LETTRE XLV.

_Madame de Blamont à Valcour._

Paris, ce 12 janvier.

Je me flattais du plaisir de dîner aujourd'hui chez notre cher comte,

et de vous y voir, ainsi que Déterville, mais je ne sortirai pas de

chez moi . . . Ce que j'apprends m'anéantit; je n'ai pas une faculté

de mon ame qui ne soit brisée, pas un sentiment qui ne soit compromis

. . . Le fourbe, . . . j'étais la dupe de ses caresses! . . .

j'espérais le ramener à force d'art, l'attendrir à force de soins; et

quand je le croyais enchaîné, quand je le supposais _à moi_, je ne

m'assouplissais que davantage sous le joug impérieux du perfide . . .

Il n'y a donc plus rien de sacré; il n'y a donc plus ni loix, ni

vertus; tout peut donc aujourd'hui s'enfreindre impunément, . . .

quel siècle, je rougis d'avoir eu le malheur d'y naître.

Le 6 janvier, à neuf heures du matin, on est venu signifier un ordre

à madame l'abesse des Ursulines d'Orléans, qui lui enjoignait de

remettre aussi-tôt entre les mains de celui qui présentait cet ordre,

une fille nommée _Sophie_, qu'elle tenait de madame de _Blamont_

. . . Prévenue par moi, soupçonnant quelques horreurs, elle a d'abord

dit qu'elle ne connaissait pas cette fille, . . . qui réellement

n'était pas sous ce nom chez elle . . . Ce subterfuge n'en a pas

imposé: on lui a dit qu'on allait entrer dans le cloître, si elle

tergiversait plus long-temps: saisie de frayeur, la bonne dame n'a

pas osé refuser celle qu'on demandait; et cette malheureuse enfant

est partie pour être relivrée au sein du libertinage, . . . par ordre

de ceux qui affichent la décence . . . Prouvez-moi donc une

dépravation plus complette, . . . plus dangereuse, et je cesse à

l'instant de me plaindre [1].

_Sophie_ a donc été conduite au château de Blamont; elle y est

détenue sous la garde du concierge, dans une chambre où elle ne peut

ni voir, ni parler à personne . . . Et telles sont maintenant les

raisons que le président a données pour surprendre cet ordre odieux.

Il a dit que je m'opposais depuis long-temps à un mariage très-

avantageux pour sa fille; que par mes perfides conseils, j'empêchais

cette fille de lui obéir, et que, joignant la ruse aux manœuvres

ouvertes, j'ai été déterrer une petite créature avec laquelle l'ami

qu'il destine à sa fille, a vécu, à la vérité quelques mois: que j'ai

fait venir cette dulcinée dans ma terre, et qu'après l'avoir bien

instruite, je la fais passer pour une fille à moi, enlevée par lui au

berceau, dans l'abominable dessein de la prostituer à son ami; que

par ce moyen, cet ami étant le même que celui dont il veut faire son

gendre, ne peut plus maintenant le devenir, puisqu'il se trouveroit

alors avoir eu commerce avec les deux sœurs; fable exécrable, ajoute-

t-il, qui ne peut avoir été suggérée à sa femme, que par un esprit

diabolique, qui veut le perdre, et lui et sa famille. Or, cet esprit

infernal, c'est vous, mon cher Valcour. Voilà les favorables

impressions qu'il commence à donner de vous, pour en venir sans doute

à quelque chose de plus sérieux ensuite. Prenons-y garde . . . Je

crains tout. Maintenant pour autoriser ce qu'il dit, pour convaincre

de toutes mes impostures, il a produit le certificat que vous lui

connaissez de la prétendue mort de _Claire de Blamont_. Ainsi,

ajoute-t-il, «si ma fille _Claire_ est véritablement morte, comme le

prouve cet extrait des registres de paroisse, elle ne doit donc plus

se retrouver dans la nommée _Sophie_, que je réclame; et cette

_Sophie_ qui se dit _Claire de Blamont_, qu'on ose m'offrir pour

telle, n'est donc plus qu'une aventurière instruite par ma femme qui

la dirige contre moi, procédé qui mériteroit l'attention des juges,

si je voulais faire du bruit; et si j'avais dessein de me brouiller

avec une femme que j'aime et que je respecte encore, malgré sa

faiblesse pour l'homme à qui elle s'obstine à donner sa fille, en

dépit de ma volonté.

En conséquence, il a demandé _Sophie_, et pour que je ne puisse la

retrouver jamais, il a obtenu le droit de la faire secrètement placer

où bon lui sembleroit, sur la simple clause de lui payer une pension

suffisante à l'entretenir. Cette fille n'est qu'en dépôt chez lui, et

quand il aura eu le temps de me dérouter, il la fera, dit-il mettre

dans quelque couvent, à l'extrêmité de la France.

Tels sont les mensonges dont le fourbe s'est servi, pour se venger de

cette pauvre fille, pour la punir de ce que sa malheureuse étoile

l'avoit conduite chez moi, . . . pour la soumettre sans-doute de

nouveau à son odieuse intempérance; et quand il fait tout cela, . . .

examinez bien l'affreux caractère de cet homme. Quand il agit ainsi,

il est persuadé, quoique cela ne soit heureusement pas, convaincu

dis-je, que Sophie est sa fille; et il m'accable de caresses; et il

passe des nuits entières avec moi, à me dire que ces sentimens se

raniment, et qu'il retrouve encore dans son cœur, tous ceux des

premiers jours de notre hymen.

Tel est l'homme à qui j'ai affaire; tel est le dangereux mortel dont

mon sort dépend aujourd'hui. Ô mon père! quand vous tissâtes ces

nœuds, vous osâtes me promettre le bonheur, voilà pourtant ce qu'ils

sont pour moi.

Cependant, des soins plus chers m'obligent à feindre encore; je me

suis résolue à ne point changer de conduite vis-à-vis de lui; il faut

lui laisser son erreur: il ne faut pas même qu'il puisse penser à

l'éclaircir, et cela, pour l'intérêt d'Aline et d'Eléonore, qui me

sont maintenant plus précieuses que Sophie; au fait, il n'a dans ses

mains, que la fille d'une païsanne, et si je l'en enlève, il y fera

tomber la mienne.

Ce que ma probité m'impose à-présent, ne consiste plus qu'à faire

savoir au ministre l'exacte vérité de tout. Le comte de Beaulé s'en

charge. Cette vérité s'accordera dans beaucoup de points avec ce qu'a

dit le président. C'est une aventurière qui ne lui appartient point;

je le dirai de même; je ne me défendrai que de l'avoir voulu faire

passer pour sa fille. Si je l'ai cru, si je l'ai dit un moment, je

prouverai par-tout ce qui m'a jettée dans cette méprise; que je

devais être dans la bonne foi, mais qu'aussitôt que _Claire de

Blamont_ est morte, comme il le prouve, je n'ai plus rien à réclamer,

et je lui laisserai son illusion complette, pour qu'il ne découvre

rien sur la naissance de _Léonore_, pour qu'il ne sache jamais que

cette _Claire de Blamont_ qu'il croit dans _Sophie_, est maintenant

dans la demoiselle de _Kerneuil_, parce qu'avec le caractère qu'il a

reçu du ciel, il ne pouvoit assurément que nuire à tout ce que nous

faisons, pour faire rentrer Léonore dans les biens de celle qu'elle

doit supposer sa mère, avec tout le public.

Ma répugnance n'en est pourtant pas moins la même, d'avoir accepté

cet arrangement du comte de Beaulé; car enfin, nous dépossédons par

cette manœuvre, les collatéraux de madame de Kerneuil, vous

n'imaginez pas, Valcour, combien ce procédé offense ma délicatesse;

il est illégal, et j'en suis révoltée; mais si je ne passe point par-

dessus ces considérations, si je découvre la naissance de Léonore, de

quels nouveaux malheurs, de quels plus terribles inconvéniens ne me

trouverai-je point entourée, et quoique femme du marquis de Kerneuil,

de quelles persécutions le président ne trouvera-t-il pas encore le

secret d'accabler cette malheureuse Léonore; ce qu'il ne pourra pas

sur celle-ci, sa vengeance l'entreprendra sur Aline, et je me

retrouve dans un abyme d'infortunes. En me conduisant comme je le

fais, je préfère donc un petit mal à un grand; mais c'est toujours un

mal, et je suis bien vivement contrariée de ce qui allarme ma

conscience. Une autre chose afflige encore bien fortement ma

délicatesse, et me fait verser en secret des larmes bien amères;

j'abandonne dans cette _Sophie_, une honnête et douce créature, une

fille pleine de vertu et de religion pour une qui est loin des mêmes

qualités; mais l'une est ma fille, l'autre ne m'est rien. Sauver

encore _Sophie_ des mains de cet homme, comment l'imaginer! À quel

titre l'entreprendre! Eh mais, dès que je consens à donner à la

maison de _Kerneuil_ une héritière qui, dans le fait, ne l'est point,

ne puis-je donc pas donner de même au président, une fille qui ne lui

a jamais appartenu? Quand il s'agit d'enlever l'infortune aux mains

de l'injustice et de la cruauté, ne peut-on pas se permettre des

détours. D'ailleurs, si je continuois d'assurer que _Sophie_ est ma

fille, je me retrouverais une arme qui m'est d'un grand secours à

l'opposition des projets du farouche ami de mon époux. Je n'ôte rien

à _Léonore_, que je n'avouerai jamais, qui n'a nul besoin de mon

aveu, je rends la liberté à _Sophie_, et j'assure le bonheur

d'_Aline_. Ah! je l'essayerais en vain, il mettra toujours en avant

l'extrait paroissial, et je n'en détruirai l'authenticité, qu'en

nuisant à ma _Léonore_. Quel embarras! moi qui me réjouissois des

jours où j'ai donné la vie à mes enfans, faut-il maintenant que je

classe ces jours malheureux, au rang des plus funestes de ma vie.

Non, je céderai, j'abandonnerai _Sophie_; j'ai beau penser, je ne

puis faire autrement; je ne puis secourir cette infortunée, sans

nuire au bonheur de mes deux filles; il faut que j'y renonce

. . . . . . Il le faut; est-il donc possible qu'il y ait de fatales

circonstances où le ciel favorise assez peu la vertu, pour qu'il

devienne impossible de pouvoir l'arracher au malheur; puissent

s'ignorer à jamais ces fatales vérités; trop de jeunes filles en

concluroient que cette route épineuse où l'éducation les place, est

donc inutile à suivre, puisqu'on n'y tombe qu'un peu plutôt dans les

pièges de l'intempérance et du vice.

D'ailleurs, en ne me fâchant point de ce qui vient d'arriver, en

cédant tout à l'homme qui me trompe; en continuant de garder avec lui

la même conduite, peut-être viendrai-je à bout de l'attendrir; peut-

être cet entier dévouement de ma part le fera-t-il désister de ses

indignes prétentions sur Aline! Mais d'un autre côté, pourra-t-il

croire que j'abandonne légèrement les intérêts de celle que j'ai crue

si long-temps ma fille. Eh bien! je mettrai ma parfaite résignation

sur le compte de ma douceur; je lui dirai: _Elle est intéressante;

vous en êtes maintenant le maître; je vous la recommande, et vous

supplie de la rendre heureuse_.

Je suis presque fâchée à présent de n'avoir point rendu _Sophie_ à sa

bonne nourrice de _Berceuil_ . . . , elle seroit mariée; que dis-je,

vis-à-vis les manœuvres d'un homme comme le président, vis-à-vis les

intrigues d'un traître, qui ne ménage, ni pas, ni crédit, ni argent,

dès qu'il s'agit de servir ses passions; tout cela ne seroit-il pas

égal aujourd'hui? Il n'y auroit qu'un crime de plus . . . On

m'interrompt . . . Je finirai ma lettre demain.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4 · 第 17 / 60 题