Le croiriez-vous, il s'est présenté hier au soir, comme à
l'ordinaire, pour obtenir, a-t-il dit bénignement _les tributs de
l'hymen_, _attendus des mains de l'amour_, et comme il a vu un peu
d'altération sur mes traits, quelques fussent mes efforts pour me
contenir, il m'a prévenue. Tout ce qu'il a fait, a-t-il dit, est
assûrément pour le bien, et en vérité, il a bien peu fait; c'est
Dolbourg qui, prétendant à mon alliance, rougissait de savoir une de
ses anciennes maîtresses entre mes mains, et c'est lui qui a voulu la
ravoir; je n'ai d'autre tort, a-t-il poursuivi, que de ne vous avoir
pas prévenu; mais toujours pénétrée de la folle idée, qu'elle est
votre fille, vous vous y seriez opposée, et j'écarte avec tant de
soin tout ce qui peut faire naître quelque trouble entre nous. Je
désire si vivement de réparer mes anciennes erreurs, que vous devez
me pardonner ce petit mystere, en faveur du désir extrême que j'ai de
conserver votre estime; il n'en est point, a-t-il continué, dont je
sois aussi sincèrement jaloux . . . . . . C'est que peu de femmes
réunissent à tant de graces . . . à des attraits si divins, des
vertus aussi rares . . . Me brouiller avec vous . . . , moi? . . .
plaider? . . . le pourrais-je? --Mais elle est chez vous, lui ai-je
dit, en interrompant ses flagorneries. --Oui, a-t-il répondu, étonné
de me voir si instruite . . . . . . Vraiment oui, elle est chez moi,
je n'ai pu refuser mon château à Dolbourg, qui vouloit l'y recevoir
quelques instans. --Et qu'en fera-t-il au sortir de là? --Il
l'envoye, m'a-t-il dit, avec cet air mystérieux, que savent si bien
employer les imposteurs, pour donner à leur mensonge le coloris de la
vérité; il l'envoye dans un couvent, au fond de la Gascogne . . .
Elle sera bien . . . ; il lui fait une pension honnête . . . Oh! vous
ne connaissez pas Dolbourg . . . Je ne vous ai jamais vu lui rendre
justice. C'est une si grande simplicité de mœurs . . . , une
franchise si rare . . . , une nature si vraie . . . , une ingénuité
si précieuse! Ah! croyez-moi, c'est le seul homme qui soit réellement
fait pour le bonheur de notre Aline. Eh bien! êtes-vous persuadée à-
présent, que tout ce que vous croyiez sur cela n'était que des fables
. . . Et je me taisais . . . Il y a tout plein de gens qui ont le
plus grand intérêt à vous en imposer . . . , et qui le font . . . ;
N'y eut-il que ce Valcour . . . ; méfiez-vous en, je vous le dis;
c'est le plus adroit fripon. --Un moment, monsieur, ai-je dit, ne
pouvant tenir à tant de fausseté, et curieuse de voir jusqu'à quel
point il la pousserait . . . Un moment . . . Puisque vous êtes en
train de vous justifier, osez me dire pourquoi cette commission
secrète à l'exempt qui vint arrêter _Léonore à Vertfeuille_? Pourquoi
cet homme était-il muni d'un ordre de vous, étayé d'un signalement,
pour enlever ma fille au lieu de l'épouse de Sainville? Et c'est ici
mon ami, où l'art de feindre est venu composer à loisir tous les
traits de ce visage odieux. --Moi, a-t-il répondu; moi, des ordres
pour faire mettre _Aline_ à la place de _Léonore_? . . . Mais daignez
donc songer, je vous prie, que ce n'est qu'avec le public, que j'ai
su l'aventure de _Sainville à Vertfeuille_ . . . , circonstance qui
m'a fort embarrassé, qui m'a même fait vous bouder un peu, de ne
m'avoir prévenu de rien, puisque je ne savais que répondre à toutes
les questions qui m'étoient faites à ce sujet. --Vous niez ce trait,
ai-je dit, en me levant avec fureur. --Allons-donc, a-t-il repris en
souriant: je vois maintenant que vous plaisantez; mais si vous
poursuivez, je me fâche . . . J'ai bien assez de mes torts réels; ne
m'en controuvez pas de nouveaux; dormez, en paix sur votre _Aline_
. . . ; je ne vous la ravirai point . . . ; je vous la demande, c'est
à quoi je m'en tiens, et j'espère qu'après un peu de réflexions, vous
ne me la refuserez plus . . . --Je me suis rassise; j'ai senti le
tort que je venais d'avoir, en rompant le silence, sur un objet dont
je m'étais promis de ne jamais parler, et dont il était inutile de
renouveller le souvenir, puisqu'assûrément il nierait tout . . . Je
vous crois, ai-je dit avec une tranquillité feinte. Oui, je vous
crois . . . Mais si vous m'accusez d'avoir des ennemis, assûrément,
vous devez en avoir de votre côté . . . La noirceur dont je vous
soupçonne, a été mise publiquement sur votre compte, et . . . --Des
ennemis, des ennemis, qui n'en a pas . . . Je ne connais que les sots
qui ne s'en font jamais; mais toutes ces calomnies . . . je les
méprise au point, qu'en honneur, je ne m'informerai même pas de ceux
qui ont voulu m'en composer de nouvelles offenses avec vous: et
s'animant, s'échauffant alors auprès de moi, sans me donner le temps
de lui répondre, il s'est mis à me renouveller ses louanges . . . à
exiger enfin . . . ce que j'étais résolue de continuer à lui
accorder, puisque je me décidais à feindre . . . Je ne l'avais jamais
vu si ardent . . . , si dépravé, devrais-je dire; l'amour ou le
sentiment dans de telles ames, n'est jamais que l'excès du désordre;
mais comme l'esprit de cet homme est sombre, même au sein de ses plus
doux plaisirs . . . Écoutez un de ses propos [2]. «Que vous êtes
belle, m'a-t-il dit en m'examinant sans voile . . . ; non, jamais la
mort n'osera briser ce chef-d'œuvre. Vous ne subirez pas la loi des
autres êtres . . . ces belles chairs ne se désuniront point. Jamais
rien ne peut s'altérer en vous, et dans le dernier repos de la
nature, vous lui servirez encore de modèle.» Et c'est à cette idée
qu'il a dû le comble de ses plaisirs; c'est cette idée _délicatement
horrible_, qui a plongé ses sens dans l'ivresse.
Ô mon ami! je ne sais, tout ceci m'allarme, ce changement si certain
dans sa conduite, cet empressement pour des choses qui ne devraient
plus l'enflammer! . . . Même dans les premières années de notre
mariage, il ne me cultivait pas avec tant d'assiduité. Que signifient
ces retours? . . . . . . S'il m'aimait véritablement, s'il avait
envie de réparer ses torts . . . . . . Les aggraverait-ils, il me
flatte et cependant il me trompe, il me caresse et il m'afflige . . .
Hélas! je dois frémir; et que veut-il? Qu'elle nécessité d'user de
ruse avec moi? N'est-il pas le plus fort . . . On ne doit tromper que
ceux que l'on craint, la feinte est l'arme de l'esclave: elle n'est
permise qu'à la faiblesse, elle avilit le plus fort s'il ose s'en
servir. Ah! qu'il m'élève ou qu'il me rabaisse, qu'il me loue ou
qu'il me dégrade, je serai toujours sa victime. Rien ne peut
m'empêcher de l'être . . . Ô mon Aline! . . . Tu la deviendras peut-
être aussi . . . et je n'y serai plus pour t'arracher de leurs mains
cruelles . . . Valcour, des larmes coulent malgré moi . . . Ma tête
se noircit . . . Mon ame fatiguée de malheurs s'irrite à la crainte
d'en éprouver encore; il est un terme où nous ne sommes plus en état
de soutenir l'horrible poids de nos chaînes, où l'on préfère mille
fois plu-tôt la fin de son existence au renouvellement de l'infortune
. . . Ô Valcour! si j'allais vous être ravie, . . . si je n'y étais
plus . . . et qu'Aline devînt malheureuse . . . . . . Que tout votre
sang coule, s'il le faut, mon ami, pour l'arracher aux horreurs qui
menaceraient alors sa débile existence . . . Ayez toujours devant vos
yeux la mère qui vous la donne . . . Dites-vous quelque fois, --elle
m'aimait . . . Elle désirait mon bonheur et celui de sa fille. La
Providence s'y est opposée . . . Mais je dois à toutes deux mon amour
et mes regrets . . . . . . Je dois les chérir au-delà du tombeau, ou
m'y anéantir avec elles. --Adieu . . . Je suis trop triste ce soir
pour continuer de vous écrire . . . . . . Mais on n'est pas la
maîtresse de ses idées . . . . . . Il en est . . . soyez en certain,
que la nature nous suggère comme des avertissemens de tout ce que sa
main nous prépare . . . . . . Tachez de dîner jeudi chez le comte, je
ferai tout pour vous y voir.
[Footnote 1. C'est ici où il est plus nécessaire que jamais
d'observer que c'est avant la révolution que ces lettres
s'écrivaient; de telles atrocités ne se redoutent pas sous le
gouvernement actuel.]
[Footnote 2. _Voyez_ page 57 et 58, où le président dit: _Quelquefois
même, je ne suis pas maître de mes propos_, etc.]