Le département de l’Hérault en a été frappé, à plusieurs reprises,

pendant ces dernières années. La ville de Pézénas, envahie en 1851, fut

le centre d’un rayonnement étendu. Une Commission de professeurs et

d’agrégés, secondée par le dévouement toujours empressé de nos élèves,

fut désignée, par la Faculté de Montpellier, pour porter secours

aux populations en détresse. Les relations nombreuses qui se sont

succédé depuis, constatent le service que rendirent nos mandataires,

non-seulement en faisant revivre la tradition de Fouquet, contre les

excès si funestes du régime échauffant, mais encore en prescrivant de

hautes doses de sulfate de quinine, pour combattre l’élément rémittent,

complication favorite et redoutée de cette maladie.

Grâce à cette foule de travaux justement estimés, dont s’est enrichie

son histoire, la suette miliaire est aujourd’hui très-connue. Pour ne

parler que de notre zone méridionale, les occasions de l’observer, qui

se renouvellent assez souvent, depuis quelques années, montrent qu’elle

s’y est établie en permanence, abstraction faite de ses reprises

épidémiques qui éveillent, de temps à autres, les préoccupations plus

sérieuses des médecins[664].

Elle éclata en France, pour la première fois, en 1718. Le docteur

Bellot a décrit cette épidémie, qui, après avoir débuté à Abbeville,

s’étendit à toute la Picardie et dans le voisinage[665]. Il signale

expressément l’éruption qui accompagna cette _fièvre putride_.

«La peau se couvre d’un grand nombre de pustules arrondies, rouges,

et à peu près du volume d’une graine de moutarde... Chez les uns, ces

pustules apparaissent, le second jour de la maladie; chez d’autres,

seulement le troisième; et quand tout marche bien, elles blanchissent

vers le septième jour, et se détachent bientôt sous forme d’écailles

furfuracées[666].»

M. Rayer a tracé la description très-fidèle des symptômes de la

suette épidémique, qu’il observa dans les départements de l’Oise et de

Seine-et-Oise. Je n’ai pas besoin de dire dans quelle intention je fais

ressortir les caractères de l’éruption concomitante[667].

«Dans l’un des trois premiers jours, et ordinairement le troisième,

le malade ressentait de légers _picotements_, bientôt suivis d’une

_éruption de boutons miliaires rouges et coniques_, dont le sommet

blanchissait quelque temps avant qu’ils s’affaissassent. Cette

éruption ne durait, en général, pas plus de deux ou trois jours. Plus

rarement, soit par l’effet d’un traitement perturbateur, soit lorsque

la maladie était livrée à elle-même, on ne voyait aucune éruption,

quoique le sujet accusât toujours le picotement incommode qui précédait

l’éruption, quand elle avait lieu[668].»

A ce propos, M. Rayer remarque que, pour le médecin qui se serait

borné à recueillir l’histoire des cas où l’éruption n’a pas paru,

sa description portant sur les symptômes principaux offerts par les

malades, aurait présenté plus d’analogie avec la suette anglaise

qu’avec la suette miliaire[669].

Je n’ai rien à objecter; mais cela prouve toute la valeur séméiotique

de l’éruption, pour la détermination du diagnostic différentiel. La

même réflexion s’adapterait à toutes les autres fièvres éruptives, qui

ne sont pas si étroitement liées à la localisation cutanée qu’elles

ne puissent s’en passer, sans que leur personnalité primitive soit

modifiée. Supposez une rougeole sans éruption, vous la prendrez pour

une fièvre catarrhale. Une scarlatine, sans taches à la peau, simulera

une fièvre inflammatoire, compliquée d’angine, etc. Il est clair, que

quand on compare deux maladies, pour en apprécier les analogies et les

différences, on ne peut se permettre de simplifier le rapprochement, en

élaguant un caractère distinctif essentiel.

Pendant l’épidémie de suette que M. le docteur Parrot a observée en

1841, dans la Dordogne, et dont il a écrit une excellente relation,

la période éruptive a suivi une marche moins régulière. La miliaire

se montrait entre le deuxième et le troisième jour; plus fréquemment

encore, entre le troisième et le quatrième; souvent, entre le quatrième

et le cinquième; rarement, entre le cinquième et le sixième. Elle était

rouge, et, en apparence, papuleuse, surtout à sa naissance; à la loupe,

elle était vésiculeuse. Le lendemain, les vésicules avaient grossi, et

leur forme, semblable à celle des grains de millet, était appréciable

à l’œil nu. Dans certains cas, elles étaient très-multipliées, souvent

en nombre infini. Chez bien des sujets, on a vérifié un rapport réel

entre l’abondance de l’éruption et le degré de l’hypersécrétion

sudorale; mais on s’est assuré maintes fois, que des sueurs copieuses

coïncidaient avec une éruption légère, et réciproquement. La durée

totale de l’éruption ne dépassait pas deux, trois ou quatre jours. Elle

se terminait par la desquamation de larges plaques, pareilles à celles

de la scarlatine, ou de pellicules furfuracées, comme dans la rougeole,

suivant que le millet avait été confluent ou discret[670].

Il est impossible de refuser à une pareille maladie le titre de fièvre

éruptive. Dans l’espèce, je dois prendre note d’une circonstance qui

fortifierait, au besoin, cette conclusion, du moins par analogie.

Deux ans avant l’invasion de la miliaire dans la Dordogne, les

praticiens avaient constaté, principalement dans trois arrondissements,

une affluence insolite de _rougeoles_, de _scarlatines_, de _varioles_

et de _varioloïdes_. Ces fièvres exanthématiques marchaient de

compagnie, ou bien de deux en deux, ou encore se succédaient avec

une sorte de régularité. Mais leur permanence traduisait le règne

d’une constitution éruptive stationnaire, dont le retentissement se

fit sentir, à son heure, sur le développement et la multiplicité des

_fièvres miliaires_, qui vinrent, pour ainsi dire, combler la lacune et

compléter le tableau.

Nous devons à MM. les docteurs Guéneau de Mussy, Barthez et Landouzy,

une histoire très-intéressante de la grave épidémie de suette miliaire

qui visita, aux mois de mai et juin 1839, quelques communes du

département de Seine-et-Marne[671].

Vers le quatrième ou le cinquième jour, après un paroxysme fébrile,

survenait une éruption, précédée d’une vive sensation de _picotement_

à la peau. C’étaient d’abord de _petites vésicules_ qui augmentaient

graduellement de volume, et s’entouraient d’une aréole. Leur

développement _était accompagné d’une notable diminution de la

fièvre_, qui reparaissait plus tard, suivie d’une nouvelle éruption.

Cet état durait de dix à douze jours, après lesquels les vésicules

se fronçaient; l’épiderme se détachait, sur certains points, en

larges plaques; sur d’autres, en écailles farineuses. Après cette

desquamation, les malades recouvraient l’appétit et le sommeil, et

entraient bientôt en convalescence.

L’éruption fait donc partie intégrante de la suette miliaire, et

l’épithète qui qualifie cette maladie, ne représente pas seulement

un caractère superficiel et contingent; c’est un trait essentiel de

son signalement. Les savants confrères que je viens de citer ne l’ont

pas compris autrement. Ils ne répugnent pas, sans doute, à admettre,

par analogie, la possibilité des suettes sans éruption; mais ils font

remarquer qu’en pareil cas, «l’erreur est facile;» et ils croiraient

volontiers que les faits ainsi spécifiés, «ont été mal observés.» Sans

aller aussi loin, il est bien certain que la suette, dépouillée de son

éruption, n’en représente pas moins la même modalité morbide; et c’est

encore un point de contact avec les autres fièvres éruptives; car cette

observation est de notoriété vulgaire dans leur histoire. Y a-t-il un

praticien qui refusât de reconnaître, en temps d’épidémie, une variole,

une rougeole, etc., sous le prétexte que l’éruption manquerait à leur

symptomatologie habituelle? Or, si l’expérience clinique a sanctionné

ces faits, et dicté la formule générale qui les exprime, je ne vois pas

trop quel motif plausible on aurait, d’en distraire, par exception, la

_fièvre miliaire sans millet, febris miliaris sine miliis_.

La suette picarde représente donc, n’en déplaise à de Haën, une entité

morbide individuelle. On objecte que l’éruption qui affecte cette

forme, n’est pas tellement propre à la fièvre de ce nom, qu’elle ne

puisse s’associer à d’autres maladies; qu’elle s’observe plus souvent à

l’état de symptôme qu’à l’état idiopathique; que l’abus du régime et du

traitement échauffants peut la provoquer, etc., etc. Tout cela indique

seulement que le travail local qui produit le millet, peut avoir sa

source dans des affections très-différentes. Mais quand le processus

cutané a été précédé d’une fièvre dont on ne peut trouver l’origine

dans une lésion antérieure quelconque, cette fièvre possède, par cela

même, l’attribut fondamental de l’essentialité, et mérite une place

dans la pyrétologie.

Que certains traitements influent sur l’abondance de la miliaire, c’est

ce que je n’ai nulle envie de contester. Il ne faudrait pourtant pas

altérer, en l’exagérant, la signification de ce fait. Ne sait-on pas

que Sydenham, en substituant, par une heureuse inspiration, la méthode

tempérante à la méthode échauffante, multiplia les varioles discrètes,

et réduisit notablement le nombre des varioles confluentes; personne

ne s’est avisé d’en conclure que l’éruption de la petite vérole n’est,

dans sa constitution, qu’un accident dont l’art dispose à son gré. Et

l’analogie la plus frappante n’autorise-t-elle pas à étendre le même

raisonnement à la suette miliaire?

En 1848, un concours pour une chaire de clinique interne, fut ouvert

devant la Faculté de Montpellier. Un des sujets de thèse imposés par le

jury, était ainsi formulé: «_Les maladies éruptives aiguës sont-elles

des affections essentielles?_»

Cette question échut à mon regretté collègue, Jaumes, qui défendit

magistralement l’affirmative[672].

Il s’occupa d’abord, de réfuter les objections opposées par les

adversaires de l’essentialité de ces fièvres. Il montra qu’elles ne

pouvaient être rattachées à une lésion primitive des organes profonds;

qu’elles ne dépendaient pas d’une autre affection, et qu’on n’en

trouvait pas non plus l’explication légitime, dans une altération

appréciable du sang. Sa conclusion directe était, que les fièvres

éruptives doivent, dans l’état présent de la science, être considérées

comme _essentielles_ ou _idiopathiques_, c’est-à-dire, n’ayant pas,

au-dessus d’elles, un état morbide du même ordre, capable d’en donner

la raison suffisante.

Cette question générale qui englobait dans la même discussion, le

groupe entier des fièvres éruptives, avait déjà frappé par son

importance, l’ancienne Société royale de médecine, qui en restreignit

seulement l’application à la _fièvre miliaire_ elle-même, dont l’étude

était à l’ordre du jour. La question qu’elle proposa pour le concours

de 1779 était rédigée en ces termes: «_Existe-t-il véritablement

une fièvre miliaire essentielle et distincte des autres fièvres

exanthématiques?_»

La réponse de M. le docteur Aufauvre obtint le prix[673]. Si je

n’accepte pas toutes les idées émises dans ce travail, écrit sous

les inspirations d’un galénisme qui n’est plus de notre temps, je

m’associe pleinement au sentiment de l’auteur, lorsqu’il fait justice

de la prétention trop exclusive de de Haën, qui rapportait toujours

l’éruption du millet, à l’influence du traitement excitant. Pour lui,

au contraire, la fièvre miliaire est _éruptive de sa nature_, et

constitue évidemment une fièvre essentielle, distincte par certains

traits, des autres fièvres exanthématiques, mais rentrant dans leur

classe par ses caractères généraux. Il est permis de penser que la

savante compagnie qui jugea les compétiteurs, avait accueilli avec

faveur, l’opinion de celui à qui elle avait décerné la palme.

Depuis cette époque, cette manière de comprendre la suette miliaire, si

vivement disputée, a fait bien du chemin, et elle rallie aujourd’hui la

grande majorité des médecins. M. Rayer, quant à lui, n’hésite pas à

mettre cette fièvre «à côté de la _petite vérole_, de la _scarlatine_,

de la _rougeole_ et de la _varicelle_[674].»

D’après tout ce qui précède, je me crois autorisé à soutenir que

l’éruption suffit à elle seule, pour séparer la suette miliaire

actuelle, de la suette du XVe siècle.

Qu’on ne me reproche pas de transiger avec mes principes, en donnant

à un symptôme isolé, une prépondérance décisive dans ce diagnostic

comparé. En thèse générale, je professe que la détermination de

la nature des maladies, est la résultante de tous les points de

l’observation pathologique qui s’y rapporte. Mais il est des cas où

le problème se simplifie, et on m’accordera bien, je l’espère, qu’une

éruption à caractères tranchés, suffit seule à personnifier la maladie

qu’elle traduit à sa manière. Est-ce que l’apparition de boutons

varioliques, de taches scarlatineuses, de papules morbilleuses ne fixe

pas, à l’instant, les doutes du praticien, sur la nature indécise de

la fièvre qu’il observe? Que l’éruption manque au rendez-vous, en

dehors de toute épidémie régnante, les autres symptômes, même les plus

accentués, n’auront qu’une signification incertaine, souvent démentie

par l’observation ultérieure.

Les auteurs du _Compendium de médecine_ font remarquer, _que si l’on

supprimait l’éruption de la suette des Picards_, sa symptomatologie

se confondrait avec celle de la suette anglaise. Et grâce à cet

expédient, ils prononcent que les deux suettes ne représentent «_que

des combinaisons nouvelles, survenues entre les éléments pathologiques

d’une seule et même maladie_[675].»

Or, c’est là ce qu’il aurait fallu démontrer, autrement que par une

simple affirmation; car, en procédant par analogie, on dégagerait plus

rationnellement la conclusion contraire.

Que les formes des maladies subissent, par l’effet du temps,

certaines modifications, c’est ce que je suis prêt à reconnaître.

Mais quand il s’agit de maladies marquées d’un cachet indélébile de

spécificité, il faut, pour rester dans le vrai, réduire de beaucoup

la limite éventuelle de ces changements extérieurs. La peste d’Orient

n’a-t-elle pas conservé, à travers les siècles, ses charbons et ses

bubons pathognomoniques? Les fièvres éruptives de notre nosologie se

sont-elles débarrassées en vieillissant, des boutons et des papules de

leur premier âge? De quel droit prétendrait-on que la suette anglaise,

procédant à l’inverse, aurait surchargé sa symptomatologie originelle,

d’une éruption spéciale, qui en serait devenue inséparable, sauf les

cas d’exception confirmatifs de la règle?

Les partisans les plus prévenus de l’identité des deux suettes

comprennent bien que l’éruption miliaire est un fait qu’on ne peut

supprimer d’un tour de main, pour s’épargner des embarras. Ils

prétendent, en conséquence, la retrouver dans les descriptions de la

maladie du _XV_e siècle, et remplir ainsi le vide qui compromettait

trop visiblement la ressemblance. Mais nous savons que les historiens

de la grande épidémie, qui nous en ont transmis le signalement le plus

exact, ont constaté d’un commun accord, l’absence de toute éruption.

Comme j’ai déjà eu occasion de rappeler à mon lecteur ce fait

d’observation, je me contenterai de réunir ici un petit nombre de

témoignages.

«Il n’y avait _ni charbons_, _ni pustules_, _ni taches pourprées ou

livide_s, dit expressément Bacon, qui avait recueilli la tradition la

plus fidèle de l’épidémie de 1486. _Non carbunculi, non pustulæ, non

purpureæ aut lividæ maculæ_[676].»

Jean Nidepontanus et Laurent Frisius, qui ont vu et traité la maladie,

pendant son invasion de 1529, ne sont pas moins affirmatifs: «Nulle

éruption d’apostèmes ou de tumeurs. _Nullo apostemate aut tumore ab

extra percepto_[677].»

Joachim Schiller déclare, qu’il n’a observé aucune éruption, et

cherche même à en donner la raison théorique: «_Abscessus cur non

ostendat?_[678]»

Fernel est plus explicite encore: «Il n’y avait, dit-il, _ni charbon,

ni bubon, ni exanthème, ni ecthyma_, mais seulement une hypersécrétion

de sueur. _Nec carbunculo, nec bubone, nec exanthemate, nec ecthymate,

sed sudore solo prorumpens_[679].»

Sennert, à son tour, note expressément, dans son étude de la _sueur

anglaise_, le défaut de bubons, de charbons ou de tout autre exanthème:

«_Correpti statim, sine bubone, carbunculo, exanthematibus, languore

dissolvebantur_[680].»

La suette anglaise était donc dépourvue de toute espèce d’éruption

cutanée, et en s’obstinant à soutenir le contraire, d’après quelques

apparences mal interprétées, on fausse gratuitement la vérité clinique.

Je m’empresse pourtant d’avouer, que parmi les nombreux auteurs qui

ont vu et décrit la suette, dans ses invasions intermittentes et dans

ses principales stations, il en est un, ni plus ni moins, qui aurait

découvert ce que personne n’avait aperçu avant lui, et n’a vérifié

depuis. J’ai déjà annoncé ce fait que je ne devais pas passer sous

silence, ne fût-ce que pour prévenir les exagérations intéressées.

Tyengius, praticien renommé d’Amsterdam, pendant l’épidémie de

1529[681], a consigné ses impressions médicales dans un manuscrit dont

Pierre Forest (_Forestus_) a extrait une grande partie de l’histoire de

la suette, qu’il nous a laissée dans ses propres œuvres[682]. Celui-ci

nous apprend, qu’étant encore enfant à l’époque où le fléau passa

à Amsterdam, il n’était pas en état de recueillir ses observations

personnelles. Mais il s’en est refait en puisant, _larga manu_, dans

l’œuvre inédite de son compatriote, et c’est d’après lui, qu’il a

ajouté au tableau des symptômes, la venue de _petites pustules_ que la

sueur laissait après elle, _sur la peau des extrémités_, présentant

_diverses formes et prenant, suivant l’état des humeurs, un haut

degré de malignité_. «_Febrem sudor finiebat, post se relinquens,

in extremitatibus corporis, pustulas parvas, admodum exasperantes,

diversas et malignas secundum humorum malignitatem._»

Ce passage fourmille d’indécisions. Quelle était la _nature_ de ces

_petites pustules_? On n’en fait connaître que le volume, sans autre

indication de leur forme, de leur coloration, de leur marche, de leur

terminaison. Que signifie la malignité attribuée à une éruption, qui

survenait après la sueur et la cessation de la fièvre, c’est-à-dire au

moment où la maladie touchait à sa fin? Ce n’est point ainsi que nous

parlerions de la miliaire actuelle.

Quel sens le mot _pustulæ_ implique-t-il dans la pensée du narrateur?

Pris au pied de la lettre, il ne peut s’adapter aux _vésicules_ que

nous connaissons. De plus, celles-ci surgissent sur toute l’étendue de

la peau, et sont souvent innombrables; nouveau contraste avec le siége

circonscrit que leur assigne expressément Tyengius.

Gruner a donc eu d’excellents motifs, pour conclure qu’il ne s’agit

que de _sudamina_, correspondant aux _morbilli_ ou _taches_ d’autres

auteurs, et provoqués presque exclusivement par le traitement

échauffant dont abusaient les médecins hollandais[683]. Tel est aussi

l’avis de M. Hæser, qui ne repousse pas néanmoins l’hypothèse d’une

efflorescence exanthémateuse spéciale, dans les cas observés par

Tyengius.

Je n’ai pas besoin de dire que mon opinion personnelle, bien des

fois exprimée, n’est point ébranlée par cet incident, et c’est

l’interprétation de Gruner qui me paraît la plus vraisemblable; je lis

cependant dans le commentaire de Forestus une réflexion qui pourrait me

venir en aide:

«La sueur, dit-il, poussait aisément le venin morbide du centre à la

périphérie. _Facile propellebatur venenum a centro ad circumferentiam

in omnibus per sudorem._»

Dans l’humorisme du temps, cela ne signifie-t-il pas que l’acte

éliminateur se passait fort bien d’un processus éruptif, et que les

_pustules_, découvertes par Tyengius sur les malades d’Amsterdam,

n’étaient qu’un épiphénomène accidentel, une complication insolite

qui n’avaient pas franchi le cercle de sa pratique locale? Ce n’est

pas la première fois qu’on vérifierait, dans l’épidémiologie, ces

modifications phénoménales, surajoutées aux traits habituels de

la maladie régnante, par l’intervention de certaines influences

circonscrites, parmi lesquelles pourraient figurer les constitutions

atmosphériques, antérieures ou actuelles, les prédispositions

populaires et autres conditions du même ordre dont l’étiologie doit

tenir grand compte.

En résumé, comme Tyengius s’est réservé le monopole exclusif de son

observation, et qu’on cherche en vain quelque chose de pareil, dans les

récits qui ont précédé ou suivi le sien, il est de toute évidence, sans

mettre en cause sa véracité ou son expérience, que l’éruption qu’il

a mentionnée n’est pas essentielle à la maladie qu’il avait sous les

yeux. La responsabilité de son développement inattendu pesait sur des

causes étrangères à la modalité constitutive de la suette anglaise.

Jacques Castricus d’Anvers, que j’ai déjà eu occasion de citer, a

vu survenir, chez plusieurs malades, des _taches_ ou un _crachement

de sang_ qui sont, ajoute-t-il, «des symptômes de toute _fièvre

pestilentielle_[684].»

La forme que l’auteur donne à cette remarque, montre clairement qu’il

ne s’agit que de deux complications éventuelles. Le mot _morbilli_,

rattaché à l’idée d’une fièvre pestilentielle, ne représente que les

_pétéchies_ ou _taches pourprées_ ordinaires. Elles n’appartiennent pas

plus en propre à la _suette_, que le _crachement de sang_ conjointement

signalé. Dans tout cela, il est impossible de soupçonner la moindre

trace de miliaire spécifique.

Hasarderai-je ici une réflexion qui s’offre à mon esprit, et que je

donne pour ce qu’elle peut valoir?

D’après tout ce que nous savons de la suette, n’est-il pas

évident qu’elle _répugnait_, qu’on me passe le mot, à former une

éruption? L’effervescence du sang, comme disaient les contemporains,

l’hypersécrétion sudorale et la surexcitation consécutive de la peau,

sembleraient annoncer l’élaboration d’un exanthème, bien spécifié par

ses caractères, sa marche, son évolution, sa terminaison et surtout sa

constance. Et cependant, ces prévisions expérimentales si rationnelles

ont été démenties, par le fait clinique.

Pinel n’hésite pas, d’après ses lectures, à reconnaître qu’on

n’observait dans la maladie du XVe siècle «_ni charbons, ni bubons, ni

pustules, ni exanthèmes_.» Mais il n’a pas tiré de ce fait (et c’est

pour cela que j’en parle), sa conséquence la plus naturelle et, en

quelque sorte, la plus logique. Il se borne à poser, sans essayer de la

résoudre, la question suivante: «Le cours très-prompt et très-rapide de

cette maladie, a-t-il empêché l’éruption des bubons et des exanthèmes,

qui forment les caractères distinctifs de la peste?[685]»

Je n’insiste pas sur l’inexcusable confusion de la suette et de

la peste, qui résulte de ce passage. C’est bien la peine, on en

conviendra, d’orner un livre du titre pompeux de: _Nosographie

philosophique_, pour n’être, à un moment donné, que l’écho d’une

opinion banale, qui applique indifféremment à toute épidémie

meurtrière, le nom générique de _peste_. Pinel a oublié deux choses

quand il écrivait ces lignes. D’abord, que dans la peste la plus aiguë

et la plus rapide, il n’est pas rare de voir surgir les bubons et les

charbons dès les premières heures de l’invasion[686]; et, en second

lieu, que la suette procédait, dans une infinité de cas, avec plus

de lenteur, et laissait ainsi aux éruptions, le temps de se former.

Comment n’a-t-il pas vu aussi, que puisque la suette n’offrait pas ce

qu’il appelle les _caractères distinctifs de la peste_, cela prouvait

tout simplement qu’elle n’était pas la peste elle-même?

M. le docteur Jules Guérin, présentant à l’Académie de médecine, un

_rapport sur différentes communications relatives à l’épidémie de

suette miliaire qui a régné en 1849, dans plusieurs départements_,

n’a pas laissé échapper l’occasion de dire son mot sur la question de

diagnostic différentiel que je cherche à éclaircir. Dans ce travail, où

l’élégance de la forme s’allie à la profondeur des pensées, l’auteur

commence par prendre acte de ce fait, que, «depuis 1485, jusqu’à nos

jours, la maladie qui compte la sueur parmi ses principaux symptômes,

a reparu, à plusieurs reprises, avec des formes et _surtout une

gravité_ assez différentes, pour qu’on se croie autorisé à en faire

deux espèces distinctes: _la suette anglaise_ ou _suette proprement

dite_, caractérisée surtout par la léthalité et _l’absence de toute

éruption miliaire_; et la _suette des Picards_, dite _suette miliaire

épidémique_, beaucoup moins dangereuse, et caractérisée par la présence

d’une _éruption miliaire très-abondante_[687].»

Résumé en ces termes, le rapprochement semblerait n’avoir d’autre

conclusion que la séparation nosologique des deux suettes.

Tel n’est pas cependant le sentiment de M. Guérin, et j’ai le regret de

me trouver en désaccord avec lui, malgré ma déférence habituelle pour

son autorité.

Mon honoré confrère a bien compris, qu’en pareille matière, on devait

s’interdire toute affirmation trop absolue, et il exprime avec une

certaine réserve, sa manière de voir, implicitement très-arrêtée.

«L’examen comparatif des diverses épidémies de suette anglaise et

de suette picarde, porte à croire qu’il s’agit, au fond, de la même

maladie, ne différant que par le _degré d’intensité_. L’absence et la

présence de l’éruption miliaire, d’une importance abusive au point de

vue nosologique, disparaît devant cette considération étiologique que,

dans le premier cas, l’intoxication est telle, qu’elle foudroie, pour

ainsi dire, les malades, et prévient toute réaction de l’organisme;

tandis que dans le second, elle laisse à l’action éliminatoire de la

peau, le temps et le moyen de se manifester, comme elle le fait dans

toutes les affections fébriles éruptives.»

En principe général, quand on compare deux maladies, leur léthalité

respective n’est pas un caractère _foncièrement_ distinctif. Une

variole simple et discrète est, au fond, la même entité morbide, qu’une

variole confluente et maligne. Une fièvre pernicieuse et une fièvre

intermittente simple, représentent la même affection, curable par le

quinquina. Mais ici, à la différence de gravité, viennent s’adjoindre

les autres caractères qui impliquent l’identité de nature. Quelles

que soient leurs divergences apparentes, les deux ordres de maladies

se rallient sur la base commune de l’étiologie, _virulente_ pour les

premières, _effluvienne_ pour les autres.

Il n’en est pas de même pour les deux suettes, et on pourrait traduire

le contraste radical de leur pronostic, en disant qu’il ne dépend pas

de complications accidentelles, de circonstances propres aux sujets,

etc. On n’en peut trouver la source que dans les tendances primordiales

de leurs modalités respectives.

Ce n’est pas que la suette miliaire ne compte à son tour, comme les

maladies les plus bénignes, ses jours de gravité insolite, dont

nous sommes réduits, faute de mieux, à accuser l’influence du génie

épidémique.

Dans la mémorable invasion du Languedoc, le nombre des morts, d’après

la statistique recueillie par Fouquet, s’éleva à plus de trente

mille[688]. Mais il ne faut pas perdre de vue que ce gros chiffre,

tributaire, dans une certaine mesure, du traitement excitant, a été

relevé dans une circonscription très-étendue.

La vérité est qu’en général, le pronostic n’avait rien de bien

alarmant. Pujol affirme que pendant les six jours où la maladie qu’il

observait à Castres, était dans toute la force de son développement et

de sa propagation, sur 900 malades environ, il n’en périt que 12[689].

Dans l’épidémie relatée par M. Rayer, la mortalité totale des communes

infectées, depuis l’origine jusqu’à la fin, a été de 116 sur 2,657

malades. Ce qui revient à dire qu’il n’est mort, en somme, qu’un malade

sur 22 9/10[690].

Certes, quand on se rappelle que la suette anglaise, dans ses

paroxysmes de fureur, enlevait 99 malades sur 100, on ne peut faire bon

marché d’un tel contraste[691].

Si j’accorde à M. Guérin que la léthalité relative des deux maladies,

ne retentit pas sur leur _nature intime_, je serai moins accommodant

sur la valeur de l’éruption, comme élément de délimitation nosologique.

Pour le médecin de Paris, le défaut d’exanthème dans les manifestations

de la suette ancienne, ne serait qu’une affaire de temps. Mais peut-on

fixer, sous ce rapport, les limites indispensables aux réactions

morbides? Ne varient-elles pas au gré d’une foule de causes, dont

la vie garde le secret? Est-ce que l’éruption de certaines varioles

suspectes n’est pas très-rapprochée des prodromes de l’invasion? Ne

voit-on pas fréquemment, dans la scarlatine, éclater simultanément

la fièvre, l’angine et l’exanthème? Enfin, n’avons-nous pas appris

de Procope, non-seulement que les bubons des aines et des aisselles

s’élevaient souvent dès le premier jour, dans la peste du VIe siècle;

mais qu’un certain nombre de malades mouraient dans la première heure,

le corps tout couvert de taches noires[692]?

Remarquez encore que la suette anglaise n’était pas toujours

foudroyante ou rapidement mortelle. Un simple coup d’œil sur son

histoire, montre qu’elle dépassait très-souvent ce terme, affectant

même la marche chronique. Que devient, dans les cas de ce genre,

l’interprétation de M. Guérin? Puisque la nature n’était plus entravée

dans ses opérations, pourquoi donc est-ce la sueur seule, qui a

invariablement accompli l’acte éliminateur, dont on voudrait laisser

toute la charge à l’éruption miliaire?

M. Guérin rappelle bien, non sans intention, que sur _quelques sujets_,

on avait vu des _taches rouges_, semblables, dit-il, à celles qui

précèdent la miliaire. Comment se fait-il donc que cette fluxion

cutanée, si activée déjà par le raptus sudoral, n’ait abouti qu’à

cette ébauche avortée? Pourquoi la miliaire pathognomonique s’est-elle

arrêtée en si beau chemin? Sans compter que ces prétendus préludes

d’éruption n’ont été vérifiés que sur un nombre très-restreint de

malades, et que tout indique qu’ils n’étaient autre chose que les

_pétéchies_ ou _taches pourprées_, compagnes assidues des fièvres

graves.

Je ne puis clore cette discussion, trop prolongée peut-être, sans

invoquer le concours de M. Hecker, qu’on retrouve toujours sur le

terrain de la médecine historique.

Ce savant a étudié la suette des XVe et XVIe siècles, dans ses rapports

avec les maladies qui s’en rapprochent par leurs apparences[693].

Après avoir puisé aux sources les traits de sa description, il ne cache

pas que la maladie ancienne ressemblait beaucoup à la suette picarde;

mais il déclare formellement, que l’éruption a tracé entre elles une

ligne de démarcation qui ne peut être effacée.

Il a même poussé plus loin son analyse, et a cherché à mieux préciser

le mode nosologique de la suette non éruptive, qui ne serait pour lui

qu’une _fièvre rhumatismale_ (_Rhumatische Fieber_).

Il faut savoir que l’École allemande donne cette qualification, à

des états morbides, généralement caractérisés par des flux, dont la

cause initiale serait l’action du froid humide, et qui tendraient à se

terminer par des sueurs abondantes et acides. Ces attributs répondent

en tous points à nos affections _catarrhales_, et je m’imagine, qu’au

fond, le mot _rhumatique_ n’a pas pour les médecins allemands d’autre

signification.

Quoi qu’il en soit, M. Hecker retrouverait ces caractères principaux

dans la suette anglaise, où l’action du froid était si puissante, que

son impression fugitive, pendant l’écoulement de la sueur, amenait la

mort presque à coup sûr.

Je ne manquerais pas d’objections à cette manière de comprendre la

suette. Une seule suffira.

Il est incontestable que la grande maladie populaire, envisagée

dans sa pathogénie générale, porte au plus haut degré, comme toutes

les maladies du même ordre, l’empreinte de la spontanéité la plus

frappante. Que le froid ait influencé le développement, la marche,

la terminaison des attaques individuelles, c’est ce que l’expérience

a mis hors de doute. Mais, en présence du fléau et de ses reprises

intermittentes, l’idée ne peut venir d’en rapporter la génération à des

conditions extérieures, pas plus le froid que tout autre. On connaît

là-dessus ma façon de penser. Toujours est-il, que la théorie telle

quelle de M. Hecker, pose en fait la séparation des deux suettes, et

j’ai tenu à m’en prévaloir.

Si l’on voulait maintenant les comparer de plus près, on n’aurait pas

de peine à découvrir, en dehors de l’éruption, d’autres dissemblances

qui ont leur valeur séméiotique.

Je n’ai pas à revenir sur la différence de leur léthalité. Je

n’alléguerai pas non plus, à l’exemple de certains auteurs, que la

suette du XVe siècle était _contagieuse_, tandis que celle du XVIIe

serait exclusivement _épidémique_[694]. Je ne puis accepter une

proposition aussi absolue qui démentirait les principes que je professe

en matière de contagion. Ce que je puis dire, c’est que je crois, par

analogie, à la transmissibilité des deux maladies, dans les conditions

requises pour son exercice. J’avoue cependant, que ce n’est qu’un

préjugé qui ne s’appuie sur aucun témoignage démonstratif[695].

Je serai plus affirmatif sur d’autres faits, qui sont loin d’être

indifférents.

Dans la suette anglaise, la sueur était essentiellement _critique_ et

devait être livrée à elle-même. Dans la suette de notre temps, cette

excrétion est purement _symptomatique_, sans influence résolutive,

et il est de précepte général d’en modérer ou mieux d’en prévenir

l’écoulement.

Malgré les assurances des médecins contemporains, la première suette

déjouait toutes les ressources de l’art, non-seulement par sa marche

effrénée, mais aussi par sa férocité naturelle. Les suffrages

que paraît s’être conciliés la méthode tempérante comparée à son

antagoniste, n’ont pu affaiblir la triste éloquence des nécrologes.

On peut bien dire qu’il ne nous est resté sur sa thérapeutique, qu’un

amas confus de recettes et de formules dont la multiplicité même,

l’incohérence et les vertus imaginaires, trahissent la pénurie trop

avérée des médications réellement efficaces.

Le traitement de la suette picarde nous épargne ce pénible aveu. Non

pas qu’il n’y ait eu en présence plusieurs méthodes curatives, et qu’on

doive accepter sur parole l’apologie des prôneurs intéressés; mais

en les jugeant à l’œuvre, on ne peut contester qu’elles n’aient été,

selon les cas, très-puissantes; et l’art ne s’est pas fait illusion, en

s’attribuant rationnellement une part légitime, dans l’issue heureuse

de la maladie[696].

Enfin, j’ajoute comme dernier trait allégué par certains auteurs, que

les hémorrhagies, symptôme rare et exceptionnel de la suette ancienne,

s’associent fréquemment au contraire, à la suette moderne.

Il est temps de formuler ma conclusion définitive, qui exprime ma

pensée tout entière.

La grande maladie populaire, célèbre sous le nom de suette anglaise,

dont l’apparition première eut lieu en 1480, était une maladie

nouvelle. Après cinq reprises épidémiques, espacées dans une période de

soixante-cinq ans, elle a frappé ses derniers coups en 1551, et s’est

retirée parmi les maladies éteintes, dont la pathologie humaine n’a

plus qu’à graver, dans ses archives, le souvenir historique.

On pourrait reprocher à l’étude que je poursuis, une grave omission,

si je gardais le silence sur une communication de M. Hecker, qui se

recommande par plusieurs points de vue, à l’attention des pathologistes.

Dans l’introduction de sa belle dissertation latine sur la peste

antonine, mon confrère de Berlin, après avoir fait ressortir les

services que rend l’histoire de la médecine, et l’éclat des lumières

qu’elle projette sur les évolutions séculaires de la pathologie, est

amené à dire un mot en passant, de certaines _fièvres sudatoires_

(_febrium sudatoriarum_) qu’on observerait actuellement dans le centre

de l’Allemagne, principalement sur les bords du Mein, et qui auraient,

assure-t-il, une ressemblance marquée avec la suette anglaise[697].

Cette dernière affection a été pour l’auteur, le sujet d’une savante

monographie, et c’est là qu’il faut chercher des éclaircissements

précis sur ces _fièvres_, dont l’existence même était à peu près

ignorée, avant sa révélation. Pour être bref, je me contente d’extraire

de cet ouvrage, la relation d’une maladie singulière qui envahit une

bourgade allemande, en 1802. Un médecin peu connu, du nom de Sinner, en

donna la description l’année suivante, dans un travail spécial d’où M.

Hecker l’a exhumée, au profit de la pathologie contemporaine[698].

«Après un été chaud et très-sec, suivi en novembre 1802, de pluies

continuelles, Rœttingen, sur la Tauber, petite ville de Franconie,

entourée de tous côtés par des montagnes, fut attaqué le 25 du même

mois, d’une maladie très-meurtrière, sans exemple dans la mémoire des

habitants, et tout à fait inconnue aux médecins du pays.

»Des jeunes gens pleins de force étaient subitement saisis d’une

indicible angoisse. Le cœur leur palpitait fortement sous les côtes.

Aussitôt s’exhalaient sur tout le corps, des torrents d’une sueur acide

et fétide. En même temps, ils ressentaient une douleur déchirante dans

le dos. Cette douleur disparaissait quelquefois très-promptement,

et si elle gagnait la poitrine, les palpitations et l’angoisse se

renouvelaient. Les malades défaillaient, et les membres se raidissant,

ils rendaient l’âme. Chez la plupart, tout cela se terminait en

vingt-quatre heures. Tous cependant ne succombaient pas à la première

attaque; mais chez quelques-uns, après que le pouls était tombé à une

faiblesse et à une petitesse extrêmes, et que la respiration avait

suivi la même diminution, la douleur déchirante se faisait sentir de

nouveau dans les parties extérieures; ils éprouvaient de la pesanteur

et de la raideur dans le dos; le pouls et la respiration reprenaient

leur régularité; mais la sueur continuait à ruisseler. Ce calme était

excessivement trompeur; car, à l’improviste, reparaissaient les

palpitations et la petitesse du pouls, et alors, le plus souvent, la

mort était inévitable. Chose frappante! Les malades, bien qu’inondés de

sueur, n’étaient que très-peu altérés; leur langue n’était pas sèche,

pas même sale, et elle conservait son humidité naturelle; chez la

plupart, il s’écoulait peu d’urine.

»Quand la maladie suivait son cours, sans remèdes échauffants, il

ne survenait aucune éruption cutanée. Ces éruptions, quand elles se

manifestaient, étaient de différentes natures: des vésicules miliaires

de toute forme et de toute couleur, de vraies bulles de pemphigus ou

même des pétéchies. Il faut remarquer que les malades n’éprouvaient

jamais la démangeaison générale qui précède l’éruption de la suette

miliaire, et qu’il ne se faisait jamais non plus une desquamation

régulière.» D’où M. Hecker conclut, et je partage son sentiment, que

ces éruptions cutanées étaient purement symptomatiques dans la maladie

de Rœttingen, et qu’elles n’en faisaient pas une partie essentiellement

nécessaire, comme elles le sont dans la suette de Picardie.

«Quand l’issue devait être heureuse, la sueur diminuait dès le second

jour, et perdait toutes ses mauvaises qualités. De sorte qu’il ne

restait plus qu’une transpiration abondante sans accidents inquiétants,

et tout finissait vers le sixième jour.

»Le traitement suivi par le peuple aggrava beaucoup le mal. Comme

au XVe siècle, et comme dans la miliaire moderne, dans l’intention

d’activer la sueur, on échauffa les malades par tous les moyens,

au péril de leur vie. C’est sous l’influence de cette méthode, que

survenaient diverses espèces d’éruption.

»Dans les premiers jours, la mortalité fut effrayante, et les habitants

des localités voisines du théâtre de l’épidémie en évitèrent les

approches, comme s’il s’agissait d’une ville pestiférée. M. le docteur

Sinner, sans lequel le souvenir de cet événement pathologique se

serait probablement perdu, apporta les secours de son art, protesta

énergiquement contre la méthode en vogue, et sauva, par des moyens plus

doux, tous les malades qui se livrèrent à lui.

»Il est à remarquer que l’épidémie se confina exclusivement à Rœttingen

et qu’on ne compta pas un seul cas au dehors. Le 5 décembre, par un

beau temps, accompagné d’une forte gelée, elle disparut entièrement.»

Le simple exposé qu’on vient de lire, suffit pour établir une grande

ressemblance entre cette maladie et la suette anglaise. M. Sinner

lui assigne une nature _rhumatismale_, et j’ai dit que M. Hecker ne

comprend pas autrement la suette. Mais il n’en reste pas moins vrai

que, pour se prononcer dans le sens de l’identité complète, il faudrait

fermer les yeux sur des différences importantes.

La maladie de Rœttingen s’est concentrée obstinément dans son enceinte;

elle s’accompagnait d’une éruption symptomatique; sa durée commune

était de six jours.

Ces caractères sont en opposition avec les traits correspondants,

inscrits au signalement de la suette anglaise: rayonnement rapide et

lointain, absence d’éruption, soudaineté des attaques ou évolution

_éphémère_, dans le sens littéral du mot.

Quelle que soit l’opinion que suggère cette confrontation

nosographique, on doit être d’accord pour convenir que ce fait isolé

et passager d’une maladie, tombant à l’improviste sur une petite ville

d’Allemagne, avec les principaux symptômes de la suette anglaise, et

un air de nouveauté qui surprend les médecins et les habitants de la

localité envahie, représente une observation des plus curieuses. Elle

ne pouvait être séparée de l’histoire de la suette, lors même qu’on

resterait en suspens sur la nature du rapport qui relierait les deux

entités morbides, comparées à trois cents ans de distance.

Quand j’ai cru devoir fixer à la fin du XVe siècle, la première

explosion connue de la grande épidémie de suette, je n’ai pas fait

pressentir une restriction qui, dans la pensée de certains auteurs,

pourrait insinuer des doutes sur l’authenticité de cette date.

Quoique je sois bien éloigné de lui reconnaître cette portée, il est

indispensable que je donne quelques explications.

On trouve, dans certains livres de médecine ancienne, la description

d’une maladie spéciale qui porte le nom de _maladie cardiaque_,

caractérisée par d’abondantes excrétions sudorales, et réunissant

plusieurs des manifestations de la suette anglaise. Cette maladie

intéresse doublement, comme on va le voir, le sujet de mes études.

M. Hecker, qui feuillette d’une main si sûre les écrits des vieux

maîtres, n’a pas manqué d’arrêter au passage, cette espèce morbide

originale, dont il s’est proposé de vérifier les rapports avec la

suette.

Mais ce n’est pas uniquement à ce point de vue que cette maladie mérite

notre attention. Elle nous offre un exemple de plus, de ces affections

qui ne font que passer dans la série nosologique, et dont nous pouvons

également noter l’entrée et la sortie, dans une période limitée de

notre histoire médicale.

Il est positif que les recherches les plus sérieuses n’en laissent

apercevoir aucune trace dans les œuvres d’Hippocrate, qui n’aurait pas

négligé d’en faire mention, s’il avait eu occasion de l’observer.

D’un autre côté, on peut s’assurer qu’après avoir pris place, pour la

première fois peut-être, dans les écrits d’Erasistrate, trois siècles

avant J.-C., son souvenir va s’effaçant de plus en plus à partir de

Galien; de sorte que cette maladie, selon toutes les vraisemblances,

a dû naître sous les successeurs d’Alexandre, et cesser vers le IIe

siècle de notre ère.

Voilà donc encore une affection morbide qui aurait apparu à un moment

donné sur la scène médicale, s’y serait maintenue pendant un certain

temps, et l’aurait enfin désertée, ne nous laissant que la tradition

d’une sorte de curiosité pathologique.

Cette interprétation préjuge déjà la conclusion que je me propose de

tirer du parallèle de la maladie cardiaque et de la suette. Après avoir

bien pesé le pour et le contre, il ne m’est pas resté le plus léger

doute sur leur distinction nosologique, et j’espère gagner l’adhésion

du lecteur, en mettant sous ses yeux les éléments essentiels de ce

diagnostic différentiel.

Les documents dont je vais me servir sont d’autant plus précieux, que

la maladie qu’ils concernent, a été complétement négligée par les

modernes, qui ont probablement trouvé, dans son défaut d’actualité,

l’excuse de leur silence. On peut dire que lorsqu’on entreprend

aujourd’hui cette étude, on s’engage dans une voie à peine frayée.

Sauvages, malgré sa prodigieuse connaissance des faits médicaux de tous

les lieux et de tous les temps, n’a pas même nommé la maladie cardiaque

dans sa nosologie méthodique, et Pinel a imité son exemple.

Fodéré et Ozanam n’en ont rien dit non plus, dans leurs histoires des

épidémies.

Je constate la même omission dans les traités de pathologie interne les

plus récents, tels que ceux de MM. Andral, Grisolle, Requin, etc.

La maladie cardiaque est à peine indiquée dans quelques articles de

dictionnaires[699].

On ne sera pas surpris qu’au milieu de l’indifférence générale, M.

Littré, fidèle à ses goûts, ait prêté plus d’attention à la maladie

ancienne. Il en a tracé, d’après M. Hecker, dans la _Gazette médicale

de Paris_[700] une description qu’il a reproduite l’année suivante dans

un recueil littéraire, en la rapprochant de la grande maladie du XVe

siècle[701].

J’apprécie toute la valeur de ces indications que relève la compétence

éprouvée de M. Littré; mais le sujet m’a paru réclamer un complément

d’information, et je n’ai pas cru devoir déroger à mes habitudes

de recherches directes. Ce qui va suivre est donc le résumé de mon

enquête dans les écrits des auteurs, qui ont été témoins de la maladie

cardiaque.

Galien, dont on regrette souvent le verbiage, et qui se tait, au

contraire, dans bien des cas où l’on voudrait l’entendre, s’est abstenu

de décrire spécialement cette maladie qu’il avait cependant vue et

traitée. Il n’en parle qu’en passant, et en termes trop écourtés, pour

qu’on puisse s’en représenter l’image, et déterminer le rang qu’elle

tenait dans la pratique de son temps. Il signale cependant parmi

ses caractères, les douleurs d’estomac, les sueurs excessives et la

prostration des forces[702].

Cœlius Aurelianus a été heureusement moins discret; il a consacré onze

chapitres de son ouvrage, _De morbis acutis et chronicis_, à l’histoire

de cette espèce morbide qu’il avait eu de nombreuses occasions

d’observer[703].

Quelques médecins de l’antiquité, notamment Erasistrate et Asclépiade,

qui ont été les premiers à la décrire, l’attribuaient à une _tumeur_,

ou, dans le langage de l’époque, à une _obstruction du cœur_, d’où

lui était venue la qualification de _morbus cardiacus_ (καρδιακον).

Les Grecs, en raison de son symptôme dominant, l’appelaient aussi

_diaphorèse_ (διαφόρησις), mot qui a passé dans notre idiome médical,

et qui se traduit littéralement par celui de _suette_. Aussi

Cœlius désigne-t-il indifféremment sous le nom de _cardiaci_ ou

_diaphoretici_, les sujets atteints de cette maladie.

Je ferai tout d’abord remarquer, à la louange de ce savant écrivain,

qu’après avoir montré l’insuffisance des raisons alléguées par

certains auteurs, pour fixer le siége primitif de l’affection

cardiaque dans le _cœur_, dans le _péricarde_, dans le _diaphragme_,

ou même dans le _poumon_ ou le _foie_, il déclare expressément

qu’il la considère, d’après l’ensemble de ses symptômes, comme une

maladie générale (_totum corpus necessario pati accepimus_)[704]. Ce

n’est pas d’aujourd’hui que le problème de la localisation et de la

généralisation des maladies défraie les disputes des médecins.

Je ne pouvais donc choisir un meilleur guide que Cœlius Aurelianus,

pour cette étude rétrospective. Cet auteur passe, à juste titre, pour

exceller dans les descriptions nosographiques; ses tableaux, peints sur

nature, révèlent un maître dont la touche se retrouve dans le portrait

de la maladie ancienne, qui n’est nulle part aussi achevé. L’extrait

qu’on va lire suffira largement aux exigences de la question que j’ai

en vue[705].

«La maladie cardiaque (_cardiaca passio_), plus commune en été que

dans les autres saisons, attaque plus d’hommes que de femmes, et

principalement les jeunes gens forts et pléthoriques.

»Parmi ses prodromes, on observe un violent mouvement fébrile; le

pouls est fréquent, serré, petit, et conserve ce caractère, sans se

relever, pendant toute la durée du paroxysme, et même jusqu’à la fin de

la maladie. Quelquefois les pulsations de l’artère sont désordonnées,

inégales ou intermittentes. A ces symptômes se joignent le dégoût,

une soif ardente, un sommeil si léger qu’il cède au moindre bruit,

des hallucinations, un air d’hébétude, une agitation incessante.

En même temps, les genoux, les coudes et les jambes sont froids et

engourdis.....

»Ces symptômes surprennent souvent les individus dans la plénitude de

leurs forces; mais ils surviennent aussi chez les sujets affaiblis par

d’abondantes pertes de sang, des flux copieux du ventre, ou autres

déjections humorales, comme cela a lieu dans les fièvres de mauvais

caractère.

»A ces causes prédisposantes, on peut joindre la température élevée de

l’atmosphère; la constitution médicale sous l’influence de laquelle

se multiplient les états asthéniques[706]; le tempérament lymphatique

prononcé; la mollesse et la blancheur des chairs; la pâleur du teint;

la surabondance de graisse.

»Mais ces circonstances antécédentes et ces phénomènes avant-coureurs

sont assez mobiles et assez vagues, pour laisser quelque incertitude

sur la nature de la maladie qui va éclater.

»Quand celle-ci est bien établie, elle présente des caractères qui ne

permettent pas de la méconnaître.

»Le malade accuse, dans les jointures, une sensation de froid et

d’engourdissement qui peut s’étendre aux jambes, aux mains et à toute

l’habitude du corps. Le pouls est serré, fréquent, petit, faible,

filiforme; avec les progrès de la maladie, il devient enseveli, obscur,

tremblotant, inégal, et disparaît entièrement. Les sens sont troublés;

un profond désespoir s’empare des malades. L’insomnie est invincible;

et, dans la plupart des cas, un torrent de sueur inonde soudainement

la peau. Chez quelques-uns, cette excrétion, d’abord ténue et aqueuse,

se montre, en premier lieu, sur le cou et à la face, pour devenir

bientôt générale, sous forme d’un liquide épais, glutineux, visqueux,

ayant l’aspect et l’odeur désagréable de la lavure de chair (_lotura

carnis_)[707].

»La respiration courte et haletante s’accompagne d’une oppression

intolérable, et la voix devient faible, tremblante et entrecoupée. Le

visage est pâle, les yeux enfoncés dans l’orbite[708]. La poitrine

comprimée ne se dilate qu’avec effort. Une syncope précède souvent les

paroxysmes. Il n’est pas rare que la langue reste humide, même chez

les délirants. Chez d’autres, elle est sèche et râpeuse, avec grande

appétence de boissons froides.

»Quand le danger est prochain, la vue s’obscurcit, les articulations

prennent une teinte livide; les ongles se recourbent (ce que les Grecs

appellent γρυπωσις). La plupart des malades conservent, jusqu’au bout,

toute leur raison. Un petit nombre divague. Le cœur est agité par de

violentes palpitations[709]. Enfin, aux derniers moments, la surface

de la peau se ride, et l’on voit surgir les phénomènes ordinaires de

l’agonie, entre autres le dévoiement.

»Parmi les signes de mauvais augure, on doit compter le _larmoiement

involontaire_, c’est-à-dire sans motifs appréciables, ou bien

l’_écoulement par les yeux_, d’un liquide _sanieux_ ou _purulent_; ou

enfin, la formation, sur la cornée, d’une _tache blanche_, en forme de

croissant lunaire, qui s’arrondit peu à peu (ονυχα des Grecs).....

On peut en dire autant d’un insurmontable dégoût, qui porte le malade

à refuser tout ce qu’on lui offre et à repousser même le vin. C’est

encore un mauvais signe de voir la fièvre se rallumer, lorsqu’il a

consenti à prendre un peu de nourriture..... Le délire est aussi une

complication très-alarmante.

»Quand la maladie se prolonge, les sujets finissent par succomber dans

le dernier degré du marasme, faute de pouvoir réparer leurs forces à

l’aide d’une alimentation suffisante, qu’interdit l’altération grave de

leurs fonctions digestives.....

»Chez quelques-uns, la colliquation sudorale manque, ce qui n’empêche

pas les forces de s’épuiser par une sorte de _dissolution cachée_

(_disjectione occulta_) qui n’en est pas moins mortelle. C’est ce que

les Grecs appellent αδηλον διαφορησιν (_diaphorèse latente_)[710].

»Si la maladie tend à une heureuse terminaison, le pouls se relève avec

le retour de la chaleur, la respiration s’exécute plus facilement; le

malade reprend courage; les aliments dont il fait usage restaurent

sensiblement ses forces, et il tombe dans un profond sommeil, semblable

à celui qui succède à une grande fatigue.»

La maladie dont on vient de lire la description, était assez

généralement regardée comme incurable. Cœlius proteste énergiquement

contre ce pronostic[711]. Il assure avoir obtenu de nombreuses

guérisons, en suivant la méthode de son maître Soranus. Ce n’est

pas ici le lieu de reproduire les détails de ce traitement; mais

j’y découvre une prescription spéciale, sur laquelle il m’importe

d’insister.

Après avoir établi les caractères généraux qui distinguent, en

clinique, les sueurs salutaires et véritablement critiques, de

celles qui aggravent au contraire la maladie[712], Cœlius pose comme

indication principale et urgente, l’obligation d’_arrêter le mouvement

sudoral_ qui est, selon lui, un des symptômes les plus redoutables

de la passion cardiaque. Dans ce but, il prescrit des _lotions d’eau

froide et vinaigrée_, des applications de cataplasmes ou de linges,

imbibés des _décoctions astringentes_ les plus actives, sur les parties

qui sont le siége de l’excrétion, et même sur toute l’étendue de la

peau, avec la précaution de les renouveler, dès qu’ils commencent à

s’échauffer. Les malades étaient couchés dans une chambre fraîche, sur

un lit dur et légèrement couverts. On entretenait autour d’eux la libre

circulation de l’air, activée par une ventilation convenable. Cœlius

faisait même ouvrir les fenêtres, quand la température extérieure

ne s’y opposait pas. Les _boissons_ devaient être _froides_, prises

en petite quantité, souvent réitérées, pour que la répétition de

l’impression secondât l’effet styptique qui devait resserrer les pores

cutanés et faire obstacle à la sueur. Le sol était jonché de feuilles

de _vigne_, de _myrte_, de _chêne_, de _lentisque_, de _roses_, de

_grenadier_, dont les émanations astringentes se répandaient dans l’air

ambiant. On arrosait aussi le pavé avec des décoctions froides des

mêmes plantes. A l’intérieur, on remplissait la même indication par

l’usage de _remèdes astringents très-énergiques_; et l’on peut s’en

rapporter à la polypharmacie de l’époque, pour la profusion des drogues

entassées dans les formules[713].

Telle est, en raccourci, et débarrassée de bien des préceptes,

aujourd’hui surannés, la méthode recommandée, avec conviction, par

Cœlius. J’ai dû la faire connaître, parce que je la considère comme un

argument décisif, à l’appui de la séparation de la maladie cardiaque et

de la suette anglaise.

Le tableau que j’ai tracé renferme bien des traits de ressemblance.

Des deux parts, mêmes troubles du cœur, même modification de la voix

et de la parole, même agitation, même dyspnée, même sueur soudaine,

abondante et fétide, même exhaustion mortelle des forces, provenant

principalement de la colliquation sudorale. Mais lors même que leur

symptomatologie comparée ne ferait pas ressortir aussi, bien des

différences marquées, le contraste des méthodes curatives qui leur

sont respectivement applicables, suffirait pour établir entre les deux

maladies une démarcation infranchissable. Si le traitement mis en

œuvre par Cœlius a montré, en réalité, comme il n’est pas permis d’en

douter, l’efficacité qu’il lui attribue; si la compression artificielle

de la sueur est devenue une indication rationnelle justifiée par

l’expérience, cette pratique est en contradiction formelle avec celle

qui s’adaptait à la cure de la suette. Provoquer le refoulement du

flux sudoral à l’aide des agents les plus énergiques de la médication

astringente, y compris l’emploi des affusions froides, eût été un

trait d’audace dont aucun médecin sérieux n’eût consenti à assumer la

responsabilité, et que le patient aurait payé cher. On n’a pas oublié

que l’impression la plus fugitive et la plus légère de refroidissement,

suffisait pour répercuter la transpiration, et amenait presque

instantanément la mort. La guérison, dans les cas trop rares où il

était permis de l’espérer, tenait à l’art de respecter la sueur, tout

en la maintenant, autant que possible, dans la mesure qu’elle ne devait

pas dépasser pour être salutaire. L’application du précepte était ardue

sans doute, et l’opiniâtre léthalité du mal ne le prouvait que trop.

Mais il n’en est pas moins certain que de toutes les méthodes curatives

tour à tour essayées en pure perte, la seule qui laissât quelques

chances favorables, prescrivait de diriger et de surveiller la crise

sudorale, en s’abstenant résolûment de toute intervention active, qui

aurait pu la troubler, la tronquer et, à plus forte raison, la refouler.

M. Hecker a donc été en droit de conclure que la maladie cardiaque,

fructueusement combattue par la réfrigération, différait foncièrement

de la suette anglaise qu’il déclare _rhumatismale_, d’après le rôle

prépondérant qu’il assigne au froid, dans son étiologie et dans son

pronostic. Le même contraste ressortirait aussi de cette circonstance,

que la suette a régné dans les pays froids et humides, tels que

l’Angleterre, l’Allemagne et le nord de l’Europe, tandis que la

maladie cardiaque n’a été observée que dans les contrées chaudes de

l’Asie-Mineure, de la Grèce et de l’Italie.

On ne peut mettre en doute, conformément au célèbre aphorisme

d’Hippocrate, que la différence des traitements éprouvés n’implique la

différence de nature des deux entités morbides. A la rigueur, ce motif

seul résoudrait la question en litige. Là pourtant, ne s’arrêtent pas

les divergences.

Le nom d’_Éphémère_ représentant à la lettre, la marche de la suette

qui aboutissait au salut ou à la mort, dans le court espace de

vingt-quatre heures, donnerait, à ce point de vue, une fausse idée de

la maladie cardiaque. Non pas certes qu’elle ne fût aussi une maladie

aiguë. Mais quoique Cœlius ait négligé de préciser sa durée moyenne,

on peut déduire de quelques indications, qu’elle se prolongeait

habituellement pendant plusieurs jours, et il n’était pas rare de la

voir passer à l’état chronique, chez certains malades dont on n’avait

pu, ni calmer la fièvre, ni restaurer les facultés digestives, et qui

succombaient au dernier degré du marasme.

Dans la suette, nous avons vu survenir, dès les premières heures, ce

perfide sommeil qu’il fallait empêcher à tout prix, parce qu’il était

l’avant-coureur de la mort.

Un des principaux symptômes de la maladie cardiaque était, au

contraire, une insomnie opiniâtre.

Enfin, tant que la suette anglaise a gardé sa place dans le règne

pathologique, elle n’a jamais dérogé à ses habitudes d’épidémicité.

Rien du moins n’atteste, que dans les intervalles qui séparaient ses

grandes invasions, elle ait révélé son existence par des atteintes

sporadiques.

L’affection cardiaque ne nous apparaît jamais comme maladie populaire,

dans la tradition contemporaine. Il serait imprudent d’imposer à cette

éventualité une impossibilité absolue, que de nouvelles recherches

pourraient démentir à l’improviste. Nous avons entendu Cœlius insinuer

vaguement l’influence des constitutions médicales asthéniques, qu’on

peut bien regarder comme un acheminement à l’épidémicité confirmée;

mais il n’en est pas moins vrai que, sous ce rapport, les deux maladies

que je compare, n’ont ni les mêmes tendances, ni le même mode de

généralisation.

Avant de clore cet article, je suis obligé de dire quelques mots d’une

observation, dont la connaissance est encore due à M. Hecker, et qui

jetterait, à l’entendre, un jour nouveau sur la maladie cardiaque,

en la rattachant par un lien imprévu à notre pathologie actuelle.

Quoique je sois loin d’être édifié sur le véritable caractère des faits

signalés par l’inépuisable travailleur de Berlin, et que je n’accepte

que conditionnellement, la conclusion nosologique qu’il en a tirée, je

dois livrer ces documents à l’appréciation de mon lecteur[714].

M. Hecker nous apprend donc que la maladie cardiaque n’est pas éteinte,

comme on l’admet généralement. Quelques médecins allemands en parlent

bien encore, mais pour la confondre avec certaines maladies analogues,

telles que la fièvre lente ou le typhus.

M. Hecker s’est proposé de rectifier ces idées, et il se flatte d’avoir

déterminé une pathogénie plus conforme à l’ensemble des caractères de

la maladie. Il a eu, ajoute-t-il, la satisfaction de voir son opinion

confirmée avec empressement, par deux médecins russes d’une haute

compétence, et bien placés pour observer les faits dont il croit avoir

deviné le sens méconnu jusqu’à lui.

Mon érudit confrère venait à peine de livrer à la publicité, la

description de la maladie cardiaque, annexée à sa monographie de la

suette anglaise, lorsqu’il reçut une lettre du Dr Seidlitzius, célèbre

médecin de Saint-Pétersbourg, qui lui faisait part de ses impressions,

après la lecture de ce travail. Lui aussi, aurait eu occasion

d’observer, plus de vingt fois, la maladie cardiaque dans les salles

de l’hôpital de la marine dont il était médecin en chef, et, d’après

les résultats des autopsies cadavériques qu’il avait pratiquées, il

n’hésitait pas à partager l’opinion de M. Hecker sur la nature de cette

maladie, et à la considérer comme une _cardite scorbutique_.

Il paraîtrait, d’après cette communication, que le scorbut, qui a

presque délaissé les autres nations de l’Europe, règne encore en

Russie, au point que ses formes les plus rares passent de temps en

temps sous les yeux des médecins attentifs. Il en résulte, qu’en

admettant la justesse de l’interprétation assignée par le docteur russe

aux cas qu’il a observés, le nom primitif de la maladie antique devrait

lui être restitué, après une longue série de siècles, et il faudrait

rendre hommage à la sûreté du diagnostic local porté par les anciens,

qui en avaient placé le siége dans le cœur. Ce fait, comme on le voit,

ne laisserait pas que d’être assez curieux, et bien digne d’obtenir une

place dans l’histoire de l’art.

La lettre dont je viens de parler, fut bientôt suivie d’une autre,

adressée à M. Hecker par le premier médecin de l’empereur de Russie,

praticien entouré de la considération publique. Il lui écrivait

qu’il avait observé sur des militaires, quatre ou cinq cas de

maladie cardiaque, et qu’il s’était assuré qu’elle était de nature

_scorbutique_[715].

Cette opinion me suggère les réflexions suivantes:

D’abord, s’il était vrai que la maladie cardiaque ne fût qu’une forme

spéciale du scorbut, elle devrait, par ce fait seul, être séparée de la

suette à laquelle on n’a jamais eu, que je sache, la pensée d’attribuer

cette pathogénie. Mais pour prendre une détermination, je ne puis

me passer des éléments de diagnostic qui me manquent, et j’aurais

besoin d’être mieux renseigné sur l’état de la pathologie locale de

la Russie. Le scorbut, ou, comme on le dit, la _cardite scorbutique_,

pourrait, dans certains cas exceptionnels, revêtir les apparences de la

maladie ancienne, et en reproduire les principaux symptômes, sans qu’on

fût, pour cela, autorisé à les déclarer identiques. N’y aurait-il pas

autant de motifs de la confondre avec la suette?

Il y a plus; rien ne prouve que le scorbut ait existé à l’époque où les

médecins traitaient la maladie cardiaque. L’incertitude même qui nous

est restée sur ce point, atteste au moins sa rareté relative, dans ces

temps reculés. Sprengel est très-explicite: «On a prétendu, dit-il, le

trouver dans plusieurs passages des écrivains de la Grèce; mais toutes

les preuves, accumulées en faveur de l’antiquité de cette affection, ne

sauraient soutenir un examen sévère[716].»

Ce n’est pas, que certaines maladies répandues autrefois dans les

armées, notamment dans celle de Germanicus, après le passage du

Rhin, n’aient été qualifiées de scorbut par les modernes, qui n’y

regardent pas toujours d’assez près; mais les descriptions qui sont

venues jusqu’à nous, renferment trop de lacunes, d’incertitudes, de

circonstances suspectes, pour qu’on souscrive, sans restriction, à ces

affirmations nosographiques.

A entendre Sprengel, le scorbut serait clairement décrit dans

l’histoire du voyage de saint Louis en Palestine, pendant l’année 1250,

et l’on ne peut guère, en effet, interpréter autrement la relation de

Joinville; mais il assure que depuis cette époque, il «n’en rencontre

plus aucune trace évidente jusqu’au XVe siècle[717].»

Ce n’est pas le moment d’examiner à fond cette question incidente. On

me permettra cependant d’ajouter qu’_à priori_ il semble bien que le

scorbut, si étroitement associé aux longues et lointaines expéditions

maritimes, était privé, chez les anciens, des conditions les plus

puissantes de son développement et de son extension. Comment donc

admettre, sur la foi de quelques conjectures récentes, qu’il fût

alors très-répandu, sous les traits de la maladie cardiaque, qui n’en

serait, de nos jours, qu’une forme insolite, à peine entrevue, et

confinée dans une région très-limitée? J’avoue qu’il ne me paraît pas

aisé de répondre catégoriquement à ces objections. Elles tomberaient

d’elles-mêmes devant un ensemble de faits bien analysés, attentivement

confrontés, et surtout assez multipliés, dans la pratique, pour

former une base solide d’observations. Nous n’en sommes pas encore

là; et jusqu’à plus ample informé, malgré ma déférence pour les

hommes éclairés qui paraissent s’entendre sur cette question obscure

de clinique, j’ajourne mon assentiment. On m’accordera cependant,

que ce nouvel exemple vient encore, après tant d’autres, attester

les avantages que la médecine peut retirer, des relations qu’elle

entretient avec la pathologie historique, dans l’espace et la durée.

NOTES:

[601] Ce recueil a pour titre: _Scriptores de sudore anglico

superstites_ collegit Christianus Gottfridus Gruner, med. et

chir. doctor, professor medicinæ..... Post mortem auctoris

adornavit et edidit Henricus Hæser, med. et chir. doctor,

professor medicinæ in universitate litterarum ienensi ordinarius

honorarius, etc. (Ienæ; sumptibus Friderici Maukii, 1847.)

[602] Je désignerai mes emprunts au recueil de Gruner, par ces

initiales abréviatives: R. de G.

[603] Joachim Schilleri, ab Herderen physici, _de peste

britannica commentariolus vere aureus_, etc. (Basileæ, excudebat

Henricus Petrus, mense Augusto, anno MDXXXI.)

[604] _A Booke, or counseill against the disease commonly called

the sweate, or sweatyng sicknesse_ made by John Caïus, doctour in

phisicke. 1552.--Johannis Caii Britannici _de Ephemera Britannica

liber summa cura recognitus_. Londini, 1721, impensis Gul. et

Joh. Innys.--Cette édition est la plus estimée. En tête de la

première, Kaye a mis une longue dédicace qui porte cette date:

Londini, pridiè Idus Januarii, anno 1555.

[605] Voir le travail de M. Hæser, annexé au recueil cité:

_Commentatio de sudoris anglici historia atque natura....._ (R.

de G. _pars tertia_, _additamenta_, p. 536.)

[606] Les historiens de la suette anglaise ne sont pas d’accord

sur l’année de sa première apparition. Les uns la placent en

1485, et cette date est assez généralement acceptée; d’autres

la reportent à l’année suivante. Médicalement parlant, cette

discordance chronologique est insignifiante; mais il est bon de

savoir qu’elle n’est qu’apparente. Elle tient uniquement à ce

que certains historiens ont adopté la supputation de l’Eglise

romaine, tandis que d’autres se sont conformés au calendrier de

l’Eglise anglicane. D’après notre manière actuelle de compter, il

n’est pas douteux que la suette a envahi l’Angleterre en 1486.

[607] Holinshed’s _Chronicle_. 1578, p. 763.

[608] Edouard Herbert de Cherbury, _The life and reign of king

Henry the eighth_. London, 1649, p. 69.

[609] Ed. Herbert, _ibid._

[610] Mézeray, _Hist. de France_, t. II, p. 968. M.DCLXXXV.

[611] Larrey, _Hist. d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande_, etc.,

t. I, p. 4. Rotterdam, 1697.

[612] _Lettre de Mons. du Bellay, etc., à Mons. le Grand-Maistre

de Londres_, le XXI jour de juillet 1529; dans l’_Hist. du

divorce de Henry VIII, roi d’Angl. et de Catherine d’Aragon_, par

J. Legrand.

[613] Les épidémistes disposés à rattacher l’apparition

des grandes maladies populaires à la double influence des

perturbations cosmiques et morales, pourront se prévaloir de

l’opinion de Forestus, qui se pose comme très-partisan de cette

étiologie, au moins pour cette invasion: «_Post jam_, dit-il,

_tot orbis tumultus, post bella, post cædes, post opinionum

dissidia, post rerum omnium et caritatem et inopiam_.» (Petrus

Forestus, _Observationum, et curationum medicinalium de febribus

ephemeris et continuis libri duo_.--Lugduni Bat. 1589. R. de G.,

p. 500.)

Malheureusement pour ce système, Kaye a constaté, dans l’invasion

de 1551, les conditions diamétralement opposées. «_Cum in

alta pace omnia et tranquilla essent, nec ullis perturbata

molestiis._» (R. de G., p. 352.) Certes, le contraste entre les

deux assertions, ne saurait être plus frappant, quelle que soit

la conclusion qu’on en tire.

[614] Dans la note de Mézeray, que j’ai déjà citée (¿p. 454)

l’historien a signalé, par erreur, la France, au lieu de la Gaule

Belgique, parmi les stations de l’épidémie.--Le passage de Fernel

est très-explicite: «_Febres sudorificæ quæ insolentes magno

terrore in omnem inferiorem GERMANIAM, in GALLIAM BELGICAM, et

in BRITANNIAM, ab anno Christi millesimo quingentesimo vigesimo

quinto, in annum millesimum quingentesimum trigesimum, autumno

potissimum pervagatæ sunt._» (Fernelii _Universa medicina_, p.

794. 1679.)

[615] _Historia reformationis Ecclesiæ anglicanæ à_ Guilbert

Burnet. (R. de G., p. 422).--Dans ces évaluations, il ne faut

pas oublier l’infériorité numérique de la population de Londres,

comparée à celle de nos jours.

[616] Strype, _Memorials ecclesiastical_. Lond., 1721, t. II, p.

217. (R. de G. p. 425.)

[617] Strype, _Memorials ecclesiastical_, cité.

[618] J. Fuller, _History of the University of Cambridge_. 1655,

p. 128.

[619] Baconi _Historia regni Henrici septimi_, p. 5, in-folio.

Londini, 1638.

[620] J’ai dit que Kaye avait écrit deux relations: l’une en

anglais, l’autre en latin; ce qui n’implique pas qu’il se soit

traduit lui-même. La version que je donne, est celle de l’œuvre

latine, dont j’ai déjà indiqué le titre et la date (¿p. 451).

[621] R. de G., p. 352-356. On voudra bien ne pas oublier que je

traduis, et que je me suis fait une loi de reproduire le texte de

Kaye aussi littéralement que possible.

[622] _Ibid._, p. 359.

[623] Le mot _marcor_ que je rends, faute de mieux, par

_affaissement général_, n’a pas un sens bien défini. A cette

place, il me paraît représenter cette dépression subite du

_turgor vitalis_ de la peau, qui passe à juste titre pour un

signe de mauvais augure, dans ce genre de maladie. M. Hæser s’est

aussi arrêté à cette interprétation: «_Turgoris in collapsum

quemdam corporis commutatio._» (R. de G., p. 554. Note.)

Castelli, au mot _marcor_ ou _marasmos_ de son lexique, propose

une version qui se rapproche de celle que j’ai adoptée.

[624] Le mot _virus_, employé par Kaye, est ici détourné de

son acception technique, et n’est pas synonyme de _principe

contagieux_. Il remplace le mot _venenum_, dont l’auteur

s’est souvent servi. La qualification d’_acrius_ qui lui est

adjointe, représente une de ces _acrimonies_ si souvent invoquées

par l’ancien humorisme, dont le médecin anglais suit les

inspirations. Je crois avoir bien rendu sa pensée, en traduisant

_virus acrius_, par _acrimonie maligne_.

[625] Nous retrouvons ici, cette particularité séméiologique,

notée dans les maladies malignes, où la sécrétion urinaire,

à n’en juger que par son produit, semble s’opérer comme dans

l’état de santé. Nous avons déjà eu occasion de renouveler cette

remarque.

[626] Schiller, _Op. cit. de signis_, cap. I.

[627] Consulter pour les détails le R. de G., p. 550 et suiv.

[628] R. de G., p. 519, _Anonymi regimen_.

[629] R. de G., p. 554.--Note.

[630] Castricus, célèbre praticien d’Anvers, pendant l’invasion

de 1529, insiste sur l’obligation reconnue par tous les auteurs,

d’éviter la moindre impression de froid, qui suffisait pour

répercuter mortellement la sueur. Les malades étaient astreints à

uriner dans leur lit. Le médecin devait s’interdire de soulever

les couvertures, pour tâter le pouls. (R. de G., p. 12.)

[631] J’ai déjà averti que Fernel n’avait pas eu occasion de voir

la suette en France, puisqu’elle n’y était pas venue. Mais le

rang qu’il occupait dans la médecine de son temps, lui imposait

l’obligation de l’étudier indirectement, et il lui a en effet

réservé quelques courts passages de ses œuvres. Nous y lisons

même une consultation sur la suette, rédigée pour l’ambassadeur

anglais, et qu’il a signée conjointement avec Houlier et Sylvius.

La prophylactique y tient la plus grande place. Pour juger

impartialement cet échantillon bien vieilli de l’humorisme et de

la polypharmacie du XVIe siècle, dû à la collaboration de trois

médecins illustres, on a bien besoin de se reporter à l’époque

où il fut écrit. (_Consilium LXIX, ad pestem anglicam_, 1550.

D. Fernelii, Jacob. Hollerii et Jacob. Sylvii, _pro legato

anglico_.--J. Fernelii _Universa medicina_, p. 716. Coloniæ

Allobrogum. MDCLXXIX.)

[632] Gruner, _Morborum antiquitates_, p. 66.

[633] Castricus, _Op. cit._ (R. de G., p. 11.)

[634] Tertius Damianus, R. de G., p. 35.

[635] R. de G., p. 155.

[636] J. Fuller, _Hist. cit. de l’Université de Cambridge_, p.

128. 1655.

[637] R. de G., p. XI.

[638] R. de G., p. 11.

[639] Rembert Giltzheim, célèbre professeur de médecine au XVIe

siècle, a consigné ce détail dans un manuscrit allemand inédit,

annexé par M. Hæser au recueil de Gruner (p. 510).

[640] Kaye, édit. latine et anglaise. (R. de G., p. 367.)

[641] Legrand, _Hist. du divorce de Henry VIII_, etc., t. I, p.

93. Paris, 1688.

[642] Gruner, _Itinerar. sudoris angl._, p. 14.

[643] R. de G., p. 368.

[644] Voir Castricus (p. 13), Schiller (p. 308), Nidepontanus et

Laur. Frisius (p. 177.) (R. de G.)

[645] Voici la formule de ce remède: «_Medicatus sum epithemate

vel fomentis ipsi admoto ex aqua rosarum calida, in qua radix

zedoariæ et dictamni trita cocta sint composito._» (R. de G., p.

37.)

[646] Richard Mead, _Recueil des œuvres_. Trad. T. I, p. 339.

1774.

[647] Mead est-il aussi convaincu qu’il le paraît, de la

contagiosité, fort douteuse, de la suette? Je croirais plutôt

qu’il prend ce prétexte pour pouvoir soutenir, toujours en

digne Anglais, que la suette n’a pénétré dans son pays que _par

importation_, et que la désignation de _suette anglaise_, a

consacré une calomnie. Aussi admet-il avec empressement, qu’elle

n’est que la propagation de la maladie épidémique qui aurait

attaqué l’armée des Turcs au siége de Rhodes. Gruner réfute

péremptoirement cette opinion. (R. de G., p. 21.) L’histoire

fait foi que le siége de Rhodes le plus rapproché de la première

invasion de la suette, date de 1479, et aucun document ne parle

d’une épidémie quelconque qui se serait déclarée alors parmi les

assiégeants.

Quant à l’expédition de 1522, qui se termina par la reddition

de la place, on sait qu’une épidémie meurtrière enleva plus

de trente mille Turcs. Mais cette maladie, dont la source

apparente se trouvait dans la réunion de toutes les conditions

d’insalubrité, attachées aux armées en campagne, n’était autre

que la _dysenterie_.

[648] Inutile d’avertir que les deux mots ὑδρωπυρετος, ὑδρωνοσος

(hydronose, hydropyreton) ne remontent pas au delà du XVe siècle,

puisque la maladie qu’ils servent à désigner, n’était pas connue

des anciens médecins grecs.

Quant au mot _suette_ (petite sueur) qui a survécu dans notre

langue médicale, c’est un diminutif fort étonné, sans doute, de

représenter un vrai déluge sudoral. Nous avons déjà rencontré un

pareil euphémisme dans le mot _morbilli_ (petite maladie) imposé,

dans l’origine, à la _rougeole_, malgré la gravité de ses débuts.

[649] «_Insolentes sunt (morbi)..... sudorifica febris, hanc_

ἱδρωπύρετον _nonnulli dixere, qui nostro ævo in regiones plurimas

invaserunt_.» (Joan. Fernelii _universa medicina_, p. 789,

_Coloniæ Allobrogum_. M.DC.LXXIX.)

[650] Freind, _Hist. de la méd._, _3e part._, p. 186. Leyde,

1727. Trad.

[651] Sprengel, _Hist. de la méd._, t. II, p. 490-91. 1815. Trad.

[652] Gruner, _Morborum antiquitates_, p. 65.

[653] Danielis Sennerti _Opera omnia_, t. I, lib. IV, _de

febribus_, cap. XV, _de sudore anglico_, p. 841. Lugduni, MDCLXVI.

[654] Ozanam, _Hist. méd. des malad. épid._, t. IV, p. 93. 1835.

[655] _Ibid._, p. 99.

[656] Rayer, _Hist. de l’épid. de suette miliaire qui a régné en

1821, dans le département de l’Oise_, p. 476.

Voici les passages d’Hippocrate où l’on a cru reconnaître la

_suette miliaire_:

«_Silenus octavo (die) frigidus per omnia membra difusus est, cum

pustulis rubentibus, rotundis, parvis, varis non absimilibus, quæ

permanebant neque abscessum faciebant._» (Hipp. Foës, _De morb.

vulgaribus_, lib. I, æger 2. MDXCVI.)

«_In febribus autem æstivis, circa septimum, octavum et nonum

diem, aspredines quædam miliaceæ, culicum morsibus fere similes,

quæ tamen non admodum pruriebant, in summa cute subnascebantur,

et ad judicationem usque perdurabant._» (_Ibid._, lib. II, sect.

3.)

[657] Pujol de Castres, _Œuvres diverses de méd. prat._, t. III,

p. 272. 1802. _Observations sur la fièvre miliaire épidémique qui

régna dans le Languedoc et les provinces limitrophes, durant le

printemps de 1782._--Ce travail, que Pujol écrivit à l’occasion

d’un concours, obtint un prix de la Société royale de méd.

[658] _Ibid._, p. 281.

[659] Tessier, _Mém. sur la suette qui a régné à Hardivilliers,

en Picardie, au mois de mai 1773_. (_Mém. de la Soc. roy. de méd.

1777_, p. 48. Note.)

[660] Grisolle, _Pathol. interne_, t. I, p. 111. 1852.

[661] Requin, _Elém. de pathol. médicale_, t. II, p. 482. 1852.

[662] Littré et Robin, _Dict. de méd._ au mot _suette_. 12e

édition. Paris, 1865.

[663] Voy. Littré, _Des grandes épidémies_. (T. V, _Revue des

Deux-Mondes_, 1836.)

Un an auparavant, l’auteur avait exprimé la même opinion dans

la _Gaz. méd. de Paris_, t. III, 1835, p. 335.--«Ce fut là,

disait-il (1551), la dernière apparition de la suette anglaise;

depuis lors elle ne s’est pas rencontrée en Angleterre, sans

qu’on puisse dire ni pourquoi elle naquit alors, ni pourquoi elle

n’a pas reparu depuis.»

[664] La suette miliaire paraît retrouver, dans le département

de l’Hérault, les conditions favorables à son développement.

Depuis 1864, certains arrondissements subissent l’influence d’une

constitution stationnaire, qui y perpétue cette maladie, à des

degrés divers d’extension et de gravité.

[665] Bellot, _An febri putridæ Picardiæ_ suette _dictæ

sudorifera_? (_Thèse de Paris._ 1733.)--On voit que, dès

cette époque, les médecins discutaient déjà l’indication de

sudorifiques, c’est-à-dire du régime échauffant.

[666] «_Efflorescunt supra cutem denso agmine pustulæ rotundæ,

rubræ et ea magnitudine præditæ, cujus esse sinapi semen

diceres;... aliis, secundo, aliis, tertio tantum morbi die,

erumpunt pustulæ, quæ ubi salva res est, septimo albescunt, mox

furfuris cutem missuræ._»

[667] Rayer, _Hist. de l’épid. de suette miliaire qui a régné,

en 1821, dans les départements de l’Oise et de Seine-et-Oise_.

(Paris, 1822.)

[668] Les praticiens recommandent, en pareil cas, de se méfier

des apparences. L’éruption peut, en effet, être imperceptible à

l’œil nu et visible à l’aide de la loupe: c’est là ce qui doit

avoir lieu le plus souvent, quand les picotements précurseurs se

sont fait sentir. Ce qui ne veut pas dire que je nie les faits où

l’éruption a réellement manqué.

[669] Rayer, _Ouv. cit._, p. 423.

[670] Parrot, _Histoire de l’épidémie de suette miliaire qui a

régné en 1841 dans la Dordogne_. (_Mém. de l’Acad. royale de méd.

de Paris_, 1843, T. X, p. 386.)

[671] Guéneau de Mussy, Barthez, Landouzy, _Épidémie de suette de

Coulommiers_ (Seine-et-Marne). (_Gaz. méd. de Paris_, 1839, t.

VII, p. 643.)

[672] Jaumes, _Thèse de concours de Montpellier_. Janvier 1848.

[673] _Dissertation_ lue le 7 septembre 1779. (_Mém. de la

Soc. roy. de méd._ MDCCLXXXV, p. 147.)--On trouvera (_passim_)

dans la Collection de la Société royale, une série de Mémoires

remarquables, dont le rapprochement éclaire l’histoire de la

suette miliaire.

[674] Rayer, _Ouv. cit._, p. 384.

[675] Fleury et Monneret, _Compendium_, au mot _suette_.

[676] Bacon, _Op. cit._

[677] _Sudoris anglici... ratio observata, et cura_ à Joanne

Nidepontano et Laurentio Frisio præcipiti calamo conscripta.

(Argentorate, 1529.) (R. de G., p. 166.)

[678] J. Schillerii... _De peste britannica commentariolus verè

aureus._ Cap. IV. (R. de G., p. 283.)

[679] _De abditis rerum causis_, lib. II, cap. XII, _in_ Fernelii

_Universa medicina_, p. 794. 1679.

[680] Danielis Sennerti _Opera omnia cit._, t. I, lib. IV, _de

febribus_, cap. XV, _de sudore anglico_.

[681] J’ai déjà dit (¿p. 456) que le fléau n’avait séjourné à

Amsterdam que trois ou quatre jours.

[682] R. de G., p. 503. Gruner dit, à ce propos, que toutes les

recherches pour retrouver le manuscrit de Tyengius ont été sans

résultat. Il ne fait pas de doute qu’il ne soit resté entre les

mains de Forestus, qui s’en est réservé l’usufruit exclusif.

(_Ibid._, note de la p. 501.)

[683] R. de G., p. 503. _Note._

[684] «_... Et in pluribus exeunt morbilli aut sanguinem,

expuunt quæ quidem propria sunt febris pestilentialis._» (Jacobi

Castrici _De sudore epidemiali quem anglicum vocant, ad medicos

gandenses_. Lutetiæ. 1529.) (R. de G., p. 6.)

[685] Pinel, _Nosographie philosophique_, t. I, p. 247. 1810.

[686] Nous avons vu que Procope est très-affirmatif sur ce point:

«_Die autem... eodem ipso... nascebatur ac tumescebat bubo._»

(_Op. cit._)

[687] Jules Guérin, _Étude sur la suette miliaire épidémique et

en particulier sur l’épidémie de 1849_. (_Gaz. méd. de Paris_, t.

IV, p. 578. 1851. Et _Mémoires de l’Académie de médecine_. Paris,

1853, t. XVII, p. 1.)

[688] Pujol, _Ouv. cit._, t. III, p. 262.

[689] Pujol, _Ouv. cit._, p. 291.

[690] Rayer, _Ouv. cit._, p. 246.

[691] «_Tanta fuit febris hujus malignæ initio truculentia, ut

quamprimum urbem aliquam invaderet, singulis diebus quingentos

aut sexcentos occuparet, et ex ægris primo_ VIX CENTESIMUS

_quisque evaderet_.» (Sennerti _Op. omnia cit._, p. 841.)

[692] «_Quibus toto corpore atræ pustulæ magnitudine lentis

erumperent, hi ne unum quidem superarant diem, sed eadem hora

animam omnes efflabant._» (Procopii _Op. cit._)

«A six heures,» dit Pariset, qui parlait _de visu_, «un homme est

en pleine santé; à sept, il a fièvre et délire; _à huit, bubon_

et mort.» (_Discuss. sur la peste et les quarantaines_, p. 931.)

[693] Hecker, _Der Englische Schweiss_ (la suette anglaise).

Berlin, 1834.

[694] Voy. _Dictionnaire des sciences méd._, art. _Suette_.

[695] D’après Borsieri, il serait clairement prouvé que la

maladie miliaire n’est pas moins contagieuse que la variole.

Les faits qu’il cite à l’appui, lui paraissent décisifs.

(_Institutiones medicinæ practicæ quas... perlegebat_ Bapt.

Burserius, t. II, p. 465, § CCCXCVII. Lipsiæ, M.DC.LXXXVII.)

[696] J’aurais beau jeu si je parlais de la médication

anti-périodique, dont les brillants succès ont permis de

l’ériger en prescription générale, dans les épidémies de suette

miliaire où le rôle de l’élément rémittent a été bien dessiné.

On m’objecterait avec raison, qu’à cet égard, la partie n’est

pas égale entre les médecins du XVe siècle et nos contemporains,

puisqu’ils étaient antérieurs à la découverte du quinquina. Il me

paraît toutefois que la rapidité sidérante de la suette anglaise,

exclut l’intervention de tout élément périodique, malgré

l’importance vaguement attribuée à l’existence et aux émanations

des marais, dans les lieux qu’elle a visités.

[697] Hecker, _De peste antoninianâ commentatio_. _Introductio_,

p. 7. Berolini, 1835.

[698] L’écrit allemand de Sinner, est intitulé: «_Exposition

d’une suette rhumatismale qui a régné à Rœttingen en 1802_.

Wurzbourg, 1803. C’est de là que M. Littré a tiré la description,

que je lui emprunte à mon tour. (_Gaz. méd. de Paris_, t. III,

1835, p. 333 et suiv.)

[699] Castelli la définit très-bien en peu de mots à l’article

_Cardiaca passio_ dans son _Lexicon medicum_.

[700] T. III, p. 336. 1835.

[701] _Revue des Deux-Mondes._--_Des grandes épidémies._ 1836.

[702] «_Cardiaca passio est innati roboris liquefactio et

languor. Fit plerumque prave affecto ore ventriculi et stomacho,

cum sudoribus intolerandis._» (Galien, t. XIX, p. 420.)

[703] Cœlius Aurelianus Siccensis..., libri VIII, cap. XXX et

_seq. acutorum morborum_.--_De cardiacis_, p. 145. Amstelodami,

MDCCLV.

Le lecteur désireux de faire des rapprochements instructifs,

consultera avec fruit les auteurs anciens dont les noms suivent,

réunis dans les _Medicæ artis principes d’Henri Estienne_. 1567:

Alexandre de Tralles, _De affectu cardiaco_, t. I, p.

217.--Arétée, _De curatione cardiacorum_, ibid., t. I, p.

71.--Oribase, _ad cardiacos_, ibid., t. II, p. 623.--Aétius,

_De cardiacis_, ibid., t. II, p. 437. Cet auteur donne, en

quelques mots, une description parfaite.--Celse, _De medicina_.

_De cardiacis_, lib. III, cap. XIX.--Le traducteur français

(_Encyclopédie des sciences méd._) a cru qu’il s’agissait de la

cardialgie, et a ainsi traduit le titre de ce chapitre; un peu

d’attention lui eût épargné cette méprise. Il aurait vu que la

description du médecin romain ne correspondait nullement à la

maladie désignée, dans la nosologie ancienne et moderne, sous

le nom de _cardialgie_, mais bien à la maladie cardiaque, dont

l’image est nettement dessinée dans ce chapitre.

[704] Cœlius. _Opus. cit._, p. 155.

[705] Je n’ai pu avoir l’idée de reproduire _in extenso_ la

longue monographie de Cœlius. Je me suis borné à traduire

littéralement les passages les plus afférents à mon sujet.

[706] Ce passage, quoique assez vague, est le seul où Cœlius

donne à penser que cette maladie prenait parfois la forme

épidémique.

[707] On voudra bien ne pas oublier que je traduis, et que je me

fais scrupule de rien changer au texte original, même quand il

pèche par sa redondance.

[708] Cet enfoncement des yeux qui a tant frappé les médecins

dans le choléra asiatique, et que nous retrouvons dans la maladie

cardiaque, peut être considéré comme l’effet local du spasme qui

accompagne les grandes évacuations rapides, quelle que soit la

maladie qui les provoque et la nature de l’humeur rejetée.

[709] Cœlius n’a pas vu la faiblesse des pulsations de la radiale

coïncider avec l’énergie des battements du cœur: caractère commun

des palpitations proprement dites. D’après lui, Asclépiade avait

noté la coexistence des deux phénomènes, comme un attribut

pathognomonique de la maladie cardiaque. Cœlius, de son côté,

n’a signalé les palpitations qu’aux approches de la mort.

Toujours est-il que l’anhélation, l’oppression insurmontable, les

syncopes, attestent un trouble profond des fonctions du cœur,

phénomène que nous avons aussi constaté dans la suette anglaise.

[710] Cette _diaphorèse latente_, qui répond à ce que nous

nommerions aujourd’hui _suette sans sueur_ (observation qui

n’est pas rare), est un fait analogue aux _fièvres éruptives

sans éruption_, au _choléra sans évacuations_, à la _peste sans

bubons_, au _typhus pétéchial sans pétéchies_, et autres faits

du même ordre, si souvent notés par les épidémistes. Cœlius a

très-bien vu, qu’il ne s’agit que d’une modification dans la

_forme_ habituelle de la maladie, qui _au fond_ est restée la

même. «_Differentia accidentium mutata videtur; genus autem

passionis idem manet._» (_Op. cit._, p. 170.)

[711] «_Deridendi etenim sunt qui hoc passionis genus incurabile

judicantes reliquerunt._» (_Op. cit._, p. 160.)

[712] Cœlius, _Op. cit._, cap. XXXVI.

[713] Les phlébotomistes quand même, ne datent pas d’hier. On

saignait largement dans la maladie cardiaque, sans considération

pour la faiblesse des malades. Cœlius se récrie contre cette

pratique, qu’il traite d’exécrable, _execrabilis_ (p. 171).

[714] On trouvera cette intéressante communication dans la

préface de la dissertation de M. Hecker: «_De peste antoniniana

commentatio._» (_Introductio_, p. 7.)

[715] _Dans le Dictionnaire de médecine pratique et de chirurgie_

(4 vol. 1820), dédié à Chaptal, et rédigé par le Dr Pougens,

médecin très-instruit et particulièrement versé dans tout ce qui

concerne la médecine du midi de la France, je découvre au mot

_Cardiaque_ (maladie), l’indication ci-jointe, dont je lui laisse

toute la responsabilité, mais qui m’a paru, à cette place, offrir

un rapprochement inattendu: «Quelques auteurs ont cru que c’était

une espèce de fièvre lente nerveuse ou de typhus. _M. Lordat la

regarde comme une affection intermédiaire entre la fièvre putride

et le scorbut._» Je connais assez les ouvrages sortis de la

plume de l’illustre professeur de Montpellier, pour être certain

qu’il n’y exprime nulle part, cette opinion, sur la nature de

la maladie cardiaque. Mais à l’époque où M. Pougens publia son

dictionnaire qui, sous bien des rapports, mériterait d’être plus

connu, M. Lordat attirait depuis longtemps, autour de sa chaire,

un auditoire d’élite, auquel se mêlaient de nombreux docteurs,

heureux de redevenir élèves un moment, pour entendre cette

éloquente parole. Il est probable que M. Pougens aura recueilli,

dans quelque leçon, l’opinion qu’il lui prête sur la maladie

ancienne, en supposant qu’il n’ait pas été mal servi par ses

souvenirs. On doit regretter, dans ce cas, qu’il nous ait privé

des développements que le profond nosologiste n’a pas manqué de

présenter à cette occasion.

[716] Sprengel, _Hist. de la méd._, t. II, p. 494. Trad.

[717] Voir dans le t. II, p. 495, de Sprengel, le texte du vieil

historien.

CHAPITRE IX

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE SYPHILITIQUE DU XVe SIÈCLE

Les dissentiments sur l’origine de la syphilis ont commencé dès l’année

1493-1494, date de sa première explosion épidémique, et ils ne touchent

pas encore à leur terme. Les uns la regardent comme une maladie

récente; les autres soutiennent qu’elle a existé de toute antiquité. Il

est évident que nous ne pourrons jamais obtenir une solution certaine,

à moins que de nouvelles lumières ne surgissent de quelque document

ignoré: ce qui n’est guère probable, après tant de travaux et de

recherches.

Je ferai remarquer toutefois, qu’il ne faudrait pas mesurer la valeur

des arguments pour et contre, à la notoriété syphiliographique des

écrivains qui les invoquent. Il ne s’agit point ici du diagnostic et

du traitement de la vérole, sous ses formes si variées et parfois

si trompeuses; mais d’un fait historique. La meilleure condition de

succès, quand on se propose de l’éclairer, serait l’absence de toute

idée préconçue. Cette disposition d’esprit, si favorable à la recherche

de la vérité, n’appartient pas plus aux syphiliographes en renom, qu’au

reste des médecins.

En parlant de la sorte, je veux seulement donner à entendre, que sans

avoir aucune prétention de spécialiste, en matière de syphilis, je ne

me crois pas obligé de me taire, et de prendre humblement l’avis des

monographes autorisés. J’avais eu un moment la pensée d’éviter une

discussion un peu rebattue, après laquelle chacun garde religieusement

son opinion. Mais j’ai compris que cette omission serait sans excuse

dans un livre de la nature de celui-ci, et je n’ai plus hésité.

_Judices judicabunt._

Ce que je puis affirmer, c’est que j’ai apporté dans cette étude, un

esprit libre de toute entrave systématique. J’ai eu des intelligences

dans les deux camps, et je me suis renseigné à toutes les sources.

J’ai écarté de mes yeux, ce prisme complaisant qui donne aux objets

la couleur qu’on leur désire. En compulsant les pièces principales

de cette longue procédure, je n’ai pas tardé à voir, que des raisons

hardiment alléguées en faveur de l’ancienneté de la syphilis, ne

résistent pas à l’épreuve d’un contrôle désintéressé. J’ai donc

accepté l’origine moderne, comme l’expression la plus fidèle des faits

recueillis par l’observation.

La question qui va être l’objet de ce chapitre semblait épuisée,

lorsque M. le docteur Rosenbaum a entrepris, il y a quelques années, de

nouvelles explorations qui ont ravivé le débat, en apportant un secours

inattendu aux fauteurs de l’ancienneté[718].

Le travail qui en renferme les résultats, brille d’une immense

érudition. On y retrouve la patiente sagacité d’un savant antiquaire,

livré à une étude favorite; mais je dois avouer que cette lecture,

entreprise avec curiosité et achevée avec profit, n’a rien changé à ma

conviction.

Il est évident que la fonction génitale, conforme au vœu primordial

de la nature, ne peut échapper aux troubles divers et aux altérations

organiques, qui tiennent à son essence même et à son mode d’exercice.

De là, le groupe nombreux de ces maladies qu’on appelle _vénériennes_,

pour représenter leur provenance commune. M. Rosenbaum a bien senti

que les auteurs des travaux antérieurs sur la syphilis, s’étaient

trop exclusivement occupés des rapports normaux des sexes, et avaient

laissé une lacune qu’il était indispensable de remplir. Il a donc

agrandi le champ de la syphilis ancienne, en multipliant les prétendues

preuves de son existence. Il a regardé en face, ce culte éhonté de la

Vénus antique, théâtre dressé à l’immoralité humaine. Il est descendu

plus résolûment que ses devanciers dans ces bas fonds du libertinage

et de la débauche. Il a mis à nu, avec le sang-froid du dévouement

médical, cette plaie hideuse de la société gréco-romaine dégénérée. Il

a contemplé, dans les tableaux des historiens et des poëtes de cette

époque, tous les raffinements inventés par le génie de la luxure, pour

réveiller des appétits blasés, et arracher des sensations nouvelles à

d’ignobles succédanés[719].

Pour se faire une idée des ennuis qui attendent le médecin livré à cet

ordre de recherches, il faut, comme on dit, prendre son courage à deux

mains, et lire les chapitres où M. Rosenbaum a étudié, au point de vue

philosophique, pathologique et thérapeutique, les maladies des organes

génitaux dans les deux sexes, rattachées à leurs déportements effrénés.

Je puis bien dire par anticipation, qu’une époque qui a toléré et

encouragé même, de semblables infamies, jusque dans les hautes régions

du Pouvoir, devait ouvrir la voie aux maladies _vénériennes_ les plus

imprévues[720].

Plus il y a de vérité dans les tableaux peints sur nature par M.

Rosenbaum, plus je me raffermis dans ma manière de voir. Au milieu

de cette effrayante dissolution des mœurs, la syphilis n’aurait-elle

pas dû prendre des proportions gigantesques; et ce type morbide qu’on

cherche, la loupe à la main, dans la pathologie ancienne, n’aurait-il

pas frappé tous les yeux? La question qui va me retenir, ne serait-elle

pas résolue depuis longtemps, ou pour mieux dire, aurait-on jamais

songé à la poser? L’évidence ne se discute pas.

Trois hypothèses ont été émises sur l’origine de la syphilis.

Inconnue dans notre hémisphère et endémique dans le nouveau monde,

a-t-elle été importée chez nous par contagion?

Est-elle née soudainement vers la fin du XVe siècle, par le concours

fortuit de certaines causes indéterminées?

A-t-elle existé de tout temps dans l’espèce humaine?

Il est un fait sur lequel tout le monde est à peu près d’accord:

c’est qu’elle ne s’est répandue épidémiquement que vers les dernières

années du XVe siècle, et qu’elle produisit alors de grands désastres.

Cette circonstance m’a toujours paru favorable à l’origine récente.

Comment croire en effet, qu’une maladie pareille n’eût pas trouvé

antérieurement, ses conditions de développement populaire, surtout aux

époques où l’histoire étale les progrès de la démoralisation publique?

Quoi qu’il en soit, les auteurs qui proclament l’existence de la

syphilis dans les temps les plus reculés, s’appuient sur les textes des

écrivains de l’antiquité, et se prévalent avec assurance du témoignage

de Moïse, d’Hippocrate, de Celse, de Galien, d’Oribase, de Pline le

jeune, d’Avicenne, etc.

L’argument serait sans réplique s’il se présentait toujours avec

l’autorité d’une interprétation incontestable. Mais pour démêler dans

les descriptions des anciens, quelques traits de la syphilis plus

ou moins ressemblants, il a fallu faire violence au sens des mots,

torturer les textes, les isoler des passages qui les éclairent. Notre

expérience actuelle nous prouve tous les jours qu’il ne suffit pas de

quelques apparences communes, de quelques similitudes extérieures, pour

affirmer la filiation syphilitique de certaines affections. La pénurie

de documents sérieux, l’obscurité même de ceux que nous possédons,

attestent selon moi, que l’affinité qui rapproche certains symptômes,

de ceux qui furent observés au XVe siècle, n’est que superficielle, et

n’a pas la valeur nosologique qu’on essaie en vain de lui donner.

Les auteurs qui prétendent retrouver la syphilis dans les écrits des

anciens, ne sont pas assez en garde contre un cercle vicieux, qui pose

comme un fait avéré, ce qui est en question.

Écoutons M. Cazenave, un des syphiliographes les plus opposés à

l’origine récente.

«Il n’est pas permis, dit-il, d’objecter que les anciens n’avaient

pas pu connaître la syphilis moderne, parce qu’ils n’ont fait mention,

nulle part, de cette maladie. _J’ai démontré que tous les symptômes

primitifs sont décrits par les auteurs grecs et arabes, et surtout

par les arabistes..._ et que, pour être méconnue, la syphilis n’en

existait pas moins avant l’épidémie du XVe siècle, comme en font foi

les observations, consignées dans les auteurs que j’ai passés en

revue[721].»

Il est clair que si l’auteur avait démontré tout cela, sans objection

possible, son opinion serait acquise à la science, et je n’aurais

pas eu l’idée de réclamer un nouvel examen. Mais s’il résultait

au contraire, du rapprochement de ses recherches, que les textes,

supposés décisifs, prêtent à la double entente, il faudrait bien en

conclure, que M. Cazenave est trop affirmatif, quand il prétend que

«_l’ancienneté de la syphilis ne peut pas plus être mise en doute que

son existence même_.»

Lorsque la maladie du XVe siècle éclata avec tant de violence, les

médecins ne dissimulèrent pas leur surprise, à la vue de cet hôte

inconnu qui venait frapper aux portes de la pathologie. Les peuples

comprirent aussi, que l’épreuve qui leur était infligée, n’avait pas de

précédents.

Ce fait a été si souvent contesté contre l’évidence historique, par

ceux dont il gênait le sentiment, qu’il m’importe de ne pas laisser le

moindre doute.

Je vais donner tour à tour la parole à quelques-uns des contemporains

les mieux placés pour faire une réponse catégorique. On supposera, si

l’on veut, qu’ils sont réunis en conseil, et que je recueille leurs

avis[722].

Sébastien Aquilianus affirme que cette maladie _n’avait jamais paru

parmi nous, et qu’on n’en trouve aucune trace chez les anciens_[723].

Nicolas Leoniceno en parle comme d’une _maladie de nature inconnue qui

envahit l’Italie et une foule d’autres contrées_[724].

Nicolas Massa l’appelle une _maladie nouvelle pour nous_ (_ægritudo

nobis nova_)[725].

Jacques Catanée y voit une _maladie extraordinaire_

(monstrosus) _inconnue aux siècles passés, et ignorée du monde

entier_[726].

Jean Benoît dit que c’est une _affection grave_ qui, selon toutes

les probabilités, _n’a été vue, ni par le divin Hippocrate, ni par

Galien, ni par Avicenne, ni par aucun des médecins de l’antiquité,

lesquels sans cela, n’auraient pas manqué de la nommer et d’en donner

une description spéciale, comme ils l’ont fait pour les autres

maladies_[727].

Coradin Gilini déclare que la maladie qu’il observe, est _inconnue aux

temps modernes_[728].

Laurent Phrisius n’hésite pas à dire que c’est une maladie

pestilentielle atroce, dont l’aspect seul provoque la stupeur, et _qui

est inconnue non-seulement du peuple, mais des hommes les plus versés

dans tous les secrets de la médecine_[729].

Louis Lobera dit que le _mal français n’avait été observé nulle part,

et qu’il était complétement inconnu aux anciens qui n’en ont consigné

aucun indice_, quoiqu’ils aient mentionné et traité d’autres maladies

analogues[730].

Selon Pierre Maynard, c’est une _maladie épidémique qui a éclaté pour

la première fois de son temps_[731].

Antoine Benivenius commence son histoire, en disant qu’une _maladie

nouvelle_ a envahi, en 1496 (_sic_) non-seulement l’Italie, mais

presque toute l’Europe[732].

Alphonse Ferri n’a pas trouvé dans les écrits des anciens _un seul mot

sur la maladie appelée mal français_[733]. Cet auteur croyait à la

provenance américaine.

Jean de Vigo pose en fait, que la maladie qui a envahi presque toute

l’Italie, est d’une _nature inconnue_; ce qui lui a valu différents

noms, chez diverses nations[734].

Léonard Fuchsius se flatte d’avoir démontré, que la maladie appelée

tantôt _mal français_, tantôt _mal espagnol_, ou _mal napolitain_, est

_nouvelle et complétement ignorée des temps antérieurs_[735].

Gabriel Fallope entre en matière, en réfutant l’opinion qui confondait

le mal français avec la lèpre, et il conclut que c’est _une maladie

qui n’existait pas dans les temps anciens, et dont on n’avait jamais

entendu parler_[736].

Barthélemy Montagnana expose les raisons nombreuses d’après lesquelles

il est probable, que la maladie dont il est témoin, _n’était pas connue

d’Hippocrate, de Galien, d’Avicenne. C’est pour ce motif qu’elle n’a

pas encore de nom spécial. Si Avicenne l’avait observée, il en aurait

traité dans un chapitre à part, et lui aurait donné un nom, comme à

tant d’autres maladies_[737].

Benoît Rinio, après avoir proposé quelques vues théoriques, en déduit

que le _mal français doit être né de son temps et n’a pas existé

autrefois_. _Cela est rendu évident_, dit-il, _par l’absence de

tout indice de cette maladie dans les écrits des anciens_; _de même

qu’on découvre chez les Arabes, des maladies complétement ignorées

d’Hippocrate, de Galien, et même d’Avicenne_[738].

Pour Bernard Tomitanus, c’est une _nouvelle et insolite infection dont

les hommes, et en particulier la nation italienne, n’avaient jamais

entendu parler_[739].

Michel Jean Paschal accentue sa conviction, en disant que cette

maladie, qui n’est que trop connue de ses contemporains, _n’a pas été

vue par les anciens, même en songe_![740]

Voici enfin l’opinion du célèbre chevalier Ulrich de Hutten, le

précurseur des adversaires du mercure. On sait que, sans être médecin,

il avait acquis, à ses dépens, une grande expérience. Après avoir lutté

pendant neuf ans, contre une syphilis rebelle, dont onze traitements

mercuriels n’avaient pu le débarrasser, il eut le bonheur de se guérir

par l’usage du gaïac. J’extrais les lignes suivantes de l’intéressant

opuscule qu’il publia, en l’honneur de cet héroïque remède[741].

«Il a plu à Dieu de faire naître de notre temps des maladies qui,

suivant les apparences, étaient inconnues à nos ancêtres. L’an 1493

environ de la naissance de Jésus-Christ, un mal pestilentiel se

déclara... Les médecins évitaient non-seulement la vue de ceux qui en

étaient attaqués, mais ils se gardaient bien d’en approcher, ce qu’ils

n’avaient jamais fait pour aucune maladie[742].

».....On sait, par expérience, combien ce mal, en particulier, cause de

perplexité aux médecins de notre temps: on n’en parla pas en Allemagne,

pendant deux années entières, à partir de ses premiers débuts[743].

».....Dans cette consternation des médecins, les chirurgiens

s’ingérèrent de mettre la main à un traitement si embarrassant[744].»

J’aurais bien voulu épargner à mon lecteur, ou abréger du moins, ce

long et fastidieux interrogatoire; mais il m’a paru que le nombre, la

concordance et l’authenticité de ces témoignages, leur donneraient une

valeur démonstrative.

M. Cazenave a pris le parti violent de s’inscrire contre l’histoire, en

interprétant à sa manière, cette surprise des médecins contemporains de

l’épidémie.

«Presque tous ceux, dit-il, qui ont écrit d’abord sur l’invasion de

cette maladie, n’ont vu là qu’une épidémie qu’il faudrait ranger parmi

les fléaux qui ravagent quelquefois le monde.» (_populatim vagantes._)

Qu’est-ce à dire, et en quoi cette réflexion est-elle favorable à

l’opinion personnelle de l’auteur? N’y a-t-il donc pas des épidémies

_nouvelles_ qui ravagent de temps en temps le monde? Et comment peut-on

affirmer que la syphilis n’est pas de ce nombre?

Il est vrai qu’il y a eu sur cette question quelques dissentiments,

parmi les médecins de l’époque; mais ne sait-on pas qu’on a vu de tout

temps, des hommes qui se font un mérite de ne pas penser comme tout le

monde? Quel est d’ailleurs le problème médical qui puisse se flatter

d’avoir réuni l’unanimité des suffrages?

Dans l’espèce, il importe de remarquer que les rares contradicteurs

s’appuient sur des théories plus ou moins arbitraires. Ou bien,

ils considèrent la syphilis comme une forme de la lèpre. Ou bien,

en comparant les maladies analogues de l’antiquité, ils confondent

toujours, dans leur analyse superficielle, les désordres résultant de

l’abus ou des écarts de la fonction génitale, avec ceux qui dépendent

de l’action d’une cause spécifique.

J’apprécie aussi sans hésiter, dans un sens favorable à l’origine

moderne de la syphilis, la masse des noms qui affluèrent de partout

pour la désigner, au XVe siècle. Jean de Vigo, qui écrivait en présence

du fléau, nous apprend que les Génois l’appelèrent _lo male de le

tavelle_; les Toscans, _lo male de le bulle_; les Lombards, _lo male de

le brosule_; les Espagnols, _las buas_[745].

Je n’ai pas besoin de dire, que ces dénominations se tirent de

l’éruption pustuleuse de la peau qui était alors un des principaux

symptômes.

Le peuple ne sachant, dans son effroi, à quel saint se vouer, chercha,

parmi eux, celui qui rassurait le mieux sa foi ou paraissait de

meilleure composition; c’est ainsi que la syphilis se retrouve sous

les noms de mal de _Sainte-Reine_, _Saint-Mève_, _Saint-Sément_,

_Saint-Job_, _Saint-Rémi_, _Saint-Evagre_, _Saint-Roch_, etc.[746].

A l’inverse des villes de la Grèce, qui se disputaient l’honneur

d’avoir donné le jour à Homère, les populations du XVe siècle se

renvoyaient la honte d’avoir été le berceau de la hideuse maladie.

Les Italiens l’appelèrent _mal français_; les Français ripostèrent

par _mal de Naples_. Une fois en voie de représailles, on eut aussi

le _mal espagnol_, le _mal des Turcs_, le _mal des Persans_, le _mal

des chrétiens_, le _mal des Allemands_, le _mal des Polonais_, etc.

N’était-ce pas dire clairement que c’était le mal de tout le monde;

qu’il était né dans une tourmente épidémique; et qu’on perdait son

temps à rechercher la patrie d’un fléau cosmopolite et universel?

Les médecins hésitèrent longtemps pour le choix d’un nom scientifique.

On lit çà et là dans leurs écrits: _Mentagra_, _mentulagra_,

_pudendagra_, _patursa_, _gorre_, _grand’ gorre_, etc. C’est l’illustre

Fernel qui, par esprit de conciliation et pour régulariser la langue

pathologique, imagina le nom de _mal vénérien_ (_lues venerea_) qui

indiquait sa source ordinaire, en ménageant les susceptibilités

nationales.

Quant au mot _vérole_, usité en France, il servit, dans le principe, à

représenter la bigarrure de la peau couverte de pustules. Mais comme

l’exanthème varioleux est généralement qualifié de _petite vérole_, les

partisans de l’ancienneté de la syphilis en ont déduit, qu’elle avait

précédé chronologiquement la fièvre éruptive, et qu’elle remontait,

pour le moins, au delà du VIe siècle.

Voici à quoi se réduit cet argument spécieux:

Laurent Joubert dit expressément que l’exanthème varioleux s’appelait

autrefois _vérole_ tout court. Ce nom, qui avait été donné aussi à la

syphilis, dès son apparition, en 1493, fut bientôt remplacé d’urgence,

par celui de _grosse vérole_ qui prévenait toute confusion[747]. Elle

était donc postérieure à la variole. Plus tard l’épithète qui avait

été surajoutée, fut abandonnée, lorsqu’on eut contracté l’habitude

de désigner exclusivement la fièvre éruptive, par la dénomination de

_petite vérole_, qui ne prêtait plus à l’équivoque[748].

Ambroise Paré, traitant des causes de la _petite vérole_ et de la

_rougeole_, écrit souvent _vérolle_ sans qualificatif[749]. Il est vrai

que dans le XVIe livre de ses _Œuvres_, il écrit parfois _vérolle_ au

lieu de _grosse vérolle_[750]. Ces négligences ne changent rien à la

justesse de ma remarque.

Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie · 第 6 / 8 章