SECTION II

DE LA ROUGEOLE CONSIDÉRÉE COMME MALADIE NOUVELLE

«Ainsi que la petite vérole, la rougeole est certainement une maladie

de date moderne, une maladie que l’antiquité grecque et latine n’a

point connue. Ce n’est que plusieurs siècles après Jésus-Christ qu’elle

a paru... Quoi qu’en aient dit certains écrivains qui, par voie

d’interprétations plus ou moins forcées, plus ou moins sophistiquées,

prétendent tout voir, tout retrouver dans les écrits de la médecine

antique, il nous est impossible en vérité d’y apercevoir la moindre

mention de la rougeole. C’est faire injure aux anciens, c’est

méconnaître le génie des Hippocrate, des Celse, des Arétée, des Galien,

ces grands peintres de la nature souffrante, que de s’imaginer qu’ils

aient connu une semblable maladie et qu’ils n’en aient jamais parlé que

d’une façon équivoque ou énigmatique[353].»

Ces lignes de M. le professeur Requin résument, dans les meilleurs

termes, mon opinion personnelle sur l’origine récente de la rougeole,

déjà implicitement démontrée dans la section précédente.

Dès le VIe siècle, la variole et la rougeole s’associent pour allumer

de graves épidémies dont la physionomie insolite déroute la médecine

contemporaine. Plus tard, les Arabes les décrivent en même temps, comme

pour remplir une double lacune de la science. A partir de cette époque

et sous des noms divers, la nosologie ouvre son cadre à deux fièvres

éruptives dont on ne perdra plus la trace jusqu’à nos jours. Bref,

leur réunion constante, depuis leur première apparition authentique,

est, tout au moins, une forte présomption en faveur de leur génération

simultanée.

Je n’ai pas besoin de dire que cette opinion a eu ses contradicteurs.

Ceux qui prétendent avoir démêlé la variole dans certains textes

complaisants, n’ont pas eu plus de peine à en faire sortir la rougeole.

Non-seulement on a affirmé qu’Hippocrate avait connu cette maladie,

mais Jean Manard a soutenu qu’elle a été désignée par les anciens sous

le nom d’_Herpès_, assertion arbitraire contre laquelle le savant

Jérôme Mercuriali a vivement protesté[354].

D’autres, parmi lesquels je me contenterai de nommer Welsch,

Fernel, Hahn, Willan, Bateman, assurent que les Grecs décrivent la

rougeole sous la dénomination d’_exanthème_, d’_érysipèle_, etc. Ma

réfutation viendrait trop tard après celle de Gruner, qui me paraît

péremptoire[355].

Les éruptions pourprées avec ou sans fièvre, les taches comparables

aux piqûres des cousins, si souvent mentionnées par Hippocrate et son

école, rappellent bien, sans doute, les papules de la rougeole; mais la

similitude s’arrête aux apparences, et il est certain qu’on ne trouve

nulle part dans les écrits des anciens, un signalement nosographique

applicable à ce type si accentué et si répandu de la fièvre éruptive de

nos jours.

On se souvient que Freind regardait l’Égypte comme le berceau de

la variole, sans pouvoir toutefois en donner la preuve historique.

Borsieri attribue aussi même provenance à la rougeole[356]. Ce n’est là

qu’une simple conjecture; cependant il me paraît très-vraisemblable que

ces deux maladies, qui ont fait ensemble leur entrée dans le monde, ont

eu une patrie commune.

Une chose est certaine, c’est que la rougeole, après avoir parcouru

l’Europe comme la variole, prit une telle extension qu’on rencontrait à

peine quelques personnes qui n’en eussent été atteintes[357].

S’il nous a été permis, l’histoire à la main, de suivre la variole

dans les principales étapes de son long voyage, nous manquons de

renseignements sur la marche de la rougeole. La raison en est, que

la première avec ses symptômes si frappants, ses formes hideuses,

ses infirmités indélébiles, absorbait exclusivement l’attention des

contemporains. Les deux maladies se montraient côte à côte, avec cette

diversité de caractères qui a obligé plus tard les nosologistes à

multiplier leurs variétés. Il est telle modification de leurs éruptions

respectives qui change leur physionomie et obscurcit leur identité.

Ce n’est pas sans de longues et nombreuses observations qu’on est

parvenu à mettre un peu d’ordre dans ce chaos. Au VIe siècle, ce

problème si complexe s’imposait, pour la première fois, à la médecine,

et il n’est pas douteux que la rougeole n’ait souvent passé inaperçue

sous le couvert de la variole. Je ne serais pas éloigné de croire

qu’elle figurait, pour sa part, au milieu de ces _maladies tachetées_

(_valetudines variæ_), dont parle Grégoire de Tours.

Aaron est le premier qui ait donné à la rougeole un nom spécial que

ses traducteurs ont rendu par _blacciæ_. La signification de ce mot

est encore débattue. Certains érudits y ont reconnu la _roséole_ de

la nosologie moderne. L’interprète de Rhazès a rapproché dans le même

passage trois maladies exanthématiques, _variolæ_, _morbilli_,

_blacciæ_. La rougeole (_morbilli_) serait donc distincte des

_blacciæ_. D’autre part, Ingrassias, au XVIe siècle, et Conringius, au

XVIIe, sont d’accord pour retrouver dans le mot _blacciæ_, la maladie

que les Arabes appellent _hhumrah_ ou _alhhumrah_, et qui ne serait

autre que l’éruption nommée de nos jours _scarlatine_, _rubeola_ de

quelques auteurs latins[358], _rossalia_ des Italiens. Enfin Werlhof,

dont l’autorité est pour moi décisive en ces matières, regarde le

mot _blacciæ_ comme la traduction barbare du mot arabe _hhazba_ ou

_alhhazba_, qui correspond à la rougeole ou _morbilli_[359]. Ces

tâtonnements de la nomenclature ont au moins ce bon côté, qu’ils

témoignent à leur manière, de la nouveauté des maladies qui attendent

une désignation définitive.

D’après le titre de son livre, Rhazès s’engageait à écrire

conjointement l’histoire de la variole et de la rougeole; mais c’est à

peine s’il prononce le nom de cette dernière maladie. On voit qu’elle

n’est, à ses yeux, qu’une sorte de diminutif, engendré, selon les

théories en vogue, par une moindre proportion de matière morbifique.

Quand il veut caractériser la rougeole maligne ou mortelle, il lui

assigne des formes qui la rapprochent de la variole. Il est impossible

de débrouiller dans cette relation nosographique, l’individualité

morbilleuse. Sa pathognomonie n’y est pas même indiquée, et la variole

y domine presque sans partage. Le reproche que cette indécision

semblerait mériter à Rhazès, est bien atténué par cette circonstance

que l’incertitude s’est perpétuée pendant plusieurs siècles; tant

l’observation en médecine est lente et complexe! Durant cette longue

période, les deux maladies passent pour de simples variétés du

même mode morbide, susceptible de prendre, au gré des conditions

individuelles, la forme de variole ou de rougeole.

Avicenne, qui a écrit cent ans après Rhazès, n’est pas plus précis que

lui, et paraît n’avoir pas mis à profit les acquisitions cliniques dont

l’art aurait dû s’enrichir dans cet intervalle.

D’après lui, il n’y aurait le plus souvent aucune différence entre

les deux exanthèmes. La rougeole (_morbilli_) n’est qu’une _variole

bilieuse_ (variola biliosa) dont l’éruption est d’un moindre

volume et ne dépasse presque pas, surtout au début, la superficie de

la peau, tandis que les varioles (_variolæ_) constituent, dès leur

apparition, des élevures assez marquées. Les _morbilles_ sont en outre

moins abondantes et affectent moins les yeux. Les signes de leur

invasion sont à peu près les mêmes. Toutefois le trouble de l’estomac,

l’anxiété, et le sentiment d’ardeur générale sont plus modérés, et la

douleur au dos est moins vive... Les pustules varioliques naissent

successivement; l’apparition des taches morbilleuses est, pour

l’ordinaire, subite[360].

Avicenne signale de plus, sous le nom de _hhamikha_, une autre espèce

d’exanthème plus bénin, qui tiendrait le milieu entre la rougeole et la

variole. «_Sunt quædam exanthemata inter variolas morbillosque media;

hhamikha appellantur, suntque ipsis salutariora._»

Les avis sont partagés sur la nature de cette maladie. Les uns ont

opiné pour la roséole, d’autres pour la scarlatine.

Quelques auteurs ont cru deviner, sous cette étiquette, une espèce

morbide mixte ou hybride, traduisant la combinaison de la rougeole et

de la scarlatine. Ce serait alors cette fièvre éruptive très-connue des

médecins allemands qui l’appellent vulgairement _rotheln_, en latin

_rubeola_[361].

Sprengel prétend que le _hhamikha_, distingué par Avicenne de la

rougeole (_hhazbâh_) et de la variole (_giodari_), n’est autre que

le _rotheln_ des modernes qu’il faut bien, dit-il, séparer de la

scarlatine. Croira-t-on après cela que cet auteur, oubliant qu’il ne

s’adresse pas uniquement à ses compatriotes, n’a pas jugé à propos de

nous apprendre ce qu’est le rotheln! Et cependant il reproche vivement

à la plupart des écrivains étrangers à l’Allemagne de ne pas distinguer

la scarlatine, du rotheln et de la rougeole. J’ignore la part de

responsabilité qui revient à l’interprète français de Sprengel; mais

je recommande les trois pages qui renferment ce détail, comme un rare

modèle d’obscurité et de confusion[362].

La médecine française a gardé le silence sur le _rotheln_, qui n’est

pas même nommé dans nos traités contemporains de pathologie interne.

Comme cette étude n’est pas sans quelque importance historique, on

doit savoir gré à M. le docteur E. Gintrac d’avoir consacré un article

spécial à la _rubéole_ dans le groupe des fièvres exanthématiques[363].

Une question se présente tout d’abord. Existe-t-il en réalité une

maladie indépendante, tenant à la fois de la scarlatine et de la

rougeole, méritant une place à part dans le cadre nosologique, sous

le nom de rubéole ou tout autre équivalent? C’est à l’expérience

de décider, et je ne sache pas qu’elle se soit encore prononcée

formellement pour l’affirmative.

Les faits recueillis avec une sorte de complaisance par nos confrères

d’outre-Rhin, mieux placés pour les observer, et les déductions

qu’ils se sont crus en droit d’en tirer, n’ont point entraîné mon

assentiment. M. Gintrac a parfaitement résumé l’état actuel de la

science, en y ajoutant quelques indications empruntées à sa pratique;

mais la conclusion vers laquelle il semble incliner, reste encore

bien incertaine. Pour répondre au signalement qu’on lui attribue, la

_rubéole_ devrait être, dans l’ordre pathologique, ce que sont, en

chimie, ces composés dont la nature toute nouvelle n’a rien gardé de

celle de leurs éléments constitutifs. Les partisans conséquents de son

individualité morbide ne peuvent l’entendre autrement.

La preuve cependant que l’accord est loin d’être établi, même en

Allemagne, c’est que les auteurs interprètent très-diversement les

faits qu’ils rapportent. On les voit parler tantôt de _roséole_, tantôt

de _roséole-scarlatineuse_, ou de _roséole-morbilleuse_, tantôt enfin

de _scarlatine-rubéoleuse_. L’indécision du langage ne réfléchit-elle

pas l’indétermination du sujet?

François Hildenbrand trace le tableau symptomatique de la rubéole, et

déclare _qu’elle n’est ni une rougeole, ni une scarlatine modifiées,

mais une maladie nouvelle_. Voilà indubitablement une espèce morbide

bien distincte, et il ne s’agit plus que de savoir si les faits

confirment ou démentent cette assertion; mais quand l’auteur ajoute que

«_cette maladie peut provenir de la rencontre fortuite des miasmes des

deux exanthèmes_,» cette pathogénie me semble inconciliable avec son

opinion[364].

S’il faut, pour créer la rubéole, la connivence des virus de la

scarlatine et de la rougeole, cette maladie rentre dans l’ordre

de celles que le règne collectif des fièvres exanthématiques met

journellement sous les yeux des praticiens. Deux ou trois éruptions

s’unissent sur le même sujet, marchent de concert ou s’influencent

réciproquement. La physionomie du mélange peut être confuse ou révéler

des prédominances symptomatiques qui éclairent sa nature. Pourtant on

n’a jamais songé à ériger ces promiscuités accidentelles en autant

d’entités morbides décorées d’un nom spécial[365]. Valentin Hildenbrand

signale des _scarlatines de forme miliaire_, qu’il dit être les

plus communes à Vienne[366]. Pourquoi n’en ferait-on pas une espèce

particulière, au même titre que la _rubéole_? Et où s’arrêterait

l’analyse clinique engagée dans cette voie?

On ne peut nier que les maladies ainsi composées, n’offrent un grand

intérêt pratique, et l’observation y découvre un curieux sujet

d’études. Mais la conséquence qu’on s’efforce d’en déduire me paraît,

dans l’espèce, en opposition avec les vrais principes de la nosologie

et fort mal justifiée, jusqu’à preuve contraire, par le commentaire

impartial des faits allégués en sa faveur.

Pour dire toute ma pensée, je ne crois pas qu’Avicenne ait eu

l’intention qu’on lui prête. Au point où se trouvait de son temps la

question si vague et si embrouillée des fièvres éruptives, la science

n’était pas assez sûre d’elle-même pour démêler aussi nettement, un

type morbide _sui generis_ sous une telle complication de symptômes.

Ce soupçon a pu naître _a posteriori_ dans l’esprit des cliniciens

familiers avec ces vicissitudes imprévues de l’observation; et rien

ne prouve qu’ils aient touché juste. C’est à peine si le laconisme de

l’auteur arabe permet quelques conjectures.

Prend-on parti pour la _roséole_, l’allusion ne conviendrait que par la

bénignité relative qu’on lui attribue.

Si l’on se décide pour la _scarlatine_, on ne comprend guère pourquoi

elle serait représentée comme un terme moyen entre les _varioles_ et

les _morbilles_, quand on sait surtout que l’intervalle laissé par

l’auteur entre ces deux exanthèmes est à peu près nul.

Ceux que cette raison n’ébranlerait pas et qui ne se croiraient pas

moins fondés, d’après l’analogie, à retrouver, dans le hhamikha, la

scarlatine des modernes, s’engagent, par cela même, à reporter la date

authentique de l’avénement de cette _fièvre rouge_, six siècles avant

celle que lui assignent généralement les monographes[367].

Je garde donc mes doutes, que je soumets à l’appréciation du lecteur.

Pour être plus affirmatif, il m’eût fallu des renseignements que je

n’ai découverts nulle part.

Ce qu’on peut certifier, c’est que la confusion de la variole et de la

rougeole prévalait encore dans la pensée des médecins, après deux cents

ans d’études.

On n’obtient pas une réponse plus satisfaisante quand on interroge

Constantin l’Africain.

Fidèle à ses habitudes, cet écrivain se traîne sur les pas des Arabes,

sans prendre la peine de grossir leur bagage du produit de son

observation personnelle.

Dans le chapitre relatif à la variole, dont j’ai ailleurs donné un

extrait, il se contente de dire, aux dernières lignes, que la _rougeole

n’est qu’une variole_, provenant spécialement de la chaleur du sang,

et accompagnée d’une éruption rouge qui s’efface insensiblement sans

s’ouvrir[368].

Prosper Martian, qui pratiquait la médecine à Rome, vers le milieu du

XVIe siècle, donnait le nom de _rosalia_ à la rougeole. Il est bon d’en

être prévenu, pour ne pas s’y méprendre et sous-entendre la scarlatine.

Hippocrate parle de certaines éruptions (_aspritudines_) qui rendent la

peau légèrement raboteuse et rappellent, par leur forme, les piqûres

des cousins.

Martian proteste contre l’opinion de Valésius et de quelques autres

médecins qui les assimilent aux pétéchies. Selon lui, elles en

diffèrent notablement, et auraient plus de rapport avec les sudamina

et autres éruptions miliaires, dont elles dépasseraient seulement

les dimensions. Il les a, dit-il, souvent observées pendant le cours

des fièvres, principalement des fièvres ardentes, et même sans aucun

mouvement fébrile. Le peuple de Rome, trompé par les apparences,

donnait à cette maladie le nom de _rosalia_, qui appartient à une

éruption d’une tout autre nature.

Martian ne saurait retrouver dans les _aspritudines_ d’Hippocrate aucun

des exanthèmes dont il admettait, à bon droit, l’origine récente. Aussi

réserve-t-il exclusivement la dénomination de _rosalia_ pour «une

maladie spéciale des enfants, qu’ils ne peuvent pas plus éviter que la

variole. Elle débute par une fièvre violente, suivie, vers le troisième

ou quatrième jour, d’une éruption de petites taches rouges qui

s’élèvent peu à peu, et rendent la peau âpre au toucher. La fièvre dure

jusqu’au cinquième jour, et quand elle a cessé, les papules commencent

à s’effacer insensiblement[369].»

Cette description ne peut évidemment s’adapter qu’à la rougeole, et

cependant Martian reproche aux médecins de confondre cette maladie

éruptive avec les _morbilli_ d’Avicenne, malgré leur profonde

différence. En effet, dit-il, les morbilles et les varioles sont

déclarées, par le médecin arabe, également graves et souvent mortelles,

tandis qu’il est infiniment rare que la _rosalia vraie_ ait une

terminaison funeste; ce qui n’arrive que par l’imprudence du malade

ou la faute du praticien, surtout s’il a saigné mal à propos. D’où

Martian déduit que la maladie _morbilleuse_ d’Avicenne n’est qu’une

espèce particulière de variole (_speciem quamdam variolarum_), qui

l’accompagne d’habitude, et ne s’en distingue que par le moindre volume

de son éruption.

Cette opinion de Martian était de son temps si générale, que dans

certaines localités, ainsi qu’il en fait la remarque, le peuple

appliquait indistinctement aux _morbilli_ et aux _variolæ_ le nom

commun de _morviglioni_ ou de _varioli_.

Il est impossible de mettre en doute qu’Avicenne n’ait voulu désigner

la rougeole, quand il l’a inscrite à côté de la variole, quoiqu’il

n’ait pas nettement caractérisé sa spécificité individuelle. Si Martian

attribue à la rosalia un pronostic toujours rassurant, cela indique

tout au plus qu’il n’avait pas eu occasion de voir des épidémies de

rougeole, graves ou malignes qui l’auraient cruellement détrompé. Quoi

qu’il en dise, la maladie dont il parle n’est autre que les _morbilli_

d’Avicenne. Il s’en fait sans doute une idée plus précise, et c’est

peut-être pour ce motif qu’il ne la reconnaît pas dans la description

incertaine de l’auteur arabe. La vérité est, qu’il restait encore bien

des obscurités sur cette question de diagnostic différentiel, et que

l’état de la clinique contemporaine ne permettait pas au médecin romain

de les dissiper entièrement.

Aujourd’hui que la nosologie a définitivement saisi la ligne de

démarcation tracée par la nature entre la variole et la rougeole,

on a quelque peine à s’expliquer ces fluctuations interminables.

«_Experientia fallax, judicium difficile!_» dirait encore Hippocrate.

Au temps de Sennert, c’est-à-dire du XVIe au XVIIe siècle, les médecins

étaient encore si mal fixés, qu’ils désignaient également l’une et

l’autre maladie par le terme _morbilli_ ou _variolæ_[370]. Sennert

lui-même, tout en s’efforçant d’être plus précis, se demande si

l’affection ne prendrait pas, suivant les individus, la forme de la

petite vérole ou celle de la rougeole[371].

Cette indécision ne tient pas uniquement aux difficultés du sujet,

et à la multiplicité des éléments de solution dont il faut tenir

compte. L’homonymie qui a confondu, dès l’origine, la rougeole avec

des maladies éruptives très-différentes au fond, n’a pas peu contribué

certainement à voiler son identité.

Le nom de _morbillus_ que lui imposa la latinité du moyen âge,

signifiait-il _petite peste_ par opposition avec la peste qui courait

alors le monde et qu’on appelait _morbus_, la _maladie par excellence_?

Je n’ai pas d’objection à cette étymologie qui est généralement

acceptée et paraît assez plausible[372]. Je ferai seulement remarquer

que le pluriel _morbilli_, qui a fini par prévaloir exclusivement dans

l’usage, ne peut plus avoir le même sens. Il n’indique, en effet, que

l’exiguïté des papules de la rougeole, comparées au volume des boutons

varioliques. Le savant Ducange ne l’entend pas autrement[373].

Cela est si vrai, que le terme _morbilli_, plus spécialement consacré

à la rougeole, est aussi employé par certains auteurs pour représenter

des éruptions, composées de papules ou de taches nombreuses et de

petite dimension, associées à des maladies très-diverses, soit comme

phénomène habituel, soit comme complication accidentelle.

La confusion, pour le rappeler en passant, alla même si loin que les

fièvres éruptives furent divisées en deux genres d’après la forme et le

caractère de leurs exanthèmes respectifs. C’est ce qu’il faut toujours

avoir présent à l’esprit quand on parcourt les écrits postérieurs à

Rhazès.

On s’assure en effet que la dénomination de _varioles_ comprenait les

maladies accompagnées d’élevures cutanées plus ou moins prononcées,

remplies d’une humeur morbide, telles que les pustules, les vésicules,

les bulles.

Dans les _morbilles_, l’éruption se composait de taches ou de papules

dépassant à peine la superficie de la peau et ne renfermant aucun dépôt

liquide[374].

La terreur qu’inspirait la peste, peut bien expliquer l’adoption

populaire du diminutif _morbillus_ appliqué à une maladie nouvelle qui

semblait, par comparaison, presque bénigne; mais je n’ai la prétention

d’apprendre à aucun praticien que cet euphémisme reçoit souvent de

cruels démentis.

D’après Rosen, la rougeole fit d’innombrables victimes à Stockholm, en

1713[375].

Elle fut plus meurtrière encore à Vienne en 1732. Les malades étaient

presque tous atteints de gangrène à la gorge, et succombaient le

troisième ou le quatrième jour[376].

Morton observa à Londres, en 1671, une épidémie de rougeole qui

enlevait, par semaine, environ trois cents personnes. Une angine ou une

péripneumonie suraiguë suffoquait soudainement les malades, dans la

seconde période[377].

Tous les médecins retrouveraient dans leurs souvenirs des faits

analogues.

Aux preuves que j’ai données de l’origine récente de la rougeole, j’en

ajouterai une dernière, extraite des Éphémérides de Baillou.

«Nous vîmes, dit-il (pendant l’automne de 1575), grand nombre d’enfants

et même leurs mères, dont le corps était couvert d’exanthèmes rouges.

Il n’y avait ni fièvre ni dégoût pour les aliments. Devions-nous

être pleinement rassurés? Nullement, malgré le manque de fièvre.

Car Hippocrate raconte qu’un enfant chez lequel s’étaient montrés

des exanthèmes sans fièvre, fut pris de convulsions et mourut. Les

apparences les plus bénignes laissent encore des craintes[378].»

Voilà des exanthèmes, colorés comme ceux de la rougeole et de la

scarlatine, et qui s’en distinguent évidemment par l’absence de la

fièvre, le maintien de l’appétit et leur coexistence sur les enfants et

leurs mères. Baillou mentionne souvent ces efflorescences anomales ou

indéterminées si multipliées dans sa pratique; mais il n’a garde de les

confondre avec la scarlatine ou la rougeole, classées dans la nosologie

de son temps comme des types morbides bien arrêtés. Ces observations

ont d’autant plus d’importance dans la question dont je m’occupe, que

l’illustre épidémiste, placé par Barthez au-dessus même de Sydenham,

avait, de plus que lui, une vaste érudition et une connaissance

approfondie des écrits d’Hippocrate qu’il cite à tout propos, avec ce

respect religieux qui honore les grands esprits de son époque[379]. Or

nulle part, il ne laisse même entrevoir l’existence de nos fièvres

éruptives au temps du Père de la médecine. Parmi les innombrables

emprunts qu’il lui fait, il n’en est pas un seul que les partisans de

l’ancienneté de ces fièvres puissent invoquer en leur faveur. Baillou,

qui aime tant à abriter ses théories et ses méthodes curatives sous

l’égide d’un texte hippocratique, et qui se demande sans cesse «si on

ne trouve rien de pareil dans l’Œuvre du maître,» «_An quiddam tale

unquam reperiatur apud Hippocratem?... An id Hippocrates adumbravit?_»

(_passim_), Baillou a de bonnes raisons pour se priver de ce

témoignage, quand il décrit les éruptions dont le silence d’Hippocrate

atteste l’absence complète dans l’antiquité.

Avant de passer à l’histoire de la scarlatine qui est inséparable

de celle de la variole et de la rougeole, j’ai à parler d’une autre

fièvre éruptive dont les auteurs latins venus après Rhazès, écrivent

souvent le nom. C’est la roséole (_roseola_), ainsi désignée à cause

de la teinte rosée de ses taches. Quand elle est mentionnée à côté des

autres, son identité se démontre nettement. Mais il faut être prévenu

que la dénomination qu’elle porte a été étendue, par certains auteurs,

à diverses éruptions, notamment à la scarlatine, ce qui oblige à y

regarder de près pour éviter les méprises[380].

Chez les enfants, la _roséole_ est souvent qualifiée de _fièvre

rouge_, vieille expression qui peut donner le change, et sous-entendre

certaines éruptions érythémateuses, fréquentes à cet âge, et qui n’ont

de commun que leur nuance plus ou moins vive.

La roséole essentielle ou idiopathique a été souvent prise pour la

rougeole ou la scarlatine, et quand on a vu ultérieurement survenir ces

exanthèmes chez les mêmes individus, on a cru à des récidives[381]. Le

fait est que la constitution régnante, la saison, l’âge, le tempérament

du sujet, etc., impriment souvent à la maladie une forme plus grave qui

peut fourvoyer le diagnostic.

Mon lecteur se demande sans doute à quel titre je soulève ici un débat

nosologique qui serait bien mieux placé dans un traité _ex professo_ de

pathologie interne.

Je m’explique en posant la question suivante:

Ne doit-on pas rattacher l’avénement de la roséole à la grande

explosion éruptive du VIe siècle, et donner à son acte de naissance, la

même date qu’à celui des autres fièvres exanthématiques dont j’ai fixé

l’origine à cette époque?

Quelles que soient les réserves de ma réponse, elle attestera du moins

que je ne m’écarte pas de mon programme.

La roséole se manifeste presque toujours par un léger mouvement

fébrile qui précède ou accompagne une éruption de taches rosées, sans

proéminence, se montrant spontanément sur plusieurs régions de la peau,

paraissant et disparaissant dans les vingt-quatre heures. Il est rare

que sa durée dépasse deux ou trois jours; et ce n’est que par exception

qu’elle se prolonge pendant une semaine. La forme changeante de ses

taches a frappé les observateurs. Elles sont semi-lunaires autour du

ventre, à la région lombaire, aux fesses et aux cuisses. Souvent elles

affectent la configuration de larges plaques rosacées[382].

La roséole partage, avec les autres fièvres exanthématiques, une

prédilection marquée pour l’enfance. Sa préférence généralement admise

pour les petites filles a été gratuitement attribuée à la finesse de

leur peau.

Je m’abstiens, pour abréger, de suivre cette maladie dans le cours de

son évolution. Les praticiens suppléeront facilement à cette omission

volontaire[383].

M. le professeur Grisolle l’a classée parmi les _inflammations de la

peau_, loin des fièvres éruptives. Ce qui ne l’empêche pas d’avouer

«qu’il peut être difficile, dans certains cas, de la distinguer de la

rougeole, leurs caractères respectifs étant alors, à peu près, les

mêmes[384].»

Elle n’est pour MM. Littré et Robin qu’une «sorte d’éruption cutanée

ou d’efflorescence, de fort peu d’importance, qui survient quelquefois

comme épiphénomène dans le cours d’affections morbides plus ou moins

graves[385].» Ces auteurs ne reconnaissent donc qu’une _roséole_

symptomatique, dont la gravité se mesure à celle de la maladie qu’elle

accompagne.

M. Requin, qui a aussi inscrit la roséole dans la classe des

_inflammations cutanées_, lui donne le nom significatif d’_érythème

rubéoliforme_.

«_C’est_, dit-il, _une copie de la rougeole... un simple érythème sans

les symptômes catarrhaux, sans la nature spécifique, sans la propriété

contagieuse de la rougeole_[386].»

Voilà bien des affirmations hasardées dont l’auteur eût été embarrassé

d’exhiber la preuve. En lisant cet article, on devine aisément que

lorsqu’il a pris la plume, il n’avait pas, malgré les apparences,

une opinion arrêtée sur la maladie dont il voulait tracer la

caractéristique. Son indécision contraste avec la manière nette et

précise qui lui est habituelle.

D’un côté il déclare «que cette espèce a bien le droit, en fait de

nosographie, d’être reconnue et mise à part; qu’elle est bien _une

réalité indépendante de la rougeole_.» De l’autre il prétend que

«_quand l’érythème rubéolique règne épidémiquement, il y a lieu de

croire que c’est la rougeole même, la rougeole irrégulière, tronquée,

amoindrie, la rougeole sans symptômes catarrhaux_.»

Ainsi donc l’érythème rubéoliforme qui représente, on en convient, «une

réalité indépendante de la rougeole,» deviendrait la rougeole elle-même

en passant à l’épidémicité! Bien définie sous sa forme sporadique,

l’éruption changerait de nom et de nature par l’effet d’une influence

générale! En vérité, on a peine à comprendre, de la part de M. Requin,

cet oubli passager des principes élémentaires de la nosologie, et il

faut bien se résoudre à admettre que son bon esprit médical sommeillait

quand il a écrit ces malencontreuses lignes[387].

Je crois n’être que l’écho des praticiens les plus accrédités, en

attribuant à la roséole une individualité morbide indépendante et

spontanée, ayant son étiologie externe et interne, sa marche, ses

formes éruptives, ses crises, sa terminaison, son traitement. Si sa

contagiosité qui n’est encore qu’un soupçon à vérifier, devenait une

certitude, ce serait, à l’appui de sa nature spécifique, un argument

décisif pour les plus sceptiques[388].

Alibert avait eu de nombreuses occasions d’observer cet exanthème

parmi les élèves du collége Henri IV, auxquels il donnait des soins

depuis longues années. Aussi fait-il remarquer que c’est à cette

efflorescence, et non à la rougeole, qu’il faudrait donner le nom de

_morbillus_, petite maladie[389]. On peut dire en effet, que lorsqu’il

ne subit pas des déviations insolites sous la pression de certaines

influences, c’est le plus léger et le plus superficiel des exanthèmes.

Mais il n’est pas plus un _érythème rubéoliforme_, que la rougeole

ne serait un _érythème roséoliforme_ dans les cas supposés par M.

Requin, où le cortége familier de ses symptômes serait allégé de ses

manifestations catarrhales.

Hufeland a exprimé sur la roséole, une opinion que je ne partage

pas sans réserve, et que je dois rappeler parce qu’elle aboutit, en

dernière analyse, à ma propre conclusion.

«La forme de cet exanthème, dit-il, l’_angine_ qui l’accompagne et

l’_hydropisie_ qui lui succède, prouvent qu’il est une variété de la

scarlatine et non de la rougeole[390].»

J’avoue que je ne saurais reconnaître à cette image la vraie roséole

et sa bénignité ordinaire. Ce n’est pas sans surprise, que je la vois

rapprochée de la scarlatine dont l’insidiosité naturelle est toujours

suspecte aux praticiens, sous les dehors les plus rassurants, et

que Hufeland lui-même considère comme la plus décevante des fièvres

éruptives[391]. Il n’est pas douteux que la roséole ne sorte par

exception de ses habitudes, et ne prenne quelques caractères plus

graves; mais elle n’en reste pas moins, au fond, identique à elle-même,

et ne constitue pas plus une variété de la scarlatine que celle-ci

n’est une variété de la rougeole. Ces assimilations sont tout au plus

acceptables dans le sens métaphorique, et pour fixer, dans l’esprit, le

souvenir de quelques faits rares. Le langage précis et correct de la

clinique les repousse.

Hufeland prétend encore, que lorsque les plaques de la roséole sont

larges, il s’en détache des morceaux d’épiderme plus grands que dans la

rougeole, plus petits que dans la scarlatine.

J’ignore quelles sont les mœurs de la roséole sur le théâtre des

observations de l’illustre praticien de Berlin, _in aere Germano_,

comme eût dit Baglivi; mais je sais bien que chez nous, la desquamation

de la vraie roséole manque souvent, ou ne se compose que d’écailles

furfuracées ou farineuses. Si l’on me montrait des plaques épidermiques

dépassant de beaucoup ces dimensions, je me méfierais de cet indice et

de la justesse du diagnostic. Il y a d’ailleurs dans les procédés de

desquamation imposés par la nature aux fièvres exanthématiques, tant

de contingences et d’anomalies imprévues, que je ne sais trop quelle

valeur on pourrait accorder à l’étendue des lambeaux exfoliés, pour

faire de la roséole une sorte de terme moyen entre la scarlatine et la

rougeole[392].

Le léger dissentiment qui me sépare d’Hufeland sur une de ces questions

pratiques où il est passé maître, tient surtout à cette circonstance,

que j’écris dans une région médicale qui déplace sensiblement le point

de vue de l’observation. Je ne doute pas, sur la foi d’une telle

autorité, que la roséole n’adopte habituellement, en Prusse, une forme

plus grave que parmi nous. Ce fait serait un démenti de plus aux

nosographes qui s’obstinent à méconnaître son existence indépendante,

et je m’en empare pour renforcer ma protestation.

Le célèbre dermatologue Willan n’a pas peu contribué à engager la

science dans la fausse direction que je regrette. La classification

dont il est le père, cache, sous les dehors d’une analyse savante,

un véritable non-sens nosologique. Le mot _Roséole_, sauf quelques

réserves plutôt sous-entendues qu’indiquées, n’est pour lui qu’un

terme générique désignant vaguement une éruption de taches colorées en

rouge, qui s’associent comme complication, épiphénomène ou accident,

aux maladies les plus opposées par leur nature, et sont subordonnées à

la maladie-mère pour leur diagnostic, leur marche, leur pronostic, leur

traitement.

Bateman a adopté, sans critique, la nomenclature de son compatriote,

et il s’empresse d’avertir qu’il ne décrit les caractères extérieurs

de l’éruption, ainsi nommée, que pour apprendre aux praticiens à la

distinguer des exanthèmes idiopathiques[393].

Les dermatologues venus après ont ajouté au groupe quelques variétés

nouvelles qui ont augmenté la confusion. Que dire, par exemple, de la

_Roséole cholérique_ (_Roseola cholerica_) qui survient quelquefois,

dans le choléra indien, à la suite de la période de réaction? On a

reproché, non sans quelque raison, à Sauvages, d’avoir multiplié outre

mesure le nombre des espèces morbides. Le nosographisme contemporain

semble prendre à cœur de le disculper en le dépassant[394].

Il ne reste plus, sans doute, d’équivoque, sur l’idée que je me fais

de la roséole. Je la compléterai en disant qu’elle est à la rougeole ce

que la varicelle est à la variole, et je justifie la proportion, dans

l’intérêt de ma thèse actuelle[395].

Quand on compare la varicelle et la variole, on s’assure qu’elles

appartiennent à la même famille sans être de même nature. L’intimité de

leurs rapports a l’évidence d’un fait vulgaire. Tout est en diminutif

dans la varicelle, soit dans l’incubation, soit dans l’invasion, soit

dans les phénomènes qui constituent son déclin et sa dessiccation[396];

mais lorsque la nature charge le tableau, elle reproduit, à s’y

méprendre, l’image de la variole.

En 1839 régna, à Castellane, une double épidémie de variole et de

varicelle. Beaucoup d’enfants contractèrent la varicelle, et les

parents, croyant à la variole, refusèrent de les faire vacciner.

Quelques mois après, la plupart furent emportés par la variole[397].

Les médecins eux-mêmes ne sont pas à l’abri de ces bévues, tant la

ressemblance est parfois frappante.

La roséole n’est, de son côté, qu’une sorte d’ébauche de la rougeole,

une réduction de son type depuis ses prodromes jusqu’à sa terminaison.

Vienne un concours d’influences qui impriment à son appareil

symptomatique un grossissement insolite, et l’illusion sera complète.

Le praticien croira à la rougeole, jusqu’au moment où il sera détrompé

par son apparition ultérieure.

La varicelle règne toujours conjointement avec la variole, ce qui

atteste leur étroite affinité.

La roséole est aussi fidèle à l’appel de la rougeole, et les

similitudes qui font souvent hésiter le diagnostic confirment cette

association.

Bien que des expériences, qui réclament peut-être une révision,

semblent contraires à la transmission artificielle de la varicelle, il

n’est pas certain qu’elle ne puisse se communiquer spontanément, comme

la variole[398].

L’art n’a pas donné la preuve directe de l’inoculabilité de la

rougeole, ou du moins les essais qui avaient paru conclure dans ce

sens, sont restés sans application pratique. Sa contagiosité naturelle

n’en est pas moins un fait admis sans opposition[399].

On n’a pas non plus réussi à insérer avec succès le germe présumé de la

roséole. Je ne craindrais pourtant pas d’avancer, que quand elle a pris

l’amplification que lui imprime souvent le génie épidémique, l’approche

des malades n’est pas inoffensive.

Ce n’est pas ici une supposition gratuite. La doctrine générale de

la contagion pose en principe, que la gravité des maladies est la

condition la plus favorable à l’élaboration des virus, et il serait

imprudent de l’oublier, sur la foi d’un scepticisme trop confiant. On

m’accordera au moins qu’en considérant la roséole comme une variété de

la scarlatine, Hufeland préjugeait, par cela même, sa contagiosité:

nouveau trait de ressemblance avec la rougeole.

Du parallèle que je viens d’indiquer, je crois pouvoir tirer les

conséquences qui suivent.

Il n’est pas douteux, pour moi, que la varicelle, dont on ne trouve

pas de trace dans les écrits des anciens, ne leur était pas plus connue

que la variole. Leurs rapports extérieurs, leur coexistence infaillible

sous l’influence des mêmes constitutions épidémiques, l’empreinte

commune qu’elles en reçoivent, la similitude de leur nom qui exprime

leur parenté admise: tout, en un mot, concourt à témoigner qu’elles

ont été inséparables dès l’origine, et que ces deux membres de la même

famille pathologique, sont venus au monde à la même époque. Quand la

médecine s’est recueillie, après sa première surprise, pour mettre de

l’ordre dans ses observations, elle a entrevu des rapprochements qui

lui avaient échappé d’abord, et le moment est arrivé où l’histoire

de la varicelle n’a pu être détachée de celle de la variole, tant

sont étroits les liens qui les unissent[400]. Qu’on me montre dans

l’antiquité un portrait d’après nature de la varicelle, et je

renoncerai à défendre la nouveauté de la variole.

L’analogie la plus légitime permet d’étendre le même raisonnement

à la roséole, compagne assidue de la rougeole, sous le règne des

constitutions éruptives. Je m’imagine que si l’on pouvait remonter pas

à pas dans leur histoire, on les verrait prendre ensemble, possession

de la pathologie. Les incertitudes de leur diagnostic différentiel

ont retardé longtemps leur reconnaissance comme entités morbides

distinctes. Aujourd’hui que la lumière s’est faite, en dépit de

quelques contradictions persistantes, il me semble qu’il est permis

de relier au passé l’état actuel de la science, enrichie des notions

nouvelles qui manquaient aux médecins du VIe siècle.

Je regarde donc la roséole comme une maladie moderne.

Que les anciens aient noté bien des éruptions qu’on traiterait

aujourd’hui d’érythèmes rubéoliformes; qu’ils aient vaguement décrit,

sous d’autres noms, des roséoles symptomatiques, c’est ce que je n’ai

nulle envie de contester. Mais la véritable roséole ne paraît pas plus

dans leurs écrits que la rougeole. Les épidémistes classiques, surtout

depuis l’époque de Sydenham, ont consigné de nombreux exemples de

constitutions médicales dont ces deux fièvres éruptives se sont partagé

le règne. L’analyse clinique, habilement maniée, met en relief leur

coexistence. Si on cherche vainement dans les recueils de l’antiquité

ces observations qui nous sont si familières, c’est qu’elles ne

devaient prendre rang dans la science, qu’après de longs siècles, à

l’avénement d’une ère pathologique nouvelle.

Je n’ose guère compter sur l’assentiment de mon lecteur qui me

reprochera sans doute de m’être laissé entraîner à une digression. Je

déclare cependant que je ne la regretterais pas, si l’on m’accordait

que je n’ai pas forcé le sens des faits, et que je n’ai pas défendu une

simple fantaisie spéculative, mais une opinion réfléchie qui méritait

d’être examinée.

NOTES:

[353] Requin, _Élém. de pathol. méd._, t. III, p. 332.

[354] Mercuriali, _De puerorum morbis_, I, 2, p. 15.

[355] Gruner, _Morborum antiquitates_, p. 54 et seq.

[356] Borsieri, _Institut. de méd. prat._, trad., t. II, p. 108.

[357] Borsieri, _Ouv. cit._, t. II, § CXI.

[358] Le mot _rubeola_, employé par quelques écrivains pour

désigner la _scarlatine_, mais principalement appliqué à la

_rougeole_ qui en est la traduction littérale, est le premier

nom que les interprètes d’Hali-Abbas ont donné à cette dernière

maladie. (Sauvages, _Nosol. méthod._, t. III, p. 229. _Trad._).

J’ai constaté avec surprise l’absence de ce mot dans le _Lexicon

medicum_ de Castelli, dont la première édition remonte à 1617.

[359] Werlhof, _De variolis et anthracibus_, cap. III, p. 59-68.

[360] Avicenna, _Canon medicinæ, interprete Plempio_, lib. IV,

cap. II. _De variolis et morbillis._

[361] MM. Littré et Robin appliquent le mot _rotheln_ à la

rougeole, dans le glossaire allemand annexé à leur _Dictionnaire

de Médecine_; 12e édition. Paris, 1865.--MM. Monneret et Fleury

lui donnent le même sens dans leur Compendium, au mot _rougeole_.

[362] Sprengel, _Hist. de la Méd._, trad., t. V, p. 548-550.

MDCCCXV.

[363] E. Gintrac, _Cours théorique et clin. de pathol. interne_,

etc., t. IV. p. 465-482. Paris, 1859.

[364] François Hildenbrand a exposé cette manière de voir dans un

ouvrage de son illustre père, rédigé et publié par lui. (Valent.

nob. ab. Hildenbrand, _Institutiones practico-medicæ_, t. IV, p.

412. 1825.) J’extrais cette citation du livre de M. E. Gintrac,

t. IV, p. 470.

[365] M. Gintrac a vu une femme chez laquelle la varioloïde, la

rougeole, la scarlatine ont suivi leur cours côte à côte. (_Ouv.

cit._, t. IV, p. 477.)

[366] Hildenbrand, _Méd. prat._, trad., t. II, p. 14. MDCCCXXIV.

[367] Le mot _hhamikha_ indique, si je ne me trompe, la

coloration _rouge_ de l’éruption.

[368] Constantini Africani medici _operum reliqua_, lib. VIII,

cap. XIIII. MDXXXIX.

[369] _Magnus Hippocrates... Prosperi Martiani medici romani

notationibus explicatus_, _Epid._, lib. II, sect. III, vers. 20,

p. 308. Romæ, MDCXXVII.

[370] «_Notissimum autem hodie morbi genus est quod variolarum

et morbillorum nomine appellatur; verum cui variolarum, cui

morbillorum nomen attribuendum sit..... non satis clarum...

qui autem affectus variolarum, qui morbillorum nomine sit

appellandus, authores non conveniunt._» (Danieli Sennerti

_operum_, t. IV, lib. IV, _pars secunda_, cap. II, p. 771. _De

variolis et morbillis._ Lugduni, MDCLXVI.)

[371] Ibid., _loco cit._

[372] Requin, _Elém. de pathologie médicale_, t. III, p. 332.

[373] Caroli Dufresne Ducange _Glossarium ad scriptores mediæ et

infimæ latinitatis_, au mot _Morbillus_.

Castelli n’a inscrit que le pluriel dans son lexique:

«_Morbilli nomen a recentioribus inventum, q. d. parvus morbus,

vel parva pestis, significat minutissimas pustulas, cum maculis

rubentibus._»

[374] Renouard, _Hist. de la médecine_, t. I, p. 424. Paris, 1846.

[375] Rosen, _Traité des maladies des enfants_, chap. XIV, p.

254. Trad. MDCCLXXVIII.

[376] Rosen, _ibid._

[377] Richardi Morton _Opera medica_, t. I. _Tractatus de

febribus inflammatoriis universalibus_, cap. III, p. 17. Lugduni,

MDCCXXXVII.

[378] Ballonii _Opera omnia medica_, t. I, p. 168.

_Annotationes._ Genevæ, MDCCLXII.

[379] «On ne peut dire que Baillou soit inférieur à Sydenham pour

la sagacité d’observation avec laquelle d’ailleurs il a embrassé

un beaucoup plus grand nombre d’objets importants de médecine

pratique.

»Baillou l’emporte totalement, quant à l’érudition nécessaire en

médecine, sur Sydenham... que son défaut de lecture a privé des

secours qu’il eût reçus des médecins hippocratiques et des bons

observateurs qui l’avaient précédé.» (Barthez, _Discours sur le

génie d’Hippocrate_, p. 49, note 10. 1801, in-4º.)

[380] Castelli constate, en se l’appropriant, cette confusion:

«_Roseolæ dicuntur pustulæ rubræ ignitæ et erysipelatis indolem

referentes._» (_Lexicon_ au mot _Roseolæ_.)

Cette couleur rouge de feu, cette apparence érysipélateuse ne

conviennent qu’à la scarlatine, et c’est bien ainsi que l’entend

Castelli:

«_Rossania vel rossalia idem quod roseolæ._» (Au mot _Rossania_.)

[381] De là proviendrait, d’après Bateman, cette supposition

assez répandue parmi les médecins, qu’une atteinte de scarlatine

n’est pas, comme pour les autres fièvres éruptives, une garantie

contre son retour. (_Abrégé prat. des mal. de la peau_, p. 136.

Paris, 1820. Trad.)

[382] Au XVIIe siècle, Marc-Aurèle Séverin représentait, par le

nom de _roseolæ saltantes_, la mobilité de l’éruption qui semble

sauter d’une région sur une autre. Willan a décrit la forme

régulièrement annulaire de la _roseola annulata_.

[383] Je recommande la lecture de l’excellent article consacré

à la _roséole_ par M. le Dr E. Gintrac, qui la distingue

essentiellement de la rougeole et reconnaît formellement son

individualité indépendante. (_Cours théor. et clinique de pathol.

int._, t. IV, p. 483.)

[384] Grisolle, _Traité de pathol. int._ 1852, t. I, p. 523.

[385] Littré et Robin, _Dictionnaire de médecine_, au mot

_Roséole_. Paris, 1865, 12e édition, p. 1319.

[386] Requin, _Elém. de path. méd._, t. I, p. 538.

[387] Je constate avec surprise que M. Rayer n’est pas mieux

renseigné, de son propre aveu, sur la nature de la roséole.

«J’ai pensé, dit-il, qu’il convenait de rechercher si une

variété dont les taches ressemblent assez bien à celles de la

rougeole (_roseola infantilis_)..... n’était pas elle-même une

modification ou une variété de la rougeole _sans catarrhe_.

Mais les faits ne sont pas encore assez clairs, ni mes idées

assez arrêtées pour que j’ose détruire le groupe formé par

Willan.» (_Traité théor. et prat. des maladies de la peau_, t.

I, p. 231. 1835.) Cependant M. Rayer reconnaît que des médecins

très-recommandables, entre autres Fréd. Hoffmann et Borsieri,

se sont attachés à «prouver que la _roséole_ représentait un

état morbide particulier, distinct des autres exanthèmes,» et

il la décrit lui-même comme ayant «des taches rouges... plus ou

moins étendues et non proéminentes, répandues en nappe sur toute

la surface du corps, et survenant après un mouvement fébrile

analogue à celui des fièvres éruptives.» (_Ibid._, p. 240). Après

avoir lu ces passages, je ne puis m’expliquer l’indécision de

l’auteur qui les a écrits.

[388] «On a dit, sans preuves suffisantes, qu’elle n’était pas

contagieuse; mais qui peut le savoir?» (Alibert, _Monographie des

dermatoses_, t. I, p. 353. 1832.)

«La roséole, dit Joseph Frank, règne parfois épidémiquement, non

sans laisser soupçonner une contagion.» (_Pathol._, édition de

l’_Encyclopédie des sc. méd._, t. II, p. 156.)

[389] _Ouv. cit._, p. 350, _ibid._

[390] Hufeland, _Manuel de Méd. prat._ Trad., p. 427. 1848.

[391] Hufeland, _ibid._, p. 423.

[392] Selle décrit sous le nom de _rubeolæ_ (synonyme _rosalia_)

une fièvre éruptive, qu’il distingue nettement de la rougeole

(_morbilli_) et de la scarlatine (_febris scarlatina_), avec

lesquelles, dit-il, la plupart des médecins, et Sauvages

lui-même, ont tort de la confondre. Cette maladie ne peut être

que la _roséole essentielle_, quoique l’auteur lui assigne

un ensemble de symptômes graves que nous ne lui voyons pas

d’habitude en France. En rapprochant sa description de celle

d’Hufeland, on s’explique facilement leur concordance. Selle

pratiquait aussi la médecine à Berlin. (_Rudimenta Pyretologiæ

methodicæ_, _auctore_ Selle, p. 171. Berolini, 1786.)

[393] Bateman, _Abrégé prat. cit._, p. 136.

[394] Je reproduis pour mémoire, avec les additions postérieures,

la nomenclature de Willan. Les sept variétés de roséole qui

la composaient, dans l’origine, sont distinguées d’après la

saison où apparaissent les taches, d’après les formes qu’elles

affectent, d’après les maladies qu’elles accompagnent, d’après

l’âge des sujets. Un pareil principe de classification se passe

de commentaire.

1º _Roseola æstiva._ 2º _R. autumnalis._ 3º _R. annulata._ 4º

_R. infantilis._ 5º _R. variolosa._ 6º _R. vaccina._ 7º _R.

miliaris._ 8º _R. febrilis_ (taches rosées des fièvres continues

et typhoïdes). 9º _R. arthritica._ 10º _R. cholerica._ 11º _R.

syphilitica._ 12º _R. scorbutica._

[395] Certains auteurs donnent à la roséole le nom de _fausse

rougeole_.

[396] Alibert, _Monogr. cit._, t. I, p. 337.

[397] Bousquet, _Nouv. Trait. de la vaccine_, p. 131.

[398] Bousquet, _ouv. cit._, p. 134.

[399] François Home d’Édimbourg eut le premier l’idée d’inoculer

la rougeole avec le sang des malades. Voici le passage où il

prend date de son expérience: «_Morbilli per insitionem, ope

sanguinis infecti communicantur, uti à me usu confirmatum est.

Die sexto plerumque febricula sese monstrat, mitissima tussicula

sine insomnio, et inflammatoriis symptomatibus concomitante;

et neque febre hectica, neque tussi, neque oculis inflammatis

succedentibus._» (_Principia medicinæ auctore_ Francisco Home,

pars IV, sect. VIII, p. 196. Amstelodami, M.DCC.LXXV).

[400] Le titre du livre de M. Bousquet renferme implicitement la

même idée. La place de la varicelle était marquée de droit dans

un _Traité de la vaccine et des éruptions varioleuses_.

Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie · 第 2 / 8 章