_La même au même_ [1].
Paris, ce 17 Décembre.
Votre résignation, toujours entière, me plaît, me touche et
m'intéresse: . . . c'est ainsi que l'on aime Valcour. Des amans moins
délicats et moins accoutumés que nous aux sacrifices, auront de la
peine à se le persuader, mais que nous importe l'opinion des gens
froids, pourvu que nos ames, plus ardentes et plus élevées que la
leur, sachent jouir de ce qu'ils n'entendent pas. C'est une des
choses qui pourtant m'impatientent le plus que de voir combien il y a
peu d'êtres dans le monde, qui, si j'ose me servir de l'expression,
parlent la même langue que nous, et pourquoi donc la nature, dès
qu'elle nous destinait à vivre ensemble, ne nous a-t-elle pas donné à
tous, à-peu-près la même ame? Pourquoi n'avons-nous pas tous la même
manière de sentir? Dans les mouvemens d'humeur que certaines gens
m'inspirent, je ne sais si je n'aimerais pas autant ceux qui, comme
ma chère sœur, vont beaucoup au-delà des bornes, par trop de
délicatesse dans les organes, que ceux qui n'éprouvent rien. Les
premiers réparent au moins, par un esprit piquant et extraordinaire,
toutes les inconséquences de leur cœur, au-lieu que les autres n'ont
rien qui puisse dédommager de leur lourde apathie. Ce sont des
espèces d'automates qui, ce me semble, font sur nous ce même effet,
que ces temps assommans de certains jours d'été, où toutes nos
facultés engourdies par le volume d'air qui les absorbe, ne se
désignent même plus dans l'organisation . . . Ma comparaison n'est-
elle pas juste? Un sot ne vous a-t-il jamais fait éprouver une
douleur physique? N'avez-vous pas senti à son approche, ou à ses
discours, une commotion pareille à celle dont je vous parle?
Oh, mon ami! je vous aurai vu quand vous lirez celle-ci; la main qui
vous la rendra, aura senti le plaisir de serrer la vôtre; nos yeux se
seront parlés, nos ames se seront entendues. Puisse ne pas être
interrompue cette innocente façon de nous entretenir cet hiver.
Le président est toujours le même; ma mère ne sait à quoi attribuer
cet extraordinaire empressement; il y passe une partie des nuits, et
je vous réponds que sa chère femme n'en est pas plus contente; elle
aimerait bien mieux la plus profonde indifférence, que ces émotions
presque toujours désordonnées, fruit du dérèglement de la tête, bien
plus que des sentimens du cœur, et qui la replaçant toujours dans une
sorte d'infériorité et d'humiliation, ne lui laisse plus que le
triste rôle de la colombe, sous la serre aigue du vautour. Mais elle
a besoin d'art et de politique, si elle pouvait l'enchaîner et le
vaincre à force de complaisance, pour le bonheur de sa chère Aline,
il n'y aurait rien, dit-elle, qu'elle n'entreprît avec délices.
Augustine est réconciliée, elle s'est jettée aux pieds de la
présidente: elle lui a demandé pardon de son inconduite; elle l'a
supplié de n'y plus penser; et vous jugez si l'ame tendre et douce de
ma mère a pu résister à cette scène? elle a embrassé cette fille avec
tendresse, elle l'a relevée, et lui a rendu toute sa confiance et sa
protection . . . Le président était presque attendri il est
d'ailleurs d'une retenue singulière vis-à-vis de cette fille; il ne
paraît assurément pas qu'il ait jamais pu se rien passer entr'eux.
Mais pour Sophie, ma mère est très-embarrassée: elle ne sait
absolument sur quel ton en parler au président: la dernière fois
qu'il a été question d'elle entr'eux à Vertfeuille, vous savez que
mon père soutint qu'elle n'était pas sa fille; dans ce temps-là ma
mère était loin d'imaginer, que sans le vouloir, il dit aussi-bien la
vérité. Maintenant qu'elle est sûre que cette Sophie ne lui
appartient point, ne vaut-il pas autant ne rien dire, et laisser
soupçonner qu'elle a cru ce que son mari lui disait. L'intérêt
qu'elle prend d'ailleurs à cette infortunée, ne peut plus être le
même que quand elle la croyait à elle, et elle a celui de deux
véritables enfans à ménager, qu'elle ne sacrifiera pas, dit-elle, à
celui d'un être qui ne lui tient plus que par les sentimens de la
pitié: elle aime donc mieux ne rien dire, et laisser sur le tout son
mari dans l'erreur: elle lui cachera toujours le sort de cette fille:
elle en prendra le même soin; n'aura-t-elle pas rempli tous ses
devoirs?
[Footnote 1. Il y avait une réponse de Valcour à la lettre
précédente, mais que nous avons supprimée, par l'envie de ne rien
offrir au public qui ne fasse qu'allonger le fil sans le démêler, et
qu'à retarder le dénouement, sans y ajouter plus d'intérêt. (Note de
l'éditeur).]