LETTRE XLIV.

_Le président de Blamont à Dolbourg._

Paris, ce 10 janvier 1779 [1].

Sophie est à nous, . . . l'affaire s'est faite le plus lestement

possible; l'abesse a eu beau réclamer madame de Blamont, il y avait

une lettre de cachet, il a fallu céder . . . C'est pourtant, lorsque

j'y réfléchis, une chose bien commode que ces ordres-là; que de

passions différentes ils servent! l'amour, la haine, la vengeance,

l'ambition, la cruauté, la jalousie, l'avarice, la tyrannie,

l'adultère, le libertinage, l'inceste . . . On flatte tout avec ces

lettres charmantes; avec elles on se débarrasse d'un mari qui gêne,

d'un rival qu'on redoute, d'une maîtresse dont on ne veut plus, d'un

parent incommode . . . Oh! je ne finirai pas si je te détaillais tous

les différens services qu'on retire de cette charmante institution.

Je suis encore à comprendre comment il est possible que mes confrères

s'en plaignent. Je suis confondu qu'ils osent dire qu'elle est contre

les loix de l'état, comme si l'état devait avoir rien de plus sacré

que le bonheur de ses chefs, et comme s'il pouvait exister rien de

plus doux pour eux, que cette manière _aziatique_ d'envoyer le

_cordon_. Je sais bien que ceux qui blâment ce délicieux usage; ceux

qui le traitent _d'abus tyranniques_, prétendent, pour étayer leur

opinion, que la puissance du souverain s'affaiblit en se divisant, se

resserre en croyant s'étendre par le despotisme, et se dégrade en

protégeant des crimes . . . Que cette arme dangéreuse pour une fois

ou deux par siècle qu'elle frappe à propos, cinq cent fois dans le

même siècle, ébranle le tronc en écharpant les branches? Mais tout

cela sont les sophismes de ceux qui en souffrent ou qui en ont

souffert. De tous les temps le faible s'est plaint . . . C'est son

lot --comme le notre est de ne pas l'entendre . . . Je le demande,

. . . que serait une autorité dont les rayons bienfaisant ne

s'étendraient pas un peu sur les soutiens du trône; il n'y a que les

tyrans qui portent seuls leur glaive, les rois justes et bons en

partagent le poids; et serait-ce bien la peine de le soutenir sans en

frapper de temps en temps.

N'était-il pas indécent que ta maîtresse . . . que ma fille [2],

parce qu'il lui a plu d'échapper de nos mains, ou de se mettre dans

le cas de s'en faire chasser, allât se mettre aux frais de ma femme?

Est-ce donc à elle à payer ces sortes de choses? Moi, j'aime les

convenances; il est inoui comme j'y tiens. Oui, je veux que

l'honnêteté règne jusqu'au sein même du désordre. Quand on va savoir

cela, . . . je vais être boudé . . . Dieu sait; . . . mes

empressemens surprendront . . . N'est-il pas affreux, dira-t-on, de

chercher des plaisirs avec celle qu'on accable de chagrins? Elle ne

conçoit pas la liaison de tout cela, la chère dame; elle n'entend pas

d'abord, que l'ébranlement causé par le chagrin sur la masse des

nerfs, détermine sur-le-champ à la volupté dans les femmes, les

atômes du fluide électrique, et qu'un individu de ce sexe n'est

jamais plus voluptueux que quand il est _saisi_ dans les pleurs. N'y

eût-il d'abord que cela, un vieux mari comme moi serait très-

excusable, d'employer auprès de sa tendre épouse, tous les ressorts

qui peuvent lui rendre ce qu'il ne doit plus attendre de sa vigueur

. . . Voilà donc déjà pour le physique; mais la petite méchanceté de

donner du chagrin, a bien une autre jouissance morale . . . qui, je

le sens, n'est pas entendu de ton lourd esprit, . . . dis, . . .

avoue-le, . . . comprends-tu, que de dire à une femme intérieurement

tout, en la soumettant à ses feux. «Si tu savais que le plaisir que

je cherche avec toi, n'est nourri que du charme piquant de te

tromper; . . . que ton erreur; . . . que ta bonhomie; . . . que la

manière enfin dont je te rends ma dupe; compose tout le sel que je

trouve aux voluptés dont je m'enivre, . . . et que ces voluptés

seraient nulles pour moi, sans l'aiguillon de la perfidie.» --Hein,

Dolbourg, tu n'entends pas plus cela que du grec? Semblable à l'âne,

qui broute l'herbe fine d'une prairie verte, sans distinguer _le

simple précieux_, du _jonc sauvage_, tu dévores indifféremment tout

ce que ta bouche rencontre sans examen et sans analyse; sans te faire

de principes sur rien, et sans jamais jouir de tes principes, ne

suis-je donc pas plus heureux que toi, en rafinant tout comme je

fais, en ne me composant jamais de jouissances _physiques_, qu'elles

ne soient accompagnées d'un petit désordre _moral_. Quelque variété

que je puisse mettre dans mes amours avec la présidente, quelque

jolie qu'elle soit, sans doute encore; quelque _bizarres_ que

puissent être mes plaisirs, . . . que deviendraient-ils pourtant, je

te le demande, si je n'avais, pour les enflammer, les idées nées des

perfides _desseins_ que tu me connais --(car il faut bien revenir à

ces maudits _desseins_, dès que le projet de Lyon n'a pas eu de

succès); aussi, depuis que ces _desseins_ sont pris, . . . depuis

qu'ils sont sûrs, . . . ce sont des sensations d'une violence! . . .

Ce qui me divertit, c'est que la bonne dame met tout cela sur le

compte de ses attraits . . . elle devait pourtant bien sentir qu'ils

ne peuvent plus entrer pour rien dans les motifs de mon ivresse . . .

Il est impossible qu'elle ne voie pas que j'ai quelqu'autre chose

dans la tête; quelquefois même je ne suis pas maître de mes propos

. . . Dans ces instans où l'on déraisonne, et où celui qui déraisonne

le plus, est presque toujours celui qui a le plus d'esprit . . . il

m'en échappe de très-expressifs, et qu'elle devrait entendre . . .

Quand il y avait jadis un peu plus de bonne foi de ma part . . . il y

avait bien moins d'enthousiasme; elle devrait s'en ressouvenir; d'où

peut donc naître ce nouveau délire? . . . de l'indécence de l'acte?

Il y a long-temps que j'emploie les _singularités_; elle doit le

savoir: et voyant que ce n'est pas tout cela qui m'embrâse, elle

devrait se demander ce que c'est, . . . s'étonner, . . . frémir même:

. . . c'est une drôle de chose que la sécurité des femmes. --Toi qui

es un peu _naturaliste_, . . . dis-moi, n'y a-t-il pas une sorte

d'animal féroce qui ne rugit jamais, autant près de sa fémelle, que

quand il est prêt à la _dévorer_? Tout-à-l'heure la sécurité des

femmes m'étonnait: c'est leur orgueil maintenant que je n'entends

pas. Trop heureuse d'avoir, . . . trop contente de _resaisir_, ce qui

leur échapait, c'est toujours, selon elles, à leur art, à leur magie,

que se doit l'effet du miracle; et les innocentes, trompées au culte

du sacrificateur, se placent sur l'autel en _déesses_, quand elles ne

doivent être que _victimes_.

Quoi qu'il en soit, Sophie arrachée par ordre du roi, au couvent des

Ursulines d'Orléans, est exilée au château de Blamont, où mon

concierge l'a reçue au fond d'un appartement sûr et bien clos, dans

lequel il me répond d'elle sur sa vie. On dit que la chère petite

personne a prodigieusement pleurée; qu'elle n'aille pourtant pas

perdre toutes ses larmes; le tour qu'elle nous a jouée mérite que

nous lui en fassions encore verser quelqu'unes; mais comme elle est

bien là, et que nous avons beaucoup de choses à soigner ici, je me

contenterai d'y aller faire un tour, pour la disposer à nous recevoir

ce printems. Jusques-là trop d'objets nous occupent pour quitter

Paris tous les deux.

Au reste, rien n'a pris comme la réhabilitation de la demoiselle

Augustine j'étais-là, je laissais de temps-en-temps mes paupières se

mouiller, afin de me faire supposer un cœur . . . et on avait la

simplicité d'y croire. Encore une fois, mon ami, comme elles sont

bonnes les femmes! Voilà donc cette fille souverainement instalée,

quelque sûrs que nous devions en être, tu comprends bien pourtant que

dès que la voilà, l'ame du projet, il ne faut pas trop la perdre de

vue. M'avoueras-tu que je suis bon phisionomiste? à peine l'eus-je

envisagée _de tout sens_ à Vertfeuille, que je te dis: --c'est là ce

qu'il nous faut; voilà le sujet que le sort met en nos mains pour

exécuter ses caprices, et tu vois comme après avoir rempli nos

premières vues avec docilité, elle coopère avec intelligence à

l'accomplissement des secondes. Il nous fallait, en vérité, un peu de

tout cela, pour nous dédommager de la perte réelle que nous avons

fait de Léonore . . . ah, que cette charmante petite femme était

digne de nous, mon ami; ce comte de Beaulé, qui m'entrave dans tout

depuis quelque temps, commence à m'impatienter. Si cet homme-là

n'était pas en crédit, quelques-uns de mes amis et moi, nous lui

aurions bientôt fait un bon procès-criminel; je sais qu'il soupe

quelquefois avec _des filles_, le cher comte . . . En voilà plus

qu'il n'est nécessaire dans ce siècle-ci, pour le mener tout droit à

l'échafaud. Il n'est question que d'inventer, . . . de supposer,

. . . de soudoyer quelques _complaignantes_, quelqu'_espions_,

quelqu'_exempts de police_, et voilà un homme roué. Depuis trente ans

nous avons vu plus d'une de ces scènes; j'aimerais presque mieux être

accusé aujourd'hui [3] d'une conspiration contre le gouvernement, que

d'irrégularités envers des _Catins_; et en vérité cette manière de

mener les choses est respectable; . . . elle honore bien la patrie.

Si quand on a envie de perdre un homme il fallait attendre qu'il

devint criminel d'état, on n'aurait jamais fini, plutôt qu'il y a

très-peu de mortels qui ne soupe avec _des prostituées_. On a donc

fort bien fait d'arranger-là les pièges. Cette espèce d'inquisition

établie, sur les procédés du citoyen qui s'enferme avec une _fille_;

cette obligation où l'on met ces créatures de rendre un compte exact

de l'acte luxurieux de cet homme, est assurément une de nos plus

belles institutions françaises. Elle immortalise à jamais l'illustre

Archonte [4] qui la mit en usage à Paris. Et voilà de ces loix

douces, et néanmoins prudentes, qu'il ne faut jamais laisser tomber

en désuétude; on ne saurait trop encourager les délations des

prêtresses de Vénus, il est extrêmement utile au gouvernement et à la

société, de savoir comment un homme se conduit dans de tels cas; il y

a mille inductions, toutes plus sûres les unes que les autres, à

tirer de-là sur son caractère, il résulte, j'en conviens, une

collection d'impuretés qui peut devenir chatouilleuse aux oreilles du

juge; ce n'est pas servir les mœurs, disent les ennemis de ce

systême, que d'espioner et de recueillir les actions libertines de

_Pierre_, pour aiguillonner l'intempérance de _Jacques_; mais ce sont

des chaînes au citoyen? ce sont des moyens de l'asservir, de le

perdre, quand on en a envie, et voilà l'essentiel.

Adieu; la présidente m'épuise; on ne servit jamais sa femme avec tant

d'assiduité. Je te charge du soin de mes plaisirs pendant que je me

sacrifie pour les tiens. Songes, sur-tout, que j'ai besoin d'être

servi à mêts piquants dans les repas que tu me prépares; avertis les

enfans de l'amour qu'ils ont à réveiller des sensations éteintes dans

les saints désordres de l'hymen.

[Footnote 1. Il y avait encore ici deux lettres de Valcour, mais

aucune variation dans les événemens, nous avons donc passé tout de

suite à celle qui en développe; et quelqu'affreuse que soit cette

lettre, sans doute, elle nous a paru trop essentielle à la

catastrophe, trop utile aux teintes du caractère pour pouvoir être

supprimée. Il y a beaucoup de lecteurs qui feront bien de ne la point

lire, et les femmes sur-tout. (Note de l'éditeur.)]

[Footnote 2. Il ne faut pas oublier qu'il croit toujours être père de

cette Sophie.]

[Footnote 3. Non --pas aujourd'hui, heureusement pour l'humanité. Des

loix plus sages vont régir la France; et les atrocités décrites par

ce scélérat, n'existent plus.]

[Footnote 4. Magistrat grec; et c'est du sieur Sartine dont il est

question, qui n'était pourtant point grec. Voyez la note de la page

7: elle est relative à ceci.]

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4 · 第 16 / 60 题