposait et pensait.
Il était dans une mauvaise veine et les contrariétés, grandes et
petites, pleuvaient sur lui depuis quelque temps. Il n’avait pas de
nouvelles de France, le dernier courrier n’ayant pas apporté de lettres;
deux ou trois habitués auxquels il avait fait des crédits un peu longs
étaient partis sans payer, on ne savait ce qu’ils étaient devenus; la
chaleur avait fait tourner une centaine de bouteilles de bière; son boy
l’avait volé, il avait fallu le congédier; celui qui le remplaçait était
bête et maladroit, enfin un concurrent, le matin même, venait d’ouvrir
une auberge à la française toute flamboyante de peinture et portant pour
enseigne: _A la Renommée du bon Lapin sauté._ Sur cette enseigne, un
peintre avait figuré, avec une grande hardiesse de touche, un fourneau
entouré de flammes rouges, surmonté d’une casserole où s’élançait un
animal à quatre pattes et à longues oreilles. «Ça ne peut pas continuer
comme ça, se disait Yves, il n’y aura bientôt plus de place pour moi
ici. Ah! que les temps sont changés!... Autrefois, tous les passants
s’arrêtaient devant ma paillotte et lisaient en riant ce qu’il y avait
d’écrit sur la banderole, maintenant, c’est le _bon lapin sauté_ qu’ils
regardent, et c’est là aussi qu’ils porteront leur argent... La vente va
toujours baissant, je le vois bien sur mon livre...»
Il alla prendre ses registres de commerce qu’il tenait avec beaucoup
d’ordre et de netteté; mais la nuit était venue, il ne pouvait
distinguer les chiffres...
--Boy, allume la lampe, cria-t-il. Eh! bien, qu’est-ce que tu attends?
Elle est vide? Entêté petit drôle, je l’ai dit cent fois que je ne
voulais pas qu’on la remplisse le soir, laisse-la, je prendrai une
bougie...
Un jet de flamme lui coupa la parole; le pétrole débordant de la lampe
venait de tomber sur un fourneau encore incandescent. L’enfant effrayé
s’enfuit, jetant la lampe derrière lui, elle se cassa en touchant le
sol... En moins de cinq minutes tout était en feu! Yves lança ses livres
sur la route, se précipita dans l’intérieur, et, avec une force
centuplée par le péril, attira son coffre vers la porte et le poussa
dehors. Il était temps! les barils d’eau-de-vie faisaient explosion, les
provisions d’épicerie offraient un aliment terrible au feu qui
grandissait toujours, empourprant les alentours de ses lueurs sinistres.
Cependant les voisins accouraient; l’eau manque à Saïgon quand on est
loin de la rivière, et d’ailleurs, est-ce qu’on peut lutter contre
l’embrasement d’une paillotte?
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Quand le jour se leva, Yves debout devant les tristes épaves de ce qui
avait été sa petite fortune, se demandait comme trois ans auparavant:
que vais-je faire? Il ne lui restait de toutes ses marchandises qu’une
trentaine de boîtes de conserves placées dans un coin défendu contre les
atteintes du feu par l’écroulement de la paillotte. Il avait sauvé,
comme nous l’avons vu, ses livres et son coffre, mais presque tout son
avoir en argent allait être mis à réquisition pour solder des traites
dues à la fin du mois.
Pour comble de malchance, le pauvre garçon venait de renouveler ses
approvisionnements, et l’incendie avait dévoré le plus clair de son
capital.
Il lui faudrait donc pour reconstruire une demeure, racheter du matériel
et des marchandises, emprunter,--mais à qui? sur quelles garanties? à
quel prix?
Et puis les circonstances rendaient le succès de moins en moins
probable, il avait maintenant tant de rivaux mieux outillés que lui!
--J’ai réussi à Saïgon quand il n’y avait que peu de concurrence, se
dit-il, après de longues et pénibles réflexions, je réussirai ailleurs
dans les mêmes conditions. Le Tonkin est sous le protectorat français
depuis un an; les marins m’ont raconté des merveilles sur Haï-phong,
Hanoï et toutes ces villes si peuplées et si commerçantes; il n’y a plus
de place pour moi ici, et pour tant faire que de reprendre tout à
nouveau, autant essayer dans un pays neuf. Me voilà encore une fois
_sous la vague_; avec un vigoureux effort, j’en sortirai, s’il plaît à
Dieu. Allons, c’est assez rêvasser sur ces décombres,--je ne suis ni
estropié, ni blessé, ni malade,--je n’ai perdu que de l’argent. Mon
courage et mon travail m’aideront à en gagner d’autre! A l’œuvre!