_Le président de Blamont à Dolbourg._
Paris, ce 6 février.
Ou es-tu donc Dolbourg? en verité, je crois que tu deviens sage: si
cela est, je ne dis mot, rien ne me touche comme une conversion, et
j'y crois si peu que j'en désire toujours, sans avoir encore été
assez heureux pour en rencontrer. Il est pourtant certain qu'il en
faut venir là . . . On recule tant qu'on peut, ces maudites passions
nous troublent, . . . nous aveuglent; dans la jeunesse elles sont
violentes, à notre âge elles sont dépravées, plus nous vieillissons,
plus elles nous maîtrisent; les goûts sont formés, les habitudes sont
faites, à force d'outrage on a réussi à mettre son ame en repos, on
est parvenu à comprendre que ces réminiscences fâcheuses qui la
bourrellent quelquefois, s'éteignent à mesure que l'on les nourrit et
que la façon la plus sûre de les anéantir est de leur donner de
l'aliment, au lieu de s'arrêter alors, on redouble, l'excès de la
veille allumant les désirs, ne sert qu'à faire inventer de nouveaux
projets pour le lendemain; et l'on arrive ainsi sur le bord de la
tombe sans s'être occupé de la chûte un seul jour. Une fois là, que
devient-on? Tous les préjugés renaissent, et l'on expire en
désespéré.
Voilà pourtant quel sera ta fin, je te vois d'ici entouré de prêtres,
te prouvant que le diable est là qui t'attend, et toi frémir, pâlir,
faire des signes de croix, abjurer tes goûts, tes amis, puis partir
comme un imbécile. Et pourquoi seras-tu comme cela, . . . C'est que
tu ne t'es point fait de principes, je te l'ai dit, c'est que
n'écoutant que tes passions sans raisonner leur cause, tu n'as jamais
eu assez de philosophie pour les soumettre à des systêmes qui pussent
les identifier dans toi; tu a sauté par-dessus tous les préjugés sans
essayer d'en détruire aucun; tu les as tous laissé derrière toi, et
tous reparaîtront pour te désoler, quand il n'y aura plus moyen de
les combattre.
Infiniment plus sage, j'ai étayé mes écarts par des raisonnemens, je
ne m'en suis pas tenu à douter, j'ai vaincu, j'ai déraciné, j'ai
détruit dans mon cœur tout ce qui pouvait gêner mes plaisirs, . . .
Faudra-t-il les quitter? Je serai fâché de les perdre sans me
repentir de les avoir aimé, en m'endormant en paix dans le sein de la
nature, --j'ai accompli sa volonté, me dirai-je, j'ai suivi ses
inspirations, ce que j'ai fait lui plaisait, sans doute, puisqu'elle
en éveillait en moi le désir, . . . et qu'elle frayeur m'inspirerait
donc la fin de mon existence? dois-je craindre d'être puni pour avoir
cédé mollement sous le joug si flatteur des lois qui m'entraînaient!
. . . mourons tranquille, tout finit avec moi, . . . tout s'éteint
quand mes yeux se ferment, et les momens qui doivent suivre
l'apparition que j'ai faite ici bas, seront semblables à ceux où mon
existence était nulle, je ne dois pas plus frémir pour ce qui suit,
que je ne devais trembler pour ce qui précédait: rien n'est à moi,
rien n'est de moi, toujours guidé par une force aveugle, que
m'importe ce qu'elle m'a fait suivre.
Ne doute pas, mon ami, que ma fin ne soit tranquille avec de tels
sentimens, je te le répète, il ne s'agit pas d'éloigner, il faut
vaincre, il faut subjuguer, annéantir; un seul préjugé en arrière
suffit à notre désolation, et c'est à tous, mon ami, à ceux mêmes qui
paraissent le plus respectables aux yeux des hommes, qu'il faut
déclarer guerre ouverte.
Quoi qu'il en soit, à mon retour de Blamont, je n'ai rien eu de plus
pressé que de vérifier le propos de cette petite créature, flatté de
lui appartenir de tant de manières, j'aurais été désespéré, je
l'avoue, de ne pas voir un de ces deux liens prêter des charmes à
l'autre. Je ne te craignais plus, tes prétentions étaient évanouies;
je n'étais donc arrêté que par un titre . . . Eh bien! connais moi
Dolbourg, je ne frémissais pour mes plaisirs que de la crainte de les
voir nuls; mais tout est reconnu, j'ai bien certainement l'honneur
d'avoir mis Sophie au monde, et ce qui doit te rendre le souvenir des
plaisirs que tu as goûté avec elle, bien autrement délicieux, elle
est bien sûrement légitime, bien sûrement la sœur de celle que l'on
te destine [1], heureux époux de toute ma famille; je t'aurais fait
goûter le plaisir des Dieux [2], il ne te reste plus que ma femme. Tu
ne saurais croire l'envie que j'aurais de te voir flétrir les palmes
de la vertu conjugale dont cette fière épouse est si orgueilleuse
. . . Veux-tu que je hazarde la proposition? . . . Tu joueras vingt-
quatre heures l'amant passionné, et si on ne se rend pas, . . . ce
qui est vraisemblable, j'arriverai à ton secours . . . Ah! laisse-moi
rire de l'idée, je t'en prie, il me semble que c'est une des plus
folles que j'aye conçue depuis long-temps; oui, je voudrais te voir
l'amant de ma femme; en attendant prépare-toi au voyage projetté,
mille raisons toutes meilleures les unes que les autres, font qu'il
devient indispensable de prendre au plus tôt un parti sur _Sophie_;
nous nous consulterons en route sur la manière d'y procéder, car pour
le _plan admis_, je n'imagine pas qu'il faille s'en départir. Cette
madame de _Blamont_ est dangéreuse, il faut s'en méfier quoiqu'elle
ne dise pas grand chose sur cet objet-ci, à-présent je ne suis pas sa
dupe . . . La friponne est comme l'araignée, elle ne travaille jamais
si bien que dans le silence . . . Il faut la prévenir, lui ôter tout
moyen de pouvoir réclamer cette fille, de publier par-tout qu'ayant
été ta maîtresse, il est impossible que sa sœur devienne ta femme; tu
sens la nécessité de couper court à toutes ces calomnies, une
infinité de bigots se cabreraient à ce projet incestueux; on ne voit
dans le monde que des gens qui font mal, et qui blament à tout
instant le mal des autres, comme s'ils croyaient couvrir par ce
pédantisme, les égaremens dans lesquels ils se plongent. Je t'attends
donc chez moi, le 21 au matin, sans faute, je t'indique ce rendez-
vous d'avance pour que tu t'en souviennes mieux. Rien de ce que tu
sais ne périclitera pendant notre voyage, je ferai comme les grands
généraux, tout en attaquant l'ennemi d'un côté, je saurai l'affoiblir
de l'autre; et peut-être en revenant de conclure une bonne opération,
en trouverons-nous une meilleure de faite; qu'aucun plaisir sur-tout
ne te fasse négliger nos affaires essentielles, entraîné par
l'histoire du moment, je crains toujours que tu ne manques, quand il
s'agit de travailler; César, infiniment plus aimable mais beaucoup
moins volage que toi, quittait tout pour une bataille. Adieu.
[Footnote 1. Il faut se rappeller ici que le président faisait croire
d'abord à Dolbourg que cette Sophie était la fille de sa maîtresse,
il faut se souvenir aussi que cette maîtresse était sœur d'une autre
dulcinée, avec laquelle vivait Dolbourg, qu'ayant eu dans le même
temps chacun une fille de ces maîtresses, ils s'étaient promis de se
prostituer mutuellement ces deux enfans, quand elles auroient atteint
l'âge nubile.]
[Footnote 2. Allusion aux insestes multipliés des divinités du
paganisme.]