_Julie à Déterville._
Au château de Blamont,
ce premier mai.
J'exécute vos ordres et ceux de ma maîtresse, monsieur, puissent être
lus de vous de tristes caractères, que mes larmes effacent à mesure
que ma main les écrit. Vous exigez des détails, quelque douloureux
qu'ils soient, j'obéis.
M. le président s'endormit dès que la voiture fut en mouvement, et ne
s'éveilla qu'au premier relai: il fit quelques questions à sa fille,
qui ne lui répondit que par monosyllabes: alors il lui demanda d'un
ton sévère, si elle s'avisait d'avoir de l'humeur? --Je n'ai que du
chagrin, monsieur, répondit-elle, j'imagine que mes malheurs m'en
donnent le droit. --Sur cela, monsieur le président répondit que la
plus haute de toutes les folies était de se chagriner, qu'il fallait
savoir monter son ame à une sorte de stoïcisme, qui nous fit regarder
avec indifférence tous les événemens de la vie; que pour lui, loin de
s'affliger de rien, il se réjouissait de tout, que si l'on examinait
avec attention ce qui paraîtrait devoir, au premier coup d'œil, nous
désoler le plus cruellement, on y trouverait bientôt un côté
agréable; qu'il s'agissait de saisir celui-là, d'oublier l'autre; et
qu'avec ce systême on parvenait à changer en roses toutes les épines
de la vie: . . . que la sensibilité n'était qu'une faiblesse dont il
était facile de se guérir, en repoussant de soi avec violence tout ce
qui voulait nous assaillir de trop près, et en remplaçant avec
vîtesse par une idée voluptueuse ou consolatrice, les traits dont le
chagrin voulait nous effleurer; . . . que cette petite étude n'était
l'affaire que de très-peu d'années, au bout desquelles on réussissait
à s'endurcir au point, que rien n'était plus capable de nous
affecter. Et il assura mademoiselle qu'elle serait toujours
malheureuse, tant qu'elle n'adopterait pas cette prudente philosophie
. . . Aline ne répondit rien, et monsieur se retournant vers moi, me
fit tout haut, sur mademoiselle, des questions de la plus grande
indécence. Quand il vit que je baissais les yeux sans répondre, il
m'apostropha avec humeur; il me dit que je n'aurais pas beau jeu avec
lui, si je voulais faire aussi la prude; que le ton de sa maison
était autrement libre que celui du logis que je quittais, et qu'il
fallait, ou s'y mettre, ou s'attendre à n'y pas demeurer long-temps.
Ensuite, en me renouvellant les questions indiscrètes qu'il venait de
me faire sur sa fille, il me dit que dès qu'il allait la marier, il
fallait bien qu'il connût ces choses-là, et que ne voulant pas
tromper son gendre, il était essentiel qu'il sût _si la marchandise
était sans défaut_; mais que puisque je refusais de le lui apprendre
. . . _il fouillerait les ballots lui-même_, _pour en apprendre la
valeur_; et sur cela il dit à mademoiselle qu'il faisait bien chaud,
qu'il lui conseillait d'ôter toutes les coëffes et tous les mantelets
dont elle était affublée; mais Aline qui avait choisi le strapontain
par préférence, courbée sur la portière, et la tête cachée dans ses
mains, n'écoutait rien, et ne répondait à rien . . . Alors, monsieur
le président me demanda relativement à moi les mêmes éclaircissemens
qu'il voulait que je lui donnasse sur mademoiselle, et il accompagna
ses questions de gestes si mal-honnêtes, . . . d'actions tellement
indécentes, que je le menaçai d'appeler ou de me jetter hors de la
voiture; il me dit qu'il saurait me mettre à la raison; que je me
trompais fort, si j'imaginais qu'il m'emmenait pour plaire à sa
fille; et qu'assurément il m'aurait laissé, sans ma jeunesse et ma
jolie figure; qu'il attendrait, puisque je faisais autant la
difficile, mais qu'il me prévenait qu'il en faudrait toujours venir
là, et qu'il y avait à Blamont des moyens sûrs pour vaincre la
résistance des filles. Peu à-près il se rendormit, et ne parla
presque plus du jour, à environ un quart de lieue de Sens, une roue
se cassa, et nous arrivâmes comme nous pûmes à l'auberge de la poste,
où il fallait bien coucher malgré nous. Monsieur parla lui-même à la
maîtresse de la maison, et nous montâmes peu-après dans une chambre à
deux lits, où il fit porter les équipages de nuit de mademoiselle, me
disant que c'était là sa chambre et celle de sa fille, et que je
n'avais qu'à en demander une pour moi; mais Aline me prit par le
bras, et dit qu'elle allait en demander une pour elle et pour moi,
parce qu'elle ne pouvait se passer de sa femme-de-chambre la nuit. Eh
bien! dit le président, on tendra un troisième lit ici, mais vous, ma
fille, vous ne coucherez sûrement pas ailleurs. --Je vous demande
pardon, mon père, dit Aline en ouvrant brusquement la porte, et se
jettant avec moi sur la gallerie, alors elle appella la maîtresse, et
lui demanda une chambre; cette femme, guidée par les yeux du
président qu'elle consulta aussi-tôt, répondit qu'elle n'avait
d'autre lit à lui donner, que celui qui était dans l'appartement de
monsieur, et que toute sa maison était pleine. Mais vous destiniez un
coin à cette fille, dit Aline en me montrant: --oui, mademoiselle;
mais cette chambre n'est pas faite pour vous. --N'importe, n'importe,
j'y coucherai avec elle; tout est bon, pourvu qu'il soit décent, et
rien ne l'est moins, madame, que de faire coucher une fille dans
l'appartement de son père. --Cela nous arrive pourtant tous les
jours. --Vous trouverez bon que ce ne soit pas à moi. L'hôtesse
n'osant répliquer, ouvrit une assez mauvaise petite chambre à l'autre
extrémité de la gallerie, et nous y entrâmes, sans que le président,
qui nous voyait de sa porte, osât prononcer un seul mot.
Mademoiselle demanda un bouillon pour elle, et un poulet pour moi.
Elle supplia instamment l'hôtesse de prendre elle-même la clef de
notre chambre, et de ne nous ouvrir le lendemain que quand son père
voudrait partir.
À peine fumes-nous renfermées, que replaçant devant les yeux d'Aline
la conduite de son père dans cette seule journée, je lui dis,
qu'après tous les dangers que nous courrions avec un tel homme, nous
ferions peut-être prudemment, d'essayer à nous sauver d'où nous
étions. Je lui représentai qu'une fois au château, les moyens que
nous trouvions à présent ne nous seraient peut-être pas offerts. Mais
mademoiselle qui ne se ressouvenait point du château de Blamont, où
elle n'avait été qu'une fois avec sa mère, dans son enfance, me dit
qu'il lui paraissait impossible que nous n'eussions là les mêmes
moyens qu'ici; qu'elle espérait fléchir Dolbourg; obtenir de lui de
renoncer à ses projets, et que favorisée par monsieur Déterville,
elle ne voulait s'écarter en rien des conseils qu'elle en avait reçu.
--Mademoiselle, lui dis-je, monsieur Déterville, qui s'est expliqué
devant moi, a dit ce me semble, que pour légitimer votre fuite il ne
fallait que trouver des torts à monsieur votre père. Ses propos,
. . . ses projets d'aujourd'hui, tout cela n'annonce-t-il pas des
horreurs . . . Julie, me dit cette inestimable maîtresse, tu ne sais
pas ce que c'est que d'accuser son père? Tu ne sens pas ce qu'il en
coûte à une ame comme la mienne, pour divulguer des torts de cette
espèce, dans celui de qui je tiens le jour; j'aimerais mieux mourir
que d'oser une telle chose; et dans tout ceci, d'ailleurs, il n'y a
encore rien de réel, rien que je puisse prouver, et rien qu'il ne
puisse combattre . . . Ô ma chère amie! espérons, ceci ira peut-être
mieux que tu ne crois, j'attends tout de Dolbourg . . . Quoi qu'il en
soit, ajouta-t-elle, en me saisissant la main, avec un air qui me fit
frémir, ne crains rien Julie, je ne trahirai jamais l'amant que
j'aime; je ne ferai jamais d'autre choix que celui de ma mère; et
s'il faut une victime à ces monstres, voilà la main, dit-elle, en
tendant la sienne, voilà la main qui en ouvrira le flanc . . .
Ensuite elle se jetta sur le lit sans se deshabiller, et passa la
nuit dans les larmes.
Le lendemain matin on vint nous avertir pour le départ, nous sortîmes
promptement et fûmes nous tenir à la porte de la chambre de monsieur,
sans y entrer. Il parut; nous descendîmes avec lui et nous reprîmes
dans la voiture les mêmes places que nous avions la veille. Monsieur
ne dit pas un mot, nous imitâmes son silence et nous arrivâmes vers
midi au château de Blamont, dont les abords ténébreux et isolés
surprirent et effrayèrent mademoiselle, qui, comme je viens de le
dire, ne se ressouvenait plus de sa position. La voiture pénétra
jusques dans la cour intérieure, et là, nous trouvâmes monsieur
Dolbourg, qui offrit son bras à mademoiselle pour descendre de la
voiture; elle accepta cette politesse et lui fit une révérence pleine
de douceur. La voiture se retira, nous entrâmes dans la salle d'en
bas; tout est triste dans cet affreux château, tout y noircit
l'imagination, tout y inspire la terreur; et cette horrible maison a
plutôt l'air d'une forteresse que d'une habitation de campagne; on
n'y voit que des voûtes, des grilles, des portes épaisses. Dès que
nous fûmes entrées, monsieur me dit de faire porter les équipages de
sa fille dans l'appartement qu'on m'indiquerait; mais mademoiselle
m'arrêtant, demanda instamment à ces deux messieurs de permettre que
je ne la quittasse point. Oh! parbleu, dit brusquement monsieur de
Blamont, elle ne mangera ni ne couchera pourtant point avec vous; il
me semble qu'une fille est en sûreté quand elle est entre son père et
l'époux qui doit lui appartenir. --Vous n'avez rien à craindre
mademoiselle, dit monsieur Dolbourg, daignez me croire et laissez
sortir votre Julie. Aline n'osa résister; je fus faire ce qui m'était
ordonné et revins aussi-tôt dans le sallon; mademoiselle était assise
entre ces deux messieurs, et je sus, qu'à cela près de quelques
propos déplacés, parce qu'il était impossible à de tels gens de n'en
pas tenir, il n'avait été pourtant question, dans cette première
entrevue, que de choses indifférentes; dès qu'Aline me vit revenir,
elle demanda la permission de se retirer, elle lui fut accordée,
monsieur lui donna la main lui-même pour la conduire dans sa chambre;
quand elle y entra, voyant qu'il n'y avait qu'un lit, elle demanda
instamment qu'on en tendit un autre pour moi. --C'est impossible, lui
répondit le président, mais elle est à portée de vous et voilà des
sonnettes dont vous pouvez vous servir au besoin; cela dit, il se
retira, et nous nous arrangeâmes dans cette chambre; en furetant dans
les différens coins, nous aperçûmes dans l'embrâsure d'une fenêtre la
ligne suivante, écrite avec un crayon: _C'est ici que la malheureuse
Sophie_, . . . la phrase n'était pas finie . . . --Oh ciel! dit Aline
effrayée, . . . ce sera ici qu'il aura conduit cette pauvre fille. Je
ne le savais pas, on me l'avait dite au couvent . . . Et qu'en a-t-il
fait? Pourquoi l'a-t-il emmenée dans ce château? . . . Pourquoi n'a-
t-elle pu écrire que cette ligne? . . . Ô Julie! tout me fait frémir
. . . Nous en étions là, quand on vint avertir mademoiselle que le
dîner était servi, bien sûre qu'on la forcerait d'y paraître elle
n'osa faire des excuses, elle se remit comme elle pût de son trouble
et descendit. Elle vit alors que la société était composée des deux
amis, d'une vieille dame, d'une jeune personne de quinze à seize ans,
assez jolie, et d'un jeune abbé; la conversation fût générale tant
que les laquais servirent; mais renvoyés au désert, elle prit un ton
bien différent. --Aline, dit le président, cette jeune personne que
vous voyez est la fille de madame, elle est ma maîtresse, je vous la
recommande et j'espère que vous vivrez bien avec elle . . . Ce vieux
coquin de Dolbourg a été mon rival quelque temps, mais aujourd'hui
que le sacrement l'enchaîne, il m'a bien promis que ce ne serait que
dans les bras de l'hymen qu'il allumerait les feux de l'amour; ce bel
enfant et sa mère seront les témoins de votre mariage, et c'est
monsieur l'abbé qui le célébrera, circonstance à laquelle a pensé
s'opposer Dolbourg; car l'abbé est galant et votre vieux mari est
jaloux comme un italien. Mademoiselle, les yeux constamment baissés,
ne répondit jamais un mot. On sortit de table, et dès qu'on en fut
hors, elle salua respectueusement son père et se retira. Elle
prétexta de la fatigue pour se dispenser du souper, et après avoir
encore visité l'une et l'autre tous les coins de la chambre pour
s'assurer qu'on ne pouvait y pénétrer par surprise, elle s'y enferma
avec moi et passa la nuit à-peu-près comme la précédente, mais plus
agitée encore à cause de cette ligne imparfaite de la main de
_Sophie_, et dont elle ne pouvait expliquer le sens. Telle fut
l'histoire du 28.
Le lendemain, dès neuf heures, le président frappa, nous lui
ouvrîmes, il m'ordonna de me retirer, et ayant dit à sa fille de
l'écouter avec attention, il lui demanda si elle était décidée à lui
obéir et à épouser le lendemain son ami Dolbourg? Mademoiselle lui
dit qu'elle ne pouvait revenir de la surprise où elle était de se
voir faire une telle proposition avant même que sa mère ne fût
enterrée; monsieur se voyant maître de _sa victime_, répondit avec
des termes durs qu'il se moquait de ces considérations, qu'il voulait
être obéi, qu'il venait lui demander sa parole de l'être, ou qu'il
allait la faire jetter dans un cachot, dont elle ne sortirait de sa
vie. Mademoiselle ne s'allarma point, son courage fût extrême; elle
dit qu'elle comptait trop sur les bontés de son père pour craindre
d'être ainsi traitée; mais que, puisqu'on exigeait un aussi cruel
sacrifice, elle demandait instamment de pouvoir entretenir Dolbourg
tête à tête. Cette faveur ne lui fut pas refusée. Le président sortit
et monsieur Dolbourg entra peu après . . . Il n'y eut rien qu'Aline
ne fit, rien qu'elle ne mit en usage pour le dégoûter de cet hymen,
l'amour et le désespoir prêtaient une énergie à ses discours, à
laquelle il semblait impossible de résister . . . Dolbourg fût
inébranlable; enfin cette intéressante fille se jetta aux pieds de
son tyran avec des flots de larmes, pour le conjurer de renoncer à
ses projets; . . . tout fût inutile, . . . il lui dit froidement de
se relever, . . . que ce qui était décidé se ferait, . . . qu'il ne
voulait d'elle que sa _personne_, . . . nullement son cœur, qu'une
fois sa femme, il saurait ou vaincre ses répugnances, ou s'en moquer
si elles redoublaient; . . . qu'à l'égard de la haîne qu'elle lui
faisait envisager, c'était la chose du monde qui l'effrayait le
moins, qu'il la ferait vivre dans une telle solitude et dans une
subordination si entière, qu'il n'aurait pas à redouter les effets de
cette antipathie. Il dit que cela lui rappelait l'histoire de sa
dernière épouse, qu'il avait été de même obligé de la prendre
d'_assaut_, comme il voyait bien qu'il allait faire ici; et que
malgré toute la hauteur du caractère de cette femme, malgré les
invincibles dégoûts qu'elle avait de même éprouvé pour lui, il avait
su la réduire en peu de mois au sort le plus soumis; qu'il se
souvenait au mieux des moyens, et que tous violens qu'ils pussent
être, il saurait les remettre en usage . . . Alors mademoiselle
confuse de s'être abaissé jusqu'à la prière avec un tel monstre, lui
a dit fièrement, eh bien! monsieur, tout est dit, mon père peut venir
chercher ma parole, je serai votre femme demain.
Monsieur de Blamont revenu, elle lui a renouvellé devant Dolbourg les
mêmes promesses avec un visage ferme et tranquille; elle lui a
demandé pour unique grace qu'on ne l'obligea point de descendre, et
qu'on la laissa vingt-quatre heures seule, pour se préparer à une
action qui lui coutait autant. Le président balança, il dit que ce
n'était pas à l'esclave à dicter des loix à ses maîtres; aussi,
reprit-elle promptement, vous voyez bien que je ne demande que des
graces. --Oui, oui, dit _Dolbourg_, en entraînant _le Président_,
laissons-la bouder vingt-quatre heures, puisque cela l'amuse; il n'y
a-t-il pas d'ailleurs des choses auxquelles il faut nécessairement
que puisse vaquer une fille qui va cesser de l'être, continua-t-il
avec un ton de persiflage aussi impertinent que ridicule . . . Oui,
oui, mon enfant, ajouta-t-il, en voulant la prendre sous le menton,
(_oui, oui, faites bien tout cela, et que je n'aye qu'à me louer du
logis quand le papa m'en donnera les clefs_.) Alors monsieur, voulant
soutenir ce ton de grossière plaisanterie, dit que dans la règle, _on
devait balayer les chambres avant d'admettre un nouvel hôte, qu'il
fallait au moins leur donner de l'air, et que ce soin le regardait
seul_. Assurément, dit Dolbourg, je ne suis point jaloux, tu le sais,
fais ce que tu voudras, mon ami, _tu n'avaleras jamais si bien
l'huître que je n'en retrouve encore l'écaille, et c'est tout ce
qu'il faut à un époux examinateur, et qui malheureusement n'est que
cela_. Encouragé par ces plats et odieux propos, le président
s'avança avec impudence vers sa fille, et la saisissant durement par
le bras, _sauvage créature_, lui dit-il, il n'y a plus de défense
ici, il n'y a plus de mère dans le sein de laquelle tu puisses te
jetter; mais à ces cruels mots mademoiselle tomba à la renverse dans
un fauteuil, et ses larmes . . . ses sanglots allaient la suffoquer
infailliblement, si Dolbourg, beaucoup plus effrayé que son ami, ne
m'eut appellé fort vîte; cachée dans un coin, en dehors, d'où rien ne
m'échappait, j'accourus, mademoiselle était sans connaissance, je la
délaçai promptement; . . . mais les scélérats, . . . je frémis en
traçant ces indignités, . . . ils osèrent porter des yeux impurs sur
ce sein d'albâtre, agité des soupirs de la douleur, . . . . . .
inondé des pleurs du désespoir, . . . . . . ils osèrent, . . . . . .
Oh monsieur! n'en exigez pas davantage, leurs exécrations furent au
comble, . . . on me tenait pendant ce temps-là. Mademoiselle en
reprenant ses sens s'apperçut de tout, ah ma chère Julie! s'écria-t-
elle, qu'est-ce donc que les monstres ont fait? . . . hélas!
répondis-je, en fondant en larmes, c'est à ce prix qu'ils vous
accordent vingt-quatre heures . . . Bon reprit-elle avec une fermeté
qui m'étonna, je n'ai pas besoin d'un plus long délai, et,
s'approchant de la fenêtre, elle en considère l'élévation, elle la
mesure des yeux, elle avait plus de quatre-vingts pieds de hauteur,
et au bas était un fossé de trois toises de large, et entièrement
plein d'eau; . . . et bien Julie, me dit-elle, après un peu de
réflexion, . . . tu le vois, voilà nos projets impossibles. --Plus
que vous ne pensez, répondis-je avec douleur, nous sommes observées
de partout, c'est ce qui met le comble à l'horreur de notre sort;
. . . regardez, lui dis-je, en lui montrant l'autre côté du fossé,
appercevez deux hommes qui ne quittent jamais notre fenêtre de vue,
et si je fais le moindre pas dans la maison, je suis partout suivie
par deux autres. Notre position est affreuse. --Je le sens, me
répondit Aline, aussi ne me reste-t-il qu'un parti à prendre . . . ne
la comprenant pas, j'osai lui dire que dans la terrible circonstance
où elle se trouvait, le seul était de fléchir; . . . mais sans en
entendre davantage, elle me repoussa avec humeur, je te croyais mon
amie, me dit-elle, mais je vois bien que tu ne l'es plus, es-tu déjà
vendue à mes tyrans? sont-ce eux qui t'engagent à me parler ainsi?
suis-je donc déjà seule sur la terre? suis-je abandonnée? . . . suis-
je livrée de toutes parts à mes ennemis? --Oh ciel! m'écriai-je, en
me jettant à ses pieds, ma chère maîtresse peut-elle concevoir un tel
soupçon? moi, vous trahir, . . . moi, vous abandonner! Ah comptez sur
moi jusqu'à _la mort_ . . . À ce mot, elle frissonna, elle se leva
brusquement, et me dit, . . . je saurai bientôt si ce que tu
m'assures est vrai, et tu verras si le dernier moyen que je me
réserve ne me débarrassera pas sûrement de mes persécuteurs! --Quoi
vous espérez de vous sauver? --Oui, dit-elle, en souriant d'un air
que je me suis rappelé depuis, et qui ne me frappa point assez pour
lors; oui, Julie, je me sauverai, . . . je retournerai dans la maison
de ma mère, . . . il ne sera pas vrai, comme ils l'ont dit, que son
sein ne me servira plus d'asyle, . . . il m'en servira, Julie, . . .
il m'en servira encore, . . . et ayant fait deux tours dans la
chambre avec une grande vitesse, elle me demanda un verre d'eau . . .
Voilà, dit-elle en le prenant, le dernier repas que je veux faire à
Blamont. --Mademoiselle, lui dis-je, croyant la voir un peu remise,
et lui supposant des moyens de fuir qu'elle allait me communiquer, ce
repas ne vous donnera pas de grandes forces, si vous avez envie
d'aller loin. --Assurément, me dit-elle d'un air ouvert et libre,
assurément, ma bonne amie, j'irai fort loin . . . Peut-on trop fuir
un tel séjour! . . . Elle me demanda son écritoire, je le lui donnai,
. . . elle me dit de la laisser tranquille jusqu'à ce qu'elle sonna.
--J'obéis, elle écrivit jusqu'à sept heures, . . . alors, elle me fit
entrer, et après m'avoir fait asseoir, regarde les souscriptions de
ces lettres, me dit-elle, . . . je les lis; sur l'une était écrite à
_mon meilleur ami_; je gage, lui dis-je, que celle-la est pour
monsieur Déterville, --Assurément, . . . je lus l'autre, il y avait,
_à celui que j'idolatrerai même au delà du tombeau_ . . . oh! pour
celle-là, lui dis-je, je mettrai le nom quand vous voudrez, et elle
sourit . . . Sur la troisième était: _aux mânes de ma mère_, veux-tu
porter celle-la, me dit-elle? --Oh! Mademoiselle! --eh bien! je la
porterai, mon enfant, . . . je la remettrai moi-même; . . . et elle
se leva avec une agitation prodigieuse. Oh! pourquoi tous ces
mouvemens, . . . pourquoi toutes ces paroles m'ont-elles échappées?
. . . peu après, elle me dit que depuis que nous étions hors de
Vertfeuille, nous n'avions pas encore imaginé de prier un instant
pour sa mère, cela est vrai, lui dis-je, --réparons cela Julie; elle
se mit à genoux, m'ordonna de m'y mettre et de réciter dans mon
livre, l'office des morts, lentement et de manière à ce qu'elle pût
me suivre et m'entendre, elle remplit ce devoir avec une ferveur,
. . . une componction qui m'édifia jusqu'aux larmes; ensuite elle
voulut que nous récitassions ensemble le vingt-quatrième psaume
_Dominus illuminatio mea_, dont le sens est, que _quelque soit le
nombre des ennemis qui nous accablent, on ne doit rien craindre,
quand on a Dieu pour protecteur et la vie éternelle pour espoir_,
mais quand elle en fut au seizième verset, _mon père et ma mère m'ont
abandonnée, le Seigneur seul s'est chargé de moi_; ses yeux se
remplirent de larmes, . . . et elle se livra à la plus profonde
douleur, peu après elle se releva; je suis plus tranquille à-présent,
me dit-elle, on ne conçoit pas quelle satisfaction éprouve une ame
sensible à prier pour ce qui l'intéresse; cette pauvre mère, . . .
cette tendre mère, . . . comme elle m'aimait, quels soins elle a pris
de mon enfance! . . . comme dans un âge plus avancé, le bonheur de ma
vie l'occupait uniquement, comme elle me pressait encore dans ses
bras quelqu'heures avant d'expirer! je n'ai plus rien, tout est perdu
pour moi sur la terre, tout est perdu, Julie, je n'ai plus rien,
. . . et ses pleurs recommencèrent à couler.
Cependant, il était près d'onze heures, elle me demanda si je voulais
veiller avec elle, . . . c'est ce que je désirais, . . . j'acceptai.
--Bon, me dit-elle, mais nous ne passerons pas la nuit entière
pourtant, un peu avant qu'ils ne viennent me chercher; je serai bien
aise de prendre quelqu'heures de repos . . . Je veux être belle pour
la cérémonie; . . . _je veux l'être autant que la nature pourra me le
permettre_, . . . ah! me dit-elle, après un instant de réflexion
. . . Ils soupent, . . . ils sont dans la joie et dans les plaisirs,
. . . ils ne m'entendront pas, donne-moi ma guitarre, elle la prit,
l'accorda, et parodia sur-le-champ les couplets qui suivent, sur ceux
de la romance de Nina.
Air: _Romance de Nina_.
Mère adorée . . . en un moment
La mort t'enlève à ma tendresse!
Toi qui survis, oh mon amant!
Reviens consoler ta maîtresse.
Ah! qu'il revienne, (_bis_) hélas! hélas!
Mais le bien-aimé ne vient pas.
Comme la rose au doux printemps
S'entr'ouve au souffle du zéphire,
Mon ame à ces tendres accens
S'ouvrirait de même au délire,
En vain, j'écoute; hélas! hélas!
Le bien-aimé ne parle pas.
Vous qui viendrez verser des pleurs,
Sur ce cercueil où je repose;
En gémissant sur mes douleurs,
Dites à l'amant qui les cause,
Qu'il fut sans cesse, hélas! hélas!
Le bien-aimé jusqu'au trépas.
Et aussi-tôt qu'elle eut fini, . . . va dit-elle, en brisant avec
fureur sa guitarre contre le mur, va loin de moi, inutile instrument,
après avoir chanté celui que j'aime pour la dernière fois, tu ne dois
plus servir à rien.
Je n'osais lui parler, je la voyais dans un trouble, . . . dans une
agitation . . . Tantôt elle se levait et marchait à grands pas;
tantôt elle se rasseiyait, et s'abymant dans sa douleur, on
n'entendait plus d'elle que des gémissemens et des cris.
Onze heures sonnèrent . . . elle les compta, je n'ai plus que cette
quantité d'heures à moi, me dit-elle . . . Ils doivent venir à dix,
et rassemblant ses lettres, elle les mit sous une enveloppe à votre
adresse . . . Déterville ne t'a-t-il pas recommandé, me demanda-t-
elle, de lui envoyer un journal exact de tout ce qui se passait ici?
--Oui, mademoiselle. --Eh bien! il faut le faire, et quand tu
l'enverras, n'oublie pas d'y joindre ce paquet; elle me le remit, me
faisant jurer de vous l'envoyer exactement. Ces soins remplis, elle
se calma; nous causâmes deux ou trois heures avec tranquillité, elle
paraissait inquiète du sort de Sophie, elle ne concevait ni comment
elle était venue dans ce château, ni pourquoi son nom se trouvait
dans cette chambre, comme elle ne savait pas la fuite d'Augustine, ni
les soupçons affreux que cette aventure nous avait inspirés; d'après
vos ordres je continuai de lui tout cacher. Nous parlâmes d'objets
indifférens, mais elle entremêlait toujours dans ses propos, des
choses sinistres, et qui m'effrayaient beaucoup. Quelquefois elle me
demandait combien de temps il fallait à un corps pour se conserver
entier après le dernier soupir . . . Si je croyais qu'une personne
qui s'ouvrirait les veines serait bien long-temps à expirer;
d'autrefois, si j'imaginais que dans le cas où elle mourut à Blamont,
son père lui refuserait la grace d'être placée auprès de sa mère? si
je croyais que Valcour serait bien fâché d'apprendre sa mort? et
mille autres propos semblables, mais auxquels je ne fis jamais toute
l'attention que j'aurais dû faire . . . Enfin trois heures sonnèrent,
elle tressaillit; . . . comme le temps passe, dit-elle; lorsqu'on est
près d'un grand évènement, il semble que les instans coulent avec
plus de rapidité. Quand cette même heure sonnera ce soir, il y aura
bien des choses de faites, . . . puis se tournant vers moi . . . elle
me regarda quelques temps sans rien dire, ensuite elle compta les
années qu'il y avait que nous étions ensemble; elle daigna remarquer
avec attendrissement que j'y étais depuis qu'elle avait atteint l'âge
de la raison . . . Tu étais presqu'aussi enfant que moi, me dit-elle,
je m'en souviens. --Honnête créature, continua-t-elle en
m'embrassant, je n'ai jamais pu rien faire pour toi, . . . je me
serais satisfaite si j'avais épousé Valcour . . . je te recommande à
Déterville . . . et ce propos fut un des plus forts qu'elle m'ait
tenu; un de ceux où son projet semblait le mieux se découvrir sans
qu'elle y pensa . . . Funeste permission du Ciel . . . je n'y pris
pas encore assez garde, j'étais remplie de l'idée qu'elle voulait
s'échapper, et que ce n'était qu'au cas où son projet ne put avoir
lieu, qu'elle attenterait à ses jours, et je me résolvais bien alors,
à ne la point perdre de vue. Elle récapitula tout ce qu'elle avait
fait depuis que nous étions ensemble, ses espérances, ses craintes,
ses inquiétudes, ses désirs, ses chagrins, ses momens de douceur
. . . Elle n'oublia rien . . . Oh! dit-elle après avoir fini . . .
que c'est une chose courte que la vie, . . . il semble que tout cela
ne soit qu'un songe. --Quatre heures sonnent . . . sors doucement, me
dit-elle alors, va voir s'il serait possible de fuir; examine le
chemin jusqu'aux portes du château, s'il est libre, viens me
chercher, et nous échapperons. --Mais ne vaudrait-il pas mieux,
mademoiselle, que vous vinssiez avec moi? --Non, si nous sommes
surveillées, on irait dire que je veux me sauver, et ils
accoureraient aussi-tôt exercer sur moi quelque nouvelle violence
. . . Je sortis; . . . à peine fus-je au détour du corridor, toujours
très-éclairé, que deux gens de la maison se présentèrent brusquement
à moi, et me demandèrent où j'allais, ce que je voulais, et pourquoi
j'étais encore levée, je prétextai un besoin de prendre l'air, ils me
dirent en me repoussant que ce n'était pas là l'heure, et que j'eusse
à rentrer promptement, ou qu'ils allaient éveiller monsieur. Je
revins rendre à mademoiselle le triste compte de ma mission . . .
Allons, me dit-elle, ma bonne amie, il faut s'y résoudre . . . que la
volonté de Dieu soit faite; . . . va prendre quelqu'heures de repos,
je ne serai pas fâchée moi-même de dormir un peu . . . Puis avec la
plus grande tranquillité, et c'est ce qui me trompa, --ils doivent
venir à dix heures, tu entreras chez moi à neuf, il me faut bien une
heure pour m'habiller; . . . je résistai pourtant à cette attention
de sa part, je lui dis que je n'avois nullement besoin de repos, et
que j'aimais mieux rester à lui rendre des soins . . . Non, non, dit-
elle, en m'attirant vers la porte, cela m'empêcherait de dormir, nous
sommes en train de parler, nous n'en finirions pas . . . Va, ma bonne
amie . . . va, et ne manque pas sur-tout d'entrer une heure avant
eux, tu sens bien que je ne veux pas qu'ils me trouvent au lit.
J'allais me rendre à ses instances, quand elle s'apperçut que
j'oubliais le paquet de lettres sur la table, elle revint le prendre
avec inquiétude, et le cacha dans mon sein . . . Je sortais . . .
elle m'arrêta, . . . elle jetta ses bras autour de mon cou, et me
serra sur elle avec des flots de larmes, s'appercevant bientôt que ce
nouvel accès de douleur m'affectait avec trop de violence, elle se
contint, continua de me ramener doucement vers la porte, en me
recommandant de ne rien oublier de ce qu'elle m'avait dit.
Je me retirai, . . . mais avec un trouble dont je n'étais pas
maîtresse; . . . je passai dans ma chambre, où vous croyez-bien que
je ne dormis pas, . . . je vins plusieurs fois écouter doucement à sa
porte, résolue d'entrer au moindre bruit que j'entendrais. Jamais
aucun ne frappa mon oreille, et quand neuf heures sonnèrent, je me
précipitai dans son appartement avec une inquiétude inexprimable.
Ô monsieur! quel spectacle! . . . il m'est impossible de vous le
peindre; . . . cette chère maîtresse, . . . cet ange du ciel que je
pleurerai toute ma vie; . . . elle était à terre . . . elle était
noyée dans son sang; . . . elle avait devant elle les tresses des
cheveux de madame, au milieu desquelles elle avait placé le portrait
en miniature qu'elle possédait de cette mère respectable. Il est à
croire qu'elle s'était poignardée devant ces chers objets de son
cœur, et qu'à mesure que la perte de sang lui avait ôté ses forces,
elle était tombée sur ses genoux à la renverse; telle était la
position où je la trouvai. L'arme qu'elle avait employée était une
branche de longs ciseaux, dont elle se servait à sa toilette; elle
avait séparé cette branche de l'autre, et se l'était enfoncée à trois
reprises au-dessous du sein gauche; le sang avait abondamment coulé
des trois blessures, et il
[Illustration: _Oh Monsieur quel spectacle!_]
ruisselait à grands flots dans la chambre; l'envie de la secourir,
s'il en était temps, fut plus forte en moi que l'épouvante; je volai
à elle, mais elle était déjà froide, déjà les ombres de la mort
obscurcissaient les traits de son beau teint, déjà ses yeux étaient
fermés à la lumière; déjà le monde avait perdu son plus bel ornement.
Je la pris dans mes bras, en l'arrosant de larmes; je l'étendis sur
son lit, et jettant les yeux sur la table, j'y trouvai l'écrit
suivant que je transcrivis promptement dans mes tablettes avant de
faire monter personne . . . Le voici mot à mot:
«Je demande humblement pardon à mon père, et de l'action que je
commets chez lui, et de l'humeur que je lui ai donnée par ma
résistance à ses ordres; il fallait que les motifs qui fondaient
cette résistance fussent bien violens, puisque je préfère la mort à
ce qui m'était destiné; j'implore pour dernière grace, d'être placée
auprès de ma mère, comme elle l'a désiré, et qu'on enferme avec moi,
dans le cercueil, ce portrait et ces cheveux, où mes lèvres
s'impriment en arrachant ma vie.»