comme un proverbe local, le souvenir des ravages exceptionnels dont la
Bourgogne fut victime:
«En mil trois cent quarante-huit,
»A Nuits, de cent restèrent huit.»
Dans cet adage, comme dans les vers de Machaut, la rime, cette esclave
qui commande souvent, en dépit de Boileau, explique la légère variante
des chiffres, qui ne change rien au résultat.
On trouve, dans les diverses relations de la peste noire, les
nécrologes de ses principales stations. Je me contenterai d’en
reproduire quelques exemples parmi les plus saillants, sans
m’astreindre strictement à l’ordre géographique.
A Bagdad, les hommes mouraient après deux ou trois heures de
souffrance. Alep perdit 500 personnes par jour. Gaza vit succomber, en
un mois, 22,000 victimes; les animaux ne furent pas épargnés.
Au Caire, il y eut 15,000 morts. Les corps étaient jetés dans de
grandes fosses préparées d’avance. Les malades crachaient du sang, et
mouraient en peu d’instants.
L’épidémie parvint à Constantinople par les côtes de la mer Noire.
Cantacuzène dont nous avons lu la description, n’a pas évalué le
chiffre des morts; mais il nous apprend que nombre de maisons restèrent
vides. Nous savons que l’empereur fut cruellement frappé dans la
personne de son jeune fils Andronic, qui lui fut ravi en quelques
heures.
Après avoir assouvi sa fureur sur la métropole de la Turquie et les
autres villes qui longent les rives du Bosphore, le fléau s’abattit
sur l’île de Chypre qu’il laissa littéralement déserte. Des malheureux
tombaient sur les chemins comme frappés par le feu du ciel: observation
souvent renouvelée et qui atteste la puissance anti-vitale du principe
épidémique.
L’Italie fut cruellement moissonnée. Gênes perdit 40,000 habitants.
La ville de Parme et ses environs atteignirent en six mois le
même chiffre. A Naples, il fut de 60,000. La Sicile et la Pouille
réunies comptèrent 530,000 décès. A Rome, le nombre fut incalculable
(_incalcolabile_).
Venise, dont la population s’élevait alors à 200,000 âmes, vit
succomber environ 70,000 victimes. 90 familles patriciennes furent
éteintes, et les membres du grand Conseil se trouvèrent réduits de
1,250 à 380[582].
Florence fut une des villes de l’Italie et du monde les plus
maltraitées. S’il faut en croire Boccace, plus de 100,000 personnes
y auraient péri, du mois de mars au mois de juillet. Cette hyperbole
manifeste devient moins invraisemblable, si l’on ajoute à la population
indigène, la multitude des campagnards qui étaient venus chercher un
asile dans la ville, et dont le nombre dépassait de beaucoup celui des
émigrants qui avaient fui cette enceinte maudite.
Toutes les villes de l’Espagne payèrent leur tribut. Pendant le mois de
juin 1348, on porta en terre à Valence, 300 morts par jour. Plusieurs
quartiers de Barcelone furent complétement dépeuplés.
L’Allemagne assista à de terribles hécatombes. A Vienne, 40,000
personnes furent emportées en peu de mois; les décès d’un seul jour
s’élevèrent à 1,800. On y vit s’éteindre des familles composées de 70
personnes.
A Erfurt, on lisait à l’entrée du cimetière, une inscription indiquant
que 12,000 corps y avaient été enterrés.
Aucun écrivain ne nous a donné le chiffre précis de la mortalité, pour
la Pologne et la Russie; mais on sait que le nombre des victimes y fut
immense.
Le fléau n’avait point encore abandonné l’Italie, lorsqu’il franchit
les Alpes, et fondit sur la France, dont il devait infecter toutes les
provinces.
Sa première étape fut Avignon où il enleva, dans les trois premiers
jours, 1,800 personnes.
Le pape Clément VI, qui était alors à la sixième année de son
pontificat, consacra un cimetière spécial qui regorgea bientôt de
morts. Il fut réduit à bénir les eaux du Rhône dans lequel furent
jetés les cadavres. Pendant les sept mois que dura la peste, 150,000
personnes moururent, tant à Avignon même que dans les environs. Avant
que l’invasion fût connue dans la ville, 66 moines avaient péri
subitement dans un couvent de Carmes.
Parmi les victimes, je ne dois pas omettre d’inscrire le nom de
la belle Laure de Noves, que l’amour de Pétrarque a immortalisée.
L’inconsolable poëte a dépeint, dans une lettre à son frère, le drame
lugubre qui se déroulait sous ses yeux. Je n’ai pu résister au désir
d’orner mon livre de cette éloquente page, digne des écrivains les
mieux inspirés du siècle d’Auguste[583].
Montpellier fut presque entièrement dépeuplé; sur 12 consuls, il en
périt 10. Il n’y eut aucun survivant dans les nombreux monastères de
cette ville. Le corps médical perdit presque tous ses membres.
Le chiffre des morts de Marseille s’éleva en un mois à 56,000. L’évêque
et son chapitre entier furent emportés. 30,000 personnes moururent à
Narbonne, et cette antique cité ne s’en est jamais relevée[584].
Du midi de la France, la maladie ne tarda pas à se porter sur Paris.
On lit dans la chronique de Saint-Denis: «L’an de grâce mil trois cent
quarante-huit, commença la devant dicte mortalité au royaume de France,
et dura environ un an et demi, pou plus pou moins, en tele manière
que à Paris mouroit bien jour par aultre, huit cens personnes..... En
l’espace du dict an et demi, selon que aulcuns disoient, le nombre
des trespassés, à Paris, monta à plus de 50 mille, et à la ville
Saint-Denis, le nombre s’éleva à 16 mille.» Pendant bien des jours, on
emporta quotidiennement 500 morts de l’Hôtel-Dieu de Paris au cimetière
des Innocents[585].
La chronique des Pères Carmes de Reims élève à 80,000 le nombre des
morts de la capitale en neuf mois, et Mézeray a adopté ce chiffre,
probablement exagéré.
La Cour de France ne fut pas plus épargnée que le populaire, et perdit
de grands personnages dont l’histoire a conservé les noms. Je me
contente de citer la reine de Navarre, Jeanne de Bourgogne, et la reine
de France, Jeanne, femme de Philippe de Valois.
A Strasbourg, qui n’appartenait pas encore à la France, il périt en
1348, dit la chronique locale, «près de 16,000 jeunes et vieux.»
D’après Oséas Schadæus, cette maladie y sévit encore l’année
suivante[586].
Par un privilége inexplicable, la Belgique fut presque entièrement
préservée, et ne compta qu’un très-petit nombre de victimes:
observation vulgaire dans l’histoire des grandes épidémies, et qui n’en
est pas moins un sujet toujours nouveau de surprise.
Le fléau fut digne de ses précédents en Angleterre. A Londres,
on jetait chaque jour pêle-mêle, dans la même fosse, plusieurs
centaines de cadavres. Le chiffre total des morts se porta à 100,000.
Indépendamment des inhumations pratiquées dans les cimetières, les
églises et les monastères de la ville et des environs, plus de 50,000
corps furent déposés, en un an, dans une pièce de terre bénie par
Ralph Stafford, alors évêque de la Métropole. Une inscription gravée
sur une croix de pierre, qui avait été plantée sur ce terrain,
perpétuait ce funèbre souvenir.
En Danemark, plusieurs bourgs restèrent vides d’habitants.
Après avoir presque entièrement détruit l’Islande, la maladie noire se
porta jusqu’au Groënland qui fut, dit-on, sa dernière proie. _Stetit
hic ubi defuit orbis._
Je me hâte de fermer ce navrant obituaire, dont je n’ai fait que
copier au hasard quelques inscriptions. Si l’on jette un coup d’œil,
en suivant les chroniques, sur ces myriades de tombes comblées de
cadavres, on pourra fixer au tiers, la mortalité qui a frappé la
population européenne.
Les recensements généralement reçus assignent aujourd’hui 270,000,000
d’habitants à l’Europe[587]. Il est permis d’après cela de porter à
120,000,000 sa population au XIVe siècle. On devrait donc évaluer à
40,000,000 les pertes subies par cette partie du globe. En additionnant
les 13,000,000 de victimes en Chine, et les 24,000,000 des autres
contrées de l’Asie et de l’Afrique, résultant des nécrologes les plus
dignes de foi, on peut élever, pour le monde entier et au minimum, à
77,000,000, la somme des pertes imputables à la maladie noire, pendant
son règne de quatre années[588].
Quand le fléau eut frappé ses derniers coups, et que la société fut
entrée, en quelque sorte, dans la période d’une convalescence franche
et progressive, on observa, dit-on, un fait dont les partisans des
causes finales ne manqueront pas de tirer parti.
Les mariages se multiplièrent sans relâche, et furent d’une prodigieuse
fécondité, comme si la nature avait voulu réparer, par les moyens dont
elle dispose, les pertes immenses que lui avait infligées un implacable
arrêt. Le continuateur de Guillaume de Nangis assure qu’on ne voyait
en tous lieux que femmes enceintes, dont beaucoup donnèrent le jour
simultanément à deux ou trois enfants. On assista donc, pour ainsi
dire, au renouvellement du monde.
Jusque-là, sauf peut-être la fréquence des accouchements gémellaires ou
triples, rien ne vient démentir la vraisemblance de ce récit. Mais on
tombe en pleine légende, quand on lit que les enfants nés dans cette
période n’avaient que vingt-deux dents. L’amour du merveilleux ne perd
jamais ses droits.
Que pouvait l’art humain contre une maladie dont la malignité tarissait
soudainement les sources de la vie? Les médecins ne restèrent pas
spectateurs impassibles et inactifs de tant de maux. Ils firent appel
à toutes les ressources qu’ils avaient entre leurs mains, et on trouve
dans leurs écrits, quelques bons préceptes dont l’exécution semblait
promettre des chances favorables, malgré l’épreuve qui les ramenait
invariablement à la conviction désespérante de leur impuissance.
«Pour cette peste, dit tristement Matthieu Villani, qui en faisait la
cruelle expérience, les médecins des différentes parties du monde n’ont
trouvé ni dans la philosophie naturelle, ni dans l’astrologie, aucun
argument pour l’expliquer, aucun traitement pour la guérir.»
On devine que le charlatanisme, _quærens quem devoret_, exploita, aux
dépens de l’art honnête, la faveur populaire qui ne lui fait jamais
défaut, et promit hautement, selon l’usage, tout ce qu’il ne pouvait
tenir.
On comprit cependant, après les premières déceptions, qu’il fallait
viser surtout à prévenir une maladie, dont l’atteinte était un arrêt de
mort.
Symon de Covino a combiné un système de préservation, qu’il compare
poétiquement à une armure dont certains groupes d’ingrédients
pharmaceutiques représentent les pièces. Je ne cite, et pour cause, que
la composition du bouclier:
«Terra sigillata, bolus, allia, lac et acetum,
»Et theriaca simul clypeum componere debent.»
On retrouve, dans ce mélange incohérent, non-seulement la sempiternelle
thériaque, mais le _bol d’Arménie_, tant prôné par Galien contre la
peste Antonine, et que Guy de Chauliac, en fidèle disciple, employait
naïvement «pour consoler les humeurs.»
Il est à remarquer qu’après avoir entassé, dans sa longue formule,
les drogues les plus étonnées de se voir côte à côte, Symon de Covino
ne paraît pas très-sûr de la solidité de sa cuirasse, et il termine
très-sagement, en prescrivant de garder la chambre, d’en tenir les
fenêtres closes, et d’éviter les miasmes des eaux stagnantes et
corrompues. Une fois en veine de bons conseils, il ne s’arrête pas là:
Fuyez, dit-il, de la ville, avant que la maladie éclate. Hâtez-vous
d’en sortir quand elle y a pénétré. C’est le préservatif le plus
certain qu’on puisse recommander!
«..... Tutus poterit vitare procellam
»Qui fugit ante diem venturæ cladis ab urbe.
»Nam loca sæpe nocent: fugito loca conscia cladis;
»Nulla potest medicina dari securior ista!»
Ces moyens préventifs ont-ils échoué, le poëte motive très-pertinemment
sa confiance dans le traitement curatif.
«Si, dit-il, la terrible maladie vous surprend à l’improviste, ne
dédaignez pas, pour cela, le secours des médecins. Peut-être vos
forces, accrues par les remèdes, seront-elles en état de dompter les
effets pestilentiels du fléau.»
Parlerait-on mieux aujourd’hui, et pourrait-on donner d’autres
assurances, après l’épreuve décisive de l’épidémie cholérique?
Au XIVe siècle, on cherchait à corriger, par des émanations
balsamiques, l’air imprégné de miasmes délétères. On avait foi dans
l’action désinfectante des fumigations aromatiques, des vinaigres
odoriférants, des pommes de senteur, des herbes parfumées, etc. Ces
moyens étaient si vantés, que le peuple n’attendait pas, pour s’en
servir, les prescriptions des médecins.
On n’est pas mieux renseigné de nos jours sur leur véritable mode
d’agir. On en use empiriquement pour obéir à la tradition, et par un
secret instinct de leur valeur probable. Les sachets odorants, les
liqueurs aromatiques, dont le camphre est l’ingrédient privilégié, ont
obtenu, pour la préservation du choléra, un crédit qu’on serait bien en
peine de justifier par l’expérience.
Cette pratique, qui se perpétue de siècle en siècle, peut-elle se
prévaloir de son ancienneté, en faveur des services réels qu’elle est
appelée à rendre?
M. le docteur Roche est d’avis que ces agents, exaltés et condamnés
sans réflexion, réclament un complément d’études, et que la
prophylaxie, qui s’en sert aujourd’hui par habitude et par imitation,
pourra un jour rendre raison de leur emploi, en interprétant
rigoureusement leur mode d’efficacité[589].
Je n’opposerai rien à ces espérances. Je sais pourtant que le chlore,
dont la chimie avait pressenti et vérifié l’action anti-miasmatique,
n’a pu conquérir des droits sérieux contre les épidémies, en dehors
d’une action adjuvante qui ne dépasse pas une sphère très-restreinte.
En plein règne de la peste noire, Philippe de Valois demanda à la
Faculté de Paris, une consultation sur les moyens de la combattre.
Liés par la lettre de leur programme, les rédacteurs n’ont pas décrit
les symptômes de la maladie, ce qui est une regrettable omission. En
revanche, ils ont longuement exposé leurs conceptions sur ses causes
probables. Ils proclament hautement la contagiosité, et recommandent
expressément de fuir tout rapport avec les malades. Cet écrit porte
naturellement le cachet de sa date; mais à côté de prescriptions
puériles, on y trouve des préceptes que ne désavouerait pas l’hygiène
moderne. Je dois dire, à la louange des collaborateurs, qu’après
avoir essayé bien des explications, ils s’inclinent devant un secret
impénétrable que la science ne peut chercher à découvrir, sans s’égarer
hors de ses sentiers légitimes[590].
Avec ce document, M. Michon a publié aussi une autre consultation
inédite d’un praticien de Montpellier, dans laquelle manque également
la description symptomatique de la maladie régnante. L’auteur a mieux
aimé développer, avec complaisance, ses idées théoriques dans le goût
de l’époque[591].
M. Michon, en rapprochant ces deux pièces, a voulu, dit-il, fournir
un terme nouveau pour la comparaison des deux Écoles de Paris et de
Montpellier, à leur naissance même. Inutile d’ajouter que le plateau
de la balance tenue par un élève de Paris, ne penche pas du côté de la
Faculté méridionale.
Je me permettrai de faire remarquer que l’impartialité de la critique,
défendait d’établir un parallèle entre deux travaux qui ne sont pas
évidemment des unités de même nature.
L’un est le produit collectif des membres de la Faculté parisienne,
qui se sont mutuellement éclairés pour répondre au vœu du roi,
officiellement exprimé dans une circonstance des plus solennelles.
L’autre est l’œuvre individuelle d’un praticien inconnu et anonyme, qui
n’a aucun droit à représenter la grande École auprès de laquelle il a
pris la plume.
Ceci soit dit en passant, pour dégager de toute responsabilité, dans
ce concours imaginaire, la Faculté de Montpellier à laquelle je suis
attaché moi aussi, par mes affections et mes souvenirs personnels.
Ma réflexion paraîtra d’autant plus opportune, que M. Michon craint
lui-même d’être accusé de partialité[592].
De toutes les prescriptions recommandées à cette époque, une seule
devait faire ses preuves dans la prophylaxie individuelle, c’est
l’isolement et l’éloignement des foyers virulents. Les contemporains
ont parfaitement saisi l’indication. Guy de Chauliac commença par
interner le Souverain pontife dans son palais; et plus tard, à l’apogée
de l’épidémie, il lui conseilla de se retirer à Beaucaire qui avait été
jusque-là respecté par le fléau.
Il résulte du rapprochement des principales monographies de la maladie
noire, que les hommes qui occupaient le premier rang dans la pratique
médicale, partaient tous de l’idée, qu’un poison violent avait envahi
le sang et les organes. Il fallait donc se hâter d’en provoquer
l’élimination; ou, à défaut, s’efforcer d’affaiblir, et s’il était
possible, de neutraliser son activité. Le plan très-rationnel que cette
théorie leur avait dicté, peut être résumé dans les prescriptions
suivantes:
1º Purifier et désinfecter l’air imprégné du principe morbide.
2º Chasser hors du corps le venin pestilentiel, à l’aide des saignées
et des purgations.
3º Observer la sobriété et la continence, sans jamais se départir d’un
régime de vie sévère.
4º Conserver, autant que possible, le calme du corps et de l’esprit.
5º Faire usage de substances réputées capables de neutraliser l’agent
délétère.
6º Abandonner le foyer de l’épidémie.
Que pourrait-on reprendre à cette formule, si tous les moyens destinés
à remplir les indications, avaient tenu leurs promesses théoriques?
Quand on accepte l’interprétation pathogénique, la méthode curative qui
en découle est, de tous points, irréprochable.
Lorsque la maladie se déclarait, les médecins intervenaient sans
retard; mais leur ignorance de la nature du mal ne leur laissait que le
pis-aller du traitement symptomatique, trop souvent même interdit par
la rapidité de la mort.
Comme les forces paraissaient radicalement anéanties, le plus
pressé était de les restaurer par divers moyens, dont les effets ne
répondaient guère à l’attente du praticien.
Si l’organisme manifestait, par le caractère du mouvement fébrile,
un certain degré de résistance, ce qui était extrêmement rare, et ne
s’observait que chez quelques sujets pléthoriques et vigoureux, on
essayait une légère saignée. Mais l’expérience avait appris de bonne
heure, qu’une profonde adynamie prenait bientôt la place de cet effort
passager de réaction: ce qu’on reconnaissait à la pâleur de la face,
à l’abaissement du pouls qui devenait imperceptible, et enfin à des
syncopes que leur durée rendait mortelles.
D’après une vieille croyance, accréditée par les médecins et
très-répandue dans le peuple, les _acides_ jouissaient d’une propriété
anti-septique générale, et devaient par conséquent combattre le venin
spécial de la peste. Dans cette vue, on prescrivait des potions
acidulées par le citron, le limon, le vinaigre, etc. Pour remédier
à l’action dépressive de ces agents, on ordonnait, comme correctif,
l’emploi des eaux cordiales ou roborantes.
Il va sans dire que les formules se ressentaient de la polypharmacie
indigeste et imaginaire de l’époque. On y voit figurer des _perles_,
des _pierres précieuses_ et autres substances du même genre, qu’une
association d’idées bizarre revêtait de brillantes propriétés. L’_or
potable_ avait tous les droits à ne pas être oublié[593].
Chalin de Vinario vante beaucoup la _topaze_, qui a, selon lui, la
vertu d’attirer le venin au dehors, lorsqu’on l’applique sur les
charbons. Il prétend s’en être assuré avec la bague du Pape dans
laquelle une topaze était enchâssée; mais je crois fort que, dans sa
pensée, la propriété de la pierre précieuse devait être bien rehaussée
par l’influence morale de l’anneau pontifical.
Il paraît cependant, qu’à Florence, les médecins n’employaient les
diverses substances dont je viens de parler, qu’à titre d’auxiliaires.
Leur confiance reposait principalement sur deux remèdes, dont l’un
n’est autre que la thériaque, ce vieux alexipharmaque qui vit encore
sur son ancienne renommée. L’autre, qui est resté un mystère, passait
pour très-puissant, malgré les incessants démentis de la Mort. Je n’ai
pas été plus heureux que M. Carrière, en recherchant, dans les recueils
de formules anciennes, quelques indications qui pussent éclairer la
nature et la composition de cette panacée. On l’appelait emphatiquement
l’_huile du Grand-Duc contre le venin_! Ce nom faisait-il allusion
à la cure éclatante de quelque grand personnage? Ou bien n’était-ce
qu’une estampille bien choisie, pour frapper l’imagination et relever
le prestige du nouvel antidote? Tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’il
continua à être en grande faveur pendant tout le cours de l’épidémie.
On comprend cette vogue, lorsqu’on voit qu’à l’aide de dix ou douze
cuillerées de ce liquide édulcoré avec du sirop, on s’engageait
à guérir presque tous les malades. Pendant ce temps, la Mort «se
bouchait les oreilles» et ne ralentissait pas sa moisson fatale.
Mais l’espérance, ranimée par la crédulité populaire, soutenait la
force morale; et c’est ainsi que l’huile du Grand-Duc a pu produire
indirectement quelques bons effets.
Que faut-il croire des propriétés réelles de ce merveilleux agent?
Ne serait-il pas venu jusqu’à nous, s’il s’était montré, dans la
suite, digne de son renom? Il me paraît probable, qu’après le premier
engouement, l’expérience plus rassise, a dissipé cette nouvelle
illusion thérapeutique, et la fameuse drogue est allée rejoindre
dans l’oubli, tant de puissances du même ordre, dont le règne n’a
pas survécu aux circonstances qui l’avaient inauguré. La thériaque a
conservé un reste d’estime qui lui assure encore une place dans la
pratique, et on ne s’explique pas que l’histoire ait gardé le silence
sur sa rivale.
Les remèdes dont je viens de faire mention, avaient pour but
de combattre la cause morbide, qui était censée dominer tous
les symptômes. Ils étaient la base du traitement général, et
correspondaient à ce que nous appelons aujourd’hui la méthode empirique
spécifique. J’ai épargné au lecteur la revue monotone d’une foule
de compositions qui eurent leur moment de vogue, et se remplacèrent
successivement. Chalin vante avec enthousiasme un _électuaire alexitère
et cordial_, dont il attribue l’idée à Arnauld de Villeneuve, et
qui fut, dit-il, très en honneur parmi les médecins de Paris et de
Montpellier. La formule de cet électuaire ne porte pas moins de
quarante-cinq substances, parmi lesquelles, l’inévitable bol d’Arménie,
les perles, les saphirs, les émeraudes, etc. C’est par son emploi, que
Guy de Chauliac croit avoir échappé à une atteinte de la peste de 1361.
«J’en prenois, dit-il, comme de la thériaque; et je fus préservé, Dieu
aidant[594].»
Le traitement local avait aussi ses indications. Il devait favoriser
la maturation et la cicatrisation des bubons, dans les cas où ils se
montraient.
Quand ils présentaient un mauvais aspect, on y appliquait des ventouses
pour en extraire le poison, qu’on y supposait cantonné; ou bien l’on
cherchait à le détruire sur place, en y pratiquant des scarifications
et en les cautérisant.
Les bubons, convenablement mûris, s’ouvraient-ils pour donner issue
à la matière puriforme qu’ils contenaient, on pansait cette plaie
suppurante avec l’onguent égyptiac et la thériaque; mais il fallait
surveiller l’emploi d’un topique aussi actif, qui pouvait provoquer,
dans le lieu d’application, des douleurs dont le retentissement n’était
pas sans danger, dans l’état d’affaiblissement où étaient les malades.
Quand l’aspect et la marche du bubon n’offraient rien d’inquiétant, on
le pansait après sa maturation, jusqu’à l’achèvement de la cicatrice,
avec un emplâtre dont Rondinelli nous a conservé la formule. Il se
composait de suc de plantain, de farine de lentilles et de mie de
pain noir. Comme maturatif, ce topique en valait bien un autre, et
remplissait parfaitement l’indication. On l’appelait vulgairement
_emplâtre d’arnoglosse_, à cause du plantain nommé _arnoglossum_,
d’après une vague ressemblance de sa feuille avec la langue de
l’agneau[595].
La convalescence qui succédait à ce violent assaut, était lente
et chanceuse. Il fallait donc surveiller avec soin le sujet pour
prévenir une _rechute_, qui était le plus souvent mortelle. Quant à
la _récidive_, on nous apprend qu’elle était rare, et avait presque
toujours une heureuse issue.
L’indication générale se présentait d’elle-même. Il s’agissait
d’employer largement les toniques dont l’action allait droit à la
restauration des forces, qu’il était urgent de refaire, après la rude
atteinte qu’elles avaient subie.
On voit par ce qui précède, que la médecine pouvait rendre quelques
services; mais dans quelle étroite limite! Et combien elle était
au-dessous de sa mission salutaire dans la lutte trop inégale qu’elle
affrontait! Sommes-nous aujourd’hui plus sûrs de nous? Avons-nous le
droit d’opposer la certitude et l’excellence de nos moyens d’action,
à la faiblesse trop avérée de ceux que mettait en œuvre l’art du XIVe
siècle?
Tributaire d’une chimie aussi sévère dans ses principes, que ferme
dans leurs applications, la pharmacie a rompu avec ces opérations
mystérieuses dont la magie noire semblait dicter les secrets. Elle
se rend compte de tous ses actes, simplifie ses formules, évite les
associations de substances incompatibles, et laisse dans la poudre
de ses archives, ces mixtures fantastiques qui semblent le fruit
d’un cerveau malade. Pourquoi ne puis-je ajouter, que les remèdes
théoriquement irréprochables qu’elle met entre nos mains, sont devenus,
à l’épreuve, des préservatifs plus assurés des grandes maladies
populaires, des agents curatifs plus capables de les combattre?
Un mot encore, et j’ai fini.
Cette explosion de la grande épidémie a-t-elle été la dernière, et
faut-il dater de cette époque, son extinction définitive? Telle a
toujours été mon opinion, et je me félicite de la voir partagée par
M. le docteur Phillippe, dont l’autorité s’augmente de la profondeur
de ses études. «Impétueuse et sans frein, dit-il, la peste noire a
parcouru le monde dans l’espace de trois années, et a disparu après
cette unique invasion[596].»
D’autres auteurs pensent, qu’elle a reparu dix ans plus tard. D’après
M. Henri Martin, dès le commencement de 1361, elle se serait déclarée
simultanément à Paris, à Avignon, à Londres et dans la plus grande
partie de la France et de l’Allemagne[597].
L’éminent historien que je cite, n’est pas médecin; mais il peut
invoquer l’appui de Guy de Chauliac, dont les paroles semblent
concluantes, au premier aspect.
«En après, l’an soixante et le huictiesme du pontificat du pape
Innocent sixiesme, en rétrogradant d’Allemagne et des parties
septentrionales, _la mortalité_ revint à nous, et commença vers la
feste de saint Michel[598], avec bosses, fièvres, carboncles et
anthrax, en s’augmentant petit à petit, et quelquefois se remettant
jusques au milieu de l’an soixante et uniesme. Puis elle dura si
furieuse jusques aux trois mois ensuivans, qu’elle ne laissa, en
plusieurs lieux, que la moitié des gens[599].»
Était-ce bien un retour de la peste noire? Ne s’agissait-il pas plutôt,
de la peste orientale, presque toujours en permanence à cette époque,
et qui n’aurait cédé antérieurement le pas à la mort noire, que pour
reparaître plus tard avec un redoublement de fureur? Guy de Chauliac
se sert du mot vague _mortalité_, qui ne préjuge rien sur la nature
de la maladie. L’analyse pathologique avait encore bien des progrès à
faire, et il n’y aurait pas lieu d’être surpris que, sous le coup d’un
désastre qui troublait les esprits les mieux trempés, l’illustre auteur
n’eût pas songé à élucider cette question de diagnostic différentiel.
On a remarqué pourtant, qu’il ne dit plus rien de la première forme
dont le symptôme principal et presque inévitablement mortel, était
le crachement de sang, indice de l’altération initiale du poumon.
Il se borne cette fois à signaler expressément les _bosses_, les
_carboncles_, les _anthrax_, attributs pathognomoniques de la peste
orientale qu’il avait eu occasion de connaître avant la peste noire.
On m’objecte que ces localisations cutanées figurent aussi dans le
cortége symptomatique de la maladie de 1348. Mais elles n’y sont qu’en
sous-ordre, et nous avons vu la forme hémoptoïque emporter les malades,
pendant une longue phase de l’épidémie, sans laisser aux bubons et
autres dégénérescences gangréneuses, le temps de se produire.
Guy de Chauliac se contente de noter un trait distinctif que je
rappelle à mon tour pour être exact. «Elle différoit, dit-il, de la
précédente, de ce qu’en la première, moururent plus de la populace, et
en ceste-cy, plus des riches et nobles, et infinis enfans et peu de
femmes.»
Cette préférence pour les riches et ceux qu’on appelle les heureux
du siècle, se retrouve dans l’histoire des grands fléaux. On peut
expliquer, dans une certaine mesure, cette dérogation apparente à leurs
habitudes, par le tempérament de la population, les mœurs comparées
des diverses classes de la société, les conditions accidentelles au
milieu desquelles la maladie a éclaté, etc. Quant à l’épidémie de 1360,
quel qu’en soit le secret nosologique, il semble bien que la mort, qui
avait presque entièrement détruit, douze ans auparavant, les classes
inférieures, devait tomber sur les classes riches qui avaient été
épargnées.
M. Carrière ne met pas en doute que la peste noire n’ait attaqué de
nouveau la France et l’Italie en 1361. A dater de ce moment, elle
aurait préludé à sa disparition définitive dans les deux pays, par
quelques cas épars, semblables aux dernières lueurs d’un incendie qui
s’éteint.
Astruc va plus loin. D’après lui, la peste noire persistait, en France,
pendant l’année 1373, et n’avait pas encore quitté l’Europe, en
1386[600].
Quand j’écrivais l’histoire du mal des ardents, j’ai dit que la peste
régnait, en effet, en France en 1373. Les historiens sont unanimes
sur ce fait; mais ils ne disent rien qui s’adapte à la peste noire,
avec les caractères que nous lui connaissons. Je crois qu’Astruc s’est
laissé prendre comme bien d’autres, à ce nom générique de peste, qui a
donné lieu à tant de confusions nosologiques, dont les traces ne sont
pas encore effacées.
En résumé, la maladie de 1361 fut-elle un retour de la peste noire
ou une reprise de la peste d’Orient? La première a-t-elle eu deux
invasions, distantes de dix à douze ans, avant de rejoindre dans leur
retraite les maladies éteintes?
D’après la confrontation attentive de mes lectures, je maintiens,
jusqu’à nouvel éclaircissement, que la foudroyante invasion de 1348,
dont je viens d’esquisser l’histoire, est la seule qu’on doive
enregistrer avec certitude, dans les fastes des grandes maladies
populaires.
NOTES:
[547] Loccenii _Rerum suecicarum Historia_, lib. III, p. 104.
[548] Henri Martin, _Hist. de France_, t. V, p. 110, 4e édit.
[549] Joseph Michon, _Documents inédits sur la grande peste de
1348_, p. 10 (_Thèses de Paris_, nº 127. 1860).--L’auteur était
docteur ès-lettres, et ce travail, sur lequel j’aurai à revenir,
se ressent heureusement de ses prédilections littéraires.
[550] Loccenius, _Rerum suecicarum Hist._, ibid.
[551] G. Villani, _Histoire de Florence_.
[552] Phillippe, _Hist. de la peste noire d’après des documents
inédits_, p. 12. 1853.
[553] Carrière, _La peste de Florence_ (_Union médicale_, 1850.)
Ce travail, écrit par un homme familier avec les grands principes
de l’épidémiologie et également recommandable comme penseur et
comme écrivain, donne au lecteur autant de plaisir que de profit.
[554] Michon, _Ouv. cit._, p. 11.
[555] «_Vulgo et ab effectu atram mortem vocitabant._» (Pontanus,
_Rerum danicarum Historia_.).
[556] Phillippe, _Ouv. cit._, p. 13.
[557] Joannis Cantacuzeni, ex imperatoris, libri IV, cap. VIII,
p. 729. _Parisiis, typographia regia_. MDCXLV.
[558] Pendant la peste de Moscou, dont il nous a laissé
l’histoire, Mertens n’a pas remarqué que les oiseaux se soient
éloignés de la ville. Ceux qui étaient renfermés dans des cages
ne lui ont pas paru se ressentir de l’influence régnante. (_De
febribus putridis_, etc., p. 124. 1778.)
[559] Voy. Astruc, _Hist. de la faculté de méd. de Montp._, p.
197. Il n’est pas probable que cette observation de Chalin soit
l’effet d’une illusion. Le symptôme dont il est le seul à parler,
était une de ces complications des grandes épidémies, qu’on ne
saurait rapporter qu’à certaines influences locales. On peut
s’étonner seulement que Guy de Chauliac n’en ait rien dit.
[560] Michon, _Ouv. cit._, p. 12.
[561] Ozanam, _Hist. des mal. épid._, première édition.
[562] Ozanam, _Hist. des mal. épid._, t. IV, p. 76, 2e édit.
[563] Dans le chapitre relatif à la peste orientale, Ozanam
énumère ses principales invasions, à dater de la peste d’Athènes,
qu’il confond mal à propos avec elle, jusqu’à la peste de
Provence, en 1720, et autres attaques disséminées en Europe, dans
les premières années de notre siècle. En lisant cette énumération
qui comprend une trentaine d’épidémies pestilentielles, plus ou
moins espacées, on cherche en vain le nom de la peste noire, à
son rang chronologique.
[564] Littré, _Revue des Deux-Mondes_, t. V. 1836.
[565] Ce sont ces symptômes qu’Ozanam attribuait à une
péripneumonie maligne, avant qu’il eût eu l’idée de les rattacher
à l’affection dont ils étaient la manifestation la plus grave.
[566] «_Che comminciavano a sputare sangue, morivano chi di
subito._»
[567] Je me sers de la traduction justement estimée de Laurent
Joubert, professeur de la Faculté de Montpellier, au XVIe siècle.
[568] _La grande Chirurgie_ de M. Guy de Chauliac, restituée par
M. Laurent Joubert. Lyon, MDCLIX, p. 178-181.
[569] Guillaume de Machaut a composé, sur la grande épidémie, un
poëme qui était resté inédit, et dont M. Michon a publié, dans sa
thèse, un long fragment d’environ cinq cents vers de huit pieds.
(Mss. 25, fonds Lavallière.) Cette pièce, intéressante surtout
par sa date, n’ajoute rien aux nombreux récits qui nous ont été
laissés par les historiens, les poëtes et les médecins du temps.
Un autre poëte contemporain, Symon de Covino, a donné un
portrait fidèle et généralement ignoré de la peste noire. M. le
docteur Phillippe a reproduit les principaux fragments de cette
description élégiaque, en hexamètres latins, et je crois comme
lui, que le mérite de ce poëme ne disparaît pas entièrement sous
les fautes nombreuses que le versificateur a commises contre la
prosodie et le bon goût. (_Ouv. cit._, p. 114-121.)
Ce poëme, composé à Montpellier, a été publié par M. Littré dans
la _Bibliothèque de l’École des chartes_, t. II.
[570] Manzoni, _Promessi sposi_, cap. XXXI et seq.
[571] Il n’est rien de si inattendu qu’on ne puisse découvrir
en faisant des recherches. Georges Niebuhr, écrivain danois
du dernier siècle et des premières années du siècle actuel,
dit, en propres termes, que _la peste noire d’où procède la
peste orientale d’aujourd’hui_, naquit en Chine, en 1347, après
d’affreux tremblements de terre, sur le sol même qu’ils avaient
entr’ouvert et bouleversé. (_Hist. rom._ trad. par Golbéry, t.
III, p. 333.)
On ne peut pas se mettre en contradiction plus flagrante avec
l’histoire qui affirme, sans contestation possible, que la grande
invasion de la peste orientale a précédé de huit siècles la peste
noire.
[572] Mézeray, _Hist. de France_, t. II, p. 418.
[573] Michon, _Thèse cit._, p. 20.
[574] Guy de Chauliac, _Ouv. cit._, p. 179.
[575] Voy. Phillippe, _Ouv. cit._, p. 87.
[576] Mézeray, _Hist. de France_, t. II, p. 418.
[577] M. le docteur Phillippe a textuellement reproduit, d’après
Hecker, avec sa traduction française, le texte allemand du _Vieux
cantique des Flagellants_. (_Ouv. cit._, p. 72.)
[578] «_Cum igitur medicus vel sacerdos, vel amicus aliquem
infirmum visitare voluerit, moneat et introducat ægrum suos
oculos claudere et linteamine operire._» (Michon, _Thèse citée_,
p. 50.)
[579] Ovide, _De remedio amoris_, v. 615.
[580] Michon, _Thèse cit._, p. 20.
[581] Michon, _Thèse cit._, p. 54.
[582] Galibert, _Histoire de la République de Venise_, p. 85.
1847.
[583] «_Mi frater, mi frater, mi frater!... Heu mihi, frater
amantissime, quid dicam? Unde ordiar? Quonam vertar? Undique
dolor, terror undique!... In me uno videas quod de tantâ urbe
apud Virgilium legisti_:
«_... Namque crudelis ubique
»Luctus, ubique pavor et plurima mortis imago._»
_Utinam, frater, aut nunquam natus, aut prius extinctus forem!
Hic annus non solum nos amicis, sed mundum omnem gentibus
spoliavit. Cui, si quid defuit, sequens ecce annus illius
reliquias demetit, et, quidquid illi procellæ superfuerat,
mortiferâ falce prosequitur. Quando hoc posteritas credet, fuisse
tempus, sine cœli aut telluris incendio, sine bellis aut aliâ
clade visibili, quo non hæc pars aut illa terrarum, sed universus
ferè orbis sine habitatore remanserit? Quando unquam tale aliquid
visum, aut fando auditum? Quibus hoc unquam annalibus lectum est,
vacuas domos, derelictas urbes, squalida rura, arva cadaveribus
angusta, horrendam vastamque toto orbe solitudinem? Consule
historicos: silent. Interroga physicos: obstupescunt. Quære à
philosophis: humeros contrahunt, frontem rugant, et, digitulo
labris impresso, silentium jubent. Credes ista, posteritas?
Cum ipsi, qui vidimus, vix credamus, somnia credituri, nisi
experrecti, apertis hæc oculis cerneremus, et lustratâ urbe,
funeribus suis plena, domum reversi, exoptatis pignoribus vacuam
illam reperientes, sciremus utique vera esse, quæ gemimus.
O felicem populum pronepotum, qui has miserias non agnovit,
et fortassis testimonium nostrum inter fabulas numerabit!_»
(_Epistol. de reb. familiarib._, _lib._ VIII.)
[584] Henri Martin, _Hist. de France_, t. V, p. 109, 4e édit.
[585] Henri Martin, _Histoire de France_, t. V, p. 111.
[586] Bœrsch, _Thèse cit._, p. 88.
[587] Bouillet, _Dict. univ._, au mot _Europe_.
[588] M. Phillippe assigne un chiffre fautif à la population
actuelle de l’Europe, et son calcul diffère du mien (_Ouv.
cit._, p. 139). Un rapport sur la mortalité générale, présenté
au pape Clément VI, donne pour total 42,846,486, sans compter
la Suède, la Norvége, le Danemark et le Groënland. (Voy.
Ozanam, _Hist. des Épid._, t. IV, p. 86.) Malgré leur précision
apparente, ces nombres, comme ceux que j’indique, ne peuvent être
qu’approximatifs.
[589] Roche, _Lettre sur le choléra_ (_Union médicale._ 1852).
[590] Ce travail inséré par M. Michon, dans sa thèse, est une
copie manuscrite du XVIIe siècle, trouvée à la Bibliothèque
impériale. (Mss. 7,026, ancien fonds latin.) Voici le titre de
cette pièce, qui tient treize pages in-4º, petit texte. _Incipit
compendium de epidemia per collegium Facultatis medicorum
Parisiis ordinatum._ 1348. Manque le deuxième livre tout entier
de la seconde partie.
Outre l’intérêt qui s’attache à cette consultation, à cause du
grand événement auquel elle se rapporte, elle est, paraît-il,
l’acte le plus ancien qui nous soit parvenu de la Faculté de
Paris.
[591] Voici le titre de ce travail: _Incipit quidam tractatus
de epidemiâ compositus à quodam practico de Montepessulano,
anno 1349_. (_Cod. manuscriptus_ V, cl. _Renati Morelli med._,
_Paris, et ibid. professoris Regii anno 1642, florentissimi et
celeberrimi_.)
[592] Michon, _Thèse cit._, p. 31.
[593] On trouvera des détails très-curieux sur ces prescriptions
pharmaceutiques, dans l’ouvrage de Rondinelli sur les épidémies
pestilentielles. (_Relazione del contagio stato in Firenze,
l’anno 1630 e 1643, coll’aggi del catalogo di tutte le pestilenze
piu celebri. Firenze._ 1714.)
[594] J’ai retrouvé la formule de l’électuaire que signale
Chalin, dans Guy de Chauliac, _La Grande Chirurgie_, p. 182.
[595] Lemery, _Dict. univ. des drogues_, p. 601. Paris, 1759.
[596] Philippe. _Ouv. cit._, p. IX.
[597] Henri Martin, _Hist. de France_, t. V, p. 233.
[598] Cette date correspond à la fin de septembre.
[599] Guy de Chauliac, _Ouv. cit._, p. 181.
[600] _Dissertation historique des mal. épid. et principalement
sur l’origine de la peste....._ p. 45, Montpellier, 1721 (_sans
nom d’auteur_).
CHAPITRE VIII
DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU XVe SIÈCLE (SUETTE ANGLAISE)
Le XVe siècle était aussi prédestiné à de rudes épreuves. Quelques
années à peine avant l’apparition de la syphilis, éclata une épidémie
terrible, qui rappelait les grandes maladies historiques par l’étendue
de son rayonnement, sa physionomie originale, sa nature inconcevable,
son indomptable léthalité.
Cette maladie est restée célèbre sous le nom de _suette anglaise_, qui
comprend, à la fois, son symptôme prédominant et son lieu de naissance.
J’ai eu bien souvent à déplorer, dans le cours du livre que j’écris, la
pénurie ou l’insuffisance des documents que j’avais à ma disposition.
La maladie dont j’entreprends l’étude, fait sous ce rapport, une
heureuse exception qu’explique l’état des sciences médicales à
l’époque où elle parut. De nombreux travaux ont éclairé son histoire,
et leur valeur est d’autant plus grande, qu’ils sont signés par des
contemporains des diverses épidémies, ou par des écrivains, assez
rapprochés de leurs invasions, pour en avoir reçu la tradition de la
main à la main, c’est-à-dire, avec toutes les conditions désirables
d’authenticité.
Par surcroît de bonne fortune, un de ces recueils dont les Allemands
seuls conçoivent et réalisent l’exécution, a réuni l’ensemble des
écrits, pièces et documents relatifs à la suette anglaise, et ce
rapprochement, qui abrége et dirige si utilement les recherches, place,
sous les yeux du lecteur, tous les éléments d’une histoire certaine et
complète de cette maladie.
L’idée première de cette compilation appartient à Gruner, dont on ne
saurait trop louer la patiente et sagace érudition. On y trouve, outre
les monographies, un nombre considérable de fragments historiques,
empruntés aux auteurs anglais, belges, allemands, suisses, danois,
suédois, français, italiens. Gruner avait mis onze ans à composer cette
collection, que sa mort l’empêcha de rendre publique. Son manuscrit,
dont on connaissait l’existence, échappa, pendant près de trente ans,
à toutes les recherches; et, au moment où on le croyait perdu, il fut
heureusement découvert par M. le docteur Hæser, qui s’occupe avec tant
d’ardeur et de talent de l’histoire de la médecine, et qui est bien
digne, à tous égards, d’inscrire son nom à côté de celui de Gruner. Ce
savant confrère a donné, en 1847, une édition du recueil posthume de
son compatriote; et après quelques corrections ou retranchements jugés
convenables, il l’a enrichi de nouvelles pièces, imprimées ou inédites,
et de commentaires personnels (_additamenta_), qui n’en sont pas la
partie la moins curieuse[601].
Il va sans dire que j’ai mis largement à profit les indications
réunies de Gruner et de Hæser, non sans éprouver un sentiment de
reconnaissance, pour ces hommes utiles dont le labeur opiniâtre et
désintéressé, ouvre une voie plus facile à ceux qui veulent les suivre
dans la carrière[602].
Parmi les monographies, il en est deux qui occupent le premier rang
par la notoriété de leurs auteurs et le mérite intrinsèque de l’œuvre.
Ce sont celle de Joachim Schiller de Bâle, publiée en 1531[603], et
celle de Jean Kaye, plus connu sous le nom de _Caïus Britannicus_.
Celui-ci écrivit d’abord sa relation en anglais, dans l’intérêt, comme
il le dit, de ses compatriotes: et trois ans plus tard, il la publia en
latin, pour en vulgariser la lecture[604].
Ce qui ajoute au prix de ces ouvrages, c’est que leurs auteurs,
médecins très-distingués, avaient vu et traité eux-mêmes l’épidémie
qu’ils ont racontée. Peu importe qu’ils n’aient pas été témoins de la
première invasion. Nous savons bien, qu’une grande maladie populaire
conserve toujours ce cachet individuel qui en affirme l’identité
inaliénable. Des états morbides aussi profondément spécifiques, peuvent
tout au plus subir quelques modifications superficielles; mais leur
symptomatologie vraiment pathognomonique s’astreint fidèlement aux
lignes du plan primordial tracé par la nature. On peut dire, en ce
sens, que celui qui a vu une grande épidémie, a vu aussi toutes celles
de même nom.
J’entre en matière par une esquisse rapide de l’itinéraire de la
suette dans ses diverses invasions, et des particularités qu’elle a
présentées dans ses principales étapes[605].
La suette épidémique envahit pour la première fois l’Angleterre en
l’an 1485-1486, peu avant la bataille de Bosworth qui eut lieu vers le
7 août, et dans laquelle le roi Richard fut vaincu par Henri, comte
de Richemond[606]. Vers le 22 du même mois, la maladie se propagea
rapidement dans toute l’étendue de l’île Britannique, suivant la
direction de l’ouest, à l’est et au nord. C’est vers la mi-septembre
qu’elle pénétra à Londres, d’où elle disparut subitement à la fin
d’octobre. Elle fit partout de grands ravages. Inconnue des médecins,
elle emporta, s’il faut en croire certaines statistiques, 99 malades
sur 100: terrifiante mortalité qu’on ne retrouve pas même dans les
épidémies les plus féroces! «Elle fut si aiguë et si terrible, dit
Holinshed, que de mémoire d’homme, on n’avait rien vu de pareil[607].»
Les récidives étaient assez fréquentes. Les symptômes qu’elle offrait
alors, lui donnaient cette physionomie originale et indélébile que
le génie épidémique imprime sur les maladies qui relèvent de son
influence. On s’assura, après de longues hésitations, que le mode de
traitement le plus efficace, consistait à entretenir autour du malade,
une température moyenne, favorable au maintien du flux sudoral.
En 1507, nouvelle épidémie qui commença par Londres, et sur laquelle
manquent les renseignements. On sait seulement qu’elle fut beaucoup
moins meurtrière que la précédente.
Une troisième épidémie, plus terrible peut-être que la première, éclata
en 1518, dans les premiers jours de juillet. Un grand nombre de malades
furent emportés en deux heures. Dans certaines localités, la mort
enleva le tiers et même la moitié de la population[608]. L’épidémie
sévit cruellement à Londres, pendant les mois d’août et de septembre,
et se propagea avec la même violence, dans le reste du royaume, jusqu’à
la fin de l’année. Le peuple fut principalement frappé; mais les
classes supérieures ne furent pas épargnées. «Il mourut, dit Herbert,
beaucoup de chevaliers, de gentilshommes et officiers de la cour du
roi, notamment lord Clinton, lord Grey of Wilton, et autres personnes
de qualité[609].» Henri VIII qui vit succomber le savant Ammonius son
secrétaire intime, se mit à fuir de ville en ville devant le fléau.
Cette fois encore l’Écosse et l’Irlande furent préservées; mais la
maladie s’introduisit à Calais sur la côte occidentale de la France.
Jean Kaye a noté comme circonstance bien digne de remarque, que ses
atteintes portèrent _exclusivement_ sur les Anglais qui habitaient
cette ville.
La suette reparut pour la quatrième fois, en 1529. Voici ce qu’en dit
Mézeray:
«Une certaine maladie prit cette année, son commencement en
Angleterre... C’estoit une espèce de contagion qui passa de là en
France (_sic_) et aux Païs-Bas, et se répandit bientost dans toutes les
parties de l’Europe. Ceux qui estoient atteints suèrent abondamment.
C’est pourquoy on l’appela _Sueur angloise_. Puis ils avaient un rude
frisson, et après, une fièvre très ardente, laquelle les emportoit dans
24 heures, si l’on n’y rémédioit promptement[610].»
Outre que cette attaque s’accompagna des symptômes les plus
formidables, elle eut cela de particulier, comme on vient de le voir,
qu’elle s’étendit à une grande partie de l’Europe.
La maladie s’abattit sur Londres vers les derniers jours de mai, et
porta la terreur à son comble. Les tribunaux chômèrent, et le roi
fut encore réduit à changer plusieurs fois de résidence. Le reste du
royaume fut frappé presque en même temps, toujours à l’exclusion de
l’Écosse et de l’Irlande.
L’historien Larrey nous apprend que «plus de cent mille personnes
avoient fait leur testament[611].»
Du Bellay, évêque de Bayonne, et alors ambassadeur de France en
Angleterre, annonce sa maladie et sa guérison, dans une lettre que j’ai
cru devoir reproduire, à cause de sa date:
«Le jour que je suay chez M. de Cantorbery, en mourut dix-huit en
quatre heures. Ce jour-là ne s’en saulva guères que moy, qui n’en suis
pas encore bien ferme[612].»
Après avoir quitté l’Angleterre, le fléau se jeta sur Hambourg, le
25 juillet, et pendant sa durée, fixée par les uns, à une vingtaine
de jours, par d’autres, à quatre semaines, il enleva plus de mille
personnes. Le bruit courut alors, ce qui ne manque jamais en temps
d’épidémie, que la maladie avait été importée par un navire venant
d’Angleterre, qui aurait eu quelques matelots atteints, pendant la
traversée.
Sur la fin d’août, la maladie pénétra dans quelques villes de la
Poméranie; mais elle ne fit pour ainsi dire, qu’y passer. Aux premiers
jours de septembre, elle visita aussi la Prusse et la Silésie, où son
séjour ne fut pas long[613].
Vers le même temps, la suette s’introduisit dans le Danemark, la Suède,
la Norvége, la Livonie, la Lithuanie, la Pologne et la Russie. Il
paraît que c’est en Pologne qu’elle déchaîna toute sa violence.
Elle se porta bientôt dans la direction du Midi et de l’Occident,
et envahit la Frise et les villes situées sur le littoral de la mer
Baltique. Le Hanovre, la Westphalie, le duché de Brunswick, payèrent
aussi leur tribut. Au commencement de septembre, ce fut le tour de
la Bavière, qui fut comme le centre d’un long rayonnement. Le fléau
s’établit à Francfort-sur-le-Mein, du 11 septembre jusqu’au 11
novembre.
Dans la revue, volontairement abrégée, de ses pérégrinations, je ne
dois pas oublier l’invasion de Marbourg, qui se lie à un mémorable
fait historique. C’était le moment où se tenait la conférence des
protestants, pendant laquelle Luther et Zwingle exposèrent leurs
dissentiments sur un dogme capital du catholicisme. La panique mit
fin à la dispute, et les assistants se dispersèrent en toute hâte.
Mais la peur avait grossi le danger; car il n’y eut dans l’enceinte
de la ville qu’une cinquantaine de cas, et, sur ce nombre, un ou deux
décès seulement. Cette bénignité extraordinaire ne laisse pas que de
surprendre, quand il s’agit d’une ville qui devait, suivant les mœurs
de l’époque, être moralement très-surexcitée par cette controverse
entre les deux coryphées de la réforme.
L’épreuve fut cruelle pour la ville d’Augsbourg. L’épidémie s’y
implanta, depuis le 6 septembre jusqu’au milieu de novembre. Les cinq
premiers jours, 15,000 personnes furent atteintes, et 800 descendirent
dans la tombe. En quatorze jours, dans le mois de novembre, on compta
600 morts, sur 3,000 malades.
Je ne suivrai pas le fléau dans sa marche à travers les autres cités
allemandes. Les unes furent décimées; dans d’autres, les cas furent
généralement bénins, et la mortalité très-réduite.
L’épidémie parcourut aussi la Batavie et la Gaule Belgique. Elle
surprit Anvers à l’heure où un brouillard noir et épais interceptait
la clarté du jour. Cette explosion soudaine emporta 500 personnes, en
trois ou quatre jours. La maladie ne désempara pas jusqu’au 13 octobre,
et ses attaques furent si nombreuses, qu’on comptait sept ou huit
malades dans la même maison.
Amsterdam la vit entrer dans ses murs, le même jour qu’Anvers; mais il
paraît que son règne épidémique ne dépassa pas trois ou quatre jours.
Après Anvers, ce fut le tour de Gand et de Bruges, auxquelles
succédèrent Bruxelles, Harlem, Dordrecht, et enfin, toute la Hollande,
où l’on compta, depuis le commencement, plusieurs milliers de décès par
jour.
Ce fut pendant l’automne et à l’entrée de l’hiver, que la suette
s’introduisit en Suisse, et gagna Bâle et Berne. Elle s’arrêta
principalement dans les pays plats. Nous manquons de renseignements
précis sur la marche qu’elle suivit. Cependant, on est assez d’accord
pour admettre qu’elle donna les premiers signes de sa présence à Berne,
le 13 décembre; car c’est ce jour même, que la Diète fit publier une
instruction populaire, concernant l’épidémie.
Aucun témoignage authentique n’atteste que le fléau ait pénétré en
France et notamment à Paris. Fernel, qui eût été si bien placé pour
l’étudier dans cette étape, n’en parle qu’en passant, et comme d’une
maladie sévissant dans quelques parties de l’Allemagne, dans la Gaule
Belgique et l’Angleterre[614].
Il est plus que douteux aussi, qu’elle ait affligé l’Italie. Les
rares assertions qui l’affirment sont loin de mériter confiance. Si
le fait eût été vrai, il ne serait pas resté, à cet égard, la moindre
incertitude.
Une cinquième et dernière épidémie fondit sur l’Angleterre en 1551.
Elle éclata tout à coup, le 13 avril, à Shrewsbury, ville de la
province de Shropshire, située sur la Saverne. En peu de jours, elle
emporta 900 personnes, et se propagea à d’autres villes, avec une sorte
de furie. C’est l’épidémie dont Jean Kaye fut témoin, et dont il nous a
laissé une admirable description que nous retrouverons bientôt, et que
je considère comme le document le plus précieux que nous possédions,
sur l’histoire de la suette. Je me borne à rappeler, en attendant, que
la terreur qu’elle répandit partout, poussa des masses d’émigrants
en Écosse et en Irlande, qui continuèrent à jouir du privilége de
l’immunité. La France fut aussi l’asile d’un grand nombre de fuyards;
nouvelle preuve que l’épidémie n’y avait pas pénétré. La maladie entra
à Londres, le 7 juillet, d’après Kaye; le 9, selon d’autres versions;
et elle prit une telle intensité, qu’elle emporta près d’un millier
d’hommes, dans la première semaine. Burnet précise même les chiffres,
et affirme que dans la journée du 10 juillet, le nombre des morts fut
de 100, et qu’il s’éleva à 120, le 12. A ce moment, le fléau sembla
avoir atteint son apogée[615].
Ces renseignements passent pour exacts. Mais ce qui est bien avéré,
c’est que la mortalité à Londres, n’excéda pas le nombre de 872,
depuis le 8 juillet jusqu’au 19[616]. La maladie frappa surtout les
sujets de 30 à 40 ans. Ceux qui, dès l’invasion, se plaignaient du
froid, mouraient en 3 heures. Chez ceux qui devaient réchapper, la
maladie ne durait pas plus de 9 ou 10 heures. Le roi Edouard VI quitta
Londres, et se réfugia successivement en divers lieux. Strype mentionne
le tribut que l’épidémie préleva sur les gens du grand monde. La
famille régnante ne fut pas exempte. Le dénombrement des principales
victimes de cette classe, montre qu’elles se suivirent de près dans la
tombe[617].
Jean Fuller cite aussi les noms des personnages marquants de Cambridge,
qui furent emportés en quelques heures. L’Université de cette ville
perdit un grand nombre d’étudiants[618].
Comme indice de la gravité de l’épidémie, on peut rappeler que, le 15
juillet, l’autorité ecclésiastique prescrivit des prières publiques.
Les détails nous manquent sur l’itinéraire ultérieur de la maladie.
Nous savons seulement qu’en s’éloignant de la capitale, elle se dirigea
vers la partie occidentale et septentrionale de l’Angleterre. Elle
parut être sur son déclin, à la fin d’août, et disparut entièrement,
vers les derniers jours de septembre.
Ce qu’il y a de bien remarquable, c’est que cette épidémie ne sortit
pas, cette fois, de l’Angleterre; car on ne doit donner aucune
importance à quelques cas épars, qui se montrèrent à Calais, à Anvers
et dans quelques localités du Brabant. Kaye prétend qu’on les observa
_exclusivement_ sur ses compatriotes, qui se trouvaient alors dans
ces villes, ou sur quelques rares individus, qui suivaient en tout
la manière de vivre des Anglais, et partageaient en conséquence leur
appropriation spéciale. Nous apprécierons bientôt cette observation
singulière, à laquelle Kaye paraît tenir beaucoup, moins peut-être,
parce qu’elle serait pour lui un fait avéré, que parce qu’elle
confirmerait quelques anticipations théoriques.
L’énumération des épidémies de suette anglaise, inscrites dans
l’histoire, et la revue rapide de ses principales stations, m’ont
semblé préparer utilement à la connaissance plus intime de cette
maladie. Il est temps de décrire ses symptômes, et de préciser les
caractères individuels qui la personnifient.
Parmi les nombreux auteurs auprès desquels je pouvais me renseigner,
je me suis adressé à Bacon et à Jean Kaye, sans préjudice pour les
emprunts supplémentaires que j’ai faits à d’autres travaux. La relation
de Kaye a été écrite pendant l’épidémie, avec ce sang-froid qui laisse
à l’esprit toute sa liberté, au milieu de la stupeur universelle.
J’aurais pu m’en contenter; mais j’ai cru devoir reproduire d’abord
l’extrait, fort concis d’ailleurs, de Bacon, parce qu’il a rapport à la
première invasion connue de la suette, et qu’il inaugure, en quelque
sorte, avec toute l’autorité d’un tel historien, l’entrée de ce nouvel
hôte, dans le domaine de la pathologie de l’homme.
«Vers cette époque, dit Bacon (1485, première année du règne d’Henri
VII), pendant l’automne et sur la fin de septembre, commença à sévir,
tant dans la ville même de Londres, que dans d’autres parties du
royaume, une maladie épidémique alors nouvelle, qu’on nomma _fièvre
sudorifique_ (_febris sudorifica_), en raison de sa nature et de ses
symptômes. Cette maladie eut un cours rapide, soit dans son évolution,
chez les individus jusqu’à sa crise, soit dans sa durée totale, comme
épidémie. En effet, ceux qui étaient frappés, succombaient dans les
vingt-quatre heures, ou bien ils étaient sûrs de guérir et n’avaient
plus rien à craindre. Quant à la période de temps pendant laquelle
elle exerça ses ravages, elle commença vers le 21 septembre, et cessa
à la fin du mois d’octobre suivant..... Cette maladie fut une espèce
particulière de fièvre pestilentielle; non pas toutefois, à ce qu’il
paraît, qu’elle eût son siége dans les veines ou les humeurs; car
_on ne voyait survenir ni charbons, ni pustules, ni taches pourprées
ou livides_. (La masse du corps restait intacte.) C’était seulement
une sorte de vapeur ou d’émanation maligne, qui se rendait au cœur
et enchaînait les esprits vitaux; ce qui provoquait un effort de la
nature, pour l’expulser ou l’éliminer par les sueurs. L’expérience
montra bien, que cette affection était _plutôt une surprise de la
nature, qu’elle accablait à l’improviste_, qu’un mal rebelle aux
remèdes, quand on les employait en temps opportun. En effet, si le
malade était modérément couvert et chauffé, sans dépasser une limite
moyenne, prenant des boissons tièdes et faisant usage de cordiaux
tempérés, de manière que le travail de la nature ne fût ni surexcité
par la chaleur, ni comprimé par le froid, la guérison était le plus
souvent assurée. Il n’y eut pas moins un grand nombre de morts, dans
les premiers temps, avant qu’on eût découvert le mode de traitement
et le régime à prescrire. On croyait généralement que cette maladie
n’était pas de celles qui sont, à la fois, épidémiques et contagieuses,
et qui passent d’un individu à un autre; mais qu’elle provenait
d’une certaine malignité de l’air, qui s’en était imprégné sous
l’influence des saisons antérieures, accompagnées de fréquentes et
malsaines intempéries; ce que semblait témoigner la courte durée de la
maladie[619].»
Quelle que soit la valeur des écrits qui ont immortalisé Bacon, il
était complétement étranger à la médecine pratique, et l’historien
d’Henri VII n’a mentionné l’épidémie de suette qu’en passant, et comme
un des faits mémorables de ce règne. Nous allons nous dédommager de
son laconisme, en lisant la relation de Kaye, aussi savant médecin
qu’écrivain habile, et que nous allons voir à l’œuvre, dans une phase
exceptionnelle de sa vie de praticien[620].
«Le 17e jour des calendes de mai 1551 (13 avril), au sein d’une paix
profonde, et sans aucune cause de trouble appréciable, une maladie
inconnue éclata, tout à coup, à Shrewsbury, grande place forte située
sur la Saverne. A première vue, on ne put ni lui donner un nom, ni
en déterminer la nature. Mais les médecins ramenés, par ce qu’ils
observaient, au souvenir d’une épidémie antérieure, ne tardèrent pas
à comprendre qu’ils avaient affaire à la maladie dénommée _sueur
anglaise_ (_sudorem britannicum_). Cette épidémie fut si terrible,
qu’elle frappa presque tous les habitants de la ville et des environs.
Les uns étaient saisis en cheminant; les autres tombaient morts en
fermant leur porte ou leur fenêtre. Un grand nombre, par un terrible
contraste, rendirent l’âme au milieu des jeux et des fêtes. Les
personnes à jeun, étaient prises comme celles qui avaient l’estomac
plein. Il y en eut qui furent foudroyées en dormant; d’autres, pendant
leur insomnie. Parmi les membres d’une même famille, un bien petit
nombre seulement échappèrent aux atteintes de la maladie; et encore la
plupart d’entre eux ressentirent l’influence morbide. La mort était
souvent instantanée, ou survenait une, deux, trois, quatre heures
ou plus, après le commencement de la sueur. Généralement, ceux qui
dînaient en bonne santé, étaient sans vie à l’heure du souper. Parmi
ceux qui avaient résisté au premier assaut de la maladie, nul ne
pouvait se flatter d’en être quitte avant vingt-quatre heures.
»Impossible de se faire une idée de l’épouvante, que répandit dans
toute l’Angleterre, l’apparition d’un fléau dont les débuts étaient
si formidables, et qui semblait redoubler de fureur, dans sa marche
envahissante. Sans compter que le spectacle de tant de misères, et la
cruelle image de la mort empreinte de tous côtés, enlevaient à tout le
monde cet espoir du salut, si cher au cœur de l’homme. Car la maladie
ne faisait grâce à personne, et aucun refuge n’en mettait à l’abri.
Présente partout, il n’était pas de lieu privilégié où elle ne fît
sa moisson fatale. Les citoyens qui s’étaient séquestrés du commerce
de leurs semblables, étaient bientôt rapportés morts. La contagion
(_contagio_) découvrait et terrassait ceux qui restaient blottis
dans quelque cachette ignorée. Les femmes, les serviteurs, la classe
inférieure ou moyenne de la population, ne furent pas l’unique proie de
l’épidémie. Elle n’épargna pas les personnes du grand monde, et dévasta
indistinctement, quoique dans une mesure inégale, comme nous le dirons
plus tard, les somptueuses habitations des nobles et l’humble demeure
des pauvres.....
»L’éloignement et l’émigration, ces préservatifs éprouvés, en temps
d’épidémie, ne furent plus que d’impuissantes ressources. Nulle
retraite, nul gîte n’offrait de sécurité à nos compatriotes, contre un
mal qui, dans sa course vagabonde, menaçait de tout envahir. Malgré
cela, de nombreux citadins se sauvèrent à la campagne; d’autres, sans
plus de motifs, quittèrent la campagne, pour s’abriter dans l’enceinte
des villes. Quelques-uns, après un premier essai, recherchaient de
nouveau des réduits solitaires où ils se croyaient inaccessibles.
D’autres, jugeaient plus prudent de rester renfermés dans leur maison.
Comme aucun de ces expédients ne servait à rien, on se crut mieux
inspiré, en se réfugiant dans les pays étrangers, et de préférence,
dans ceux qui se trouvaient séparés par la mer, du théâtre de
l’épidémie régnante. C’est ainsi que la masse des fuyards gagna, en
toute hâte, la Belgique, la France, l’Irlande ou l’Écosse. Mais il
fut bientôt avéré, que tous ces prétendus moyens de salut, donnaient
plus d’embarras que de véritable profit, et que le mieux était encore
d’implorer, sans bouger de chez soi, l’assistance de Dieu en attendant
son arrêt. C’est pourquoi bien des malheureux, découragés par la
violence de la maladie, et renonçant à tout espoir de salut, se mirent
au lit; et on trouva souvent, misérablement réunis dans la même couche,
un vivant et un mort..... De quelque côté qu’on portât ses regards, on
ne voyait que convois funèbres. Le tintement des cloches, sonnant le
glas mortuaire, remplissait l’air sans relâche, sur tous les points de
la ville..... Où trouver des termes capables de dépeindre une telle
désolation? On n’entendait, de toutes parts, que lugubres lamentations,
sanglots déchirants, gémissements douloureux!... Et cet effroyable
fléau, sans cesse escorté par la mort, devait perpétuer ses ravages,
quoique à des degrés différents, pendant plus de cinq mois consécutifs.
Car, après sa première explosion, qui eut lieu, comme je l’ai dit, à
Shrewsbury, vers la mi-avril, il parcourut toute l’Angleterre, et ne
prit fin qu’aux derniers jours de septembre, sur la côte septentrionale.
»On ne peut guère apprécier qu’approximativement, la mortalité générale
du royaume, pendant le cours de cette période. Ce qu’on peut affirmer
(et je le rappelle avec amertume), c’est que dans la ville, plus de
960 malades descendirent dans la tombe en très-peu de jours... J’étais
témoin de ces scènes tragiques, et mon âme en était navrée. Outre que
l’homme compatit naturellement aux souffrances de ses semblables,
les malheurs qu’on a sous les yeux redoublent cette commisération si
légitime. C’est dans ces dispositions que je résolus de tout observer
avec attention, et de recueillir minutieusement tous les faits,
espérant, qu’en suivant l’exemple de nos prédécesseurs, je serais assez
heureux pour accommoder mes conseils pratiques aux exigences de ce
nouveau désastre, et rendre mon dévouement utile, pendant ce temps de
calamité publique[621]...
»Voici maintenant les symptômes caractéristiques de la maladie[622].
»L’invasion s’annonçait par des douleurs siégeant, chez les uns, au cou
ou aux épaules, chez les autres, aux jambes ou aux bras. Un certain
nombre éprouvaient la sensation d’un souffle ou d’une vapeur brûlante,
circulant dans les membres. En même temps, et sans cause appréciable,
une sueur profuse inondait soudainement la peau. Les malades
commençaient par éprouver une chaleur intérieure, qui devenait bientôt
ardente, en gagnant la périphérie. Dévorés par la soif, ils étaient
en proie à une incessante agitation. Le cœur, le foie et l’estomac
étaient principalement affectés. A tous ces symptômes, succédait une
violente céphalalgie, accompagnée d’un délire vague et loquace, bientôt
suivi d’un affaissement général et d’une envie presque irrésistible de
dormir[623]; car cette maladie porte en elle une sorte d’_acrimonie
maligne_, provenant d’une viciation de l’air, dont l’impression sur
le cerveau a le double effet de provoquer un transport furieux et un
assoupissement léthargique. Ainsi s’explique la violence de ce mal[624].
»Quelquefois la sueur s’arrêtait, et un léger refroidissement
s’emparait des membres; mais elle revenait bientôt exhalant une odeur
forte; sa couleur variait suivant les sujets; elle était plus ou moins
abondante par intervalles, et sensiblement épaisse.
»Certains malades avaient des nausées; d’autres, de véritables
vomissements; ceux-ci étaient pourtant rares, et ne survenaient guère
que chez les sujets dont l’estomac était chargé d’aliments.
»Tous avaient la respiration gênée et fréquente, et ils ne cessaient de
pousser des gémissements.
»L’urine était légèrement foncée, et plus épaisse que d’ordinaire.
Rien n’indiquait qu’elle apportât quelque soulagement; car la nature,
opprimée par la force du poison, ne suivait plus aucune règle. Enfin
cette excrétion se montrait, en certains cas, tout à fait normale[625].
En explorant le pouls, on le trouvait vif et fréquent.
»Tels étaient les symptômes qui traduisaient cette maladie.»
La description que je viens d’emprunter à Kaye, forme sans doute un
tableau saisissant de la suette anglaise; et on peut s’en rapporter
à un pareil peintre pour la ressemblance avec le modèle. Quelle que
soit pourtant l’uniformité de l’empreinte qui marque les grandes
affections populaires, et l’immutabilité de leur nature spécifique, il
va sans dire, que leurs caractères extérieurs ne sont pas, si on peut
s’exprimer ainsi, coulés dans le même moule; et que leur mobilité peut
changer la physionomie habituelle de la maladie. Kaye nous raconte ce
qu’il a vu; mais son observation, malgré la confiance que méritent sa
sagacité et son tact pratique, n’a pas franchi un cercle restreint, et
s’est forcément renfermée dans le règne d’une seule épidémie.
Pour compléter cette image, j’ai recueilli et rapproché les traits
épars notés par les observateurs les plus autorisés, à toutes les
époques et sur les principaux théâtres des évolutions de la suette.
C’est le même objet envisagé sous divers points de vue; et, en matière
d’épidémiographie, quelques dissentiments partiels, qui réfléchissent
les contingences prévues des phénomènes secondaires, ne font que mieux
ressortir le relief persistant du type morbide originel. Qu’on me
permette donc d’appeler au débat, un supplément de témoignages, qui
contribuera à confirmer ma conclusion finale.
Tous les auteurs sont d’accord sur la soudaineté de l’invasion et la
rapidité de la marche. Ils sont bien moins unanimes sur les caractères
des phénomènes avant-coureurs. «_Habet_, dit Schiller, _inconstantes
notas morbus hic_[626].»
Quelques malades ont paru pénétrés de _tristesse_ ou de _terreur_.
D’autres ont accusé une impression subite de _chaleur_. Chez la
plupart, s’est montrée une _horripilation_ plus ou moins marquée,
semblable à celle qui précède les maladies fébriles aiguës. Dans bien
des cas, c’est un véritable _froid_ qui a ouvert la scène, avec des
différences de degré ou de mode qu’il me suffit d’indiquer.
Un grand nombre ont ressenti d’abord des _douleurs_ à la _tête_,
aux _épaules_, aux _bras_ et aux _jambes_. D’autres éprouvaient
la sensation d’une _vapeur chaude_, circulant dans les membres.
Quelquefois cette impression était remplacée par un _fourmillement_
des mains et des pieds. Enfin quelques auteurs mentionnent, parmi les
signes précurseurs, les _vertiges_ ou même la _syncope_.
Le phénomène le plus fréquent du début a été le _trouble du cœur_, sur
lequel Kaye ne me paraît pas avoir suffisamment insisté. Ce viscère
était agité de _tremblements_ et de _palpitations_, qu’accompagnaient
de violentes _anxiétés précordiales_. On a même parlé de _douleurs
pongitives dans la région cardiaque_. A cela se joignait, chez
plusieurs, une _anhélation_ très-pénible[627].
Les _troubles digestifs_, nausées, vomituritions, vomissements, que
Kaye s’est contenté d’indiquer, en les rapportant exclusivement à ceux
qui avaient bien mangé au moment de l’invasion, paraissent avoir été
plus communs et plus sérieux qu’il ne l’a dit.
Les symptômes qui surgissaient pendant la période de froid, avaient
souvent un tel degré de gravité, qu’ils enlevaient le patient, en
deux ou trois heures. Cette observation concerne principalement
l’Angleterre. Dans les incursions de l’épidémie en Allemagne, le froid
fut à peine sensible, et fit même complétement défaut, en bien des cas.
Ce froid, qui durait une demi-heure au plus, était suivi de la période
de chaleur ou de sueur, très-variable aussi par ses caractères. La
chaleur a été constante; la sueur a manqué quelquefois, au dire de
certains auteurs.
Divers épiphénomènes apparaissaient pendant la durée de la chaleur,
chez quelques sujets. De ce nombre, la _tuméfaction_ et la _rougeur_,
ou même la _lividité de la face_, l’_enflure_, et la _tension des
mains_ qui empêchait de les fermer, et qui gagnait aussi les _pieds_.
L’intumescence de l’arcade sourcilière ou des lèvres a été observée.
Chez les femmes, elle portait sur la région inguinale. Un anonyme de
Hambourg prétend même, que la peau prenait, dans toute son étendue, la
_couleur noire du charbon_; assertion isolée, probablement apocryphe et
tout au moins exagérée[628].
La sueur qui coulait par torrents dans une foule de cas, était
quelquefois, au dire de Castricus, d’une horrible fétidité (_fœtoris
horribilis_), et infectait la chambre du malade.
L’urine, s’il faut en croire Wier, aurait aussi exhalé une
odeur repoussante. Cette remarque n’est confirmée par aucun des
contemporains[629].
Les caractères du _pouls_ ont été généralement peu étudiés, et par une
raison particulière qu’on ne devinerait pas; c’est qu’on s’était assuré
que le moindre accès de l’air, dans le lit du patient, au moment où
l’on explorait la radiale, refoulait brusquement la sueur[630]. Nous
avons vu cependant que Kaye avait trouvé le pouls _vif_ et _fréquent_,
et, d’après Fernel, il était _inégal_[631].
Pendant la sueur, un symptôme extrêmement grave, de l’aveu de tous,
était la _céphalalgie_, bientôt suivie de _délire_ et de _sommeil_, ou
mieux d’_état soporeux_. Ceux qui, malgré tous leurs efforts, n’avaient
pu résister à cette envie de dormir, succombaient infailliblement.
Comme dans toutes les maladies, dont les cas se multiplient en grand
nombre dans un temps donné, quelques symptômes accidentels se sont mis
de la partie. Certains sujets, dès le début, se plaignaient moins de la
tête et de la poitrine, que des _reins_ et de l’_estomac_, qui étaient
douloureux; d’autres étaient tourmentés par des _bâillements_ et des
_éternuments_ répétés. Quelques-uns auraient même _craché du sang_.
Il est très-important de savoir qu’on a aussi parlé de _taches
rouges_ à la peau. Un seul auteur prétend que de _petites pustules_
paraissaient aux extrémités après la sueur. Je dirai plus tard, ce que
je pense de ces éruptions.
Rappelons toutefois, par anticipation, que Bacon signale, comme un
caractère distinctif de la suette, l’_absence de toute éruption
cutanée_. Gruner, qui avait lu tout ce qui, de son temps, avait été
écrit sur cette maladie, déclare que sur _aucun malade_, on ne vit
trace de _charbon_ ou de _pustules_[632]. Cette observation est d’un
grand intérêt pour le diagnostic différentiel, qui est le but de mon
étude actuelle.
Un fait curieux, et qui semble en contradiction avec certaines données
de la physiologie, c’est que la sécrétion urinaire ne fut pas diminuée
pendant la période de sueur. On peut s’en rapporter à Castricus, qui
l’affirme[633], et ce n’est pas, à mon avis, un des traits les moins
imprévus de cette étrange maladie.
Quelques auteurs signalent des _crises_ heureuses, par les _urines_ ou
par les _selles_[634].
Schiller, dont le texte latin n’est pas toujours d’une interprétation
facile, a parlé de _tabes et decidentia membrorum_, survenant après la
suppression de la sueur. Ces mots signifient-ils _paralysie_? C’est le
sens que je suis disposé à adopter. M. Hæser aime mieux traduire par
_sphacèle_ ou _gangrène spontanée_; ainsi s’expliquerait, d’après lui,
la _couleur noire_ des cadavres, notée par certains auteurs[635].
Tel est, en résumé, l’ensemble des symptômes qui ont eu leur place
dans le tableau nosographique. Kaye est d’accord avec la majorité
de ses confrères; si sa description diffère des autres en quelques
points, cela peut tenir, soit aux modifications réelles de la maladie
qu’il peignait d’après nature, soit à sa manière d’observer, qui
était toujours soucieuse des caractères vraiment pathognomoniques, et
reléguait au second plan les épiphénomènes accidentels.
Ce qui paraît certain, c’est qu’un grand nombre de malades succombaient
en deux, trois, six, neuf heures, tandis que d’autres, légèrement
atteints, se rétablissaient promptement. Les cas les plus communs
furent ceux où la maladie se termina, en bien ou en mal, dans les douze
premières heures, et, au plus, en vingt-quatre. Enfin il ne manqua pas
de malades qui, après avoir cessé de suer, depuis treize ou quatorze
heures, furent repris, et ne se trouvèrent débarrassés, qu’après
vingt-quatre heures, terme en quelque sorte fixé d’avance.
Les récidives furent nombreuses, pendant le cours de la même épidémie.
Le retour à la santé ne s’effectuait qu’après de larges et abondantes
sueurs. La crise, ainsi que je l’ai déjà dit, a paru se faire, dans
quelques cas, par les urines. Elles annonçaient une heureuse issue,
lorsqu’elles étaient limpides et de couleur dorée. Cette évacuation
survenait le huitième ou le quatorzième jour, et son caractère
médicateur se reconnaissait au sentiment de bien-être et d’allégement
accusé par le patient.
La rechute menaçait surtout les sujets dont le mouvement sudoral avait
été incomplet. On a compté, dans ces conditions, jusqu’à douze reprises
de la sueur.
Les suites ont été souvent longues et sérieuses. On peut, sous ce
rapport, établir trois catégories de malades: ceux qui se rétablirent
immédiatement; ceux dont la convalescence se prolongea; ceux enfin qui
ne recouvrèrent jamais leur santé première.
Parmi les reliquats de la maladie, figurent la _colique_, l’_ictère_,
l’_hydropisie_. Kaye a vu survenir des _diarrhées_ mortelles, chez ceux
qui s’étaient trop hâtés de quitter la chambre.
Fernel nous apprend que tous les malades qui s’étaient tirés d’affaire,
conservaient longtemps un grand état de faiblesse, et une palpitation
du cœur qui durait parfois pendant deux ou trois ans.
On s’est demandé naturellement quelles étaient les causes appréciables
de la mort. Il n’était guère possible de se faire illusion sur la
gravité trop souvent irrésistible de la maladie. Mais on a vérifié
l’influence funeste de l’excès du flux sudoral, provoqué par l’abus
des couvertures, des alexipharmaques, des cordiaux et autres excitants
du même ordre. On ne peut douter, d’après l’aveu de nombreux témoins,
que cette méthode n’ait amené le délire et l’assoupissement, et bien
peu de malades eurent le bonheur d’en triompher. A l’inverse, ceux qui
ne suèrent pas suffisamment, ou dont la sueur se supprima, moururent
_asphyxiés_ ou _paralysés des membres_.
On n’a pas lieu d’être surpris que les altérations posthumes aient
été passées sous silence. A cette époque, les nécropsies étaient
très-négligées, et les contemporains sont à peu près muets sur ce
point; car ils ne nous apprennent rien, en nous disant que les cadavres
devenaient noirs et se putréfiaient rapidement. On doit regretter,
sans doute, la privation d’un détail qui aurait complété l’histoire
nosographique de la suette. Mais nous savons trop, par expérience,
combien l’anatomie pathologique est discrète, quand on l’interroge sur
la nature des grandes maladies populaires, pour que la lacune qu’elle
laisse, ait une importance sérieuse, au point de vue clinique.
Pour éviter des répétitions, je ne reviendrai pas sur la léthalité
de la suette, qui s’affirme par le chiffre trop significatif de son
nécrologe. Que faire contre un mal dont les attaques foudroyantes ne
laissaient pas le temps d’engager la lutte?
L’_étiologie_ a été, comme on pouvait s’y attendre, le prétexte de
bien des divagations. On a recherché l’origine du fléau inconnu, dans
l’action de certaines provocations externes, parmi lesquelles les
contemporains n’ont pas oublié les influences sidérales, si chères à
l’astrologie de l’époque.
L’humidité constante du ciel de l’Angleterre a été alléguée aussi,
sans se flatter de déterminer le rapport, qui serait censé relier
cette constitution permanente de l’atmosphère, à la génération d’une
épidémie insolite et nécessairement transitoire.
On a fait aussi intervenir la topographie de l’Angleterre, vaste plaine
favorable à la stagnation des eaux. Dans cette hypothèse, l’immunité de
l’Écosse, de l’Irlande, de la France, de l’Espagne, de l’Italie, malgré
la différence de ces régions, tenait aux grandes chaînes de montagnes
qui étaient un obstacle à l’extension des marais. Les conditions
inverses de la géologie, dans le nord et l’est de l’Allemagne, avaient
favorisé le développement de l’épidémie.
Jean Fuller, rappelant les hypothèses analogues, qui eurent cours
pendant l’invasion de 1551, signale celle qui attribuait la maladie
«aux exhalaisons, pendant le temps humide, des terrains de gypse et de
plâtre[636].»
N’est-ce pas la même idée, appliquée de nos jours et avec le même
succès, à l’étiologie de certaines endémies, et notamment du goître,
etc.
Je n’ai cité ces diverses opinions que pour être historiquement exact.
Il n’entrera assurément dans la pensée d’aucun de mes lecteurs, que
de pareilles imaginations tiennent la clef du problème étiologique.
Nous en sommes donc réduits à répéter avec Gruner, cette inévitable et
monotone conclusion: «_Ignota et incognita ejus causa, obscura prima
origo est_[637].»
Tout ce qu’on peut avancer, c’est que les _intempéries humides_ ont
prédominé pendant les années, témoins des apparitions de la suette
anglaise. Quelle qu’en soit la valeur, ce fait est généralement admis.
La contagion a-t-elle prêté son concours au génie épidémique? Nous n’en
trouvons nulle part la démonstration. Kaye prononce bien, çà et là, le
mot _contagio_, mais en lui donnant évidemment le sens d’_infection de
l’air_, ou de _constitution régnante_. Quelques écrivains ont soupçonné
l’_importation_ d’un pays dans un autre, sans pouvoir citer aucune
observation de transmission immédiate ou médiate, à l’appui de leur
conjecture.
Ce qui résulte de l’examen de cette question, c’est que la contagion
est formellement niée ou méconnue par la grande majorité des médecins.
Castricus déclare, pour sa part, que «cette maladie n’est pas
transmissible, comme les autres pestes: _ut aliæ pestes non ita est
contagiosa_[638];» mais il n’apporte aucune preuve en faveur de sa
négation. Il se borne à constater que les personnes qui entourent les
malades et leur donnent des soins assidus, ne sont pas atteintes,
tandis qu’il en est qui n’ont pu être préservées par la fuite et
l’isolement. Je ne perdrai pas mon temps à faire ressortir la faiblesse
de cette argumentation, qui est en pleine discordance avec les
principes de la doctrine; ce qui n’empêche pas de l’invoquer à tout
propos. Si j’avais à exprimer ma conviction personnelle, je dirais
qu’_à priori_ et par analogie, je crois à la contagiosité de la suette,
bien entendu dans les conditions favorables à son exercice. Comme ce
n’est là, après tout, qu’une simple présomption, je me hâte de passer
outre.
On s’est enquis aussi des causes prédisposantes de l’ordre _interne_,
et il n’est pas sans intérêt de prendre acte de certaines observations.
Inutile de dire que la suette, fidèle aux habitudes des grandes
maladies populaires, a frappé toutes les conditions sociales, tous les
tempéraments, tous les âges, tous les sexes. Mais il paraît qu’elle
ménagea les vieillards et les enfants, et qu’elle fut beaucoup plus
grave chez les hommes que chez les femmes. Ses attaques portèrent de
préférence sur les sujets forts et robustes. L’influence du genre
de vie a été frappante: observation banale dans l’histoire de ces
grands désastres. Les gens débauchés, adonnés à la boisson, les gros
mangeurs, les personnes pourvues d’embonpoint, celles qui menaient une
vie sédentaire et inactive, furent particulièrement atteintes. Une
existence sage et réglée était une garantie de préservation.
Que faut-il croire de l’immunité des classes pauvres, observée à
Lubeck, pendant l’épidémie de 1529? Ce fait, tout imprévu qu’il soit,
n’est pas unique dans l’épidémiologie[639].
J’ai dit précédemment, que Kaye s’est porté garant d’une observation
qui mériterait une place à part, si son authenticité était sans
reproche. Il assure que la nation anglaise était la proie exclusive et
comme prédestinée, de l’épidémie dont il était témoin. C’est ainsi que
dans la ville de Calais, en Flandre, et dans quelques parties de la
Belgique, la maladie n’aurait attaqué que les Anglais, sans toucher à
la population indigène ou flottante, et elle aurait, de plus, respecté
les Français qui résidaient alors en Angleterre. «Cette maladie nous
suit, dit-il, comme notre ombre, dans tous les pays, n’importe le
moment[640].»
Je soupçonne fort certains chroniqueurs étrangers à notre art, de
n’avoir été que les échos de Kaye dont ils avaient lu la relation.
«C’étoit, dit Legrand, un fléau dont Dieu ne voulut d’abord punir
que les Anglois. En quelque lieu qu’ils fussent, ils en étoient
attaqués, sans que les étrangers avec lesquels ils vivoient, en fussent
incommodés[641].»
Cette observation a été répétée par les écrivains médicaux, qui l’ont
acceptée de confiance, sur l’attestation de Kaye. J’avoue même qu’elle
concorde parfaitement avec mes idées doctrinales; mais il s’agirait
avant tout de la vérifier. Gruner la nie formellement, après examen, et
ses motifs me paraissent sans réplique[642].
Que le peuple anglais ait été désigné, pour ainsi dire, aux coups de la
suette, par une _appropriation spéciale_, c’est ce qui ne semble pas
contestable. Rien n’est mieux démontré que l’influence des races et
des nationalités, sur la prédisposition ou la résistance aux maladies
populaires. Si Kaye avait simplement signalé une nouvelle preuve
à l’appui, il n’eût pas soulevé de contradiction; il est sorti de
l’observation, quand il a voulu aller plus loin.
Les incursions de la suette, dans une grande partie de l’Europe, sont
en opposition manifeste avec le système du médecin anglais. Quand on
suit attentivement le fléau hors de ses frontières primitives, on ne
tarde pas à se convaincre, qu’il a également frappé les résidants
de toute nation, tandis qu’en Angleterre, quoi qu’en dise Kaye, les
Français n’ont pas été épargnés. Que devient alors le fatal privilége
qu’il attribue exclusivement à ses compatriotes?
Notre auteur rencontre bien certains faits qui l’embarrassent, mais il
les arrange à sa manière pour se les rendre favorables.
On lui a appris qu’un _Italien_ avait été atteint de la suette. C’est,
dit-il, qu’_il était devenu Anglais_ par ses habitudes et sa manière
de vivre: «_Novi quemdam Italum, sed vivendi ratione et consuetudine
factum Britannum, hoc morbo laborasse_[643].»
Un système est jugé quand il a recours à de pareils expédients. Quelle
que soit d’ailleurs l’imagination de Kaye, on aurait pu le défier
d’avoir une réponse prête, pour l’innombrable quantité d’observations
analogues, qui déposaient péremptoirement contre lui.
En affirmant que la suette suivait partout ses compatriotes voyageant
à l’étranger, et qu’elle les démêlait au sein des populations
intactes, l’auteur anglais s’est laissé tromper par un fait
très-connu aujourd’hui, mais qui n’avait pas encore reçu sa véritable
interprétation. Les habitants de la Grande-Bretagne qui fuyaient
le théâtre de l’épidémie, en emportaient avec eux le germe; et ses
manifestations n’éclataient qu’au lieu d’arrivée, après une période
de latence plus ou moins prolongée. C’est à ces termes que se réduit
l’illusion de Kaye. La seule concession qu’on puisse lui faire, c’est
qu’au milieu des mêmes conditions d’épidémicité, le fléau a pesé plus
lourdement sur les Anglais; tout le reste est de pure invention.
Je serai bref sur le traitement qui, malgré les assurances contraires,
a vainement épuisé toutes ses ressources.
Nous retrouverons encore ici ces prétendus préservatifs, ces antidotes,
dont l’usage, répandu par la peur, fut plus nuisible qu’utile. L’époque
était bonne pour le charlatanisme, et il ne faillit pas à sa mission,
dans une circonstance aussi favorable. Mais laissons ces retours vers
le passé qui pourrait bien, à la rigueur, réclamer son droit de
représailles sur le présent, et bornons-nous au côté scientifique de la
question.
Deux méthodes se firent concurrence; l’une qui poussait à la sueur;
l’autre qui prescrivait l’expectation et l’emploi des tempérants.
Les praticiens hollandais, partisans de la première, affirmaient
la nécessité de prolonger le mouvement sudoral, au moins pendant
vingt-quatre heures; ce qu’on obtenait à grand renfort de couvertures,
en recommandant les précautions les plus minutieuses pour empêcher
le moindre accès de l’air. La chambre était jour et nuit fortement
chauffée, les portes et les fenêtres hermétiquement closes. On alla
jusqu’à mettre certains malades dans des fours. Toute boisson était
interdite, pendant cette période. Ce traitement incendiaire fit,
dit-on, plus de victimes que la maladie, même dans les hautes régions
de la société.
L’autre méthode, dite anglaise, passe pour avoir rendu de vrais
services. Elle consistait à respecter la sueur, en évitant également
tout ce qui pouvait l’exciter ou la comprimer. Les malades restaient
modérément couverts dans leur lit. On prescrivait généralement peu de
médicaments, parce que la guérison s’obtenait sans leur secours. La
saignée et les relâchants étaient formellement contre-indiqués par la
crainte de troubler ou de tronquer la crise sudorale, ce qui était
une des causes les plus actives des localisations, portant sur les
viscères et principalement sur le cœur. Il était essentiel de distraire
les malades, et de les empêcher de se livrer au redoutable sommeil
qui était comme un arrêt de mort. On avait recours à toutes sortes
d’expédients, pour les tenir éveillés. On leur parlait sans cesse; on
poussait des cris autour d’eux; on jouait de certains instruments; on
agitait des sonnettes à leurs oreilles; on leur tirait les cheveux et
la barbe; on les chatouillait légèrement; on leur tenait sous le nez,
des acides volatils; on leur instillait dans l’œil quelques gouttes
d’huile ou de vinaigre, etc.[644].
Le délire, ce sinistre précurseur de l’état soporeux, déjouait trop
souvent, par sa rapide explosion, tous les moyens préventifs. Ce malade
que la faiblesse allait bientôt clouer dans son lit, ne pouvait alors
être contenu que par les efforts réunis de plusieurs personnes. Contre
ce symptôme si grave, on conseillait l’application sur le front, de
certains épithèmes ou fomentations aromatiques, qu’on laissait en place
jusqu’à ce que le patient accusât des douleurs dans les reins ou le
ventre, preuve, disait-on, que la fluxion cérébrale avait été déplacée.
Damianus est un de ceux qui témoignent le plus de confiance dans
l’emploi de ce topique[645].
On permettait des boissons pour calmer la soif, et on n’exigeait
pas une diète absolue, parce que l’abstinence n’avait pas moins
d’inconvénients que la surcharge de l’estomac.
La durée de la sueur devait être proportionnée à l’état des forces et
à l’intensité de la maladie. Dans les atteintes légères, une heure de
diaphorèse était suffisante. On la voyait souvent se prolonger, pendant
vingt-quatre heures. Le médecin jugeait que la crise était accomplie,
d’après l’impression de soulagement et de mieux être, ressentie par
le malade, conjointement avec la disparition des enflures, vers la
huitième ou la neuvième heure.
Quand tout danger était passé, quelques heures de sommeil produisaient
le meilleur effet. Il était imprudent de quitter la chambre avant le
troisième jour, sous peine de voir survenir une diarrhée qui menait le
plus souvent à la mort. Kaye recommande de choisir un temps calme et
serein pour la première sortie.
Le pronostic était donc très-grave, en dépit de la méthode de
traitement. Nous connaissons trop bien les grandes épidémies, pour nous
faire illusion sur nos moyens de les combattre. Si la thérapeutique
avait eu, en réalité, l’efficacité que lui attribuent certains auteurs,
le nécrologe eût été moins chargé. Mais l’art d’exploiter la crédulité
humaine n’est pas de date récente; et pendant le règne du fléau, on
promettait la guérison d’un air convaincu, comme nous avons vu de nos
jours, certains médecins proclamer, sans sourciller, la cure facile
du choléra indien, au milieu même de ses victimes. Ceci soit dit sans
méconnaître le pouvoir des influences morales sur les prédispositions
des masses, en temps d’épidémie.
Que penser maintenant de la nature de la suette, si diversement
interprétée par les auteurs? Quand on a l’habitude de ces problèmes,
on laisse prudemment de côté les solutions impossibles, pour s’en
tenir aux conditions et aux rapports des faits, qui intéressent les
applications pratiques.
A l’aide des documents que je viens de rassembler, et des matériaux que
j’ai mis en œuvre, je puis espérer de résoudre les questions suivantes,
qui sont le but essentiel de mon travail.
La maladie, célèbre sous le nom de suette anglaise, était-elle connue
des anciens?
A-t-elle été, pour le XVe siècle, une maladie nouvelle?
Après soixante-sept années de reprises intermittentes, a-t-elle
abandonné la scène pathologique, pour suivre, dans leur retraite, les
maladies éteintes?
Avant de proposer ma réponse, j’ai cru devoir prendre note de l’étrange
opinion exprimée par Richard Mead, sur le compte de cette maladie.
«Quoiqu’elle ne fût, dit-il, accompagnée ni de _charbons_, ni de
_bubons_, qui pussent annoncer une _véritable peste_, je crois
néanmoins _qu’elle en était une production réelle_, altérée dans ses
symptômes primitifs, et radoucie par la sérénité de notre ciel[646].»
Voilà certes un singulier spécimen du patriotisme britannique! Ne
dirait-on pas que Mead ne veut voir dans la _suette_ qu’un _diminutif_
de peste, pour avoir le plaisir d’attribuer cette atténuation, à
l’action bienfaisante du climat de l’Angleterre, qui ne passe pourtant
pas pour le beau idéal du genre, et qui, en définitive, n’en a pas
moins réuni, comme par exception, les conditions les plus favorables au
développement de l’épidémie?
Mead remarque qu’elle présentait bien des phénomènes, tels que la
grande prostration des forces, l’anxiété, l’ardeur interne, qui
n’appartiendraient, d’après lui, qu’à la _peste_ proprement dite. La
contagiosité serait aussi un trait commun aux deux maladies[647].
Mead se croit donc très-conséquent en donnant à la suette le nom de
_peste mitigée_. Il n’ignore pas qu’elle a fait plusieurs milliers
de victimes; il reconnaît même, sous la pression de l’évidence, que
_sa marche est bien plus rapide que celle de la peste commune_,
puisqu’elle emporte les malades en un jour. Il n’en persiste pas
moins à confondre les deux maladies, sans s’apercevoir qu’il y a une
flagrante contradiction à appeler _peste mitigée_, une maladie qui tue
plus promptement que la peste.
L’exemple de Mead, dont personne ne récusera la compétence, prouve,
une fois de plus, à quelles erreurs on s’expose, en nosologie, quand
on exagère la valeur de quelques symptômes isolés, au détriment de
ceux qui forment le vrai type du fait morbide. Que Bacon n’ait vu
dans la suette, à son avénement, qu’une _agitation violente_ de
l’organisme, plutôt qu’une maladie grave et rebelle, cette assertion
est pardonnable, de la part d’un philosophe, novice en matière de
médecine pratique. Mais que Mead, qui s’y connaît, semble d’accord
avec son illustre compatriote, pour flatter le portrait d’une maladie
aussi redoutable, c’est ce qui ne s’explique que par l’influence des
préventions sur les meilleurs esprits. «_Quandoque bonus dormitat
Homerus._»
Je reviens à la nouveauté de la suette, et je reprends l’argumentation
à laquelle j’ai eu recours, à l’occasion des grandes épidémies
antérieurement étudiées.
En parcourant attentivement les livres d’Hippocrate, et des auteurs les
plus rapprochés de lui, on ne trouve aucune trace, même douteuse, de la
suette anglaise. Quelques analogies symptomatiques, entrevues, çà et
là, dans la description de certaines maladies où la sueur a pris une
grande part, ne permettent pas de songer à une assimilation complète.
S’il avait existé, à cette époque, une maladie épidémique réunissant
les caractères originaux de la suette, elle n’aurait certainement pas
été omise dans les récits des contemporains.
J’ajoute qu’à l’avénement de la maladie du XVe siècle, les médecins
ne dissimulèrent pas leur surprise, devant ce nouvel hôte de la
pathologie. Rien dans leur pratique personnelle ou dans les souvenirs
de leurs lectures, ne leur rappelait cet étrange concours de symptômes.
Ce fut une étude à entreprendre, sans pouvoir s’aider d’aucun secours
antérieur. L’art aux prises avec ce terrible ennemi de la vie de
l’homme, se trouva au dépourvu. Plusieurs méthodes de traitement furent
éprouvées avec des fortunes diverses. Enfin tout, dans l’histoire
de cette maladie, démontre qu’elle prenait, pour la première fois,
sa place dans la pathologie de notre espèce, et venait augmenter le
nombre des grands fléaux qui jalonnent, à distance, la vie des sociétés
humaines. Il fut évident pour tout le monde, que si le XVe siècle
devait léguer ce triste héritage aux siècles futurs, il ne le tenait
pas des temps antiques. Il fallut donc, pour se reconnaître, donner un
nom à la maladie nouvelle, et sa riche synonymie forme un témoignage
qui n’est pas sans valeur.
Selon le point de vue où se sont placés les parrains, la dénomination
a représenté la courte durée de la maladie, son origine locale, sa
léthalité, son symptôme prédominant, etc. _Ephemera britannica_,
_sudor anglicus_, _ephemera pestilens_, _pestis britannica_, _sudor
epidemialis_, _morbus sudatorius_, _hydronose_, _febris sudorifica_,
_hydropyreton_. En France, au XVIe siècle, on l’appelait _suée_ ou
_sutin_[648].
La croyance à la nouveauté de la suette anglaise, professée par
les auteurs contemporains ou très-voisins de son origine[649], est
partagée, sans hésitation, par plusieurs écrivains plus récents, dont
l’autorité renforce mon propre sentiment.
«Cette maladie, dit le savant Freind, était ce qu’on a appelé _sweating
sickness_, maladie suante, jusqu’alors inconnue, aucun siècle ni
aucune nation n’en ayant fourni aucun exemple, laquelle, après être
revenue visiter plusieurs fois notre île, en différents temps, a enfin
entièrement disparu[650].»
L’historien de la médecine, Sprengel, qui a vécu dans le commerce des
anciens, n’a pas entrevu dans leurs écrits la moindre mention de la
suette. Le chapitre où il en fait la remarque expresse, porte le titre
significatif de: _Maladies nouvelles_[651].
Tel est aussi le sentiment bien arrêté de Gruner, si familier avec ce
genre de recherches: «Il est, dit-il, une maladie que _les Grecs et les
Latins n’ont pas connue_: je veux parler de la suette anglaise... Il
fut un temps où les médecins disputaient beaucoup sur sa nature. Pour
l’honneur des anciens, et dans l’intérêt de leur amour-propre, ils ne
pouvaient consentir à admettre la nouveauté de cette affection. Ils
n’ont rien épargné pour sauvegarder l’omniscience des ancêtres de notre
art, et leur défenseur le plus ardent a été Langius, qui s’est obstiné
à soutenir qu’ils avaient observé cette espèce morbide, et qu’elle se
rapportait à leurs fièvres _typhodes_ ou _elodes_; mais les motifs
qu’il allègue à l’appui de sa manière de voir, ne méritent pas une
réfutation sérieuse[652].»
Sennert énonce une opinion moins absolue dans ces termes, mais qui
aboutit, au fond, à la même conclusion:
«On a prétendu que cette fièvre (la suette anglaise) n’avait pas été
observée par les anciens, _et cette assertion n’est pas dénuée de
fondement_. En effet, lors même qu’on serait tenté de la rapprocher de
quelques-unes des fièvres malignes qu’ils ont décrites, il est certain
qu’ils n’en ont signalé aucune, qui puisse lui être assimilée sous le
rapport de son excessive malignité[653].»
Dès les premières lignes de son article sur la suette anglaise, M.
Ozanam prévient son lecteur que «cette maladie pestilentielle est
curieuse à connaître, par sa _comparution momentanée en Europe_ et sa
_disparition subite_ de nos climats où, _depuis près de trois cents
ans, elle n’a plus été observée_[654].»
Revenant plus loin à la même idée: «Il est heureux, dit-il, que cette
maladie foudroyante ne se soit plus montrée en Europe depuis 1550
(sic), et il est à désirer _qu’elle se soit éteinte et anéantie_, comme
plusieurs autres maladies de l’antiquité, inconnues de nos jours[655].»
Je borne là mes citations, et je crois pouvoir poser comme un fait,
que la suette anglaise fut pour le XVe siècle, une maladie nouvelle.
Quelques notes discordantes troublent à peine le concert général des
adhésions acquises à cette opinion.
Mais la nouvelle venue a-t-elle gardé, dans la pathologie, la place
qu’elle s’y était faite à l’improviste? Ou bien a-t-elle déserté la
scène nosologique, après avoir achevé son œuvre, en 1551?
Le débat s’est ouvert sur cette double question, et la solution est
vivement controversée.
Les uns croient pouvoir affirmer que la suette anglaise s’est éclipsée
sans retour, depuis le XVIe siècle, et qu’on doit la considérer comme
éteinte, sans engager, bien entendu, les éventualités futures.
D’autres nient formellement l’extinction de cette maladie, et
prétendent la retrouver, sous des traits bien altérés par le temps,
dans la suette miliaire que nous observons. Ainsi serait complétement
justifiée, d’après eux, l’homonymie vulgaire qui désigne les
deux suettes, dont les similitudes symptomatiques incontestables
impliqueraient l’identité.
Je commence par déclarer, que la confusion des deux maladies n’est pas
une de ces conjectures gratuites qu’il serait permis de rejeter sans
examen. C’est une opinion sérieuse avec laquelle il faut compter.
Comme j’ai été amené, pour ma part, à la conviction contraire, et
que je conclus à une séparation radicale, il me reste à développer
les raisons, selon moi décisives, sur lesquelles s’appuie ma manière
d’interpréter ce diagnostic différentiel.
S’il est certain, à mon avis, que les anciens n’ont pas connu la suette
anglaise, il est au moins fort douteux qu’ils aient observé la _suette
miliaire_. Ce n’est pas qu’on ne trouve souvent, dans leurs écrits, la
mention de certaines éruptions ainsi désignées (_miliaceæ_); mais il
est probable qu’ils ne les considéraient que comme accidentelles ou
symptomatiques. Les indications qu’ils nous donnent sont trop vagues
et trop concises, pour suffire à préciser la nature des états morbides
qui s’associaient ces localisations cutanées. En d’autres termes, rien
ne prouve qu’ils aient fait de la _miliaire_, une maladie à exanthème,
essentielle et spéciale.
M. Rayer qui a si bien étudié ce sujet, pense que la plupart des
descriptions de boutons ou de taches miliaires, observées sur les
malades des deux sexes par Hippocrate, Galien, Avicenne, se rapprochent
plus du _typhus pétéchia_l que de la miliaire de nos jours; d’où il
déduit, que cette dernière maladie n’aurait pas régné _épidémiquement_
dans l’antiquité, ou que du moins, il n’existe pas de documents
scientifiques qui l’attestent[656].
Les praticiens de tous les temps, ont vu des éruptions à forme
miliaire, survenant aux maladies les plus diverses. L’abus du régime
échauffant en provoque, presque à coup sûr, l’apparition, dans des
conditions déterminées. Les miliaires des femmes en couches, si
communes pendant la saison chaude, n’ont pas souvent d’autre origine;
on pourrait dire qu’il dépend de nous, dans une certaine mesure, de les
faire naître ou de les prévenir. Mais ces éruptions symptomatiques
sont trop distantes dans le sens pathogénique, de celles qui relèvent
de la vraie suette miliaire, pour qu’on ait l’idée de les rapprocher.
Le champ des conjectures est donc ouvert sur ce point de nosologie
historique. Quelle était la nature des éruptions décrites par
les anciens? Avaient-ils songé à distinguer, sous l’identité de
leurs formes apparentes, celles qui ne constituent que de simples
épiphénomènes, et celles qui font partie intégrante de la maladie
qu’elles accompagnent? La miliaire suante était-elle, pour eux, une
entité morbide distincte, une espèce à part, dans l’ordre des pyrexies?
Cette maladie s’est-elle bornée alors à des atteintes sporadiques
ou individuelles, faute des conditions générales appropriées à son
expansion épidémique, comme M. Rayer ne serait pas éloigné de le
croire? Quelles sont les causes qui auraient donné à son rôle, si
effacé dans l’origine, les proportions inattendues qu’il a prises dans
la pathologie des masses, à partir du XVIIe siècle?
Je pose ces questions que je n’ai pas la prétention de résoudre, et je
me hâte, sans autre préambule, de porter le débat sur le terrain plus
solide, des pièces de conviction recueillies par les modernes, et dont
il s’agit de rechercher le sens.
Pujol de Castres, que je consulte le premier, parce qu’il a vu et
traité la suette miliaire épidémique qui régna dans le Languedoc, en
1782, exprime catégoriquement son opinion.
«La suette anglaise ou proprement dite, n’est pas une maladie qui ait
été encore assez observée. On ne peut tirer des faits que les auteurs
du Nord nous rapportent à son sujet, des conséquences qu’on puisse
raisonnablement appliquer à notre épidémie.
»Comme les mots influent souvent sur les choses, et que la confusion
des nomenclatures peut entraîner celle des idées, il serait à désirer
qu’on convînt de laisser le nom exclusif de _suette_, à la _maladie
pestilentielle_ et terrible qui en est en possession depuis longtemps;
et qu’au lieu d’appeler, avec Bellot et Boyer, _suette des Picards_ ou
de _Picardie_, ou avec l’abbé Tessier, simplement _suette_, la maladie
épidémique que caractérisent la miliaire et les _sueurs_ abondantes, on
se contentât de la nommer _miliaire suante_ ou _miliaire de Picardie_.
Peut-être même serait-il mieux de la désigner sans aucune dénomination
propre, et de lui donner seulement le nom générique de _fièvre miliaire
rouge_[657].»
A Castelnaudary, berceau de l’épidémie, «elle fut d’abord prise pour
la _véritable suette_ (_sudor anglicus_)... La faute qui fut commise à
Castelnaudary, l’avait été autrefois en Picardie, au rapport de Bellot,
lorsqu’en 1718, la _fièvre miliaire_ dont il est question, y parut
pour la première fois. En 1750, les médecins de Beauvais tombèrent
aussi dans une pareille méprise, en appliquant le traitement de la
suette à la fièvre miliaire qui parut alors dans cette ville..... M.
Boyer, doyen de la Faculté de médecine de Paris, y fut envoyé par le
roi, reconnut aisément l’erreur, et publia dans le temps, une méthode
curative qui lui fit le plus grand honneur, et qui eut le plus grand
succès[658].»
Tessier, qui avait étudié de près une épidémie de suette miliaire,
régnant précisément en Picardie, et qui possédait à fond, l’histoire
de la grande épidémie du XVe siècle, reconnaît expressément, que
_la suette des Picards est une maladie bien différente de la suette
anglaise_, qui est une «_fièvre pestilentielle_[659].»
M. le professeur Grisolle reste indécis; mais il penche vers la
distinction des deux maladies. «_Il est très-douteux_, dit-il, qu’on
puisse rapporter à la suette miliaire, la terrible maladie connue sous
le nom de _peste ou suette britannique_, qui, pendant quarante années
(_sic_), à dater de 1486, exerça les plus grands ravages dans une
partie de l’Europe[660].»
M. Requin, dont j’apprécie le bon esprit médical, s’est un peu oublié
en traitant légèrement la question dont je m’occupe. Il se défend de
la pensée d’attribuer une nature identique aux épidémies de suette,
grandes ou petites, anciennes ou modernes, mentionnées par la science.
Il ne prétend pas rattacher leur origine «à la même espèce de cause
occulte, à la même espèce de virus ou de miasme.» Il lui suffit
d’établir seulement entre toutes les épidémies ainsi désignées, «une
analogie nosographique[661].»
Il est évident que M. Requin a senti toutes les difficultés du
problème, et qu’il n’en a prudemment gardé que la partie la plus
simple, celle qui ne relève que de l’observation externe; car un seul
coup d’œil suffit, pour reconnaître les similitudes symptomatiques de
toutes les suettes passées et présentes. Sur ce fait matériel, il n’est
pas de dissentiment possible; mais on cesse de s’entendre quand on veut
comparer les _natures_ morbides, et déterminer le véritable caractère
des rapports qui lient l’une à l’autre, la suette anglaise et la suette
miliaire, considérées dans leur mode affectif. M. Requin s’est abstenu
de rien décider, et ce procédé peut bien avoir, comme il le confesse,
«l’avantage d’abréger sa tâche.» On conviendra pourtant, que les
pathologistes qui s’adressent à lui pour obtenir des éclaircissements,
auraient le droit de se montrer plus exigeants, à l’égard d’un médecin
qui possédait, comme dit Gui Patin, «les bons secrets du métier.»
MM. Littré et Robin n’hésitent pas à confondre la suette anglaise avec
la suette miliaire, tout en reconnaissant que «_la première n’avait que
peu ou point d’éruption_[662].» Cette affirmation est d’autant plus
imprévue pour moi, que M. Littré qui revendique, sans doute, sa part
de responsabilité dans la collaboration au Dictionnaire, avait déclaré
dans un écrit antérieur, souvent cité, que «la suette n’a plus reparu
en Angleterre depuis 1551, et qu’elle y est aujourd’hui aussi inconnue,
qu’elle l’était avant le mois d’août 1485.» Ce qui revient à dire, si
j’ai bien compris, que la maladie du XVe siècle est éteinte, et n’a
rien à démêler avec la fièvre miliaire, inscrite dans notre pathologie
contemporaine[663].
Je me suis arrêté à cette dernière interprétation, après avoir
longtemps et attentivement compulsé ce que j’appellerais volontiers le
dossier de la procédure, et je viens de montrer par des citations, dont
je n’aurais pas de peine à grossir le nombre, que je ne défends pas une
opinion exclusivement personnelle.
Mais comme, après tout, je ne puis espérer avoir fait taire toutes
les objections, dont je reconnais d’avance la valeur spécieuse, il me
reste à tracer, en peu de mots, le signalement individuel de la _suette
miliaire_. Le lecteur pourra ainsi mettre en regard, les deux termes du
parallèle, et en tirer à bon escient, la conséquence qui lui paraîtra
la plus vraisemblable.
La suette miliaire, qu’on avait déjà eu occasion d’observer en
Allemagne et en Angleterre, sur la fin du XVIIe siècle, n’a régné
épidémiquement en France, que vers le commencement du siècle suivant.
La Picardie et la Normandie furent ses premiers théâtres. De là, le
nom de _suette des Picards_, qui lui est resté. C’est de cette époque,
que datent les premiers écrits sur cette maladie, et leur succession
ininterrompue dans la bibliographie médicale, prouve que, depuis son
inscription, pour ainsi dire officielle, dans les annales de notre art,
elle n’a pas cessé de se montrer, tantôt dans une localité, tantôt dans
une autre.
En 1782, elle envahit le Languedoc, où son souvenir n’est pas encore
effacé. Notre illustre Fouquet, appelé sur les lieux, mit un frein
à ses ravages, en stigmatisant, de sa voix respectée, le traitement
incendiaire qui avait fait tant de victimes.