SECTION III

DE LA SCARLATINE CONSIDÉRÉE COMME MALADIE NOUVELLE

L’étude historique de la scarlatine commence par une incertitude

chronologique.

A quelle époque est-elle venue prendre place parmi les maladies

humaines, et compléter le groupe si original des fièvres éruptives?

On peut choisir entre les deux réponses qui suivent.

Les médecins ne font pas généralement remonter au delà du XVIe siècle,

les premières descriptions qui se rapportent à la scarlatine. A ce

compte, et en supposant qu’elles l’aient prise à sa naissance, sa date

serait postérieure d’un millier d’années à celle de la variole et de la

rougeole.

Bateman propose une autre version qui me paraît, sous certaines

réserves, assez judicieuse.

D’après lui, les anciens auraient connu ces trois fièvres; mais leurs

indications incomplètes auraient laissé bien des obscurités qui ont été

dissipées au VIe siècle par les Arabes. Ce sont eux qui ont clairement

démontré l’existence de ces fièvres, non sans laisser encore bien

des doutes sur leur nature individuelle. Leurs successeurs, esclaves

trop serviles de leur enseignement, ont continué pendant plus de

mille ans, à confondre ces trois maladies en une seule, dont elles

ne représentaient que des variétés. L’illusion a duré jusqu’à la fin

du XVIIe siècle, et c’est alors seulement, qu’une observation plus

attentive et plus exacte, a mis en évidence les caractères distinctifs

et l’origine indépendante de ces espèces d’exanthèmes[401].

Il va sans dire que je laisse à Bateman, la responsabilité de sa

croyance personnelle à l’antiquité de ces fièvres; mais je puis

souscrire, sans rien rabattre de mes propres convictions, à leur

coexistence dès le VIe siècle. L’apparition contemporaine de la

variole et de la rougeole représente la première manifestation

d’une constitution épidémique insolite, résultant d’un concours

d’influences inconnues dans leur nature et trahies par leurs effets.

Le terrain était dès lors préparé à recevoir la scarlatine, et il est

vraisemblable qu’elle n’a pas tardé à y porter ses fruits. N’ai-je

pas rencontré chemin faisant, dans les écrits des Arabes, certaines

efflorescences cutanées qui semblaient, par exclusion, se rapporter

à la scarlatine elle-même? Cette maladie aurait donc été à cette

époque soupçonnée, entrevue, vaguement indiquée. Mais quand on songe

à la confusion dont le diagnostic différentiel de la variole et de la

rougeole, a eu tant de peine à se dégager, on ne s’étonne plus que

cette indécision ait contribué à prolonger indéfiniment l’incognito

de la scarlatine, perdue pour ainsi dire parmi les exanthèmes

_morbilleux_. Ce n’est qu’au prix d’innombrables observations, résumant

l’expérience de plusieurs siècles, qu’elle a reçu enfin son baptême

nosologique. Rien ne prouve qu’elle n’ait pas coopéré de bonne heure

aux épidémies qui ont été, dans l’origine, exclusivement attribuées à

la variole et à la rougeole.

Hufeland avait sans doute perdu de vue ces précédents, dont il aurait

dû au moins tenir compte, lorsqu’il a affirmé que «la scarlatine

est une maladie nouvelle qu’on n’a commencé à observer qu’au XVIIe

siècle[402].»

Quelle que soit du reste, la version qu’on préfère, je suis, quant

à moi, intimement persuadé, qu’il n’y a pas eu en réalité, entre

l’avénement simultané de la variole et de la rougeole, et l’annexion

ultérieure de la scarlatine, l’intervalle plusieurs fois séculaire qui

est censé séparer ces deux faits, si l’on s’en rapporte uniquement et

sans critique, aux dates inscrites par leurs historiens.

J’ai posé, jusqu’à présent, comme fait acquis, l’origine récente

de la scarlatine, et on me dispensera d’en démontrer l’absence

dans les recueils de l’antiquité hippocratique. Pour admettre son

existence à cette époque, malgré le silence obstiné des textes, il

faudrait prétendre qu’elle a été complétement méconnue par tant de

grands observateurs, supposition qui révolte à bon droit Requin[403].

J’aurais pu invoquer ici l’appui de nombreux témoignages qui font

autorité en matière d’érudition; mais je m’exposerais à des répétitions

fastidieuses dont ma thèse peut se passer. J’aborde donc sans autre

préambule, la biographie de la scarlatine qui est le sujet de cet

article.

Quand on consulte, dans l’ordre chronologique, les principaux

nosographes qui ont marqué dans la science, à partir du XVIe siècle, on

voit poindre la nouvelle fièvre sous ses traits les plus saillants. Ce

n’est toutefois qu’après de longues fluctuations, qu’elle s’affirmera

hautement comme l’expression d’une entité morbide spécifique.

C’est que dans le principe, l’attention des médecins se porta

exclusivement sur la forme des phénomènes cutanés, et donna surtout à

la couleur de l’exanthème une valeur séméiotique incompatible avec sa

mobilité.

L’observation ne tarda pas à constater en effet que «tous les

tons, toutes les teintes s’y rencontrent comme sur la palette du

peintre[404].»

On a comparé sa couleur à celle du _feu_, de la _cochenille_, du

_minium_, de l’_écrevisse cuite_, de la _framboise_, de la _groseille_,

de la _rose_, du _violet de la prune_ ou de la _lie de vin_. En 1817,

Joseph Frank a vu, à l’hospice de la clinique de Vilna, un homme

atteint de scarlatine, dont la couleur ressemblait à celle d’une _robe

d’évêque_[405]. Parfois, comme dans l’érysipèle, le rouge est mélangé

d’une nuance _safranée_. Il est même des cas où des taches d’un

_blanc de lait_ s’entremêlent aux taches pourprées. On y voit aussi

des _stries bleuâtres_ semblables à des vergetures résultant de coups

de gaules. Plus souvent, on aperçoit, au milieu des taches rouges,

une multitude d’élevures miliformes, d’un _blanc nacré_, assimilées

par Alibert qui aimait les comparaisons, à des œufs de vers à soie

disséminés sur la peau. Il n’est pas rare que ces vésicules prennent

plus de volume et forment, par leur rapprochement, des bulles contenant

un liquide séreux et clair qui s’épaissit en jaunissant. Enfin,

l’éruption est si peu marquée sur certains malades, qu’on a peine à

la voir, et qu’elle ne se révèle que par la desquamation. Inutile de

rappeler qu’elle est complétement absente, dans quelques cas, bien

que le fond de l’affection ne soit en rien modifié (_scarlatina sine

scarlatiniis_).

Même mobilité, ou si l’on veut, même ataxie dans la configuration des

taches et leur mode d’apparition. Au lieu de tendre à se joindre, les

plaques restent isolées; leur circonférence est confusément tracée. Il

en est qui ne font que paraître et disparaître. D’autres persistent

tout le temps de la période éruptive. On en voit par moments, qui se

colorent d’une teinte plus vive que les autres. Souvent l’efflorescence

met plusieurs jours à recouvrir la peau, et cette lenteur contraste

avec la soudaineté de son explosion dans certains cas. Bref, il n’est

pas de combinaisons inattendues que le génie épidémique ne tienne en

réserve pour dérouter le diagnostic.

Si la méthode des premiers historiens de la scarlatine leur mérite

le reproche de s’être arrêtés à son écorce, il est juste aussi de

reconnaître comme atténuation, que son insidiosité toujours suspecte,

peut la rendre impénétrable, même à l’analyse la plus exercée.

«Ce qui déconcerte surtout les opérations de l’art,» a dit Alibert,

dans ce langage figuré dont il a l’habitude, «c’est le caractère

versatile de cette affection inconcevable. Quand la nature agit en

ennemie, elle a ses ruses et ses embûches de guerre. Elle se complique

pour échapper aux recherches du plus scrupuleux observateur. Elle prend

mille formes pour mieux l’abuser[406].»

C’est bien à la scarlatine que pourrait s’appliquer littéralement ce

mot d’un judicieux écrivain: «Tout se passe au lit des malades en

anomalies[407].»

Aux causes qui ont ralenti les progrès de son étude, il faut

certainement joindre sa synonymie confuse, souvent empruntée aux

maladies les plus disparates, comme le prouve l’indication sommaire

donnée par Augustin Vogel, un de ses monographes les plus estimés[408]:

«_Febris scarlatina hoc nomine et multis aliis_ PURPURÆ,

RUBEOLARUM, MORBILLORUM IGNEORUM, ZONÆ, IGNIS SACRI, ROSSALIARUM

_veniens_.» Ainsi s’expliquent les divergences apparentes de

certaines descriptions contemporaines, et l’incertitude de leur

interprétation.

Suivons maintenant la scarlatine, depuis ses débuts authentiques sur la

scène médicale, jusqu’au moment où elle s’emparera, pour ne plus s’en

dessaisir, du rôle qui lui appartient.

C’est à Philippe Ingrassias (1510-1580) que nous devons la première

description un peu précise de l’éruption scarlatineuse. Il nous

apprend que le peuple de Naples la désignait, depuis peu, sous les

noms vulgaires de _rossalia_ ou _rossania_[409]. Il l’appelle aussi

_robelia_ en la rapprochant de la rougeole et de la petite vérole:

«_Et Variolas, et Morbillos, et Robeliam sive Rossaliam

invenimus_[410].»

Ingrassias n’a pas trouvé cette maladie dans les œuvres des médecins

arabes, à moins, dit-il, que l’espèce qu’ils mentionnent sous la

dénomination vague d’_alhamica_ ou d’_alhumera_ ne soit la _rossanie_

elle-même: supposition qui lui paraît plausible.

Voici la description concise qu’il donne de cet exanthème.

«On appelle _rossanie_ une maladie qui couvre toute l’étendue de

la peau d’une multitude de taches, grandes ou petites, rouges de

feu, avec élevure à peine sensible, ressemblant à de nombreux

érysipèles, distincts entre eux, et donnant à tout le corps un aspect

flamboyant[411].»

Ce tableau est bien loin d’offrir une caractéristique complète de la

fièvre scarlatine; mais il en retrace nettement l’efflorescence.

Il est même à remarquer que l’auteur proteste déjà contre l’erreur des

médecins qui confondaient cette maladie avec la rougeole, sur la foi de

leurs analogies. Son tact pratique ne s’y est pas trompé.

«Quelques-uns pensent que la rougeole et la rossalie sont la même

maladie. Quant à moi, sans m’en rapporter à ce qu’en ont dit les

autres, j’ai eu personnellement bien des occasions de constater la

différence. _Nonnulli sunt qui morbillos idem cum rossalia esse

existimant. Nos autem sæpissimè distinctos esse affectus, nostrismet

oculis, non aliorum duntaxat relationi confidentes, inspeximus_[412].»

Mais on s’aperçoit aisément, d’après le développement que donne

Ingrassias à l’histoire de la variole et de la rougeole, que la

rossanie était bien moins connue, soit qu’elle fût plus rare, soit

qu’elle fût encore trop nouvelle pour avoir attiré l’attention au même

degré.

Il est généralement reçu parmi les médecins, que c’est Baillou

(1538-1616) qui a décrit, un des premiers, la scarlatine au XVIe

siècle. Cependant si l’on s’enquiert du nom sous lequel il en a parlé,

on n’obtient pas de réponse. J’ai consulté, à cette occasion, une foule

d’auteurs, même les plus récents, et Alibert est le seul, sauf erreur,

qui ait ajouté à sa synonymie: _rubiolæ_ de Baillou[413].

Cette réticence semblerait indiquer, qu’il suffit de jeter les yeux sur

les œuvres de l’illustre épidémiste français, pour voir se dresser le

signalement de la fièvre éruptive.

Je dois avoir la vue moins perçante; car ce n’est pas sans peine que

j’ai vérifié le fait en confrontant minutieusement les textes. Les

allusions applicables à la scarlatine sont très-clairsemées dans les

_Épidémies_ et les _Éphémérides_. Le latin de Baillou est souvent

obscur. Sa manière concise et son goût pour les digressions, ajoutent à

l’embarras du lecteur. Il parle souvent d’_éruption rouge_ sans autre

indication. Il faut, on peut m’en croire, beaucoup d’attention pour

démêler la scarlatine, dans des tableaux où manquent les traits les

plus importants de sa pathognomonie. On ne me taxera pas d’exagération,

si l’on veut bien m’accompagner un moment, dans les recherches que

j’ai cru devoir faire pour éclaircir ce point indécis de nosologie

historique[414].

Une _fièvre pourprée_ épidémique (_febris purpurata_) sévit à Paris,

pendant l’hiver de 1573. S’agit-il de scarlatine? Impossible de

l’affirmer, d’après les renseignements qu’on nous donne. Nous savons

seulement que tous ceux qui en réchappèrent, tombèrent dans le marasme,

avec des symptômes de dissolution générale (_liquefacto toto corpore_)

et évacuations alvines involontaires[415]. Ces accidents consécutifs

n’appartiennent pas plus à la scarlatine qu’à la rougeole, à la variole

ou à toute autre fièvre éruptive grave. A la rigueur, ces mots:

_liquefacto corpore_, auraient pu représenter les épanchements séreux,

sous-cutanés ou cavitaires, qui terminent si fréquemment la scarlatine;

mais la suite ne concorde pas avec cette version. Il est probable que

la maladie désignée par Baillou était une fièvre pétéchiale. Il ne faut

pas oublier que de son temps, les mots _fièvre rouge_ étaient employés,

par le peuple et même par les médecins, pour qualifier collectivement

des éruptions dont l’analogie de couleur n’excluait pas la diversité de

nature.

Pendant l’hiver de 1574, remarquable par le règne persévérant du vent

du sud, la sérénité du ciel et l’absence des caractères propres à la

saison, Baillou observe une constitution très-chargée de maladies

éruptives. «_Morbillorum, variolarum, puncticularum, exanthematon,

rubiolarum magna ilias fuit_[416].»

Dans ce rendez-vous confus d’éruptions, je reconnais la rougeole

(_morbillorum_), la petite vérole (_variolarum_), les pétéchies

(_puncticularum_)[417]. Le mot _exanthematon_ peut désigner,

l’_érythème_, l’_érysipèle_, le _zona_, la _miliaire_, etc. Baillou

seul pourrait nous dire sa pensée. Ce qui était à coup sûr, très-clair

pour lui, est loin de l’être pour nous.

Reste _rubiolarum_, que j’applique, sans balancer, à notre scarlatine.

Il est à remarquer que ce mot est, à une lettre près, l’homonyme

de _rubeola_, qui représente la _rougeole_, dans le vocabulaire de

certains monographes de l’époque. C’est probablement ce qui a donné

le change à M. le docteur Yvaren, d’Avignon, auquel la littérature

médicale doit une édition française des _Épidémies_ et _Éphémérides_

de Baillou[418]. Mon savant confrère a toujours rendu _rubiolæ_ par

_rougeole_ sans prendre garde que son auteur avait exclusivement

réservé pour cette maladie, le nom de _morbilli_, adopté par la

latinité contemporaine.

C’est parce que je reconnais l’autorité de M. Yvaren, en matière

de traduction, que je me suis permis de relever, en passant, cette

inadvertance[419].

Quant au mot à choisir pour représenter la fièvre éruptive signalée

par Baillou, on demande s’il n’y aurait pas eu anachronisme, à prendre

celui de _scarlatine_, qui n’a paru, pour la première fois, que

longtemps après, et peut-être sous la plume de Sydenham.

Je partagerais ce scrupule s’il s’agissait de ces dénominations qui

préjugent une théorie. Un traducteur sérieux ne remplacerait pas

la _fièvre maligne_ de Baillou par _fièvre entéro-mésentérique_,

l’_entérite folliculeuse_, la _dothienentérie_, etc. Il fausserait

ainsi la pensée de l’auteur, en anticipant sur les découvertes

futures. Mais il n’en est plus de même lorsque les noms des maladies

n’indiquent que des caractères extérieurs, et par exemple, des nuances

de coloration. Au XVIe siècle comme aujourd’hui, la _scarlatine_ était

_écarlate_, et son nom est complétement indépendant de toute opinion

sur sa nature. Peut-être eût-il mieux valu franciser le mot latin; une

fois prévenus, les lecteurs auraient sous-entendu sans équivoque la

_scarlatine_, et n’auraient pas risqué de prendre la _rubiole_ pour la

rougeole, confusion contre laquelle Baillou proteste formellement.

Je reviens au passage qui m’intéresse, et en poursuivant sa lecture,

je remarque que l’auteur observa concurremment des _taches rouges_

(_maculæ rubræ_) survenant pendant le cours de certaines maladies,

accompagnées d’un grand feu intérieur, disparaissant promptement ou ne

persistant que très-peu de temps. «Ces taches, dit-il, confinent à la

_rubiole_. Mais l’éruption de celle-ci se prolonge davantage, suit une

marche réglée, et présente des symptômes pathognomoniques. On y voit

des taches superficielles, d’autres plus saillantes. Parfois elles

précèdent le mouvement fébrile; d’autres fois, elles l’accompagnent et

se montrent le 4e, le 5e, le 6e jour au plus tard. Dans ce dernier cas,

elles sont plus graves, et même très-dangereuses, à moins que la fièvre

ne tombe.»

La _rubiole_ ainsi caractérisée ne peut être que la scarlatine.

Baillou cite, à ce propos, une de ces observations qu’on lit toujours

avec intérêt, quoi qu’en dise Bordeu[420].

«Le conseiller Séguier, au sortir de l’assemblée, éprouva de la

douleur et un sentiment de chaleur insolite, et à l’instant tout son

corps devint rouge, et fut couvert de taches de rubiole» (_rubiolis

contaminatum_).

La précocité et la soudaineté de l’éruption générale forment un trait

assez fréquent de la scarlatine. Si l’auteur ne signale pas nommément

la fièvre, on en trouve l’indice dans la chaleur inaccoutumée du

malade. Les praticiens savent bien qu’il n’est pas rare de voir éclater

simultanément la fièvre et l’éruption. Borsieri a vu aussi l’éruption

précéder la fièvre[421]. Enfin on sait que l’invasion est souvent

brusque et sans prodromes. M. E. Gintrac a vu des enfants frappés

subitement à l’école, au milieu de leurs jeux, à table, etc.[422].

Immédiatement après le court récit que je viens de lui emprunter,

Baillou, entraîné par son sujet, saisit l’occasion de tracer le

tableau symptomatique de la rubiole; nouvelle preuve que cette fièvre

exanthématique était encore peu connue, et devait être recommandée à

l’attention des praticiens.

«Voici, dit-il, les signes de la rubiole: chaleur fébrile, tantôt

douce au toucher, tantôt très-vive; jactation et agitation; sentiment

de brisement dans les membres; angoisse accompagnée de vomissements

ou de nausées, provenant d’un état morbide de l’orifice de l’estomac

ou bien de la malignité de l’affection; larmoiement; propension

au sommeil, sans pouvoir s’y livrer; car à peine commence-t-on à

s’endormir, qu’on est réveillé en sursaut par la toux. Les symptômes

pathognomoniques sont, en résumé, la toux, l’ardeur et, pour ainsi

dire, l’embrasement des yeux, la raucité de la voix, la jactation.

Les autres symptômes sont secondaires et communs. La maladie se porte

plus spécialement sur les parties supérieures, et affecte facilement

les poumons et la trachée-artère. Aussi voit-on, chez un grand nombre

de sujets, l’inflammation de la luette, avec gêne de la déglutition,

angine _sèche_ (ainsi que s’exprime Hippocrate), ou par phlogose

comme érysipélateuse, et, par suite, suffocation. Chez beaucoup, les

parotides accompagnent, précèdent ou suivent la maladie.»

Cette description a cela de remarquable qu’elle s’appliquerait mieux,

dans sa première partie, à la rougeole, tandis que nous retrouvons

dans la seconde, l’_angine_, la _difficulté d’avaler_, la _rougeur

érysipélateuse_ ou, comme nous dirions aujourd’hui, _scarlatineuse de

l’arrière-gorge_, la formation des _engorgements parotidiens_: ensemble

de phénomènes qui appartiennent en propre à la scarlatine.

Ce mélange de symptômes s’explique par l’époque où Baillou consignait

cette histoire dans son journal clinique (_Éphémérides_). La

constitution régnante multipliait, sous toutes les formes, les

éruptions cutanées, avec ou sans fièvre. La scarlatine, encore mal

spécifiée, devait souvent être confondue avec les autres maladies

rouges coexistantes, et principalement avec la rougeole. Baillou ne s’y

trompait pas certainement quand il la rencontrait à l’état sporadique,

libre d’accointance étrangère. Mais les associations accidentelles que

favorise l’influence épidémique, changent la physionomie du tableau

symptomatique; et il n’est pas aisé de reconnaître l’individualité

morbide qui se cache sous cette pénétration réciproque. Les progrès

de l’observation, secondés surtout par la comparaison ultérieure des

épidémies éruptives, ont, à la longue, simplifié le problème: ce

qui n’empêche pas les praticiens de voir journellement des cas qui

déconcertent l’expérience la plus sûre. Si Baillou laisse entrevoir

quelque hésitation, il ne faut pas oublier que la question était

nouvelle, et du nombre de celles qui ne peuvent attendre que du temps,

les éclaircissements qui leur manquent. Combien de fois encore le

diagnostic de la rougeole et de la scarlatine ne reste-t-il pas en

suspens, jusqu’à la période de desquamation! Celle-ci est, en effet,

un trait distinctif, si l’on s’en tient à l’observation générale; mais

il n’est pas inutile de rappeler que l’exfoliation de la scarlatine

partage l’inconstance de ses autres caractères. Elle peut n’être que

furfuracée, comme celle de la rougeole, et Sydenham ne l’avait vue

que sous cette forme. On pourrait donc être induit en erreur, si l’on

faisait, de la largeur des plaques épidermiques, un attribut constant

de la scarlatine; sans compter que la desquamation morbilleuse dépasse

aussi parfois sa dimension ordinaire[423].

Je termine par un passage décisif:

«_Rubiolæ_, dit Baillou, _accedunt ad erysipelatis naturam, morbilli

seu variolæ ad herpetem miliarem_[424].»

La rubiole qui est mise ici en opposition avec la _rougeole_ et

la _variole_, ne peut être que la scarlatine. Ses rapports avec

l’érysipèle, déjà établis par Ingrassias, ont été notés par tous les

médecins postérieurs à Baillou, et ressortent de l’étendue et même

de la mobilité de la plaque rouge qui ne dépasse pas le niveau de la

peau. La rougeole dont les papules excèdent sensiblement l’épiderme,

et la variole avec ses boutons proéminents, rappellent l’herpès

miliaire. Cette formule fixe nettement le sens que donne Baillou au mot

_rubiole_. On ne peut plus douter qu’il n’ait vu et traité, sous ce

nom, dont il pourrait bien être l’auteur, la fièvre éruptive que nous

appelons scarlatine; mais les nosographes qui m’ont précédé dans cette

étude, auraient utilement guidé mes recherches, s’ils avaient pris la

peine de déterminer l’étiquette sous laquelle on pourrait la découvrir

dans les écrits de l’épidémiste français[425].

En 1557, c’est-à-dire près de vingt ans avant l’époque où Baillou

recueillait ses observations, Jean Coyttar, de Poitiers, avait vu

régner dans cette ville, conjointement avec la variole, la rougeole

et la coqueluche, une fièvre _pourprée_ (c’est ainsi qu’il la nomme)

qui frappait mortellement presque tous ceux qu’elle attaquait,

sans distinction d’âge, de sexe, de condition sociale. «_Quis

enim (miserabile dictu) non meminit vidisse pueros, adolescentes,

juvenes florentes ætate, senes, rusticos, urbanos, plebeios,

nobiles, presbyteros, monachos et fœminas cujuslibet ætatis aut vitæ

status, si quando hâc purpurâ prehenderentur, aut quarto die, aut

septimo, aut undecimo, aut decimo quarto, nunc citiùs, aliàs tardiùs

occumbere[426]?_» Cette maladie était si contagieuse que l’auteur a

cru devoir, à cette occasion, rappeler les principes généraux de la

doctrine fondée par Fracastor. Les taches qui recouvraient la peau,

principalement aux bras, à la poitrine et aux jambes, ressemblaient

tellement aux piqûres de puces, qu’on avait grand’peine à les en

distinguer.

Si je parle, en passant, de cette maladie, c’est que quelques médecins

ont prétendu y reconnaître la scarlatine et lire le récit d’une de ses

premières épidémies malignes.

La description de Coyttar, très-précise malgré ses digressions

théoriques, interdit cette interprétation. Il n’a dépeint évidemment

qu’une _fièvre pétéchiale_, du plus mauvais caractère, analogue sous

bien des rapports, à la _fièvre pourprée_ qui ravagea Modène et les

pays voisins, de 1692 à 1694, et dont Ramazzini nous a laissé une

histoire considérée comme un vrai modèle d’observation clinique et de

rédaction littéraire[427].

Quelques années après Baillou, nous retrouvons la scarlatine en

Allemagne, sous les yeux de Sennert (1572-1637); mais il faut convenir

que si la question nosologique n’a pas rétrogradé, elle est tout au

moins restée stationnaire.

Le médecin de Wittemberg observe un exanthème dans lequel il reconnaît

expressément la rossalie ou rossanie d’Ingrassias, dont il reproduit

même en partie le texte:

«Dès l’invasion ou bien le quatrième ou cinquième jour de la maladie,

surgissent sur toute l’étendue de la peau, des taches rouges de feu,

avec élevure à peine sensible, ressemblant à de petits érysipèles.

Dans l’état, le corps entier est rouge et paraît incandescent, comme

s’il était couvert d’un érysipèle universel... Les taches s’effacent,

et l’épiderme tombe sous forme d’écailles. Cette maladie est grave et

souvent mortelle.»

Sennert ajoute à ce tableau quelques traits qui le complètent. La

prédilection de cet exanthème pour les enfants, le distingue, selon

lui, de l’érysipèle qui attaque les adultes. Il signale l’angine

concomitante plus ou moins grave, les douleurs arthritiques ou

goutteuses qui se déclarent, les hydropisies consécutives, etc. Il n’y

a pas moyen de conserver le moindre doute sur l’identité de la maladie

qu’il veut dépeindre.

Avec ces éléments, Sennert pouvait composer une espèce morbide bien

tranchée; mais comme il hésite encore, de son propre aveu, sur le

nom qu’il conviendrait de lui donner, pour la distinguer des autres,

il se décide à la rapporter à la rougeole. «_Quo nomine tamen ab

aliis discernerem hactenus dubius fui... Malo ergò ad morbillos

referre_[428].» Singulière défaite de la part d’un nosologiste dont le

tact pratique protestait implicitement contre une pareille confusion!

On voit, par tout ce qui précède, que la place de la nouvelle fièvre

éruptive restait vacante, à cette période de son histoire, dans le

dictionnaire technique de la pathologie.

Le nom emprunté par Ingrassias à l’idiome populaire, et celui dont

la priorité appartient probablement à Baillou, n’avaient pas dépassé

le rayon restreint d’une publicité locale. Sennert avait renoncé à en

chercher un, comptant sur les progrès de l’observation pour remplir

cette lacune volontaire.

C’est peut-être Sydenham qui a écrit, pour la première fois ces mots:

_febris scarlatina_ (_fièvre scarlatine_, _scarlet fever_)[429]. Par

une chance heureuse, cette dénomination a survécu à toutes les autres,

non sans avoir subi encore bien des vicissitudes[430].

L’Hippocrate anglais, qui n’a pas d’égal comme historien de la rougeole

et de la petite vérole, se trouvait en présence d’une autre fièvre du

même ordre, sur laquelle la science n’était pas aussi bien renseignée;

mais il n’hésite pas à la poser comme une espèce à part, qu’il

distingue formellement de la rougeole.

«Les individus qui en sont atteints, ont d’abord un frisson et un

tremblement comme dans les autres fièvres, mais ils ne se sentent pas

bien malades. Plus tard, la peau se couvre dans toute son étendue, de

petites taches rouges, plus nombreuses, plus larges, plus vivement

colorées et moins uniformes que celles de la rougeole. Ces taches

persistent deux ou trois jours, après lesquels elles s’effacent, et

la chute de la cuticule sous-jacente laisse des espèces d’écailles

furfuracées, semblables à de la farine répandue sur le corps, revenant

et disparaissant deux ou trois fois.»

L’affection que Sydenham vient de décrire, devait être peu commune et

peu grave de son temps, dans les lieux où il exerçait son art. Elle

lui paraît mériter à peine le nom de maladie («_hoc morbi nomen, vix

enim altius assurgit_»), et sa bénignité naturelle ne réclame qu’un

traitement des plus simples.

«Comme cette fièvre ne me semble être autre chose qu’une médiocre

effervescence du sang provoquée par la chaleur de l’été, je n’y fais

rien du tout, et j’abandonne à la nature, le soin de dépurer le sang et

d’évacuer l’humeur morbifique par les émonctoires cutanés.»

Il se borne, en conséquence, à recommander l’abstinence de viande et de

boissons vineuses, et le séjour dans la chambre, hors du lit, autant

que possible. Après la desquamation, et quand tous les autres symptômes

ont cédé, il donne un léger purgatif et le malade guérit sans accident.

Sydenham affirme que cette maladie ne peut s’aggraver ou devenir

mortelle que par la faute du médecin qui a ordonné aux patients de

rester couchés, ou qui a cru devoir prescrire un traitement «trop

savamment compliqué,» dont les cordiaux et autres échauffants ont fait

la base, «... _nimis doctè (ut vulgo videtur) secundum artem_.»

Il est vrai que les choses ne se passent pas toujours aussi bien,

puisqu’il n’est pas rare (Sydenham en convient) de voir survenir

au début de l’éruption, chez les enfants et les adolescents, des

_convulsions épileptiques_ ou même un _état comateux_. Alors il suffit

d’appliquer un large vésicatoire à la nuque, et de faire prendre tous

les soirs, jusqu’à la convalescence, un julep opiacé.

La confiance inébranlable de Sydenham dans l’issue heureuse de la

scarlatine, est d’autant plus imprévue qu’il l’avait observée, sous

forme épidémique, puisqu’il note qu’elle attaque des familles entières,

avec une préférence marquée pour les enfants. Il faut donc que ces

épidémies n’aient pas pris sous ses yeux l’extension et la gravité de

celles que l’avenir tenait en réserve.

On pourrait, jusqu’à un certain point, se rendre raison de cette

bénignité insolite. Dans le tableau tracé par Sydenham, on ne trouve

pas la moindre indication de l’angine, si étroitement liée à la

scarlatine, et qui devait, le siècle suivant, prendre des formes si

meurtrières, à Londres même. Comme on ne peut pas plus douter de

l’exactitude que de la sagacité du praticien, il en résulte que ce

symptôme était alors moins fréquent que de nos jours, sous le ciel de

l’Angleterre, et qu’il ne faisait pas encore, en quelque sorte, partie

intégrante du cortége habituel de la fièvre éruptive.

Il n’en est pas moins vrai, que si l’illustre praticien avait agrandi,

par ses lectures, le cercle trop restreint de son observation

personnelle, il aurait dû rabattre beaucoup de son optimisme.

Sennert n’avait-il pas antérieurement signalé les dangers et même la

terminaison fatale de la maladie?

Darwin (1731-1802) a donné la clef de cette divergence du pronostic

porté par des autorités également compétentes, lorsqu’il a dit que

si la scarlatine se montre parfois aussi inoffensive que l’éruption

produite par la piqûre des puces, elle peut, dans certains cas,

rivaliser de férocité avec la peste.

Bretonneau n’avait pas vu en Touraine, pendant de longues années de

pratique, un seul malade succomber à la scarlatine. Mais plus tard, ont

régné, dans les mêmes localités, des épidémies si meurtrières qu’il

ne craint pas de les assimiler à celles de la variole, du choléra

asiatique et de la fièvre jaune[431].

Trousseau, de son côté, a vu la Touraine en proie, de 1823 à 1830, à

des épidémies de scarlatine si cruelles, qu’une seule commune perdit,

en une saison, le dixième de ses habitants. Cependant cette maladie

s’était montrée depuis quarante ans, dans la même contrée, avec des

allures si bénignes, que les plus vieux praticiens affirmaient n’avoir

jamais vu mourir de scarlatineux que pendant la convalescence, et dans

des cas extrêmement rares. Ce que Trousseau dit pour la Touraine,

s’applique, d’après lui, aux départements du Loiret, de l’Indre et

de Loir-et-Cher, où la scarlatine, sans gravité depuis 1784 et 1785,

faisait de grands ravages en 1826, 1827 et 1828[432].

A une époque plus voisine de la nôtre, les successeurs de Sydenham

n’ont eu que trop d’occasions de rembrunir le tableau qu’il nous a

laissé. Des épidémies terribles ont sévi à Londres, à Édimbourg et dans

d’autres villes d’Angleterre, soit dans le siècle dernier, soit vers

les premières années du siècle actuel, et ont rendu à la scarlatine son

rang légitime parmi les fléaux les plus redoutables.

On pouvait croire que l’arrêt nosologique prononcé par Sydenham,

serait désormais sans appel. La scarlatine avait reçu de lui un nom

qui consacrait sa qualité de fièvre éruptive. Malgré ses analogies

avec la rougeole, elle en était déclarée essentiellement distincte,

et constituait une espèce tranchée, d’une nature à part. Les progrès

de l’observation n’avaient plus qu’à confirmer cette vérité, en

multipliant, à l’aide du temps, les preuves qui la démontrent.

Cette prévision ne devait pas tarder à être démentie. Quelques années

après, et sur le théâtre même des travaux de Sydenham, Richard Morton

(1635-1698), son contemporain, plus jeune que lui, entreprend, à son

tour, l’étude de la scarlatine; mais tout en conservant, pour la

commodité du langage, l’heureux néologisme de son prédécesseur, il la

rattache à la rougeole dont elle ne serait, à l’entendre, qu’une forme

confluente. L’individualité pathologique affirmée par Sydenham, est

donc remise en question, ou, pour mieux dire, catégoriquement niée par

Morton, comme une illusion clinique.

«Cette maladie (la fièvre scarlatine), quoique les médecins s’accordent

pour lui donner un nom spécial, me paraît être la même que la rougeole,

et ne s’en distingue que par son mode d’éruption....., en sorte que

je mériterais le reproche de me répéter si, après avoir parlé de la

rougeole, je continuais à discourir sur la fièvre scarlatine, qui se

confond avec elle au point de vue de ses causes, de ses symptômes, de

ses variétés, de son pronostic, de ses indications curatives et de sa

méthode de traitement. En conséquence, je propose formellement de rayer

cette fièvre du cadre des maladies, à moins qu’on ne s’entendît, à

l’avenir, pour la désigner sous le nom de _rougeole confluente_.»

Ce parti extrême serait sans objection, si la prémisse dont il est

la conclusion pratique était irréprochable. Il est certain que deux

maladies qui auraient même étiologie, même signalement, même pronostic,

même traitement, auraient aussi même nature et seraient inséparables.

En est-il ainsi de la rougeole et de la scarlatine comparées sans

prévention? Est-il un praticien qui consentît à appuyer de son

adhésion, l’intimité d’un pareil rapprochement? Je ne reproduirai pas

un parallèle qui se trouve partout; mais je l’oppose avec assurance aux

prétentions du contradicteur de Sydenham.

Ce qu’il y a de curieux, c’est qu’il se réfute lui-même à son insu, en

citant certains faits empruntés à sa pratique, et dont le sens diffère

essentiellement de celui qu’il voudrait leur donner.

Je me contenterai de mettre en regard deux de ces _histoires_ qu’il

avait rédigées avec d’autant plus d’intérêt qu’il s’agissait de ses

filles.

Sarah Morton, âgée de huit ans, fut prise, en 1685, d’une fièvre avec

_rougeur des conjonctives_ et _toux violente_. A ces symptômes, Morton

reconnaît le début d’une rougeole (_febris morbillosa_). Comme le

pouls était bon et qu’il n’y avait ni _coma_, ni _délire_, ni aucun

autre symptôme grave, il se contente de prescrire un julep laudanisé,

à prendre chaque nuit pour calmer la toux. Il ajoute que tout alla

pour le mieux, et qu’il ne se rappelait pas avoir jamais rencontré une

rougeole aussi bénigne. On ne voyait sur la peau que quelques taches

éparses qui disparurent promptement. La malade était complétement

rétablie, deux jours après le commencement de l’éruption[433].

En 1689, pendant le règne de la _fièvre dite scarlatine_ (_febris

dicta scarlatina_), Marcia Morton, âgée de sept ans, ressentit de

longs frissons, suivis d’une fièvre violente. Des _nausées_, des

_vomissements_, du _coma_, se déclarent avec d’autres symptômes

indiquant une maladie _maligne_. Un vésicatoire est appliqué à la

nuque. Il n’y avait ni _diarrhée_, ni _toux_, ni _rougeur de la

conjonctive oculaire_. Morton avoue qu’il était indécis sur la nature

de l’affection qui s’annonçait ainsi, lorsque le quatrième jour, une

éruption couvrit soudainement toute la surface du corps, et «révéla,

à ne pas s’y méprendre, la fièvre dite scarlatine.» La peau, plus

vivement _enflammée_ qu’il ne l’avait vue antérieurement, présentait

une _tuméfaction_ et une _rénitence_ générales; et quand l’éruption fut

terminée, la _desquamation_ s’opéra, non par simples écailles, mais par

_larges plaques, semblables à du parchemin_ (_pergamenæ similis_). La

fièvre prenant à ce moment la forme périodique, Morton fit tirer six

onces de sang, et donna du quinquina; après quoi la malade entra en

convalescence[434].

Je fais la part du génie épidémique dans la gravité de cette

scarlatine, comme aussi je reconnais que la rougeole ne perd que trop

souvent le caractère de bénignité qu’elle a manifesté dans la première

observation; mais est-il possible de croire qu’il ne s’agisse, au fond,

que d’une seule et même maladie?

Morton lui-même les distingue, puisqu’il leur donne un nom différent.

Il est vrai qu’il ne parle de fièvre scarlatine que pour se conformer à

l’usage, et que toute la différence qu’il consente à admettre ne réside

que dans l’abondance de l’éruption.

On serait donc amené à cette conséquence, que si l’art pouvait se

substituer à la nature, et réduire ou multiplier à son gré le nombre

des taches cutanées, il ferait, selon les cas, une rougeole ou une

scarlatine, pourvues de leurs attributs respectifs.

Cette supposition, qui semble au premier abord purement spéculative, a

été pourtant réalisée dans une certaine mesure, et l’épreuve a donné

les résultats qu’il n’était pas difficile de pressentir.

Avant que Sydenham eût discrédité l’emploi exclusif des échauffants

dans le traitement des fièvres éruptives, la vogue de cette méthode

qui avait pour but de «pousser à la peau,» provoquait des rougeoles

confluentes. Cependant Sydenham qui nous en a transmis des descriptions

si complètes, ne nous dit pas qu’elles eussent des symptômes analogues

à ceux qui sont généralement attribués à la scarlatine, et nous savons

qu’il a séparé nettement les deux fièvres.

Voici, en résumé, le langage que tient l’observation quand elle n’est

pas l’écho d’un système.

La rougeole la plus confluente garde sa physionomie familière aux

praticiens, sans empiéter sur la symptomatologie caractéristique de la

scarlatine.

De son côté, la scarlatine la plus discrète conserve son cachet

expressif et original, sans rien emprunter à la pathognomonie de la

rougeole.

Que la confluence implique l’intensité relative de l’affection qu’elle

traduit, c’est ce qu’il est permis d’admettre, en thèse générale,

pourvu qu’on ne donne pas à cette proposition un sens trop absolu. Mais

quand deux maladies se distinguent par les éléments principaux de leur

constitution intime, la rareté ou l’abondance de l’éruption n’est plus

qu’un fait secondaire qui ne réagit pas sur leur nature. Ne sait-on pas

d’ailleurs qu’en temps d’épidémie, la rougeole et la scarlatine se font

parfaitement reconnaître dans les cas, plus communs qu’on ne pense, où

leur exanthème manque seul au rendez-vous de leurs symptômes?

L’opinion de Morton est inconciliable avec l’existence cliniquement

démontrée des virus morbilleux et scarlatineux, transmettant

exclusivement la maladie dont ils dépendent, sans jamais échanger leurs

produits.

Ce fait embarrassant est carrément nié par M. le docteur Lhéritier

qui défend encore le sentiment du médecin anglais, et persiste à

soutenir que la rougeole et la scarlatine ne sont qu’une seule et même

affection, dont il rajeunit la synonymie en l’appelant: _hémo-dermite

morbilleuse_[435]. Logiquement il n’admet qu’un seul germe

reproducteur, et appuie sur cette remarque que «un individu atteint

de la rougeole, ne communique pas toujours cette maladie à celui qui

l’a fréquenté, mais fort souvent, une scarlatine; de même, un malade

affecté de scarlatine, ne communique pas nécessairement la scarlatine,

mais seulement une simple rougeole[436].»

Ce ne sont pas les praticiens qui feront une pareille concession à M.

Lhéritier: ils ont recueilli trop de démentis au lit du malade, et

une observation isolée ne saurait prévaloir contre les arrêts d’une

expérience séculaire. Quand on a étudié et confronté les faits, en

se tenant en garde contre les causes d’illusion qui sont d’avance

nettement déterminées, on conclut invariablement à la dualité des

virus, et à la distinction radicale des fièvres éruptives qui les

élaborent et les transmettent.

Ne sait-on pas aussi (et il est opportun de le rappeler), que la

science a pris acte, dans ses archives, de certains essais qui

ajouteraient aux affirmations de la clinique l’autorité d’une preuve

matérielle.

J’ai mentionné ailleurs, les tentatives de Home d’Édimbourg, qui assure

avoir inoculé la rougeole, par un procédé imité plus tard, dit-on, avec

le même succès[437].

Quelques auteurs prétendent aussi que la scarlatine est

artificiellement inoculable.

Pendant une grave épidémie qui régnait à Amboise, M. le Dr Miquel,

après avoir piqué, avec une lancette, les plaques scarlatineuses

les plus apparentes, a inoculé au bras d’un grand nombre d’enfants

bien portants, le fluide retiré de ces plaques. Au bout de deux ou

trois jours, il a constamment vu se développer autour des piqûres

un cercle rouge, disparaissant au cinquième jour. Miquel croit à

l’effet préservatif de cette opération. Après une nouvelle inoculation

pratiquée sur les mêmes sujets, il n’a vu survenir rien de semblable

aux premiers phénomènes, et ces enfants vivant au milieu d’un grand

nombre de scarlatineux n’ont pas contracté la maladie[438].

On opposera que l’authenticité de ces expériences est restée douteuse;

qu’elles ont été démenties par des épreuves contradictoires; qu’elles

ne sont pas démonstratives et peuvent suggérer une interprétation

différente.

A cela, je n’ai qu’une réponse à faire, sans souscrire toutefois à

la forme absolue de l’objection: c’est que si l’inoculabilité de

la rougeole et de la scarlatine n’est pas décidément avérée, elle

est au moins très-vraisemblable; que leur contagiosité naturelle a

l’évidence d’un axiome; et qu’après tout, la clinique peut se passer

de ce surcroît de preuves et se suffire à elle-même, pour affirmer

l’individualité spécifique de ces deux fièvres, et la démarcation

radicale qui les sépare. Je suis convaincu que si Morton était témoin

aujourd’hui de l’état de la question, il rendrait pleine justice à

Sydenham, et se rallierait à l’opinion commune.

Toujours est-il qu’à la fin du XVIIe siècle, la scarlatine restait

encore, pour la nosologie, un problème irrésolu. La diffusion de la

science subissait des lenteurs et des entraves qui comprimaient son

élan. Les écrivains médicaux les plus haut placés dans la hiérarchie

contemporaine, s’isolaient dans le cercle borné de leur propre

observation, et ce défaut de contrôle réciproque ajournait leur entente

définitive.

Si nous consultons, par exemple, Frédéric Hoffmann, qui appartient, par

ses travaux, à la première moitié du siècle dernier (1660-1742), nous

ne le trouvons guère plus avancé sur cette question, que ne l’était

Ingrassias, deux cents ans auparavant.

Il cherche bien à établir le diagnostic différentiel de la _fièvre

morbilleuse_, et d’autres fièvres exanthématiques qui lui ressemblent,

parmi lesquelles je reconnais la _roséole_ (_rubeolæ_) et la

_scarlatine_, désignée sous son vieux nom de _rossalia_.

Ainsi les taches _rubéoleuses_, ou, comme nous dirions, _roséoleuses_,

sont de moindre dimension que celles de la _rougeole_, tandis que

celles de la _rossalie_ sont plus étendues et donnent à la peau un

aspect érysipélateux[439].

Mais la preuve que le médecin de Halle n’avait pas une idée bien

arrêtée sur la nature de la scarlatine, c’est qu’il ne la mettait pas

explicitement sur la même ligne que la variole et la rougeole. Après

avoir consacré deux longs chapitres à la monographie de ces deux

fièvres éruptives, il se borne à mentionner, en passant, la _rossalie_,

sans lui réserver un article spécial. A la suite des huit observations

qu’il rapporte et qui ont trait à des rougeoles plus ou moins graves et

diversement compliquées, on ne lit le récit d’aucun cas de scarlatine.

Il faut donc ou que cette maladie ait été encore peu répandue; ou

que Hoffmann n’ait eu que de rares occasions de l’observer dans sa

pratique; ou enfin qu’il l’ait souvent prise pour une autre. Cette

supposition ne met pas en cause la sûreté de son coup d’œil médical;

mais bien l’obscurité dont cette détermination nosographique avait tant

de peine à se dégager. _Tantæ molis erat!..._

J’abrége ces recherches historiques dont la monotonie pourrait lasser

la bienveillance de mon lecteur, et j’arrive, sans nouvelle halte, aux

dernières années du XVIIIe siècle, où la pathologie réhabilitera, sans

opposition, les prévisions de Sydenham.

Parmi les écrivains de cette époque, auxquels on peut demander,

avec confiance, les renseignements les plus exacts sur l’état de

la science, au moment où ils ont tenu la plume, il en est un que

recommande sa double autorité d’érudit et de praticien. Je veux parler

de Borsieri de Kanilfeld (1725-1785) dont les _Instituts de médecine

pratique_ portent la touche d’un maître[440]. Le second volume de

ce chef-d’œuvre est consacré tout entier à l’histoire des _Maladies

exanthématiques fébriles_, qu’on est tenu de méditer quand on veut

traiter le même sujet. L’article relatif à la scarlatine est un modèle

du genre. L’auteur ne s’est pas arrêté, comme tant d’autres, aux traits

extérieurs de la maladie dont il connaît les allures protéiques. Il

la suit dans toutes les phases de son évolution, épie ses mœurs et

ses tendances, établit nettement les caractères qui la distinguent de

la rougeole, éclaire sa nature et ses complications imprévues, par le

rapprochement de quelques relations d’épidémies remarquables, énumère

en détail les accidents qui succèdent à sa résolution ou aggravent sa

convalescence. En présence de ce tableau, on s’assure que la fièvre

éruptive qu’il représente, est entrée dans une voie nouvelle et va

prendre enfin possession de tous ses droits.

En relisant ces belles pages dans l’élégante et fidèle traduction de M.

le Dr Paul-Émile Chauffard, j’ai surpris une légère inexactitude dont

la rectification me paraît avoir un sens médical étroitement lié à la

question qui m’occupe.

_De la scarlatine pourprée_: tel est le titre du chapitre IV du tome

second[441].

J’avoue que cette qualification donnée à une maladie dont le nom seul

signifie _écarlate_, m’a paru tout d’abord un pléonasme, et je me suis

hâté de recourir au texte latin.

Borsieri, comme je l’avais prévu, n’a point écrit: _purpurata_, mais

bien, _purpura scarlatina_, ce qui veut dire: _pourpre de nature

scarlatineuse, pourpre scarlatin_.

Que toute scarlatine soit _pourprée_ ou _rouge_, cela va de soi; mais

tous les _pourpres_ ne sont pas de même nature que la scarlatine. En

choisissant ce nom, Borsieri a entendu séparer nettement le pourpre

scarlatin des autres _fièvres rouges_ que les auteurs de son temps

qualifiaient simplement de _purpura_, et qui ont seulement ce caractère

commun, «qu’elles revêtent la pourpre,» selon la pittoresque expression

de Ramazzini. Ainsi compris, _purpura_ représenterait le genre, et

_scarlatina_ l’espèce.

Les _pourpres_ sont nombreux dans le vocabulaire latin de l’ancienne

nosologie. Je n’indique que les principaux.

_Purpura_, _purpura simplex_, _purpura benigna_ (pourpre

proprement dit, pourpre bénin).--_Purpura maligna_ (pourpre malin,

fièvre pétéchiale des Allemands[442]).--_Purpura alba_, _rubra_,

_miliaris_ (miliaire ou millot des Français).--_Purpura

hæmorrhagica_ (_morbus maculosus_ de Werlhof).--Purpura

_urticata_ de Juncker (fièvre ortiée), etc.

A ces pourpres, réputés essentiels, viennent s’en adjoindre d’autres

qui ne sont que des symptômes ou des épiphénomènes de maladies

très-diverses.

_Purpura symptomatica_ survenant aux _fièvres pétéchisantes_ de

Juncker, à la variole, à la rougeole, à la miliaire malignes.--_Purpura

puerperarum_ (pourpre ou millet des femmes en couches).--_Purpura

verminosa_, observé dans certaines épidémies, après une abondante

expulsion d’entozoaires, etc.[443].

Un double motif m’a engagé à exhumer cette nomenclature bien vieillie:

j’ai voulu d’abord justifier l’interprétation que je crois convenir aux

mots _purpura scarlatina_ écrits par Borsieri. J’ai tenu, en second

lieu, à montrer que, malgré sa connaissance précise de cette maladie,

l’auteur italien ne lui donnait pas encore, dans sa classification, la

place que tout le monde s’accorde à lui assigner aujourd’hui.

Quelle que soit l’idée qu’on se fasse, en théorie, de la scarlatine,

tour à tour _inflammation de la peau_, _dermatose exanthémateuse_,

ou _fièvre éruptive_, on ne la détache plus de la variole et de la

rougeole, auxquelles la relient tant d’affinités naturelles. Qu’on

ouvre un traité quelconque de pathologie interne, récemment publié, et

l’on verra se suivre invariablement les trois fièvres, dans la section

où il aura plu à l’auteur de les réunir.

Borsieri considérait le _pourpre scarlatin_ comme se rapprochant

intimement de l’érysipèle par la nature et l’aspect. «_Multo proximius

ad erysipelatis naturam et speciem accedit purpura scarlatina[444]._»

Il a donc placé la scarlatine entre l’_érysipèle_ et le _zona_,

d’une part, l’_urticaire_ et le _pemphigus_, de l’autre. Mais cette

fièvre éruptive, au point où était parvenue la science, ne pouvait

tarder à rejoindre par une sorte d’attraction nosologique, la _fièvre

varioleuse_ et la _fièvre morbilleuse_ dont elle ne devait plus être

séparée.

Du reste (et cette réflexion s’étend à tous les problèmes médicaux

du même ordre), on n’a pu avoir qu’une idée bien incomplète de la

scarlatine, tant qu’on ne l’a observée que dans les faits isolés de

la pratique. Quand elle se montrait sous ses traits familiers, on la

confondait avec les autres éruptions rouges. Si au contraire, elle

se dissimulait sous des formes imprévues, on suspectait les maladies

les plus disparates. Faute de base, le diagnostic flottait au gré des

opinions individuelles[445].

C’est seulement en l’étudiant dans ses évolutions épidémiques, qu’on

pouvait se flatter d’en pénétrer la nature et de reconnaître, au milieu

de tant d’éléments de confusion, l’empreinte spécifique et invariable

dont la cause essentielle marque tous les produits qui relèvent de son

action. C’est avec un grand sens que Haller a appelé les épidémies _la

vie des maladies, epidemias morborum nempe vitas_.

Mais il a fallu du temps pour donner aux épidémies de scarlatine leur

véritable signification. Je ne mets pas en doute que la rougeole n’en

ait souvent, dans l’origine, endossé la responsabilité.

Dans les constitutions éruptives décrites par Baillou, la scarlatine

a figuré pour sa part, sans avoir eu cette prédominance exclusive

qu’octroie le génie épidémique.

Sennert la distinguait encore trop imparfaitement de la rougeole, pour

qu’on puisse se fier, sans réserve, à son diagnostic des éruptions

régnantes.

Le hasard n’avait mis sous les yeux de Sydenham que des épidémies

probablement fort restreintes et exceptionnellement bénignes; et il

avait prématurément engagé l’avenir en généralisant ce fait.

Morton retourna le tableau. Les scarlatines plus graves qu’il rencontra

furent dépossédées de leur titre, et la question revint à son point de

départ.

En somme, depuis que la scarlatine avait franchi le seuil de la

pathologie, on avait eu plus d’une occasion de l’observer sous forme

épidémique; mais l’expérience encore hésitante des médecins n’avait pas

su mettre à leur place les précieux matériaux qu’elle recueillait.

A dater du XVIIIe siècle, ces grands foyers d’observation se

multiplient dans une proportion croissante. La maladie, après quelques

tâtonnements, déploie enfin ouvertement sa force d’expansion et

l’irrésistible malignité de ses instincts. L’humanité voit avec terreur

grossir la phalange des grands fléaux qui la déciment; l’art de guérir

déplore la faiblesse de ses ressources et ne dissimule plus l’aveu de

son impuissance.

C’est alors que les documents, jusque-là indécis ou équivoques,

prennent un caractère de précision qui ne laisse plus de doutes.

L’épidémie se fait reconnaître sur divers points de l’Europe, et si

l’on n’est pas d’accord sur le nom qu’on lui donne, on est bien près de

s’entendre sur l’individualité morbide qu’elle représente. On remarque

seulement (ce qui est conforme à la règle) que le tribut qu’elle

inflige à la santé publique est très-inégalement réparti, suivant les

conditions topographiques.

Du temps de Rosen (1706-1773) un des praticiens les mieux versés dans

les maladies des enfants, la scarlatine était très-rare en Suède; et

c’est ainsi qu’il expliquait le silence général des médecins de ce pays

sur cette maladie. En trente-huit ans, il ne l’avait vue régner que

deux fois: la première, à Upsal, en 1741; la seconde, à Stockholm, en

1763[446].

D’autres régions ont été plus maltraitées, et l’Angleterre a subi, sous

ce rapport, un triste privilége. Les épidémies de scarlatine y ont pris

une fréquence et une extension dont la raison ne saurait être que dans

un concours indéterminé d’influences locales.

Cullen (1712-1790) en avait vu six ou sept invasions en Écosse, pendant

quarante années de pratique. Elle était accompagnée, chez presque

tous les malades, d’une angine gangréneuse[447]. A dater de cette

époque, elle a commencé à prendre, dans toute l’étendue du royaume-uni,

un développement et une gravité qui ne se sont pas amendés dans le

siècle actuel. Des statistiques récentes de la mortalité générale,

dressées annuellement par les médecins anglais, expriment, en chiffres

effrayants, la part imputable à la scarlatine.

Ses explosions en Allemagne ont suivi la même progression qui ne s’est

plus ralentie. Après l’avoir observée à Pavie, en 1793 et 1795, Joseph

Frank l’a retrouvée à Vienne, en 1799, 1800, 1801; à Vilna, en 1806,

1807, 1814, 1817, 1819, 1822[448].

Quoiqu’elle n’eût pas oublié la France, elle semblait l’avoir

relativement ménagée; mais elle ne tarda pas à prendre une cruelle

revanche.

Dans le groupe des épidémies circonscrites qui s’y sont succédé avec

une déplorable profusion, l’histoire a distingué celle qui régna à

Amboise de 1824 à 1830, et qui s’y montra de nouveau en 1832[449]. On

la vit à Paris en 1825, et elle fournit le texte de quelques travaux

importants[450].

Depuis lors, il n’y a pas eu d’années où la scarlatine n’ait paru

dans quelques départements, avec ces contrastes qui troublent le

praticien, relevant et rabaissant tour à tour les pouvoirs de l’art

qui ne s’explique pas plus ses succès que ses revers. Sous ce rapport

en effet, comme le dit très bien Bretonneau, les différences les plus

frappantes peuvent être remarquées, non-seulement dans les diverses

épidémies, mais encore pendant le cours d’une même épidémie, dans le

même temps, dans la même saison, la même localité, la même famille[451].

Au surplus, quelle que soit l’importance qu’ait prise la scarlatine

dans le système général des maladies, et dans les préoccupations de

la pratique, il paraîtrait résulter de quelques relevés numériques,

qu’elle est encore, au moment présent, la moins répandue des fièvres

éruptives.

MM. Guersant et Blache ont réuni un grand nombre de faits de variole

ou varioloïde, de rougeole et de scarlatine, et cette dernière n’y est

représentée que par un chiffre bien inférieur[452]. Serait-ce parce

qu’elle n’impose pas à tous les hommes, comme les deux autres, une

charge inévitable?

Vers le milieu du siècle dernier, surgit en Angleterre une maladie

épidémique qui fut décrite sous le nom de _mal de gorge ulcéreux,

ulcerous sore throat, angina maligna_, et dont la nature est encore

discutée par les médecins.

Les uns n’y voient que ce qu’impliquent ces dénominations, c’est-à-dire

l’_angine maligne_ sévissant sous des influences générales de divers

ordres.

D’autres, et je suis de ce nombre, reconnaissent la _fièvre scarlatine_

dont l’angine concomitante est devenue, par sa gravité et ses suites,

le symptôme dominant et la principale source d’indication.

L’examen rapide de cette question ne sera pas un hors-d’œuvre dans le

plan général de ce livre.

Parmi les médecins anglais, c’est Jean Fothergill qui a le premier

signalé cette maladie[453].

Il nous apprend qu’on avait commencé à l’observer en Angleterre,

vers l’année 1739; elle avait reparu en 1742 et 1746; et quand il

l’étudia à Londres, en 1747 et 1748, elle sévissait aussi en France et

principalement à Paris.

La ville d’Édimbourg avait été frappée en 1733, d’un _mal de gorge

avec fièvre rouge_, dont la désignation seule équivaut au diagnostic;

et je suis porté à croire que l’angine décrite quinze ans après par

Fothergill, n’en est qu’une nouvelle apparition.

L’auteur prétend au contraire qu’elle s’en distingue essentiellement;

j’avoue pourtant que ces différences m’échappent.

Cullen, qui écrivait dans le même temps, a formellement séparé, malgré

leurs affinités apparentes, l’esquinancie maligne de la scarlatine

angineuse, qu’il avait eu bien des occasions de comparer[454]. Il s’en

faut que la question ait été aussi nettement posée et résolue par

Fothergill, ou, pour mieux dire, il ne paraît pas s’être préoccupé des

rapports que son mal de gorge ulcéreux pouvait avoir avec la scarlatine.

Vers l’année 1610, avait paru, en Espagne, une épidémie d’angines

graves, qui se propagea rapidement en Italie où ses ravages durèrent

plus de vingt ans. Les Espagnols appelèrent cette maladie, _garotillo_,

les Italiens, _morbus strangulatorius_. Marc-Aurèle Séverin la décrivit

sous le nom de _Pædanchone loïmodes_[455]. Il est probable qu’elle

s’éclipsa, au bout d’un certain temps, si l’on s’en rapporte au silence

des médecins qui avaient recueilli leurs observations, aux lieux mêmes

où elle avait déployé le plus de rigueur. Après une interruption dont

le défaut de renseignements exacts ne permet pas de préciser la durée,

elle se montra pour la première fois en Angleterre, où Fothergill

assure l’avoir reconnue, d’après les souvenirs de ses lectures.

Cette affirmation tranche une question de diagnostic dont l’examen

m’entraînerait trop loin. J’atteindrai, par un plus court chemin, le

but que je me propose, en recherchant la nature de la maladie qu’une

célèbre dissertation de Huxham a livrée aux disputes des pathologistes.

Sous le nom d’_Angina maligna_ (_ulcerous sore throat_), ce médecin a

décrit une épidémie qui régna à Plymouth et dans les environs, depuis

la fin de 1751 jusqu’au mois de mai 1753[456]. Dès les premières

lignes, l’auteur avertit que c’est la maladie étudiée, en 1748, par

Fothergill. Elle attaquait aussi spécialement les enfants et en emporta

un grand nombre. Sa contagiosité était des plus actives, et quand elle

pénétrait dans une famille, elle en frappait successivement tous les

membres, en commençant par les plus jeunes.

Si on lit attentivement et sans idée préconçue cette œuvre remarquable,

il n’est guère possible de méconnaître la scarlatine angineuse,

exaspérée par l’influence maligne du génie épidémique. Le tableau tracé

par Huxham et qui pouvait encore offrir de son temps, un certain air de

nouveauté, représente les épidémies du même genre qui se sont depuis

multipliées, parmi nous, de manière à ne pas laisser le moindre doute

sur leur nature.

L’auteur commence par énumérer, à la manière d’Hippocrate, les

antécédents et les caractères actuels de la constitution régnante.

L’atmosphère avait été longtemps humide et froide, entrecoupée

de brusques et nombreuses variations. Des varioles confluentes et

mortelles abondaient, surtout chez les enfants, et on observait

conjointement des éruptions de toutes sortes. «_Febrium tunc

grassantium omnes miram ostendebant proclivitatem ad alias vel alias

eruptiones._[457]»

C’est dans ces conditions qu’éclata une fièvre que Huxham avait déjà

appelée _angineuse_, dans son _Traité des maladies épidémiques_.

Cette fièvre était accompagnée d’une éruption de taches écarlates

ou de boutons excitant un violent prurit, et suivie d’une abondante

exfoliation épidermique.

J’ai renoncé, non sans regret, à reproduire _in extenso_ la description

de Huxham, malgré le plaisir et le profit que promettait cette lecture.

J’ai craint de trop ralentir la marche de cette étude. Je me borne donc

à extraire l’exposé de l’appareil éruptif dont le caractère tranché

suffit pour donner sa véritable signification à l’angine associée.

En général, _la surface entière de la peau_, surtout chez les

enfants, _se couvrait d’une efflorescence qui survenait le troisième

ou quatrième jour_, tantôt sur certaines parties, tantôt sur toute

l’habitude du corps, plus rarement à la face. _Cet exanthème avait

l’aspect d’un érysipèle_ ou bien, quelquefois, la forme de boutons.

Ceux-ci étaient souvent proéminents, et d’un rouge foncé ou couleur

de feu, principalement à la poitrine et aux bras. D’autres fois, ils

étaient si petits qu’ils étaient plus sensibles au toucher qu’à la

vue, et donnaient à la peau une âpreté remarquable. _La couleur de

l’efflorescence_ était le plus souvent _cramoisie_. _On aurait dit que

la peau avait été barbouillée, même jusqu’au bout des doigts, avec

du jus de groseille_[458]. Elle paraissait, de plus, enflammée et

tuméfiée, ce qui rendait souvent les bras, les mains et les doigts

tendus, très-raides, et un peu douloureux. _Cette couleur cramoisie de

la peau paraissait appartenir en propre à cette maladie._

_Ordinairement l’apparition de l’efflorescence calmait notablement

l’anxiété, les nausées, les vomissements, la diarrhée et les autres

symptômes._ Cependant Huxham avait vu des exemples d’éruption générale

avec prurit, sans aucun amendement ou, qui pis est, avec grande

aggravation des symptômes, et surtout de la fièvre, de l’oppression, de

l’anxiété et du délire. Plusieurs sujets avaient même succombé dans la

plus violente frénésie, quoiqu’ils fussent couverts de l’éruption la

plus étendue qu’il fût possible de voir.

Du reste, _une éruption prompte et douce_ était, le plus souvent,

du meilleur augure, et quand elle était suivie d’_une abondante

desquamation épidermique_, c’était ce qu’on pouvait souhaiter de plus

heureux. Si, au contraire, la couleur de l’éruption devenait brune

ou livide, ou qu’elle disparût prématurément ou trop brusquement,

tous les symptômes empiraient, et le danger était pressant, surtout

quand on voyait surgir, çà et là, des taches pourprées ou noires;

ce qui arrivait quelquefois. Alors les urines étaient limpides,

des convulsions éclataient, ou bien il survenait une suffocation

mortelle[459].

La description qu’on vient de lire ne renferme, si je ne m’abuse, aucun

trait qui ne soit applicable à la scarlatine. Les détails que j’ai

volontairement omis compléteraient, sans doute, l’unité du tableau

symptomatique. Mais je crois qu’on peut, sans trop s’aventurer, déduire

de ces simples données, la véritable nature de l’angine maligne qui a

été la manifestation principale de la maladie de Plymouth.

M. le professeur Fuster ne voit dans ces localisations

gutturo-pharyngiennes ou laryngées, que l’expression d’une affection

catarrhale qui a dégénéré en état ataxo-putride et gangréneux.

La variole, qui régnait simultanément, lui aurait aussi prêté

son concours, en transmettant à l’angine une telle aptitude aux

efflorescences, que la peau se couvrait de taches et de boutons. Quant

à la prédilection si frappante de l’affection catarrhale pour la gorge,

dans cette constitution, elle ne serait qu’un exemple de plus, des

affinités, trop souvent impénétrables, des maladies populaires, pour

des systèmes d’organes déterminés[460].

Il est inutile de dire que l’auteur a motivé son opinion avec tout le

talent qu’on devait attendre de l’écrivain qui a signé le livre sur

les _Maladies de la France_. J’avoue que cette lecture m’a donné à

réfléchir, mais ne m’a pas ébranlé.

Qu’un élément catarrhal se soit adjoint à l’affection principale,

c’est ce que je n’ai pas de peine à accorder. Le caractère des

intempéries antécédentes, la nature de certains symptômes généralement

constatés, l’efficacité critique des sueurs, le succès de la méthode de

traitement, ne peuvent laisser, à cet égard, la moindre incertitude.

Que la variole n’ait point été aussi étrangère aux complications

incidentes, c’est ce qu’aurait pu faire prévoir l’affinité bien connue

des fièvres éruptives l’une pour l’autre.

Cependant, malgré ces réserves amplement autorisées par l’analyse

clinique, je persiste à considérer les angines associées aux phénomènes

cutanés dépeints par Huxham, comme des manifestations locales de la

fièvre scarlatine, à laquelle la constitution épidémique a imprimé

une exaspération insolite, en rapport avec le mode spécial de son

influence. En d’autres termes, le praticien de Plymouth n’a pas décrit

et traité des _angines malignes_, accompagnées d’éruptions rouges, mais

des _scarlatines_, dont les phénomènes gutturaux ordinaires, ont acquis

une prédominance et une gravité exceptionnelles.

Je pourrais recueillir bien des adhésions à l’interprétation que je

propose. Joseph Frank qui a si profondément étudié la scarlatine[461],

Pinel[462], Bateman[463], MM. Guersant et Blache[464], M. Gintrac[465],

ne donnent pas un autre sens à la relation de Huxham. Bien plus, à

la manière dont il s’exprime dans maints passages de son écrit, on

s’aperçoit que Huxham soupçonnait aussi la fièvre scarlatine, et qu’il

n’eût pas été difficile de s’entendre avec lui sur ce terrain. S’il

n’a pas été aussi explicite qu’on le voudrait, il faut s’en prendre

à l’indécision de la science. Ne savons-nous pas qu’à la fin même du

XVIIIe siècle, Stoll regrettait encore que la scarlatine ne fût pas

assez connue (_nondum sat cognita_)[466].

Ainsi, dès les premières lignes de sa dissertation, Huxham semble aller

au-devant des objections: «Bien certainement, dit-il, les maladies que

j’ai observées dans cette constitution, _ne diffèrent pas sensiblement

des fièvres scarlatines, décrites par Morton. Quædam profecto

scarlatinarum febrium, quas Mortonus descripsit, parum his videntur

absimiles_[467].»

A la rigueur, cet aveu, qui précède son entrée en matière, pourrait

suffire; mais il le renforce, chemin faisant, par d’autres remarques

dont on ne peut contester la portée. Cet exanthème rouge qui avait

l’aspect érysipélateux; ce badigeon de jus de groseille étendu

sur la peau; cette couleur rouge vif, luisante et éclatante de

l’arrière-gorge; cette teinte cramoisie qui «semblait propre à cette

maladie;» l’heureux augure tiré de la rapidité et de la douceur de

l’éruption, suivie d’une large desquamation épidermique: tous ces

traits, je le demande, n’appartiennent-ils pas à la scarlatine, et

n’est-ce pas leur réunion qui a rappelé à Huxham les observations de

Morton?

Ce n’est pas tout. L’esquinancie maligne, qui est l’objet principal de

sa description, ne régnait pas seule. On voyait aussi d’autres angines

qui lui ressemblaient par les symptômes du début.

Huxham apprend à les distinguer, en assignant à l’angine maligne un

ensemble de caractères particuliers qui se montraient dès les premiers

jours, et ne permettaient pas, dit-il, de la confondre avec les autres

espèces.

Parmi les indices qui dénoncent la gravité de la maladie, et que

j’omets pour abréger, il signale la couleur _luisante et cramoisie de

la gorge_, entremêlée de taches ou de pustules blanches ou cendrées;

l’_efflorescence écarlate ou pourprée_, tantôt _érysipélateuse_, tantôt

boutonneuse. (_Scarlatinam vel purpuream efflorescentiam_)[468].

Huxham faisait donc deux parts des angines contemporaines.Les unes

n’étaient, si l’on veut, que des localisations de l’affection

catarrhale régnante, portant le cachet de leur origine; les autres

n’étaient que l’expression de la _fièvre scarlatine_ dont la gorge et

la peau avaient revêtu la livrée rouge.

Mon opinion sur la nature de l’_angine maligne_ décrite par Huxham,

soulèvera-t-elle de sérieuses contradictions? J’espère, au moins, que

les pièces de conviction que j’ai mises sous les yeux de mon lecteur,

suffiront pour qu’il puisse prendre parti, sans attendre un plus ample

informé.

Pendant que Huxham recueillait à Plymouth les matériaux de la relation

qu’il se proposait d’écrire, nos médecins observaient la même maladie,

sur plusieurs points de la France.

Navier était témoin à Châlons-sur-Marne (1751) d’une épidémie de

_fièvre rouge_, dont l’histoire semble calquée sur celle du médecin

anglais, tant les analogies sont frappantes des deux côtés[469].

Cette maladie très-contagieuse, attaquait aussi des familles entières.

Il y avait fièvre violente, gangrène de la gorge, gagnant l’œsophage

et la trachée-artère chez les malades qui n’étaient pas secourus

à temps, éruption de larges plaques d’un rouge vif écarlate; plus

tard, si la guérison avait lieu, desquamation de grands lambeaux

épidermiques. Comme à Plymouth, la variole se mettait de la partie.

Navier l’avait vue chez un grand nombre d’enfants, précéder ou suivre

de près la fièvre rouge[470]. Pour tous les autres symptômes dont

l’énumération serait longue, je pourrais renvoyer au récit de Huxham,

et cette rencontre des deux écrivains est digne de remarque. Navier ne

pouvait avoir connaissance du travail de son confrère dont la date est

postérieure à ses propres observations. C’est que le médecin de Châlons

a aussi peint d’après nature, et l’identité des modèles explique la

ressemblance des copies.

Navier reconnaît tout d’abord la _fièvre rouge_, nommée par Sydenham

_febris scarlatina_. Cependant, comme il appartient à cette génération

médicale qui a conservé le respect traditionnel pour la parole du

Maître, il s’étonne des divergences de l’appareil symptomatique. Les

taches cutanées sont larges «_au lieu_, dit-il, _d’être petites,

comme Sydenham nous apprend qu’elles doivent être_[471],» et leur

desquamation consécutive dépasse de beaucoup la dimension furfuracée.

Une redoutable angine, dont le praticien de Londres n’a pas dit un mot,

domine la scène morbide, et devient, par sa gravité et la rapidité de

sa marche, la première source d’indication, etc.

Navier, qui manie habilement l’analyse clinique, n’est pas dérouté par

ces contrastes; et il n’hésite pas à retrouver la fièvre éruptive,

sous cette forme encore peu familière à l’observation. L’esquinancie

maligne n’en est qu’un symptôme, devenu dans l’espèce une complication

menaçante. Elle ne peut donc servir à dénommer la maladie; et Navier,

pour ne pas laisser d’équivoque, adopte la synonymie de Sydenham:

_febris scarlatina_[472].

Quelques années après (1765), la _scarlatine angineuse_, (_scarlatina

anginosa_) régnait à Montpellier, sur les enfants. Sauvages qui

l’observait, a réuni, dans sa trop brève description, les traits

principaux de la maladie de Huxham et de Navier. «Les symptômes,

dit-il, sont une rougeur intense répandue sur tout le tronc,

l’enrouement de la voix, accompagné d’une angine ulcéreuse et

quelquefois gangréneuse[473].»

Ce qui donne de l’intérêt à cette citation, c’est que, deux ans

auparavant, Sauvages avait vu un grand nombre d’enfants emportés par

une _angine pareille_ (c’est ainsi qu’il s’exprime), _sans aucune

éruption rouge de la peau_. C’est bien à cette maladie, quelle que fût

d’ailleurs son étiologie initiale, que doit revenir le nom d’_angine

maligne_, et il est à regretter que l’illustre nosologiste n’ait pas

suivi l’exemple de Cullen, en établissant le diagnostic différentiel

des deux espèces d’angine. Celle qui n’avait pas d’exanthème était,

selon toute apparence, le _mal de gorge pestilentiel des enfants_,

observé à Paris par Malouin, en 1747[474].

J’ai hâte de finir, et je n’ajoute qu’une remarque qui a sa valeur dans

l’histoire comparée des maladies nouvelles.

La scarlatine n’est pas entrée dans le monde pathologique avec le

formidable appareil qui a marqué l’avénement de la variole et de la

rougeole. Ni explosion soudaine, ni gravité redoutable, ni marche

envahissante; rien, en un mot, des grandes maladies populaires.

Longtemps confinée dans le cercle intime de la pratique ordinaire,

perdue, pour ainsi dire, dans le pêle-mêle des maladies rouges,

elle frappe de temps à autre l’attention des médecins, qui ne la

reconnaissent qu’après bien des hésitations; et rien ne fait pressentir

encore que l’art devra un jour compter sérieusement avec elle.

A un moment donné, le génie épidémique brise les liens de la

sporadicité qui enchaînaient son essor, et le tableau tracé par ses

premiers peintres, prend les plus sombres couleurs. Si le contraste

n’était pas éclairé par l’analyse clinique, on pourrait croire à une

métamorphose.

L’évolution historique de la scarlatine présente donc deux phases

distinctes.

Un long siècle s’était écoulé depuis qu’Ingrassias l’avait signalée, et

Sydenham, ce grand connaisseur en fait de fièvres éruptives, ne voyait

encore dans cette espèce nouvelle, qu’une simple effervescence sanguine

dont il confiait toujours le traitement à la nature.

On sait le reste, et il me suffira de rappeler que les praticiens de

notre temps ont donné leur complet assentiment à Joseph Frank lorsqu’il

a écrit les lignes suivantes:

«Ceux qui ont vu comme moi la scarlatine exerçant ses ravages pendant

trente-sept ans, sur toutes les classes de la société et dans divers

pays, soit à l’état sporadique, soit épidémiquement, ne nieront pas

qu’elle constitue le plus terrible fléau qui existe actuellement en

Europe[475].»

NOTES:

[401] Voyez Bateman, _Abrégé prat. des malad. de la peau_, Trad.

1820, p. 102.

[402] Hufeland, _Manuel de Méd. prat._, p. 463. 1838.

[403] Requin, _Élém. de Pathol. méd._, t. III, p. 337.

[404] Alibert, _Monogr. des dermatoses_, t. I, p. 380, 1832.

[405] Joseph Frank, _Path. méd._, Édition de l’_Encycl. des sc.

méd._, t. II, p. 111.--_Note._

[406] Alibert, _Monogr. des dermat._, t. I, p. 396.

[407] Thierry, _Médecine expérimentale_, etc., p. 125. Paris,

M.DCC.LV.

[408] Augustin Vogel, _Acad. prælectiones de cognoscendis et

curandis præcipuis corporis humani affectibus_ (_pars prima_, §

151, p. 111). 1724 1774.

Joseph Frank a dressé une longue synonymie latine, allemande,

anglaise, italienne, française, espagnole. La bibliographie qui

l’accompagne est vraiment précieuse pour diriger les recherches

(voy. t. II de la _Path. méd._, dans l’_Encycl. des sc. méd._, p.

99. 1837).

[409] Joannis Philippi Ingrassiæ, _De tumoribus præter naturam_,

cap. I, p. 195. Neapoli, MDLIII.

[410] Ingrassias, _ibid._, p. 209.

[411] Ingrassias, _ibid._, p. 194.

[412] Ingrassias, _ibid._, p. 195.

[413] Alibert, _Monogr. des dermat._, t. I, p. 371.

[414] Gulielmi Ballonii, _Opera omnia_, Genevæ, 1762, 4 vol.

in-4º. _Epidemiarum et Ephemeridum libri duo_.

[415] Baillou, _op. cit._, t. I, p. 37.

[416] Baillou, t. I, p. 41.

[417] Ces taches rouges (_maculæ rubræ_) sont, dit Baillou,

appelées _puncticulæ_, à cause de leur ressemblance avec des

_morsures de puces_. Représentent-elles les _taches rosées

lenticulaires_ de la pathologie moderne? Sont-elles les

_pétéchies_, compagnes assidues des fièvres graves? Faut-il n’y

voir que les efflorescences plus bénignes de la _roséole_?

[418] Baillou, _Épid. et Éphém._, traduites du latin, avec une

introduction et des notes, Paris, 1858.

[419] On sait que M. Yvaren a traduit en beaux vers le poëme de

Fracastor sur la syphilis (Paris, 1847). Une étude sur Fracastor,

et des notes très-instructives rehaussent le mérite de ce travail.

[420] «Ce Baillou, dit Bordeu, veut trop imiter Hippocrate. Ses

petites histoires sur les bourgeois de Paris m’ennuient: elles

sont la plupart trop étranglées pour être utiles.» (_Œuvres

compl._, édit. Richerand, t. II, p. 692. 1818.)

Si Baillou nous a laissé en effet des observations dont on

regrette le laconisme, il a su leur donner plus de développement,

quand l’importance de la maladie ou quelque particularité

curieuse l’exigeait. Son répertoire clinique proteste, presque à

chaque page, contre la médisance de Bordeu, qui n’a pas résisté à

l’envie de faire de l’esprit.

[421] Borsieri, ouv. cit., t. II, ch. IV, § LXX. (Trad.)

[422] E. Gintrac, ouv. cit., t. IV, p. 321.

[423] Ceci soit dit pour tenir compte de tous les faits. Je n’ai

nulle envie de déposséder la scarlatine de son mode habituel de

desquamation. Pendant l’épidémie qui régnait à Châlons-sur-Marne

en 1750-1751, Navier, peu familier avec cette observation,

aujourd’hui vulgaire, vit un enfant de treize à quatorze ans,

dont tout l’épiderme se détacha. La dépouille des pieds et des

mains ressemblait à des gants ou à des chaussettes, où manquaient

les ongles qui étaient restés en place. (_Dissert. en forme de

lettre_, p. 211.)

Joseph Frank a donné plusieurs échantillons de ce genre au

Musée pathologique de Vilna. Leur dimension égale celle des

exfoliations que Storck a vu se détacher, en pareil cas, et dont

quelques-unes avaient sept pouces de long sur trois de large.

Frank rappelle, à ce propos, un exemple très-remarquable. C’est

celui d’un scarlatineux chez lequel il ne resta pas, après la

desquamation, la moindre portion de l’épiderme. (_Path. int._, t.

II, p. 111, _Encycl. des sc. méd._)

[424] Ballonius, _op. cit._, t. I, p. 42.

[425] Il m’est impossible d’admettre avec M. Gintrac (_Cours

théor. et clin. de path._, t. IV, p. 466), que Baillou ait eu

l’intention de décrire, sous le nom de _rubiole_, la combinaison,

sur le même sujet, de la rougeole et de la scarlatine.

[426] Joannis Coyttari, _De febre purpurata epidemiali et

contagiosa, libri duo_. _Parisiis_, 1578, p. 5.

[427] Bernardi Ramazzini, _Opera omnia... De constitutionibus

trium sequentium annorum in Mutinensi civitate, etc.,

dissertatio_.

[428] Sennert, _loco cit._

[429] 1624-1689.

[430] Le chapitre où Sydenham parle de cette maladie, est

intitulé: _Febris scarlatina_. J’ignore pour quel motif le

docteur Jault, qui a donné une édition française des _Œuvres de

médecine pratique de Sydenham_, a cru devoir traduire ces deux

mots latins par ceux-ci: la _fièvre rouge_. Je ne comprends pas

non plus que le professeur Baumes de Montpellier, qui a fait

réimprimer, en 1826, la version de Jault, revue, dit-il, sur le

texte latin, ait laissé subsister cette synonymie surannée. (T.

I, p. 397.)

[431] Bretonneau, _Journ. des connaiss. médico-chirurg._, t. I,

p. 214.

[432] Trousseau, _Journ. cit._, _ibid._--Voyez aussi Trousseau,

_Clinique médicale de l’Hôtel-Dieu_. 3e édition, Paris, 1868, t.

I, p. 97.

[433] Morton, _Opera med._, t. I, _Historia III_. Lugduni,

MDCCCXXXVII.

[434] Morton, _op. cit._, _Historia IV_.

[435] Je dois rendre cette justice à M. Lhéritier, qu’il se

défend expressément de considérer la rougeole et la scarlatine

«comme des inflammations de la peau essentielles, ou sympathiques

d’une inflammation des muqueuses, et surtout de la membrane

gastrique.» Il faut nécessairement, d’après lui, admettre «qu’il

existe quelque chose de spécial dans la dermite morbilleuse.»

Voilà qui est très-bien dit. Pourquoi s’obstiner alors à

conserver un nom qui préjuge une théorie qu’on repousse?

[436] Voy. Piorry et Lhéritier, _Traité des altérations du sang_,

Paris, 1840. _Hémo-dermite morbilleuse_, p. 11.--Cet article

porte la signature de M. Lhéritier.

[437] Fr. Home, _Principia medicinæ_, p. 196. _Amstelodami_,

M.DCC.LXXV.

[438] _Rapport sur le mémoire de M. Miquel_, Acad. de méd. de

Paris, séance du 7 octobre 1834.

[439] Friderici Hoffmanni _Opera omnia_, t. II, sect. I, cap.

VIII, _De febre morbillosa_.--_Genevæ_, M.DCC.LXI.

[440] Burserii, _Institutiones medicinæ practicæ_. Lipsiæ, 1787.

[441] J. Bapt. Borsieri, _Instituts de méd. prat._, traduits par

le docteur P. E. Chauffard, t. II, chap. IV, p. 62, M.DCCCLVI.

Cette version est enrichie d’une _Étude comparée du génie antique

et de l’idée moderne en médecine_, morceau de haute philosophie

dont on ne saurait trop recommander la lecture.

[442] Schulze (1687-1745) a nommé la scarlatine _purpura

maligna_, preuve qu’il ne l’avait observée que sous ses formes

les plus graves.

[443] Sauvages, _Nosol. meth._ Trad. T. III, p. 287.

[444] Borsieri, _op. cit._, t. II, cap. IV, § LVIII.

[445] M. Andral prétend que la scarlatine règne toujours

épidémiquement. (_Cours de pathol. int._, rédigé par Amédée

Latour, t. III, p. 485. Paris, 1836.) Il n’est pas de praticien

qui ne puisse opposer des faits démonstratifs à cette assertion

trop absolue. J’en ai recueilli un certain nombre qui ne me

laissent pas le moindre doute.

[446] Rosen, _Traité des mal. des enfants_, Trad., p. 276. Paris,

M.DCC.LXXVIII.--A cette époque, la scarlatine était encore

discutée, puisque Rosen reproche à certains médecins de la

confondre avec la rougeole et les autres fièvres éruptives, et à

Tissot, en particulier, de la prendre pour une esquinancie.

«Le cours de la maladie, ajoute-t-il, ses suites, les précautions

nécessaires pour s’en garantir, font assez voir qu’elle mérite un

nom particulier.»

[447] Cullen, _Élém. de méd. prat._ Trad., t. II, p. 42. Paris,

1819.

[448] Jos. Frank, _Path. int._, t. II, p. 98, _Encycl. des sc.

méd._

[449] Miquel (d’Amboise), _Gaz. méd. de Paris_, t. II, p. 425.

[450] Dance, _Archives gén. de méd._, t. XXIII, p. 321-493.

[451] Bretonneau, _Aphorismes clin. sur la scarlatine_ (_Journ.

des Connaiss. méd.-chir._ Mai 1834, p. 267).

[452] Si je ne cite pas les nombres, c’est que j’ai surpris

quelques inexactitudes typographiques. (Monneret et Fleury, art.

_Scarlatine_ du _Compendium_.)

[453] Fothergill, _Description du mal de gorge accompagné

d’ulcères qui a paru ces dernières années à Londres_, etc. Trad.

de l’anglais par M. de la Chapelle. Paris, M.DCC.XLIX.--_An

account of the sore throat attended with ulcers._ London, 1748.

[454] Cullen, _Élém. de méd. prat._ Trad., t. II, p. 42.

[455] _Pædanchone loïmodes, seu de pestilente ac præfocante

pueros, abscessu._ (Marci-Aurelii Severini Tharsensis, _De

recondita abscessuum natura libri VIII_.)

[456] Joannis Huxham, _lib. de febribus et alia opuscula varia_,

etc., IX. _Dissertatio de angina maligna_, p. 274. _Venetiis_,

MDCCLXV.

Il est étrange qu’on ne trouve rien nulle part sur la vie de

Huxham, l’un des meilleurs observateurs du siècle dernier, auteur

de plusieurs écrits restés classiques. Son nom est même absent

dans le _Dictionnaire historique de médecine_ d’Eloy, et dans la

_Biographie des médecins_ de Bayle. M. Dezeimeris se contente

de dire qu’il mourut à Plymouth, le 12 août 1768, fort avancé

en âge, puisque les observations qu’il a publiées remontent à

quarante années au delà.

[457] Huxham, _Op. cit._, p. 279.

[458] Huxham, _Op. cit._, p. 287. Je ferai remarquer, à ce

propos, que tous les auteurs répètent que Huxham a comparé

la couleur de la peau, en pareil cas, à celle du _suc de

framboise_. Le texte indique expressément le _jus de groseille_

(_ribesiorum_). On comprend que je n’attache aucune valeur à une

aussi insignifiante rectification. Mais j’en déduis que si les

écrivains s’empruntent, en se copiant, des inexactitudes aussi

faciles à vérifier, ils doivent perpétuer, par ce procédé, des

erreurs bien autrement importantes.

[459] Huxham, _Op. cit._, p. 287-288.

[460] Fuster, _Monographie clinique de l’affection catarrhale_,

ch. VI, p. 184. Montpellier, 1861. _De la Constitution catarrhale

de Plymouth, d’après Huxham_ (_passim_).

[461] Frank, _Path. int._, t. II, p. 103, _Encycl. des sc. méd._

[462] Pinel, _Nosogr. philos._, t. II, p. 61. 1810.

[463] Bateman, _Abrégé pratique des maladies de la peau_. Trad.,

p. 116. 1820.

[464] Guersant et Blache, _Dict. de médecine_, art. _Scarlatine_.

[465] Gintrac. _Cours théor. et clin. de path._, t. IV.

[466] Stoll, _Aphorismi de cognoscendis et curandis febribus_,

aphorismus 585. Vindobonæ, MDCCLXXXVI.

[467] Huxham, _Op. cit._, p. 275.

[468] Huxham, _Op. cit._, p. 291.

[469] Navier, _Dissertation en forme de lettre sur plusieurs

maladies populaires_, etc., p. 207 et suiv. Paris, MDCCLIII.

[470] Navier, _Ouv. cit._, p. 223.

[471] Navier, _Ouv. cit._, p. 209.

[472] La relation de Navier a pour titre: _Sur la fièvre rouge ou

pourprée_, FEBRIS SCARLATINA.

[473] Sauvages, _Nosol. méth._ Trad., t. III, p. 306.

[474] Malouin, _Hist. de l’Acad. des sciences pour l’année 1747_.

Paris, 1752.

[475] J. Frank, _Pathol. int._, t. II, p. 98. (_Encycl. des sc.

méd._)

CHAPITRE VI

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE GANGRÉNEUSE DU MOYEN AGE (MAL DES ARDENTS, FEU

SAINT-ANTOINE).

Quatre cents ans environ s’étaient écoulés depuis l’avénement de la

peste et de la variole, toujours liguées contre le genre humain,

lorsque apparut, vers le milieu du Xe siècle, une horrible maladie dont

les chroniques du temps nous ont conservé la hideuse image sous les

noms expressifs de _feu sacré_, _mal des ardents_, _feu Saint-Antoine_,

_feu Saint-Marcel_, _feu d’enfer_, _etc._

Cette maladie, qui venait renouer la chaîne brisée des grands fléaux

insolites, parcourut et dépeupla l’Europe pendant une interminable

période, qui comprend les Xe, XIe et XIIe siècles, au milieu d’un

concours inouï de calamités de tous genres. Ses ravages furent tels,

que dans plusieurs contrées, les princes et les seigneurs, frappés

d’épouvante, firent entre eux une sorte de pacte, «afin de détourner la

colère du Ciel, en observant la paix et la justice»[476].

Les récits qu’on nous a laissés sur cette maladie sont si incomplets et

si peu conformes, que la Société royale de médecine, dont la création

eut pour motif principal «l’étude des épidémies et des épizooties»,

crut devoir provoquer des recherches dans le but de rapprocher les

documents puisés à leur source, et de réunir toutes les données

capables de répandre quelque lumière sur un sujet aussi important. En

1776, elle confia cette mission difficile à quatre de ses membres les

plus distingués, Jussieu, Paulet, Saillant et l’abbé Tessier. De cette

savante collaboration, sortit un travail remarquable qui débrouilla

en partie ce chaos pathologique, sans donner toutefois le mot d’une

énigme qui n’a pas encore été devinée. La plupart des rares écrits qui

ont traité, dans la suite, le même sujet, ne sont qu’un emprunt mal

déguisé, à l’œuvre des mandataires de la Société royale[477].

On sait que les mots _feu sacré_ (_ignis sacer_) étaient employés

par les médecins de l’antiquité, pour désigner métaphoriquement des

maladies très-diverses, qui n’avaient d’autre trait commun qu’une

sensation d’_ardeur brûlante_ accusée par les sujets. Cette confusion

du langage cause de grands embarras, lorsqu’on veut déterminer la

nature comparée des maladies anciennes qui portent cette dénomination.

Pour éclairer cette question nosologique, si mal posée et par

conséquent si diversement résolue, il faut fouiller dans les vieux

recueils, compulser et confronter les textes, et si l’on n’obtient pas

tous les renseignements que l’on désire, on se met au moins en garde

contre des affirmations trop absolues.

Les mots: _feu sacré_, qui reparaissent dans les récits des

chroniqueurs du moyen âge, conjointement avec d’autres synonymes

analogues, ont été pris dans le vocabulaire ancien, et ne préjugent

rien sur les rapports nosologiques qui seraient censés rallier les unes

aux autres, les diverses espèces de _feu_ observées à des époques si

distantes. Elles ne se rapprochent, en effet, que par la sensation de

brûlure qui en est le phénomène subjectif le plus saillant. Ce symptôme

ne peut avoir de valeur que par sa coexistence avec un ensemble

d’indices congénères qui caractérisent la nature du mode morbide intime

qu’il traduit.

Qu’on me permette de citer un exemple à l’appui de cette remarque.

Virgile a consacré un des plus beaux chants de ses _Géorgiques_ à la

description d’une épizootie, dans laquelle figurait une forme spéciale

de maladie qu’il appelle _ignis sacer_. M. le professeur Bouisson a

pensé, non sans de bonnes raisons, qu’il s’agissait de la _maladie

charbonneuse_[478].

Après avoir dit que la toison des troupeaux était imprégnée d’un

principe vénéneux dont rien ne pouvait la débarrasser, le poëte ajoute

le détail suivant:

«Verum etiam invisos si quis tentarat amictus,

»Ardentes papulæ atque immundus olentia sudor

»Membra sequebatur, nec longo deinde moranti

»Tempore contactos artus sacer ignis edebat[479].»

Ces élevures ardentes, ce feu qui dévore les membres des imprudents qui

se sont revêtus de ces dépouilles infectées, rappellent à la fois, et

les désordres provoqués dans les tissus, par la _pustule maligne_, et

la contagion qui en est, chez l’homme, l’origine exclusive. L’ensemble

des caractères, assignés par Virgile à la maladie épizootique, confirmé

par l’énumération des influences qui ont participé, d’après lui, à

sa formation, représente l’_affection charbonneuse des herbivores_,

et précise, dans ce cas particulier, la nature de cette espèce

d’_ignis sacer_. L’érysipèle gangréneux, que quelques médecins ont cru

reconnaître, n’a ni les reliefs cutanés de la pustule maligne, ni sa

transmissibilité[480].

Mais il ne faut jamais oublier, en lisant les anciens, que les mots

_feu sacré_ ont plusieurs sens, et qu’ils s’appliquent indifféremment à

l’_érysipèle_, à l’_herpès zoster_ et à quelques autres localisations

dermatosiques qui s’accompagnent d’une chaleur plus ou moins vive.

Le plus vieux document que nous possédions, sur la maladie gangréneuse

du moyen âge, est inscrit dans la chronique de Frodoard pour l’année

945. C’est là que l’antiquaire Sauval a pris tout ce qu’il en a dit

lui-même. Voici la traduction littérale du texte de Frodoard:

«L’an 945, dans la ville de Paris et dans de nombreux villages des

environs, la _plaie du feu_ (_ignis plaga_) attaquait les membres et

les consumait entièrement petit à petit, jusqu’à ce que la mort finît

ce supplice. Quelques-uns survécurent, grâce à l’intercession des

saints. Mais un grand nombre furent guéris dans l’église de Notre-Dame

de Paris. Tous ceux qui purent s’y rendre furent sauvés. Le duc Hugues

les nourrit à ses frais. Quelques-uns se croyant délivrés, tentèrent de

revenir chez eux; mais ce feu se ralluma et ne s’éteignit de nouveau

que par leur retour à l’église[481].»

Sauval, qui donne un extrait de ce récit, ajoute que les habitants de

Paris espérant se préserver ou guérir, quittaient la ville pour prendre

l’air des champs; et les campagnards, au contraire, se réfugiaient dans

Paris. D’après lui, rien ne pouvait résister à ce mal, et l’église de

Notre-Dame, qui servait d’hôpital, contenait parfois plus de six cents

malades[482].

On trouve encore dans le même écrit, le texte d’une ancienne charte

de l’église de Notre-Dame de Paris qui prescrivait d’allumer six

lampes toutes les nuits, devant l’autel de la Vierge, au lieu même où

s’étaient rendus les malades atteints du feu sacré[483].

Rodolphe Glaber, dont la chronique va de 900 à 1046, nous apprend

«qu’en 993 régnait parmi les hommes, une maladie meurtrière. C’était

une sorte de _feu caché_ (_ignis occultus_) qui attaquait les membres

et les détachait du tronc après les avoir consumés. Chez un grand

nombre, _l’effet dévorant de ce feu s’opéra dans l’espace d’une

nuit_[484].»

Voici comment Mézeray rend compte du même fait:

«En cette année (994) et les précédentes, un feu inconnu, que l’on

nommoit _mal des ardents_, et qui avoit fait de grands ravages, se

ralluma et tourmenta cruellement la France. Il prenoit tout d’un coup

et brusloit les entrailles ou quelque partie du corps, et bien heureux

qui en estoit quitte pour un bras ou pour une jambe! Le fléau fut cause

qu’on fit de grandes libéralités aux églises des Saints, de qui l’on

croyoit avoir ressenty du secours dans ces horribles douleurs. On dit

que ce mal, en l’année 994, emporta, dans l’Aquitaine, l’Angoumois, le

Périgord et le Limousin, plus de quarante mille personnes, en peu de

jours[485].»

Adémar, moine chroniqueur, témoin de l’épidémie racontée par Mézeray,

en parle comme il suit:

«Dans ce temps-là, un _feu de pestilence_ (_pestilentiæ ignis_) embrasa

les populations du Limousin. Un nombre infini de personnes des deux

sexes étaient consumées par un feu invisible. Tous les évêques de

l’Aquitaine, assemblés à Limoges, montrèrent au peuple, le corps de

saint Martial, et bientôt la maladie cessa[486].»

Je découvre dans la chronique déjà citée de Glaber, l’indication d’une

invasion postérieure de la même maladie.

«En 1039, la vengeance divine s’appesantit de nouveau sur les humains.

Une ardeur mortelle (_mortifer ardor_) fit périr beaucoup de monde,

tant dans les classes élevées que dans les classes moyennes et infimes

de la population. Chez plusieurs, certains membres se détachèrent,

et ils restèrent ainsi mutilés pour servir d’exemple à ceux qui

viendraient après eux.» Glaber ajoute que «_la disette se fit sentir

sur presque toute la terre par le manque de vin et de blé_[487].»

Le bénédictin Sigebert décrit aussi une attaque de feu sacré, observée

dans la basse Lorraine, en 1089.

«Beaucoup de gens furent frappés du feu sacré qui consumait les

viscères. Les membres noirs comme du charbon se détachaient du corps et

les sujets mouraient misérablement, ou bien ils traînaient une vie plus

malheureuse encore, privés des pieds et des mains.»

Mézeray trace un tableau saisissant de la même invasion.

«L’an 1090, le feu sacré qu’ils nommoient le _feu Saint-Antoine_, se

rallumant plus furieusement que jamais, causa d’horribles désolations

dans la haute et basse Lorraine. On y voyoit partout dans les chemins,

dans les fossez et aux portes des églises, des personnes ou mourantes,

ou à qui la douleur insupportable du mal faisoit jeter de hauts cris.

D’autres à qui cette _peste ardente_ avoit dévoré les pieds et les bras

ou une partie du visage[488].»

Je ferai bientôt ressortir l’importance de ce passage de Mézeray, où

l’on voit paraître pour la première fois le nom de _feu Saint-Antoine_

à côté des mots: _peste ardente_.

Nous devons quelques détails plus circonstanciés à l’auteur de la vie

de Hugues, évêque de Lincoln[489].

Il raconte qu’il vit de son temps au mont Saint-Antoine, en Dauphiné,

«plusieurs individus de l’un et de l’autre sexe, jeunes ou vieux,

guéris du feu sacré par l’intercession des saints. Leurs chairs avaient

été en partie brûlées, leurs os consumés et certains membres détachés;

et malgré ces mutilations, ils paraissaient jouir de la meilleure

santé. De toutes les parties du monde[490], ceux qui étaient frappés

de ce mal, qui n’a pas son pareil, accouraient en cet endroit où

reposaient les restes du bienheureux légendaire, enveloppés dans la

tunique de saint Paul premier ermite, et presque tous étaient guéris

dans l’espace de sept jours; si, au bout de ce temps, ils ne l’étaient

pas, ils mouraient... Ce qu’il y a de plus extraordinaire dans ce

miracle même, c’est qu’après l’extinction de ce feu, la peau, la chair

et les membres qu’il avait dévorés, ne se restauraient jamais. Mais,

chose étonnante! les parties qui avaient été épargnées, restaient

parfaitement saines, protégées par des cicatrices si solides, qu’on

voyait des gens de tout âge et des deux sexes, privés de l’avant-bras

jusqu’au coude, d’autres, de tout le bras jusqu’à l’épaule, enfin

d’autres encore qui avaient perdu leur jambe jusqu’au genou, ou la

cuisse jusqu’à l’aine ou aux lombes, montrant la gaîté de ceux qui

se portent le mieux. De façon qu’on eût dit que par les mérites de

saint Antoine, les sujets qui avaient subi ces mutilations, étaient

dédommagés de la perte de leurs organes par la fermeté et la résistance

des tissus nouveaux qui défendaient contre le froid ou toute autre

injure extérieure, les viscères délicats qui avaient été dépouillés de

leurs enveloppes osseuses ou cutanées[491].»

En parcourant la chronique de Félibien, j’y découvre le passage suivant

que je signale spécialement au lecteur:

«En la même année (1129) Paris, comme tout le reste de la France, fut

affligé de la maladie qu’on nommoit _des ardents_. Ce mal, quoique déjà

connu par la mortalité qu’il avoit causée dans les années 945 et 1041,

étoit devenu d’autant plus terrible qu’il paraissoit sans remède. La

masse du sang toute corrompue par une chaleur interne qui dévoroit les

corps entiers, poussoit, au dehors, des tumeurs qui dégénéroient en

ulcères incurables et faisoient périr des milliers d’hommes. Un auteur

qui escrivoit au commencement du règne de Henri III, nous représente

cette affreuse maladie, comme un fruit de déréglements honteux qui

furent cause que _Dieu pour chastier les coupables, espandit son ire

sur eux, les affligeant d’une ardeur extravagante et feu nuisible

(qu’on appelle feu sacré) qui leur rongeoit misérablement les membres

avec lesquels ils avoient failli..._ Estienne, évesque de Paris, voyant

que tout l’art des médecins estoit épuisé, jugea qu’il falloit avoir

recours à d’autres remèdes plus efficaces. Il ordonna des prières

publiques, précédées de jeûnes, pour apaiser la colère de Dieu. Comme

la maladie continuoit, il crut devoir réclamer l’assistance de sainte

Geneviève, par une procession solennelle à son église, où il alla

accompagné de son clergé et suivi de tout le peuple. On leva la châsse

de la sainte, et elle fut apportée à Notre-Dame. Les malades en foule

s’empressoient de la toucher, et l’on assure qu’au moment même, tous

furent guéris, à l’exception de trois dont l’incrédulité ne servit qu’à

rehausser davantage la gloire de sainte Geneviève. Depuis ce jour, la

maladie contagieuse cessa (1130), non-seulement à Paris, mais encore

par tout le royaume. Le pape Innocent II qui vint en France, l’année

suivante, pour éviter la persécution de l’anti-pape, Pierre de Léon ou

Anaclet, ayant esté informé du fait et de toutes ces circonstances, en

consacra la mémoire par une feste qui se fait tous les ans, à Paris,

le 26 novembre, en actions de grâces, sous le nom du _miracle des

ardents_. L’on bastit ensuite proche de Notre-Dame, une église du titre

de _Sainte-Geneviève-la-Petite_ ou _des Ardents_, en mémoire de cet

événement merveilleux[492].»

Sauval parlant de l’érection de la même église, à propos de la maladie

qui en avait été l’occasion, note aussi que l’art des médecins était

tout à fait impuissant, et qu’il mourut plus de quatorze mille

personnes[493].

Il semble, d’après un passage du même chroniqueur, que le feu

Saint-Antoine continuait à se faire sentir au XIVe siècle.

A cette époque, les exigences des fortifications de Paris nécessitèrent

la démolition du monastère de Saint-Antoine-des-Champs.

«Si, dit Sauval, certaine inscription qui se lit au-dessus de la

principale porte de Saint-Antoine-des-Champs est vraie, ce saint

anachorète ne put souffrir qu’on ruinât impunément un lieu qui lui

avait été consacré. Si bien que les maçons, se mettant après pour jeter

tout par terre, furent attaqués en même temps du feu Saint-Antoine et

brûlés[494].»

L’indécision du récit de Sauval empêche de démêler la vérité sous la

légende. Le feu Saint-Antoine régnait-il encore en ce moment? Ou bien

veut-on faire entendre que l’acte sacrilége des démolisseurs avait

été miraculeusement châtié par une attaque isolée de cette maladie?

La dédicace de l’église à saint Antoine, spécialement en cause dans

tout ce qui avait trait à cette épidémie, viendrait à l’appui de cette

dernière conjecture. Il ne s’agirait alors que d’une de ces anecdotes

dans le goût de l’époque, toujours tournée vers le même ordre d’idées.

Il n’est pas douteux cependant qu’il n’y eût encore des traces du feu

Saint-Antoine au XIVe siècle. On les retrouve dans les écrits de Guy

de Chauliac; mais il est difficile d’établir l’identité de la maladie

quand on sait qu’on désignait ainsi la gangrène, sans distinction

d’origine et de nature. Voici comment en parle Ambroise Paré au XVIe

siècle:

«Gangrène est une disposition qui tend à mortification de la partie

blessée qui n’est encores morte ne privée de tout sentiment; mais

elle se meurt peu à peu, en sorte que si bientost on n’y donne ordre,

elle se mortifiera du tout, voire jusques aux os, qui alors est

appelée des Grecs, _sphacèle_ ou _nécrosis_, des Latins, _syderatio_

et _esthiomena_, selon les modernes, et des vulgaires le _feu

Saint-Anthoine_ ou _Saint-Marcel_[495].»

Cette dernière dénomination perpétuée par la tradition populaire,

s’adaptait donc à toutes les espèces de gangrènes. C’est pour ce

motif, que quand on vit reparaître, au XVIIIe siècle, une affection

qui ressemblait à la maladie du moyen âge, les gens de la campagne

réveillèrent le souvenir du feu Saint-Antoine.

Je n’ai pas la prétention de reconstruire, avec les documents que

j’ai recueillis, l’image complète et nosologiquement irréprochable

de la maladie qu’ils dépeignent. Nous connaissons ses symptômes

gangréneux et leurs effets consécutifs. Les divers noms qu’elle porte

s’accordent à exprimer le sentiment d’ardeur qui l’accompagne. Mais

les chroniqueurs ne sont pas médecins et écrivent sous l’obsession des

préjugés superstitieux de leur temps. Pour suppléer à leur laconisme,

nous sommes réduits à essayer par voie d’induction et d’analogie, des

présomptions dont nous ne pouvons garantir que la vraisemblance.

Nous savons bien que l’art ne resta pas inactif, et qu’il dut varier

ses procédés et ses méthodes, puisqu’on nous apprend que tous les

traitements échouèrent. Il ne faut pas perdre de vue qu’à cette époque

d’ignorance et de ferveur religieuse, les épidémies étaient regardées

comme les instruments de la vengeance de Dieu. Ce n’est donc pas à la

science humaine, mais à une source plus haute, qu’on devait recourir

pour adoucir les rigueurs de ces expiations et abréger leur durée.

C’est la médiation puissante de saint Antoine qu’on invoqua surtout

dans le XIe siècle; et quelques jours suffisaient, assure-t-on, pour la

guérison des malades dont les prières avaient été exaucées. Le fléau

qui avait envahi la France redoublait ses coups dans le Dauphiné.

Cette circonstance décida le pape Urbain II à y placer le chef-lieu de

l’ordre de Saint-Antoine qu’il venait de fonder (1093)[496].

Conformément aux prescriptions du fondateur, les maisons de cet ordre

devaient être exclusivement ouvertes aux malheureux frappés par la

maladie régnante. On en érigea un certain nombre sur divers points de

la France.

La _Satyre Ménippée_ nous apprend qu’on peignait des flammes sur

les portes et les murs extérieurs de ces asiles, pour indiquer,

par cette enseigne parlante, leur charitable destination, et les

signaler expressément au respect du peuple[497]. Malheur au passant

irrévérencieux qui aurait pollué les abords de ces lieux consacrés!

Il y allait du bûcher, s’il faut en croire l’historiette imaginée par

Rabelais[498].

Le bruit de tant de miracles, répandu en Europe, attirait à Vienne, en

Dauphiné, une énorme affluence de malades dont la plupart y laissaient

quelques parties de leur corps. En 1702, on voyait encore, dit-on, dans

l’abbaye de Saint-Antoine, des membres desséchés et noirs qui y étaient

conservés depuis lors[499].

Faut-il admettre que les historiens du temps, dominés par une idée qui

jouissait d’un grand crédit parmi les hommes, ont cru, sans examen, à

tous les prodiges qu’ils racontent?

L’unanimité des témoignages, quelle que soit la part de l’hyperbole,

ne me permet pas de douter qu’il n’y ait eu des guérisons inattendues,

dans des circonstances exceptionnelles; mais je n’irai pas en

chercher la source dans l’ordre surnaturel. Il suffit d’une influence

physiologique dont tout médecin qui raisonne son scepticisme, ne peut

contester le pouvoir. C’est une vérité vulgaire qu’on accroît la

résistance des populations aux assauts des épidémies, en retrempant les

courages et relevant la force morale. Connaît-on un moyen plus puissant

de remplir l’indication, que cet appel suppliant à la Providence qui

seule dispose du salut? Quand l’homme n’a plus rien à attendre de la

terre, il lève, dans sa détresse, ses mains vers le ciel, et l’espoir

qui se ranime en lui, est souvent le meilleur préservatif des maux qui

le menacent, ou le soulagement le plus efficace aux souffrances qu’il

endure.

Les récits que j’ai rapportés, et qu’il m’aurait été facile de

multiplier, sans intérêt pour mon lecteur et sans profit pour mon

sujet, me permettent d’examiner quelques questions qui forment la

partie essentielle de cette étude.

L’affection gangréneuse du moyen âge est-elle la même sous les

noms divers qu’elle porte dans les chroniques? Le mal des ardents

diffère-t-il, comme on l’a prétendu, du feu Saint-Antoine? A quelle

cause peut-on l’attribuer? Les anciens l’ont-ils connu, ou bien faut-il

croire que le Xe siècle a été témoin de sa première apparition?

Les commissaires de la Société royale, après de laborieuses recherches,

n’hésitent pas à déduire du rapprochement des faits, la distinction

radicale du _mal des ardents_ et du _feu Saint-Antoine_. Comme j’ai

cru devoir adopter la conclusion inverse, et que j’applique ces deux

dénominations à la même espèce morbide, je dois suivre un moment mes

érudits confrères dans l’exposé de leurs preuves. Voici en substance ce

qu’ils ont dit:

On a vu qu’en 945, avait éclaté une maladie appelée _feu sacré_, qui

brûlait peu à peu les parties du corps qu’elle attaquait, et que les

malades étaient soignés dans l’église de Notre-Dame, transformée en

hôpital.

Si l’on compare cette maladie avec celle qui portait le même nom ou

celui de feu Saint-Antoine, et qui se montra, d’après les indications

historiques, en 1039, 1041, 1089, 1095 et 1109, on ne tarde pas à

s’assurer qu’à toutes ces époques, il s’agit toujours de la même

maladie, c’est-à-dire d’une affection très-douloureuse, se terminant

par la mort du sujet ou la perte d’un de ses membres, détaché

spontanément à la suite de la gangrène. Cette maladie était chronique,

puisqu’elle laissait aux malades le temps de se rendre aux lieux où ils

espéraient recevoir du secours[500].

Le nombre de ces malades était assez restreint, et malgré la gravité du

pronostic, le chiffre de la mortalité n’était pas très-élevé.

D’autre part, les maladies qui furent observées en France, en 994,

996, 1130, 1140, 1234, 1373, etc., ont entre elles une conformité

frappante, c’est-à-dire que la mortalité considérable et subite qui

en fut la suite, dénonce une maladie aiguë, très-différente déjà de

la précédente, par ce caractère important. Si l’on y joint l’absence

de gangrène, prouvée par le silence des historiens, la dénomination

nouvelle de _mal des ardents_ qui lui est donnée, enfin son siége

fréquent _en l’aine_, selon la remarque de Mézeray, on aura bien des

raisons pour séparer cette maladie du feu Saint-Antoine dont elle

s’éloigne par des traits personnels irrécusables.

Le feu Saint-Antoine serait donc, dans l’opinion des commissaires de la

Société royale, une maladie à marche lente, qui frappe de gangrène les

membres qu’elle attaque. Le _mal des ardents_, affection très-aiguë,

qui n’aurait jamais cette terminaison, ne serait autre que la _peste_

proprement dite, _lues inguinaria_ de Grégoire de Tours et autres

chroniqueurs, celle qu’Ambroise Paré nomme indifféremment, _bubon_ ou

_bosse_[501].

J’ai prévenu que je n’acceptais pas cette conclusion. Les auteurs l’ont

déduite très-logiquement des observations qu’ils ont groupées d’après

leur succession historique; mais je dois avouer que je retrouve dans

l’agencement de leurs pièces justificatives la trace involontaire d’une

opinion préconçue.

Mon dissentiment se fonde principalement sur l’ordre chronologique des

dénominations, successivement imposées à la maladie épidémique, dans sa

longue évolution.

Quand le fléau envahit Paris et ses environs, au milieu du Xe siècle,

ce qui frappa le plus ses témoins, ce fut la chaleur brûlante qui

dévorait les malades et leur arrachait des cris. On prit, pour

l’exprimer, le premier mot qu’on avait sous la main, celui de _feu

sacré_, employé de tout temps pour caractériser les affections

morbides dont la douleur, la rougeur et la chaleur forment les

symptômes dominants. Frodoard, dans le premier document que nous

possédons, l’appelle _ignis plaga_, _plaie du feu_, et nous trouvons

disséminés, dans d’autres chroniques, les noms de _ignis occultus_,

_ignis invisibilis_, _ignis pestilentiæ_, _mortifer ardor_,

etc.[502].

Bientôt le peuple, qui aime les néologismes, remplaça le premier nom

par celui de _mal des ardents_, dont l’étrangeté même indiquait la

forme originale de la maladie nouvelle.

On n’a pas oublié que Mézeray, mentionnant l’atteinte de 994, dit

que c’était un feu inconnu que l’on nommait _mal des ardents_[503].

Faudrait-il dater de cette époque l’introduction de ce mot dans la

langue usuelle?

Nous trouvons aussi dans le même endroit une allusion à l’intercession

bienfaisante des saints. On y voit poindre, si je puis ainsi dire, la

désignation de _feu Saint-Antoine_ ou _Saint-Marcel_, qui sera plus

tard adoptée par la reconnaissance publique. Mézeray n’établit donc

aucune différence entre les deux maladies. Et quoiqu’on ne puisse

s’autoriser de sa compétence médicale, il n’en est pas moins l’écho de

la tradition populaire dont on ne saurait nier la valeur en pareil cas.

Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie · 第 3 / 8 章