Valcour à Madame de Blamont.
Paris, ce quatre février [1].
Vous aviez raison, madame, de soupçonner le président de l'envie de
s'éclaircir, comme s'il lui eût tardé de savoir si son crime était
réel ou non, comme s'il eût craint de ne pas charger assez-tôt sa
conscience de cette nouvelle horreur; la première chose qu'il a faite
au retour de Blamont, a été de voler au Pré-Saint-Gervais; il a
demandé _Claudine Dupuis_, elle était morte, il a été obligé d'avoir
recours au curé; cet honnête homme se ressouvenant de nos opérations,
nous a servis comme si nous eussions été là pour l'encourager. --Que
désirez-vous de moi, lui a-t-il dit, monsieur, --savoir, a répondu le
président, ce que devint _Claire de Blamont_ mis en nourrice ici en
tel temps et chez telle femme. --elle est morte, et je vous en
délivrai pour lors les extraits nécessaires. --Non, monsieur, elle ne
mourut pas, j'avais des raisons pour soustraire cet enfant à ma
femme, je m'accordai avec la nourrice pour feindre sa mort, et je
l'enlevai de nuit. --Que voulez-vous, si cela est, et qui peut être
mieux instruit que vous du sort de cette enfant? --Mais la nourrice
peut m'avoir trompée; je lui ai dit que je destinais à cette petite
fille le sort le plus heureux, désirant peut-être en faire jouir la
sienne, elle a pu me la donner à la place, et garder celle que je
venais enlever, ce qui ferait que je n'aurais alors que sa fille
entre mes mains, au lieu de la mienne. --Ces choses-là ne se font
point. --Qu'est devenue la fille de Claudine? Et le curé saisissant
ici avec adresse l'occasion de la mort réelle d'_Elisabeth de
Kerneuil_, a donné à la fille de Claudine . . . (_Sophie_) le sort de
cette Elisabeth, et lui a dit qu'elle était morte; n'ayant au moyen
de cela nullement parlé du troisième enfant contre lequel a été
changé _Claire de Blamont_, il a laissé le président dans l'erreur,
et absolument convaincu que la fille de _Claudine_ est morte, et que
l'_individu_ qu'il a dans _Sophie_ est bien décidément sa fille.
Il est certain que si les mêmes choses pouvaient sans inconvénient se
soutenir en justice, à l'esclandre près que vous voulez éviter, vous
n'auriez pas d'autres moyens de sauver _Sophie_ que de la réclamer
encore pour votre fille; _Léonore_ n'ayant aucun intérêt à vous
désavouer, ne le ferait sûrement point, et peut-être réussiriez-vous;
mais il faut un procès et vous n'en voulez pas, et je suis bien loin
de vous conseiller d'en avoir; tout vous engage donc à écouter un peu
moins dans ce moment-ci votre cœur que vos intérêts. Je vous
conseillais presque le contraire cet automne, mais il y a eu depuis
quelques changemens dans les circonstances; il ne faut pas voir les
choses trop en noir; n'est-il pas plus simple d'imaginer que les deux
amis après quelques nouvelles débauches éloigneront cette fille de
vous et la placeront dans quelque couvent de province; n'est-il pas,
dis-je, plus simple de croire cela, que de soupçonner une atrocité
sans fruit comme sans vraisemblance. Il est des crimes gratuits trop
affreux pour être supposés, et que ne peut admettre l'excès même de
la perversité humaine, celui que vous pourriez craindre serait dans
ce cas-là, ne l'imaginez donc point . . . Pour être plus sûr de son
fait, le président a proposé au curé l'exhumation du prétendu corps
de _Claire_, lui assurant qu'on ne devait trouver dans le cercueil
aucune trace de cadavre d'enfant . . . Le curé qui savait à quoi s'en
tenir, lui a dit que cette recherche était inutile, que dès qu'il
avait ordonné la fraude, il devait être sûr qu'elle avait été
exécutée, qu'il était déjà assez mal à lui d'avoir ainsi abusé des
cérémonies de l'église, sans joindre à cette indécence, celle de
l'exhumation proposée; d'ailleurs, a-t-il ajouté, je ne le puis sans
la permission de l'archevêque; conviendrez-vous de cette fraude à ses
yeux? croyez-moi, laissons tout cela dans l'oubli, monsieur, l'enfant
que vous avez retiré est entre vos mains, ne doutez point que ce ne
soit votre fille; . . . mais encore une fois, a repris le président,
envieux de se procurer toutes les preuves qui pouvaient le mieux
constater son crime: --qu'est devenue la fille de _Claudine Dupuis_,
et le curé lui ayant répété qu'elle était morte, a achevé de l'en
convaincre, en lui remettant l'extrait mortuaire d'_Elisabeth de
Kerneuil_, enterrée sous le nom faux de la fille de _Claudine_, par
une supercherie de cette nourrice, que vous sûtes lors de mes
recherches; Je le répète, voilà donc le président plus sûr que jamais
que _Sophie_ est sa fille, et que tout ce qui a pu être dit
ultérieurement n'est que du verbiage de valets, qui ne doit pas avoir
un plus grand degré de réalité que ce qu'on lui prouve. Un honnête
homme se rappelant ici les indignités dont un moment de fureur lui
aurait fait accabler cette malheureuse, --se voyant convaincu qu'elle
est sa fille, en serait mort de regret et de douleur; --le président
parfaitement tranquille dans le mal . . . Le président qui ne
désirait des informations que pour jouir de la certitude d'avoir
commis ce crime . . . Le président, dis-je, est parti comblé,
laissant éclater sur ses traits cette joie maligne qu'imprime chez
les scélérats, la conviction de leur atrocité. J'ai rendu mille
graces au curé de nous avoir aussi bien servi, et nous sommes
convenus tous deux, qu'il l'avait fait sans compromettre son devoir,
puisqu'il n'en a imposé sur rien, qu'il n'a fait que cacher un secret
confié, et profiter des fraudes qu'on lui avait fait à lui-même.
Voilà les faits, madame, je n'ose prendre sur moi de vous renouveller
le conseil d'abandonner _Sophie_ à la providence, mon cœur
souffrirait trop à vous y engager. Mais quelque soit l'intérêt
qu'elle vous inspire, daignez réfléchir que vous avez deux filles et
un époux à ménager; à l'éclaircissement juridique, il faut que le
curé parle, dès ce moment vous ne sauvez pas _Sophie_, et _Léonore_
vous est rendue, quelqu'adroite que soit cette jeune personne, vous
l'exposez pourtant aux noirceurs d'un père atroce, capable de
sacrifier jusqu'à _Sainville_, dès qu'il ne verra plus dans lui qu'un
obstacle aux infamies qu'il concevra trop infailliblement sur cette
nouvelle fille immolée déjà dès le berceau, dans sa perfide
imagination. Si vous plaidez et que vous perdiez, ce qui sera
certain, vous sacrifiez _Aline_ à _Dolbourg_ . . . plus aucun moyen
dès-lors de pouvoir la tirer de ses mains, puisque Sophie n'est plus
sa belle-sœur, et que vous gagniez ou que vous perdiez, voilà du
train, Paris entier s'occupant de vous et tout cela pour une fille
qui ne vous est rien, et envers laquelle vous avez déjà fait tout ce
que pouvait vous dicter le sentiment le plus étendu de la pitié
. . .Il est de malheureux cas, madame, et vous allez voir que ma
comparaison met tout au pis, puisqu'elle suppose des atrocités
impossibles, . . . mais dussent-elles être; . . . il est de
malheureux cas, où le berger prudent sacrifie une brebis égarée,
plutôt que de risquer le sort entier du troupeau, en voulant protéger
cette fugitive. Le président employe la feinte avec vous, usez des
mêmes armes. Vous devez tout faire pour le ménager, sa présence et
ses soins vous répugnent . . . Je le conçois, mais vous y refuser
serait dangéreux; suivez votre premier plan, plus vous l'aurez près
de vous, mieux vous démêlerez ses démarches, et mieux vous serez à
même d'y parer; si vous l'éloignez il n'en sera que plus faux, ses
manœuvres seront les mêmes et vous les découvrirez moins. Pendant
cela travaillez fermement à ce que le sort d'_Aline_ se décide dans
une assemblée de parens. Là, vous direz toutes les raisons qui
doivent mettre obstacle à l'établissement que votre époux désire, et
là, si votre cœur conserve toujours les mêmes bontés pour moi, vous
oserez me nommer, et faire valoir les sentimens d'_Aline_: ma retenue
et ma délicatesse s'opposent à ce que j'appuye davantage sur ce
dernier article; oh! combien ma cause y sera bien servie, quand c'est
vous qui daignerez la défendre.
Au reste, je me soumets à vos conseils, je vais m'isoler absolument,
puisque vous le jugez nécessaire, ce sacrifice coûtera bien peu à
celui qui ne respire que pour le tendre objet qu'il ne doit plus ni
voir ni rencontrer nulle part; je me priverai du bonheur d'aller
prier près d'elle, le Dieu qui peut mettre fin à nos maux, il m'était
cependant si doux de m'édifier à ses côtés, lorsque dans la ferveur
de ses invocations, je voyais quelquefois ses belles joues se colorer
du feu d'une sainte ardeur, que je les voyais s'inonder des larmes de
la piété et de la componction, je me disais avec tant de joie:
comment le Dieu qui l'anime à-présent, n'accomplirait-il pas ses
désirs; il est en elle, il y descend, elle l'implore, il l'exaucera,
et m'imaginant alors en me prosternant vers elle, adorer le Dieu même
en son plus divin sanctuaire, je lui adressais comme à ce Dieu tous
les sentimens d'une ame enflâmée . . . Eh bien! je me priverai de ces
délices, mais l'hommage sera toujours égal, . . . toujours présente à
mon imagination, je l'adorerai dans le silence du repos et de la
solitude, elle et ce Dieu confondus dans mon ame, ne feront plus
qu'un seul et même objet où tous les sentimens du plus violent amour
iront s'offrir à chaque instant.
[Footnote 1. Il faut se rappeler ici la lettre XXIV du premier
volume.]