_Sophie à Madame de Blamont._
Du château de Blamont,
ce 29 janvier.
Oh! madame, pourquoi faut-il que je ne sois destinée qu'à vous
raconter des infamies; pourquoi faut-il que le ciel ne m'ait donné
l'existence que pour être toujours victime du malheur . . . Et puis,
comment oser parler quand celui qui me fait souffrir vous appartient
d'aussi près? Vous avez bien voulu lire ma première lettre, une
réponse de vous, que je conserve au fond de mon cœur, m'apprend que
vous avez daigné pleurer sur mes maux; j'ose vous les confier encore,
j'ose encore implorer votre protection, je suis menacée de plus
grandes infortunes que celles que je viens de soutenir; oh! madame,
daignez m'y soustraire. Je ne vous demande plus les mêmes bontés, je
sais qu'elles vous sont impossibles; mais tâchez seulement, je vous
conjure, de me faire arracher de ces lieux, j'irai vivre ignorée dans
quelque coin de la terre, où l'on n'entendra jamais parler de moi,
mes malheureuses mains fourniront à ma subsistance; je n'implore
d'autres secours que la liberté de pouvoir travailler, on aura pitié
de ma misère, on protégera ma jeunesse: tous les cœurs ne sont pas
endurcis; je ne demande que le fruit de mon travail, je le mériterai
par ma conduite et mon activité; mais passons aux détails madame,
puisque vous me permettez de vous les faire [1].
Monsieur le président arriva ici en poste le 25 au soir; il était
environ huit heures quand il entra dans la maison, on lui avait
préparé du feu et à souper dans ses appartemens d'en haut, il y monta
tout de suite; et dès qu'il eut fait, il m'envoya dire de venir lui
parler . . . La feuille agitée par l'orage était moins tremblante que
moi. Son laquais, en sortant, ferma soigneusement toutes les portes,
il ne restait plus de communication de libre que celle de ma chambre
à la sienne; à peine osais-je avancer . . . Il était sur une bergère,
au fond de l'appartement, en face de la porte par laquelle j'entrais.
Approchez, me dit-il, je conçois vos craintes. Vous devez frémir de
me voir après la sottise que vous avez faite . . . Vous êtes bien
convaincue, j'espère, que je ne viens ici que pour vous la faire
pleurer; mais avant tout écoutez-moi, et que la vérité guide vos
réponses.
Quels motifs ont pu vous déterminer à aller chercher la maison de ma
femme pour azyle? --Le hazard, monsieur, soyez-en bien sûr, est la
seule cause de cet événement; je fuyais vers Bercueil; chassée par
votre ami, j'allais implorer le secours de la femme qui m'avait
élevée; madame de Blamont m'a trouvée dans le bois, et m'a conduite
dans son château, sans que je susse que j'étais chez quelqu'un qui
vous tint par de tels nœuds. --Mais vous lui avez raconté tout ce qui
se passait chez mon ami et chez moi? --Ignorant à qui je parlais.
--Vous ne le deviez dans aucun cas. --Après la manière cruelle dont
on m'avait chassée, je m'étais cru permis de me plaindre. --Vous
méritiez le traitement que vous avez reçu. --Non, monsieur. --Vous
êtes une impudente et vous avez trahi mon ami. --Par quel serment
faut-il vous protester le contraire? --Vous ne m'en imposerez pas,
vous êtes une _catin_, . . . vous êtes pis, vous nous avez volé en
partant. --Moi, monsieur! . . . Juste ciel! Et me jetant à ses pieds,
oh monsieur! je suis une malheureuse; mais l'indigence n'exclue ni la
franchise ni l'honnêteté . . . Croyez au serment que je vous fait de
mon innocence sur tous les points dont vous m'accusez. --Ce n'est pas
dans ce moment-ci . . . Non, ce n'est pas à l'instant où je viens
vous punir sévèrement de vos fautes, que vous me ferez croire
qu'elles n'existent pas. --Et alors il s'est levé et s'est promené
quelque temps dans la chambre. --Je me suis levée aussi, et je me
tenais en silence, n'osant lever les yeux sur mon juge et frémissant
de ses arrêts . . . Alors, il s'est approché de moi, et m'obligeant à
lever la tête, qu'il soulevait et contenait d'une de ses mains. --Ils
vous ont tourné la cervelle; ils vous ont dit que vous étiez jolie,
il est impossible de l'être moins; ils vous ont dit que vous
ressembliez à Aline, il serait bien fâcheux pour elle qu'elle fut
aussi laide que vous . . . Quelques traits si l'on veut . . . Ce qui
fait, qu'en badinant, je vous appelais _ma fille_; mais j'espère que
vous êtes bien persuadée que vous ne m'appartenez point. --Oh! oui,
monsieur, je connais maintenant ma naissance. --Vous la connaissez?
--Oui, monsieur. --Qu'elle est-elle? . . . Et ici madame, je n'ai pas
cru faire une imprudence en avouant que je savais que je n'étais que
la fille de _Claudine Dupuis_, _du pré-Saint-Gervais_. --Et qui a
éclairci ce point, a-t-il demandé alors avec le plus grand
étonnement? --Hélas! monsieur, je l'ignore, mais on l'a dit dans le
château. --On vous en a imposé, personne ne sait mieux que moi qui
vous êtes, vous fûtes nourrie quelque temps par cette femme, mais
vous ne lui appartenez pas. Puis prenant ma gorge de l'une de ses
mains, et fixant ma tête de l'autre pour m'examiner de près, il vous
suffit de savoir que vous n'êtes pas ma fille . . . Et que, quand
vous la seriez, je n'en aurais que plus de droit à vous punir
rigoureusement, et à vous réduire dans la soumission où je veux que
vous soyez vis-à-vis de moi . . . Déshabillez-vous . . . Il y
travaillait déjà lui-même . . . Mais quand il a vu que je me reculais
en baissant la tête et en ayant l'air de l'implorer, il s'est jeté
comme un furieux sur moi, et m'ayant brutalement arraché tout ce qui
me couvrait, il m'a fait éprouver le même traitement que j'avais
essuyé de son ami lorsque je fus chassée de leur maison [2]. Ni
larmes, ni prières n'ont été capables de l'attendrir; on eut dit
qu'il s'enflammait au contraire en raison de mes efforts a le
désarmer; et faisant succéder à ces cruels préliminaires des actions
plus indécentes encore, il m'a soumis la moitié de la nuit, à tout ce
qu'a pû lui suggérer l'égarement de sa tête et la perversité de son
cœur.
Le lendemain, il m'a fait revenir à l'heure de son lever. --Tout ce
que j'ai fait hier, m'a-t-il dit, n'est que le très-léger échantillon
de ce que mon ami vous prépare; c'est lui que vous avez trahi, c'est
donc à lui à se venger; je vous l'amènerai incessamment, apprêtez-
vous à le recevoir, et tachez sur-tout de l'attendrir, comme vous
l'essayâtes hier avec moi, par le moyen de ces deux grands yeux
bleus, inondés d'un ruisseau de larmes, dont l'effet, comme vous
voyez, n'a pourtant pas été très-sûr . . . Nous avons le malheur,
nous autres gens de loi, d'être un peu blazés sur tous ces beaux
secrets de femmes . . . Ne dirait-on pas que je vous ai pulvérisé
. . . Voyons . . . Ses regards se sont rassasiés des vestiges de son
intempérance, il les a contemplé long-temps avec une curiosité féroce
. . . il les a renouvellées . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ensuite il a appelé l'homme qui me garde ici, il lui a recommandé de
me veiller avec plus de soin que jamais, et de m'ôter, surtout, les
moyens de m'entretenir ou verbalement ou par lettres, avec qui que ce
pût être. Il a ajouté qu'il reviendrait bientôt avec son ami, et il
est remonté dans sa chaise.
Si j'ai fait quelqu'imprudence, daignez me le dire, madame, afin que
je la répare de tout mon pouvoir; mais ne m'abandonnez pas je vous
conjure, je n'ai que le Ciel et vous pour appui, qu'il me soit permis
de les implorer tous deux . . . qu'il me soit permis d'attendre de
tous deux un peu de repos après tant de malheurs! J'ose me jetter aux
pieds de mademoiselle _Aline_, et lui présenter mon respect . . .
Heureux instans où je pus l'appeler ma sœur, douce illusion, comme
vous vous êtes évanouie . . . il y a donc des êtres dans le monde qui
ne sont nés que pour l'infortune et la douleur! . . . Que
deviendraient-ils si l'espoir consolant d'un Dieu juste ne venait
adoucir leur tourment! Mais hélas! ma jeunesse m'effraye, ce qui
ferait le charme d'une autre, fait le malheur de la triste _Sophie_.
Combien d'années je puis encore souffrir sur la terre, heureux ceux
qui sont près du cercueil . . . qui, après avoir langui sous les fers
de la vie, voyent enfin le ciseau de la parque prêt à terminer tous
leurs maux! Avec quelle tranquillité n'aperçoivent-ils pas l'instant
qui va les réunir à l'être qui les a créé! Contens d'aller le
glorifier en paix, . . . heureux de renaître au sein de sa puissance,
comme ils doivent se dépouiller avec joie des lambeaux de leur
humanité! Et pourquoi fallait-il que je visse le jour! À quoi servai-
je au monde? Inconnue, méprisée, à charge à l'univers, . . . était-ce
bien la peine de naître? Sont-ce des épreuves, ô mon Dieu! je vous
les offre, et ne vous demande pour prix de ma soumission, que de
détruire bientôt la malheureuse existence d'une créature qui n'aspire
qu'à revoler vers vous pour vous servir et vous adorer.
Pardon, madame, devrais-je vous fatiguer de mes plaintes, hélas! ce
sont peut-être les dernières qu'il me sera permis de vous adresser
. . . Qui sait ce qu'on me prépare! qui sait ce que je vais devenir!
Dieu puissant! faites que ce ne soit pas sur une croix de douleur que
la malheureuse Sophie parvienne aux pieds de votre trône [3].
[Footnote 1. Nous prévenons nos lecteurs que la décence nous a
contraints à élaguer beaucoup ces détails; peut-être reste-il encore
des choses fortes, il est impossible d'affaiblir par trop la teinte
des caractères.
(_Note de l'éditeur._)]
[Footnote 2. _Voyez_ tome I, page 112 et 113.]
[Footnote 3. Les deux lettres qu'on vient de lire étaient incluses
dans la suivante.]