_Léonore à Madame de Blamont._
Rennes, ce 22 janvier.
Je croirais manquer à tout ce que je vous dois mon aimable maman, si
je ne vous faisais part de l'heureux commencement de toutes nos
démarches. Mon retour en Bretagne a surpris un grand nombre de gens,
et en afflige quelques-uns. Une foule de petits cousins obscurs, qui
emportait en détail la succession de la comtesse de _Kerneuil_,
trouve très-mauvais que je vienne la déposséder, et ces malheureux
campagnards s'en désespèrent d'autant plus amèrement qu'ils ne voient
aucun jour à pouvoir soutenir encore leurs ridicules prétentions,
rien ne m'amuse autant que le bouleversement de ces petites fortunes
dissipées par ma présence, comme l'aquilon renverse ces plantes
parasites qu'un jour voit naître et qu'un instant détruit. Vous allez
me dire que je suis méchante, que j'ai un mauvais cœur, mais, ces
reproches à part, vous m'avouerez pourtant qu'il y a des occasions où
le mal qui arrive aux autres est quelquefois bien doux [1]. Ne peut-
on pas mettre de ce nombre celui qui nous enrichit?
Le comte de Beaulé nous a envoyé une réponse d'Espagne, qui nous
assure une prompte et sûre restitution d'une partie des lingots; et
cela, joint au reste, va nous rendre, comme vous le voyez, une des
plus riches maisons de Bretagne; mais ce ne sera point en province où
nous consommerons cette brillante fortune, nous habiterons la
capitale. Le centre des plaisirs est le lieu qui convient aux
richesses; et dès qu'on peut satisfaire tous ses desirs, le séjour
qu'il faut preférer est celui où l'on les renouvelle plus souvent. Ce
projet d'ailleurs, nous rapproche de vous, en faut-il plus pour nous
y décider? N'avez-vous pas entrepris ma conversion? Il faut bien que
je vous en laisse la gloire . . . Quelle cure! et que je crains de
vous y voir échouer, j'appellerai mon cœur au secours de mon esprit,
. . . mais tous deux sont dites-vous si mauvais . . . je ne passe
pourtant point condamnation sur le premier, et ma sensibilité est
toujours bien active quand il est question de vous chérir [2].
Destinée aux rencontres singulières, j'ai trouvé pour directeurs du
spectacle de Rennes, monsieur et madame de Bersac; ils m'ont vus dans
une partie de ma gloire, et mon petit orgueil en était flatté; cette
aventure m'a fait naître une idée sur cette petite _Sophie_ que vous
me fîtes voir à Orléans . . . Elle est jolie, mes anciens amis
s'offrent à la prendre et à la former si vous le trouvez bon; il me
semble que cela lui vaudrait mieux qu'un couvent, et quand on possède
une figure comme la sienne, n'est-il pas infiniment plus sage d'être
utile aux hommes qu'inutile à Dieu? Si ce projet scandalise pourtant
la farouche vertu de ma jolie maman, je lui offre une place chez moi
dès que nous serons établis; quand on est jeune, il faut travailler,
faire une pension à cela pour prier Dieu et médire au fond d'un
couvent, c'est en vérité de l'argent mal employé. Je ne prétends pas
refroidir votre compassion, mais si cette petite fille ne veut rien
faire, en vérité je l'abandonnerais sans scrupule. Je vous l'ai dit,
je ne connais rien de pire que de favoriser la fainéantise; c'est
blesser les loix de la société, c'est les enfreindre toutes.
Vous vous déciderez et me donnerez vos ordres; quelqu'ils puissent
être, ils m'honoreront, et je me ferai toujours une loi de les
suivre. Sainville et moi, nous embrassons tous deux la tendre
_Aline_, et nous vous offrons tous deux nos respects.
[Footnote 1. On dit que _Paul Veronèse_, obligé dans une vaste
composition de faire reconnaître les deux sœurs, sous les costumes
les plus distans, mit un tel art dans de certains traits de l'une et
l'autre de ces personnages, qu'on les nommât au premier coup-d'œil.
Est-il possible de ne pas reconnaître de même ici Léonore pour la
fille de monsieur de Blamont? (_Note de l'éditeur._)]
[Footnote 2. Aline, Aline, auriez-vous écrit comme cela à votre mère?
(_Note de l'éditeur._)]