_Madame de Blamont à Valcour._
Paris, ce premier février.
Je vous envoye deux lettres bien différentes que je viens de recevoir
à-la-fois et toutes deux m'affligent dans des sens bien contraires;
l'une est baignée de mes larmes, elle fera sûrement couler les
vôtres; la seconde . . . hélas! je n'en parle point, lisez-la. Eh
bien! devons-nous douter de la réalité des maux qui s'accumulent sur
nos têtes? . . . Comme il est fourbe cet homme, et comme il est
cruel! . . . remarquez qu'il la croit sa fille, qu'il n'a pour le
désabuser qu'un propos d'elle, dont rien ne peut lui garantir la
vérité ni détruire les premières opinions dans lesquelles il doit
être naturellement . . . il la croit sa fille, et voilà comme il la
traite, . . . et la foudre n'éclate pas sur un tel homme! . . .
j'aurais voulu que vous eussiez vu le calme avec lequel il est revenu
de cette belle expédition, comme l'habitude de feindre empêchait son
front de vaciller, . . . pas un ton faux dans les inflexions de la
voix, pas une réponse louche; . . . jamais le crime n'eut autant
d'assurance; mêmes caresses, mêmes empressemens près de moi; il a
voulu comme depuis quelque temps y passer deux ou trois heures de la
nuit, . . . et moi qui ne savais rien, . . . moi qui ignorais que ces
mains criminelles; . . . hélas! je les ai laissées s'approcher de
moi, . . . et maintenant j'en frémis d'horreur . . . Pourrais-je
soutenir jusqu'au bout le personnage que je me suis imposé . . .
Pourrais-je m'empêcher de frissonner, quand ses yeux seulement se
tourneront sur les miens? mais que faire, . . . je n'ai pas même la
force d'imaginer, . . . comment aurais-je celle d'agir!
Cependant il me paraît essentiel que vous alliez trouver le curé du
_Pré-Saint-Gervais_, que vous sachiez d'abord de lui, si le
président, sur le propos de _Sophie_, n'aura fait aucunes démarches,
et que vous préveniez cet ecclésiastique de ce que nous le prions de
dire, dans le cas où l'on viendra s'informer. Moi, je ne prescrirai
rien à _Sophie_, qu'elle continue de répondre comme elle a fait, sans
entrer dans aucuns détails, elle doit les ignorer tous, sa réponse au
fond est indifférente, elle ne doit rien savoir, qu'elle dise ce
qu'elle voudra; que décider à présent sur cette malheureuse? . . . Il
est bien dur de l'abandonner, . . . bien périlleux de la servir;
. . . n'ayant aucun besoin d'avouer jamais _Léonore_, si je
continuais à réclamer _Sophie_; . . . mais le puis-je après son
propos? . . . Oh, mon ami, conseillez-moi, j'en ai besoin, les
sentimens du cœur nuisent aux raisonnemens de l'esprit, je le sens et
ne sais que résoudre; j'imagine cent moyens pour sauver cette
infortunée, et au travers de tout ce qui me passe par la tête pour
exécuter ce dessein, peut-être s'y présentent-t-ils des choses
dangéreuses . . . faire parler à _Dolbourg_, c'est lui témoigner une
confiance dont il abusera certainement, le _comte_ est chargé d'une
négociation si importante pour _Léonore_ que je n'ose lui proposer
ces nouveaux soins, . . . que puis-je d'ailleurs pour _Sophie_
maintenant qui ne soit contre mon mari? J'attaque l'un en défendant
l'autre . . . Je tiens à l'un, l'autre ne m'est rien . . . Il est
donc des cas où la trame du crime est tellement ourdie, qu'il devient
impossible de la rompre.
Mais que dites-vous du calme de _Léonore_ à dépouiller ces malheureux
collatéraux, en vérité, je me repends plus que jamais du parti que
nous avons pris, je sentais toujours quelque chose de louche au fond
de ma conscience; je vous l'ai dit, en adoptant le projet de lui
faire reclamer cette succession . . . Le comte l'a voulu, il n'est
plus temps d'en revenir, . . . et pourquoi réduire ces infortunés à
l'aumône? . . . Ne pourrait-elle pas se contenter du bien de son
mari? ou au moins faire grace aux plus pauvres: et l'indifférence
avec laquelle elle me parle de _Sophie_ . . . En faire une comédienne
. . . ou une femme de chambre . . . Voilà comme la pitié parle au
fond de ce cœur, . . . si ressemblant à celui de l'homme qui fait
tous nos maux. Adieu, je n'ai pas assez de tête ce soir pour
continuer de vous écrire, --conseillez-moi, . . . éclairez-moi, et
pressez sur-tout les démarches que je vous demande.