maladie, est né d’une fantaisie poétique de Fracastor, qui n’a pas cru
devoir en indiquer l’étymologie. Il se borne à dire. «_Nos syphilidem
in nostris lusibus appellamus_[751].»
Cette question n’a qu’un intérêt bien secondaire. Swédiaur et M.
Ricord[752], après lui, ont adopté l’interprétation suivante: σῦς,
_porcus_, φιλία, _amor_, comme qui dirait: _amor porcinus_.
Cette maladie si diversement dénommée parut céder à un traitement
unique, qu’une fausse analogie désigna aux médecins. Le hasard
justifia cet essai, et on se vit en possession d’un agent doué d’une
admirable spécificité. L’emploi du mercure et de ses préparations,
remonte à l’origine même du fléau, ainsi que l’attestent les auteurs
contemporains; mais l’inexpérience des praticiens amena des abus qui
discréditèrent dès ce moment le nouveau remède. Ulrich de Hutten, qui
en avait fait personnellement la cruelle épreuve, trace un effrayant
tableau de ses méfaits, et ses détracteurs actuels se prévalent
encore de son autorité. Je ne veux pas insister sur un fait dont
il serait facile aussi de tirer une preuve de plus, en faveur de
la nouveauté de la syphilis. Je rappellerai seulement que François
Chicoyneau, chancelier de la Faculté de médecine de Montpellier,
dans la première moitié du siècle dernier, celui même dont le nom
se rattache si honorablement au souvenir de la peste de Marseille,
comprit le premier, et chercha à démontrer, contre l’opinion générale,
non-seulement l’inutilité, mais encore les dangers de la _salivation_,
dans la cure de la syphilis. C’est à lui qu’on doit la méthode _par
extinction_ qui, malgré ses services évidents, a eu tant de peine à
supplanter la vieille routine. On sait qu’elle est devenue aujourd’hui
la règle commune.
Je n’entre pas dans la discussion du traitement de la maladie
syphilitique sans mercure. Je crois que les titres de cet héroïque
agent sont assez solidement établis, pour résister aux paradoxes qui
depuis trois cents ans s’efforcent de les ébranler. C’est tout ce que
je me permettrai d’en dire.
Apprécions maintenant les preuves directes de l’antiquité de la
syphilis, qu’on prétend avoir trouvées dans les vieux écrits.
Je rappellerai d’abord une réflexion fort juste de Swédiaur.
Il semblerait, en lisant les auteurs qui ont traité des maladies
vénériennes après le XVIe siècle, que depuis l’époque où le terrible
fléau a infecté le monde, il a fait taire ou a aboli toutes les autres
altérations fonctionnelles ou organiques qui ont attaqué les parties
génitales, dans tous les temps et dans tous les pays. Les médecins
et les malades ont oublié qu’il existe une autre cause que le virus
syphilitique, capable de provoquer des maladies dans ces organes, ou de
manifester ses effets après l’acte vénérien[753].
On a beaucoup parlé de l’_écoulement uréthral_ (_fluxus seminis
immundus_) signalé par Moïse, qui prescrit une foule de précautions
préservatrices.
Je regrette ces redites vulgaires; mais je suis bien obligé de
répéter ici ce que tout le monde sait. La maladie dont il s’agit,
et qui n’est autre que notre _blennorrhagie_, dépend d’une foule de
causes complétement étrangères à la syphilis. L’usage ou l’abus de
certains excitants suffit pour la provoquer. On en a accusé la bière
et autres boissons fermentées. Certains états morbides se l’associent
souvent comme complication. Lorsque ce phénomène se montre chez des
sujets entachés du vice scrofuleux ou dartreux, sa durée peut en faire
soupçonner à tort la nature syphilitique. Cette blennorrhagie partage
alors la chronicité des diathèses dont elle dépend.
Je dois mentionner aussi certaines causes externes qui agissent
mécaniquement sur l’organe, et en modifient ou en activent la
sécrétion. L’acte vénérien trop répété, la disproportion de volume
des parties, les manœuvres brutales de l’onanisme, le passage ou le
séjour d’une sonde, l’expulsion lente et difficile d’un gravier hérissé
d’aspérités, etc., toutes ces actions peuvent amener un écoulement de
muco-pus, plus ou moins abondant et prolongé.
Swédiaur voulant résoudre expérimentalement une question douteuse,
s’injecte, dans le canal, de l’eau chargée d’ammoniaque, et voit
survenir à la suite, un flux blennorrhagique accompagné de tous les
symptômes subjectifs et objectifs observés en pareil cas[754].
Ne faut-il pas aussi admettre l’action plus ou moins irritante de
certaines humeurs anormales ou morbidement secrétées, qui ont acquis
une âcreté particulière? Sans revenir aux idées des anciens sur la
mauvaise qualité du sang des règles, il paraît assez plausible, que
son contact, pendant l’éréthisme des rapports sexuels, n’est pas
indifférent. J’en dirai autant du liquide des lochies, de l’ichor
cancéreux, des humeurs leucorrhéiques dont l’_acrimonie_ peut être
assez prononcée, chez certaines femmes entachées de diathèses, pour
corroder, à la manière d’un caustique, la peau sur laquelle elles
coulent. J’ai vu dans le temps, un de ces exemples connus de tous
les praticiens. Il s’agissait d’une petite fille, dont un écoulement
vaginal habituel excoriait profondément les téguments des cuisses,
qu’aucun moyen ne pouvait mettre à l’abri.
Le témoignage de Moïse n’est donc pas démonstratif. On peut ajouter que
la blennorrhagie, qui est, pour nous, la manifestation habituelle de la
syphilis, fut très-rare dans les premiers temps qui suivirent sa venue.
Il est à croire, d’après l’excès de précautions prescrites par le
législateur, que la _gonorrhée_ simple tenait, dans la pathologie des
Hébreux, une place plus grande que dans la nôtre. La cause en était
probablement dans l’influence du climat, leur mauvais régime et leur
incontinence, certifiée par l’histoire.
Je peux citer à l’appui, un fait qui s’est passé de nos jours.
En 1840, une colonne de troupes françaises faisant une expédition dans
la province de Constantine, eut beaucoup de soldats et un grand nombre
d’officiers, atteints tout à coup d’uréthrites très-douloureuses,
avec dysurie plus ou moins intense, et même suppression d’urine.
L’écoulement concomitant était peu abondant, et les accidents se
dissipaient ordinairement en quelques jours.
M. le docteur Guyon, auteur de ce récit, fait remarquer qu’on ne
pouvait attribuer la cause de ces maladies à une contagion, puisque la
colonne à laquelle appartenaient les malades, était, depuis près d’un
mois, éloignée de toute population.
On chercha, selon l’habitude, une cause extérieure bien palpable, qui
pût donner l’explication de cette petite épidémie. On crut pouvoir la
rapporter à ce que les malades s’étaient nourris de grenouilles. Rien
de pareil ne s’observe pourtant, dans les localités nombreuses où ce
batracien fait partie de l’alimentation quotidienne. M. Guyon assure de
plus, que parmi les militaires qui n’avaient rien éprouvé, il en était
bien peu qui n’eussent mangé de ces animaux, très-multipliés sur tous
les cours d’eaux voisins des campements.
Je ne vois là, qu’une de ces influences épidémiques dont on ne
détermine pas nettement l’origine, mais qui a été certainement activée
par la chaleur torride de la saison, le souffle fréquent du sirocco, et
le régime plus ou moins échauffant auquel les troupes étaient soumises.
On connaît l’action de ces causes sur la sécrétion de l’urine et son
appareil excréteur.
Hippocrate mentionne sous le nom de _mal féminin_ (_morbus femineus_)
une maladie très-répandue chez les Scythes, et qui a donné lieu à
de nombreux commentaires. On a prétendu qu’il avait voulu indiquer
ce qu’on appelle aujourd’hui, en langage familier, _une maladie de
femmes_. Il a fallu renoncer à cette explication. La maladie des
Scythes n’est pas même une forme du mal vénérien simple; _à fortiori_,
elle n’a rien de commun avec la syphilis moderne. Il s’agit, selon
toute apparence, d’une atrophie locale qui amortit ou éteint tout
appétit vénérien.
Je lis dans Alibert, une observation qui me paraît bien placée ici.
«Je trouve quelque part, la note suivante: il règne parmi les Nogarys,
qui sont actuellement les sujets de la Russie, une maladie que l’on
nomme _mal féminin_. Elle n’attaque que les individus du sexe masculin
et d’un âge avancé. Elle offre les symptômes suivants: la peau devient
ridée, la barbe tombe, et la personne atteinte prend complétement
l’apparence d’une femme. Le patient perd la faculté de propager son
espèce, et ses sentiments et ses actions se dépouillent du caractère
propre à son sexe primitif. Dans cet état, il est forcé de fuir la
société des hommes et de rechercher celle des femmes, auxquelles il
ressemble singulièrement. Cette bizarre dégénérescence n’est pas
inconnue en Turquie, où elle porte, comme parmi les Nogarys, le nom de
_Coss_[755].»
J’ai cité cet exemple pour montrer qu’on ne sous-entend pas toujours la
syphilis, lorsqu’on dit _mal féminin_.
Quant aux _ulcères des parties honteuses_, décrits par Hippocrate[756],
il est évident, qu’ils ne sont que des manifestations spéciales de
certaines maladies aiguës et épidémiques, que l’auteur rapportait
à l’influence d’une _constitution pluvieuse_. Ces maladies étaient
fébriles et rapides dans leur cours, tandis que la syphilis est
d’ordinaire chronique et sans fièvre. Leur guérison était spontanée,
ce qui n’appartient pas non plus à la vérole. Dans le cas où l’art
intervenait avec succès, les moyens employés n’étaient pas de ceux qui
ont une action antisyphilitique[757].
Celse décrit exactement la _balanite_, le _phymosis_, le _paraphymosis_
avec _ulcères sous-jacents nets et secs, humides ou purulents_, les
_petits tubercules_ (φυματα) _de la couronne du gland_, le _chancre_,
les _végétations_, les _ulcères phagédéniques_, le _charbon de la
verge_, l’_orchite_, le _condylome_, les _rhagades de l’anus_,
etc.[758].
Le phymosis, réduit à lui-même, ne passera jamais pour un symptôme
de syphilis. Il peut résulter d’une foule de causes, parmi lesquelles
figure souvent, une conformation vicieuse du prépuce qui l’empêche
de découvrir le gland, surtout quand celui-ci est tuméfié par
l’inflammation. Or, c’est précisément le cas auquel Celse fait
allusion[759].
Les ulcères et autres altérations concomitantes qu’il signale, peuvent
n’être que des formes de scrofule, de charbon, de cancer, ou bien, des
fissures, des tumeurs anales simples, hémorrhoïdales ou autres. En
lisant sans prévention, le chapitre où Celse étudie les _maladies des
parties honteuses_ (_obscœnarum partium vitia_), on n’y voit rien qui
indique quelque chose de spécial; rien surtout qui laisse soupçonner
des relations sexuelles normales ou illicites.
M. Cazenave reproduit sans commentaire, l’histoire racontée par Pline
le jeune, d’une femme qui s’était noyée dans le lac de Côme, parce
que son mari avait les _parties secrètes rongées par des ulcères
chroniques_[760].
Cet acte de désespoir, inspiré par un insurmontable dégoût, a-t-il
quelque rapport avec la nature présumée syphilitique, de la maladie du
mari?
Remarquez que Pline ne nous dit pas que la femme eût été elle-même
contaminée. Observe-t-on de pareils faits aujourd’hui, en plein règne
de la syphilis? Que de femmes cependant paient cher leur soumission à
certains devoirs, quand leurs maris sont plus exigeants avec elles,
qu’ils n’ont été prudents, dans leurs infidélités conjugales!
L’historien Josèphe nous apprend qu’Hérode avait, avant de mourir, les
_aines gonflées par des phlegmes humides, et les parties génitales en
pourriture_[761].
Prétendre retrouver dans cette description, les indices certains de
la syphilis, ce serait affirmer, contrairement à l’observation, que
les mêmes désordres ne sont jamais l’effet de maladies absolument
étrangères à l’imprégnation virulente.
Cette objection s’applique à la plupart des faits du même genre, dont
on grossit le nombre, sans ajouter à la valeur de leur témoignage.
Apion, le blasphémateur, succombe aux suites d’un ulcère qui avait
envahi ses parties génitales[762]. Valère Maxime, très-porté à la
débauche, meurt couvert d’_apostèmes_ et dévoré par des _ulcères
fistuleux_[763]. Dans tout cela, je ne vois rien qui démontre la
syphilis.
Héron, se rendant à Alexandrie, se livre à des excès de table, et
s’abandonne, en état d’ivresse, à toutes les ardeurs du coït: un
anthrax se forme au gland, et amène promptement la gangrène et la chute
spontanée des organes génitaux[764].
N’est-ce pas ici un exemple de ces mortifications soudaines, qu’on a
appelées _gangrène des gens riches_, pour faire entendre qu’elle se
rattache aux excès de tous genres, que peut entraîner le mauvais usage
de la fortune? Ce n’est point ainsi que se comporte la syphilis.
Il est bon de noter que dans la plupart des observations analogues,
rapportées par les auteurs, on ne découvre aucune indication de
rapprochements suspects, de contaminations accidentelles. On signale
vaguement la vie dissolue des sujets: circonstance qui implique leur
prédisposition à des maladies ulcératives ou gangréneuses, abstraction
faite de tout principe syphilitique.
Les poëtes latins, dont la plume est sans retenue, renferment, dit-on,
des allusions directes à la vérole. Juvénal et Martial entre autres,
ont désigné des désordres locaux, qu’on a voulu attribuer à cette
origine.
Juvénal reproche à un individu de s’être fait couper des _marisques_ ou
_fics_, sortes d’excroissances charnues qui siégent au fondement:
«..... Castigas turpia cum sis
»Inter socraticos notissima fossa cinædos:
»Hispida membra quidem et duræ per brachia setæ.
»Promittunt atrocem animum; sed podice lævi,
»Cæduntur tumidæ, MEDICO RIDENTE, mariscæ[765].»
Martial, en plusieurs endroits, tourne en ridicule ceux qui avaient
ces excroissances, et raille vertement un certain Cecilianus qui était
coutumier du fait:
Cum dixi FICOS rides quasi barbara verba,
»Et dici FICUS, Ceciliane, jubes.
Dicemus FICUS quos scimus in arbore nasci:
»Dicemus FICOS, Ceciliane, tuos[766].»
Il est évident que les deux poëtes n’ont eu en vue que la source
ignoble de ces tumeurs, et qu’ils ont voulu venger la morale publique.
Si le chirurgien sourit, comme dit Juvénal, en excisant des marisques,
c’est qu’il devine les habitudes infâmes du sujet. Ce n’est pas ainsi
que le médecin de nos jours accueille les confidences de son client,
quand il est appelé à réparer les méfaits de la syphilis.
Lorsque Martial poursuit aussi de ses moqueries, ceux qui avaient des
végétations anales, indice certain de leur dépravation, sa censure ne
tombe pas sur une maladie réputée honteuse, mais sur les mœurs d’une
société qui tolérait de pareils écarts.
Aujourd’hui encore, on n’a que trop d’occasions de s’assurer que les
mêmes désordres locaux ont la même origine, sans que la syphilis, dont
on saurait bien découvrir l’empreinte, ait rien à réclamer.
On a beau élever de simples analogies au rang de caractères essentiels,
on ne fera jamais sortir des textes anciens, une image complète de
l’affection syphilitique de notre temps.
Ici se présente une remarque qui n’est pas indifférente: c’est que les
auteurs antérieurs au XVe siècle, emploient souvent le mot _virulence_
(_virulentia_) en parlant des maladies qui peuvent provenir des
rapports sexuels. Ce mot n’a pas, sous leur plume, le sens que nous lui
donnons aujourd’hui, et il n’était point à cette époque, synonyme de
_faculté contagieuse_. On s’en servait pour exprimer l’action corrosive
de certaines humeurs, abstraction faite de toute contagiosité.
Cette inexactitude du langage médical reparaît aussi chez quelques
auteurs plus récents, qui ne donnent pas au mot dont il s’agit, la
signification bien arrêtée qui lui appartient[767].
Il ne faut pas perdre de vue, quand on confronte les documents
historiques, que la lèpre n’avait pas complétement abandonné l’Europe
au XVe siècle, et qu’en qualité de maladie héréditaire et contagieuse,
elle a pu, dans les premiers temps, se confondre avec la syphilis.
Michel Scot, qui écrivait en 1477, c’est-à-dire seize ans avant la
naissance de l’épidémie, s’exprime comme il suit:
«Les femmes deviennent livides et ont des écoulements. Si une femme
est en cet état, et si un homme vient à la connaître, sa verge est
facilement viciée, comme on le voit pour les jeunes adolescents qui,
_ignorant cela_, ont souvent la verge malade _ou sont pris de la
lèpre_. Il faut savoir aussi, que si un écoulement existait à l’époque
de la conception, le fœtus est plus ou moins vicié, et en ce cas,
l’homme doit s’abstenir de tout rapport, et la femme doit lui résister
par prévoyance[768].»
M. Cazenave, qui cite ce passage, y trouve non-seulement la théorie de
la blennorrhagie virulente, mais aussi la doctrine de l’hérédité.
Je ne conteste pas les apparences; mais comme je me range du côté de
ceux qui reconnaissent à la lèpre ces deux attributs, virulence et
transmission héréditaire, j’en déduis qu’il n’est peut-être question
que de cette maladie. Quand Michel Scot dit que les jeunes gens ont
la verge viciée (_vitiantur virga_), ces expressions sont bien vagues
pour représenter les altérations imputables à la vraie syphilis. D’un
autre côté, il n’y a plus d’équivoque, lorsqu’il assure qu’ils peuvent
prendre la lèpre (_quandoque leprâ_). Or, une femme syphilitique
pourrait-elle donner tantôt la syphilis, tantôt la lèpre? Cette
éventualité, inconciliable avec l’observation, n’établit-elle pas
que l’auteur a eu exclusivement en vue, les dangers et les suites
du commerce d’un homme sain avec une lépreuse? On sait que de ces
rapports, naissait souvent une maladie des parties génitales, nommée
vulgairement _arsure_, qui s’accompagnait de phlogose érysipélateuse,
d’exulcérations miliaires, de phlyctènes, etc.[769].
Les médecins arabes, en maints endroits de leurs livres, affirment que
le commerce avec une femme infectée de la lèpre, provoque la formation
d’ulcères à la verge.
L’Anglais Jean de Gaddesden insiste sur ce fait, dans un livre où il
traite de la cohabitation avec les lépreuses[770].
On ne comprend pas aussi pourquoi Scot ne parle que des jeunes gens
ignorants et novices. L’expérience, même celle de l’âge, a-t-elle
jamais été une garantie d’immunité? Les syphiliographes du jour
font-ils entrer cette considération, dans les anamnestiques qui leur
servent à éclairer le diagnostic des cas douteux?
Je néglige d’autres citations qui laissent les mêmes motifs
d’incertitude, pour reproduire un passage sur lequel comptent beaucoup
les défenseurs de l’antiquité de la syphilis. Ce passage appartient
à Guillaume de Salicet, célèbre médecin du XIIIe siècle, dont la
_Chirurgie_ fut imprimée pour la première fois, en 1476[771].
En parlant des bubons ou abcès de l’aine, qu’il attribue, soit à une
matière froide descendue du foie, soit à une matière chaude, soit à une
humeur sanieuse, Guillaume de Salicet dit, que cette tumeur inguinale
survient «quand l’homme a reçu une corruption à la verge, pour avoir
cohabité avec une femme _sale ou pour toute autre cause_.» (_Propter
concubitum cum muliere fœda, aut ob aliam causam._)
De ce texte, dont je ne contesterai pas la valeur, on pourrait en
rapprocher plusieurs autres, remontant à peu près à la même époque.
Lanfranc, élève et copiste de Guillaume de Salicet (1295), parle aussi
de bubons survenus à la suite d’ulcères de la verge (_propter ulcera
virgæ_)[772].
En 1320, Jean de Gaddesden[773]; en 1360, Guy de Chauliac[774]; en
1418, Valescus de Tarenta[775]; et en 1480, Pierre de Argellata[776],
décrivent des _ulcères nés du commerce avec une femme sale, impure et
cancéreuse_ (_ex coïtu cum fœtidâ vel immunda vel cancrosâ muliere_).
Ces passages si explicites en apparence, restent cependant très-vagues.
S’agirait-il du cancer à la matrice? Rien ne prouve qu’il soit
communicable, et l’on sait que les rapports conjugaux n’ont aucun
inconvénient pour l’homme qui s’y livre dans ces conditions. D’un autre
côté, l’ichor cancéreux ne peut-il acquérir accidentellement une âcreté
spéciale, dont le gland découvert ressentirait les effets irritants,
surtout dans les cas d’excoriation, et chez certains sujets plus
susceptibles, ou conformés de manière à rendre le contact plus direct
et plus durable? Mais on ne pourrait donner à ces faits exceptionnels,
le caractère de généralité que semblent leur assigner les textes que
j’ai cités.
L’impureté de la femme représente-t-elle un de ces flux lépreux dont
nous avons déjà constaté les effets possibles[777]?
D’autre part, on sait que les bubons peuvent être le symptôme
d’affections très-différentes, et succéder, chez des individus
prédisposés, à l’irritation réflexe, provoquée par de simples
écorchures du gland ou par de légères ulcérations sans caractère
spécifique. On a vu même que Guillaume de Salicet, après avoir attribué
ce symptôme aux rapports sexuels, ajoute: «_ou pour toute autre
cause_.» Voilà certes une étiologie bien élastique.
Dans tout ce qui précède, je ne trouve aucun motif de modifier mes
idées sur l’avénement moderne de la syphilis. Les maladies non
virulentes spontanées ou puisées dans les rapprochements intimes, ont
nécessairement existé de tout temps, en vertu même de la destination
des organes génitaux, de leur structure, de leur mode de sécrétion, de
leurs conditions d’exercice, etc. Sur ce point, il ne saurait y avoir
de désaccord, pas plus que sur l’existence, à toutes les époques, de
maladies de l’estomac ou du cerveau. On a toujours observé des lésions
purement locales et de formes diverses, résultant du coït trop souvent
répété, ou pratiqué dans des conditions défavorables.
Ne sait-on pas que ces divers désordres, qui n’ont rien de spécifique,
ont acquis une intensité insolite, sous le règne de cette constitution,
à la fois érysipélateuse et typhique, dont on trouve de nombreux
exemples dans les écrits des anciens. C’est ainsi que des ulcérations,
provoquées dans la bouche ou l’arrière-gorge par certaines manœuvres,
ont pu tourner à mal et dévorer les parties où elles siégeaient, sans
qu’on soit autorisé à les identifier aux localisations qui suivent
actuellement l’impression originelle du virus.
Que de fois la syphilis qui tient une si grande place dans notre
pathologie, est faussement soupçonnée, même par l’expérience la plus
sûre. Les femmes si sujettes aux écoulements simples des organes
génitaux, sont la source la plus fréquente, chez l’homme, des
écoulements qui ne peuvent être considérés alors comme un effet
d’imprégnation virulente[778].
Il n’est pas rare de trouver, dans la région vulvo-anale, des
végétations qui prennent souvent de grandes proportions, qu’on
croirait, au premier abord, syphilitiques, et qui sont survenues
chez des femmes notoirement exemptes de toute affection suspecte.
C’est un accident local, résultant de causes très-diverses, peut-être
combinées, et dont il n’est pas facile de saisir le mode d’action. La
preuve qu’elles ne sont pas l’expression d’une diathèse, syphilitique
ou autre, c’est qu’un traitement exclusivement local suffit pour les
guérir. L’excision est la meilleure méthode. En cas de repullulation,
on les excise de nouveau, et, sans traitement général, on obtient leur
disparition complète.
Il n’y a pas de raison pour que ces maladies _syphiliformes_ n’aient
existé dans l’antiquité; et, comme de nos jours, elles ont été
combattues avec succès par des topiques. Cette dernière circonstance
est, selon moi, un argument décisif dans le sens de ma thèse, et je
m’en empare pour en faire ressortir toute l’importance.
Quand on consulte les anciens sur la thérapeutique qu’ils appliquaient
aux maladies qu’on prétend rattacher au germe de la vraie syphilis, on
voit qu’ils s’adressent uniquement aux organes génitaux, et ils sont
unanimes pour proclamer l’efficacité de leur méthode. Si le traitement
est la pierre de touche de la nature des maladies, on peut affirmer que
celles qu’ils ont guéries, n’étaient pas syphilitiques.
Contre les ulcères et les végétations, on conseille, dans les cas
les moins graves, de simples lotions _émollientes_, _détersives_,
_astringentes_ ou légèrement _caustiques_. Les baumes, les liniments
qu’on emploie, ne diffèrent en rien de ceux qui remplissent banalement
la même indication, dans les maladies les plus diverses.
On dira que les anciens privés de spécifique se trouvaient réduits,
malgré eux, au pis-aller de la cure palliative. Mais il est prouvé que
ces agents ne se bornaient pas à atténuer momentanément les symptômes,
à plâtrer, comme on dit, la maladie. Leur action était suivie d’une
guérison complète, sauf, bien entendu, les cas, extrêmement rares, où
la gravité des désordres locaux était au-dessus des ressources de l’art.
Est-ce ainsi que les choses se passeraient dans la pratique actuelle,
si le traitement se bornait au pansement de la verge ou du vagin?
Ce fait seul n’ébranle-t-il pas l’échafaudage des partisans de
l’ancienneté?
Dans les cas plus sérieux, on obtenait la guérison par l’application
du feu et l’excision des parties altérées. On amputait le membre
viril, quand il était dévoré par des ulcères phagédéniques; et Celse
recommande d’enlever, à l’aide du bistouri, toute la partie malade,
en empiétant un peu sur la partie saine[779]. Oribase répète le même
conseil, à l’occasion des ulcères du pénis.
S’il avait été question de véritable syphilis, est-il croyable que ces
moyens chirurgicaux eussent suffi, sans autre traitement ultérieur,
pour guérir l’affection morbide traduite par l’altération locale?
Aujourd’hui, dans les cas devenus rares, où les ravages de la vérole
ont assez profondément compromis la verge pour en exiger le sacrifice,
le chirurgien croirait-il avoir achevé son œuvre, en déposant le fer
rouge ou le couteau? Serait-il aussi rassuré sur les suites probables,
que l’étaient Celse, Oribase et leur école clinique?
J’entends qu’on m’oppose la localisation primitive de la syphilis,
et la possibilité de la détruire sur place, avant son irradiation
dans le reste de l’organisme. Je n’ai pas à juger ici cette théorie
pathogénique, l’indication qu’elle suggère, les moyens qui la
remplissent. Ce qui est certain pour tout le monde, c’est que la vérole
est essentiellement une maladie générale, à un moment donné plus ou
moins rapproché de l’imprégnation, et qu’un traitement systématiquement
topique, condamnerait le médecin à l’insipide corvée des Danaïdes.
Les honorables confrères qui pratiquent dans notre colonie algérienne,
sont témoins, tous les jours, de ces revanches de la syphilis
intempestivement répercutée. Les Arabes, en pareil cas, se livrent à
des empiriques qui appliquent sur les chancres, le feu ou tout autre
caustique. Cette suppression des manifestations extérieures de la
maladie, ressemble à la guérison complète, jusqu’au moment où les
accidents secondaires dissipent brutalement l’illusion.
En résumé, quand on dit que la syphilis ancienne était locale et
cédait aux moyens chirurgicaux ou externes, on dresse entre elle et la
vérole de nos jours, une séparation radicale que les textes les plus
complaisants et les hypothèses les plus subtiles, ne parviendront pas à
supprimer.
En 1811, parut, sans nom d’auteur, et sous le patronage du
broussaisisme naissant, un livre[780] qui n’était à l’époque de
sa publication, qu’un paradoxe révoltant, mais qui aurait eu sa
raison d’être dans l’antiquité, c’est-à-dire à l’époque où les maux
_vénériens_, très-divers de nature, ne pouvaient se rallier au centre
commun de l’entité syphilitique. Tel est pour moi, jusqu’à preuve
contraire, le dernier mot de la question.
M. Rosenbaum, que son bon esprit médical n’a pas assez tenu en garde
contre le désir bien naturel d’avoir raison, s’efforce de prouver que
les médecins anciens n’ont eu que de rares occasions, surtout chez
les femmes, d’observer la marche naturelle des maladies du système
génital, parce qu’ils n’ont eu ordinairement affaire qu’avec leurs
formes les plus opiniâtres dont le nombre était toujours restreint. Le
motif qu’il en donne et qui me paraît presque puéril, c’est la retenue
des malades, obligés de révéler leurs maux, et de montrer à nu les
organes qui en sont le siége. N’est-il pas plus rationnel d’admettre
qu’il n’y avait pas alors ces maladies protéiformes, centralisées par
le mode syphilitique? Si la vérole avait occupé dans la pathologie
ancienne, le rang qu’elle a conquis dans la nôtre, comment supposer que
les répugnances de la pudeur eussent été un obstacle à l’observation
médicale? Ne voyons-nous pas tous les jours, l’obstination ou les
progrès des symptômes, triompher de ces résistances peu réfléchies? A
qui fera-t-on croire que dans cette société si dissolue, les malades
honteux ont mieux aimé souffrir en silence, que faire, à un homme de
l’art, des confidences qui révèlent, après tout, des secrets devinés à
demi-mot?
M. Rosenbaum va plus loin; mais ici la pathologie doit protester au nom
des principes. «Quant aux symptômes secondaires, dit-il, les médecins
en rendaient la naissance presque impossible, dans les cas qu’ils
avaient à traiter, parce que le couteau et le cautère détruisaient la
contagion avec ses substratum matériels, ou ils étaient enlevés avant
qu’ils pussent être résorbés[781].»
Que M. Rosenbaum veuille bien me dire ce qu’il fait de l’état
général ou diathésique? Est-ce ainsi qu’il conseillerait de procéder
aujourd’hui, pour prévenir sûrement l’explosion consécutive des
symptômes secondaires? Que devient dès lors cette longue discrétion
des malades dont on nous parlait tout à l’heure, si l’on avoue que le
médecin attaquait le mal avant toute résorption des produits virulents?
Toujours poursuivi par son idée fixe, M. Rosenbaum prétend que, malgré
l’influence du climat, favorable aux sécrétions nuisibles du vagin et
de l’utérus, les affections, par excès dans l’acte vénérien, devaient
être en général assez rares chez les anciens, et se guérissaient
bientôt d’elles-mêmes, grâce aux soins excessifs de propreté et à la
vie tranquille des femmes de ce temps[782].
Si l’auteur n’entend parler que des états simplement vénériens,
observés chez des individus sains et purs de diathèses, il n’est pas
douteux que le repos et les soins de la personne suffisent souvent
pour guérir certaines maladies des organes sexuels. Mais il en est
tout autrement des états morbides dont le principe virulent a été la
cause initiale, et qui se retrempent à leur source. La cure radicale
de l’affection générale qu’ils manifestent, est la seule garantie
assurée contre leur retour. En dernière analyse, les assertions si
controversables de M. Rosenbaum, se retournent, si je ne m’abuse,
contre l’opinion dont il a embrassé la défense.
Avant d’aller plus loin, je débarrasserai la discussion que je
poursuis, d’un témoignage qui a été souvent allégué comme une preuve
démonstrative de l’ancienneté de la syphilis, et qui, en effet,
semble au premier abord avoir cette signification. Je veux parler des
_statuts de la reine de Naples, Jeanne Ire_, relatifs à l’établissement
d’un lieu de débauche à Avignon, en l’an 1347, c’est-à-dire cent
quarante-six ans avant l’épidémie du XVe siècle. Ce document, écrit en
provençal, fut publié par Astruc pour la première fois. M. Cazenave l’a
transcrit tout au long dans son _Traité des syphilides_, publié en 1843.
Dans ces statuts, qui règlent les mesures de police applicables aux
mauvais lieux, on lit à l’article 4, cette disposition catégorique. (Je
traduis le texte provençal.)
«La reine veut que tous les samedis, la baillive et un barbier député
par les consuls, visitent toutes les filles débauchées qui sont au
bordel; et s’il s’en trouve quelqu’une qui ait le mal provenant de
paillardise, qu’elle soit séparée des autres filles et logée à part,
afin que personne ne puisse avoir commerce avec elle, et qu’on évite
ainsi le mal que la jeunesse pourrait prendre[783].»
M. Cazenave prétend qu’on ne peut voir autre chose dans ce _mal venu de
paillardise_, que la syphilis moderne, contre laquelle on prenait déjà
les précautions préservatives, tant recommandées et surveillées de nos
jours.
A cette conjecture très-plausible, il n’y a qu’une réponse à faire,
et elle est péremptoire: ces statuts sont de pure invention.
Quelques mystificateurs avignonnais ont mis assez d’adresse dans
leur supercherie, pour qu’elle ait duré longtemps, sans éveiller de
doutes sérieux. Astruc, en citant cette pièce, telle qu’elle lui fut
communiquée sur sa demande, par un de ses amis, semble pourtant se
méfier de son authenticité. Comme on prétendait l’avoir découverte
dans un vieux manuscrit, copié sur les registres d’un certain notaire
d’Avignon, du nom de Tamarin, y résidant en 1392, Astruc fit, dit-il,
prendre des informations, dans la localité, sur ce notaire et sur la
véracité de ces statuts; mais il n’obtint aucun renseignement précis.
Il n’hésita pas cependant à les insérer dans son livre à cause de leur
importance apparente, et pour échapper au reproche d’avoir dissimulé un
fait contraire à son opinion personnelle, sur l’importation américaine
de la syphilis[784].
Le soupçon d’Astruc est devenu une certitude, grâce aux recherches du
docteur Yvaren (d’Avignon), très-bien placé, sous tous les rapports,
pour démasquer la fraude. Son enquête a prouvé avec évidence la valeur
purement imaginaire de ce document[785]. Malgré la publicité des
journaux où il avait consigné ce résultat, M. Yvaren se plaignait avec
juste raison, en 1847, que l’erreur durât encore, et il reproduisait
patiemment sa découverte, dans sa belle traduction du poëme de
Fracastor[786]. J’ai peine à comprendre qu’en 1843, c’est-à-dire huit
ans après la curieuse rectification dénoncée par mon confrère du Midi,
M. Cazenave, qui aurait dû être aux écoutes de tout ce qui se disait
sur l’origine de la syphilis, ait rapporté ces statuts dans le texte
provençal accompagné de la version française, et qu’il s’en soit
prévalu, dans l’intérêt de son thème, sans avoir l’air de suspecter la
nullité de ce témoignage apocryphe. C’est ainsi que la capitale traite
souvent les produits de la province!
Mon lecteur pourra prendre connaissance _in extenso_ de la
communication de M. Yvaren. Je me contente d’extraire le passage où
sont résumées les preuves flagrantes de la fausseté de ces statuts:
«1º Le notaire Tamarin, des registres duquel on les disait tirés, n’a
jamais existé.
»2º Une note écrite par M. Joseph-Gabriel Teste de Vénasque, sur un
exemplaire de la _Cacomonade_ de Linguet, rapporte comment ces statuts
furent composés par M. de Garcin, aidé de quelques amis avignonnais,
au nombre desquels était le père de M. Gabriel Teste. M. G. Teste a
souvent entretenu de ce fait, M. César Teste d’Avignon qui vit encore,
et qui possède cet exemplaire de la _Cacomonade_.
»3º L’original de ces statuts supposés, existe dans un magnifique
cartulaire de M. de Cambis-Velleron, à la bibliothèque d’Avignon.
»La miniature qu’ils portent en tête, est la reproduction exacte
de celle qui se trouve dans l’ouvrage publié en 1624, par M. de
Chasteuil-Gallaup, sur les arcs de triomphe érigés à Aix, en l’honneur
de l’arrivée de Louis XIII dans cette ville.
»4º L’écriture usitée au XIVe siècle, est très-gauchement contrefaite.
Le langage n’est pas celui du temps. Le mot _paillardiso_ n’est pas
un mot de langue provençale; à lui seul, il suffirait pour déceler la
fraude, etc., etc.»
Je m’associe donc à M. Yvaren pour demander que, dans les discussions
qui pourront désormais s’élever sur l’origine de la syphilis, les
statuts de la reine Jeanne soient de plein droit hors de cause.
M. Littré a publié, il y a quelques années, des extraits de manuscrits,
datant du XIIIe siècle, où il a cru trouver la preuve qu’à cette
époque «la maladie vénérienne avait une forme très-analogue à celle
qu’elle a aujourd’hui.» Ces manuscrits font partie de la Bibliothèque
impériale[787].
Je dois me borner, et je laisserai de côté les diverses pièces dont
M. Littré apprécie la valeur. Il me suffira de citer un passage d’un
opuscule en vers français, remontant à la même date, et publié, en
1833, par M. Francisque Michel. Ce poëme a pour titre: _Des XXIII
manières de vilains_.
Dans une sorte d’imprécation, l’auteur souhaite aux vilains et
vilaines, une infinité de maladies:
«Qu’ils aient. . . . .
». . . . . . . . . . .
»Rogne, vairole et apostume
»Et si aient plenté de grume,
»Plenté de fièvre et de jaunisse,
»Et si aient la chade-pisse![788].»
M. Littré reconnaît lui-même que le mot _vairole_ peut signifier
variole. On n’a pas oublié que ce fut le nom primitif de cette fièvre
éruptive.
Quant à la dénomination de _chaude-pisse_, qui est resté de nos jours
le synonyme familier de blennorrhagie, il n’exprime littéralement que
l’ardeur ressentie par le malade qui se plaint d’_uriner chaud_. Or,
ce symptôme a dû exister de tout temps, puisqu’un simple échauffement,
l’abus de certaines boissons, une fluxion purement catarrhale,
etc. peuvent le produire. Je ferai seulement remarquer que ce nom
vulgaire ne s’est répandu dans le langage du peuple, qu’un certain
nombre d’années après l’explosion de la syphilis. Était-il tombé en
désuétude, et reprit-il sa place à l’époque où la blennorrhagie devint
beaucoup plus commune dans la pratique? C’est ce que je ne saurais
dire; toujours est-il qu’on ne peut induire de l’emploi de ce mot,
l’existence de la vraie syphilis au XIIIe siècle.
Les autres documents découverts et conjointement publiés par M. Littré,
donnent sans doute à réfléchir; mais ils ne font que grossir le nombre
des observations à double entente, dont il n’est pas permis de tirer
une conclusion certaine.
Il y a dans l’histoire de la syphilis, un fait qui a été
très-contradictoirement interprété, et qui me paraît une preuve de plus
en faveur de sa nouveauté. Je veux parler de l’influence exercée par
l’épidémicité sur sa symptomatologie. On la voit, en effet, revêtir des
caractères insolites jusqu’au moment où, libre de cette entrave, elle
prendra les formes qui lui sont aujourd’hui familières. M. Ricord dit
vrai, lorsqu’il reconnaît que l’épidémie du XVe siècle, qu’il appelle
avec esprit, à raison de sa date et de son épouvantable gravité, le
_quatre-vingt-treize_ de la syphilis, ne ressemble pas à nos maux
vénériens actuels. Ce qu’on remarquait le plus dans le principe,
c’était l’état pustuleux de la peau, et les douleurs des membres,
qui étaient une véritable torture pour les malades. Les lésions des
organes génitaux n’étaient qu’en sous-ordre, et manquaient quelquefois
complétement.
Des pustules assez dures ou proéminentes et de mauvais aspect, se
montraient sur toute l’étendue de la tête, sur le front, autour
de la racine des cheveux, ou dans d’autres parties du corps, et
principalement aux angles des lèvres; et c’est ce symptôme qui a frappé
le plus l’attention des observateurs. Jean Lemaire, poëte français du
commencement du XVIe siècle, nous a laissé le portrait de ces malades:
«Il leur naissait de gros boutons sans fleur,
»Si très ideuls, si laits et si énormes
»Qu’on ne vit onc visaiges si difformes;
»Ni onc ne reçeut si très mortelle injure
»Nature humaine en sa belle figure,
»Au front, au col, au menton et au nez:
»Onc on ne vit tant de gens boutonnez.»
Le malade éprouvait dans la tête et dans les membres, surtout aux
jambes, des douleurs qui augmentaient toujours pendant la nuit. Il y
avait aux aines, des bubons dont la suppuration était salutaire. On
observait des crevasses, avec écailles sèches, à la paume des mains
et aux pieds. Le plus souvent se formaient, sur le pénis, des ulcères
de mauvaise apparence, durs et calleux, lents à guérir. En explorant
la gorge, on constatait le relâchement de la luette, et la présence
d’ulcères sordides qui suppuraient rarement. Il faut ajouter à tout
cela, l’éruption de certaines tumeurs dures, adhérentes à la peau et
aux os, et qui portaient le nom de _gommes_. Ces tumeurs pouvaient
s’ulcérer, et amener des caries osseuses.
Nicolas Massa, à qui j’emprunte ce tableau, fait remarquer que ces
divers symptômes n’étaient pas réunis sur le même sujet. Un seul,
tel que la pustulation, l’ulcère du pénis, le bubon inguinal ou les
écailles des mains, suffisait au diagnostic. Quand ces indices étaient
nombreux, le doute n’était plus possible[789].
Les pustules de la peau qui grossissaient peu à peu, laissaient couler,
en s’ouvrant, une grande quantité d’humeur fétide, et dégénéraient en
ulcères phagédéniques. Fracastor, grave autorité par la date de ses
écrits et sa spécialité syphiliographique, nous apprend que depuis
environ six ans (1538-1539), il ne voyait de pustules que sur quelques
rares malades. En revanche, les tumeurs gommeuses augmentèrent de
fréquence. Alors aussi apparut l’_alopécie_ générale qui fut un grand
sujet de surprise. Le médecin poëte a dépeint, en vives couleurs,
la physionomie bizarre des sujets, privés absolument de cheveux, de
sourcils et de barbe, et il a grand soin d’avertir que ce n’était pas
l’effet du mercure, comme on l’avait supposé d’abord[790].
La gonorrhée virulente, plus rare antérieurement, et disséminée, pour
ainsi dire, dans la pratique, devint si commune, vers le milieu du XVIe
siècle, qu’elle compta parmi les symptômes ordinaires. Brassavole,
en 1553, et Fernel, en 1555, ont tant insisté sur la nouveauté de ce
caractère, qu’on a pu croire, ce qui est une erreur, qu’il s’était
montré alors pour la première fois.
Ces diverses modifications symptomatiques de la vérole ont aggravé sans
doute l’embarras des médecins. Ils n’en ont pas moins fidèlement suivi
la filiation des phénomènes, sans perdre de vue leur foyer commun. En
présence des mêmes faits, l’observation des anciens aurait su, quoi
qu’on en ait dit, débrouiller leur enchaînement et leur dépendance
réciproque; mais on ne surprend dans leurs écrits aucune trace d’une
analyse pareille.
M. Cazenave ne sait comment expliquer certaines circonstances tout à
fait insolites, dans l’histoire de la syphilis, qui ont été notées
expressément par les premiers témoins de l’épidémie; et il a cru tout
concilier, par une hypothèse, dont la priorité revient pourtant à
Gruner.
Il suppose qu’à la fin du XVe siècle, les Maures chassés d’Espagne par
Ferdinand le Catholique, et réfugiés, dans le plus complet dénûment,
sur les côtes d’Afrique et d’Italie, apportèrent avec eux, le germe
d’un fléau qui les décimait déjà. C’était l’époque où Charles VIII
conduisait en Italie ses armées triomphantes. La contagion devait
redoubler d’énergie, au milieu de ces grands mouvements de troupes, qui
traînaient après elles la licence la plus effrénée, et semaient partout
les fruits de leurs débauches. Ces masses armées auraient été le
véhicule le plus puissant de l’épidémie, qui s’étendit bientôt aux pays
environnants; et la _teinture vénérienne_ qu’elle prit alors, aurait eu
sa source dans l’effroyable débordement des mœurs.
Reste à savoir quelle était l’épidémie apportée par les Maures. M.
Cazenave opine pour «_une espèce de typhus_» dont tant de circonstances
avaient favorisé le développement. Dans tous les cas, c’était, selon
lui, une affection morbide, étrangère à la syphilis coexistante, et
qui n’en fut pas distinguée: confusion d’autant plus facile, que les
deux maladies pouvaient frapper simultanément les mêmes individus. A
ce compte, la maladie populaire du XVe siècle, aurait été composée de
plusieurs maladies différentes, dont les effets réunis et combinés
expliquent l’inexactitude des traditions qui nous sont parvenues. C’est
ainsi que la syphilis, antérieure à la maladie intercurrente, aurait
pu acquérir par cette complication accidentelle, une intensité inouïe,
traduite par des symptômes typhiques qu’elle aggravait à son tour[791].
Telle est, brièvement résumée, la version de M. Cazenave: version
embarrassée, malgré le talent de l’auteur, qui ne parvient pas à
dissimuler tout le mal qu’il se donne, pour imprimer à cette hypothèse
un air satisfaisant de vraisemblance.
On pourrait répondre que depuis lors, ni les grandes guerres, ni les
mélanges de peuples, ni les graves épidémies n’ont manqué au monde. Les
mœurs actuelles peuvent s’être adoucie; mais on conviendra qu’elles
n’ont point encore atteint leur âge d’or. De son côté, la syphilis
n’est pas prête à se dessaisir de ses droits. La _suette_, la _fièvre
jaune_, le _choléra_, ont à diverses reprises ravagé les populations.
Sur la fin du premier empire, le _typhus_ décima cruellement nos
troupes en campagne, au milieu des hasards des batailles, des désastres
d’une retraite et des conditions nosogéniques, résultant de ces grands
rassemblements d’hommes, en proie aux influences matérielles et morales
les plus délétères.
Pendant l’expédition de Crimée, le typhus, le scorbut, la pourriture
d’hôpital, la dysenterie, le choléra, ont tour à tour et simultanément
frappé nos soldats, livrés, sur une plage lointaine, aux fatigues et
aux anxiétés d’un siége long et meurtrier. On n’a pourtant pas vu dans
ces conjonctures si graves, la _teinture_ vénérienne, dont M. Cazenave
colore arbitrairement le prétendu typhus du XVe siècle.
Parmi les faits qui appartiennent à la syphilis nouvelle et sur
lesquels on a beaucoup discuté, quand on n’a pas jugé plus commode d’en
nier l’authenticité, il en est deux que je tiens à placer dans leur
véritable jour. Je veux parler de sa communication par l’intermédiaire
de l’air, et de la spontanéité de son développement, sans contagion
directe ou médiate appréciable.
Dès les premiers temps, l’on reconnut que la transmission pouvait
s’opérer par les voies les moins prévues. Les auteurs signalent
les baisers lascifs, la communauté du lit, sans approches intimes,
l’emploi d’un vêtement ou de tout autre objet à l’usage d’un vérolé,
etc. Torella, Montesaurus, Jean Benoît, Jean-Baptiste Montanus, etc.,
tous témoins oculaires, s’expriment à cet égard de la manière la plus
positive. Ils ne sont pas moins unanimes, sur la _communication par
l’intermédiaire de l’air_, admise par tout le monde, pendant un certain
nombre d’années qui suivirent l’invasion du fléau. Les médecins qui
sont venus plus tard, et qui ont vu la syphilis affranchie du joug
de l’épidémicité, se propager surtout par les voies sexuelles, ont
généralisé cette observation et l’ont étendue à tous les temps. On
n’a pas même épargné le ridicule aux anciens auteurs qu’on a accusés
de crédulité et d’inattention. C’est pour le même motif qu’on a blâmé
les gouvernements, qui s’empressèrent de reléguer les vérolés hors des
villes, et de les interner dans des endroits séparés du commerce des
hommes: mesure fort sage, même dans le doute, et qui faisait la part
des propriétés accidentelles, que l’épidémicité semblait donner à la
nouvelle maladie[792].
Ce fait de contagion par l’air, n’est pas plus incroyable que les
autres affirmations des contemporains. Il prouve que le virus vénérien
était alors doué d’une halituosité très-active. En 1529, le Cardinal
Wolsey, ministre de Henri VIII, fut mis en jugement devant la Chambre
haute, pour avoir parlé bas à l’oreille de son maître, avec l’intention
de lui communiquer la syphilis dont il se savait atteint[793]. Il
est évident que si le roi prit ce prétexte pour se défaire de son
conseiller, c’est que l’opinion publique reconnaissait alors ce mode
d’imprégnation à distance.
Benoît de Victoriis parle d’un jeune homme qui fréquentait depuis
longtemps une femme entachée de syphilis. Il s’était toujours contenté
de la baiser sur la bouche, sans se permettre de privautés plus
intimes, et c’est par l’inspiration de son haleine (_solo flatu et
spiritu_) qu’il contracta la maladie[794]. Je sais bien que ce fait
pourrait recevoir une autre interprétation; mais celle que donne
l’auteur avait cours dans la pratique.
On a prétendu que les médecins avaient imaginé ce moyen de sauvegarder
la moralité des grands personnages, dont la vie privée n’était pas
sans reproches. Ils auraient été ainsi les dupes volontaires de leurs
clients intéressés au secret. On a même tourné en dérision certains
faits où la vérité paraissait trop maladroitement travestie. Des
plaisanteries ne sont pas des arguments.
Heureusement la volatilité du virus vénérien n’a pas survécu à
l’influence épidémique qui en avait été la cause, et n’est plus
aujourd’hui qu’une tradition historique. Ce poison morbide représente
le type des virus fixes. Sous ce rapport comme sous tant d’autres,
l’empreinte du temps a été profonde.
Ce n’est pas tout. Les médecins qui ont observé de près le fléau
naissant, n’ont pas hésité à reconnaître qu’il pouvait se développer
_spontanément_, c’est-à-dire, sans imprégnation virulente et par la
seule influence épidémique. Quand on voyait sous le même toit, le père,
la mère, les enfants des deux sexes, subir le niveau commun, il était
impossible d’incriminer un commerce impur ou de se rejeter sur des
transmissions médiates.
Fracastor, qui peut être considéré comme l’organe de l’opinion
médicale, à une époque très-voisine des débuts de la maladie, affirme
expressément sa spontanéité:
«... Quoniam imprimis ostendere multos
»Possumus, attactu qui nullius hanc tamen ipsam
»Sponte sua sensere luem, primique tulere[795].»
Il reproduit la même pensée dans son traité en prose de la syphilis:
«Quoique la plupart des sujets prennent la maladie par le contact, on
en a observé un très-grand nombre (_innumeros_) qui ont été atteints
sans contagion préalable[796].»
Je sais que la spontanéité des maladies à virus et principalement de la
syphilis, provoque le sourire de certains esprits forts qui ont fait
leur thème, et sont décidés à n’en pas démordre. Cet accueil ne m’a
jamais beaucoup ému, parce qu’il faut bien reconnaître, malgré tout,
qu’une maladie contagieuse nouvelle a éclaté, à un moment donné, sans
virus préexistant. Quand on refuse d’y croire, à une certaine distance
de sa première apparition, on ne fait que reculer la difficulté[797].
Est-ce que des maladies transmissibles ne se montrent pas tous les
jours, sous nos yeux, étrangères à la provocation initiale d’un
contagium? La rage serait, à elle seule, une preuve sans réplique. La
création spontanée du virus rabique est un fait quotidien. En ce qui
concerne la syphilis, ne faut-il pas reconnaître, de toute nécessité,
que le premier qui l’a conçue ne la tenait de personne? De nos jours
même, où elle paraît dépendre exclusivement d’une imprégnation
directe ou médiate, abstraction faite de l’hérédité, des observations
nombreuses ont révélé la possibilité de sa formation de toutes pièces.
Vers la fin du XVIIIe siècle, et dans les premières années du siècle
actuel, on a signalé des épidémies de maladies vénériennes, qui par
la rapidité de leur diffusion et leur circonscription dans certaines
localités, ont dérogé à leur mode habituel de propagation. Ces
épidémies offrent d’autant plus d’intérêt, qu’elles ont été étudiées
sur les lieux, et décrites par nos contemporains. Parmi les médecins
qui leur ont donné leur signification la plus rationnelle, et dont
l’avis est d’un grand poids, on compte Fodéré, Cullerier et la
Commission chargée par la Société royale de médecine, d’éclairer cette
question nosologique[798].
Il me paraît impossible d’expliquer l’irradiation comme soudaine, de
l’épidémie du XVe siècle, sans recourir, dans une certaine mesure,
à sa spontanéité. Aurait-on la prétention de remonter de proche en
proche, jusqu’au foyer générateur dont la maladie, dans son ensemble,
représenterait le produit collectif? Où se serait allumée l’étincelle
qui devait provoquer cet embrasement général? Ne retrouve-t-on pas ici
le génie épidémique avec ses procédés mystérieux, que le temps n’a pu
encore sonder?
Cette spontanéité de la syphilis, pressentie _à priori_, et
surabondamment prouvée par les faits, est inconciliable avec l’origine
américaine qui compte encore tant de partisans: hypothèse défendue par
Astruc, dans un livre que M. Ricord appelle un _immense roman_, et qui
n’en est pas moins une œuvre très-remarquable[799]. On sait que cette
opinion a été victorieusement réfutée par Sanchez, qui n’a rien laissé
sans réponse[800].
Comme les dates sont ici d’une importance majeure, on s’est donné
bien du mal pour en établir la concordance. De son côté, M. Bœrsch
a prétendu prouver, par des chiffres, l’impossibilité matérielle de
l’importation exotique à l’époque indiquée[801]. L’épidémicité seule
est un argument décisif qui renverse tous les calculs, quel que soit
leur habile agencement.
«La vraie syphilis, dit Sprengel, se manifesta dans l’été de 1493,
et presque simultanément dans toutes les parties de l’Europe. Or, il
est impossible qu’en trois mois, elle ait été transportée à Berlin, à
Halle, à Brunswick, dans le Mecklembourg, la Lombardie, l’Auvergne et
autres pays.» Sprengel en déduit qu’il faut joindre à toutes ses autres
causes, une _constitution épidémique_[802].
L’auteur allemand n’est ici que l’écho de la plupart des contemporains,
et il est impossible, après cela, d’attribuer à l’équipage de
Colomb, le transport des premiers germes. M. Cazenave infère
même du rapprochement de plusieurs documents historiques, que
l’épidémie parcourait l’Italie, un ou deux ans avant l’arrivée des
marins espagnols, et qu’elle y était déjà regardée comme un fléau
terrible[803].
L’objection que M. Ricord a opposée à la fable de la provenance
américaine, serait peu sérieuse. Partant de l’idée que l’accident
primitif est seul contagieux, il trouve fort étrange, que cet accident
ait conservé sa virulence pendant la longue navigation de Colomb, et
pendant le temps que ses matelots ont mis pour arriver en Italie[804].
Il est facile de répondre que la contagion des accidents secondaires
n’est pas moins avérée, et que la syphilis de l’armée d’Italie s’étant
manifestée par des pustules, celles-ci auraient bien pu naître sur les
Espagnols, pendant la traversée qui les ramenait en Europe.
Il est du reste une circonstance qu’il ne faut pas perdre de vue, quand
on étudie la question de l’origine étrangère de la syphilis du XVe
siècle; c’est que cette invention ne fut lancée dans le public, que
quarante ans environ après la découverte du nouveau monde, et sous le
patronage d’Oviedo, que je veux bien croire innocent des intentions
malveillantes qu’on lui a prêtées.
Après avoir discuté le pour et le contre, Swédiaur est amené à cette
conclusion éclectique, qui n’est évidemment que l’aveu déguisé de
l’épidémicité: «Le lecteur peut choisir pour le pays natal de la
vérole, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique ou bien l’Europe même, sans nuire
à la prétention que l’une ou l’autre de ces parties du monde pourrait
avoir à se rejeter la priorité de cette infernale et détestable
maladie[805].»
Rien ne prouve mieux la nouveauté de la syphilis, que la diversité et
l’absurdité même des hypothèses imaginées pour l’expliquer.
On n’y vit d’abord qu’un effet de la vengeance divine:
«Un mal qui répand la terreur,
»Mal que le ciel en sa fureur
»Inventa pour punir les crimes de la terre.»
Mais cette explication n’était satisfaisante à aucun point de vue, et
la science, tenue de donner son avis, sans sortir de sa sphère, comprit
qu’elle devait chercher des causes générales, pour un fléau dont la
progression semblait sans limites.
L’astrologie resta digne d’elle-même. Aux yeux du plus grand nombre,
Saturne, l’ogre de la légende païenne, fut l’auteur responsable de
tous ces maux[806]. On ne pouvait seulement se mettre d’accord sur les
conjonctions des planètes, accusées de présider à ce grand désastre.
C’était tantôt Saturne et Mars, Jupiter et Mars, Jupiter, Mars et
Mercure, Mars et Vénus, etc.
Les médecins, mécontents des astrologues, reprirent leurs théories
favorites. On invoqua la prédominance d’une des quatre humeurs
radicales, et principalement le transport d’une matière bilieuse, du
foie sur les parties génitales. Ces désordres fonctionnels avaient
été provoqués par certaines causes externes, parmi lesquelles on
donnait le premier rang aux pluies longues et abondantes qui avaient
marqué l’année 1493, et avaient été suivies d’inondations générales.
Cependant, le caractère insolite de la maladie ne s’accordant pas avec
cette pathogénie vulgaire, la fertile imagination des contemporains
voulut, à tout prix, combler la lacune.
On prétendit que l’eau des puits qui avaient abreuvé l’armée française,
sous les murs de Naples, avait été empoisonnée; que la cupidité
des fournisseurs avait mélangé au pain des soldats, non-seulement
du plâtre, mais du sang de lépreux. Fioravanti, célèbre empirique
d’Italie, raconte qu’on eut la pensée de nourrir les troupes avec
la chair des cadavres, et que ce fut l’action de cette alimentation
abominable qui produisit une maladie nouvelle, en rapport avec la
nouveauté même de la cause: fable absurde dont on regrette que Bacon
ait été la dupe[807].
On me permettra de ne pas m’appesantir sur ce dévergondage
d’hypothèses. Mais j’en conclus sans hésiter, que les médecins
n’auraient pas mis ainsi leur esprit à la torture, s’ils n’avaient
eu devant eux qu’une vieille connaissance. A tout prendre, ceux qui
s’inspirèrent des rêveries astrologiques furent peut-être les moins
déraisonnables. N’était-ce pas dire que cette épidémie, comme tant
d’autres, _était tombée des nues_, et qu’on s’évertuait vainement à en
chercher ailleurs l’origine? Au fond, l’influence maligne des astres
représentait-elle autre chose que le _quid divinum_ hippocratique,
mais sous une forme prétentieuse que le Père de la médecine avait
soigneusement évitée?
On a soutenu aussi, sur la maladie du XVe siècle, une opinion que je
dois arrêter au passage, parce qu’elle est en contradiction directe
avec mes principes pathologiques[808].
Quelques auteurs considèrent, en effet, la syphilis comme une
transformation de la lèpre, qui commençait dès lors à s’éloigner de
l’Europe. Les rapports des manifestations cutanées dans les deux
maladies, leur paraissent favorables à cette interprétation. Jacques
de Catane prétend avoir vu deux fois la syphilis se métamorphoser en
lèpre[809]. Ce fait, avec la réciproque, ne serait pas unique, au dire
de certains auteurs, qui ont cité des cas analogues.
Cette opinion est acceptée par M. Bœrsch: «Elle ne répugne, dit-il,
ni à l’histoire, ni à la raison, et elle est en harmonie avec la loi
générale de transformation, à laquelle l’homme et tous les êtres qui
l’entourent, sont également soumis[810].»
M. Bœrsch fausse, en l’exagérant, le principe de cette loi. Des
modifications successives, quels que soient d’ailleurs leurs
caractères, ne vont pas jusqu’à amener une transformation de l’homme,
c’est-à-dire jusqu’à anéantir son individualité et la remplacer par
une autre. J’en dirai autant des maladies. La spécificité qui les
fait ce qu’elles sont, et qui leur imprime une sorte de personnalité
pathologique, ne se laisse jamais absorber par une autre spécificité
substitutive. Des similitudes, des affinités aussi étroites qu’on
voudra les supposer, ne peuvent, par gradation, se fondre dans une
identité complète. Un métal, malgré les traits de ressemblance qui
le rapprochent d’un autre métal, ne cesse jamais d’être lui-même, et
conserve, au milieu des caractères communs, les attributs tranchés
et indélébiles qui le constituent en corps simple, individuellement
distinct par sa nature intime. Jamais la rougeole ne devient une
variole, quelles que puissent être leurs analogies symptomatiques, dans
certains cas. L’entité morbilleuse diffère radicalement de l’entité
variolique. On peut constater l’union intime des deux fièvres sur un
sujet donné; hésiter même pour le diagnostic, dans tel cas particulier;
mais elles n’en resteront pas moins invariablement elles-mêmes. Qu’on
suppose un spécifique éprouvé de la rougeole et de la variole, on peut
être certain que jamais l’agent antivarioleux ne guérirait radicalement
la rougeole, et réciproquement.
Par tous ces motifs, je rejette, au nom des principes immuables de
la doctrine, l’opinion qui ne veut voir dans la syphilis, qu’une
transformation ou dégénération de la lèpre. Leur association a dû se
faire dans bien des cas, et de là est venue l’idée contre laquelle je
m’élève. La syphilis n’en a pas moins conservé dans tous les temps,
sous les formes les plus insidieuses, son identité affective. Elle a
remplacé la lèpre; mais, je le répète, cette substitution n’a rien de
commun, dans l’ordre médical, avec la transmutation des métaux, rêvée
par les alchimistes.
Ce qui démontre, au surplus, que la confusion de la lèpre et de la
syphilis était née dans l’esprit d’une minorité de médecins trop
prompts à juger sur les apparences, c’est que les hôpitaux des lépreux,
connus sous les noms de _léproseries_ ou _maladreries_, fondés alors
à Paris, furent fermés aux individus qui présentaient les symptômes
propres à la _grosse vérole_. Ceux-ci furent exclusivement reçus
dans des établissements réservés. L’opinion publique était donc bien
édifiée sur la différence des deux maladies, et elle avait exigé de
l’administration, cette mesure préventive. Gabriel Fallope s’est posé,
dans sa nouveauté, cette question de diagnostic différentiel, et l’a
résolue conformément aux vrais principes de la nosologie[811].
En résumé, je n’ai trouvé nulle part aucun motif de changer d’avis
sur l’origine récente de la syphilis, et je maintiens, dans toute la
sincérité de mes convictions, que «la Vénus antique fut exempte de
cette peste immonde[812].»
Non! Les Grecs et les Romains, qui avaient poussé jusqu’aux plus
extrêmes limites le débordement des mœurs, n’eurent pas à compter avec
cette triste plaie de l’humanité. Les courtisanes célèbres, les Phryné,
les Laïs, les Flora, n’ont pas subi cette expiation. On n’a jamais dit
que Messaline, dont le nom seul est devenu une obscénité, ait laissé
à ses nombreux amants, des souvenirs amers de ses rendez-vous. Les
écrivains du temps dont le cynisme est sans pudeur, et qui n’ont pas
flatté le tableau de la dépravation publique, auraient montré la peine
à côté de la faute, et cette nouvelle épée de Damoclès, menaçant le
débauché dans l’ivresse des plaisirs.
Je pourrais tout au plus accorder qu’aux approches de son irruption
historique, la syphilis avait commencé à poindre, comme pour préluder
par des essais sporadiques à sa prise de possession définitive. Je me
rappellerais que l’origine des épidémies remonte souvent assez loin
du moment où elles éclatent. Avant de s’implanter avec tous leurs
caractères, elles s’annoncent par le cachet particulier qu’elles
impriment aux états morbides de tous les ordres; et cette empreinte se
dessine d’autant plus nettement, que le génie épidémique prend plus
d’énergie et d’indépendance.
Il ne me répugnerait donc pas d’admettre, par analogie, que l’espèce
humaine n’est pas devenue tout à coup et sans transition, la
proie de ce nouvel ennemi. Le feu dévorant qui couvait sourdement
dans le sein des organismes, préparés par une longue élaboration,
commençait peut-être à jeter quelques lueurs éparses et incertaines,
avant d’éclater dans un vaste incendie, qui ne devait plus manquer
d’aliments, jusque dans notre temps. Inutile de dire que je propose
cette hypothèse conciliante, sans y tenir beaucoup.
Une dernière question reste à examiner. La syphilis qui s’empara si
résolûment de la race humaine, et qui l’a trop fidèlement accompagnée
depuis lors, est-elle destinée à s’éteindre un jour?
Astruc fait observer, que le feu Saint-Antoine ou mal des ardents du
moyen âge a disparu depuis plusieurs siècles; que la suette anglaise
n’est plus qu’un souvenir; il exprime conséquemment l’espoir que
la syphilis se retirera à son tour: «ce qui, ajoute-t-il, n’est
peut-être pas une vaine conjecture[813].» Il cite, en effet, une foule
de témoignages qui tendent à prouver que cette maladie s’adoucit
graduellement depuis longtemps; et son expérience personnelle lui a
donné la confirmation de ce fait. Il énumère ensuite les raisons qui
laissent prévoir les progrès de cette atténuation, quoiqu’il se garde
bien d’indiquer, même approximativement, la date qui marquera cette
éventualité plus ou moins lointaine.
Fracastor, fidèle à son hypothèse purement arbitraire sur les
intermittences, à très-long terme, des apparitions de la syphilis, aime
mieux croire que le moment viendra où elle se séparera des maladies
régnantes, pour renaître après une longue série de siècles.
«Namque iterum cum fata dabunt labentibus annis
»Tempus erit, cum nocte atra sopita jacebit
»Interitu data. Mox iterum, post sæcula longa,
»Illa eadem exurget, cœlumque aurasque reviset,
»Atque iterum ventura illam mirabitur ætas[814].»
Cette prévision n’est pas pour Fracastor une fiction poétique,
puisqu’il la reproduit, quelques années après, dans un autre écrit:
«_Hic idem morbus (Gallicus) interibit et extinguetur; mox etiam
et nepotibus nostris rursus visendus renascetur, quemadmodum et
præteritis ætatibus visum à majoribus nostris fuisse credendum
est_[815].»
Comment Fracastor, si rapproché de l’explosion épidémique, et témoin
de ses ravages qui semaient partout l’épouvante, a-t-il hasardé une
prophétie en faveur de laquelle il n’aurait pu alléguer aucune raison
sérieuse?
Fernel, qui a si bien étudié la nouvelle maladie, est moins optimiste,
parce qu’il n’a pas à défendre d’opinion préconçue. Son seul espoir est
dans la clémence de Dieu; mais l’affection dont il déplore les fureurs
ne lui permet guère de compter sur un amendement persévérant, quand il
la voit se retremper sans relâche à sa source, et entretenir sa vigueur
dans la démoralisation effrénée de l’homme:
«_Hanc luem_, dit-il, _nisi Deus optimus maximus, sua clementia, ipse
extinguet, aut effrenatam hominum libidinem temperet, nunquam extinctam
iri, sed fore humano generi comitem et immortalem crediderim_[816].»
Il est certain que Dieu seul connaît le secret de l’avenir. Cependant,
si la nouveauté de la syphilis devenait une vérité absolue, ce fait ne
renfermerait-il pas, par analogie, la probabilité de sa disparition
future?
Dire que la syphilis n’a pas existé de tout temps, c’est reconnaître
qu’elle n’a pas toujours trouvé les conditions indispensables à son
développement. Il est bien permis de supposer, que cet ensemble de
circonstances réfractaires pourra se reproduire un jour, et la syphilis
rentrerait dans les ténèbres dont elle était sortie, à une autre
époque, sans qu’on pût en déterminer la cause.
Le professeur Trousseau, comparant la vérole actuelle à celle du XVe
siècle, est frappé de l’énorme différence qu’il constate. Dans les
premiers temps, ses ravages étaient effrayants. Peu à peu sa violence
diminue, on eût dit que les générations qui se succédèrent, avaient
usé en partie l’action énergique de la cause virulente. Il est rare
aujourd’hui, que les individus affectés de vérole constitutionnelle,
présentent des symptômes d’une véritable gravité[817].
Trousseau reconnaît bien que les moyens de traitement, dus au progrès
de l’art qui fut pris au dépourvu dans le principe, sont devenus plus
rationnels et plus puissants; mais il est convaincu aussi que cette
raison seule n’expliquerait pas complétement la bénignité des accidents
syphilitiques modernes. La cause la plus probable lui paraît être dans
la dégénération du virus[818].
Telle est aussi mon opinion. Si dans les temps qui ont suivi son entrée
en scène, la syphilis a été plus grave qu’elle ne l’est aujourd’hui,
c’est qu’elle était plus près de son origine, et en quelque sorte, dans
toute la vigueur de sa jeunesse. Elle s’est affaiblie en vieillissant,
et elle a obéi à cette loi générale, qui semble condamner les principes
contagieux à la perte graduelle de leur activité. Si la variole et la
vaccine nous en ont fourni les plus frappants exemples, c’est que ce
sont les maladies dont l’art a multiplié indéfiniment les transmissions
dans un but prophylactique. Mais les observations qui ont donné
l’idée de raviver l’énergie des virus en les reprenant à leur source,
foisonnent dans la pratique; et on les a vérifiées expérimentalement,
pour bien d’autres maladies contagieuses, après des transplantations
successives. Rien ne s’oppose donc à ce qu’on admette l’affaiblissement
progressif de la vérole, jusqu’à l’époque de son extinction complète.
J’avoue cependant qu’après avoir mis à part la question dogmatique,
cette prévision ressemble un peu à ce qu’on appelle un rêve d’homme de
bien.
Si la syphilis suivait une décroissance régulièrement continue, on
pourrait entrevoir, dans le lointain, son dernier terme. Mais pour
peu qu’on fréquente les asiles spéciaux, ouverts à ses victimes, on
retrouve, avec regret, certains tableaux dont la hideuse composition
réveille les plus tristes souvenirs du passé. L’art, devenu si habile
et si riche de ressources héroïques, est réduit encore à rester
spectateur impuissant d’horribles mutilations qui n’ont d’autre issue
que la mort. D’où il suit, qu’on aurait peut-être autant de motifs pour
craindre qu’à un moment donné et par une impulsion ignorée, la grande
épidémie ne renaquît de ses cendres, en généralisant de nouveau ses
premiers ravages.
Il faut remarquer toutefois, que la syphilis actuelle diffère
essentiellement des autres fléaux dont j’écris l’histoire, par cette
circonstance capitale que l’homme sera très-puissant contre elle, quand
il aura pris la ferme résolution de se défendre.
On peut s’en rapporter, au moins pour une atténuation infaillible, aux
progrès incessants de l’hygiène publique et privée, et à la vigilance
de jour en jour plus éclairée de la police médicale.
M. Ricord, dont l’affirmation est un argument sérieux, attribue
à l’usage du spéculum une grande amélioration dans la santé des
prostituées. Ainsi, d’après Parent-Duchâtelet, on rencontrait, en 1800,
une fille malade sur neuf; on n’en rencontre plus, depuis 1834, qu’une
sur soixante[819].
Un pareil résultat est très-encourageant. Comme il ne tient qu’à
l’usage plus répandu d’un simple instrument de diagnostic local, il est
permis de supposer que des perfectionnements nouveaux contribueront
à réduire peu à peu le vaste domaine de la syphilis. Mais il faudra
toujours compter avec l’irrésistible entraînement d’une passion, dont
le règne ne paraît pas encore toucher à sa fin.
NOTES:
[718] Julius Rosenbaum, _Histoire de la syphilis dans
l’antiquité_. Trad. par Jos. Santlus. Bruxelles, 1847.
[719] Voy. Jeannel, _de la Prostitution dans les grandes villes
au XIXe siècle, ouvrage précédé de documents relatifs à la
prostitution dans l’antiquité_. Paris, 1868.
[720] Je cache au bas de cette page et sous le voile discret du
grec et du latin, les qualifications destinées à représenter,
dans les archives de l’érotomanie, des manœuvres et des
aberrations qui devraient n’avoir de nom dans aucune langue:
_cinædus_, _pederastus_, _pathicus_, _androgyne_, _tribas_,
_irrumator_, _fellator_, _cunnilingus_, _etc._ Tacite nous
apprend, que sous le règne de Tibère, on inventa des noms
nouveaux (_salles des siéges_, _spinthries_), pour exprimer
l’obscénité de certains lieux ou les raffinements infinis du vice
(_Annales VII_). Ce que dit Suétone des _petits poissons_ de
Tibère passe toute croyance. «_Pueros primæ teneritudinis quos
pisciculos vocabat... ut natanti sibi inter femina versarentur,
ac luderent lingua morsuque sensim appetentes._» (_Duodecim
Cæsares: Tiberius Nero Cæsar_, XLIV. Paris, 1858.)
[721] Cazenave, _Traité des syphilides_, p. 61. 1843.
[722] J’ai pris mes indications dans l’utile recueil de Luisinus:
_Aphrodisiacus sive de lue venerea_ ab excellentissimo Aloysio
Luisino Utinensi, _continens omnia quæcumque hactenus de hac re
sunt ab omnibus medicis conscripta_. T. I. Lugduni Batavorum,
MDCCXXVIII.
[723] Luisini _Op. cit._, p. 1.
[724] _Op. cit._, p. 18.
[725] _Op. cit._, p. 40.
[726] _Op. cit._, p. 139.
[727] _Op. cit._, p. 167.
[728] _Op. cit._, p. 342.
[729] _Op. cit._, p. 345.
[730] _Op. cit._, p. 371.
[731] _Op. cit._, p. 389.
[732] _Op. cit._, p. 399.
[733] _Op. cit._, p. 433.
[734] _Op. cit._, p. 499.
[735] _Op. cit._, p. 597.
[736] _Op. cit._, p. 761.
[737] _Op. cit._, p. 960.
[738] _Op. cit._, p. 975.
[739] _Op. cit._, p. 1023.
[740] _Op. cit._, p. 1113.
[741] Ulrich de Hutten, eq., _De guaiaci medicina et morbo
gallico liber unus_. Moguntiæ, MDXXIIII.
[742] _Op. cit._, cap. I.
[743] _Op. cit._, cap. II.
[744] _Ibid._, cap. IV.
[745] Joannis de Vigo Genuensis, t. V _Chirurgiæ practicæ: De
morbo gallico tractatus_, cap. I.
[746] Voici, à ce propos, un singulier passage d’une lettre de
Gui Patin. «Pour répondre à ce que vous me mandez, je vous dirai
que Bolduc, capucin, a écrit aussi bien que Pineda, jésuite
espagnol, que Job avoit la vérole. Je croirois volontiers que
David et Salomon l’avoient aussi.» (T. III, _lettre_ DCLXXXII.)
Il faut convenir que Gui Patin va vite en besogne. Quelle preuve
aurait-il pu alléguer à l’appui de cette étrange croyance?
[747] En date du 6 mars 1496. _Arresté du parlement de Paris,
portant réglement sur le fait des malades de la_ grosse vérole.
(Lobineau, _Hist. de la ville de Paris_, t. IV, p. 613.)
[748] Voy. Laurenti Jouberti _Operum latinorum tomus secundus_,
_De variola magna_, lib. I, cap. I, p. 176. Francofurti, MDXCIX.
[749] A. Paré, _Œuv. compl._, édit. Malgaigne, t. III, p. 256.
[750] Ambroise Paré, _Ibid._, t. II, p. 250. _De la grosse
vérolle._
[751] Hieronymi Fracastorii _de syphilide, seu morbo gallico
lucubratio_, _ex._ lib. II, _de morbis contagiosis descripta_
cap. I. (_Luisini op._)
[752] Ricord, _Lettres sur la syphilis_, 3e édition. Paris, 1863.
[753] Swédiaur, _Traité complet des maladies syphilitiques_, t.
I, p. _ij_. 1798.
[754] Swédiaur, _Trait. cit._, t. I, p. 37.
[755] Alibert, _Monogr. des derm._, t. I, p. LX. 1832.
[756] Hippocrate, _Épid._, lib. III, sect. 3.
[757] Ce passage d’Hippocrate est résumé dans cet aphorisme: «_En
été règnent..... des pourritures des parties génitales._» A-t-on
jamais dit pareille chose de la syphilis?
[758] Celsi _de medicina_, lib. VI, cap. XVIII.
[759] «_..... Si ex inflammatione coles intumuit, reducique summa
cutis aut rursus non potest, multâ calidâ aquâ fovendus locus
est_, etc.» (_Ibid._, § 2.)
[760] _Maritus ex diutino morbo circa velanda corporis ulceribus
putrescebat._ (Lib. VI, epist. 24.)
[761] «_Similiter phlegmate humido tumebant inguina, ipsa quoque
verenda putrefacta scatebant._» (_Antiquit. judaïc._ XVII, 8, p.
1611.)
[762] «_Ulcere ei circa naturam facto._» (Josèphe, _Op. cit._)
[763] Eusèbe, _Hist. ecclesiast._, lib VIII, cap. XXVIII. 1639.
[764] «_Virilia membra computruerint et sua sponte ceciderint._»
(Pallade, _Histor. lausiaca_, lib. B, cap. 32. 1616.)
[765] Junii Juvenalis _Satyræ_. _Satyra II_, vers 9-13, p. 25.
Lugduni Batavorum, MDCXCV.
[766] Valerii Martialis _Epigrammata_, lib. I. LXVI, p. 47,
Amstelodami, MDCCI.
[767] Telle était aussi, d’après Castelli, l’acception du mot
_virus_, en usage de son temps: «_Usitatior est acceptio in
malam partem qua idem significat quod_ venenum, _sive malignam
et deleteriam qualitatem; ita et ichor ex ulcere fluens maligno,
vocatur_ virus, _notante Foresto_.» (Lexicon, au mot _Virus_.)
[768] Michel Scot, _De procreatione hominis physionomia_, cap.
VI. 1477.
[769] Astruc, _Ouv. cit._, t. I, p. 157.
[770] Jean de Gaddesden, _De concubitu cum muliere leprosa_, in
_Rosa anglica practicæ medicinæ a capite ad pedes_. 1492.
[771] _Incipit cyrurgia_ magistri Guilielmi de Saliceti,
Placentini, 1476, I, 42.
[772] _Parva cyrurgia_ magistri Lanfranci. Venetiis. 1490. Tract.
III, doct. II, cap. II.
[773] Gaddesden, _Rosa anglica practicæ medicinæ a capite ad
pedes_. 1492.
[774] _Cyrurgia_ Guidonis de Cauliaco. Venet. 1490.
[775] _Practica_ Valesci de Tarenta _quæ alias philonium
dicitur_. Venet. 1502.
[776] P. de Argellata, _Chirurgiæ libri sex_, t. VI. Venet. 1480.
[777] Les auteurs parlent souvent de femmes suspectes de saleté
(_suspecta de immunditia_). Ce dernier mot est loin d’avoir
un sens précis. «_Immundities_ (dit Castelli) _idem et quod
impuritas, sordes tam interna quam externa_.--_Sordes, ex quo
ulcus redditur sordidum._»
[778] Ricord, _Lettres sur la syphilis_, 3e lettre, 3e édit.
Paris, 1863, p. 47.
[779] «_Scalpello quidquid corruptum est sic, ut aliquid etiam
integri trahat, præcidi debet._» (Celse, _Op. cit._, cap. XVIII,
§ 3, p. 296.)
[780] _Sur la non-existence de la maladie vénérienne; ouvrage
dans lequel il est prouvé que cette maladie, inventée par les
médecins du XVe siècle, n’est que la réunion d’un grand nombre
d’affections morbifiques de nature différente dont on attribue
faussement la cause à un virus contagieux qui n’a jamais existé._
Paris, 1811. (L’auteur anonyme était Richond des Brus.)
[781] Rosenbaum, _Ouv. cit._, p. 296.
[782] Rosenbaum, _Ouv. cit._, p. 280.
[783] M. Cazenave traduit _mal vengut de paillardiso_ par ces
mots: _mal vengeur_... Le vrai sens est: _mal venu_.
[784] Astruc, _Traité cit._, t. I, p. 186.
[785] _Journal des Connaissances médico-chirurgicales_, numéro
d’octobre 1835; _Revue médicale de Paris_, numéro du même mois.
[786] Fracastor, _La syphilis_, poëme, etc., p. 135. 1847.
[787] Littré, _Note sur la syphilis au XIIIe siècle_ (_Gazette
médicale de Paris_, t. I, p. 928. 1846).
[788] En langue moderne:
. . . qu’ils aient
La gale, la vérole et des abcès,
Et qu’ils aient une abondante gourme,
La fièvre et la jaunisse,
Et qu’ils aient la chaude-pisse.
[789] Nicolaï Massæ _De morbo gallico_ cap. VII.
[790] Fracastor, _De morbis contagiosis_. Lib. II, cap. II, _de
morbo gallico_.
[791] Cazenave, _Ouv. cit._, p. 45-48.
[792] Voir dans Astruc (t. I, p. 338), _Arresté du Parlement de
Paris portant règlement sur le fait des malades de la grosse
vérole, du 6 mars 1496_.
[793] Hume, _Hist. of England_, t. IV, p. 451. _Note_ C.
[794] Benedicti Victorii Faventini liber, cap. II, _De gallici
morbi causis_.
[795] Fracastor, _Syphilidis lib. primus_, _vers._ 56.
[796] Fracastorii _de syphilide seu de morbo gallico lucubratio_,
lib. II _de morbis contagiosis, inscripta_, cap. II.
[797] Ch. Anglada, _Traité de la contagion_, t. I, chap. III, p.
58.
[798] Voy. rapport de la Commission. (_Journal général_ de
Sédillot, t. XLII, p. 1.)--Voy. aussi la description des
épidémies observées dans la Turquie d’Europe, etc., dans le
_Journal complém. des sc. méd._ (t. I, p. 376).--Celle de Fiume,
en 1800, décrite par le Dr Gambieri, sous le nom de _maladie du
Scherlievo_.--Celle de Falcade (_syphilis falcadina_), étudiée
par le Dr Zecchinelli (_Annales cliniques de Montpellier._ 1820.
T. IX, p. 189).--Celle de 1819, dans la commune de Chavanne, en
France, par le Dr Flamand. (_Journ. compl. des sc. méd._, t.
V, p. 134.)--Voyez encore G. Lagneau, _Recherches comparatives
sur les maladies vénériennes dans les différentes contrées_.
(_Annales d’hygiène publique._ 1867. 2e série, t. XXVIII, p. 96.)
[799] Astruc, _Traité des mal. vénér._, _Trad._ T. Ier. Paris,
M.DCC.LXXIII.
[800] Sanchez, _Dissertation sur l’origine de la maladie
vénérienne dans laquelle on prouve qu’elle n’a point été apportée
de l’Amérique, et qu’elle a commencé en Europe par une épidémie_.
Paris, 1752.
[801] Bœrsch, _Ouv. cit._, p. 106.
[802] Sprengel, _Hist. de la méd._, t. II, p. 505.
[803] Cazenave, _Ouv. cit._, p. 38.
[804] Ricord, _Lettres sur la syphilis_. _Onzième lettre._ 3e
édition, Paris, 1863.
[805] Swédiaur, _Ouv. cit._, t. II, p. XX.
[806] Petrus Martyr, _epist._ 65, p. 34.
[807] Voy. Leonardo Fioravanti, _Capricci medicinali_. Venet.,
1564.
[808] Voy. C. M. Gibert, _Remarques historiques et critiques sur
la lèpre_. (_Revue méd. de Paris_, t. III, p. 19-161. 1840.)
[809] J. de Catane, _Tractatus de morbo gallico_.
[810] Bœrsch, _Thèse cit._, p. 110.
[811] Gabrielis Fallopii Mutinensis _De morbo gallico tractatus_.
Cap. III, _an idem (morbus iste) cum lepra Arabum?_
[812] Requin, _Path. méd._, t. III, p. 352.
[813] Astruc, _Ouv. cit._, t. Ier, p. 28.
[814] Fracastor, _Syphilis_, lib. I, vers. 298.
[815] Fracastor, _De morbis contag._, lib. II, cap. XII.
[816] Johannis Fernelii _Universa medicina_. _De luis venereæ
curatione_, cap II. Coloniæ Allobrogum, MDCLXXIX.
[817] Du temps de Fracastor, on voyait souvent des malades perdre
les lèvres, les yeux, le nez, les parties génitales.
[818] Trousseau, _Gazette des Hôpitaux_, 28 avril 1853, et
_Clinique médicale de l’Hôtel-Dieu_, 3e édition. Paris, 1868.
[819] Ricord, _Lettres sur la syphilis_, 3e édition. Paris, 1863,
23e lettre.
CHAPITRE X
DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE CHOLÉRIQUE DU XIXe SIÈCLE
La doctrine des grandes épidémies nouvelles se résume dans l’histoire
du choléra. Les principes sur lesquels elle est fondée, y trouvent
leur confirmation la plus éclatante. Nous les voyons, pour ainsi dire,
à l’œuvre dans une de leurs plus formidables applications. Tous les
doutes qu’on aurait pu garder sur l’authenticité et l’interprétation
des documents que j’ai rassemblés, tombent devant l’irrésistible
éloquence de ce grand événement pathologique.
La suette anglaise s’est éteinte après ses foudroyantes reprises, et
trois cents ans nous en séparent. La syphilis qui, par une fatale
dérogation à la loi générale, l’avait suivie de si près, n’a pas
déserté, il est vrai, son nouveau domaine; mais elle n’a pas renouvelé
ce mémorable débordement qui marqua d’une si triste date la fin du XVe
siècle. Depuis ce temps, les archives des grands fléaux populaires
étaient restées fermées. Le choléra les a rouvertes pour y écrire
cette sombre page, qui inflige un si cruel démenti aux promesses trop
ambitieuses de notre civilisation.
Il n’entre pas heureusement dans le plan de cette étude, de passer
en revue, l’innombrable essaim d’hypothèses qui s’agitent autour de
cette question toujours neuve. Les plus ingénieuses sont restées
à la surface; et certes, ce ne sont pas les faits, ce substratum
indispensable, qui ont manqué à ces fantaisies. Dans l’ordre
scientifique, et la médecine ne fait pas exception, les créateurs de
théories prennent volontiers pour épigraphe cette sentence commode:
_Se non e vero, bene trovato_; ce qui revient à dire que quand on ne
découvre pas la vérité, on doit se contenter de sa parodie. Proclamer
une cause quelconque, fictive ou réelle, occulte ou ostensible,
l’assigner à l’ordre des phénomènes dont on cherche la raison, et
conclure hardiment que cette cause est capable de produire les effets
qu’elle est destinée à expliquer, tel est le procédé qui se prévaut de
l’autorité de Descartes, et qu’on est sûr de mener à bonne fin, quand
on a de l’esprit, et une certaine faculté d’invention.
Nous en voyons un nouvel exemple dans ces essais de parasitisme,
appliqué à l’épidémie de notre siècle; mais je déclare qu’il m’est
impossible de partager l’expansive jubilation qui déborde dans les
écrits des patrons de cette hypothèse.
Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on cherche dans les régions de
l’invisible, le germe animé des maladies. J’en puis citer un curieux
échantillon.
La bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier possède un
immense recueil, désigné sous le titre de _Mélanges_, et composé de 354
volumes, qui renferment près de 9,000 pièces, parmi lesquelles il en
est un grand nombre qu’il serait impossible de se procurer aujourd’hui.
On trouve dans le tome 71 (pièce 7) un mémoire qui a pour titre:
_Système d’un médecin anglais sur la cause de toutes les espèces de
maladies, avec les surprenantes configurations des différentes espèces
de petits insectes qu’on voit par le moyen d’un bon microscope dans le
sang et dans les urines des différents malades, et même de tous ceux
qui doivent le devenir, recueilli par M. A. C. D. Paris, MDCCXXVI_.
On ne contestera pas à l’auteur anonyme de cet écrit, le mérite d’avoir
précédé, dans cette voie, les micrographes de notre temps. Le texte
est illustré de 91 figures sur bois, représentant autant d’espèces
d’animalcules qui sont censés engendrer des maladies. (_Migrainiste_,
_fleuriste blanc et rouge_, _dartrifiant_, _rougeoliste_, _vérolique_,
_petit vérolique_, _ragifiant_, _érysipéliste_, _écrouelliste_,
_épilepsique_, _apoplectique_, etc.) L’auteur exalte beaucoup
l’excellence du microscope dont il a fait usage pour ses observations,
et je n’ai pas de peine à le croire, quand je vois avec quel aplomb il
raconte ce voyage au pays des chimères. Je dois avouer pourtant, que
parmi les êtres fantastiques dont il exhibe l’image, on reconnaît à un
énorme grossissement, le _sarcopte de la gale_, tel qu’il a été décrit
et dessiné par les modernes. Remarquons, en passant, que ce texte et la
planche qui l’accompagne, datent de 1726.
On n’avait alors, dira-t-on, ni les vraies méthodes d’exploration,
ni les instruments perfectionnés qui les servent. Je ne troublerai
pas cette satisfaction d’amour-propre; mais je n’admettrai jamais ces
réticences du microscope, qui donne pour certain ce qu’il s’engage à
découvrir, et s’adresse à l’imagination, quand il ne peut frapper les
yeux.
J’attends donc que le principe cholérigène, microphyte ou microzoaire,
prenne une existence réelle, comme l’_achorion_ de la teigne et
l’_acarus_ de la gale. J’attends surtout qu’on ait déterminé avec
certitude, le rapport pathogénique qui lierait la cause à l’effet,
l’antécédent au conséquent. D’ici là, je me permettrai de parler
du choléra comme des autres grandes épidémies, dont la véritable
cause n’est pas sortie des ténèbres qui recouvrent, dans la série
des âges, leur acte de naissance. Laissons la science contemporaine
approfondir ce mystère avec courage. Mais jusqu’au moment où elle
pourra répéter enfin l’exclamation historique d’Archimède, nous aurons
le temps d’appliquer à l’étude du fléau cosmopolite, les éléments
rationnels dont nous pouvons disposer. On voudra bien ne pas oublier,
que je n’écris pas une monographie qui surchargerait inutilement la
littérature médicale. Je viens essayer d’éclaircir un seul point de
l’histoire de la grande épidémie, sans sortir des limites bien définies
de mon programme[820].
C’est en 1817, vers le mois de mai ou d’août, que le choléra a éclaté
à Jessore, ville située dans le delta du Gange, à 120 kilomètres de
Calcutta. Dès son apparition, il a tout frappé autour de lui, les
naturels et les étrangers. La mortalité qui l’a suivi a été effroyable
et digne des grandes épidémies historiques. Après avoir débordé dans
l’Asie, il s’est élancé de l’est à l’ouest, à travers la Syrie, la
Perse, l’Arabie. Cinq ans après sa première explosion, c’est-à-dire en
1822, l’Europe se voyait menacée par Astrakhan et la Méditerranée. Ce
n’est qu’après plusieurs années qu’il pénètre dans la Pologne et la
Russie, l’Autriche, la Hollande. En 1831, il envahit l’Angleterre où
Magendie[821] et Delpech[822] vont, chacun de son côté, faire leurs
premières observations et se préparer à le recevoir. L’année suivante,
il entre en France d’où il se répand en Espagne, dans le Portugal,
dans l’Algérie, dans l’Italie. Il se porte bientôt en Amérique et dans
l’archipel de l’Océanie, et on peut dire qu’en 1840, il régnait à la
fois sur les cinq parties du monde. Dix-sept ans après sa première
invasion, le fléau revient vers nous, du fond de l’Indoustan. Paris en
est frappé en 1849, depuis le printemps jusqu’en automne. En 1850, on
le revoit de nouveau en Californie, en Algérie, en Hongrie. On sait
qu’en 1853, notre capitale luttait encore contre ses atteintes. En
1865, nouvelle invasion, remarquable par la lenteur de sa marche et sa
longue durée.
Les droits du choléra au titre de grande épidémie, se révèlent de
prime abord par l’obscurité de sa cause. Toutes les hypothèses qui
ont défrayé l’ardente imagination des médecins, semblent destinées
à prouver que les influences nosogéniques de l’ordre commun sont
incapables de le produire. Je puis le démontrer, dès à présent,
par un seul exemple relatif à l’action présumée de la température
atmosphérique. Dans l’Inde et au Bengale, il a sévi par _30 degrés de
chaleur_. Le thermomètre marquait _30 degrés sous zéro_, pendant qu’il
dévastait la Russie. _Ab uno disce omnes._
J’ai eu, dans le cours de ce livre, bien des occasions de vérifier la
loi générale, qui paraît rattacher les grandes épidémies à l’influence
combinée des perturbations cosmiques et morales. Ces antécédents ont
été fidèles à l’épidémie cholérique.
De grands bouleversements météorologiques ont été observés depuis près
d’un siècle, et le monde a vu éclater, en même temps, cette révolution
sans exemple, qui a emporté la société féodale, et l’a remplacée par un
ordre nouveau dont l’évolution s’opère sous nos yeux, sans qu’on puisse
en prévoir le point d’arrêt.
L’influence qu’on attribue à ce concours de conditions nosogéniques
reste sans doute inexplicable. Mais il ne faut pas se lasser de
constater la coïncidence, qui répond une fois encore aux enseignements
de l’histoire et aux prévisions logiques de la science.
Comme cette étiologie, plutôt pressentie que démontrée, élève peut-être
au rang de causes, de simples successions, et qu’elle ne conclut pas
à une pratique, le champ reste ouvert aux recherches analytiques, qui
s’efforcent de pénétrer plus profondément dans la constitution des
phénomènes, et d’atteindre à la nature de la maladie, par la voie de sa
cause prochaine. M. le docteur Marchal (de Calvi) s’est emparé d’une
théorie qui a rallié de nombreux suffrages, et il se l’est appropriée,
selon moi, par la forme dont il l’a revêtue. Il pense que la cause
spécifique du choléra réside exclusivement dans le _miasme paludéen
élevé à sa plus haute puissance_[823].
Cette opinion, présentée et défendue avec un talent que je me plais à
reconnaître, n’est à mes yeux qu’une hypothèse comme tant d’autres,
dont la vérification est encore éloignée, si tant est qu’elle soit
jamais permise.
Quelle est la modification qu’a dû subir le _miasme paludéen_ pour
s’élever à cet état qu’on appelle _sa plus haute puissance_? S’agit-il,
comme paraît le croire M. Marchal, d’un accroissement de concentration
et d’intensité? Mais une mutation _quantitative_ ne saurait expliquer
la spécificité originale de la maladie qu’on lui attribue, et la
distance nosologique qui l’éloigne du groupe naturel des affections
marécageuses. Serait-ce la _nature_ du miasme qui aurait changé?
Rien de plus facile que d’imaginer des altérations moléculaires qui
transforment la constitution intime des corps, et font, par exemple,
d’un aliment réparateur, un poison mortel. Il est bien moins aisé d’en
donner la preuve matérielle; et dans l’espèce, on conviendra que cette
chimie mystérieuse garde bien son secret.
Ce que je sais, à n’en pas douter, parce que les faits quotidiens
me l’apprennent, c’est que les préparations de quinquina triomphent
merveilleusement des fièvres pernicieuses, dont la terminaison
serait, sans leur secours, promptement et infailliblement funeste,
tandis qu’elles échouent toujours contre l’affection cholérique.
Quelques essais, entrepris comme par manière d’acquit, ont dissipé
toute illusion. Il va sans dire qu’on ne confond pas le choléra avec
ces fièvres _mali moris_ ou _comitatæ_ de Torti, qui en empruntent
accidentellement les traits principaux. Ces observations sont
fréquentes dans l’Algérie et dans notre zone méridionale. Pendant
l’automne de 1765, Leroy vit les tierces _cholériques_ régner
épidémiquement à Montpellier[824]. Contre cette forme spéciale du mode
intermittent, le quinquina est tout puissant et n’a pas de succédané.
Mon confrère de Paris avoue que «le miasme producteur du choléra n’est
point connu matériellement; il est imperceptible et insaisissable.
Mais, ajoute-t-il, il s’affirme devant la raison par ses effets, et
cela suffit[825].»
J’accepte ce langage; je ne suis pas de ceux qui ne croient qu’au
témoignage des sens. En médecine, comme dans tous les ordres des
connaissances humaines, les yeux de l’esprit sont souvent plus
clairvoyants que ceux du corps. Je dois pourtant renoncer à suivre
M. Marchal, lorsque, forçant l’analogie, il prétend que ce miasme
est vivant à la manière des ferments, puisqu’il se multiplie.J’ai
tant d’éclaircissements à demander, que je crois prudent de ne pas
m’aventurer dans une voie dont j’ignore l’issue.
Si le choléra que nous observons est celui qui règne endémiquement
dans les Indes, depuis les temps les plus reculés, sans sortir de
ses limites naturelles, d’où lui est venue cette impulsion nouvelle,
qui l’a précipité sur le monde, où il devait retrouver partout ses
conditions de développement? Comment, après cette première évasion,
reprend-il, par intervalles, sa course momentanément interrompue,
sans qu’on puisse affirmer qu’il soit allé se rallumer dans son foyer
originel?
On pressent que M. Marchal a une réponse prête pour cette question,
comme pour bien d’autres, et je dois prévenir qu’il faut se tenir en
garde contre les séductions de sa dialectique.
Il compare les communications avec l’Inde, jusqu’à la fin du siècle
dernier, à celles qui ont lieu aujourd’hui. Tant que ces communications
restent lentes et rares, l’Europe ignore jusqu’à l’existence du fléau
qui la menace. Les relations s’étendent, et le mal vient, une première
fois, mais lentement encore, en proportion même du progrès graduel
de ces communications. Puis, les rapports deviennent de plus en plus
nombreux et rapides, et les invasions épidémiques se succèdent à bref
intervalle[826].
Certes, cet argument ainsi formulé semble indiscutable, et je dirai que
l’erreur ne s’est jamais mieux dissimulée sous les dehors de la vérité.
Il ne faut cependant qu’un mot pour détruire cet ingénieux échafaudage.
Au XIVe siècle, s’est élancée de la Chine, une horrible maladie, qui a
envahi le monde, sans oublier le moindre coin de terre connue. Trois
ans ont suffi à la peste noire pour ce long pèlerinage. Je n’ai
pas besoin de dire que les communications étaient infiniment plus
restreintes, plus rares et plus lentes que de nos jours. Il faut donc,
de toute nécessité, que la maladie ait été portée sur des ailes plus
rapides que la marche des caravanes, des corps d’armée, des navires
de guerre ou de commerce, auxquels on prétend imposer la charge tout
entière des pérégrinations du choléra. Comment peut-il se faire alors
que celui-ci ait mis quatorze ans à arriver parmi nous, si le transport
en nature du principe cholérigène est, comme on l’assure, le seul
mode de propagation de l’épidémie dans toutes les directions? Quelque
lenteur qu’on suppose aux relations de l’Inde avec l’Occident, depuis
1817 jusqu’en 1831, il faudrait bien convenir que la longueur de ce
délai serait inconcevable. Je ne me charge pas d’expliquer le contraste
que je signale entre la locomotion de la peste noire et celle du
choléra. Je me permets seulement de constater que le nœud qu’on a cru
délier est encore solidement serré, et que la part de l’inconnu reste
toujours bien large.
J’apprécie autant que personne, le désappointement d’un esprit positif,
qui cherche une cause de maladie appropriée à son effet présumé, et à
qui l’on vient proposer cette énigme indéchiffrée du génie épidémique.
Mais n’est-ce donc rien que d’écarter les fictions théoriques (_verba
et voces_) qui usurpent les droits de la vérité, et dont l’observation
patiente et désintéressée finit, tôt ou tard, par faire justice? Comme
l’a dit Malebranche: «Il est bon de comprendre clairement qu’il est des
choses qui sont absolument incompréhensibles[827].»
Cette réflexion m’amène, par association d’idées, à dire encore un mot
sur le même sujet.
Un de nos écrivains les plus justement estimés, M. le docteur Max.
Simon a touché récemment à la grande question de la prophylaxie du
choléra[828].
Pour lui, cette maladie n’est pas contagieuse; elle est exclusivement
épidémique. D’où il suit logiquement, que l’épidémicité et la contagion
seraient deux faits inconciliables.
L’observation affirme, au contraire, que leur réunion est à peu près
inévitable, et doit toujours être prévue dans les grandes maladies
populaires. Le livre que j’écris en a recueilli bien des preuves.
L’opinion contraire pourrait être taxée d’hérésie pathologique, si le
mot n’était pas trop gros pour la chose, et si le talent avec lequel
l’auteur l’a défendue, ne lui assurait le bénéfice des circonstances
atténuantes.
Je regrette le dissentiment qui m’éloigne de mon savant confrère sur
cette question fondamentale. Je suis convaincu que quelques concessions
mutuelles, qu’il serait facile d’établir sur le terrain de la langue
médicale, nous rapprocheraient d’une manière définitive. Ce ne serait
pas la première fois qu’une causerie loyale, sur ce sujet, aurait
commencé par une dissonance passagère, et fini par l’accord parfait.
Mais ce n’est pas là l’objet actuel de mon insistance.
Persuadé que le miasme producteur du choléra est répandu dans l’air,
M. Max. Simon en déduit que les chances d’en être atteint sont, toutes
choses égales, d’autant plus grandes qu’on vit plus longtemps à l’air
libre. La conséquence pratique est, qu’il faut se tenir renfermé chez
soi autant que possible, pour mettre de son côté les chances favorables.
M. le professeur Fonssagrives, dont la parole fait autorité en matière
d’hygiène, n’accepte pas, sans résistance, cette théorie du confinement
ou plutôt, comme il le dit si bien, de l’_aérophobie_, contre laquelle
il a l’habitude de protester dans sa chaire et dans ses écrits. Il
ne peut consentir à l’absoudre de tout inconvénient, quand on la
transporte dans la prophylaxie spéciale du choléra[829].
J’aime à me rencontrer en parfaite communion d’idées avec mon collègue.
La médecine a toujours proclamé les avantages de l’aération, en temps
d’épidémie. Le conseil de M. Max. Simon est trop imprévu pour qu’on
puisse y souscrire sans arrière-pensée. On dit que les individus
séquestrés ont fourni moins de victimes au choléra que ceux qui ont
vécu à l’air libre. Ce fait, en le supposant certain, pourrait recevoir
une interprétation bien différente de celle qu’on lui donne. Ne
serait-il pas plutôt la preuve indirecte de la contagion, ou, si l’on
veut, de la transmissibilité, par les hommes et par les choses?
Mais comme il ne serait pas juste de repousser, par un simple _à
priori_ dogmatique, le système préventif, imaginé par M. Max. Simon, je
vais tâcher de motiver mon scepticisme, en recherchant quelle peut être
au fond, la valeur du moyen, dans cette application particulière.
Je dirai d’abord franchement que si l’on adoptait, sans objection, le
point de départ de l’auteur, c’est-à-dire, la présence, dans l’air,
des germes cholérigènes, le confinement en serait, sans doute, le
corollaire naturel, et je ne vois pas trop quelle fin de non-recevoir
on pourrait lui opposer. Quand l’air, cet aliment de la vie, _pabulum
vitæ_, renferme, à un moment donné, un principe délétère qui le
transforme en foyer mortel, _pabulum lethi_, le plus sûr est de
s’abstenir de le respirer. C’est ainsi qu’on enjoint expressément aux
habitants des localités marécageuses, de ne pas sortir aux heures
où l’atmosphère ambiante est le plus imprégnée d’effluves palustres.
L’exercice en plein air, si justement recommandé par l’hygiène, serait
alors un danger. M. Max. Simon ne se prévaudra pas de cette similitude,
parce qu’il sait bien que les conditions ne sont plus les mêmes, quand
il s’agit de l’infection cholérique.
Il est permis d’assigner aux exhalaisons des marais une sphère
d’activité qu’elles n’ont pas l’habitude de dépasser. D’autre part,
l’expérience nous a appris qu’elles ont des alternatives quotidiennes
de dégagement et de condensation. L’indication préventive se déduit
d’elle-même.
Ces données nous manquent absolument à l’égard du choléra. La
dissémination problématique de ses germes générateurs dans l’océan
aérien, laisse à la prophylaxie qui prescrit de s’y soustraire, une
incertitude décourageante. M. Max. Simon ne prétend pas que l’intérieur
des habitations reste fermé à l’invisible poison. Qu’aurait-il à
répondre, si on lui disait que cet air concentré est peut-être plus
chargé de miasmes que l’air extérieur sans cesse renouvelé?
C’est peut-être, après tout, parce que je suis, comme M. Fonssagrives,
édifié par une longue conviction, sur les salutaires effets de la vie
en plein air, que je me sens peu favorable à l’opinion ingénieuse qui
propose une dérogation exceptionnelle. J’ai goûté, comme tous ses
lecteurs ordinaires, l’art avec lequel M. Max. Simon manie les sujets
les plus austères; j’apprécie comme je le dois, le nouvel effort
qu’il a tenté pour rendre moins inégale la lutte de l’homme contre
un impitoyable fléau. Mais je suis bien persuadé que cet honorable
confrère ne se dissimule pas les desiderata que sa méthode n’a pas
encore comblés.
Ce n’est donc pas tout à fait ma faute, si je suis encore obligé de
répéter, provisoirement si l’on veut, que le choléra a son activité
propre. Comme toutes les grandes épidémies qui l’ont précédé, il obéit
à une impulsion occulte, apparaît brusquement, se retire et revient
sans cause sensible. C’est tout ce que je me pique de savoir sur son
mobile général.
Je me trompe pourtant: il est une influence qui lui vient en aide,
et qui nous permet de tempérer par quelques restrictions la négation
absolue de notre pouvoir prophylactique. Cette influence si longtemps
méconnue c’est la _contagion_. La multiplicité et la concordance des
témoignages qui la démontrent, ont forcé la conversion des incrédules
les plus obstinés. En France, où cette question avait été, dans
l’origine, si dédaigneusement accueillie, un revirement, depuis
longtemps prédit, a conquis à la minorité contagioniste l’assentiment
presque unanime de l’opinion[830]. Cependant, comme en toute chose
c’est la mesure qui manque, les partisans du mode virulent n’ont
pas su se défendre de certaines exagérations, qui amplifient le
rôle de l’importation, au détriment du génie épidémique. La petite
secte dissidente a essayé de profiter de cette faute pour regagner
sa position; mais cette reprise d’hostilité n’aura qu’un temps.
Sa base d’opération lui a été enlevée désormais par la conférence
internationale de Constantinople, qui a reconnu la contagion sous
toutes ses formes, dans toutes ses circonstances. On peut dire avec M.
Marchal (de Calvi), que la contagion du choléra est aujourd’hui un fait
officiel[831].
Affirmer la contagiosité, c’est établir conjointement l’indication
et l’efficacité des mesures préventives contre l’introduction des
germes. Il n’est pas de monographie qui n’en ait recueilli des exemples
démonstratifs dans des cas bien définis. Comme ce n’est pas la première
fois que je traite cette question, et que j’ai eu le regret de ne pas
être toujours compris, malgré mes efforts pour rester clair, je saisis
l’occasion de revenir sur ce point de vue, et je tâcherai d’ôter tout
prétexte à mes contradicteurs.
Le choléra que je qualifie de moderne, parce que c’est le titre qui le
caractérise le mieux, est épidémique et contagieux; ce qui veut dire
qu’il a à son service deux modes de propagation.
Jean Varandal, professeur de Montpellier, qui écrivait au XVIIe siècle,
de belles pages sur les grandes épidémies, s’est servi d’une image qui
s’applique parfaitement au choléra. «C’est, dit-il, une sorte de trait
mortel (_quædam sagitta mortifera_) décoché par un invisible archer sur
les peuples de toute la surface du globe[832].»
On ne peut pas plus se préserver du _trait épidémique_ que d’un éclat
soudain de la foudre ou du courant d’une trombe. Contre cet ennemi
qui nous guette dans l’ombre et ne laisse jamais prévoir la direction
de ses coups, il n’y a pas d’égide possible. On ne l’entendait pas
autrement dans l’origine, lorsqu’on refusait au choléra toute faculté
contagieuse, et qu’on lançait l’anathème sur l’impuissance absolue de
nos méthodes sanitaires.
Tout le monde sait aujourd’hui que les relations par mer ou par terre,
individuelles ou en groupes, peuvent importer la maladie, en l’absence
de toute constitution épidémique, et la science est tenue de prévoir
cette éventualité menaçante. Quand certains signes en annoncent
l’approche, elle pose une indication précise. La séquestration et
l’isolement des sujets malades ou suspects, la prolongation prudente
des quarantaines, la purification des foyers virulents, etc., sont
autant de moyens qui ont fait leurs preuves. Que de fois, les germes
de mort sont venus s’abattre au pied des barrières qu’il leur était
interdit de franchir!
En résumé, l’épidémicité et la contagion sont les deux modes de
propagation du choléra.
Contre l’épidémicité, les mesures préventives sont inutiles. Elles sont
très-puissantes contre les chances d’importation par les malades ou les
objets infectés. Si le principe cholérique venu du dehors, trompe la
vigilance de la douane de santé, deux faits bien différents peuvent se
produire.
Le choléra, réduit en quelque sorte à son mode contagieux, formera un
foyer d’un faible rayon, qui s’éteindra bientôt, faute d’aliments.
En d’autres termes, quelques cas importés ne seront pas le signal
d’une épidémie, si les prédispositions latentes de la population sont
réfractaires.
Dans les conditions inverses, je veux dire, quand la constitution
régnante, sourdement élaborée, fécondera l’impression morbide
déterminante, la maladie prendra l’extension et la gravité de
l’épidémie. L’étincelle tombée sur des matériaux combustibles allumera
un vaste incendie.
Concluons que, dans toute épidémie cholérique, le nombre des malades
et des morts est, comme en temps de peste, la résultante des deux
influences nosogéniques, dont on ne peut déterminer la participation
proportionnelle.
Il est temps d’aborder l’étude nosologique de la grande épidémie, dont
ces préliminaires m’ont un peu distrait.
Le choléra-morbus a été appelé _asiatique_ ou _indien_, à raison de
sa provenance géographique. Le fait matériel n’est pas contestable;
mais, en droit, le fléau n’est pas plus oriental ou asiatique,
qu’occidental ou européen. Il est parti de l’Orient, comme toutes les
grandes épidémies. La peste d’Athènes, la peste antonine, la peste du
IIIe siècle, la peste bubonique, la peste noire, sont orientales au
même titre. Le choléra, cette autre peste, retrouve aussi partout ses
conditions d’existence. Ne le voit-on pas surgir à l’improviste dans
certaines contrées, au sein de l’immunité générale? Pour expliquer ces
invasions soudaines, on allègue je ne sais quels germes mal éteints,
dont il n’est pas toujours facile de démontrer la réalité. Au besoin,
on ne manque pas de faux-fuyants pour contester l’identité du choléra
qu’on observe. La vérité est, qu’il a momentanément trouvé, dans
ce milieu, tous ses éléments pathogéniques. Je ne me charge pas de
pénétrer ce mystère; mais il n’est pas de praticien qui n’ait inscrit
de pareils faits dans ses éphémérides médicales.
Je dois ajouter qu’en donnant au choléra cette qualification
d’_indien_, on l’a confondu avec la maladie qui est endémique, de temps
immémorial, sur les bords du Gange, et dont nous devons la description
à Bontius, historien médical de cette région. Nous verrons bientôt
qu’il n’y a de commun entre ces deux affections, que leur nom et
quelques analogies symptomatiques.
Le choléra a été aussi nommé _choléra bleu_ ou _cyanique_, pour
rappeler la teinte dont il colore certaines parties. Il s’en faut
que ce symptôme soit constant, et il se retrouve dans bien d’autres
maladies. Je ne veux pas parler de la cyanose congénitale liée à
certains vices de conformation, mais de celle qui accompagne souvent
les maladies accidentelles du cœur et des gros vaisseaux. Elle peut
tenir aussi à un trouble passager de la respiration. La première
période de certains accès de fièvre bleuit la face et les ongles. Nous
avons vu que la suette anglaise présentait aussi ce caractère. La peau
des malades frappés par la peste noire, avait parfois un aspect assez
analogue à celle des cholériques.
Victor Bally, qui aimait les néologismes, avait proposé le nom de
_choladrée lymphatique_. Cette _diarrhée blanche_, ou, comme il le dit
aussi, cette _leucorrhée intestinale_ serait, d’après lui, le caractère
pathognomonique du choléra. Quelle que soit la valeur de ce symptôme,
on sait que d’autres maladies provoquent des évacuations analogues, et
que le vrai choléra s’en passe souvent[833].