_Le président de Blamont à Dolbourg._
Paris, ce 10 janvier 1779 [1].
Sophie est à nous, . . . l'affaire s'est faite le plus lestement
possible; l'abesse a eu beau réclamer madame de Blamont, il y avait
une lettre de cachet, il a fallu céder . . . C'est pourtant, lorsque
j'y réfléchis, une chose bien commode que ces ordres-là; que de
passions différentes ils servent! l'amour, la haine, la vengeance,
l'ambition, la cruauté, la jalousie, l'avarice, la tyrannie,
l'adultère, le libertinage, l'inceste . . . On flatte tout avec ces
lettres charmantes; avec elles on se débarrasse d'un mari qui gêne,
d'un rival qu'on redoute, d'une maîtresse dont on ne veut plus, d'un
parent incommode . . . Oh! je ne finirai pas si je te détaillais tous
les différens services qu'on retire de cette charmante institution.
Je suis encore à comprendre comment il est possible que mes confrères
s'en plaignent. Je suis confondu qu'ils osent dire qu'elle est contre
les loix de l'état, comme si l'état devait avoir rien de plus sacré
que le bonheur de ses chefs, et comme s'il pouvait exister rien de
plus doux pour eux, que cette manière _aziatique_ d'envoyer le
_cordon_. Je sais bien que ceux qui blâment ce délicieux usage; ceux
qui le traitent _d'abus tyranniques_, prétendent, pour étayer leur
opinion, que la puissance du souverain s'affaiblit en se divisant, se
resserre en croyant s'étendre par le despotisme, et se dégrade en
protégeant des crimes . . . Que cette arme dangéreuse pour une fois
ou deux par siècle qu'elle frappe à propos, cinq cent fois dans le
même siècle, ébranle le tronc en écharpant les branches? Mais tout
cela sont les sophismes de ceux qui en souffrent ou qui en ont
souffert. De tous les temps le faible s'est plaint . . . C'est son
lot --comme le notre est de ne pas l'entendre . . . Je le demande,
. . . que serait une autorité dont les rayons bienfaisant ne
s'étendraient pas un peu sur les soutiens du trône; il n'y a que les
tyrans qui portent seuls leur glaive, les rois justes et bons en
partagent le poids; et serait-ce bien la peine de le soutenir sans en
frapper de temps en temps.
N'était-il pas indécent que ta maîtresse . . . que ma fille [2],
parce qu'il lui a plu d'échapper de nos mains, ou de se mettre dans
le cas de s'en faire chasser, allât se mettre aux frais de ma femme?
Est-ce donc à elle à payer ces sortes de choses? Moi, j'aime les
convenances; il est inoui comme j'y tiens. Oui, je veux que
l'honnêteté règne jusqu'au sein même du désordre. Quand on va savoir
cela, . . . je vais être boudé . . . Dieu sait; . . . mes
empressemens surprendront . . . N'est-il pas affreux, dira-t-on, de
chercher des plaisirs avec celle qu'on accable de chagrins? Elle ne
conçoit pas la liaison de tout cela, la chère dame; elle n'entend pas
d'abord, que l'ébranlement causé par le chagrin sur la masse des
nerfs, détermine sur-le-champ à la volupté dans les femmes, les
atômes du fluide électrique, et qu'un individu de ce sexe n'est
jamais plus voluptueux que quand il est _saisi_ dans les pleurs. N'y
eût-il d'abord que cela, un vieux mari comme moi serait très-
excusable, d'employer auprès de sa tendre épouse, tous les ressorts
qui peuvent lui rendre ce qu'il ne doit plus attendre de sa vigueur
. . . Voilà donc déjà pour le physique; mais la petite méchanceté de
donner du chagrin, a bien une autre jouissance morale . . . qui, je
le sens, n'est pas entendu de ton lourd esprit, . . . dis, . . .
avoue-le, . . . comprends-tu, que de dire à une femme intérieurement
tout, en la soumettant à ses feux. «Si tu savais que le plaisir que
je cherche avec toi, n'est nourri que du charme piquant de te
tromper; . . . que ton erreur; . . . que ta bonhomie; . . . que la
manière enfin dont je te rends ma dupe; compose tout le sel que je
trouve aux voluptés dont je m'enivre, . . . et que ces voluptés
seraient nulles pour moi, sans l'aiguillon de la perfidie.» --Hein,
Dolbourg, tu n'entends pas plus cela que du grec? Semblable à l'âne,
qui broute l'herbe fine d'une prairie verte, sans distinguer _le
simple précieux_, du _jonc sauvage_, tu dévores indifféremment tout
ce que ta bouche rencontre sans examen et sans analyse; sans te faire
de principes sur rien, et sans jamais jouir de tes principes, ne
suis-je donc pas plus heureux que toi, en rafinant tout comme je
fais, en ne me composant jamais de jouissances _physiques_, qu'elles
ne soient accompagnées d'un petit désordre _moral_. Quelque variété
que je puisse mettre dans mes amours avec la présidente, quelque
jolie qu'elle soit, sans doute encore; quelque _bizarres_ que
puissent être mes plaisirs, . . . que deviendraient-ils pourtant, je
te le demande, si je n'avais, pour les enflammer, les idées nées des
perfides _desseins_ que tu me connais --(car il faut bien revenir à
ces maudits _desseins_, dès que le projet de Lyon n'a pas eu de
succès); aussi, depuis que ces _desseins_ sont pris, . . . depuis
qu'ils sont sûrs, . . . ce sont des sensations d'une violence! . . .
Ce qui me divertit, c'est que la bonne dame met tout cela sur le
compte de ses attraits . . . elle devait pourtant bien sentir qu'ils
ne peuvent plus entrer pour rien dans les motifs de mon ivresse . . .
Il est impossible qu'elle ne voie pas que j'ai quelqu'autre chose
dans la tête; quelquefois même je ne suis pas maître de mes propos
. . . Dans ces instans où l'on déraisonne, et où celui qui déraisonne
le plus, est presque toujours celui qui a le plus d'esprit . . . il
m'en échappe de très-expressifs, et qu'elle devrait entendre . . .
Quand il y avait jadis un peu plus de bonne foi de ma part . . . il y
avait bien moins d'enthousiasme; elle devrait s'en ressouvenir; d'où
peut donc naître ce nouveau délire? . . . de l'indécence de l'acte?
Il y a long-temps que j'emploie les _singularités_; elle doit le
savoir: et voyant que ce n'est pas tout cela qui m'embrâse, elle
devrait se demander ce que c'est, . . . s'étonner, . . . frémir même:
. . . c'est une drôle de chose que la sécurité des femmes. --Toi qui
es un peu _naturaliste_, . . . dis-moi, n'y a-t-il pas une sorte
d'animal féroce qui ne rugit jamais, autant près de sa fémelle, que
quand il est prêt à la _dévorer_? Tout-à-l'heure la sécurité des
femmes m'étonnait: c'est leur orgueil maintenant que je n'entends
pas. Trop heureuse d'avoir, . . . trop contente de _resaisir_, ce qui
leur échapait, c'est toujours, selon elles, à leur art, à leur magie,
que se doit l'effet du miracle; et les innocentes, trompées au culte
du sacrificateur, se placent sur l'autel en _déesses_, quand elles ne
doivent être que _victimes_.
Quoi qu'il en soit, Sophie arrachée par ordre du roi, au couvent des
Ursulines d'Orléans, est exilée au château de Blamont, où mon
concierge l'a reçue au fond d'un appartement sûr et bien clos, dans
lequel il me répond d'elle sur sa vie. On dit que la chère petite
personne a prodigieusement pleurée; qu'elle n'aille pourtant pas
perdre toutes ses larmes; le tour qu'elle nous a jouée mérite que
nous lui en fassions encore verser quelqu'unes; mais comme elle est
bien là, et que nous avons beaucoup de choses à soigner ici, je me
contenterai d'y aller faire un tour, pour la disposer à nous recevoir
ce printems. Jusques-là trop d'objets nous occupent pour quitter
Paris tous les deux.
Au reste, rien n'a pris comme la réhabilitation de la demoiselle
Augustine j'étais-là, je laissais de temps-en-temps mes paupières se
mouiller, afin de me faire supposer un cœur . . . et on avait la
simplicité d'y croire. Encore une fois, mon ami, comme elles sont
bonnes les femmes! Voilà donc cette fille souverainement instalée,
quelque sûrs que nous devions en être, tu comprends bien pourtant que
dès que la voilà, l'ame du projet, il ne faut pas trop la perdre de
vue. M'avoueras-tu que je suis bon phisionomiste? à peine l'eus-je
envisagée _de tout sens_ à Vertfeuille, que je te dis: --c'est là ce
qu'il nous faut; voilà le sujet que le sort met en nos mains pour
exécuter ses caprices, et tu vois comme après avoir rempli nos
premières vues avec docilité, elle coopère avec intelligence à
l'accomplissement des secondes. Il nous fallait, en vérité, un peu de
tout cela, pour nous dédommager de la perte réelle que nous avons
fait de Léonore . . . ah, que cette charmante petite femme était
digne de nous, mon ami; ce comte de Beaulé, qui m'entrave dans tout
depuis quelque temps, commence à m'impatienter. Si cet homme-là
n'était pas en crédit, quelques-uns de mes amis et moi, nous lui
aurions bientôt fait un bon procès-criminel; je sais qu'il soupe
quelquefois avec _des filles_, le cher comte . . . En voilà plus
qu'il n'est nécessaire dans ce siècle-ci, pour le mener tout droit à
l'échafaud. Il n'est question que d'inventer, . . . de supposer,
. . . de soudoyer quelques _complaignantes_, quelqu'_espions_,
quelqu'_exempts de police_, et voilà un homme roué. Depuis trente ans
nous avons vu plus d'une de ces scènes; j'aimerais presque mieux être
accusé aujourd'hui [3] d'une conspiration contre le gouvernement, que
d'irrégularités envers des _Catins_; et en vérité cette manière de
mener les choses est respectable; . . . elle honore bien la patrie.
Si quand on a envie de perdre un homme il fallait attendre qu'il
devint criminel d'état, on n'aurait jamais fini, plutôt qu'il y a
très-peu de mortels qui ne soupe avec _des prostituées_. On a donc
fort bien fait d'arranger-là les pièges. Cette espèce d'inquisition
établie, sur les procédés du citoyen qui s'enferme avec une _fille_;
cette obligation où l'on met ces créatures de rendre un compte exact
de l'acte luxurieux de cet homme, est assurément une de nos plus
belles institutions françaises. Elle immortalise à jamais l'illustre
Archonte [4] qui la mit en usage à Paris. Et voilà de ces loix
douces, et néanmoins prudentes, qu'il ne faut jamais laisser tomber
en désuétude; on ne saurait trop encourager les délations des
prêtresses de Vénus, il est extrêmement utile au gouvernement et à la
société, de savoir comment un homme se conduit dans de tels cas; il y
a mille inductions, toutes plus sûres les unes que les autres, à
tirer de-là sur son caractère, il résulte, j'en conviens, une
collection d'impuretés qui peut devenir chatouilleuse aux oreilles du
juge; ce n'est pas servir les mœurs, disent les ennemis de ce
systême, que d'espioner et de recueillir les actions libertines de
_Pierre_, pour aiguillonner l'intempérance de _Jacques_; mais ce sont
des chaînes au citoyen? ce sont des moyens de l'asservir, de le
perdre, quand on en a envie, et voilà l'essentiel.
Adieu; la présidente m'épuise; on ne servit jamais sa femme avec tant
d'assiduité. Je te charge du soin de mes plaisirs pendant que je me
sacrifie pour les tiens. Songes, sur-tout, que j'ai besoin d'être
servi à mêts piquants dans les repas que tu me prépares; avertis les
enfans de l'amour qu'ils ont à réveiller des sensations éteintes dans
les saints désordres de l'hymen.
[Footnote 1. Il y avait encore ici deux lettres de Valcour, mais
aucune variation dans les événemens, nous avons donc passé tout de
suite à celle qui en développe; et quelqu'affreuse que soit cette
lettre, sans doute, elle nous a paru trop essentielle à la
catastrophe, trop utile aux teintes du caractère pour pouvoir être
supprimée. Il y a beaucoup de lecteurs qui feront bien de ne la point
lire, et les femmes sur-tout. (Note de l'éditeur.)]
[Footnote 2. Il ne faut pas oublier qu'il croit toujours être père de
cette Sophie.]
[Footnote 3. Non --pas aujourd'hui, heureusement pour l'humanité. Des
loix plus sages vont régir la France; et les atrocités décrites par
ce scélérat, n'existent plus.]
[Footnote 4. Magistrat grec; et c'est du sieur Sartine dont il est
question, qui n'était pourtant point grec. Voyez la note de la page
7: elle est relative à ceci.]