Ce 13

Le croiriez-vous, il s'est présenté hier au soir, comme à

l'ordinaire, pour obtenir, a-t-il dit bénignement _les tributs de

l'hymen_, _attendus des mains de l'amour_, et comme il a vu un peu

d'altération sur mes traits, quelques fussent mes efforts pour me

contenir, il m'a prévenue. Tout ce qu'il a fait, a-t-il dit, est

assûrément pour le bien, et en vérité, il a bien peu fait; c'est

Dolbourg qui, prétendant à mon alliance, rougissait de savoir une de

ses anciennes maîtresses entre mes mains, et c'est lui qui a voulu la

ravoir; je n'ai d'autre tort, a-t-il poursuivi, que de ne vous avoir

pas prévenu; mais toujours pénétrée de la folle idée, qu'elle est

votre fille, vous vous y seriez opposée, et j'écarte avec tant de

soin tout ce qui peut faire naître quelque trouble entre nous. Je

désire si vivement de réparer mes anciennes erreurs, que vous devez

me pardonner ce petit mystere, en faveur du désir extrême que j'ai de

conserver votre estime; il n'en est point, a-t-il continué, dont je

sois aussi sincèrement jaloux . . . . . . C'est que peu de femmes

réunissent à tant de graces . . . à des attraits si divins, des

vertus aussi rares . . . Me brouiller avec vous . . . , moi? . . .

plaider? . . . le pourrais-je? --Mais elle est chez vous, lui ai-je

dit, en interrompant ses flagorneries. --Oui, a-t-il répondu, étonné

de me voir si instruite . . . . . . Vraiment oui, elle est chez moi,

je n'ai pu refuser mon château à Dolbourg, qui vouloit l'y recevoir

quelques instans. --Et qu'en fera-t-il au sortir de là? --Il

l'envoye, m'a-t-il dit, avec cet air mystérieux, que savent si bien

employer les imposteurs, pour donner à leur mensonge le coloris de la

vérité; il l'envoye dans un couvent, au fond de la Gascogne . . .

Elle sera bien . . . ; il lui fait une pension honnête . . . Oh! vous

ne connaissez pas Dolbourg . . . Je ne vous ai jamais vu lui rendre

justice. C'est une si grande simplicité de mœurs . . . , une

franchise si rare . . . , une nature si vraie . . . , une ingénuité

si précieuse! Ah! croyez-moi, c'est le seul homme qui soit réellement

fait pour le bonheur de notre Aline. Eh bien! êtes-vous persuadée à-

présent, que tout ce que vous croyiez sur cela n'était que des fables

. . . Et je me taisais . . . Il y a tout plein de gens qui ont le

plus grand intérêt à vous en imposer . . . , et qui le font . . . ;

N'y eut-il que ce Valcour . . . ; méfiez-vous en, je vous le dis;

c'est le plus adroit fripon. --Un moment, monsieur, ai-je dit, ne

pouvant tenir à tant de fausseté, et curieuse de voir jusqu'à quel

point il la pousserait . . . Un moment . . . Puisque vous êtes en

train de vous justifier, osez me dire pourquoi cette commission

secrète à l'exempt qui vint arrêter _Léonore à Vertfeuille_? Pourquoi

cet homme était-il muni d'un ordre de vous, étayé d'un signalement,

pour enlever ma fille au lieu de l'épouse de Sainville? Et c'est ici

mon ami, où l'art de feindre est venu composer à loisir tous les

traits de ce visage odieux. --Moi, a-t-il répondu; moi, des ordres

pour faire mettre _Aline_ à la place de _Léonore_? . . . Mais daignez

donc songer, je vous prie, que ce n'est qu'avec le public, que j'ai

su l'aventure de _Sainville à Vertfeuille_ . . . , circonstance qui

m'a fort embarrassé, qui m'a même fait vous bouder un peu, de ne

m'avoir prévenu de rien, puisque je ne savais que répondre à toutes

les questions qui m'étoient faites à ce sujet. --Vous niez ce trait,

ai-je dit, en me levant avec fureur. --Allons-donc, a-t-il repris en

souriant: je vois maintenant que vous plaisantez; mais si vous

poursuivez, je me fâche . . . J'ai bien assez de mes torts réels; ne

m'en controuvez pas de nouveaux; dormez, en paix sur votre _Aline_

. . . ; je ne vous la ravirai point . . . ; je vous la demande, c'est

à quoi je m'en tiens, et j'espère qu'après un peu de réflexions, vous

ne me la refuserez plus . . . --Je me suis rassise; j'ai senti le

tort que je venais d'avoir, en rompant le silence, sur un objet dont

je m'étais promis de ne jamais parler, et dont il était inutile de

renouveller le souvenir, puisqu'assûrément il nierait tout . . . Je

vous crois, ai-je dit avec une tranquillité feinte. Oui, je vous

crois . . . Mais si vous m'accusez d'avoir des ennemis, assûrément,

vous devez en avoir de votre côté . . . La noirceur dont je vous

soupçonne, a été mise publiquement sur votre compte, et . . . --Des

ennemis, des ennemis, qui n'en a pas . . . Je ne connais que les sots

qui ne s'en font jamais; mais toutes ces calomnies . . . je les

méprise au point, qu'en honneur, je ne m'informerai même pas de ceux

qui ont voulu m'en composer de nouvelles offenses avec vous: et

s'animant, s'échauffant alors auprès de moi, sans me donner le temps

de lui répondre, il s'est mis à me renouveller ses louanges . . . à

exiger enfin . . . ce que j'étais résolue de continuer à lui

accorder, puisque je me décidais à feindre . . . Je ne l'avais jamais

vu si ardent . . . , si dépravé, devrais-je dire; l'amour ou le

sentiment dans de telles ames, n'est jamais que l'excès du désordre;

mais comme l'esprit de cet homme est sombre, même au sein de ses plus

doux plaisirs . . . Écoutez un de ses propos [2]. «Que vous êtes

belle, m'a-t-il dit en m'examinant sans voile . . . ; non, jamais la

mort n'osera briser ce chef-d'œuvre. Vous ne subirez pas la loi des

autres êtres . . . ces belles chairs ne se désuniront point. Jamais

rien ne peut s'altérer en vous, et dans le dernier repos de la

nature, vous lui servirez encore de modèle.» Et c'est à cette idée

qu'il a dû le comble de ses plaisirs; c'est cette idée _délicatement

horrible_, qui a plongé ses sens dans l'ivresse.

Ô mon ami! je ne sais, tout ceci m'allarme, ce changement si certain

dans sa conduite, cet empressement pour des choses qui ne devraient

plus l'enflammer! . . . Même dans les premières années de notre

mariage, il ne me cultivait pas avec tant d'assiduité. Que signifient

ces retours? . . . . . . S'il m'aimait véritablement, s'il avait

envie de réparer ses torts . . . . . . Les aggraverait-ils, il me

flatte et cependant il me trompe, il me caresse et il m'afflige . . .

Hélas! je dois frémir; et que veut-il? Qu'elle nécessité d'user de

ruse avec moi? N'est-il pas le plus fort . . . On ne doit tromper que

ceux que l'on craint, la feinte est l'arme de l'esclave: elle n'est

permise qu'à la faiblesse, elle avilit le plus fort s'il ose s'en

servir. Ah! qu'il m'élève ou qu'il me rabaisse, qu'il me loue ou

qu'il me dégrade, je serai toujours sa victime. Rien ne peut

m'empêcher de l'être . . . Ô mon Aline! . . . Tu la deviendras peut-

être aussi . . . et je n'y serai plus pour t'arracher de leurs mains

cruelles . . . Valcour, des larmes coulent malgré moi . . . Ma tête

se noircit . . . Mon ame fatiguée de malheurs s'irrite à la crainte

d'en éprouver encore; il est un terme où nous ne sommes plus en état

de soutenir l'horrible poids de nos chaînes, où l'on préfère mille

fois plu-tôt la fin de son existence au renouvellement de l'infortune

. . . Ô Valcour! si j'allais vous être ravie, . . . si je n'y étais

plus . . . et qu'Aline devînt malheureuse . . . . . . Que tout votre

sang coule, s'il le faut, mon ami, pour l'arracher aux horreurs qui

menaceraient alors sa débile existence . . . Ayez toujours devant vos

yeux la mère qui vous la donne . . . Dites-vous quelque fois, --elle

m'aimait . . . Elle désirait mon bonheur et celui de sa fille. La

Providence s'y est opposée . . . Mais je dois à toutes deux mon amour

et mes regrets . . . . . . Je dois les chérir au-delà du tombeau, ou

m'y anéantir avec elles. --Adieu . . . Je suis trop triste ce soir

pour continuer de vous écrire . . . . . . Mais on n'est pas la

maîtresse de ses idées . . . . . . Il en est . . . soyez en certain,

que la nature nous suggère comme des avertissemens de tout ce que sa

main nous prépare . . . . . . Tachez de dîner jeudi chez le comte, je

ferai tout pour vous y voir.

[Footnote 1. C'est ici où il est plus nécessaire que jamais

d'observer que c'est avant la révolution que ces lettres

s'écrivaient; de telles atrocités ne se redoutent pas sous le

gouvernement actuel.]

[Footnote 2. _Voyez_ page 57 et 58, où le président dit: _Quelquefois

même, je ne suis pas maître de mes propos_, etc.]

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4 · 第 18 / 60 题