_Valcour à Madame de Blamont._
Paris, ce 20 janvier.
Je viens d'avoir une visite singulière, madame, ce qui s'y est
passé me paraît tellement essentiel, que j'ai cru que vous me
permettriez de vous en faire part à l'instant. Il était environ dix
heures du matin et je me préparais à sortir, lorsqu'on m'a annoncé
monsieur le président de Blamont. --Puis-je savoir, lui ai-je dit,
monsieur, ce qui me procure l'honneur d'une telle attention de votre
part? --Vous devez vous en douter. --Je l'ignore, mais si vous
vouliez vous asseoir un instant, vous seriez plus à l'aise pour me
l'expliquer. --Je ne viens ici ni pour vous faire des politesses, ni
pour en recevoir. --Si cela est, restons debout; mais expliquez-vous
promptement, parce que des affaires m'appellent ailleurs. --J'y
mettrai le temps qu'il me faut et vous aurez la bonté de m'entendre;
il n'est point d'affaire plus pressée pour vous, que celle dont je
viens vous entretenir. --Eh bien! de quoi s'agit-il, expliquez-vous?
--Je viens vous donner un conseil. --Je les aime peu. --Le devoir
d'un homme sage est de les suivre quand ils sont bons. --L'homme plus
sage encore n'en donne jamais. --De celui-ci dépend votre sûreté.
--Un honnête homme la trouve dans sa conduite. --Changez donc la
votre si vous voulez que cette sûreté soit parfaite. --Il me semble,
monsieur, que ce n'est pas trop là le ton du conseil. --La
supériorité en donne quelquefois qu'elle ne module pas au ton de
l'amitié. --La supériorité? . . . --Aimez-vous mieux que je dise la
force? --Ni l'un ni l'autre ne vous va, vous êtes le moins élevé des
hommes, et vous avez tout l'air du plus faible. --Ma place . . . . .
--Est une des plus médiocres de l'état, bien souvent une des plus
tristes, et toujours une des moins considérées; songez qu'avec cent
sacs de mille francs, mon valet demain peut être votre égal. (_Se
jettant dans un fauteuil._) --Monsieur de Valcour votre conduite vous
perd, et pour l'amour de vous-même vous devriez en changer.
(_M'asseyant vis- à-vis de lui._) --En quoi celle que je tiens peut-
elle offenser ou le public ou vous? --C'est m'offenser que de séduire
ma fille; c'est manquer au public que de lui assigner des rendez-vous
dans une église. --Votre reproche est faux dans deux points, je ne
cherche pas à séduire votre fille, et je ne lui ai jamais donné de
rendez-vous nulle part. Sachez d'ailleurs qu'entre une fille de son
âge et un homme du mien, il n'y a d'autre séducteur que l'amour, et
que si je la rencontre quelquefois dans une église, il n'y a d'autre
cause que le hazard. --Avec de telles réponses on arrange tout. --Je
n'en veux faire que de justes. --Eh bien! si cela est, quels sont vos
sentimens pour ma fille? --Ceux du respect le plus profond et de
l'amour le plus inviolable. --Vous ne pouvez pas l'aimer. --Quelle
est la loi qui m'en empêche? --Ma volonté qui s'y oppose. --Nous
attendrons. (_se levant avec fureur_), vous attendrez? Ainsi donc,
monsieur, tout votre bonheur se fonde sur la fin de mon existence.
--Non, il me serait doux de vous nommer mon père, il serait flatteur
pour moi de tenir Aline de vos mains. (_Se promenant à grands pas
dans la chambre_), n'y comptez jamais. --Ai-je tort en ce cas de vous
assurer que nous attendrons, un malhonnête homme ne vous le dirait
pas. --Mais c'est me dire clairement. --C'est vous dire qu'il ne
tient qu'à vous de vous faire adorer comme un père, ou de vous faire
oublier comme un ennemi. --Il seroit bien plaisant qu'un homme ne pût
pas disposer de sa fille. --Il le peut sans doute, tant que ses vues
s'accordent au bonheur de cette fille. --Ces restrictions sont
sophistiques, les droits d'un père sur ses enfans ne le sont pas.
--Il y a beaucoup de choses qui existent quoiqu'elles soient
injustes. --Vous ne changeriez pas les loix. --Vous n'éteindrez pas
mon amour. --J'en arrêterai les effets. --Vous vous ferez haïr de
ceux qui doivent vous aimer. --Il faut se moquer des sentimens de
ceux dont on est obligé de punir les torts. --Ce n'en est pas un
d'aimer votre fille. --C'en est un que de la dégoûter de l'époux
auquel je la destine. --Ne dût-elle jamais penser à moi, ce serait
toujours un service à lui rendre que de l'empêcher de se lier à un
libertin. --Ah! voilà les impressions que vous lui donnez. Tels sont
donc les sentimens que vous suggérez à ma femme? --Il est permis
d'éclairer ses amis quand on les voit prêts d'être trompés; rassurez
vous cependant. Sollicité par d'autres, que votre femme et votre
fille, pour éclairer la conduite du monstre avec lequel vous voulez
les unir, je l'ai refusé. Mais la Providence a permis que ses écarts
se découvrissent naturellement, et vous devriez rougir d'un projet
qui vous déshonore. --Monsieur de Valcour ne m'obligez pas à en venir
à des extrémités qui me fâcheraient; agissons plus-tôt par des voies
de douceur, tenez (_posant alors dix rouleaux sur la table_), vous
n'êtes pas riche, je le sais, voilà cinq cents louis, signez-moi une
renonciation au mariage que vous avez dans la tête. (_Saisissant les
rouleaux et les jettant dans l'antichambre._) --HOMME VIL, OUBLIE-TU
CHEZ QUI TU ES? Oublie-tu la bassesse de ton existence, le peu de
dignité de ta place, l'avilissement où te plongent tes vices, et tous
les droits enfin que la vertu et la nature me donnent sur ton
méprisable individu? --Vous m'insultez, monsieur. --Je le ferois par-
tout ailleurs, je me contente chez moi de vous prier de sortir.
--Vous prenez les choses avec une vivacité! --Et par où donc ai-je pu
mériter d'être humilié si cruellement. Qui peut donc vous contraindre
à me mésestimer? Renoncer pour de l'argent au sentiment le plus
precieux de ma vie? Homme lâche, oui, je suis pauvre, mais le sang de
mes ancêtres coule pur dans mes veines; et je me repends moins des
fautes qui m'ont fait perdre mon bien, que je ne rougirais d'en
posséder dont l'acquisition me couvrirait de honte; périssent mille
fois ceux qui n'ont à mettre dans la société, pour dédommagement des
vertus, dont ils manquent, que des sacs d'or, dont ils n'oseraient
avouer l'origine. Le peu de bien dont je jouis est à moi, et celui de
l'homme que vous offrez à votre fille est la dot de la veuve, le
patrimoine de l'orphelin et le sang du peuple, frémissez de donner à
vos petits enfans des richesses acquises au prix de l'honneur, . . .
des trésors que pourrait à l'instant réclamer l'infortune, si
l'équité régnait dans ce tribunal avili dont vous vous targuez d'être
membre. --Vous ne voulez donc pas monsieur renoncer à ma fille. --Je
le ferai quand elle l'exigera, quand elle me dira que je ne suis pas
digne d'elle. --Vous causerez son malheur, ma parole est donnée et je
ne la reprendrai pas. --Et par quelle affreuse injustice le bonheur
d'un ami vous devient-il plus cher que celui d'Aline? --Celui de tous
les deux me l'est également, et je ferais celui de tous les deux, si
vous ne tourniez pas la tête de ma fille. --Si pour faire le bonheur
de cette fille, considération unique à laquelle tout autre doit
céder; il faut nécessairement que quelqu'un se sacrifie, n'est-il pas
plus juste que ce soit Dolbourg qu'elle n'aime pas, que moi qui
l'adore et qui ai l'orgueil de croire ne pas lui être indifférent?
--Si Dolbourg n'est pas préféré, pourquoi voulez-vous qu'il fasse un
sacrifice; c'est à celui qui l'aime à en faire un pour elle. --Il
serait mal entendu, celui qui se ferait aux dépends du cœur d'Aline.
--Mais Dolbourg n'y prétend point, il le lui laissera libre,
uniquement flatté de l'alliance, se rendant assez de justice pour
être bien persuadé qu'à son âge on ne captive plus le cœur d'une
jeune fille: il ne forme aucune prétention sur les sentimens d'Aline,
il l'épouse et voilà tout. Chacun ne met pas dans l'hymen cette
_grotesque chevalerie_ dont vous faites parade, on épouse une femme
pour ses entours, pour son bien, pour s'en servir parfois dans le
besoin; alors il faut que de bonne ou mauvaise grace la femme rende à
son mari tout ce qu'elle lui doit d'obéissance, il faut qu'elle soit
aveuglément _soumise_ et du reste, qu'elle aime ou qu'elle n'aime
pas, qu'elle soit contente ou triste d'accorder ce qu'on veut, et que
ce qu'on désire, soit légitime on non, . . . pourvu qu'on obtienne
. . . Qu'est-ce que tout le reste fait au bonheur? Vous autres gens à
grands sentimens, vous placez la félicité dans des chimères
métaphysiques, qui n'ont d'existence que dans vos cerveaux creux,
analysez tout cela, le résultat n'est rien; je voudrais bien que vous
me disiez à quoi sert l'amour d'une femme, pourvu qu'on en jouisse;
et dans l'instant qu'on en jouit, ce que cet amour apporte de plus à
la sensation physique? --À supposer que votre Dolbourg soit assez
méprisable pour penser ainsi, si votre fille est née délicate, vous
n'en ferez pas moins son malheur. --Et pourquoi, si l'on n'exige
d'elle . . . rien qu'elle ne puisse donner? --Ces dons-là sont
affreux quand ce n'est pas le cœur qui les fait. --Eh bien! ce sont,
je le suppose, deux momens un peu durs par jour, reste vingt-deux
heures à faire tout ce qu'on veut. --Une femme vertueuse n'est pas
seulement liée à l'instant des devoirs, elle l'est toujours, et quand
cet instant est cruel, ses fers lui deviennent affreux; parce qu'il
n'est pas dans son ame honnête de se permettre les flétrissans moyens
de les alléger. --Tout cela sont des principes de jeunes-gens,
fraîchement sortis des bancs de l'école, vous verrez, monsieur de
Valcour, comme vous préférerez à mon âge des idées moins
intellectuelles, à tous ces sophismes de l'amour, si le mari peut
être heureux du seul physique, la femme doit l'être sans le moral.
--Et vous supposez qu'un mari peut être heureux sans le cœur? --Je
soutiens qu'il l'est davantage, l'amour n'est que l'épine de la
jouissance, le physique seul en est la rose . . . Je vous étonnerais
bien, si je vous disais qu'il est peut-être possible de goûter des
plaisirs plus vifs avec une femme qui nous haït, qu'avec celle qui
nous aime. Celle-ci donne, . . . il faut arracher à l'autre; qu'elle
différence pour la sensation physique! elle a toujours ainsi
l'attrait piquant du viol, elle est le fruit de la victoire,
puisqu'il faut toujours combattre et vaincre; elle est donc cent fois
plus délicieuse. Songez-vous qu'il y a dans la vie de l'homme vingt
ans où il veut encore jouir tous les jours, et où il est pourtant
bien sûr de ne plus inspirer que des dégoûts; et comment serait-il
heureux ne pouvant plus donner d'amour, si l'amour seul faisait le
bonheur? Il l'est pourtant; il est donc possible d'être heureux sans
donner des plaisirs, très-possible d'en recevoir sans en rendre.
--Les idées d'une femme de dix-huit ans ne sont pas celles d'un homme
de cinquante. --Mais est-il bien sûr qu'on ait des idées à dix-huit
ans; ah! croyez-moi, l'âge où l'on n'écoute que son cœur, n'est
jamais celui des idées, égaré par un guide absurde, on se trompe sur
les sensations, on veut que la sensibilité savoure ce qui n'est bon
qu'en l'outrageant; pour moi, je l'avoue, il n'y a pas dix ans que je
jouis, il n'y a pas dix ans que je me doute de ce qu'il faut exclure,
de ce qu'il faut éteindre pour améliorer une jouissance; il est inoui
comme on sent mieux ce qu'on croit prêt à nous échapper, moins on est
sûr de renouveller, mieux on goûte ce qu'on obtient; il faut avoir
beaucoup connu pour décider sur ce qui est bon . . . Et que connait-
on à dix-huit ans? Estimant encore ses principes, croyant encore à la
vertu, admettant des dieux, . . . des chimères, . . . chérissant tous
ces préjugés, a-t-on conçu ces divins écarts, fruits du dégoût et de
la dépravation, a-t-on l'idée de ces recherches délicieuses; nées
dans le sein de l'impuissance, il faut vieillir, vous dis-je, pour
être voluptueux . . . On n'est qu'amant quand on est jeune, et ce
n'est pas toujours à Cithère où la volupté veut un culte . . . Mais
concluons monsieur de Valcour, je vous sermone et ne vous convaincs
pas . . . Qu'elle est votre dernière résolution? --De mourir plus-tôt
mille fois que de renoncer à mon Aline. --Vous vous attirerez bien
des maux. --Je les braverai tous, aimé d'elle. --Voilà donc votre
dernière réponse? --C'est la seule que vous aurez jamais de moi.
-- (_Et se levant furieux._) Eh bien! monsieur, ne vous étonnez donc
pas des moyens que je prendrai, . . . des puissances que j'armerai
contre vous. --Si vous agissez en mal-honnête homme, vous m'aurez
donné le droit de vous mépriser, et j'en jouirai dans toute son
étendue. --Souvenez-vous sur-tout, monsieur, que ma maison vous est
interdite, . . . que je ferai surveiller ma fille, et que si vous
continuez ou à lui écrire ou à lui donner des rendez-vous,
j'implorerai la rigueur des loix; et saurai, au moyen d'elles, vous
faire rentrer dans les bornes du respect que vous devez à un de ses
ministres. --Et il est sorti tout en colère, ramassant ses rouleaux,
et protestant qu'avant qu'il fût peu, mon entêtement me donnerait des
remords.
Voilà ce qui s'est passé, madame, j'aurais voulu mettre plus de liant
dans cette visite; j'avoue que je me repends par rapport à vous de
l'aigreur qui m'est échappée, mais je n'ai pu tenir à me voir traiter
comme il l'a fait . . . me proposer de vendre mon amour pour Aline!
. . . Juste ciel! toutes les gouttes de mon sang, versées l'une après
l'autre, ne m'y feraient pas renoncer, et le trône de l'univers fût-
il là pour prix de mon sacrifice, fût-il en parallèle avec les plus
affreux tourmens, je ne balancerais pas une minute.
J'attends vos ordres, madame, . . . mais non pas sans inquiétude, non
sans éprouver comme vous, au fond de mon cœur, le pressentiment de
l'infortune . . . Moi qui voulois vous inspirer du courage . . .
Hélas! je sens que j'ai besoin du votre . . . Cachez cette scène à
votre Aline; elle augmenterait ses inquiétudes . . . Instans fortunés
du repos et de félicité, ne luirez-vous jamais pour nous!