de _feu Saint-Antoine_ dans un passage du même historien, qui a été
rapporté plus haut[504]. On y remarque que Mézeray emploie, deux
lignes après, les mots _peste ardente_, qui ne peuvent être que
l’équivalent de _mal des ardents_.
Cette dénomination a beaucoup préoccupé les commissaires de la Société
royale, qui ont cru y découvrir la _peste inguinale_, et ont ainsi
prêté à l’historien un rapprochement qui, selon moi, était bien loin de
sa pensée.
N’est-il pas de toute évidence que l’auteur a tenu simplement à éviter
la répétition d’un mot, et qu’en parlant de _peste_, il n’a voulu
indiquer, selon l’usage du temps, qu’une maladie épidémique, dont
l’épithète, _ardente_, précisait le véritable caractère. La peste
inguinale n’a jamais été qualifiée de cette manière, ni avant ni après
le règne de la maladie du moyen âge.
Les commissaires de la Société royale, conséquents avec leur manière de
voir, ont encore traduit par _feu de la peste_, les mots _pestilentiæ
ignis_ que nous avons lus dans la chronique d’Adémar. Je leur ferai la
même réplique. Il est clair que l’auteur a représenté par ce _feu de
pestilence_, un _feu épidémique_ qui n’a aucun rapport de nature avec
la peste inguinale.
Le feu sacré s’appelait donc depuis longtemps, mal des ardents, et
cette synonymie était la plus répandue dans le langage du peuple,
lorsque l’impuissance éprouvée de tout secours humain inspira l’idée
de s’abandonner à la miséricorde divine. Selon les mœurs du temps, la
maladie fut placée sous l’invocation des saints. Bientôt la gratitude
autant que la vénération, remplacèrent insensiblement les anciens noms,
par ceux de feu _Saint-Antoine_ ou _feu Saint-Marcel_.
Quelques chroniques se servent aussi des mots _feu d’enfer_ (_ignis
inferni_), qui dérivent du même ordre d’idées. Ces mots ne font pas
seulement allusion à des tortures qui semblaient l’avant-goût de celles
des réprouvés; ils sous-entendent aussi que la dévorante maladie était
l’œuvre du démon. C’était donc aux saints, qu’appartenait naturellement
le pouvoir de l’exorciser, en intercédant pour ses victimes[505].
Le mal des ardents et le feu Saint-Antoine ne sont, je le répète,
qu’une seule et même maladie diversement dénommée, à des phases
différentes de son règne épidémique.
Les commissaires de la Société royale ont opposé la chronicité de l’une
à la marche aiguë de l’autre. Je reconnais la valeur de ce caractère,
mais je lui refuse, dans la réalité des faits, la constance qu’on lui
assigne des deux parts.
Ainsi en 993, c’est-à-dire à l’époque où la maladie gangréneuse,
observée, pour la première fois, quarante-huit ans auparavant, avait
pris un grand développement, Rodolphe Glaber affirmait expressément,
comme nous l’avons vu, que le fléau, qui détachait quelque membre,
après l’avoir brûlé, produisait souvent tous ses effets _dans l’espace
d’une nuit_[506].
Peut-on méconnaître ici le _feu sacré_ ou _mal des ardents_ qui sera
plus tard le _feu Saint-Antoine_? Le sphacèle des membres et leur
séparation ont-ils jamais compté parmi les effets habituels de la peste?
Je ne nie pas que la gangrène pathognomonique du feu Saint-Antoine
n’ait affecté souvent une lenteur remarquable dans sa marche; mais
ce fait n’exclut pas les cas tout aussi nombreux dans lesquels
elle a eu la rapidité des maladies les plus aiguës. En comparant
attentivement les descriptions des contemporains, on voit que les
malades succombaient promptement dans d’affreuses douleurs ou bien
qu’ils dépérissaient lentement; et certes dans les deux cas, c’était la
même maladie. L’observation n’a-t-elle pas vérifié les mêmes contrastes
dans l’histoire des gangrènes sporadiques qu’on appelle, faute de
mieux, _spontanées_, et qui peuvent se former en quelques heures ou
se prolonger des semaines ou des mois entiers. Schenck parle d’une
gangrène qui commença par un orteil, et s’étendit _en trois jours_
jusqu’au ventre. On peut mettre en regard le fait suivant rapporté
par Camerarius. Il s’agit aussi d’une gangrène qui s’empara du gros
orteil, qu’elle dessécha; de là elle s’étendit au-dessus des malléoles.
Après l’amputation des chairs, des tendons et des os du pied, la
mortification gagna la jambe et monta enfin jusqu’au genou. Ce travail
morbide dura _un an_. Quelque temps après, l’autre jambe se gangréna
aussi et le malade succomba. Des observations semblables fourmillent
dans les recueils de la science[507].
Rien de mieux avéré en pratique, que ces modifications dans la marche
et la durée des maladies. L’acuité ou la chronicité ne représente
pas un élément absolu de diagnostic. La tuberculose pulmonaire
essentiellement chronique ne déroge-t-elle pas trop souvent à ses
habitudes, sous la forme si bien nommée de phthisie _galopante_.
L’acrodynie, que je cite parce qu’on voulut un moment la rapprocher
de la maladie du moyen âge, avait aussi une durée très-variable.
Ordinairement elle ne dépassait pas deux ou trois semaines; mais on la
vit souvent se prolonger pendant plusieurs mois consécutifs.
Les collaborateurs dont j’apprécie l’opinion, insistent en disant que
le _mal des ardents_ était trop rapide dans son évolution, pour laisser
aux malades le temps de se réunir sur le parvis des églises, ou de se
faire transporter dans les hospices réservés aux sujets frappés du _feu
Saint-Antoine_.
Mais on lit dans le Martyrologe qu’en 1130, la maladie _appelée feu
sacré par les médecins_, sévissait cruellement; que plusieurs malades
se rendirent à Notre-Dame où avait été apportée la châsse de sainte
Geneviève; et qu’il y en eut un grand nombre de guéris. Pour conserver
la mémoire de cet événement miraculeux, on édifia une église sous
l’invocation de _sainte Geneviève-des-ardents_[508].
Ce nom seul ne démontre-t-il pas qu’à cette époque, l’identité du
feu sacré et du mal des ardents était un fait généralement admis, et
que par conséquent, quoi qu’en disent les commissaires de la Société
royale, la marche du mal des ardents était assez lente, pour permettre
à ceux qu’il affectait, de se rendre dans les asiles où ils espéraient
recevoir du soulagement.
J’accorde volontiers que les déplorables conditions où se trouvait
le monde à cette sombre époque, exerçaient sur la peste une sorte
d’attraction, qui en multipliait les retours. Il n’est pas douteux
qu’elle ne soit venue par intervalles, compliquer la maladie
gangréneuse régnante et altérer sa symptomatologie. Au XIVe siècle, la
coexistence de la peste et du mal des ardents, est constatée en France
et dans plusieurs parties de l’Europe, par tous les historiens. En
1373, on construisit à Paris, le _petit Saint-Antoine_, un des hôpitaux
de cet Ordre, destiné à secourir les malades atteints du feu sacré.
Les commissaires de la Société royale, persuadés qu’on avait confondu
arbitrairement cette maladie avec le mal des ardents, qui, pour eux
n’est autre que la peste, prétendent qu’on a dû recueillir dans ce
nouvel asile, deux sortes de malades et principalement des pestiférés.
Cette conjecture n’a rien d’invraisemblable; mais on en peut induire
tout au plus, que l’urgence imposa une infraction aux règlements
ordinaires et changea momentanément la destination de cet établissement
hospitalier. La peste inguinale était malheureusement trop connue
à cette époque, pour être identifiée au mal des ardents, dont le
signalement est si différent, même pour les yeux les moins exercés.
Les auteurs que je réfute n’ont pas été mieux inspirés, lorsqu’ils ont
donné au _siége_ des localisations gangréneuses une valeur décisive
dans la caractéristique comparée des deux maladies. Je ne puis
consentir à lui accorder, pour ma part, qu’un rang bien secondaire dans
la hiérarchie symptomatique.
Mézeray constate que dans l’invasion de la basse Lorraine en 1090, «la
_peste ardente_ dévoroit les _pieds_, les _bras_ et _une partie du
visage_.»
Le Martyrologe nous apprend qu’en 1140, sous Louis VII, la maladie
que les médecins appelaient le feu sacré «attaquait les personnes aux
_parties honteuses_.»
Enfin, toujours d’après Mézeray, en 1274 et 1373, le même mal (feu
sacré) «_prenoit le plus souvent en l’aine_.»
En appliquant résolûment ce dernier trait à la vraie peste, on a
oublié que dans le fait dont il s’agit, le sphacèle des membres, qui
appartient en propre à la maladie du moyen âge, comptait aussi parmi
les symptômes.
Le professeur Victor Broussonnet a vu des bubons inguinaux, se montrer
sous l’influence d’une constitution gangréneuse à laquelle la peste
était parfaitement étrangère.
La maladie qui régnait à Montpellier, vers la fin de l’hiver de
1790, était une _fièvre rémittente putride_ qui prenait facilement le
caractère malin. Certains sujets affaiblis furent atteints de _bubons
gangréneux parotidiens, axillaires et principalement inguinaux_. Trois
malades eurent la _peau du scrotum mortifiée_. La gangrène attaquait de
préférence le bas du corps, comme les cuisses et les jambes, quand on y
avait appliqué des vésicatoires. Broussonnet vit deux fois la _peau de
la verge et du scrotum entièrement détruite_[509].
Des faits que je viens de réunir, on ne peut, ce me semble tirer qu’une
conclusion: c’est que l’affection gangréneuse du moyen âge pouvait
indifféremment diriger les raptus fluxionnaires, sur le visage, sur
les organes génitaux et sur la région inguinale. Quand elle portait
spécialement sur les aines, elle s’appropriait accidentellement un
symptôme de la peste bubonique, sans pour cela changer de nature. On
sait bien qu’en principe, le génie épidémique laisse à l’affection
qu’il gouverne, son cachet pathognomonique, sans l’astreindre à
l’uniformité constante de ses déterminations locales. La peste
d’Athènes ne mortifiait-elle pas les parties génitales, les extrémités,
les globes oculaires? En exagérant outre mesure, l’importance du siége
des localisations morbides, pour établir la nature intime des maladies,
on serait amené à cette conséquence, moins forcée que cela ne paraît,
qu’une affection qui gangrène les bras, diffère au fond de celle qui
gangrène les cuisses. Je ne serais pas embarrassé pour citer des
observations, dans lesquelles, en dernière analyse, la conclusion du
diagnostic comparé a été réduite à ces termes.
En résumé, si l’on suit attentivement, d’après les indications
historiques, le cours accidenté de l’épidémie gangréneuse qui a
surpris et désolé l’Europe, à partir du Xe siècle; si l’on fixe surtout
la date approximative de ses baptêmes successifs, il reste évident
pour moi que le mal des ardents et le feu Saint-Antoine représentent
la même maladie, à deux périodes distinctes de son évolution totale.
L’expression _feu Saint-Antoine_ indique le moment où la médecine
s’avoue vaincue et cède la place aux miracles.
Il est temps d’aborder la question étiologique, et ici je me trouverai
bientôt en présence de certaines opinions très-arrêtées qui supportent
mal la contradiction.
Disons d’abord que les partisans de l’étiologie cosmique et morale
des grandes épidémies ne trouveront jamais pour leur système une
confirmation plus probante en apparence. A aucune époque peut-être, les
peuples n’avaient enduré autant de souffrances du corps et de l’âme, au
milieu d’un tel bouleversement des éléments conjurés.
Ecoutons un historien familier avec la lecture des chroniques, et qui
a tracé, d’une main tremblante d’émotion, le navrant tableau des Xe et
XIe siècles:
«La société est empreinte d’un profond sentiment de tristesse. Il y
a comme un crêpe de douleur répandu sur la génération. Le monde est
livré à tous les fléaux; les invasions des Barbares, les maladies
pestilentielles, l’horrible famine déciment le peuple; des vents
violents brisent les arbres séculaires; un ciel grisâtre se mêle aux
brouillards des forêts profondes, comme une nuit qui enveloppe le genre
humain... On craint la fin du monde... C’est un cri lamentable poussé
par tout un siècle[510].»
Le temps s’écoule sans amener aucun allégement à tant de misères, et
l’historien assombrit encore ses récits:
«Il y avait de poignantes afflictions dans la société; la famine
rongeait les os du peuple; les guerres privées désolaient tout. Les
sillons étaient remplis de sang; il n’y avait plus de bœufs dans les
verts herbages; les brebis et les moutons étaient enlevés par les
seigneurs qui descendaient de leurs manoirs, comme le loup dévorant
et l’aigle qui de son aire, sur les Alpes, fond dans les plaines du
Milanais. Nul ne pouvait jouir des produits de la terre; nul ne pouvait
se promettre une bonne récolte. La famine brisa la première moitié
du XIe siècle. La chronique nous décrit à quelles privations étaient
exposés les malheureux habitants des cités et de la campagne: les
populations étaient amaigries d’une manière effrayante... Il fallait
voir alors des villages entiers disparaître dans d’affreuses épidémies.
Au commencement du XIe siècle, il y eut un dérangement atmosphérique
qui se prolongea pendant trente ans; des pluies immenses débordèrent
dans les sillons; il y eut des vents étranges, des tempêtes, des coups
de foudre en plein hiver. Ces changements brusques de température, ce
froid et cette chaleur subite, les étangs et les marais non desséchés,
ces forêts humides près des manoirs, les accidents de l’air, causèrent
de fatals ravages dans les populations. La maladie des _ardents_ dura
plus d’un demi-siècle[511]... La mort vous enlevait par masses de
famille, depuis le pauvre petit enfant au berceau, jusqu’à l’homme
robuste aux membres forts, à la poitrine velue. Et que diriez-vous
de la lèpre hideuse?... Alors commence le temps des maladreries et
des léproseries pour soigner les pauvres infirmes... Le genre humain
semblait menacé d’une destruction prochaine. La terre, inondée de
pluies continuelles pendant trois ans, ne put être ensemencée. Au
temps de la récolte, les herbes parasites et l’ivraie couvraient
toute la campagne... La faim fut portée au point que les hommes
s’entre-dévoraient... Le sombre témoignage du contemporain Glaber,
indique le fatal état de la société dévorée par tant de fléaux.
On croyait que l’ordre des saisons et les lois des éléments, qui
jusqu’alors avaient gouverné le monde, étaient retombés dans un éternel
chaos, et l’on craignait la fin du genre humain[512].»
J’ai cru devoir reproduire ce long extrait, parce qu’il dépeint avec
autant de vérité que d’énergie, cette rencontre inouïe de malheurs de
tous genres. Quand on voit de pareils antécédents annoncer l’avénement
d’une grave maladie populaire, on ne peut s’empêcher d’établir entre
les deux faits un rapport intime. Il n’est pas possible que la santé
publique ait échappé à de violentes perturbations. Quel est, en
définitive, le mode d’agir de ces influences nosogéniques? Et, pour
rester dans mon sujet, comment la maladie gangréneuse que j’étudie, se
rattache-t-elle à leur impression complexe[513]?
Ces états putrides qui, selon le langage du chroniqueur, «corrompent
la masse du sang,» sembleraient le produit naturel de ces crises
alimentaires dont la description dépasse toute vraisemblance;
et cependant la même influence pèse dans d’autres temps sur les
populations, sans amener à sa suite les effets spéciaux qu’on en
croirait inséparables.
Rien ne surpasse par exemple, les horreurs de la famine qui désola
Paris en 1590, au temps de la Ligue. J’en emprunte le récit à Sauval:
«Cette famine n’a pas sa pareille, et fut si grande que les rats
étoient les plus friands morceaux des riches; encore les achetoient-ils
bien cher. Quantité ne vivoient que de ce qui est plus capable de
faire mourir que de conserver la vie. A l’hôtel Palaiseau et celui
de Saint-Denis, on surprit quelques lansquenets qui mangeoient des
enfants. Enfin les Parisiens furent réduits à cette effroyable
nécessité que de faire moudre les os de leurs pères, rangés sur les
charniers de Saint-Innocent, pour en faire du pain[514].»
Voilà certes une terrible famine dont les effets meurtriers auraient dû
être bien secondés par les circonstances politiques qui passionnaient
si vivement les esprits à l’époque de la Ligue; et cependant on n’a
observé aucune maladie populaire qui eût quelque rapport avec le feu
Saint-Antoine.
On ne peut malheureusement s’éclairer auprès des écrivains du moyen
âge, dont le thème est fait d’avance, et qui remplacent par le
merveilleux, les explications rationnelles des phénomènes naturels.
Il faut attendre le XVIIIe siècle pour voir reprendre ce problème
dans des conditions scientifiques sérieuses. C’est alors que quelques
expérimentateurs ont cru avoir levé le voile qui recouvrait depuis
si longtemps cette étiologie. Le mal des ardents et ses dérivés
n’ont plus été, à les entendre, qu’une forme de l’_ergotisme_. Cette
hypothèse commode a été accueillie avec empressement comme une sorte de
révélation contre laquelle on est mal venu à réclamer.
«Il y a tout lieu de croire, dit Réad, que les différentes maladies qui
ont affligé la France dans les Xe, XIe, XIIe, XIIIe et XVIe siècles,
sous le nom de _feu sacré_, de _mal des ardents_, de _feu infernal_
et de _mal Saint-Antoine_ devaient leur origine à l’usage du seigle
ergoté[515].»
M. le Dr Roche a adopté textuellement et de confiance, l’opinion des
commissaires de la Société royale sur la séparation du mal des ardents
et du feu Saint-Antoine. L’affection ainsi nommée n’était, dit-il,
probablement autre chose que l’_ergotisme gangréneux_. Il regrette
cependant que «le manque absolu de détails, dans les récits de ces
fléaux, ne permette pas de rien affirmer à cet égard[516].»
Dans une lecture faite à l’Académie royale de médecine de Belgique,
le 24 novembre 1849, M. le Dr de Mersseman cherchait à établir que
la maladie du feu sacré, dont il est fait si souvent mention dans
les chroniques du moyen âge, était la _lèpre_. Les raisons et les
rapprochements qu’il invoquait à l’appui de cette thèse assez imprévue,
ne parurent pas à M. le Dr Fallot pouvoir soutenir le contrôle d’une
critique sévère, fondée sur l’interprétation éclairée des faits. Ce
médecin aime mieux croire avec Ozanam que cette maladie n’est qu’un
fait d’ergotisme[517], et il s’appuie principalement sur un savant
travail du Dr C.-H. Fuchs de Berlin[518].
Il prétend, comme lui, que les chroniques antérieures au Xe siècle,
désignent cette affection sous le nom générique de _peste_; mais
qu’à partir de cette époque, on la trouve décrite sous ceux d’_ignis
sacer_, _arsura_, _mal des ardents_, _clades_ ou _pestis inguinaria_.
Après le XIIe siècle, on la nomme: _ignis sancti Antonii_, _sancti
Martialis_, _Beatæ Virginis_, _ignis invisibilis vel infernalis_.
A dater du XIVe siècle, les auteurs changent la destination de ce nom,
_feu sacré_, et ne le donnent plus qu’à la gangrène, au sphacèle, aux
mortifications en général, ou bien aux dermatoses les plus variées
(_dartres_, _zona_, _charbon_, etc.).
Je laisse à M. Fallot, ou pour mieux dire au docteur Fuchs dont il
suit les indications, la responsabilité d’une synonymie historique à
laquelle j’aurais à faire bien des reproches. Je me borne à exposer
brièvement les raisons principales qui démontreraient, au dire de
l’auteur allemand, la vérité de l’étiologie céréale ou ergotique.
1º Explosion de la maladie aux années dont l’hiver a été rigoureux,
l’été humide et pluvieux, après de mauvaises récoltes, et pendant la
disette, ou même en pleine famine.
2º Circonscription restreinte de la maladie en France, dans la
Lorraine, les Flandres, l’Aquitaine, le Dauphiné, l’Ile de France;
immunité de l’Italie dotée d’une culture mieux entendue.
3º Durée également limitée de l’épidémie, dépassant rarement une année,
et dans ce cas, consécutivement à deux années antérieures de disette.
Cessation au retour du printemps.
4º Enfin, identité des symptômes dans des lieux et des temps
différents[519].
L’ensemble de ces motifs forme sans doute une argumentation spécieuse.
Mais outre qu’ils ne prouvent pas l’intervention originelle de l’ergot,
et qu’ils donnent matière à discussion, on s’aperçoit bien vite, quand
on veut les vérifier, qu’ils ont été arbitrairement allégués, dans
l’intérêt d’un système.
Ainsi, par exemple, le rayon de la sphère d’activité du fléau n’est
pas aussi limité qu’on veut bien le dire, puisque, après avoir ravagé
d’immenses provinces françaises, il s’est aussi étendu à une partie de
l’Europe, et que l’Italie même n’en a pas été défendue, comme on le
prétend, par la supériorité de son mode de culture. Petrus Parisus,
auteur du XVe siècle, a vu régner à Trépano et à Palerme, en Sicile,
une épidémie qui a les plus grands rapports avec celle de la France et
des pays du nord.
Cet écrivain nous représente le plus grand nombre de malades, comme
ayant sous l’articulation des deux genoux, de grandes taches livides
et obscures qui s’étendaient jusqu’au mollet. Un spasme permanent
tenait la jambe rétractée. Les parties affectées étaient si dures et si
sèches, qu’elles paraissaient avoir été exposées au feu ou aux ardeurs
du soleil. Elles étaient engourdies, privées de sentiment, et dans cet
état de mortification qui caractérise la gangrène confirmée[520].
M. Fallot a aussi réduit gratuitement la durée totale de la maladie du
moyen âge. Il est bien avéré qu’elle s’est prolongée plusieurs siècles
avec les alternatives accoutumées des maladies populaires du même ordre.
On sait que ces maladies, après leur première explosion, affectent
pendant un certain temps, la forme sporadique, pour reprendre par
intermittence et sans cause appréciable leur vigueur et leur expansion
premières. On dirait qu’elles veulent s’acclimater dans les lieux
qu’elles ont envahis et s’y perpétuer à l’état d’endémie. C’est
ainsi qu’on a pu craindre que le feu Saint-Antoine ne se fixât pour
toujours sur le théâtre de ses ravages; sous ce rapport la lèpre, sa
contemporaine, peut lui être comparée.
Malgré les incertitudes et les obscurités qui restent encore sur ce
point, M. Fallot conclut à l’identité probable du feu sacré et de
l’ergotisme gangréneux. La seule différence serait dans la substitution
d’un nom spécifiant la cause à un nom qui indique un des principaux
symptômes.
Dans cette hypothèse, on expliquerait facilement le retour de ces
épidémies, à une époque où la culture des céréales était complétement
négligée, ou compromise par la succession incessante des troubles
météorologiques. M. Fuchs en a compté vingt-huit, espacées dans une
période de cinq cents ans, depuis 857, qu’il croit être la date de
la première invasion, jusqu’à 1347. Ozanam n’en mentionne que seize,
probablement parce que son calcul ne remonte pas aussi haut.
Quelques-uns de ces récits signalent expressément l’altération des
grains. En 1096, le pain parut d’un rouge de sang, que Mézeray attribue
à une sorte de faux blé[521].
On peut opposer à M. Fallot, que sous le règne du feu sacré, le seigle
n’entrait dans l’alimentation que pour une proportion très-faible.
Cet honorable confrère atténue l’objection, en disant que l’ergotisme
n’est pas l’effet exclusif du seigle (_secale cornutum_); mais encore,
du mélange avec certaines graminées.
L’ergot proprement dit (_sclerotium clavus_) attaque aussi d’autres
céréales, l’orge en particulier. Or, avant l’introduction du seigle
dans l’alimentation journalière du peuple, l’orge figurait dans la
confection du pain et des soupes.
M. Fallot aurait pu ajouter que le blé est sujet aussi à l’invasion
du parasite. M. Mialhe a fait des recherches qui lui ont démontré
l’identité chimique du blé et du seigle ergotés. Comme ce dernier,
le blé renferme une matière grasse abondante, une matière grasse
particulière, des matières albumineuses et gommeuses, des sels
cristallisables, et enfin une matière extractive _sui generis_,
_ergotine_[522].
D’après cette similitude de composition, M. Mialhe a présumé qu’il
devait en être de même des propriétés physiologiques et thérapeutiques.
L’expérience clinique paraît avoir vérifié ses prévisions[523].
Quoi qu’il en soit, il est certain que le mal des ardents trahit
l’action préalable d’une influence puissante et générale qui s’est
exercée sur des populations fatalement prédisposées. Tel est le
fait que nous donne l’observation. L’hypothèse commence, quand on
prétend que cette cause est unique, et que la maladie n’est qu’un
empoisonnement par l’ergot de seigle. D’où il résulte logiquement qu’il
aurait suffi d’exclure cette céréale de la consommation publique,
pour supprimer en même temps ses redoutables effets, et mettre fin à
l’épidémie. _Sublatâ causâ..._
M. Fallot ne hasarde-t-il pas cette conjecture, quand il demande si
les guérisons qui avaient lieu, après un séjour plus ou moins prolongé
dans les églises ou les couvents, ne tiendraient pas à la salubrité
de l’alimentation fournie par ces établissements religieux, qui
emmagasinaient dans les années d’abondance, pour parer aux disettes
éventuelles?
A quoi on pourrait répondre que la plupart des malades ne faisaient,
pour ainsi dire, que passer dans ces asiles, s’il est vrai, comme on
l’assure, que ceux qui ne mouraient pas, se rétablissaient en sept ou
neuf jours, ce qui peut être accepté, au point de vue pathologique,
sans aucune intervention miraculeuse.
MM. Trousseau et Pidoux, dont le témoignage est d’un si grand poids,
ne peuvent consentir à mettre sur le compte du seigle ergoté, les
épidémies terribles décrites sous le nom d’_ergotisme_, d’_ergot_,
de _convulsion céréale épidémique_, etc. Lorsque l’acrodynie régna
à Paris, la première idée qui s’offrit, fut de la rapporter à une
intoxication céréale; mais il devint bientôt de toute évidence, qu’il
fallait renoncer à cette explication, puisque les habitants de Paris
n’emploient jamais le seigle comme aliment. D’un autre côté, si l’on
jette un coup d’œil critique sur ces prétendues épidémies d’ergotisme,
on reconnaît, avec les éminents collaborateurs dont je reproduis
l’opinion, que celles qui se développent en France ne se montrent pas
dans les divers lieux, les mêmes années. Ainsi, pendant que l’Artois
en est infecté, la Sologne n’éprouve rien, et réciproquement. Or, les
années très-humides en Sologne, le sont également dans l’Artois, et
par conséquent la production de l’ergot doit y être la même. Il serait
bien singulier alors que l’influence de la même cause ne déterminât
pas les mêmes accidents épidémiques. Quand une cause commune existe
dans deux localités et qu’une maladie se développe dans l’une, sans se
montrer dans l’autre, il faut, de toute nécessité, recourir à une autre
explication étiologique.
Pendant les années 1816 et 1817, les plus humides qu’il y ait eu,
peut-être, depuis plus d’un siècle, bien que les seigles aient été
infectés d’ergot, on n’a pas entendu dire que, dans la Sologne et sur
beaucoup d’autres points de la France, où l’on se nourrit de farine de
seigle, il soit survenu une épidémie d’ergotisme.
C’est aussi un fait irréfragable, que des populations entières se
nourrissent de cette céréale altérée; dans six ou sept départements,
les paysans n’ont pas d’autre aliment. Pendant les étés froids et
humides, les épis de seigle contiennent une énorme quantité d’ergot.
Lorsque le grain a été battu, les paysans, avant de le faire moudre,
n’enlèvent que les ergots les plus gros, et le reste va au moulin avec
le bon grain. Le pain, pendant toute l’année, est fait alors avec
du seigle ergoté, et c’est l’aliment qui entre pour la plus grande
proportion, dans la nourriture des habitants de la campagne. Aux
époques où l’altération de la céréale a dépassé de beaucoup son degré
habituel, ceux qui en font usage ressentent une sorte d’ébriation qui
n’a rien de pénible; mais quand il n’y a que peu d’ergot, on n’observe
aucun accident notable, lors même que cette substance fait tous les
jours, pendant de longues années, la base de la nourriture[524].
Il me semble qu’il est difficile de répondre à ces arguments, si l’on
persiste à défendre, sans concession, l’étiologie céréale de la maladie
du moyen âge.
M. le docteur Marchal (de Calvi), touchant à cette question, s’étonne,
à bon droit, qu’un fait pathologique, si commun autrefois, ait cessé
de se produire. Il a lu comme moi, le passage que je viens d’extraire
du livre de MM. Trousseau et Pidoux, et il convient qu’il y aurait là
quelque chose d’incompréhensible, si, dit-il, on n’était autorisé à
penser que les paysans de nos jours font peut-être mieux que d’enlever
seulement les plus gros ergots; tandis que probablement, et cela est
important à noter, leurs devanciers laissaient les gros comme les
petits dans le grain à moudre[525].
La conjecture du savant médecin de Paris est rendue assez improbable
par l’incurie bien connue des gens de la campagne; mais lors même
qu’il en serait ainsi, les faits cités par MM. Trousseau et Pidoux
ne seraient pas moins inexplicables pour ceux qui soutiennent, d’une
manière absolue, l’intervention toxique de l’ergot. Dans l’espèce,
je crois plutôt que nos paysans, à qui M. Marchal prête tant de
prudence, seraient d’autant moins portés à élaguer tous les mauvais
grains, que l’enivrement qui suit l’usage du pain de seigle, fortement
ergoté, n’est pas sans agrément pour eux. Ils connaissent parfaitement
l’origine de cette impression, et bien loin d’éprouver de la
répugnance, ils s’en font une habitude, à l’exemple des fumeurs et des
mangeurs d’opium.
Les effets spéciaux du seigle ergoté sont formellement niés, au nom
de l’expérience, par quelques auteurs allemands. On sait qu’il croît
en grande quantité dans le canton de Bâle. On le moud avec les grains
de bonne qualité, et on en fait du pain qu’on mange sans le moindre
inconvénient[526].
On n’est plus surpris, après cela, des faits qui démontrent que le blé
fortement altéré, a pu être employé sans porter le moindre trouble dans
la santé publique.
Ramazzini raconte qu’en 1691, la rouille envahit abondamment cette
céréale en Italie, sans aucune suite fâcheuse.
Il est certain que beaucoup de médecins, qui ne sont point intéressés
au succès d’un système, ne croient guère à l’ergotisme.
Requin, qui fait cette remarque, a consulté, pour s’éclairer, M. le
docteur Arnal[527], qui s’est livré à une étude spéciale des effets
thérapeutiques et toxiques de l’ergot. La réponse de ce confrère fut
catégorique: il avait essayé toutes les manières de déterminer sur les
animaux, l’ergotisme gangréneux ou convulsif, et il n’avait jamais pu y
parvenir[528].
J’ai lu avec attention le récit des expériences faites par Tessier,
sur quelques espèces animales pour éclaircir l’action pathologique
de l’ergot[529]. L’auteur n’a négligé aucune précaution pour éviter
toute cause d’erreur; mais je suis obligé d’ajouter que sa conclusion,
très-affirmative, ne me paraît pas complétement applicable à l’homme.
Il suppose que les expérimentateurs qui ont obtenu des résultats
contraires, n’ont employé qu’une proportion insuffisante d’ergot. J’ai
peine à croire que des hommes aussi exercés que Model et Parmentier
n’aient pas prévenu un pareil reproche.
Je pense donc, comme Requin, qu’on a souvent jeté sur le compte de
l’ergot, bien des épidémies dont ce poison était tout à fait innocent,
et que cette étiologie a été invoquée le plus gratuitement du monde.
Ce qui ne m’empêche pas d’accepter les faits qui reposent sur les
témoignages positifs de Salerne, de Réad et de quelques autres. Il
importe seulement de ne jamais oublier, que la causalité médicale
répugne aux interprétations exclusives qui ne tiennent pas compte des
contingences de l’observation.
De tout ce qui précède, je tire, jusqu’à preuve contraire, la
conclusion suivante:
La faible proportion du seigle ergoté dans le régime des populations
frappées du feu Saint-Antoine; l’extension de cette épidémie dans des
localités où cette céréale n’était pas cultivée; sa durée plusieurs
fois séculaire, avec des intermissions que la continuité d’action de
sa prétendue cause rendrait incompréhensibles, à moins d’entasser les
suppositions arbitraires; la diminution graduelle et la disparition
définitive du fléau, qui ne peuvent être attribuées à la suppression
de l’influence suspecte; l’étrangeté symptomatique de la maladie qui
exclut son origine vulgaire; le sens contradictoire des observations
d’ergotisme, après leur révision attentive: toutes ces considérations,
en un mot, ruinent l’hypothèse qui a rallié l’opinion des médecins
sur la base commune de l’intoxication céréale. Le feu Saint-Antoine
reste donc, pour moi, l’épidémie gangréneuse du moyen âge, affection
distincte de toutes les autres, et à laquelle il m’est impossible de
refuser les caractères de la spécificité la mieux tranchée.
On a essayé d’établir entre elle et le charbon, un rapport intime;
mais le rapprochement ne tient pas devant le parallèle nosographique.
La tumeur circonscrite qui caractérise l’anthrax, et la gangrène qui
s’irradie rapidement de son centre aux parties adjacentes, diffèrent
radicalement du sphacèle, qui attaque tout un membre et le dévore
sourdement, comme par l’action lente d’un feu interne.
Les praticiens ne peuvent non plus, assimiler le feu Saint-Antoine,
tel que nous le dépeignent les chroniques, à ces fièvres malignes
gangréneuses, dont la marche est des plus aiguës, et qui s’accompagnent
d’un grand trouble de la circulation et d’un profond abattement, signe
de la résolution des forces.
La question ainsi posée en amène une autre:
Le feu Saint-Antoine a-t-il été connu des anciens, ou faut-il dater son
avénement des premiers indices qui le dénoncent au Xe siècle?
Hippocrate nous a laissé la relation d’une épidémie d’érysipèles,
accompagnés de gangrènes fort étendues. Les causes les plus légères
les faisaient naître. Les chairs, les ligaments, les os et même des
membres entiers étaient détruits. L’auteur du récit fait remarquer, que
ces accidents étaient plus effrayants que dangereux, car la plupart
de ceux chez lesquels ils survenaient, échappaient à la mort. Ceux,
au contraire, dont la maladie ne prenait pas cette direction, étaient
emportés[530].
M. Littré retrouve, dans cette description, de nombreux traits de
ressemblance avec les formidables épidémies qui, sous le nom de
_feu Saint-Antoine_, de _mal des ardents_, etc., furent la terreur
des populations du moyen âge. Mais il y voit cette différence
essentielle que la gangrène, salutaire dans l’épidémie ancienne, était
excessivement funeste dans celle du Xe siècle[531].
Je dois appuyer sur un autre caractère distinctif; c’est que l’action
d’une cause occasionnelle quelconque, provoquait l’éruption de
l’érysipèle sur les lésions les plus simples, sur de toutes petites
plaies, n’importe leur siége. Cette observation se renouvelle dans
la plupart des constitutions érysipélateuses bien dessinées. Les
chirurgiens d’hôpitaux doivent, en pareil cas, renoncer à l’emploi de
l’instrument tranchant, fût-ce la lancette, sous peine de voir surgir
un érysipèle dont la gravité, trop souvent mortelle, ne peut être
mesurée d’avance. Nous ne voyons rien de semblable dans l’histoire
du mal des ardents. L’épidémie de l’antiquité n’est pas autre chose
qu’une épidémie d’érysipèles, aggravée par l’influence indéfinissable
d’une constitution gangréneuse et putride.
Les médecins qui se sont épargné des longueurs, en identifiant le mal
des ardents à l’érysipèle, relèveront l’importance du rapprochement que
je viens de faire. Peut-être même se prévaudront-ils de l’assentiment
apparent de Foës qui a traduit ἐρυσίπελατα par _ignes sacri_? Je
me permettrai de leur rappeler que cette version, autorisée par le
vocabulaire ancien, ne préjuge rien sur les prétendus rapports de
l’érysipèle ainsi désigné, avec le _feu sacré_ ou _Saint-Antoine_[532].
Galien nous a conservé le souvenir d’une maladie épidémique qui survint
à la suite d’une crise alimentaire.
Nous y lisons que de longues famines désolaient, de son temps,
l’empire romain. Le transport de toutes les céréales dans les villes,
réduisit les gens de la campagne à user d’aliments qui n’entraient
jamais dans leur régime, tels que racines sauvages, jeunes pousses des
arbres, herbages des prés; et cette nourriture malsaine à laquelle
ils furent condamnés, pendant l’hiver et le printemps, engendra de
graves affections, au début de l’été. Sur le corps des malades, se
développaient des ulcères très-nombreux, de nature variable: chez les
uns, _érysipélateux_; _phlegmoneux_ chez les autres; _herpétiques_ chez
ceux-ci; ailleurs, _lichénoïdes_, _psoriques_ et _lépreux_... Souvent
ces éruptions devenaient _charbonneuses_ et _phagédéniques_, allumaient
la fièvre et emportaient beaucoup de malades, après de longues
souffrances. C’est à peine si l’on en sauvait quelques-uns, quand la
maladie prenait ce caractère[533].
On me dispensera d’insister pour prouver que l’affection décrite par
Galien, sous les formes multiples dont j’ai abrégé l’énumération,
n’était pas celle du moyen âge, malgré les rapports de leur étiologie
externe appréciable.
Je ne pousserai pas plus loin le rapide aperçu de mes recherches
historiques. Il me suffira de déclarer qu’elles ne m’ont révélé, dans
les auteurs de l’antiquité, aucune trace distincte du feu Saint-Antoine.
Cette opinion ne m’est pas exclusivement personnelle; elle est
formellement exprimée par les commissaires de la Société royale[534].
Gruner ne pensait pas autrement. «_Id unum scio_, disait-il, _hunc
morbum fuisse veteribus incognitum_[535].»
Tel était aussi le sentiment de Pariset, qui avait mis ses
connaissances spéciales au service de cette question.
Il rappelle que Perrault et Dodart furent les premiers en France qui
éveillèrent l’attention de l’Académie des sciences, sur les gangrènes
de la Sologne et du Blésois. Salerne apporta bientôt de nouveaux
renseignements, et l’on remonta aux calamités antérieures des Xe, XIe
et XIIe siècles, qu’on entreprit d’éclairer par celles dont on était
témoin. Pariset rend justice au mérite des savants chargés par la
Société royale, d’élucider ce problème de pathologie historique. Mais
il reconnaît que si à travers les ombres laissées sur ces fléaux par
des descriptions imparfaites, on a cru démêler certaines similitudes
avec la peste, pour le mal des ardents; avec le feu persique de Dehaën
ou l’endémie de Sologne, pour le feu Saint-Antoine; il est impossible
d’établir une conviction sérieuse sur des données où l’hypothèse a
une trop grande part. D’après lui, les ténèbres qui couvrent les
temps malheureux du moyen âge, autorisent à supposer que le feu
Saint-Antoine, le feu sacré, le feu infernal, le mal de mort, qui
désolèrent les populations, étaient des _maladies spéciales_, nées de
la misère universelle, _qui n’ont plus d’analogues parmi nous_, et
qui, de même que la maladie ardente du Talmud, la lèpre de Moïse et la
suette d’Angleterre, _ont disparu du monde_[536].
Je crois fermement, avec Pariset, que le mal des ardents était une
maladie spéciale dont la nouveauté s’explique, par l’ensemble des
conditions matérielles et morales qui caractérisent cette étrange
période historique, connue sous le nom de moyen âge. Je pense comme
lui, que la constitution des sociétés modernes les défend désormais
contre le retour de pareils fléaux. Je dois cependant faire part à mon
lecteur de quelques doutes qui me restent.
Les premières années du XVIIIe siècle ont été témoins d’une épidémie
gangréneuse qui attend encore son dernier mot. Il ne me répugne point
d’y retrouver la copie un peu effacée du feu sacré d’autrefois. Si son
règne a été de courte durée, si ses ravages ont été infiniment plus
restreints, c’est que le terrain sur lequel elle tombait, était moins
propre à en féconder les germes. La différence des temps expliquerait
la différence des maladies.
L’épidémie à laquelle je fais allusion, a régné en 1709, dans la
Sologne, le Blésois et le Dauphiné; en 1747, dans la Sologne seulement;
en 1749, auprès de Lille en Flandre et de Béthune en Artois; en 1764,
aux environs d’Arras et de Douai; et depuis, dans le Limousin et
l’Auvergne[537].
En 1710, l’Académie des sciences de Paris apprit par plusieurs
relations qui lui furent adressées, qu’une maladie gangréneuse, d’un
caractère insolite, devenait très-commune dans l’Orléanais et le
Blésois. On remarqua, parmi ces communications, celle du docteur Noël,
chirurgien de l’Hôtel-Dieu d’Orléans.
Il mandait que, depuis près d’un an, il était venu à son hôpital plus
de cinquante personnes, hommes et enfants, affligés de gangrènes
sèches, noires, livides, qui commençaient toujours par les orteils,
s’étendaient plus ou moins, et quelquefois gagnaient le haut de
la cuisse. Il n’avait vu qu’un malade atteint à la main. Chez
quelques-uns, le membre gangréné se séparait spontanément, sans que
l’art fût intervenu. Chez les autres, la guérison réclamait des
scarifications et des applications topiques. Quatre ou cinq avaient
succombé, après l’amputation de la partie mortifiée, parce que le mal
s’était propagé jusqu’au tronc. Enfin, cette maladie n’attaquait pas
les femmes; tout au plus quelques petites filles[538].
Un paysan, des environs de Blois, avait perdu par la gangrène, d’abord
tous les doigts d’un pied, puis ceux de l’autre, après cela, les deux
pieds; enfin les chairs des deux jambes, dont la chute avait été suivie
de celle des deux cuisses. Au moment où l’Académie des sciences
recevait cette communication, la cavité de l’os des hanches commençait
à se remplir de bourgeons charnus d’un bon aspect[539].
Ne retrouve-t-on pas dans ce fait, l’image des désordres que nous avons
vu produire au mal des ardents, à l’époque de sa plus grande fureur?
J’ajoute, comme nouveau trait de similitude, que le peuple rendit ses
anciens droits à saint Antoine, qui passa pour le meilleur médecin de
cette maladie.
On observait conjointement un autre état morbide gangréneux, dont la
forme différait sensiblement de celle que je viens de mentionner.
Les malades avaient des enflures et des tumeurs aux pieds, aux jambes,
aux mains et aux bras. Ces tumeurs étaient accompagnées de rougeur, de
chaleur, de fièvre et de délire. Les parties attaquées par la gangrène
se séparaient sans le secours de la chirurgie.
Ne pourrait-on pas, par voie d’analogie, éclairer d’un jour nouveau,
la maladie du moyen âge, en la rapprochant de celle dont je parle. Il
n’est pas douteux que le feu Saint-Antoine d’autrefois n’ait présenté
aussi les deux formes accusées par la maladie plus moderne.
Quoique les chroniqueurs du moyen âge aient laissé bien des lacunes, et
qu’on soit réduit à interpréter leur silence, il n’est pas difficile,
avec un peu d’attention, de démêler dans leurs récits, la forme
spéciale de feu sacré, observée par les médecins du siècle dernier.
Nous savons qu’il surgissait souvent des phlyctènes et des tumeurs qui
dégénéraient, au dire de Félibien, en «ulcères incurables[540].» Au
lieu de prendre la couleur noire du charbon et de passer au sphacèle,
les parties atteintes «tombaient en pourriture,» et les chairs se
détachaient des os.
On a dit que le feu Saint-Antoine avait donné lieu à la distinction,
longtemps admise, de la gangrène, en _sèche_ et _humide_; mais on
aurait dû voir que la même cause détermine l’une ou l’autre forme,
suivant les conditions du sujet, la rapidité de la marche du mal
et autres influences moins définies. La différence des symptômes
n’implique pas celle du mode affectif qu’ils traduisent.
Comme dernier argument, je reproduirai un détail qui m’est fourni par
un médecin de l’abbaye Saint-Antoine, en Dauphiné, témoin de la maladie
du XVIIIe siècle.
«Cette affection, dit-il, qui parut à la suite de la guerre, du
dérangement des saisons et de la disette des fruits et des grains, ne
s’attachait qu’aux manouvriers, aux paysans et aux mendiants.»
Jusque-là, rien de plus conforme à l’observation commune, qui semble
vouer aux fureurs des épidémies, les classes énervées par le travail et
la misère. Mais voici la circonstance que je tenais à mettre en saillie:
L’auteur remarque que pour éviter de mourir de faim, ces malheureux
avaient été obligés de se nourrir «de _pain fait de farine de glands_,
_de pepins de raisin_, _de racines de fougère_ et autres de cette
espèce, _de toutes sortes d’herbes, crues ou cuites, sans sel et sans
autre assaisonnement_[541].»
Dans cette énumération, je cherche en vain le seigle ergoté. On n’eût
pas manqué de le signaler, au moins comme la cause principale de la
maladie qu’on observait, au moment où cette explication prenait faveur
sous le patronage des corps savants.
On objectera que les expériences de Dodart, de Langius, de Salerne,
d’Arnaud de Nobleville, de Duhamel, de Réad, de Tessier et de quelques
autres, dont je passe à dessein les noms, ne laissent pas de doutes
sur les effets toxiques de l’ergot de seigle. Je réponds qu’on ne peut
faire bon marché des expériences contradictoires rapportées par les
médecins de Breslau[542], par Camerarius[543], par Moeller[544], et,
vers la fin du siècle dernier, par Model et Parmentier[545].
Camerarius est très-explicite, et assure que la gangrène des
extrémités, accompagnée du cortége habituel de ses symptômes, aurait
été observée sur des sujets qui n’avaient positivement fait aucun usage
du seigle ergoté.
Dans cet état de la question, la sagesse commande de suspendre son
jugement, et d’attendre un supplément d’informations. Mais, en ce qui
concerne la maladie du moyen âge, je maintiens qu’après un examen
bien réfléchi des pièces de conviction introduites au débat, il m’est
impossible d’expliquer ce grand fait pathologique, analysé dans toutes
ses phases, par une action toxique, nettement isolée du concours des
influences nosogéniques qui ont présidé à son explosion et prolongé
son règne. Je ne saurais, du reste, mieux finir ce chapitre, qu’en
disant avec un de mes écrivains favoris: «Ce sont questions doubteuses
à desbattre aux Escholes..... ce que j’en opine, c’est pour déclarer la
mesure de ma veue, non la mesure des choses[546].»
NOTES:
[476] Henri Martin, _Hist. de France_, t. III, p. 31, 4e édit.
[477] Jussieu, Paulet, Saillant et Tessier, _Recherches sur le
feu Saint-Antoine_ (_Mémoires de la Société royale de médecine._
Année MDCCLXXVI, p. 260).
Comme j’aurai à parler plus d’une fois de ce travail, je
désignerai les quatre collaborateurs sous le nom de _Commissaires
de la Société royale_.
[478] Bouisson, _la Médecine et les Poëtes latins_. 1843, p. 23.
[479] Virgile, _Géorg._, lib. III, vers 563.
Delille a traduit ainsi ce passage:
«Et malheur au mortel qui bravant leurs souillures,
»Eût osé revêtir ces dépouilles impures!
»Soudain son corps baigné par d’immondes sueurs
»Se couvrait tout entier de brûlantes tumeurs.
»Son corps se desséchait et ses chairs enflammées
»Par d’invisibles feux périssaient consumées.»
[480] Je ne parle que du fait général. Je n’ignore pas que la
contagiosité de l’érysipèle paraît aujourd’hui avérée dans
certaines conditions spéciales: ce qui m’étonne d’autant moins,
que j’avais exprimé, sur ce point, en 1853, des soupçons
très-sérieux fondés sur quelques observations justificatives.
(Voy. mon _Traité de la contagion_, t. I, p. 150.)
[481] Frodoardi presbyteri ecclesiæ Remensis _Chronicon, anno
DCCCCXLV_. (_Recueil des Hist. des Gaules_, par dom Bouquet, t.
VIII, p. 199.)
[482] Sauval, _Antiquités de Paris_, liv. X.
[483] _Répert. des Chartes de l’Eglise de Paris renouvelé en
1536. 2e vol._ (_Extrait par_ Sauval, t. III, p. 74, _des
preuves_.)
[484] Glabri Radulphi _Historiarum sui temporis libri
quinque_. _Cap. IV libri secundi._--_De incendiis et mortibus
nobilium.--Recueil des Hist. des Gaules_, par les Bénédictins, T.
X, p. 19.
[485] Mézeray, _Hist. de France_, t. II, p. 5. 1685.
[486] Adémar, _Chronicon_, _anno_ 994.
[487] Glabri _Chron. cit._, _anno_ 1039.
[488] Mézeray, _Ouv. cit._, p. 46.
[489] _Mss. de l’abbaye Saint-Antoine._
[490] Sans prendre ces mots à la lettre, on peut au moins en
déduire l’immense développement qu’avait acquis la maladie,
pendant son règne si prolongé.
[491] _Vita Hugon episcop. Lincoln_, _cap._ XIII, _lib._ V.
[492] Félibien, _Hist. de la ville de Paris_, t. I, p. 156.
[493] Sauval, _Hist. des antiq. de la ville de Paris_, t. I, p.
383.
[494] Sauval, _Ouv. cit._ t. I, p. 41.
[495] A. Paré, _Œuvr. comp._, édit. Malgaigne, t. II, liv. X,
chap. XI, p. 210.
[496] Vingt-cinq ans auparavant, le corps du saint de ce nom
avait été transporté de Constantinople en Dauphiné.
[497] _Satyre Ménippée_, art. VIII, _de la vertu du Catholicon_,
et _note_.
[498] Rabelais, _Pantagruel_, liv. II, chap. XXX.
[499] _Histoire des ordres monastiques_, t. I, p. 337.
[500] La chronique d’Hugues de Fleury, une des plus estimées sur
les événements du XIe siècle, qualifie cette maladie de _morbus
tabificus_, _maladie de langueur_.
[501] _Rech. sur le feu Saint-Antoine_, p. 271-273.
[502] Il est bon de noter ici que Sauval, traduisant, dans sa
Chronique, le récit de Frodoard, sans s’astreindre littéralement
au texte, rend les mots _ignis plaga_ par ceux de _feu sacré_ ou
_des ardents_: preuve qu’à l’époque où il écrivait (XVIIe siècle)
la tradition acceptait ces mots comme synonymes et représentant
la même maladie.
[503] Mézeray, _Hist. de France_, t. II, p. 5.
[504] Voy. la ¿p. 357.
[505] «_Eodem tempore, illa ignea pestilentia divino judicio
nimis ipsam provinciam oppresserat, quâ plurimorum pedes
invisibili igne qui_ IGNIS INFERNI _vocabatur publicè comburi
videantur_.» (Ducange, _Glossarium_, au mot: _Ignis inferni_.)
[506] Voy. la ¿p. 355.
[507] Quesnay, _Traité de la gangrène_, p. 344. MDCCLXXI.
[508] J’ai déjà raconté ce fait d’après Félibien. (Voy. la ¿page
358.)
[509] Broussonnet, _Journ. de la Soc. de méd. pratique de
Montpellier_, t. V, p. 38. 1842.
[510] Capefigue, _Hugues Capet et la troisième race_, t. I, p.
_ij_. 1845.
[511] L’auteur n’est pas médecin, et n’a pas à suivre les
épidémies dont il fait mention, dans toutes les alternatives de
leur durée totale.
[512] Capefigue, _Ouv. cit._, t. I, p. 286 et _passim._
[513] Je n’ai rien dit de certains météores, que l’ignorance
des temps revêtait d’une forme fantastique, et qu’elle
considérait comme le signe précurseur des grandes catastrophes.
Les historiens disent qu’en 1088, le _feu sacré fut lancé sur
la terre par un dragon de feu_. «_Anno 1088, tertio kalendas
septembris visus est igneus draco volare per medium cœli et ex
ore suo flammas evomere; statimque subsecutus est pestilens ille
morbus qui ignis sacer vocatur, quem tum arsuram appellabant
quidam._» (Jacob Meyer, _Annales fland._, lib. III.)
[514] Sauval, _Antiquités de Paris_, t. II, liv. X, p. 557.
[515] Réad, _Traité du seigle ergoté_, p. 33, Metz, MDCCLXXIV.
[516] Roche, _Dictionnaire de méd. et de chirurgie prat._,
article _ergotisme_, Paris. 1833, t. I.
[517] Ozanam, _Hist. médic. des maladies épidémiques_, t. II, p.
316.
[518] Fuchs, _Das heilige Feuer des Mittelalters_. (_Du feu sacré
au moyen âge_) (Annales générales de la médecine allemande, janv.
1834, t. XXVIII).
[519] Fallot, _Union médicale_, t. IV, p. 441. 1850.
[520] _Rech. cit. sur le feu Saint-Antoine_, p. 274.
[521] Il est une espèce de _melampyrum_ appelé _rougeole_ dans
les campagnes, qui pousse dans les blés, et donne au pain une
couleur violacée rougeâtre, mais sans aucun effet nuisible.
(Littré et Robin, _Dict. de médecine_, 12e édition, Paris, 1865,
au mot _Mélampyre_.)
[522] Mialhe, _Note sur le blé ergoté_ (_Union médicale._ 1850).
[523] Carbonneau-Leperdriel, _De l’ergot de froment et de ses
propriétés médicales_. (Thèse présentée à l’École de Pharmacie de
Montpellier, 1862.)
[524] Trousseau et Pidoux, _Traité de thérapeutique_, t. I, p.
528. 1836.
[525] Marchal (de Calvi), _Des épidémies_, p. 88. 1852 (Thèse de
concours).
[526] D’Amador, _Quels avantages la médecine pratique a-t-elle
retirés de l’étude des épidémies?_ p. 74. 1829.
[527] Arnal, _De l’action du seigle ergoté_ (_Mémoires de
l’Académie de médecine_. Paris, 1849, t. XIV, p. 408).
[528] Requin, _Pathol. méd._, t. III, p. 112.
[529] Tessier, _Mém. de la Société royale de médecine_, 1778, p.
587.
[530] Hippocrate, _Epid._, liv. III, sect. 3, 4e _Constit._
[531] Hippocrate, _Trad._, t. II, p. 535.
[532] Sauvages considère le feu Saint-Antoine, le feu sacré, le
mal des ardents, comme un _érysipèle pestilentiel_. (_Nosol.
mét._, t. III, p. 297. 1772.)
En parcourant la table générale de la _Nosographie_ de Pinel, je
m’aperçois qu’il renvoie son lecteur à l’article _Erysipèle_, à
propos du feu Saint-Antoine, et du feu sacré; mais il se borne à
demander si «l’érysipèle, en général, aurait des affinités avec
la fièvre pestilentielle?» (T. II, p. 71. 1810.)
Il est regrettable que cet auteur, dont personne, plus que moi,
n’apprécie le mérite, traite souvent, avec ce laisser-aller, les
questions nosologiques les plus sérieuses.
[533] Galien, t. VI, p. 748, _De probis pravisque alimentorum
succis_, cap. I.
[534] _Rech. cit._, p. 294.
[535] Gruner, _Morborum antiquitates_, p. 107.
[536] Pariset, _Hist. des membres de l’Acad. roy. de méd._, t.
II, p. 293. 1850. _Éloge de Tessier._
[537] _Hist. de la Société royale de méd._, M.DCC.LXXX, p. 587
des Mém.
[538] _Rech. cit., sur le feu Saint-Antoine_, p. 280. Comment les
partisans exclusifs de l’intoxication ergotique comprendront-ils
l’immunité des femmes et les rares atteintes des petites filles?
[539] Salerne avait vu plus tard un enfant de dix ans, dont les
deux cuisses se détachèrent de l’articulation, sans hémorrhagie;
son frère, âgé de quatorze ans, perdit la jambe et la cuisse d’un
côté, de l’autre, la jambe seulement.
[540] Voy. la ¿page 359.
[541] _Rech. cit. sur le feu Saint-Antoine_, p. 286.
[542] _Historia morborum Vratislaviensium._
[543] Camerarius, _Acad. natur. curios._, cent. 6, obs. 82.
[544] Moeller, _Comm. de reb. in scientiâ nat. et med. gestis_,
ann. 1752.
[545] Model, _Récréations physiques_, etc., t. II.
[546] Montaigne, _Essais_, liv. I, chap. LVI, liv. II, chap. X.
CHAPITRE VII
DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU XIVe SIÈCLE (PESTE NOIRE)
Parmi les fléaux qui ont désolé le monde depuis les temps les plus
reculés jusqu’à nos jours, nul n’a laissé dans les traditions
populaires un aussi long souvenir que la peste noire. Cinq cents ans
nous séparent de ce grand événement, et l’on ne peut parler du XIVe
siècle sans évoquer le fantôme livide qui l’a couvert de deuil et de
larmes. Au récit de ses ravages, la pensée recule d’horreur, et on se
demande par quel prodige inespéré la race humaine a pu échapper à son
extermination complète!
Les historiens, qui n’affichent aucune prétention médicale, sont
d’accord pour ne voir, dans ce sinistre épisode, qu’un nouveau
débordement de la peste qui avait dévasté la terre sous le règne de
Justinien. Bornée depuis cette explosion, à de nombreuses invasions
partielles, elle aurait tout à coup repris son expansion primitive, et
recommencé sa course vagabonde et sans frein sur toute la surface du
globe.
Cette opinion est partagée par le plus grand nombre des médecins qui se
la sont transmise sans examen. J’ai été frappé des objections qu’elle
soulève, et je viens les soumettre au jugement impartial du lecteur.
Le nom de _peste noire_ sous lequel la maladie dont j’entreprends
l’étude, est restée célèbre, n’est pas le seul qu’elle ait reçu des
médecins ou du peuple.
On l’appelle _mortalega grande_, _pestis atrocissima_, _anguinalgia_,
la _grande peste_, la _mort noire_, la _mort dense_, la MORT! Les gens
du monde la connaissent surtout sous la dénomination de _peste de
Florence_.
Les Italiens la nommèrent _mortalega grande_, la _mortalité grande_,
pour représenter les ravages inouïs qu’elle exerça partout où elle se
montra.
Le synonyme _mort dense_, _mors densa_, fait évidemment allusion
à l’entassement des cadavres, ou aux incessantes funérailles qui
marquaient son passage: _Quod densaret funera_[547]!
D’après M. Henri Martin, la maladie de 1348 a gardé dans l’histoire, le
nom de _peste de Florence_, sans doute à cause des illustres victimes
qu’elle fit dans cette ville, qui était alors le plus brillant foyer de
la civilisation et des arts en Europe[548].
M. le docteur Joseph Michon croit plutôt que ce nom lui vient de ce
qu’elle commença son lugubre pèlerinage en Europe, par Florence et
l’Italie[549].
C’est surtout sur le sens de la qualification de _noire_, que les
auteurs sont partagés.
Loccénius, historien suédois, considère ce nom comme l’expression
métaphorique du _deuil_ qui couvrait les populations[550].
Certains écrivains ont émis l’étrange idée que la maladie doit cette
épithète, à la prodigieuse quantité d’anthracites ou _pierres noires_
qui couvraient la contrée de la Chine où elle prit naissance.
Un autre veut qu’elle ait frappé ses premiers coups sur les Sarrasins
_noirs_ qui habitaient le continent de l’Asie, au milieu des tribus
sauvages.
Giovanni Villani[551] adopte l’opinion de Zaële, grand astrologue
de son temps, d’après lequel l’invasion aurait été précédée de
l’apparition d’une _comète noire_, qui eut lieu au mois d’août 1346.
Pour le dire en passant, l’existence d’une comète à cette date, est un
fait reconnu par les astronomes; mais on ignore pourquoi on la qualifia
de _noire_. M. le docteur Phillippe, chirurgien de l’Hôtel-Dieu de
Reims, qui a écrit une excellente monographie de la peste noire, à
laquelle je ferai plus d’un emprunt, s’est renseigné auprès des membres
de l’Institut les plus compétents, et les réponses qu’il a reçues,
n’ont pas résolu la difficulté. On se bornait à soupçonner que les
comètes, ainsi désignées, pourraient bien être celles qui étaient plus
ternes ou moins éclatantes que les autres[552].
M. le docteur Edouard Carrière croit que la désignation de peste noire
sous-entend l’état des esprits, la désolation indicible dont elle avait
frappé les cités et les campagnes[553].
M. Michon exprime une opinion semblable. Le mot _peste noire_ n’est,
suivant lui, qu’une traduction littérale du latin _pestis atra_,
c’est-à-dire _peste terrible_. Il ne peut consentir à l’interpréter
dans le sens d’un caractère physique de la maladie. «On trouverait,
dit-il, difficilement à accorder la grande épidémie du XIVe siècle,
avec aucune de celles qui ont précédé ou suivi, parce que le nom seul,
pour ceux qui n’étudieraient que superficiellement, ferait rapprocher
du choléra, un fléau qui n’a de commun avec lui que ses funestes
effets.[554]»
Je réponds par anticipation, que l’épithète donnée à la peste noire, à
l’exclusion des autres pestes, est un des motifs qui concourent à l’en
distinguer. L’objection de M. Michon est d’ailleurs facile à écarter,
puisque, au point de vue de sa coloration cutanée, le fléau de notre
siècle porte le nom de choléra _bleu_ ou _cyanique_.
S’il faut dire mon opinion, je crois que l’idée la plus juste est
celle qui attribue la dénomination en litige, soit à la teinte noire
que le corps des malades prenait immédiatement après la mort, soit à
la présence sur la peau, de disques livides, de taches gangréneuses,
associées à la carbonisation de la langue et de la gorge.
Cette version est adoptée par Pontanus qui a raconté l’invasion de
l’épidémie dans le Danemark: «C’est, dit-il, d’après ses effets
extérieurs, qu’on donnait à ce fléau le nom de _mort noire_[555].»
M. Carrière a vu dans les galeries du célèbre cabinet d’histoire
naturelle de Florence, des cires qui représentent fidèlement les taches
livides ou violettes qui couvraient la peau, et dont quelques nuances
lui ont rappelé, dit-il, la coloration cyanotique des cholériques.
Je m’en tiens donc à cette explication. Dans les maladies, ce qui
frappe le plus l’observateur, c’est la coloration des téguments, et
ce caractère sert souvent à les nommer. N’avons-nous pas la fièvre
_jaune_, la fièvre _pourprée_, la fièvre _blanche_ (_febris alba
virginum_), les _pâles couleurs_, la _chlorose_, la _jaunisse_,
l’_ictère noir_, la _rougeole_, la _roséole_, la _scarlatine_, le
_choléra bleu_, la _maladie bronzée_, etc.?
Je ne suivrai pas la peste noire dans ses interminables migrations. Son
explosion soudaine, la rapidité de sa marche, son rayonnement presque
instantané dans les contrées les plus distantes du globe, imposent une
œuvre difficile à celui qui veut reconstruire son itinéraire, depuis
son point de départ jusqu’à la fin de sa course. Je me contenterai de
quelques indications générales.
Il est avéré qu’en moins de quatre ans, c’est-à-dire de 1346 à 1350,
toute la terre connue avait été dévastée. La contagion fut sans doute
un redoutable auxiliaire. Mais on sait que les grandes maladies
populaires ne suivent pas dans leurs pérégrinations, l’enchaînement
régulier des transmissions virulentes, et qu’elles obéissent, avant
tout, à la direction souveraine de la force inconnue qui les domine.
Dans l’Asie centrale, et au nord de la Chine, existe une contrée qui a
porté le nom de Cathay jusqu’au milieu du XVIIe siècle. Cette région
était divisée en Cathay blanc ou libre, et Cathay tributaire ou _noir_,
ainsi nommé en raison de la grande profusion d’anthracites qu’on y
rencontrait.
C’est de là, que la peste noire s’élança sur le reste du monde, après
avoir emporté, en Chine, dans les années 1346 et 1347, environ 13
millions d’hommes[556].
En franchissant ces barrières, le fléau suivit trois courants.
L’un parti du nord, traversant la Boukharie et la Tartarie, le porta
par la mer Noire, à Constantinople, où nous aurons à l’étudier.
L’autre le dirigea de l’Inde, vers les villes situées sur la côte
méridionale de la mer Caspienne et l’Asie-Mineure.
Enfin, par l’autre route, l’épidémie atteignit Bagdad, traversa
l’Arabie et l’Egypte, et aborda aux rives septentrionales de l’Afrique.
Après avoir assouvi sa rage sur la métropole de la Turquie et les
autres villes qui longent les rives du Bosphore, la peste noire se
jeta sur l’île de Chypre, la Sicile, et quelques villes maritimes de
l’Italie.
Les autres îles de la Méditerranée, la Sardaigne, la Corse et Majorque
furent tour à tour attaquées. Les deux premières perdirent les deux
tiers de leurs habitants. Majorque devint presque déserte. On y compta,
en moins d’un mois, plus de 15,000 morts. Une autre version élève même
ce chiffre à 30,000.
Les foyers pestilentiels couvraient donc en ce moment toute la côte
méridionale de l’Europe. En Italie, la Lombardie fut entièrement
dévastée, à l’exception de Milan et de Pavie dont on admira la
préservation. Dans les premiers jours d’avril 1348, Florence fut
envahie, et l’on sait avec quelle implacable férocité!
L’épidémie voyageuse n’avait pas encore abandonné l’Italie et
l’Espagne, lorsqu’elle prit son vol dans une double direction.
D’un côté, elle traversa les Alpes, fondit sur la France, sillonna
rapidement la Belgique et la Hollande, franchit le détroit pour entrer
en Angleterre, remonta dans la Suède, le Danemark et la Norwége, et
alla se perdre dans l’Islande et le Groënland.
Par l’autre voie, elle parcourut les nombreuses provinces d’Allemagne,
s’introduisit en Pologne et vint aboutir à la Russie en 1351, plus de
trois ans après l’invasion de Constantinople.
Il résulte de ce court aperçu, que le fléau a égalé ceux qui l’ont
précédé, par l’universalité de sa domination; et la suite prouvera
qu’il leur est supérieur par l’excès de ses ravages. A ce point de vue,
il est impossible de lui refuser le titre de grande épidémie.
L’étude des antécédents de la maladie du XIVe siècle devrait précéder
sa description nosographique. Je me permets une inversion qui ne
retarde que de quelques instants, l’exposé des théories dont sa
pathogénie a été le texte.
De nombreux contemporains ont retracé ses symptômes avec une
remarquable précision. Par une étrange fantaisie de poëte, ce prologue
funèbre ouvre le _Décaméron_ de Boccace. Si je n’ai pas reproduit
cette belle page, c’est qu’on la retrouve dans tous les recueils des
épidémistes, et qu’elle est bien connue des lecteurs, étrangers à la
médecine et familiers avec les œuvres du conteur florentin.
C’est à l’empereur Jean Cantacuzène que j’emprunterai ce récit, où la
véracité du témoin oculaire s’unit à la fidélité de l’observateur. Ce
tableau de la première invasion bien connue de la peste noire, nous
servira de terme de comparaison, quand nous l’étudierons dans ses
stations ultérieures[557].
«L’épidémie qui régnait alors (1347)... partie de la Scythie
septentrionale, parcourut presque toutes les côtes maritimes où elle
emporta beaucoup de monde. Car elle n’envahit pas seulement le Pont,
la Thrace, la Macédoine, mais encore la Grèce, l’Italie, toutes les
Iles, l’Egypte, la Libye, la Judée, la Syrie, et s’étendit à peu
près dans tout l’univers. Cette maladie était incurable. Ni le mode
de vivre, ni la vigueur corporelle n’en pouvaient préserver. Les
gens robustes ou débiles étaient indifféremment frappés; et la mort
n’épargnait pas plus les personnes soignées à grands frais, que les
pauvres dénués de tout secours. Nulle autre affection ne se montra
cette année; toutes prenaient la forme de la maladie régnante. La
médecine reconnaissait son impuissance. La marche du mal n’était pas
la même chez tous. Les uns expiraient subitement; d’autres, dans la
journée; certains, dans la première heure. Chez ceux qui résistaient
pendant deux ou trois jours, l’invasion s’annonçait par une fièvre
très-aiguë. Bientôt le mal se portant à la tête, ils perdaient l’usage
de la parole, paraissaient insensibles à tout ce qui se passait autour
d’eux, et semblaient plongés dans un profond sommeil. Si par hasard,
ils revenaient à eux, ils s’efforçaient de parler; mais leur langue
restait immobile, ils ne proféraient que des mots inarticulés à cause
de la paralysie des nerfs de la tête, et ils mouraient promptement.
Chez d’autres malades, ce n’était pas la tête, mais les _poumons qui
étaient attaqués dès le début, et ne tardaient pas à s’enflammer_.
_De vives douleurs se faisaient sentir dans la poitrine; des crachats
sanglants étaient rendus, et l’haleine était d’une horrible fétidité._
La gorge et la langue, brûlées par l’excessive chaleur, étaient noires
et teintes de sang. Ceux qui buvaient beaucoup, n’éprouvaient pas plus
de soulagement que ceux qui buvaient peu. L’insomnie était opiniâtre
et l’agitation excessive. Sur les parties supérieures ou inférieures
des bras, assez souvent sous les mâchoires, et parfois sur d’autres
régions du corps, naissaient des abcès ou des ulcères, plus ou moins
grands suivant les sujets, auxquels se joignaient de petites élevures
noires. Chez plusieurs, la peau se couvrait de taches livides, plus
rares et plus foncées chez les uns, plus nombreuses et de couleur terne
chez d’autres; et aucun ne se sauvait. Tous ces symptômes n’étaient pas
réunis chez tous, et leur nombre était très-variable sur chaque malade;
mais une tumeur, une tache suffisait pour annoncer la mort. Le petit
nombre de ceux qui réchappaient, n’étaient pas atteints une seconde
fois, du moins mortellement: ce qui donnait la plus grande sécurité à
ceux qui étaient repris. Souvent de vastes abcès se formaient sur les
cuisses ou sur les bras. Leur ouverture donnait issue à une grande
quantité de sanie fétide; et l’émission de cette humeur malfaisante
était salutaire. Parmi ceux qui offraient tous les symptômes réunis,
on en voyait quelques-uns guérir contre toute attente. Il est positif
qu’on n’avait trouvé aucun remède efficace. Ce qui était utile à
l’un, était un véritable poison pour l’autre. Les personnes qui
soignaient les patients, prenaient leur maladie; et c’est pourquoi les
décès se multiplièrent au point, que de nombreuses maisons restèrent
désertes, après avoir perdu tous leurs habitants, et même les animaux
domestiques qui s’y trouvaient[558]. Ce qui était le plus déplorable,
c’était le profond découragement des malades. Aux premiers symptômes,
ils perdaient tout espoir de salut et s’abandonnaient eux-mêmes.
Cette prostration morale aggravait rapidement leur état et avançait
l’heure de leur mort. Il est donc impossible de trouver des termes
pour donner une idée de cette maladie. Tout ce qu’il est permis d’en
dire, c’est qu’elle n’avait rien de commun avec les maux auxquels
l’homme est naturellement sujet; et qu’elle était un châtiment envoyé
par Dieu lui-même. Dans cette pensée, plusieurs personnes revinrent
à de meilleurs sentiments, avec la résolution de se convertir. Je ne
parle pas seulement des individus qui furent ensuite emportés par
l’épidémie; mais encore de ceux qui survécurent à ses attaques. C’est
alors qu’on les vit s’efforcer de corriger leurs penchants vicieux,
et s’adonner aux pratiques de la vertu. Il y en eut aussi un grand
nombre qui distribuèrent leurs biens aux pauvres, avant même d’être
atteints. Quand ils se sentaient frappés à leur tour, il n’en était
pas un seul assez insensible et assez endurci, pour ne pas éprouver un
profond repentir de ses fautes, afin de comparaître devant le tribunal
de Dieu, avec les meilleures chances de salut. Parmi les innombrables
victimes de l’épidémie de Byzance, il faut compter Andronic, fils de
l’empereur, qui mourut le troisième jour. Quand on annonça la fatale
nouvelle à l’impératrice sa mère, une douleur poignante déchira son
cœur; mais elle sut en contenir les transports, et renferma cette chère
mémoire dans le fond de son âme. Ce jeune homme n’était pas seulement
remarquable par ses formes extérieures; mais il était doué au plus haut
degré, des grandes qualités qui font l’ornement de cet âge; et tout, en
lui, attestait qu’il suivrait noblement les traces de ses ancêtres.»
J’ai dit pourquoi j’avais donné la priorité à cette description
qui énumère d’ailleurs avec exactitude, les principaux symptômes de
la maladie, et en particulier ceux qui traduisent les altérations
pathognomoniques de l’appareil respiratoire. Mais la concision
de l’écrivain impérial a laissé dans l’ombre, certains détails
nosographiques qui ne doivent point être séparés de l’ensemble.
Consultons les auteurs qui ont vu et traité la maladie dans sa
mémorable halte de Florence. Le résumé des nombreux documents qu’ils
nous ont transmis, formera le tableau suivant, qu’on peut offrir aux
médecins, avec la certitude de n’avoir rien omis d’essentiel.
L’invasion ne s’annonçait par aucun signe bien alarmant. On éprouvait,
sans cause connue, un sentiment de lassitude ou de défaillance
profonde, qui n’allait pas jusqu’à la souffrance. La physionomie
portait l’empreinte de la terreur qu’inspirait une atteinte dont on
ne se dissimulait pas les dangers. Le pouls, cet indice si précieux,
donnait dès le début la signification de cet état. Il échappait au
doigt explorateur. S’il se relevait momentanément, ce qui indiquait
un effort de réaction trop souvent impuissant, il ne tardait pas
à retomber et s’affaiblissait progressivement jusqu’à la mort. La
plénitude de l’artère et la netteté croissante de ses pulsations,
annonçaient une heureuse terminaison.
Quand l’impression de la cause morbide avait été violente, il y
avait de grandes évacuations sanguines par les voies pulmonaires,
plus rarement par les fosses nasales, l’estomac, l’urèthre ou le
tube intestinal. En pareil cas, tout espoir était perdu. Le malade
succombait dans la journée, ou au plus tard le lendemain.
Les auteurs de l’époque considèrent généralement ces extravasations
sanguines, comme le résultat d’un effort critique, tenté par la nature
pour chasser le principe délétère dont la présence menaçait l’organisme
d’une dissolution prochaine. N’a-t-on pas appliqué la même théorie
aux évacuations rizacées du choléra épidémique de nos jours? Je crois
plutôt que ces débordements de liquides étaient passifs, et sous la
dépendance de l’asthénie générale, trahie par l’état du pouls et
l’attitude du sujet.
Lorsque la marche de la maladie était moins rapide, les vomissements
sanguinolents et les autres hémorrhagies manquaient ou étaient beaucoup
plus modérés. Sous cette forme moins maligne, les malades accusaient,
dans la région abdominale, un sentiment profond de plénitude et de
tension. Cet état du ventre s’accompagnait d’une toux violente, sèche
et convulsive, qui n’était probablement qu’un effet sympathique.
Alors se montraient d’abondantes déjections alvines, tantôt noires ou
d’une teinte jaune foncée, due à l’hypersécrétion biliaire, tantôt
d’une couleur vaguement qualifiée de _cendrée_. Les urines étaient
noires ou rouges, abondantes ou nulles. Ces évacuations diverses,
la transpiration cutanée, et surtout l’air exhalé de la poitrine du
malade, répandaient autour de lui une odeur intolérable.
Bientôt les actes morbides se portaient à la périphérie, et formaient
une éruption de taches noires, rouges ou bleuâtres, plus ou moins
larges, et couvrant toute l’étendue de la peau. En même temps, des
tumeurs phlegmoneuses ou d’aspect charbonneux s’élevaient sur les
aines, sous les aisselles, ou dans la région sous-maxillaire. Ces
bubons suivaient leur marche naturelle, quand elle n’était pas tronquée
par la mort. Lorsqu’ils avaient atteint leur maturité, ils s’ouvraient
à la manière des abcès, et laissaient échapper une grande quantité
de sanie fétide. L’art devait seconder cette élimination par tous
les moyens possibles; son interruption spontanée, ou imprudemment
provoquée, avait les conséquences les plus graves. Rien de plus
rassurant, au contraire, que l’abondance et la longue durée de la
suppuration, qui semblait ainsi assainir l’organisme profondément vicié.
La maladie frappait souvent comme la foudre, et les individus
tombaient inanimés. Quand l’invasion se manifestait par de violentes
hémorrhagies pulmonaires, la mort survenait en quelques heures ou le
premier jour. Lorsque l’épuisement des forces suivait une progression
rapide, indiquée par la décroissance graduelle du pouls et le
refroidissement de la peau, il était rare que la maladie se prolongeât
jusqu’au troisième jour. Si elle atteignait le quatrième, marqué par
l’apparition des bubons, les auteurs contemporains avaient remarqué
des jours critiques de bon ou de mauvais augure. Je ne m’inscris pas
contre cette observation hippocratique; mais je soupçonne que, sous le
feu de l’épidémie, les praticiens n’ont pas été aussi précis dans leurs
supputations, qu’ils le sont dans leurs écrits. Ce qui est certain,
c’est qu’on ne pouvait espérer la guérison que lorsque la maladie
avait dépassé le premier septénaire. Avant cette période, les indices
les plus rassurants en apparence, n’étaient pas la promesse d’une
terminaison heureuse. La mort pouvait même survenir à la fin de la
seconde semaine. A cette époque, le pronostic se guidait sur l’état des
bubons.
Tel est, en raccourci, le tableau de la peste noire de Florence,
qui s’est reproduit dans toutes ses stations, avec les variantes
inévitables.
Raymond Chalin de Vinario, contemporain de Guy de Chauliac, pratiquant
comme lui, à Avignon, pendant la peste, mentionne un symptôme qui
n’a été signalé nulle part. Il l’appelle _zona_, _cinctus_ (bande,
ceinture). «C’était, dit-il, _une espèce de nerf_ dur et solide, de
deux ou quatre doigts de large, rouge ou brun, verdâtre ou diversement
coloré, étendu en différents sens sur le corps, et terminé, à une
de ses extrémités, par un charbon, et à l’autre par un tubercule
pestilentiel.» Chalin considère ce symptôme comme très-grave. Le mot
_zona_ dont il se sert, n’a pas ici sa signification ordinaire. Il
s’agit probablement d’une lymphangite ou d’une angéioleucite, analogue
aux cordes farcineuses qui se dessinent sous la peau des animaux
morveux[559].
Si je n’ai pas complété le signalement symptomatique de la
maladie noire, par l’énumération des désordres cadavériques qui
l’accompagnaient, c’est que l’anatomie pathologique luttait toujours
contre les préjugés religieux et le respect invincible de la dépouille
mortelle de l’homme. Son temps n’était pas encore venu, et elle
attendait l’heureuse réforme qui devait enfin la mettre en possession
de ses droits.
On ne peut contester l’analogie qui rapproche la peste noire et la
peste bubonique proprement dite. M. Carrière, comparant la maladie
de Florence, aux autres épidémies qui avaient ravagé antérieurement
l’Italie, n’a pas hésité à voir, dans celle qu’il a spécialement
étudiée, une peste comme toutes les autres. Il n’y aurait, selon
lui, d’autre différence que celle de l’intensité et de la mortalité
consécutive. Je tâcherai de montrer tout à l’heure que cette confusion
n’est justifiée ni par l’histoire ni par l’analyse pathologique.
Les descriptions de la peste noire provenant des sources les plus
diverses, s’accordent pour lui attribuer quelques traits distinctifs
qui n’avaient pas fait partie auparavant du signalement de la peste
orientale.
M. Michon affirme aussi, que la symptomatologie de l’épidémie de 1348,
ne peut appartenir _qu’à une véritable peste à bubons_[560].
Jusque-là, je n’ai rien à objecter, puisqu’il est avéré que le bubon
était une de ses manifestations fréquentes; mais il m’est impossible de
laisser passer, sans réclamation, les inexactitudes que je surprends
dans le passage suivant du même auteur:
«Les travaux d’Hecker, d’Hæser, d’Ozanam, de M. Littré, ont établi,
dit-il, _d’une façon certaine_, que ce fut la peste d’Orient, telle
qu’elle revint depuis encore, visiter l’Europe, telle qu’elle ravagea
Marseille en 1720, telle qu’on l’observe encore aujourd’hui en Egypte,
en Palestine et en Syrie.»
M. Hecker ne méconnaît pas sans doute les rapports qui relient la
maladie du XIVe siècle à celle du VIe, si souvent observée par la
suite dans ses retours intermittents. Mais il ajoute au signalement
personnel de la peste noire, un appareil de symptômes très-accentués,
qui lui appartiendraient en propre; ce qui revient à lui attribuer les
caractères d’un état morbide original et nouveau. M. Hecker n’est donc
pas aussi disposé qu’on veut bien le dire, à fondre les deux pestes
dans la même espèce nosologique.
Il est très-vrai que M. Hæser retrouve la peste à bubons dans la
maladie du XIVe siècle. Cependant il y adjoint, pour rendre raison
de ses incalculables ravages, un nombreux cortége d’autres maladies
épidémiques, qui lui seraient en quelque sorte venues en aide. Ne
semble-t-il pas dès lors, que M. Hæser a découvert dans la peste
noire, comparée à la vraie peste, quelque chose d’inexplicable, dont
il s’efforce de rendre compte? Comment s’est-il assuré que ce secret
ne tenait pas à sa nature individuelle? On m’accordera bien au moins,
qu’il y a matière à discussion, dans le commentaire pathogénique qu’il
propose.
Quant à Ozanam, si tant est qu’il ait une opinion sur ce point, il faut
bien convenir qu’elle n’a pas la précision qu’on lui prête; ce qui
frappe son lecteur, ce sont ses tergiversations et ses incertitudes.
Cet auteur avait étudié isolément une _péripneumonie maligne_ qui,
disait-il, ravagea l’Europe vers le milieu du XIVe siècle[561]. Il
s’aperçoit plus tard, réflexion faite, que cette localisation était
le symptôme précurseur de la peste noire, qu’il s’était borné à
mentionner en passant. Il s’empresse de remplir la lacune dans sa
seconde édition, et reprend l’histoire de cette peste, en la complétant
par d’importantes additions, fruit de nouvelles recherches[562]. On
remarquera qu’il n’a pas fondu cette histoire avec celle de la peste
orientale et de ses principales irruptions, comme il a coutume de le
faire pour les épidémies de même espèce, qu’il englobe dans un seul
chapitre, malgré la diversité de leurs dates. Il a pris le parti de
consacrer à la peste noire, un article spécial où il la décrit comme
une affection originale, sans songer même à indiquer les rapports de
ses symptômes, avec ceux de la peste proprement dite[563].
M. Littré enfin, n’a garde de réunir les deux pestes, si j’en juge du
moins par ce qu’il en dit, dans le travail que j’ai déjà eu occasion de
citer[564].
Après avoir reproduit le tableau général de la maladie noire, où il
reconnaît certains accidents de la peste ordinaire, il signale les
symptômes nouveaux qui sont venus s’y mêler, et ces symptômes ont un
caractère assez tranché, pour que M. Littré les interprète dans le sens
de l’individualité distincte de la maladie du XIVe siècle.
Les savants, que M. Michon prétendait mettre de son côté, ne sont donc
pas, si je ne me trompe, aussi contraires qu’il paraît le croire, à
l’opinion que j’ai moi-même adoptée.
Quels sont les symptômes particuliers dont l’appareil donnait à la
peste noire, un cachet personnel qui la sépare de la vraie peste?
On peut les réduire à quatre:
1º Inflammation gangréneuse des organes de la respiration.
2º Violente douleur fixée dans la poitrine.
3º Vomissement ou crachement de sang.
4º Haleine empestée dont l’horrible odeur se répandait au loin[565].
Cette localisation et les formes qui la dessinent, constituent, à mon
avis, une caractéristique irrécusable. Nous les retrouverons dans
toutes les stations de l’épidémie, qui n’en a pas moins affecté de
préférence, telle ou telle expression spéciale.
Matthieu Villani, un des historiens les plus exacts de la peste de
Florence, dit que les malades _qui avaient commencé à cracher du sang,
mouraient subitement_[566].
En Angleterre, le vomissement ou le crachement de sang fut aussi un des
signes de l’invasion, les plus alarmants. Les malades qui en étaient
pris, succombaient immédiatement ou au plus dans les douze heures.
Rarement la mort se faisait attendre plus de deux jours.
Il est évident, d’après cela, que l’impression de la cause morbide
poussait sur les poumons, de violents raptus fluxionnaires qui
dégénéraient promptement en phlegmasie maligne ou gangréneuse, révélée
par l’expuition sanguine, la douleur intra-pectorale et la puanteur
insupportable de l’air expiré.
Là, s’arrête l’analyse clinique, privée des moyens d’exploration
physique qui auraient pu seuls fixer avec certitude le diagnostic
local. Il est à regretter aussi que l’examen cadavérique de la poitrine
n’ait pas permis de vérifier les suggestions recueillies pendant la
vie. La science y eût sans doute beaucoup gagné; mais l’art n’en eût
pas moins été aux prises avec une maladie, dont l’irrésistible rapidité
ne lui laissait pas le temps de se mesurer avec elle.
L’individualité incomparable de la peste noire ne se montre nulle part
aussi frappante, que dans la relation d’un médecin qui l’observa à
Avignon, pendant qu’elle sévissait à Florence. Je veux parler de Guy
de Chauliac, une des gloires de notre École, une des grandes figures
médicales de son siècle. Attaché au pape Clément VI, qui occupait
alors le trône pontifical, il eut lui-même une atteinte de la maladie
régnante qui, par une heureuse exception, épargna sa vie. Esclave de
ses nobles devoirs, il resta inébranlable à son poste, au milieu de la
panique universelle, pendant que ses confrères cherchaient lâchement
leur salut dans la fuite.
Voici textuellement le récit que nous a laissé Guy de Chauliac[567]:
«La maladie étoit telle qu’on n’a ouy parler de semblable mortalité,
laquelle apparut en Avignon, l’an de Nostre Seigneur 1348, en la
sixième année du Pontificat de Clément VI, au service duquel j’estois
pour lors, de sa grace moy indigne.
»Et ne vous déplaise si je la racompte pour sa merueille, et pour y
pourvoir, si elle aduenoit derechef.
»La dite mortalité commença à nous au mois de Januier, et dura l’espace
de sept mois.
»Elle fust de deux sortes: la première dura deux mois, avec fièure
continue et crachement de sang; et on en mouroit dans trois jours.
»La seconde fust, tout le reste du temps, aussi auec fièure continue,
et apostèmes et carboncles ès parties externes, et principalement aux
aisselles et aisnes; et on en mouroit dans cinq jours. Et fust de si
grande contagion (spécialement celle qui était auec crachement de sang)
que non-seulement en séjournant, ains aussi en regardant, l’un la
prenoit de l’autre; en tant que les gens mouroient sans seruiteurs, et
estoient ensevelis sans prestres.
»Le père ne visitoit pas son fils, ne le fils son père. La charité
estoit morte et l’espérance abattue.
»Je la nomme _grande_, parce qu’elle occupa tout le monde, ou peu s’en
fallut.
»Car elle commença en Orient, et ainsi jettant ses flesches contre le
monde, passa par nostre région vers l’Occident.
»Et fust si grande, qu’à peine elle laissa la quatriesme partie des
gens...
»Par quoy elle fust inutile et honteuse pour les médecins; d’autant
qu’ils n’osoient visiter les malades de peur d’être infects; et quand
ils les visitoient, n’y faisoient guières et ne gaignoient rien, car
tous les malades mouroient, excepté quelque peu, sur la fin, qui en
eschappèrent auec les bubons meurs.....
»Pour la préseruation, il n’y auoit rien de meilleur que de fuir la
région avant que d’estre infect, et se purger auec pilules aloëtiques;
et diminuer le sang par phlébotomie, amender l’air par le feu, et
conforter le cœur de thériaque et pommes, et choses de bonne odeur;
consoler les humeurs de bol arménien, et résister à la pourriture
par choses aigres. Pour la curatiue, on faisoit des seignées et
éuacuations, des électuaires et syrops cordials. Et les apostèmes
extérieurs estoient meuris avec des figues et oignons cuits; pilez et
meslez avec du leuain et du beurre; puis estoient ouverts et traitez de
la cure des ulcères.
»Les carboncles estoient ventousez, scarifiez et cautérisez.
»Et moy pour éuiter infamie, n’osay point m’absenter; mais auec
continuelle peur, me préservay tant que je pûs, moyennant les susdits
remèdes.
»Ce néanmoins vers la fin de la mortalité, je tombay en fièure continue
avec un apostème à l’aisne, et maladiay près de six semaines; et fus en
si grand danger que tous mes compagnons croyoient que je mourusse; mais
l’apostème estant meury et traité comme j’ay dit, j’en eschappay au
vouloir de Dieu[568].»
Cette description dont j’ai tenu à ne rien omettre conviendrait-elle à
la peste inguinale proprement dite? L’étonnement manifesté par Guy de
Chauliac dont l’observation n’était pas novice en fait de peste, a déjà
sa valeur. Mais il est certain que la première période de l’évolution
épidémique, où le crachement de sang, indice d’une altération
irrémédiable de l’appareil pulmonaire, est le phénomène principal,
n’appartient qu’à la maladie du XIVe siècle. Il ne faut pas oublier que
cette forme se prolongea pendant deux mois. Guy de Chauliac en fait
ressortir la gravité relative, et lui attribue même une contagiosité
plus énergique.
Je ne viens pas nier contre l’évidence, l’éruption des bubons
axillaires ou inguinaux. Guillaume de Machaut, qui n’est pas médecin,
et ne voit dans l’épidémie dont il a tant peur, qu’un sujet pour sa
muse, emploie le terme en usage parmi le peuple:
«Car la mortalité des boces (bosses)
«Con appeloit épydimie
«Estoit de tous poins estanchie[569].»
Mais ce n’est pas le trait du tableau symptomatique qui a le plus
frappé les médecins. Guy de Chauliac signale expressément l’absence
de ces tumeurs, dans la première période de l’épidémie. Lors de la
terrible peste qui ravagea Milan, en 1629, et qui a inspiré à Manzoni,
un des plus beaux épisodes de son roman historique _Les Fiancés_, le
nom de peste noire ne fut prononcé ni par les hommes de l’art ni par
le peuple[570]. J’en dirai autant de la peste de Marseille en 1720.
Aucun de ses nombreux historiens n’a rapproché les deux pestes, ne
fût-ce qu’au point de vue commun de leur effroyable léthalité.
J’exprime donc une conviction profonde en disant que la peste noire,
considérée dans l’ensemble de ses caractères, dans son foyer originel,
dans la succession de ses phases, dans sa course rapide, dans son œuvre
de mort si promptement accomplie, se dresse au-dessus des épidémies
pestilentielles contemporaines, et s’isole de toutes celles qui l’ont
précédée ou suivie. Elle a droit à prendre rang dans la phalange des
grandes maladies populaires nouvelles.
Quelques écrivains, qui n’ont pas pour excuse leur incompétence
médicale, ont imaginé que le choléra asiatique avait déjà envahi
le monde au XIVe siècle, sous le pseudonyme de peste noire. Cette
assertion trahit une lecture bien superficielle de l’histoire, et
tombe devant la comparaison un peu attentive des deux maladies; mais
la confusion vient indirectement à l’appui de ma thèse. En identifiant
l’épidémie cholérique avec la maladie noire, on sous-entend, par cela
même, que celle-ci n’était pas la peste d’Orient; car personne, à ma
connaissance, ne s’est avisé, par exemple, d’assimiler la peste de
Marseille ou de Moscou, au choléra actuel.
Ce n’est pas tout. On considère l’Egypte comme le foyer générateur
de la vraie peste, et c’est de là invariablement qu’elle se serait
élancée sur l’Europe. La peste noire est née, au contraire, dans
la partie centrale de l’Asie, à une distance considérable de
l’Egypte, dans une contrée qui en diffère essentiellement par ses
conditions topographiques et climatériques. Cette provenance insolite
n’annonce-t-elle pas _à priori_ une maladie nouvelle et sans
précédents? Je ne prétends pas exagérer la valeur de cette preuve,
que quelques médecins pourraient bien regarder comme décisive; je
maintiens, au moins, que cette divergence du point de départ n’est pas
un fait indifférent.
Je crois donc que la peste noire, malgré les bubons qui l’accompagnent
sous certaines formes, n’est pas nosologiquement une _peste inguinale_,
comme on l’entend généralement. Le nom de _maladie noire_ est celui
qui lui convient le mieux. C’est une peste _hémoptoïque_, si on
tient à la caractériser par son symptôme principal et véritablement
distinctif[571].
A l’époque où parut le fléau, les retours multipliés de la vraie peste
avaient créé une sorte de constitution stationnaire qui a pu déteindre
sur la grande épidémie intercurrente, et la compliquer incidemment de
ses stigmates et de ses reliefs cutanés. Mais ces formes symptomatiques
ne font pas partie intégrante de la maladie de 1348, puisqu’elle
s’en passe dans sa période la plus meurtrière. Il me semble qu’on
peut hasarder cette opinion sans s’égarer légèrement dans le vague
des hypothèses; elle n’a rien d’incompatible avec l’orthodoxie des
principes qui régissent l’épidémiologie comparée.
Je pourrais fortifier ma conclusion définitive, par des adhésions
dont on ne récuserait pas l’autorité. Ce que j’en ai dit me paraît
suffisant pour éveiller l’attention de cette classe de lecteurs, qui
ne refusent pas de revenir sur d’anciennes préventions, quand on leur
propose des motifs sérieux de révision.
Si j’obtenais cette concession provisoire, je recommanderais, pour la
justifier, les considérations qui vont suivre.
Les grandes perturbations cosmiques et morales n’ont pas manqué, parmi
les avant-coureurs de la maladie du XIVe siècle. Sous ce rapport, elle
n’a rien à envier, qu’on me passe le mot, aux fléaux de tous les temps.
Depuis la Chine jusqu’à l’océan Atlantique, la terre était agitée par
des ébranlements convulsifs; on eût dit que les éléments coalisés
conspiraient contre les êtres doués de la vie.
L’Asie ne fut pas l’unique théâtre de ces profonds bouleversements,
qui se reproduisirent dans diverses contrées de l’Europe. A aucune
autre époque de l’histoire, les commotions du sol n’avaient été aussi
fréquentes. Or, s’il faut en croire Noah Webster, qui a recueilli
à l’appui un grand nombre de faits, ce phénomène météorique serait
l’accident le plus étroitement lié à la génération des épidémies: ce
qui n’exclut pas l’influence puissamment adjuvante des excès de froid
et de chaleur, de sécheresse et de pluie, des tempêtes extraordinaires,
des apparitions d’insectes, des disettes, des famines, etc., etc.
Au moment où la peste noire commença sa course, la terre s’entr’ouvrait
de toutes parts, dit la chronique, «comme si l’enfer eût voulu
engloutir le genre humain.» L’air était rempli d’exhalaisons
méphitiques. La succession régulière des saisons semblait à jamais
intervertie. Des pluies diluviennes provoquaient partout d’immenses
débordements qui emportaient les récoltes. Les animaux ressentaient
aussi le contre-coup de ces influences.
A tous ces phénomènes, Mézeray mêle encore l’apparition d’un de
ces météores, qui seraient à peine remarqués aujourd’hui, mais que
l’ignorance du temps revêtait de formes fantastiques, et redoutait
comme un signe de fatal augure.
«On dit (c’est le conteur qui parle) qu’un globe de vapeur puante
et enflammée tombant du haut du ciel, dans le royaume de Cathay, se
répandit plus de cent lieues à l’entour, et après avoir dévoré le païs,
elle laissa une telle infection dans l’air, qu’elle engendra cette
malignité, qui fut cruelle en Asie et en Afrique, plus furieuse en
Italie et en Hongrie, mais un peu moins mortelle en Allemagne et en
France»[572].
M. Michon ne balance pas à rattacher ce grand désastre à la misérable
condition des sociétés, en 1348. Un aperçu historique sur l’état du
monde lui paraît renfermer la raison suffisante du fléau, ou tout au
moins, de l’universalité et de l’intensité de ses ravages[573].
De son côté M. Carrière, resserrant à dessein le cercle de ses
observations, dans l’étude spéciale de la peste de Florence, s’efforce
de démontrer que l’insalubrité de la Toscane a joué un grand rôle dans
la génération et la férocité de l’épidémie.
Les événements qui s’étaient succédé dans les années précédentes, la
continuité des troubles atmosphériques, les invasions armées dont
l’Italie avait tant souffert, la désolation des campagnes, la famine
consécutive, préparant, à coup sûr, le retour de graves maladies, les
émanations marécageuses, portées au loin par les vents: telles sont,
en résumé, les influences de l’ordre physique et moral qui auraient
été cruellement exploitées par la mort. La population livrée, par
surcroît, aux dangers inévitables de l’encombrement, dans l’enceinte
de la vieille cité, si changée de nos jours, avait perdu cette force
de résistance qui peut seule affaiblir ou neutraliser l’action des
causes morbides. M. Carrière incline même à penser qu’une série de
graves épidémies, qui avaient sillonné en tous sens la Toscane, dans la
première moitié du XIVe siècle, avaient contribué à l’ébranlement moral
des habitants, en surexcitant la mobilité nerveuse qui caractérise
le tempérament des Florentins, dans un pays où la pratique médicale
constate la prédominance générale du mode spasmodique.
Je me garderai bien de rejeter, en principe, ces conjectures
étiologiques; et je les accepterais sans conditions, si elles
s’appliquaient à un fait pathologique vulgaire. Mais il me semble que
mon honoré confrère, dans sa préoccupation du tableau dont il avait
volontairement réduit le plan, a trop isolé la maladie de Florence, de
la grande épidémie voyageuse qui marchait à la conquête du monde, et
dont elle n’était qu’un embranchement.
Qu’il y ait une connexion réelle entre le concours de certains
événements de l’ordre matériel et psychique, et l’apparition soudaine
des épidémies, c’est ce que démontre la fréquence de ces associations.
On me pardonnera d’en renouveler si souvent la remarque, avec
l’obligation de rappeler à la science, la prudence qui lui est encore
commandée, quand elle veut pénétrer le progrès caché des rapports
qu’elle soupçonne. Le voile qu’elle soulève lui échappe et retombe,
sans qu’elle puisse le retenir, et tout ce qu’il lui est permis de
dire, c’est que l’univers, ainsi ébranlé, doit recéler un ferment impur
et inconnu dont l’action provoque l’explosion des grandes maladies
populaires; mais ce langage n’est pas rigoureux, et, à moins de se
payer de mots, on ne peut s’en servir que pour représenter par une
image un fait dont on ne trouve pas le secret.
Il est certain, toutefois, qu’à l’apparition d’une épidémie, la
recherche de son origine probable est la première question qui
s’impose. Nous savons aujourd’hui pourquoi les contemporains de la
peste noire n’ont pas été plus heureux que leurs devanciers et leurs
successeurs, dans les solutions qu’ils ont proposées.
Ce fut d’abord un arrêt de Dieu qui infligeait un châtiment mérité
aux coupables humains. Cette explication, qui épargnait la peine d’en
chercher d’autres, n’avait pour conclusion pratique que la résignation
et la prière, faibles recours contre les souffrances et la mort.
L’astrologie exhuma son vieux grimoire. «La maladie, disait Boccace,
dans son langage cabalistique, fut envoyée _en l’opération des
corps supérieurs_.» Les Écoles de Paris et de Montpellier, dont les
sympathies réciproques ont subi tant d’intermittences, s’entendirent
cette fois pour enseigner, dans leurs amphithéâtres et leurs écrits, ce
système toujours goûté du peuple. Les conjonctions des planètes furent
chargées de cette grande responsabilité.
Par respect pour le passé, j’épargne au lecteur ce bavardage
pédantesque, qui n’est qu’une insipide paraphrase de la forme de
raisonnement appelée par Leibnitz: _Sophisme sganarellien_. Est-il
aujourd’hui un médecin qui ne préfère, à toutes ces billevesées, l’aveu
sincère de son ignorance, en face d’un problème qui dépasse la portée
de la science humaine?
L’intervention de l’astrologie n’offensait que le bon sens; il n’en fut
pas de même d’un autre préjugé qui eut de terribles suites.
On n’a pas oublié l’égarement populaire qui imputa la maladie d’Athènes
à je ne sais quels empoisonnements publics des eaux potables.
Dans l’état de terreur et d’exaspération, suscité par l’implacable
acharnement de la peste noire, le peuple des villes envahies crut aussi
au poison, et accusa de ce prétendu maléfice les Juifs, qui étaient
alors au ban de la société. La persécution sanglante dont ils furent
victimes, sous cet odieux prétexte, déshonore l’humanité, et c’est avec
peine qu’on se décide à faire la part des idées et des mœurs du temps,
quand on reproduit ces lamentables récits.
Guy de Chauliac, aussi recommandable par son esprit religieux que par
l’élévation de son âme, mentionne ces exécutions barbares, avec une
froide indifférence:
«En quelques parts, dit-il, on creust que les Juifs avoient empoisonné
le monde; et ainsi on les tuoit[574].»
Les malheureux n’échappaient aux étreintes mortelles d’une multitude
ivre de fureur, que pour tomber entre les mains de la justice sommaire
de l’époque, qui les condamnait impitoyablement au bûcher. L’exil, qui
était le supplice le moins cruel, ne les préservait pas toujours des
voies de fait qui attentaient à leur vie.
On voudrait croire au mensonge des chroniqueurs, lorsqu’on lit que
2,000 Juifs furent brûlés vifs à Strasbourg, dans l’enceinte de leur
cimetière, sur lequel un vaste échafaud avait été dressé. A Mayence,
12,000 de ces infortunés furent mis à mort![575]
Je voile à dessein une partie de cet horrible tableau; mais je n’en ai
pas encore fini avec ces tristes souvenirs.
Par un de ces contrastes dont les grandes agglomérations ne sont pas
plus exemptes que l’homme individuel, cette soif du sang allait de pair
avec un mysticisme sans frein, et la religion subissait la complicité
apparente des plus incroyables égarements.
En regard du massacre des Juifs, l’épisode des _Flagellants_ marque la
maladie du XIVe siècle d’un stigmate honteux qu’elle ne partage avec
aucune autre.
Laissons ici parler Mézeray, qui est en mesure de nous donner des
renseignements authentiques:
«De cette contagion qui n’attaquoit que les corps, il en naquit une
qui se répandit sur les âmes. Certains hommes poussés au commencement,
comme je le croy, d’un véritable esprit de pénitence, firent des
confréries, dans lesquelles ils alloient par les rues, nus-pieds,
tenant chacun une croix de la main gauche et des disciplines de la
droite, dont ils se déchiroient les épaules, criant _Miséricorde
Seigneur!_ pour fléchir la colère de Dieu, et pour exciter le peuple
à pénitence. Leur nombre s’estant accrû d’une infinité de personnes
ramassées, leur zèle se changea en impiété. Ils disoient que cette
pénitence estoit plus méritoire que toutes les bonnes œuvres. Ils
méprisoient les sacrements; ils comparoient le sang qu’ils versoient
à celuy de Jésus-Christ, et assuroient que qui se flagelloit ainsi
trente jours durant, estoit purgé de tout crime. Cette manie commença
en Hongrie, se répandit dans toute l’Allemagne, ramassa toutes sortes
de canaille, et tous ces ridicules hérétiques qu’on nommoit _Lollards_,
_Turlupins_ et _Bégards_, furent ensuite appelés _Flagellants_[576].»
C’est en effet dans la nébuleuse Allemagne, que l’ascétisme
superstitieux des masses prit cette forme extravagante. Des populations
entières, poussées par ce délire fanatique qui perd la conscience de
ses actes, partirent, sans but déterminé, s’arrêtant sur les places des
cités qu’elles traversaient. Là, des hommes demi-nus, marqués d’une
croix rouge en signe de ralliement, se frappaient avec des fouets
hérissés de pointes de fer, vociférant des cantiques inconnus, et après
s’être publiquement flagellés pendant un certain nombre de jours,
ces misérables se flattaient d’avoir recouvré, par la vertu de ces
purifications, l’innocence primitive de leur baptême[577].
Cette fièvre mentale s’étendit jusqu’en France. Le nombre des affiliés
atteignit bientôt le chiffre de 800,000. Les écrivains du temps font
ressortir les conséquences morales, religieuses et politiques de ces
aberrations. Il me suffit d’avoir signalé cette mise en scène, qui a
laissé une empreinte ineffaçable sur la grande tragédie du XIVe siècle.
La contagion morale qui prit une si grande part à la propagation de
cette folie populaire, me ramène, par une transition naturelle, à la
contagion physiologique qui donna une si grande impulsion aux progrès
de l’épidémie.
Cantacuzène note le premier, dans sa relation, que les malades
transmettaient leur maladie à ceux qui leur donnaient des soins. Guy de
Chauliac est plus précis, et veut que la maladie se soit communiquée,
non-seulement par le séjour près des patients, mais encore _par le
regard_. Boccace, qui ne tenait pas à vérifier personnellement le
fait, l’a répété par ouï-dire. «Le fléau se communiquait, dit-il,
comme le feu aux matières combustibles. On était atteint en touchant
les malades; il n’était pas même nécessaire de les toucher. Le danger
était le même _quand on se trouvait à portée de leur parole_, ou encore
_quand on jetait les yeux sur eux_.»
Un praticien de Montpellier, contemporain aussi de la peste noire,
et qui a écrit une consultation latine dont j’aurai plus tard un mot
à dire, recommande sagement d’éviter les émanations qui se dégagent
des aisselles des malades, quand ils sortent leurs bras hors du lit.
Mais, à l’entendre, c’est surtout _par les yeux_ que la maladie se
serait transmise. Aussi les visiteurs prudents devaient-ils avertir
les malades de fermer les yeux à leur approche, et de les couvrir de
leur drap[578]. Nous avons vu antérieurement que Cédrénus attribuait
aussi au regard, le pouvoir de transmettre la maladie épidémique du
IIIe siècle. Ce préjugé est resté en vogue tant que la doctrine de la
contagion a attendu son législateur.
A l’égard de ces divers modes de transmission, j’ai une distinction à
faire, suggérée par une analyse attentive du phénomène.
Un individu sain qui est, comme dit Boccace, _à la portée des
paroles d’un malade_, inspire les corpuscules virulents qui nagent
dans l’atmosphère ambiante. Ce fait est de notion élémentaire dans
l’histoire des maladies contagieuses qui élaborent un virus volatil.
C’est le mode d’imprégnation qui est vraisemblablement le plus commun,
et Guillaume de Machaut l’indique très-nettement:
«Po osoit a l’air aler
»Ne de pres ensemble parler;
»Car leurs corrumpues alaines
»Corrumpoient les autres saines.»
Mais on ne peut admettre, à la lettre, que le regard soit une voie
de communication morbide. Que le spectacle d’un malheureux qui se
débat contre la mort, fasse naître chez celui qui le contemple, et
qui tremble pour sa propre vie, un sentiment de terreur ou de pitié;
que cet état de l’âme prédispose à l’imprégnation virulente ou à
l’impression effective de l’agent épidémique: rien n’est sans doute
plus rationnel. Tout ce qu’on ajoute à cette simple interprétation, est
purement imaginaire.
On sait que les anciens attribuaient au regard, la communication de
l’ophthalmie:
«Dum spectant oculi læsos læduntur et ipsi,»
disait Ovide[579].
Le fait serait possible, si l’œil malade sécrétait un virus miscible
à l’air, qui irait se mettre en contact avec l’œil sain peu distant.
Telle est souvent l’origine de l’ophthalmie vénérienne, lorsque le pus
d’un bubon, imprudemment ouvert, a jailli sur l’œil de l’opérateur.
Mais, encore une fois, l’action de regarder n’est pour rien dans le
résultat.
Les exagérations que je viens de rectifier, prouvent au moins la
croyance universelle à l’irrésistible activité de la contagion,
par toutes les voies, et il n’est pas douteux qu’elle n’ait été le
satellite fidèle de la maladie noire, dans son rayonnement rapide
et lointain. La plupart des auteurs, et je n’en excepte pas les
plus compétents, se sont même laissé prendre aux apparences, et
subordonnent exclusivement la progression envahissante du fléau, à sa
transmission contagieuse. En déroulant son itinéraire, ils le font
marcher, par voie de terre, à la suite des caravanes; par mer, avec
les navires du commerce. Le génie épidémique est ainsi dépossédé de
cette indépendance, sans laquelle il est impossible de comprendre son
ubiquité presque soudaine. Certes, la grippe a rivalisé d’extension
avec toutes les épidémies cosmopolites. Cependant les médecins, qui
nient, à tort selon moi, sa contagiosité éventuelle, sont bien obligés
de renoncer à cette prétendue filiation, qui rattacherait les anneaux
de cette immense chaîne.
Dans quelle proportion le principe épidémique et le mode contagieux
ont-ils participé à la mortalité générale? C’est ce qu’il est
impossible de déterminer avec assurance. Je suis porté à croire qu’on
n’est pas éloigné de la vérité, en attribuant approximativement une
part égale aux deux causes nosogéniques; quoique je sois convaincu que
ce rapport doit avoir changé avec la période de l’épidémie, et ne peut
convenir qu’à son apogée.
M. Michon avance que la peste noire fut plus meurtrière que celles
qui l’avaient précédée, _non par son essence_, mais par l’effet des
conditions physiques et morales, au milieu desquelles elle surprit les
peuples[580].
A cette assertion, je ne puis opposer une dénégation absolue; j’ai
seulement une observation à faire.
Les conditions sociales du XIXe siècle, si supérieures à celles du
XIVe, ne l’ont pas protégé contre une épidémie terrible, qui a suivi,
pour son développement dans l’espace, l’exemple de sa devancière. La
léthalité est, de part et d’autre, également irrésistible, dans les
cas individuels. Si l’on attribue les dévastations de la peste noire,
pendant la courte durée de son règne, au déplorable état de la société
contemporaine, on devra bien convenir que notre civilisation, malgré
toutes ses promesses, n’a pas eu le pouvoir de conjurer les retours
multipliés du choléra, depuis 1831, date première de son invasion
européenne. S’il a été plus lent dans sa moisson totale, ne serait-ce
pas qu’il n’a point à son service une contagiosité aussi active?
Rien ne s’oppose donc dans ma pensée, à ce qu’on rapporte à la nature
même de la peste noire, l’activité meurtrière dont on voudrait imposer
toute la charge à des conditions qui lui sont étrangères.
Cela posé, faut-il prendre au pied de la lettre les chiffres
nécrologiques inscrits par les historiens? Leur concordance
atteste-t-elle l’authenticité de leurs indications, ou faut-il en
conclure simplement qu’ils se sont mutuellement copiés?
On a évalué généralement aux _quatre cinquièmes_ l’impôt prélevé
par la mort noire en Europe. Il est permis, je crois, de suspecter
l’exactitude d’un calcul dont les éléments ont été recueillis au milieu
du désordre des esprits, et sans le secours des méthodes et des moyens
familiers à la statistique moderne.
On peut être sûr, au moins, que les historiens n’ont pas volontairement
atténué, après coup, le nombre total des morts. Si cette réduction
entre dans les vues de la prophylaxie publique, comme moyen de
soutenir et de relever le moral des populations; s’il y a avantage
à dissimuler momentanément le chiffre des décès quotidiens, cette
indication ne survit pas à l’épidémie. Il est à craindre dès lors, que
les amplifications de la peur, conservées par la tradition, n’aient
décidément pris la place de la vérité, et il faut se contenter de la
vraisemblance.
Si l’Europe avait perdu les _quatre cinquièmes_ de ses habitants,
comment aurait-elle pu combler ce vide immense, et prendre, de siècle
en siècle, le rapide accroissement que lui assignent les recensements
officiels, en dépit des sinistres prédictions accréditées par
Montesquieu?
Toujours est-il que la mortalité des invasions partielles s’éleva à
des proportions inouïes. Du côté de la maladie, la contagion; du côté
de la société, l’ignorance de l’hygiène, et le despotisme des vieilles
routines, exercèrent une influence aggravante incontestable.
Guillaume de Machaut a consigné dans un quatrain, plus éloquent par le
fond que par la forme, la proportion générale des morts:
«Car plusieurs lors certainement
»Oy dire et communément
»Que MCCCXLIX
»De cent ne demouroient que neuf[581].»