Madame de Blamont à Valcour.
Paris, ce 26 janvier.
On ne m'a point déguisé la visite qu'on vous a faite. J'attendais
. . . On m'en parla avant-hier, et comme le ton n'avait point changé,
je ne voulais rien dire qu'on ne me prévint; mais on ne m'a pas dit
un mot des cinq-cents louis, encore moins de tout ce qui a pu
ressembler à l'humeur; on s'est contenté de me dire qu'on avait voulu
vous voir pour vous engager à renoncer à des prétentions qui ne vous
allaient nullement, et qu'il avait été impossible de vous vaincre. On
m'a prié d'y travailler; et sans dureté, sans humeur, on m'a dit
qu'il était de mon devoir de m'opposer à de certains rendez-vous dont
on était sûrs . . . Je les savais ces entrevues, mon ami: et j'espère
que vous étiez bien persuadé que je ne les ignorais pas; vous
n'auriez pas voulu qu'Aline vous les proposât à mon insçu; assurément
ils sont bien simples, et je serois loin de vous les interdire si vos
propres intérêts ne m'y contraignaient; il faut faire encore plus,
Valcour, il faut éviter de beaucoup sortir d'ici, jusqu'à ce que
l'orage soit dissipé; je n'ai point de preuves certaines du courroux
de l'homme que nous craignons, mais avec un tel caractère, avec
autant de fourberies, le calme même ne doit pas nous en imposer;
aucun de ses systêmes ne m'étonne, il ne m'a que trop appris jusqu'où
l'abandon des principes peut conduire un cœur comme le sien. Cela me
fait voir le cas qu'il faut faire de ses caresses; mais s'il ne les
fait que par _faussetés_, . . . qu'il soit bien convaincu que je ne
les reçois que par _politique_, et que je le traiterois comme il
mérite de l'être, sans la contrainte où m'engagent les intérêts de
mes enfans.
Je conçois toute la peine que vous avez eue à vous modérer, et
pourtant vous y avez encore mis trop de chaleur; il me le déguise, et
cela m'inquiète. Il est parti hier pour _Blamont_, en m'assurant que
_Sophie_ n'y étoit plus, quoiqu'il soit très-certain qu'elle y est
encore; il y a quelques jours que je reçus une lettre d'elle, partie
de sa retraite, et qui me fut remise avec le plus grand mystère, je
ne vous l'envoyai point, parce qu'elle ne contenoit que les
particularités de son enlèvement, que vous saviez déjà; j'ai trouvé
le moyen d'avoir une correspondance sûre à _Blamont_: on me fera
passer les lettres de cette malheureuse fille, et l'on m'instruira
exactement de tout ce qui la concernera. Dans ce moment-ci elle y
est, et le président y va . . . il y va, et m'assure qu'elle n'y est
pas, . . . et ses attentions pour moi ne diminuent point . . . . .
Oh! mon ami, ces détours sont-ils constatés? Ses faussetés sont-elles
manifestes? . . . Et nous ne frémirions pas! Oh ciel! tout est fait
pour nous inspirer les plus vives craintes . . . . . Je veux savoir
avant de fermer ma lettre si Dolbourg est du voyage . . . . .
On arrive . . . Non, il n'en est point, le président part seul et
Dolbourg ne doit pas même bouger de Paris . . . À quel propos cette
visite . . . Malheureuse Sophie, les titres que l'on te croit te
garantiront ils des fureurs de ce débauché? Ne se repend-il pas de
t'avoir respectée comme maîtresse de Dolbourg, et ces liens ont-ils
brisés l'idée du crime. --(Heureusement imaginaire.) --Ne va-t-elle
pas enflammer sa perfide imagination? . . . . .
Il faut que je vous parle de mon Aline, ma tête a besoin de se
reposer sur la vertu, en venant d'être obligé de concevoir le crime
. . . Elle vous embrasse; elle est un peu tourmentée . . . . . . Elle
ne sait pourtant rien de votre scène, . . . mais elle apperçoit,
comme sa mère, du louche dans tout ceci . . . Consolée de vous voir
un instant toutes les semaines, il lui déplaît d'être obligée d'y
renoncer; elle vous exhorte néanmoins au même courage qu'elle, et
nous vous embrassons toutes les deux.