_Déterville à Valcour._ [1]
Vertfeuille, ce 6 mai.
Ils ne sont plus ces jours heureux où ma main occupée à te
transmettre des faits intéressans, passait les jours entiers à
dissiper tes peines, en t'amusant des mêmes récits qui charmaient les
objets de ta tendresse; vois maintenant les traits de cette plume
funèbre, comme autant de serpens cruels qui vont déchirer ton cœur;
frémis en ouvrant ce paquet, je ne te dirai point, ranime ton
courage; . . . je ne t'engagerai point à te consoler. Je te
connaîtrais mal ou t'estimerais peu, si tels étaient les accents de
la voix qui te parle, . . . non, . . . _lis, et meurs_ . . . Je ne te
retiens plus à une existence trop cruelle pour toi, après les pertes
que tu viens de faire . . . Renonce à la vie, Valcour, elle ne peut
plus t'offrir que des épines, unis ton ame à celles de tes amies
. . . encore une fois, lis, te dis-je, et descends au tombeau.
À peine eus-je appris l'état de madame de Blamont, que je courus à
Vertfeuille, on venait de m'envoyer un homme à cheval pour me prier
de ne pas perdre un instant; le même courrier m'apportait une lettre
pour le comte de Beaulé, qu'on invitait à se joindre à moi; . . . il
venait de partir la veille pour des inspections pressées sur les
côtes; je mis sa lettre à la poste, incluse dans une de moi, et
j'arrivai seul le vingt-quatre; je trouvai, comme tu t'imagines
aisément, tout le monde dans une extrême désolation, l'accident de
notre respectable amie devenait très-grave, le renouvellement du
vingt-deux avait eu des simptômes aussi singuliers qu'effrayans, et
le médecin me dit tout bas, que si le mieux ne se décidait pas le
lendemain, il ne répondait pas trois jours de la malade. Je me gardai
bien d'annoncer une telle nouvelle à ton Aline, son cœur ne la lui
présageait que trop, comme sa mère m'attendait, disait-on, avec
impatience, je m'approchai sur-le-champ d'elle pour lui demander ses
ordres, et lui témoigner la part que je prenais à son état. Elle me
tendit la main dès qu'elle m'apperçut, et la pressant, oh! mon ami!
je crains bien que nous n'allions nous séparer, me dit-elle, . . .
mais quand elle vit que je la rassurais, --eh bien! reprit-elle,
quoiqu'il en soit, j'ai voulu vous voir et vous recommander mes
dernières volontés. --Cette précaution est encore inutile, pourquoi
se noircir l'imagination quand il existe autant d'espoir? --Cela ne
fait pas mourir, mon ami . . . cela ne fait pas mourir, et cela
tranquillise: en disant ces mots, elle me remit un papier et me pria
de le lire.
Comme cet écrit contenait beaucoup d'articles qui, quelque intérêt
que tu puisses prendre à cette digne femme, sont pourtant de peu de
conséquence pour toi, je ne te parlerai que des plus importans.
Mariée, séparée de biens, et pouvant disposer de ce qu'elle avait,
elle laissait tout à sa fille Aline, sous la clause exacte de
t'épouser, et elle demandait pour unique et dernière grace à son
mari, de ne pas contraindre la volonté de sa fille sur une affaire où
tenait absolument le bonheur ou le malheur de la vie. Dans le cas où
Aline serait contrainte à un autre mariage, elle ne la privait pas de
son bien, mais elle voulait qu'elle en disposa seule, et que ce bien
n'entrât point dans la communauté . . . Elle fondait un hôpital de
six lits à Vertfeuille, uniquement destiné pour les habitans du lieu,
et l'on trouverait chez son notaire l'argent utile à cet
établissement . . . Elle demandait un enterrement des plus simples
dans la paroisse de sa campagne, mais elle désirait que tous les
pauvres de l'étendue de ses domaines fussent nourris neuf jours, soir
et matin et servis par ses gens dans la grande salle du château . . .
Elle voulait qu'une petite boète qu'elle me remettait, contenant son
portrait, dans un entourage de quinze mille francs de pierreries, te
fut envoyée sans délai le lendemain de sa mort . . . Elle voulait que
ses superbes cheveux, fussent coupés et remis à sa fille . . . Elle
laissait un bijou de douze mille francs à _Léonore_, et à _Sainville_
une autre belle boîte où se trouvait encore son portrait. Cet écrit
finissait par de sages avis à son Aline; par des conseils remplis de
mœurs et de piété; ensuite elle conjurait cette tendre fille de ne
jamais choisir d'autre sépulture que celle où sa mère allait être
déposée . . . Elle me nommait exécuteur testamentaire de ses legs et
de ses volontés, et m'enjoignait au nom de l'amitié qui nous avait
toujours unis, l'exactitude la plus entière à la tenue de tous les
articles contenus dans l'écrit qu'elle me remettait.
Dès qu'elle vit que j'avais lu, elle me demanda avec empressement, si
je lui jurais de remplir ce à quoi elle m'engageait . . . Je le lui
promis en lui serrant les mains, elle me sourit, me dit que je lui
prouvais bien que j'étais son ami, et que depuis cette assurance elle
se trouvait beaucoup plus tranquille, elle dormît effectivement près
de trois heures la nuit du 24 au 25; mais en se réveillant vers les
deux heures du matin, elle appela Aline qui n'avait jamais voulu
quitter le chevet de son lit, elle la pressa sur son sein, et lui dit
qu'elle se sentait plus mal. Cette tendre fille fondit en larmes;
alors madame de Blamont se contraignit, pour ne pas trop affecter
celle qui partageait si cruellement ses douleurs, elle la conjura
d'aller prendre quelqu'instans de repos, lui assurant que je la
remplacerais; mais Aline ne voulut jamais céder à personne le charme
qu'elle trouvait à soigner sa mère, elle dit qu'elle ne s'en
rapportait à qui que ce fut; . . . que les hommes ne s'entendaient
pas à ces sortes de choses, et ni prières, ni instances, ni ordres ne
purent lui faire quitter sa place.
Comme elle était intéressante, mon ami, dans l'emploi de ces devoirs
sacrés, . . . pâle, . . . les yeux battus, . . . échevelée, sous un
mauvais petit déshabiller de toile, . . . un grand tablier de femme
de chambre autour d'elle, . . . il semblait que la piété filiale
voulut disputer aux graces, le soin touchant de l'embellir.
Mais les douleurs augmentant, il ne fut plus possible à madame de
Blamont de pouvoir feindre . . . Le médecin qui ne quittait plus,
s'approchant de moi après l'avoir observée, --voilà ce que j'ai
craint, me dit-il, . . . elle est perdue, --oh! ciel! répondis-je
avec effroi: . . . perdue, . . . à cet âge, . . . avec autant de
ressources, . . . tant de sagesse et tant de santé. --Elle est
perdue. --Et quel est donc le genre de sa maladie; quelle est la
cause de cet accident imprévu? --Une cause où échoueront tous les
secrets de l'art, _elle est empoisonnée_ . . . --_empoisonnée_, juste
ciel! --elle l'est; prononcez, que faut-il que je fasse? --L'écrire à
son mari et le cacher soigneusement à elle, à sa fille et à toute la
maison, c'est ce que je vois de plus sage à faire . . . le médecin
certifia, signa son opinion, et la lettre partit secrètement par un
homme en poste.
Cependant les douleurs d'entrailles varièrent plusieurs fois dans la
journée . . . À l'une des plus violentes crises, Aline nous arracha
des larmes à tous . . . Elle vint se jetter aux genoux du médecin
. . . _Oh! monsieur!_ lui dit-elle dans un accès de douleur affreux,
_oh! Monsieur! sauvez ma mère, tout ce que je possède est à vous, je
vous en fais un don public_, mais quand elle vit que le médecin se
reculait un mouchoir sur les yeux, et sans lui répondre, elle
retourna se précipiter aux pieds du lit de sa mère, . . . invoqua
l'Éternel avec une componction, avec une ferveur si ardente, que la
violence de l'élan anéantit ses forces et la fit tomber dans mes bras
sans connaissance . . . Nous la portâmes sur un lit, . . . quand elle
eut repris ses sens, je lui fis comprendre de mon mieux qu'elle
devait se calmer, que l'abandon où elle se livrait, dérangeait sa
santé et nuisait même à celle de sa mère: croyant voir que ce
raisonnement la tranquillisait un peu, je voulus essayer de la
préparer au terrible revers qui la menaçait; mais m'interrompant avec
violence à la première phrase, . . . juste ciel! . . . s'écria-t-
elle, . . . elle est morte? et s'échappant de mes bras, . . .
s'élançant comme un trait, du lit où j'essayais de la contenir,
jusqu'aux pieds de celui de sa mère, elle y vint tomber à genoux, les
mains jointes, . . . madame de Blamont un peu mieux, la releva, la
gronda doucement d'une si grande agitation, et lui dit en la baisant
sur les yeux, . . . tu ne veux donc plus que nous puissions causer
tranquillement ensemble? --Oh! ma chère et tendre mère! répondit
Aline en pleurs . . . Ne savez-vous donc pas combien je vous aime?
ignorez-vous à quel point votre sort est irrévocablement lié au mien.
--Si tu m'aimes prouve-le-moi en te calmant, . . . --Eh bien! eh
bien, je suis tranquille, maman, je suis tranquille . . . Alors
madame de Blamont voulant distraire et ses maux et ceux de sa fille,
se fit apporter ses diamans sur son lit, et elle joua avec pendant
deux heures, tantôt se les essayant, tantôt en parant Aline, mais
plus livrée au sombre involontaire de ses idées, qu'au projet de les
adoucir un moment, voyez me dit-elle, Déterville, . . . comme mon
Aline eut été bien le jour de ses nôces, . . . voilà comme je
l'aurais embellie, . . . et cette déchirante idée arracha bientôt des
torrens de larmes à toutes deux.
Cependant, dans toute cette maison autrefois si tranquille et si
délicieuse, on ne respirait plus que la douleur: on ne voyait plus
que de la tristesse et de l'inquiétude, . . . on n'appercevait de
toutes parts que des gens venir, s'informer, repartir; . . . la
désolation était générale.
Au travers de la foule qui circulait dans les appartemens, on vit
tout-à-coup entrer une jeune fille, les bras levés, le visage inondé
de pleurs, . . . c'était cette petite _Colette_ chez laquelle se
firent vos adieux . . . On veut la repousser, . . . elle résiste;
. . . laissez-moi, laissez-moi, dit-elle, je veux aller voir la
protectrice des pauvres, je veux aller voir ma bonne mère . . . Elle
se jette à genoux aux pieds du lit, elle supplie sa chère maîtresse
de lui donner sa bénédiction, baise la terre et se retire en larmes,
. . . _Eh bien!_ nous dit cette femme adorable, dès que cette enfant
fut sorti, _n'y a-t-il pas quelque satisfaction à faire le bien, et
croyez-vous que l'hommage du pauvre ne vaille pas toutes les caresses
de la fortune?_
Comme elle se sentit absorbée le 25 au soir, nous nous retirâmes
avant minuit; mais quelques prières que je fis à Aline, elle ne
voulut jamais quitter sa mère, elle me pria de me charger de tout le
soin du dehors, et de lui laisser ceux de l'intérieur, elle était
aidée de deux femmes de Vertfeuille, qui se reléyaient tour-à-tour;
toutes se disputaient cet honneur, il n'y en avait pas une, même des
plus à l'aise, ni dans le bourg, ni dans les environs, qui ne
sollicitât comme une faveur la grace de veiller cette femme
angélique.
Oh! mon ami! voilà donc les effets de la bienfaisance, voilà donc les
fruits délicieux de la piété et de la sagesse; il semble que
l'Éternel, envieux d'en récompenser l'homme, veuille lui faire déjà
goûter sur la terre l'image des plaisirs célestes, dont ces vertus
seront couronnées. Le 26, dès la pointe du jour, . . . jour affreux
mon ami, . . . jour où la volonté de Dieu, permit que l'innocence
succombât sous le crime, pour éprouver les hommes ou pour les
abaisser . . . On nous annonce dès le matin qu'_Augustine_ venait de
s'évader, . . . qu'elle n'avait rien dit à personne, et qu'on ne
pouvait concevoir ce qu'elle était devenue. De ce moment le voile
tomba, . . . le doute même ne me devint plus permis . . . Je
recommandai le plus grand secret, et m'interdis toutes recherches.
--J'avais l'honneur d'Aline à ménager; devais-je entreprendre ce qui
ne sauvait pas la vie de sa mère, et ce qui traînait son indigne père
à l'échafaud? . . . je montai, . . . la nuit avait été terrible; des
spasmes, . . . des convulsions, . . . tous les symptômes d'une fin
aussi cruelle que prochaine, engagèrent le médecin à me dire qu'il
était de mon devoir d'avertir madame de Blamont . . . Je m'approche
du lit de la malade; . . . j'avais choisi l'instant où Aline était
allée chercher quelques papiers par ordre de sa mère, et j'avais
chargé le médecin de l'arrêter au retour, afin de me donner le temps
d'agir . . . Madame de Blamont sourit en me voyant, . . . sublime
tranquillité d'une ame honnête et paisible . . . Ô doux repos d'une
conscience pure! . . . Je suis bien mal, n'est-ce pas mon ami, me
dit-elle; . . . je ne verrai jamais ma fille heureuse? Hélas! je ne
désirais la vie que pour accomplir son bonheur, . . . je n'en jouirai
jamais, . . . le ciel ne le veut point . . . J'osai croire en ce
moment que rien ne devenait plus expressif que mon silence, . . . je
baissai les yeux et je me tus.
Vous ne me répondez pas, _Déterville_? . . . et je pris une de ses
mains que je pressai contre mes lèvres. Vous ne me répondez pas,
répliqua-t-elle une seconde fois . . . Ici la nature l'emporta sur le
courage; elle eut une crise violente, et me tendant les deux bras,
. . . je suis prête, mon ami, . . . je suis prête; . . . mais cette
chère Aline, . . . je l'abandonnerai donc, . . . je la laisserai donc
sans soutien au milieu des dangers qui l'environnent! . . . Je
n'aurais pas cru que le ciel l'eût permis . . . N'importe, ce n'est
pas à moi à scruter ses ordres, je ne dois que m'y conformer . . .
Alors elle me pria de lui faire venir son curé, et de me charger
entièrement d'Aline pour deux heures, sans lui permettre d'entrer.
Cette commission n'était pas aisée . . . J'envoyai promptement
avertir le prêtre, et assurant Aline que sa mère était mieux, je la
conjurai de faire un tour de jardin avec moi, ayant quelque chose
absolument essentiel à lui dire; . . . mais je savais bien qu'on ne
menait point cette tête-là comme on voulait: elle me répondit
fermement qu'elle n'irait pas avant que d'avoir vu sa mère, qu'il y
avait plus d'une heure qu'elle l'avait quittée, et qu'après un si
long intervalle, elle ne voulait s'en rapporter qu'à ses yeux pour
savoir comment elle était; et elle monta lui porter les papiers que
celle-ci avait demandé; elle redescendit peu après; je vis bien que
madame de Blamont ne lui avait rien dit, et s'était borné, sans
doute, à lui recommander de me venir parler. Je l'entraînai d'abord
par des propos vagues, beaucoup au-delà des parterres, et ayant enfin
gagné un bosquet, je la suppliai de m'écouter. --Eh bien! me dit-
elle, sans s'asseoir, avec une prodigieuse agitation, . . . qu'avez-
vous donc à me dire? . . . je vois bien que voilà du mystère . . .
faut-il que je la perde? . . . Peut-être que non, lui dis-je, mais si
ce malheur vous arrivait? --elle ne serait pas la seule victime, et
j'aurais bientôt partagé son sort. --Oh ciel! est-ce là ce que je
devais attendre de tant de piété et de vertu? Songez-vous à ce que
vous vous devez à vous-même, à ce que vous devez à l'homme qui vous
adore! --Valcour? . . . il est perdu pour moi . . . Comment pouvez-
vous croire que je sois jamais à lui? mais ne m'en parlez pas, je
vous prie, le sentiment de ce que je dois à Dieu même, ne
l'emporterait pas aujourd'hui sur ce qui n'appartient qu'à ma mère;
je ne veux penser qu'à elle, je ne veux m'occuper que d'elle; il
n'est pas une seule idée qui puisse combattre la sienne dans mon
cœur! . . . Est-ce là tout ce que vous avez à me dire, ajouta-t-elle,
en voulant fuir, comme si elle eût compté tous les momens qui la
séparaient de l'objet de son idolâtrie . . . Mais la retenant par une
main, et voyant qu'avec une telle ame, il valait mieux frapper les
grands coups tout de suite, que d'employer des ménagemens qui ne
servaient qu'à la déchirer en détail. Aline! m'écriai-je . . . ô ma
chère, Aline! . . . cette mère que nous adorons vous et moi, . . . ce
tendre objet de nos inquiétudes mutuelles, . . . il faut absolument
nous en séparer . . . Le trait l'ayant frappé sur la partie la plus
sensible de l'ame, et l'ayant, pour ainsi dire, pétrifiée, elle me
fixa; . . . tout-à-coup ses yeux s'égarent, la stupidité s'imprime
sur ses traits; sa respiration devient vive et pressée, et la tête se
dérange totalement . . . Je me repentis d'avoir été si vite; je
reconnus qu'elle n'était nullement préparée, et que malgré ses
propos, elle s'était toujours fait illusion . . . Je l'approche,
. . . elle me repousse avec un geste furieux; et s'égarant de plus en
plus, . . . elle me dit en balbutiant, d'aller chercher sa mère;
. . . que le déjeûner était servi sous le bosquet où nous étions
. . . Hélas! c'était malheureusement celui qui nous servait jadis à
cet usage . . . Je sais bien qu'elle ne viendra pas, continua-t-elle:
. . . puis montrant la terre, . . . elle veut aller là, . . . là,
. . . là, . . . mais elle n'ira pas sans moi . . . Déterville, allez
donc la chercher, vous voyez bien que nous l'attendons . . . Alors
inondé moi-même de mes larmes, je la pressai sur mon sein: ô tendre
fille! m'écriai-je, rappellez votre raison et vos sens; reconnaissez
le plus sincère de vos amis, et écoutez-le . . . mais se débarrassant
brusquement de mes bras, elle me dit, toujours égarée, que puisque je
ne veux pas aller chercher sa mère, elle va donc y voler elle-même
. . . Non, lui dis-je, en la retenant, . . . elle remplit des devoirs
pieux que vous ne devez point troubler. Ce mot, refrappant une
seconde fois son ame, parce que, tout cruel qu'il est, il n'anéantit
pourtant pas tout-à-fait l'espoir . . . Ce mot, dis-je, la remet dans
son assiette ordinaire: . . . la raison revient, mais la secousse
ayant trop ébranlé les nerfs, elle tombe dans une violente attaque de
convulsions: elle se renverse à terre, . . . elle s'y roule, . . .
tous ses membres frémissent, peut-être eût-elle succombée en ce fatal
instant, si un déluge de larmes ne l'eût soulagée . . . Bien content
de la voir pleurer, je lui tends les bras, . . . elle s'y jette . . .
Ô mon ami! me dit-elle, il faut donc qu'elle me soit ravie? il faut
donc que je perde la consolation de mes jours! . . . l'amie la plus
chère de mon cœur, . . . l'arbitre de ma destinée, . . . celle que
j'adorais, . . . celle dont la tendresse faisait mon bonheur, . . .
celle que je pouvais conserver encore cinquante ans, et vous voulez
que je lui survive! . . . Ah! que deviendrai-je sur la terre quand je
ne pourrai plus l'y voir? Non, non, ne veuillez pas un tel sacrifice,
. . . ne l'exigez pas, mon ami, je ne pourrais pas vous le promettre
. . . La voyant plus affligée, sans doute, mais cependant un peu plus
raisonnable, je mis en avant les motifs de consolation que pouvaient
dicter la sagesse . . . Tout fut vain, . . . plus je cherchais à la
résigner, mieux elle m'échappait, ce qui semblait devoir la tempérer,
la révoltait presqu'aussi-tôt, et je n'arrivais à son ame abattue,
qu'en y agravant le désespoir. Cependant elle s'impatientait; elle
brûlait de revoler près de sa mère: . . . je fus obligé de l'y
ramener, et de laisser ma besogne imparfaite. Celle de madame de
Blamont était finie, . . . nous entrâmes . . . Aline s'élança dans
les bras de l'objet de son cœur: elle lui demanda pourquoi on les
avait séparées si long-temps, --des soins. --Ces soins ne sont pas
encore nécessaires, reprit Aline, avec humeur, vous n'êtes pas encore
au point de les devoir prendre; . . . alors madame de Blamont
embrassant sa fille avec tendresse, lui dit en versant des larmes
amères; Aline, Aline, _il faut nous séparer_: et toutes deux pressées
dans les bras l'une de l'autre, y restèrent ainsi plusieurs minutes
sans mouvement; mais quand Aline s'en arracha, elle retomba sur le
lit de sa mère dans une nouvelle attaque de spasme qui nous fit
craindre pour elle-même. Cependant à force de soins, cette tendre
fille ne voulant pas perdre les derniers momens qui lui restaient, se
calma, et le médecin permit à madame de Blamont de prendre un peu de
crême de ris qu'elle paraissait désirer. Aline plus tranquille, parce
qu'elle se flattait toujours quand elle ne se désolait point,
partagea ces derniers alimens, colée sur le sein même de sa mère.
Quel tableau, mon ami! je n'en ai jamais vu de plus intéressant, et
mes pleurs coulent avec trop d'abondance pour pouvoir essayer de le
peindre.
À trois heures il prit une faiblesse affreuse à notre chère malade;
on ne lui rendit un instant la lumière, que par le secours des plus
violents cordiaux . . . Dès qu'elle eut r'ouvert les yeux, elle
demanda à être enfermée une demi-heure avec sa fille et moi; le
médecin voyant qu'elle pouvait parler, la fortifia par quelques
nouvelles gouttes d'essence, et nous laissa. Elle nous fit placer
tous deux auprès de son lit, mais Aline ne voulut l'écouter qu'à
genoux . . . Elle appuya dans cette posture, ses mains dans celles de
sa mère, et courbant sa tête sur le lit, elle l'entendit avec le plus
saint respect.
«Mes amis, nous dit cette femme divine, me voilà prête à me séparer
de vous pour jamais. À trente-six ans je devais compter sur une plus
longue vie; mais avec les malheurs dont j'étais accablée, elle n'en
fût pas devenue plus utile au bien de mon ame: le moment où je touche
est cruel; on ne s'accoutume pas assez à l'envisager dans le monde,
et quelqu'ait été notre conduite, quand il arrive, il nous effraye.
Pleinement convaincue de l'existence d'un Dieu juste, j'ose voler
sans crainte entre ses bras; je lui demande sincèrement pardon de ce
qui peut l'avoir offensé; j'aurais voulu lui porter un cœur plus pur,
. . . au moins le lui offrirai-je sans crime; ce serait pourtant vous
tromper que de vous dire que je n'ai pas commis bien des fautes;
. . . que d'impatiences sous le joug dont il lui plaisait de
m'accabler! je fus sacrifiée bien jeune, et vous savez ce que j'ai
souffert; je m'en suis plaint, je ne l'aurais pas dû; il m'eût fallu
regarder ce qui m'arrivait, comme des volontés du ciel; . . . chaque
dépit était une révolte dont je devrais m'accuser comme d'un crime;
. . . peut-être aussi suis-je coupable de trop d'amour-propre, mais
cette chère Aline en est cause . . . Je me suis trouvée long-temps
fière d'avoir pu lui donner le jour; et comme toute ma tendresse
était en elle, j'y plaçais aussi mon orgueil. L'extrême amour que
j'ai eu pour cette fille, m'a sans doute distrait de celui que je ne
devais qu'à Dieu: Son bonheur était mon unique occupation; je
regardais la possibilité de le faire, comme la consolation de tous
mes maux . . . Je n'ai pas réussi, il fallait encore que cette croix-
là me fût offerte; il fallait que la coupe des douleurs fût avalée
jusqu'à la lie! Je la laisse jeune et sans secours, . . . en proie à
des malheurs qui me font frémir pour elle, . . . et je n'y serai plus
pour les écarter de ses pas: . . . elle n'aura plus ma main pour
essuyer les larmes qu'ils arracheront de son cœur . . . , Ô ma fille,
tout espoir est perdu maintenant, le dernier conseil que j'ai à te
donner, est d'obéir à ton père, et de te livrer aveuglément à celui
qu'il te donne . . . Et comme elle vit ici qu'Aline faisait un geste
d'horreur, . . . Eh bien! reprit-elle, puisque tu crains les crimes
qu'une telle union assemblerait inévitablement sur ta tête: il te
reste le parti du cloître, jette-toi dans les bras de l'époux sans
tache, les plaisirs célestes qu'il te promet, valent bien mieux que
les joies trompeuses d'un monde, où tu ne trouveras que des traverses
. . . Dans ce cas, Déterville, il faudrait faire reconnaître
_Léonore_ à mon mari, et tous mes biens lui passeraient. _Léonore_
étayée d'un époux qu'elle aime, n'aurait rien à redouter d'un père
vicieux et cruel, et toutes les raisons qui ont pu légitimer un
arrangement . . . qui ne laissait pas que de me faire éprouver bien
des remords: toutes ces raisons, disparaissant, dis-je, si mon Aline
se donnait à Dieu, il deviendrait nécessaire alors de rendre à sa
sœur l'existence qui lui est due, et de la faire renoncer aux biens
qu'elle réclame aujourd'hui, dont le mien et celui de son père la
dédommageraient amplement; je vous laisse ce soin, Déterville, en
raison du parti qu'Aline prendra, et vous ferez, d'après ce parti,
les changemens nécessaires à l'acte que je vous ai remis, je vous y
autorise pleinement: . . . puis se soulevant avec peine, . . .
l'instant approche, mes amis, a-t-elle continué, . . . dans peu je
vais paraître aux pieds de l'Éternel; . . . dans peu je l'invoquerai
pour mon Aline . . . Lève-toi, ma fille, . . . lève-toi; . . . n'est-
ce pas beaucoup que j'aie la douceur d'expirer dans ton sein . . .
Cette joie ne pouvait-elle pas m'être ravie? Laisse-moi te bénir et
t'embrasser . . . Déterville, je vous la recommande. Adieu.»
Alors elle a jeté ses bras autour de son Aline; elle l'a fortement
serrée sur son sein: . . . une légère convulsion l'a saisie, . . . et
l'ame la plus pure qui fût émanée des mains de l'Être suprême, a
revolé vers son auteur.
Je ne te peins point mon état, Valcour, tu te le représentes; . . . à
peine avais-je la force de lever les yeux; mais tant d'importantes
occupations exigeant mon courage, mon premier soin, comme tu le
crois, a été de voler à Aline: elle était courbée sur sa mère: hélas!
il était difficile de savoir laquelle des deux vivait encore; il n'y
avait plus dans cette chère fille, ni poulx, ni respiration, ni
chaleur; et quand avec beaucoup de peine j'ai pu l'arracher des bras
qui l'enlaçaient, elle est tombée sur le lit sans connaissance; on
est accouru, les soins se sont divisés, mais il n'en était plus
besoin pour l'infortunée mère, . . . elle était déjà dans le séjour
que l'Eternel doit à la vertu: . . . elle l'embellissait déjà.
On a porté Aline dans sa chambre, livrée aux soins de sa chère Julie
et du médecin, . . . au bout d'une heure elle est revenue, et me
trouvant au chevet de son lit, elle m'a demandé sa mère, . . . elle
m'a dit avec égarement, que c'était moi qui la lui ravissais, . . .
que c'était moi qui l'empêchait de la voir, et qu'elle appellait au
tribunal de Dieu de toutes les injustices que je commettais envers
elle. Je l'ai pressée dans mes bras, elle s'en est arrachée, et s'y
rejettant bientôt avec transport, elle m'a demandé mille pardons des
reproches qu'elle m'adressait: elle m'a dit qu'elle n'était plus
maîtresse de sa tête; qu'elle savait bien l'affreuse perte qu'elle
avait faite, mais que si je l'aimais, je lui procurerais la douceur
d'embrasser encore une fois sa tendre mère; en disant cela elle nous
est échappée, et malgré les efforts de Julie, elle s'élançait
infailliblement vers le cadavre qui venait d'être exposé dans un lit
de parade, si heureusement Julie, au risque d'être renversée, ne lui
eût opposé un rempart de nos corps, ne l'eût saisie et reportée
promptement sur son lit.
Alors ses larmes ont coulé avec abondance; elle a poussé des cris de
douleur qui eussent déchiré l'ame du mortel le plus insensible; . . .
mais comme une voiture arrivait en poste dans la cour; il me fallut
la quitter, en la recommandant à Julie, et aller vaquer à d'autres
soins.
Cette voiture était celle du président, il n'avait avec lui qu'un
valet; il s'est arrêté dans la première salle, et aux accents
lugubres qui l'ont frappé, . . . aux gémissemens, . . . aux pleurs
universels, il a pu voir que son abominable forfait était consommé;
. . . que l'ange n'était plus dans le temple et que l'éternel l'avait
rappellé vers lui . . . Je l'ai abordé, . . . il m'a embrassé avec le
plus grand flegme; . . . il m'a remercié de mes soins, en me faisant
entendre avec adresse, que ma présence était maintenant inutile au
château; je n'ai pas fait semblant de le comprendre, ayant dans mon
porte-feuille ce qui autorisait cette présence, je l'ai laissé dire
ce qu'il a voulu . . . Il m'a prié de le mener où reposait sa femme;
je l'ai conduit dans la chambre de parade, et comme on travaillait à
arranger le corps, il étoit nud, sous un voile, dont on s'était
pressé de le couvrir quand on l'avait entendu entrer; il a fait signe
qu'on se retira; quand il s'est vu seul avec moi, . . . il s'est
approché du lit, et levant le voile, le monstre a dit comme Néron, en
voulant souiller Agrippine, en vérité, _elle est encore belle_! Peut-
être en eût-il dit davantage s'il ne m'eut vu frémir d'horreur; . . .
il s'est approché, . . . il a regardé le visage avec attention; . . .
mais je ne vois nulle apparence de poison, a-t-il dit . . . Que
prétends-donc votre médecin? . . . C'est un fou ou un homme
dangéreux, qui mériterait que je le fisse punir; c'est faire tort à
tous les honnêtes-gens au milieu desquels elle est morte; . . . et
vous-même, vous n'auriez pas dû le souffrir. --Moi? Non-seulement je
l'ai souffert, mais j'ai ordonné qu'on vous l'écrivit. --Je ne
reconnais pas là votre prudence. --Je n'en ai peut-être jamais eu
autant de ma vie. --(_Et me contraignant_) --À qui fallait-il se
plaindre, ai-je dit, à qui fallait-il parler d'un fait certain, si ce
n'est à celui qui doit le venger? --_Certain_? Non; et dès qu'il ne
l'était pas, il vallait cent fois mieux ne rien dire; voilà ce que
j'aurais appellé de la prudence. --Une fille sauvée. -– Qui?
--Augustine. --Bon, c'est une catin; je sais ce que c'est, séduite
par un de mes gens, n'aimant point sa maîtresse; . . . malade ou non,
elle décampait tout de même . . . Ils sont fort loin tous deux; vous
croyez-bien que j'ai renvoyé le valet! Sont-ce là vos preuves? --On
pourrait en acquérir d'autres. --Allons, allons, laissons cela; ces
horreurs-là ne doivent jamais se supposer dans une maison, les croire
est compromettre tout ce qui l'habite; où est Aline? --Content de
changer de propos, et d'après les invariables résolutions que j'avais
prises, ne voulant pas aller plus loin, je lui ai peint l'état de
cette chère fille; je lui ai dit que je croyais prudent de la laisser
quelques jours tranquille. --Quelques jours, m'a-t-il dit en
ricannant, je compte pourtant l'emmener demain; Dolbourg l'attend à
Blamont, et nous concluons tout de suite. --Eh quoi! monsieur, sur le
tombeau de sa mère? --Bon! petitesses que cela; une femme qui vient
de mourir n'empêche pas qu'on en mette une autre dans le cas de
donner la vie; . . . au contraire, c'est une sorte de réparation
qu'on doit à la nature, et chaque instant qu'on retarde à la lui
faire, est une lézion envers ses loix. Une mère est sacrée, . . . si
vous voulez, . . . quand elle vit; elle n'est plus rien quand elle
est morte . . . . . . Tenez, je quitte Paris, il y arriva hier au
soir quelque chose de tout-à-fait semblable, dans un genre un peu
différent néanmoins, mais qui vous fera voir également que quand il
s'agit d'objets sérieux, on ne s'arrête pas à des balivernes de
sentimens, qui ne sont faites que pour _le peuple_. M. de Mézane, qui
a une affaire au parlement d'Aix, . . . et que ce parlement, l'un des
plus sages, l'un des plus intègres et des mieux composé du royaume
[2], n'a voulu arranger avec la famille de la femme, qu'aux clauses
d'une longue détention; M. de Mézanes, dis-je, qui se cachait depuis
plusieurs années, entraîné par _l'imbécile délicatesse_ de venir
rendre à Paris des soins à une mère expirante, y est accourru malgré
les dangers; il était à peine dans l'appartement de la défunte, que
la famille de son épouse lui a fait mettre la main sur le collet; il
s'est récrié contre ce procédé, . . . on lui a ri au nez, et on l'a
jeté dans un cachot de la Bastille, où il a eu _très-plaisamment_ à
pleurer à-la-fois la perte de sa liberté, la mort de sa mère et la
barbare stupidité de ses parens; il me semble que quand le
gouvernement nous donne l'exemple de ces choses-là, nous pouvons le
suivre . . . Oh monsieur! ce que vous me citez là me fait horreur,
ai-je dit, il fallait sans doute que l'homme dont vous parlez fût
coupable de crime de haute-trahison. --Pas un mot, des écrits contre
nous, . . . contre les rois; _des prédictions_, quelques autres
aventures de jeunesse, bien pardonnables à vingt-sept ans; de ces
choses que nous faisons nous-mêmes tous les jours, mais que nous ne
voulons pas que les autres fassent. --En ce cas, monsieur, trouvez
bon que je vous le dise, il y a une atrocité révoltante à se
permettre un tel crime pour punir un délit ordinaire; car alors la
vertu n'a rien gagné, et il y a un forfait exécrable de plus dans la
masse des torts de l'état [3], et l'indigne détournant la
conversation, --mais sur quoi donc, reprit-il, fondez-vous la
légitimité de cette douleur ressentie pour la perte de ceux que nous
chérissons? De quel bien peut être un sentiment qui n'apporte aucune
variation à l'état de celui qui n'est plus, et qui trouble ou dérange
la santé de celui qui reste? --Ces choses-là ne se raisonnent point,
monsieur, elles se sentent; malheur à qui ne les éprouve pas. --Non,
monsieur, tout doit être soumis à l'analyse, ce qui ne peut l'être
est faux; or dites-moi, je vous prie, si d'après mes systèmes de
matérialisme, . . . si d'après la parfaite certitude où je suis que
la mort termine tous nos maux et ne nous en laisse aucuns à redouter;
si d'après cela, dis-je, ma femme, qui n'était rien moins qu'heureuse
dans ce monde-ci, ne se trouve pas maintenant dans un repos
préférable à l'état perpétuel de douleur où elle végétait ici-bas;
. . . et si cela est, d'où vient la regretterais-je? Mes regrets
n'auraient-ils pas l'air de lui dire: _Je suis désolé de ce que vous
ne soyez plus dans une position malheureuse_, . . . _désespéré de ce
que vous soyez hors d'état de souffrir encore_; et ces regrets, . . .
je vous le demande, . . . les trouvez-vous bien délicats? . . .
Renonçant un instant à mes systêmes, si j'adopte les votres, si je
crois cette femme dans un monde meilleur, mon chagrin de ne la plus
voir dans celui où elle souffrait, ne devient-il pas tout-à-fait
insultant n'ayant plus que moi pour objet; vous m'avouerez que cet
égoïsme est révoltant . . . . . . Eh quoi! je suis fâché d'être privé
d'elle, et n'en suis affligé que par la perte que j'éprouve ne
l'ayant plus, sans réfléchir au gain qu'elle fait de ne plus m'avoir;
je ne pense qu'à moi en agissant ainsi, . . . nullement à elle, et
j'ai l'air de consentir tacitement à ce qu'elle perde le bien qu'elle
possède, pour venir me rendre celui que je perds. D'où je conclus
qu'il y a une injustice extrême à regretter la mort de ceux qui nous
ont été chers; car l'enfer étant impossible, ou ils ne sont rien, ce
qui n'est pas un état pis: ou ils sont mieux, ce qui est un état plus
doux; et dans l'un et l'autre cas, on a certainement tort de les
redésirer à la vie, où ils ne seraient que dans un état moindre. Ne
nous étonnons donc point d'après cela, que des nations entières ayent
pour usage de se réjouir à la mort de leurs proches, et de se désoler
à la naissance de leurs enfans; je ne connais point de coûtumes
meilleures que celle-là [4]. Il faut plaindre ceux qui naissent à la
douleur, il faut les imiter, et pleurer comme eux quand ils voyent le
jour; nous quittent-ils, c'est un bonheur sans doute, et nous ne
devons pas nous en affliger. --Mais supposons un moment que cette
douleur ne soit que pour nous, instinct délicieux d'une ame tendre,
n'est-il pas barbare de lui résister? --Le vrai philosophe se fait
aux privations, et ne doit être affecté d'aucunes. Je ne vous accorde
pas d'ailleurs que cette extrême sensibilité soit un bien, il me
serait peut-être bien aisé de vous prouver le contraire; ce qu'il y a
de certain, c'est que si cette émotion est un bonheur, au moins
n'est-il pas celui de tout le monde; car je vous réponds que je ne
l'ai jamais senti . . . Eh monsieur! c'est une chose si-tôt remplacée
que le vuide d'une femme, d'une maîtresse, d'un parent, d'un ami;
nous ne nous affectons si vivement de leur perte, que par l'idée où
nous sommes de ne pouvoir jamais retrouver dans un autre être, les
qualités qui nous échappent dans celui que la mort nous ravit; or
cette idée non-seulement est personnelle, mais elle est chimérique;
c'est l'habitude qui nous lie bien plus que ce rapport ou cette
convenance de qualités, et si nous y prenions bien garde, nous
verrions que cette peine éprouvée lors de la perte, n'est que la
sensation physique d'une habitude rompue; or l'homme le plus
malheureux sans doute, est celui qui, ne sachant pas l'art de
voltiger également sur tous les plaisirs, . . . de les effleurer tous
sans s'appesantir sur aucuns, s'est fait d'une sorte de goûts une si
forte habitude, qu'il ne peut plus y renoncer sans douleur. Usons de
tout et ne nous attachons à rien, jamais les pertes ne nous
affecteront; un nouvel ami en remplacera un ancien, une nouvelle
maîtresse celle que l'on vient de perdre, et le tourbillon des
plaisirs nous entraînant sans nous donner le temps de penser, nous
n'aurons jamais la douleur de plaindre ce que nous aurons appris à
remplacer aussi promptement. --Ce vuide est épouvantable, la seule
idée en glace d'effroi, c'est abrutir notre ame, c'est étouffer en
elle la plus douce de ses facultés. Oh monsieur! quelque plaisir que
vous puissiez m'offrir à présent en serait-il un seul qui valut pour
moi la sensation que j'éprouve à pleurer l'amie que je viens de
perdre. --Mais si vous chérissez votre douleur, elle devient une
volupté; et dans ce cas vous m'avouerez que la volupté qui console,
vaut beaucoup mieux que celle qui afflige. --L'une est celle d'une
ame de fer, l'autre celle d'un cœur délicat et sensible. --Et d'où
tenez-vous, monsieur, qu'il vaille mieux être organisé dans votre
sens que dans le mien, si nous avons également tous deux des
plaisirs? --Les miens sont ceux de la vertu, les votres mènent à tous
les crimes. --Il faudrait savoir maintenant lequel (conventions
sociales à part) donne plus de plaisir du vice ou de la vertu?
--Comment une telle chose peut-elle se mettre en discussion? --Je
vous le demande à mon tour; car si vous caractérisez le plaisir, la
sensation chatouilleuse reçue à l'ame, par une cause quelconque,
cette commotion beaucoup plus violente quand elle est donnée par le
vice, fera naître infailliblement plus de plaisir que celle qui
serait l'effet de la vertu; et dans ce cas, l'homme parfaitement
heureux pourrait bien être celui qui, renversant toutes vos idées
sociales, se ferait des vertus de vos vices et des vices de toutes
vos vertus. --Monsieur, dis-je en fureur, ne pouvant plus tenir à de
si cruels sophismes, vous feriez pendre avec raison le malheureux qui
penserait comme vous. --D'accord, reprit ce scélérat, mais le bonheur
d'être au-dessus des autres donne le droit de ne pas penser comme
eux; voilà le premier effet de la supériorité; le second est d'en
abuser, pour diriger ses actions d'après la singularité piquante de
ses systêmes philosophiques; c'est ce qui fait qu'un homme trahit
l'état, fait sa fortune et quitte le ministère en se disant ruiné
[5], qu'un autre détruit le commerce intérieur de la France, parce
que le projet absurde de ses maîtrises lui vaut deux millions [6];
que cent autres se cotisent pour attirer à eux la substance du peuple
et affamer ensuite ce même peuple en lui vendant dix fois au-dessus
de sa valeur cette nourriture qu'il vient de lui voler. Croyez-vous
donc que ces gens-là soient moins heureux pour n'avoir pas chéri
comme vous ce fantôme idéal de vertu? --Heureux? Ils ne peuvent
l'être, le vrai bonheur n'est que dans la vertu, et les remords des
coquins dont vous parlez, au défaut du glaive de Thémis, doivent nous
venger de tous leurs crimes. --Des remords, vous me faites rire; ah!
croyez que l'habitude du mal les énerve depuis long-temps dans de
telles ames; celui de ces gens-là qui en connait encore à la seconde
chûte, n'est qu'un sot que ses confrères devraient à l'instant
dépouiller, et qu'ils persiflent cruellement au moins, s'ils n'osent
le molester d'une différente manière; mais tenez, monsieur, je vois
que nous ne nous accorderons pas de la soirée, ordonnez, je vous
prie, qu'on nous serve; je n'ai point dîné pour venir plus vite, et
j'ai un appétit dévorant. Nous philosopherons au dessert si cela vous
convient . . .
Je donnai des ordres, il se mit à table et soupa avec une
tranquillité, qui me fit voir qu'il fallait que ce scélérat eût
acquis une furieuse habitude du crime, pour se trouver dans un tel
calme en venant de le commettre; je ne mangeai point comme tu crois,
je me contentai de lui tenir compagnie, me levant de temps à autres,
pour vaquer aux soins qu'exigeaient mon emploi; mais ne paraissant
point chez Aline, que ma présence irritait au lieu de calmer, et que
je ne voulais instruire que le lendemain matin de la suite cruelle de
ses malheurs. Le médecin n'était point encore parti, il prenait un
peu de repos. Le président voulut le voir; il lui demanda avec
effronterie de quoi sa femme était morte? --_De poison_, répondit
hardiment celui-ci. --Mais, docteur, pensez-vous? . . . --Il est une
façon sûre de vous convaincre, monsieur, nous ferons, quand vous
voudrez, l'ouverture du corps. --Non, en honneur, ces opérations-là
m'ont toujours révolté; elles ne sont pas sûres, et elles ont, ce me
semble, quelque chose de cruel, . . . ne disséquons point, enterrons.
--Un peu surpris de cette réponse, le médecin lui demanda s'il ne
jugeait pas à propos de former une plainte juridique. --Et contre
qui, dit le président? --Mais, monsieur, ces choses-là ne doivent pas
rester impunies; vous, messieurs, qui en punissez _jusqu'au soupçon
le plus impossible_ [7], devez savoir mieux que nous la nécessité de
sévir contre de telles horreurs. --Soit, dit le président, mais comme
je suis loin d'admettre votre soupçon, qu'en le formant il tombe
inévitablement sur tout ce qu'il y a eu d'honnêtes-gens autour de ma
femme depuis trois mois; et que, dénué de preuves, comme nous le
sommes, nous ne ferions jamais de cela que du bruit et pas le moindre
exemple. Je suis pleinement convaincu que le plus sage est de rester
dans le silence et de revenir comme moi, monsieur, à l'opinion qu'un
tel crime, sans fondemens, sans motifs, devient absolument
inadmissible. Sur-le-champ il changea de discours, évitant avec le
plus grand soin de reparler d'_Augustine_. Le souper fait, il fut se
coucher; . . . mais, ô comble d'horreur, pourquoi faut-il que j'aie
encore cette dernière turpitude à révéler; et pourquoi une lettre que
je ne consacrais qu'à la tristesse, doit-elle être souillée par des
récits infâmes!
Le président ne marche jamais sans un de ses serviteurs zélés pour
les plaisirs de leur maître, qui sacrifient pour leur en procurer,
devoirs, religion, honneur et toutes les vertus qui caractérisent
l'honnête homme. Dès que le patron est quelque part, cet insigne
agent jette aussi-tôt les yeux sur ce qui l'entoure, et démêle avec
une adresse et une promptitude singulière, l'objet qui peut convenir
aux sâles désirs de celui qui l'employe; le lieu, les circonstances,
la douleur générale . . . Cette impression de respect profondément
gravée dans tout ce qui se trouvait là, rien ne parut sacré à ces
deux monstres, l'un ordonna d'agir, l'autre travailla; et dans le
nombre des jeunes paysannes que la piété, la reconnaissance attirait
aux pieds de leur respectable dame, une, plus faible, ou moins
touchée, osa écouter les propositions qui lui furent faites; c'était
une jeune orpheline de quatorze ans, presque livrée à elle-même; le
zélé serviteur la fit voir à son maître, celui-ci approuva le choix;
dès le soir elle fut conduite dans la chambre de cet horrible époux,
et le traître osa consommer son forfait près des cendres encore
palpitantes de cette malheureuse femme, dont il venait de trancher si
odieusement les jours. Il la garda toute la nuit; je ne le sus
qu'après son départ; . . . en vérité, je ne l'aurais pas souffert, si
j'en avais été prévenu.
Dès qu'il fut retiré, je me mis en devoir de remplir les tristes
soins dont j'étais chargé; ce qui m'embarrassait le plus, était la
manière dont je m'y prendrais pour prévenir cette pauvre Aline des
nouveaux malheurs qui l'attendaient encore. L'ordre était précis, le
président me l'avait renouvellé en nous séparant; et lorsque sur cela
je lui avais montré les dernières intentions de sa femme, il les
avait traité de radotage, qu'on pouvait entendre par pitié dans
l'instant où elle les avait dictées, mais dont on ne pouvait que rire
après . . . À l'égard des biens, meubles ou immeubles, je n'ai rien à
réclamer ici, monsieur, m'avait-il dit, tout est à ma femme, elle a
pu faire les dispositions qui lui ont convenues; mais pour ma fille
elle est à moi, vous l'avertirez, je vous prie, qu'il faut qu'elle
parte demain sans faute. Je devais donc la préparer.
Pour ne pas troubler sa nuit, que je ne supposais pas déjà fort
tranquille, je ne me rendis dans son appartement qu'à la pointe du
jour; elle ne s'était ni deshabillée, ni couchée, ses accès de
douleur avaient été cruels, et d'autant plus, sans doute, que son
désespoir étoit muet, ses larmes ne pouvant trouver de passage
retombaient en gouttes de sang sur son cœur; elle demandait sans
cesse à aller embrasser sa mère, et s'irritait violemment de la
résistance qu'on était obligé de lui opposer; elle revint un peu
quand elle me vit. Elle me demanda pourquoi je l'avais laissée seule
si long-tems? Je m'excusai sur les soins qu'exigeait la situation, et
après avoir donné tout ce qu'il m'était possible à l'affliction de
son ame, j'essayai de m'en rendre maître. Un mouvement d'amitié lui
échappa . . . je le saisis . . . je la pressai dans mes bras, et ses
larmes coulèrent . . . Ô mon amie! lui dis-je alors . . . appelez le
courage à votre secours . . . j'ai de nouveaux malheurs à vous
apprendre . . . Elle me fixa avec un air d'effroi, qui me fit
trembler . . . et toutes ses idées se portèrent sur toi. --Ô ciel!
s'écria-t-elle, Valcour est-il avec ma mère, un même coup les a-t-il
réuni? il est heureux dans un tel cas que la personne qu'on veut
amener doucement à l'instruction d'une nouvelle affreuse, aille au-
delà de la vérité; je pris une de ses mains, et lui souriant avec
amitié: --non, lui dis-je, Valcour se porte à merveille, et je suis
bien sûr qu'il n'est occupé que de vous; mais ce que j'ai à vous dire
est peut-être plus cruel encore que ce que vous avez craint . . .
Votre père est ici . . . il vous emmène dès aujourd'hui, et veut
qu'incessamment vous soyez la femme de Dolbourg . . . Je n'ai vu de
ma vie un mouvement aussi violent que celui que fit ici cette fille
à-la-fois courageuse et infortunée . . . Ô mon ami! me dit-elle en se
levant, il n'est donc plus rien dans le monde qui puisse maintenant
m'empêcher de me rejoindre à ma mère! . . . --Asseyez-vous Aline, lui
répondis-je, je croyais trouver en vous de la force, et vous ne me
montrez que du désespoir; rien ne peut rompre les résolutions de
votre père, mais il vous reste des moyens d'échapper aux nœuds qu'il
vous destine. --Et quels sont-ils? --Écoutez-moi, et sur-tout calmez-
vous. Elle s'assit et me prêta toute son attention. --Je ne vous
conseillerai point le parti du cloître, lui dis-je alors, en vain le
proposeriez-vous on s'y refuserait assurément; mais voici ce que mon
amitié vous dicte. Que votre soumission fléchisse d'abord votre père,
ne lui montrez qu'obéissance et respect pendant la route . . .
Arrivée au château, tâchez d'entretenir Dolbourg seul, témoignez-lui
vivement l'insurmontable aversion que vous éprouvez pour ce mariage;
peignez-lui la certitude des malheurs qui en résulteront pour tous
les deux, intéressez-le enfin; employez tout; la nature vous a donné
des graces, une éloquence douce et persuasive à laquelle il est
difficile de résister. Moins violent que votre père, je ne serais pas
étonné qu'il se rendît; si cela arrive, comme je m'en flatte,
engagez-le avec la même ardeur à rompre, peut-être le fera-t-il, mais
mettons toutes choses au pis, et supposons que vous ne trouviez aucun
moyen d'éviter le sort qu'on vous destine; votre fidèle Julie vous
reste, cela est décidé; échappez-vous avec elle, voilà cent louis que
je lui donne pour la dépense de ces soins; accourez chez madame de
Senneval [8], elle sera prévenue, elle ira vous attendre exprès dans
la terre voisine de Paris, que vous lui connaissez; là, vous me ferez
venir; Eugénie et moi, nous nous chargeons de vous; nous vous sortons
de France, nous vous remettons dans les bras de l'époux que vous
destinait votre mère, et nous vous y faisons jouir en paix de la
fortune qu'elle vous laisse . . . L'ombre la plus légère du bonheur
est si flatteuse pour un cœur au désespoir! Cette chère fille tomba
dans une douce rêverie, je lui demandai ce qu'elle avait. --Ô
Déterville! me dit-elle, vos procédés me rendent confuse, mais
permettez une réflexion, mon ami, s'il est vrai que vous ayez envie
de m'arracher aux maux qui me menacent comme vos touchantes bontés
m'en répondent, pourquoi l'effet de vos soins ne commencerait-il pas
dès ici, pourquoi ne m'évitez-vous pas cet affreux voyage avec mon
père? --Cela se peut-il, répondis-je avec douceur, votre père est
ici, de ce moment vous êtes en sa puissance . . . Si vous
disparaissez, c'est moi qui vous enlève, et vous perdez, sans vous
sauver par cette démarche, le seul ami qui vous puisse servir; si
vous partez de Blamont, . . . aucun soupçon ne peut tomber sur moi,
votre fuite est votre seul ouvrage et les soins que nous vous rendons
ensuite ne sont plus le fruit d'une séduction, c'est une protection
accordée, c'est un service que nous vous rendons, votre père en ce
cas a des torts réels, dont il est tout simple que vous ne vouliez
pas être la victime, tandis que jusqu'à-présent ses torts envers vous
ne sont pas assez fondés pour le fuir, il n'y a ici que des mauvais
procédés, il y aura des horreurs à Blamont. Vous échapper d'ici est
en un mot un parti violent; un plus simple peut réussir, et il est
des lois de la prudence de n'employer jamais les moyens excessifs,
que quand les autres n'offrent plus d'espoir. --Elle retomba dans ses
réflexions, . . . puis au bout d'un temps; Déterville, me dit-elle,
je me sens plus forte que je ne l'aurais cru, vos bontés me
pénètrent, et j'en profiterai, . . . oui, mon ami, j'en profiterai,
continua-t-elle, en se relevant, ou cela me sera impossible; . . .
puis avec violence, mais possible, ou non, je ne serai jamais la
femme de _Dolbourg_; et me prenant par les deux mains: --maintenant,
dites-moi, mon ami, si vous croyez qu'il y ait au monde une créature
plus malheureuse que moi? assurément, lui dis-je, il y en a, il s'en
faut bien que votre sort soit désespéré, peut-être même êtes-vous
moins à plaindre aujourd'hui que je ne vous le croyais hier. --Mon
ami, me dit-elle, en se tournant vers la fenêtre, il fait jour,
vraisemblablement, nous allons bientôt nous séparer, et se jetant
dans mes bras, . . . oh mon cher Déterville! ce nouveau coup de
foudre sera bien terrible pour moi; mais avant qu'il ne m'écrase, ne
me refusez pas la faveur que je vais vous demander. --Qu'exigez-vous,
Aline? ne connoissez-vous pas tous vos droits sur mon cœur? --Je veux
aller embrasser encore une fois ma mère, . . . ou vous ne m'avez
jamais aimée, ou vous m'accorderez cette consolation, je vous crains,
lui dis-je, votre tête est trop vive, votre cœur trop ardent, . . .
ce spectacle est douloureux, vous ne pourrez jamais le soutenir;
. . . mais se contenant avec un courage qu'il n'est pas possible de
peindre, . . . non, répondit-elle, vous vous trompez, c'est un saint
devoir que je ne partirais pas sans remplir, mais ne redoutez rien,
la religion et la piété combattront la douleur, mon ame abattue par
trop de chocs, retrouvera dans la multitude des secousses, la force
que chacune d'elle lui aurait enlevée . . . Marchons, . . . guidez
mes pas tremblans, et n'ayez nulle crainte, puis sans me donner le
temps de répondre, elle prit mon bras et nous nous avançâmes vers le
lieu funèbre.
Madame de Blamont était sur un lit de damas bleue, où je l'avais fait
parer avec décence, voulant procurer le lendemain aux habitans de sa
terre la satisfaction de la voir qu'ils imploraient avec des torrens
de larmes; elle avait une robe de gros de tours blanc, ses cheveux
dans leur couleur naturelle, proprement peignés sous un grand bonnet,
sa tête reposait sur un oreiller garni de dentelles, et son attitude
était celle d'une femme qui dort; huit cierges brûlaient autour du
lit dont les rideaux étaient relevés avec des gros flots de rubans
blanc; deux prêtres modestement recueillis récitaient des prières à
basse voix.
Par la porte où nous entrions, le tableau s'offrait à nous en entier
. . . Ta malheureuse Aline ne l'a pas plutôt apperçu qu'elle recule
et tombe dans mes bras; . . . mais persuadée qu'elle n'a plus qu'un
moment à elle, la crainte de le perdre, l'extrême résignation dans
laquelle elle est, tout la soutient et nous avançons; les prêtres se
retirent un instant, Aline plus libre se jette aux pieds de sa mère,
et les baise tous deux avec respect, . . . elle se relève, vient sur
les côtés, prend chacune des mains tour-à-tour, et y imprime ses
lèvres avec la componction de la plus vive douleur, . . . elle
s'approche de la tête, considère un instant le calme pur qui règne
sur les traits de cette femme; . . . admire la beauté qui s'y peint
encore . . . Ici son ame se déchire elle élance ses bras autour du
col de cette mère adorée; l'arrose de ses larmes; l'accable de ses
baisers, et lui adresse des mots si tendres; . . . lui fait des
questions si touchantes, que la crainte de la voir succomber à cet
excès de sensibilité me fait approcher d'elle, et la supplier de ne
pas s'abandonner ainsi; mais comme elle me résistait, comme elle
n'écoutait, . . . comme elle n'entendait plus que sa douleur, le curé
survint et lui fit les mêmes instances, elle craignit alors d'avoir
manqué de respect; cette tendre fille sans cesse occupée de ses
devoirs, y sacrifiant toujours les passions les plus ardentes de son
ame, se retira en baissant les yeux, et se replaça à genoux au pied
du lit pour partager un instant les prières avec les deux honnêtes
ecclésiastiques qui s'étaient chargés de ce soin. Ce fut en ce moment
que je lui annonçai tout bas le legs des cheveux que lui faisait sa
mère; je lui dis que j'allais les couper pour les lui remettre tout
de suite. Cette nouvelle remplit son ame de consolation . . . Elle me
donne ses cheveux, dit-elle, . . . cette bonne mère, . . . cette
tendre mère, . . . elle a pensé à moi, . . . ah! donnez-les moi,
. . . donnez-les moi vite, . . . ils ne me quitteront de la vie . . .
Je m'approchai du lit pour procéder à cette opération, . . . mais
Aline se détourna, elle ne voulût pas me voir faire, elle était bien
aise d'avoir ses cheveux, mais elle était fâchée qu'on les coupât, il
semblait que cela devînt pour elle une preuve de plus de la mort de
sa mère, et peut-être jouissait-elle en cet instant de l'illusion de
la croire endormie. --C'était d'ailleurs déparer en quelque sorte ce
corps qu'elle idolâtrait, toutes ces idées sans doute troublèrent le
plaisir sombre qu'elle éprouvait à ce don, et quand je le lui
apportai, elle ne le reçut d'abord qu'en frémissant; . . . bientôt
pourtant elle les couvre de baisers, et se détournant pour ouvrir sa
poitrine, elle les place au-dessous du sein gauche, protestant sur
les pieds de sa mère qu'ils ne quitteraient jamais cette place.
Ma vertueuse amie, dis-je au bout d'une demie heure de cette cruelle
visite, il faut partir, cet instant va vous affliger encore, il
vaudrait presque mieux que nous ne fussions pas venus . . . Elle
frissonna, on eut dit que j'arrachais la partie la plus sensible de
son ame, mais toujours ferme et courageuse, après avoir renouvellée
une dernière fois ses baisers aux mains et au front, elle s'incline
respectueusement et sort en pleurs, la tête cachée dans mes bras
. . . Je l'embrassai dès que nous fûmes dehors, je suis bien plus
content de vous que je ne l'aurais cru, lui dis-je, ceci me remplit
d'espoir pour la suite . . . Oh ma chère amie! de la force, il en
faut, de la prudence, de la sagesse et soyez sûre que nous réussirons
. . .
Nous rentrâmes dans sa chambre; elle me demanda où serait enterrée sa
mère, avec une sorte d'émotion qui m'allarma; je lui fis part des
dernières dispositions de la défunte; et quand elle vit que madame de
Blamont désirait expressément que sa fille fût mise un jour dans le
même cercueil --ah! dit-elle, comme ceci me console encore, cela
sera, n'est-ce pas, Déterville? cela sera? personne ne peut s'y
opposer? --Non, certes, lui dis-je, . . . puis, comme sans réflexion,
--vous en chargez-vous, mon ami? --Fille adorable, répondis-je, la
nature ne dérangera pas ses loix pour que je sois chargé de ce soin:
réfléchissez que j'ai douze ans plus que vous; --oh! qu'importe, on
finit à tout âge. Dites-moi toujours que si vous me survivez, vous me
promettez de me faire mettre auprès de ma mère? --Je vous le jure,
mais aux conditions que nous allons nous occuper d'autre chose. --Oh!
de tout ce que vous voudrez, après cette promesse. --Eh bien! j'exige
que vous preniez quelque nourriture. --Oui, de _la crême de ris_,
comme hier, avec celle que j'ai perdue, n'est-ce pas, mon ami, . . .
comme hier? . . . Et avec un peu d'égarement; --mais elle ne sera
plus là, . . . ce ne sera plus elle, . . . il n'est plus possible que
je la revoie jamais! . . . et sans répondre. --Eh bien, voulez-vous
que j'aille vous chercher quelques légers alimens? --non, en vérité;
--et cependant à force d'instances, je l'obligeai à avaler un œuf
frais, dans lequel je battis quelques gouttes d'élixir. Nous
employâmes ensuite le peu de temps qui nous restait, à assurer nos
mesures; je convins avec elle, que dans tous les cas, Julie me ferait
un détail exact de ce qui se passerait au château de Blamont, dès
qu'Aline y serait; et Aline me promit de son côté de m'écrire le plus
souvent qu'elle pourrait, et d'observer avec exactitude tout ce qui
était convenu entre nous . . . L'heure pressant, elle s'habilla;
quand on lui présenta une robe noire, elle la baisa avec transport;
ah! mon ami! dit-elle, en me regardant, voilà la dernière couleur que
je porterai de ma vie . . . À peine était-elle prête, que le
président me fit dire qu'il m'attendait dans les salles d'en bas, et
qu'il me priait de lui amener sa fille: eh bien! lui dis-je,
--comment va le cœur? --mieux que je ne croyais, me répondit-elle, en
prenant mon bras; mais sur-tout, mon ami, ne me quittez point que je
ne sois en voiture; je le lui promis, et nous descendimes; . . . dès
qu'elle entendit la voix du président qui causait avec quelques
habitans de Vertfeuille, elle frémit. --Courage, lui dis-je, du
respect et du silence; elle entra, elle salua son père, sans
prononcer une parole; monsieur de Blamont s'approcha d'elle, il
l'exhorta froidement à se consoler: il lui dit que le deuil lui
siéyait à merveille; qu'il ne l'avait jamais vue si jolie; et elle
continua de se tenir debout, les yeux baissés, sans répondre une
parole.
À titre d'exécuteur-testamentaire, tout ceci va vous donner bien de
la peine, me dit le président; elle a bien fait de vous choisir,
assurément, cela ne pouvait être en meilleures mains . . . Ma fille
a-t-elle déjeûné? Oui, monsieur, dis-je, bien sûr d'obliger Aline par
cette réponse; avez-vous ordonné qu'on vous servît? --Oui, j'ai dit
qu'on mît deux perdrix; j'aime à la folie celles de Vertfeuille,
elles ont bien plus de goût que celles de Blamont: Aline, vous en
mangerez une? --non, mon père. --C'est que la journée est bien
longue; il y a vingt-cinq lieues de traverse, j'ai six relais, nous
n'arrêterons pas; nous aurons des biscuits dans la voiture, mais cela
ne nourrit point. --On servit; le président mangea ses deux perdrix,
but autant de bouteilles de vin de Bourgogne, et causa avec les
différentes personnes dont la salle était remplie, pendant que dans
une ambrazure, Aline et moi fumes nous entretenir encore un moment.
J'achevai de raffermir son cœur; elle me témoigna mille caresses,
. . . et comme en s'ouvrant à l'amitié, son ame était prête à se
fendre; je fis semblant de ne rien voir: elle me pria de t'écrire, et
ton nom n'eut pas plutôt volé sur ses lèvres que ses yeux
s'inondèrent: . . . Je rompis encore ces nouvelles effusions; je
craignais une crise affreuse; et quand l'instant du départ approcha,
je ne vis d'autre parti, pour éviter cette révolution, que de la
navrer par de la froideur . . . Je me déchirais moi-même en agissant
ainsi, mais il le fallait . . . J'abordai le président, . . . elle
m'entendit et se contint . . . On vint avertir que les chevaux
étaient mis . . . Je la vis tressaillir, mais je ne m'approchai plus
d'elle . . . Le président sortit . . . Julie ensuite, . . . elle
quitta le salon la dernière.
Dès qu'on la vit, le peuple forma deux haies, au milieu desquelles
elle fut obligée de passer.
Là, cet ange céleste reçut involontairement les hommages de tout ce
qui l'entourait. Les uns élevaient leurs mains vers le ciel, en lui
souhaitant mille prospérités . . . Ceux-ci pleuraient et se
détournaient d'elle, comme pour ne la pas voir s'arracher à eux,
d'autres enfin se jettaient à ses pieds, lui rendaient graces des
bienfaits qu'ils en avaient reçus, et imploraient sa bénédiction
. . . Elle traversa la foule, ne regardant que la terre, ne laissant
jamais voir sur son front que la douleur et l'humilité . . . Le
président monta, Julie suivit; . . . alors Aline tourna les yeux sur
moi, pour m'adresser un adieu cruel qui eut ouvert la source des
larmes que je m'efforçais d'étancher; . . . mais ne pouvant plus me
distinguer, par les précautions que j'avais prises, quoique je ne la
perdisse pas de vue . . . Elle s'élança comme un trait dans la
voiture: . . . tout s'éloigna avec la rapidité de l'éclair; . . . et
moi, confondu, . . . anéanti, . . . je crus que l'astre disparaissait
pour toujours des cieux, et que le monde allait être condamné à vivre
éternellement dans les ténèbres.
Je rentrai, suivi du peuple, dont les pleurs ne tarissaient point. Ne
voulant faire enterrer madame de Blamont qu'au bout de trente-six
heures révolues, d'après les instances réitérées de sa fille, je fis
ouvrir l'appartement où elle était exposée, après avoir pris soin de
faire enclore le lit d'une balustrade couverte de drap noir: il n'y
eut personne qui ne vint se prosterner aux pieds de celle qui leur
avait été si chère; tous la bénirent, tous l'adorèrent . . . Ô gens
du siècle! vous qui vivez comme le monstre qui la sacrifiât,
obtiendrez-vous de tels hommages, quand la parque aura tranché vos
jours? . . . Aurez-vous, comme cette femme divine, du sein de l'Être-
Suprême où l'ont placée ses vertus, la douce consolation de vivre
encore dans le cœur des hommes, et de les voir vous offrir le tribut
sacré de leur amour et de leur reconnaissance?
Ces soins remplirent tout le vingt-sept. Le lendemain, à dix heures
du matin, le cortège vint prendre le corps pour le rendre à sa
dernière demeure; chacun se disputait l'honneur de porter ce précieux
fardeau; et ses gens ne le cédèrent qu'avec peine aux six plus
notables du lieu. Ils l'enlevèrent, et elle arriva à la paroisse, au
triste son des cloches, . . . murmure harmonieux! devenu plus lugubre
encore par les sanglots et les gémissemens de tout ce qui
l'accompagnait; mais le désespoir devint si violent, quand on la vit
disparaître et s'enfoncer dans les entrailles de la terre . . . Les
cris de la douleur furent tels, que les voûtes du temple en
retentirent; on eût dit, que tout ce qui était là lui eût été attaché
par quelques liens; . . . il semblait qu'ils étaient tous ses enfans,
tous la pleuraient comme une mère.
Je revins, et passai, sans doute, la plus cruelle journée que j'aie
eue de ma vie: dégagé des soins les plus importans, je n'écoutai plus
que mon chagrin . . . Ô mon ami, qu'il fut affreux; l'obligation de
me contraindre, en repoussant vers mon cœur les larmes que je m'étais
refusées en avait ébranlé les ressorts; toute la machine était
affaissée . . . Je me promenais seul à grands pas dans ces
appartemens où régnaient autrefois la décence, la joie douce et
l'honnêteté, et je n'y trouvais plus qu'un vuide horrible et des
marques de deuil.
Elle a passé, me disais-je, celle qui faisait le bonheur des autres;
le ciel n'a voulu la laisser qu'un instant sur la terre . . . elle
n'y a paru que pour faire le bien, . . . et je lui appliquais ces
paroles superbes qu'inspirait à Fléchier la célèbre duchesse
d'Aiguillon [9]: _elle n'a été grande que pour servir Dieu, riche que
pour assister les pauvres, vivante que pour se disposer à la mort_.
Telle est, mon cher Valcour, la première partie des malheurs que j'ai
à t'apprendre, je passe les détails qui m'occupèrent les jours
suivans, pour en venir plutôt au sombre récit qui me reste, et qui ne
déchirera pas plus cruellement ton cœur que le mien ne le fut en le
lisant.
Le 3 mai au soir, je revenais de l'église, où je n'ai pas manqué
d'aller pleurer deux heures par jour sur le tombeau de ma malheureuse
amie, depuis que nous avons eu la douleur de la perdre; lorsqu'on
m'avertit qu'un homme à cheval demandait, avec empressement, à me
parler. Je vole où l'on me dit qu'il est, le cœur palpitant d'effroi,
je trouve un inconnu qui me rend à l'instant un paquet de lettres;
. . . j'ouvre avec précipitation, . . . j'interroge, . . . je lis
sans comprendre, je reconnais enfin l'écriture d'Aline, précédée d'un
journal exact de Julie. Je t'envoie le tout, . . . lis, Valcour, et
respire, si tu le peux, jusqu'à la dernière ligne.
[Footnote 1. Toutes les suivantes, excepté la dernière, étaient sous
la même enveloppe.]
[Footnote 2. Il a dans ses registres depuis cent ans, vingt
assassinats pareils à celui de Calas. Il a, sous François I., mis le
feu à quatre-vingts villages de la Provence; il a coûté la vie dans
ce même-temps à quatre-vingt mille citoyens; il a dans différentes
époques ouvert trois fois sa ville aux ennemis; c'est encore lui qui,
dans ce moment-ci (1787), bouleverse la province. Il est tout simple
qu'une telle assemblée mérite les éloges du monstre dont nos lecteurs
frémissent. (_Note de l'editeur_)]
[Footnote 3. Monstres capables de cette horreur, vous pâlissez en
reconnaissant votre victime; . . . tranquillisez-vous elle vous
pardonne, ce fut hors de vos fers la première jouissance qu'elle
voulût goûter.]
[Footnote 4. Les Scandinaves et les Germains pleuraient à la
naissance de leurs enfans; dès qu'il leur en était né un, ils
s'asseoiyaient autour de son berceau; et là chacun représentait,
aussi pathétiquement qu'il lui était possible, les misères de la vie
humaine et compatissait aux maux que le nouveau-né aurait à souffrir
dans le séjour qu'il allait faire dans le monde; ces mêmes peuples se
réjouissaient à la mort de leurs amis ou de leurs parens, tous ceux
qui assistaient à la cérémonie ne s'entretenaient que du glorieux
échange, par lequel le défunt avait quitté une vie sujette à tant de
misères, pour entrer dans l'état d'une parfaite félicité; ensuite, on
jouait, on chantait, on se régalait pendant trois jours. Il reste
encore des traces de cette coûtume dans presque toutes les villes du
nord de l'Allemagne.]
[Footnote 5. Tel fut le mensonge de l'abominable _Sartine_.]
[Footnote 6. C'est l'opération du scélérat _Lenoir_.]
[Footnote 7. Voyez la page 316 de ce volume-ci.]
[Footnote 8. Belle-mère de Déterville, on doit s'en souvenir.]
[Footnote 9. Nièce du cardinal de Richelieu.]