ALINE DE BLAMONT.

Ce billet transcrit, j'appelai . . . Monsieur le président arriva; le

croirez-vous, monsieur . . . les excès d'inhumanité de cet homme

seront-ils conçus de votre ame sensible? . . . Ce lugubre tableau ne

lui inspira que de la colère, . . . mais elle fut terrible . . . il

s'en prît à moi; il m'accabla d'invectives; . . . il me jetta à

terre, et me foulant aux pieds, il me dit que c'était moi qui avais

tué sa fille . . . Abymée dans ma douleur, supportant tout sans avoir

la force de répondre, je lui montrai du doigt le billet qui étoit sur

la table; il le lut rapidement, et contraint à me justifier, il n'eut

plus l'air de prendre garde à moi; il se promena à grands pas dans la

chambre, sans que la douleur s'imprimât jamais sur son front, sans

qu'on y pût voir autre chose que de la fureur et de la rage; au bout

de quelques minutes, il redescendît et reparut bientôt avec Dolbourg

. . . Celui-ci frémit . . . lut le billet . . . reporta les yeux sur

Aline . . . et versa des larmes . . . Puis, adressant fièrement la

parole au président: «Monsieur, lui dit-il, c'en est trop; cet

épouvantable évènement m'ouvre enfin les yeux sur tous les désordres

de ma vie; ce n'est que par mes vices que j'ai inspiré de l'horreur à

cette malheureuse; je suis las de n'être dans le monde qu'un objet de

terreur et de mépris; les derniers rayons de cette vertu sans tache

. . . frappe mon cœur, l'éclaire, et le déchire . . . Ô fille

céleste! continua-t-il, en prenant une des mains de ma maîtresse

qu'il couvrît de ses larmes, pardonne-moi le crime dont je suis

cause, daigne obtenir de l'éternel dont tu fais déjà toute la gloire

qu'il veuille me le pardonner aussi, je vais l'expier dans la

douleur; je vais le pleurer le reste de ma vie. Adieu, monsieur, je

ne partagerai plus vos débauches, une retraite sévère va m'ensevelir

pour jamais; . . . ne me suivez pas, et ne me voyez de vos jours».

En disant cela il sortit, et une heure après il était loin du

château. --Mais l'ame de monsieur de Blamont ne s'ébranla pas aussi

facilement; plus furieux encore de la perte de son ami, que de celle

de sa fille, il s'en reprit à moi de nouveau, il me dit que si

j'avais surveillée Aline, cet évènement n'aurait pas eu lieu; je le

priai de se rappeler qu'il m'avait défendu de coucher dans la chambre

de mademoiselle, que j'y avais pourtant passé une partie de la nuit,

malgré ses ordres, et que ce malheur était arrivé vers le matin, dans

un moment où Aline m'avait expressément enjoint de me retirer . . .

Il sortit furieux, et remonta peu après avec la vieille dame et

l'abbé; celui-ci, dit en minaudant, et pinçant son jabot, que cela

était affreux, mais qu'il était important de suivre _le fil_ de cette

avanture, qu'il y avait assurément _des branches_ à tout cela qu'on

ne découvrirait jamais, sans faire arrêter la complice, et ils se

parlèrent tout bas avec le président. Pendant ce temps la vieille

dame, très-émue, lisait le billet et considérait mademoiselle, elle

s'approcha du président; monsieur, lui dit-elle, si vous faites

quelque cas de mes conseils, je crois que ce que vous avez de plus

sage, . . . de plus honnête à exécuter, est de faire mettre Aline

dans une bierre, de la renvoyer à Vertfeuille pour y être enterrée

près de votre femme comme elle le désire, et de la faire accompagner

sans éclat par cette pauvre fille, qui bien certainement, n'est pas

coupable; . . . je vous en demande pardon, monsieur, mais si vous

vous décidez à autre chose, j'imiterai Dolbourg, et ni ma fille ni

moi ne resterons pas une minute de plus chez vous. Eh bien! allez

tous au diable, dit le président en fureur; . . . mais voilà un crime

constaté, j'en veux savoir l'origine, cette créature peut seule me

l'apprendre, elle refuse de me le dire, je ne connais pas d'autre

moyen que de la mettre entre les mains de ma justice. --Assurément,

dit l'abbé, il n'y a pas d'autre parti à prendre, c'est celui de la

raison et de la sagesse. Je ne le crois pas, dit la dame avec

beaucoup de force et de sang-froid, car cette fille qui n'a rien

commis, n'avouera rien, hors de vos mains elle se plaindra, et

ébruitera un évènement horrible que vous avez le plus grand intérêt à

cacher.

Sur cela, le président sans répondre, sortit en grondant, on le

suivit, et je restais seule en proie à mes douleurs et à mes

inquiétudes. Voilà, monsieur, tout ce que j'avais d'affreux à vous

apprendre, je ne vais plus m'occuper que des moyens de vous faire

passer ces lettres, je mettrai la dernière ligne à la mienne, à

l'instant où je croirai pouvoir vous l'envoyer en sûreté.

_Post-scriptum_ de Julie.

Le conseil de la vieille dame a sans doute prévalu, tout s'apprête

pour le départ, Aline sera conduite à Vertfeuille dans une voiture

fermée, confiée à mes soins et au seul domestique qui guidera les

chevaux, le tout passera pour une voiture de meubles que monsieur

envoie à la terre de madame, et c'est à vous que cela s'adresse;

monsieur qui sait que je vous écris, et qui me fournit les moyens de

vous faire tenir ma lettre, vous prie de nous attendre, et de ne

partir de Vertfeuille qu'après avoir rempli envers Aline, les mêmes

soins dont vous avez bien voulu vous charger pour madame de Blamont;

ainsi vous allez revoir votre malheureuse amie, . . . mais dans quel

état? L'auriez-vous pensé?

J'avais une autre lettre toute prête et moins détaillée, c'eût été

celle que vous auriez reçue, si monsieur le président eût voulu voir

ce que j'écrivais, mais il ne l'exige pas, je vous envoye le vrai

journal . . . Adieu, monsieur, ma douleur me suffoque, et je finis en

vous assurant de mon respect.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4 · 第 52 / 60 题