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ÉTUDE

SUR

LES MALADIES ÉTEINTES

ET

LES MALADIES NOUVELLES

PRINCIPALES PUBLICATIONS DU MÊME AUTEUR

Toxicologie générale rédigée sur les notes du professeur Joseph

Anglada, et accompagnée d’un tableau toxicologique pour servir à

la recherche analytique des poisons. 1835, in-8, 356 pages.

Étude sur les spécifiques d’affections et les spécifiques

d’organes. 1843.

Contagion de la morve des solipèdes à l’homme. 1845.

De la pathogénie de l’inflammation et de son application à la

thérapeutique de cette maladie (thèse de concours. 1849, in-8,

113 pag).

Quels sont les avantages de la connaissance de l’histoire de la

médecine pour la médecine elle-même (thèse de concours. 1850,

in-8, 183 pages).

Traité de la contagion pour servir à l’histoire des maladies

contagieuses et des épidémies. 1853. 2 volumes in-8.

De la pathologie, de son objet, de son but et de ses principes.

1853.

De l’heureuse influence de la civilisation sur la fréquence des

maladies populaires. 1854.

De l’importance d’une bonne doctrine médicale pour la

thérapeutique. 1856.

De la prétendue dégénérescence physique et morale de l’espèce

humaine, déterminée par le vaccin. 1856.

Des causes en médecine. 1857.

Du vitalisme de Montpellier. 1858.

De la maladie et de l’affection morbide. 1859.

Notice sur la bibliothèque de la Faculté de médecine de

Montpellier pour servir à l’histoire de cette Faculté. 1859.

IMPRIMERIE L. TOINON ET Cᵉ, A SAINT-GERMAIN.

ÉTUDE

SUR LES

MALADIES ÉTEINTES

ET LES

MALADIES NOUVELLES

POUR SERVIR

A L’HISTOIRE DES ÉVOLUTIONS SÉCULAIRES DE LA PATHOLOGIE

PAR

CHARLES ANGLADA

PROFESSEUR DE PATHOLOGIE MÉDICALE A LA FACULTÉ DE MONTPELLIER

MEMBRE FONDATEUR DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES ET LETTRES DE LA

MÊME VILLE CORRESPONDANT DU COMITÉ DES TRAVAUX HISTORIQUES ET

DES SOCIÉTÉS SAVANTES DE LA SOCIÉTÉ IMPÉRIALE DE MÉDECINE DE

MARSEILLE DE LA SOCIÉTÉ MÉDICALE DU DÉPARTEMENT D’INDRE-ET-LOIRE

DE L’ACADÉMIE DE CHIRURGIE DE MADRID, ETC.

«Il est certain que des maladies nouvelles

apparaissent et que des maladies anciennes

s’éteignent. S’il y a une géographie pour la

Pathologie, il y a aussi une chronologie.»

(LITTRÉ, trad. d’Hippocrate, t. V, p. 507.)

«Pourquoi n’y aurait-il pas des maladies

historiques, comme il y a des animaux et des

végétaux fossiles? Pourquoi ne pourrait-il

pas naître, sous l’influence de circonstances

passagères, des maladies nouvelles et

passagères, comme il naît des variétés

nouvelles d’animaux et de plantes?»

(CH. BŒRSCH, _de la Mortalité à Strasbourg_,

p. 96, 1836.)

PARIS

J.-B. BAILLIÈRE ET FILS

LIBRAIRES DE L’ACADÉMIE IMPÉRIALE DE MÉDECINE

rue Hautefeuille, 19, près le boulevard Saint-Germain

LONDRES | MADRID

HIPP. BAILLIÈRE | C. BAILLY-BAILLIÈRE

1869

Tous droits réservés.

A LA MÉMOIRE DE MON PÈRE

JOSEPH ANGLADA

PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE MONTPELLIER DOYEN ET

PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES SCIENCES DE LA MÊME VILLE

ETC., ETC., ETC.

PRÉFACE

Ce livre n’est qu’une étude: j’espère que les exigences de la critique

ne dépasseront pas la mesure de mes prétentions.

La nature de mon sujet m’a imposé de longues et minutieuses recherches.

Dès mes premiers pas, je me suis assuré que les auteurs ont perpétué,

en se copiant, des erreurs acceptées sans contrôle, et je n’ai rien

négligé pour échapper à ce reproche. Bien décidé à tout voir par

moi-même, j’ai rejeté les matériaux de seconde main, et j’ai toujours

puisé aux sources. Toutes les fois que la fidélité d’une traduction m’a

paru suspecte, je l’ai refaite, et ce n’a pas été la partie la moins

ingrate de ma tâche. J’ai tenu, par-dessus tout, à mettre entre les

mains de mon lecteur, des pièces justificatives dignes de sa confiance.

En exprimant les opinions que j’ai cru devoir adopter, je me suis

fait une loi d’éviter toute affirmation trop absolue. La mobilité du

terrain de la discussion, la diversité des points de vue, le contraste

ou l’incertitude des interprétations débattues, seront l’excuse de ma

réserve. Quand j’ai pris la plume, je me suis bien promis de ne pas

oublier «qu’il est dans la destinée de certaines questions de rester

des questions[1].»

Pline prétend que l’histoire plaît de quelque façon qu’elle soit

écrite: «_Historia quoquo modo scripta delectat_.» Si tout le monde

pensait de même, je serais sans inquiétude sur l’accueil qui m’attend;

mais j’ai de fortes raisons pour être moins rassuré.

On ne peut se dissimuler que l’histoire a perdu une grande partie de

son prestige. La médecine actuelle se vante d’oublier son passé, et de

sacrifier au présent l’héritage qu’elle en a reçu. Son idéal est de

mettre l’observation des faits contemporains à la place des «_fables

traditionnelles_» (le mot n’est pas de moi) qui ont bercé la naïve

crédulité de nos pères.

Je n’essaierai pas de désarmer des préventions qu’on élève à la hauteur

d’un principe. Je réclamerai seulement contre le dédain irréfléchi d’un

moyen d’étude, dont l’utilité me paraît trop manifeste dans certains

cas, pour être méconnue.

La question que je traite, ne peut être évidemment éclairée et résolue

que par l’histoire. Elle seule contient la révélation de cet aspect

particulier de la pathologie, que l’observation, renfermée dans les

limites d’un temps et d’un pays, n’aurait jamais soupçonné.

Si les anamnestiques ou les antécédents des sujets forment un des

éléments les plus précieux, et souvent même, l’élément décisif du

diagnostic des maladies individuelles, les anamnestiques des sociétés

humaines, dans l’évolution de leur vie collective, ne sont pas

moins nécessaires pour déterminer le caractère de leur constitution

pathologique, et les changements qu’elle a subis par l’action des

siècles. C’est de ces rapprochements historiques, recueillis depuis les

époques les plus lointaines jusqu’à nos jours, qu’est sorti ce grand

fait des maladies éteintes et des maladies nouvelles dont il me paraît

difficile de nier l’intérêt et l’importance, à moins d’une indifférence

préconçue qui équivaudrait à un déni de justice.

En 1850, le hasard des concours m’appela à défendre l’histoire de la

médecine contre les attaques qui la discréditent[2]. Tout ce qu’il

m’est permis de dire, c’est que j’apportai dans l’exécution forcément

rapide de ma tâche, la chaleur d’une conviction de longue date, et

je serais heureux si l’ouvrage que je publie, renforçait d’un nouvel

argument la thèse que j’ai soutenue.

L’Histoire qui comprend toute la dignité de son rôle, occupe, n’en

déplaise à ses détracteurs, un rang élevé dans l’Encyclopédie médicale.

Mais la valeur des services qu’elle peut rendre est subordonnée au

caractère de la philosophie qui l’inspire. Si elle se borne à une

simple exposition chronologique, elle rétrécit gratuitement son

domaine. En déroulant à nos yeux le fleuve du passé, en décrivant

les sinuosités et les accidents de son cours, elle doit dire aussi,

quelle est la nature du mouvement qui l’entraîne, et quel est le but

où il tend, au milieu des obstacles qui ralentissent sa marche ou en

troublent momentanément la direction.

Ce n’est pas le lieu, je le regrette, de développer des considérations

que je ne fais qu’indiquer. Je ne dépasserai pas cependant les bornes

d’une préface, en disant, sans détour, ma pensée, sur ce parti pris

d’abaisser les vieux maîtres et leurs immortels écrits, sur cette

ingratitude affichée pour ceux qui ont parcouru la carrière avant

nous, et nous ont passé le flambeau.

Effacer l’auréole des grands noms qui personnifient, dans la succession

des âges, l’ordre scientifique dont on a juré la perte; proscrire les

œuvres consacrées par la sagesse des siècles: tel a toujours été le mot

d’ordre des réformes.

Lorsqu’on s’est approprié le programme expéditif de Bacon:

«_Instauratio facienda est ab imis fundamentis_,» la logique prescrit

de porter hardiment le marteau sur le vieil édifice, et de déblayer le

sol des débris vermoulus qui l’encombrent. On avisera plus tard au plan

de la construction nouvelle qui doit s’élever sur ces ruines: «_Campos

ubi Troja fuit_.»

L’Histoire nous montre cette entreprise dans bien des pages de ses

annales; il n’y a de changé que le nom des acteurs et les couleurs de

la bannière. Mais à moins de renier les leçons de l’expérience, quand

on voit que, dans ce projet de rénovation, tout est en honneur pour les

progrès de la médecine, excepté la médecine elle-même, on peut prédire

que l’issue de cette croisade ne remplira pas toutes les espérances des

chefs habiles qui la dirigent, et de la phalange studieuse qui les suit.

Notre belle Science, restée debout depuis plus de deux mille ans sur

sa base hippocratique, et toujours vigoureuse malgré les blessures

qu’elle a reçues, ne peut pas être l’esclave résignée de cette tyrannie

capricieuse, qui la condamne périodiquement à abjurer ses croyances,

pour servir un autre culte. Elle n’est pas sans doute à l’abri d’un

coup de main, et doit, pour un temps, subir la loi du vainqueur. Mais

revenue de sa surprise, elle reprend son indépendance et ses droits.

C’est le partage exclusif de la vérité que sa lumière, voilée par

quelques éclipses passagères, se dégage bientôt plus vive et plus

pure. Qu’est-il resté de la frénétique ovation qui accueillit naguère

l’entrée en scène du grand réformateur de la médecine? A peine un

souvenir au milieu de l’indifférence générale!

L’École qui grandit sous nos yeux, montre autant d’imprévoyance que

d’injustice. Le mépris qu’elle affecte pour les _antérieurs_, comme

disait Leibnitz, retombera sur elle, quand elle comparaîtra à son

tour devant ses juges. La représaille sera de bonne guerre, et cette

perspective vaut la peine qu’on y songe. Si nos aïeux dans l’ordre

médical, ont été le jouet d’une hallucination obstinée; s’ils ont pris

pour des réalités, les fantômes de leurs rêves, de quel droit l’École

nouvelle vient-elle affirmer sa constante lucidité, et se dire en

possession de la vérité absolue et définitive?

Soyons de bonne foi. N’est-on pas aveuglé par son orgueil, lorsqu’on

prétend remplacer le labeur éprouvé de vingt siècles, par le produit

hâtif de quelques années de travail? Le passé, le présent et l’avenir

sont les trois termes, inséparables et solidaires, d’une même équation.

La médecine, envisagée dans son évolution historique, doit représenter

une chaîne ininterrompue qui n’a fait que s’allonger par l’addition

de nouveaux anneaux. C’est un dessin auquel ont participé des hommes

laborieux et dévoués, qui l’ont légué à leurs descendants, pour qu’ils

accentuent plus nettement les traits ébauchés et qu’ils y ajoutent ceux

qui manquent. La médecine, sortant tout armée du cerveau d’un homme ou

du génie d’une époque, est un symbole qu’il faut laisser à l’ancienne

mythologie.

Personne, je l’atteste, n’admire, plus que moi, cette fiévreuse ardeur

qui nous a valu tant de découvertes et nous en promet tant d’autres.

C’est le brillant cachet de la période qui s’écoule, et jamais

peut-être le «_mens agitat molem_» du poëte n’a été plus éclatant.

Mais quand on observe attentivement la jeune École avec l’intérêt

qu’elle mérite, sans partager cependant toutes les illusions qu’elle

caresse, on regrette de la voir fascinée, comme le statuaire de la

légende, par la contemplation passionnée de son œuvre. Pénétrée de

la conscience de sa force et de l’infaillibilité de sa méthode, elle

entend se suffire à elle-même, et tout puiser dans son propre fonds.

Traditions séculaires, dogmes fondamentaux, lois inscrites au code

de notre art, tout cela n’est, pour elle, que reliques surannées,

qui ont eu leur temps de foi superstitieuse, et que le réveil de

la Raison a dépossédées de leurs vertus imaginaires. Pour marcher

librement dans la voie nouvelle, il faut briser ces entraves. Enrichie

de l’inépuisable tribut des sciences latérales, armée de précieux

instruments d’exploration qu’elle manie avec une dextérité qu’on aurait

mauvaise grâce à méconnaître, cette École ne sait pas résister à ces

entraînements téméraires qui l’éloignent, sans qu’elle s’en doute,

de son but avoué. Sa grande faute est de ne pas comprendre que pour

qu’on puisse croire, dans la mesure permise, à la certitude de la

doctrine et de l’art qu’elle fonde, elle devrait, avant tout, renoncer

à donner comme des vérités acquises, des hypothèses ingénieuses ou

des conceptions arbitraires, dont le faux éclat séduit un instant, et

s’évanouit au premier souffle de la clinique.

Est-ce à dire qu’il serait bon de comprimer cet élan? A Dieu ne

plaise! et je proteste hautement contre toute insinuation malveillante

qui m’attribuerait cette arrière-pensée, quoique je sois fermement

convaincu qu’il y aurait tout avantage pour le perfectionnement durable

et continu de la science, à déplacer le courant qui l’emporte, et à le

guider vers les régions d’une philosophie plus tolérante.

Restons de notre siècle, rien de mieux; mais gardons-nous de l’isoler,

comme une de ces îles flottantes qui surgissent tout à coup du sein

des eaux. Au lieu de proclamer entre les Anciens et les Modernes un

stérile et énervant antagonisme, unissons-les franchement par cette

indissoluble et féconde alliance, tant désirée par Baglivi: «_Quoad

fieri potest, perpetuo jungendi fœdere_.» Puisque, après tout, «on est

toujours le fils de quelqu’un» renonçons désormais à la prétention

inouïe d’éluder la loi commune.

Il n’y a qu’un moyen de nous assurer que nous avançons: c’est de savoir

d’où nous venons et où nous sommes. Faute de cette précaution, indiquée

par le bon sens, ceux qui ont toujours à la bouche ce grand mot de

progrès «_Os magna sonaturum_,» s’exposent à n’être que stationnaires

ou rétrogrades.

Ambroise Paré nous compare à «l’enfant qui est sur le col du géant.»

Cette similitude souvent rappelée est un trait de lumière. Montons sur

les épaules de nos devanciers pour étendre notre horizon et contempler

ce qu’ils n’ont pu voir. C’est ainsi que la médecine reculera ses

frontières, et enrichira son empire sans ébranlement, sans révolution

nouvelle. Et quand elle dressera l’inventaire pacifique de ses

conquêtes, elle se fera honneur de rendre loyalement aux hommes et aux

idées de tous les temps, la justice qui leur est due.

Montpellier, le 9 décembre 1868.

NOTES:

[1] L. Peisse, _De la médecine et des médecins_, 1857, t. I, p.

204.

[2] Ch. Anglada, _Quels sont les avantages de la connaissance

de l’histoire de la médecine pour la médecine elle-même?_ Thèse

de concours pour la chaire de pathologie et de thérapeutique

générales. Montpellier, 1850, 183 pages.

INTRODUCTION

Une opinion très-répandue parmi les médecins, admet l’invariabilité de

la pathologie.

Toutes les maladies qui ont existé ou qui éclatent autour de nous sont

rapportées à des types arrêtés et préconçus, et doivent rentrer bon gré

mal gré dans les cadres établis par les nosologistes.

L’histoire et l’observation protestent à l’envi contre ce préjugé, et

voici ce qu’elles enseignent:

A des maladies qui ont disparu et dont on ne retrouve le souvenir que

dans les archives de la science, succèdent d’autres maladies, inconnues

de la génération contemporaine, et qui viennent, pour la première fois,

faire valoir leurs titres.

En d’autres termes, il y a des maladies _éteintes_ et des maladies

_nouvelles_.

Je connais la ténacité des préventions de doctrine, et je n’ose

espérer que ce livre soit pour mes lecteurs, comme il l’est pour

moi, la démonstration du grand fait pathologique que j’énonce. Quoi

qu’il advienne, je n’ai pas cessé en l’écrivant de m’appliquer cette

réflexion de La Bruyère: «Il faut chercher surtout à penser et à

parler juste, sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos

sentiments: c’est une trop grande entreprise[3].»

Pour poser nettement les termes de la question, écartons dès à présent

un malentendu qui pourrait en fausser le sens.

Les maladies se forment de deux manières: par _réaction_ et par

_affection_. La confusion de ces modes pathogéniques a été le vice

radical de la doctrine de Broussais.

Les maladies _réactives_ sont celles dont le premier phénomène est un

acte morbide qui répond immédiatement à une impression malfaisante

venue du dehors. Leurs symptômes varient au gré des agents qui les

provoquent et sont en rapport, sauf exceptions, avec la nature de

l’impression ressentie et l’étendue du dommage qui en a été la suite.

Enfin, ils sont liés si intimement à leur cause initiale, qu’il dépend

de nous de les produire à volonté, sous la réserve des contingences

vitales.

Par opposition, les maladies _affectives_ représentent un état morbide

général préparé de longue main, et qui tient sous sa dépendance les

localisations éventuelles. Leur origine la plus commune est dans des

causes obscures, insaisissables. On ne peut déterminer leur rapport

avec les influences morbides ordinaires. Il faut donc que l’activité

vivante ait en elle-même la raison suffisante du changement qui s’est

opéré dans l’état normal des fonctions et des organes. C’est ce qu’on

exprime en disant que ces maladies sont _spontanées_, ou réductibles à

une modification insolite de la vie hygide, sans le concours apparent

d’une cause extérieure.

Un grand nombre d’affections spontanées sont _spécifiques_ (_speciem

facere_). Leur nature est incompréhensible et se refuse à toute théorie

rationnelle. On en a la notion empirique sans pouvoir s’en faire

l’idée. Ces maladies traduisent le plus haut degré de l’individualité

morbide, et le cachet original qu’elles portent les distingue nettement

de toutes les autres. Elles sont incommutables, ce qui signifie

qu’elles ne peuvent se transformer en une autre maladie. Leurs

traits essentiels persistent malgré les modificateurs externes. Quoi

qu’on en ait dit dans ces derniers temps, elles peuvent se passer de

provocations spécifiques, puisqu’on les voit souvent apparaître sans

qu’on parvienne à découvrir l’action préalable d’un stimulus approprié.

Le dogme de la spontanéité est en flagrante contradiction avec la

doctrine qui place dans le monde extérieur l’origine de tous nos maux.

On a tenté de le discréditer en l’accusant d’établir l’existence de

maladies _sans cause_!

Il faut être bien pauvre d’arguments sérieux pour prêter une absurdité

pareille à une doctrine antipathique.

Quand nous disons qu’une maladie est spontanée, nous ne prétendons pas

affirmer, pour tous les cas et d’une manière absolue, qu’aucun facteur

externe n’a pris part à sa production. La vie, telle qu’elle nous

apparaît dans sa manifestation organique, implique une relation plus ou

moins intime entre le mécanisme qu’elle met en jeu et certains agents

modificateurs. Mais il reste toujours vrai qu’on chercherait vainement

dans les agressions extérieures la cause prochaine des maladies

affectives. Dans les cas mêmes où une provocation appréciable n’aurait

pas été étrangère au fait pathologique, elle n’aurait pu agir que

conjointement avec des modes internes préexistants, dont l’organisme

garde le secret.

Les retours périodiques des accès de fièvre, les reprises

intermittentes des attaques de goutte, ne sont pas plus l’effet d’une

stimulation venue du dehors que les révolutions des âges et les phases

successives de la gestation.

On saisira mieux, après quelques exemples, l’importance de la

distinction que je viens d’établir.

La découverte de la poudre à canon, qui a amené une grande révolution

dans l’art de la guerre, a transformé les blessures et les mutilations

du champ de bataille. Devant les plaies par armes à feu, l’art,

pris d’abord au dépourvu, a dû éclairer son inexpérience par un

long apprentissage. Des instruments appropriés à leur nouvelle

destination ont grossi l’arsenal du chirurgien d’armée. Des livres

signés des noms les plus illustres ont rédigé le code de cette partie

de la thérapeutique. L’observation a réduit à leur valeur une foule

de préjugés que le caractère insolite de ces désordres avait paru

justifier d’abord, et la pratique a su mettre à profit le redressement

de ces théories surannées. Voilà donc un groupe remarquable de maladies

réactives qui n’ont pris place dans la science qu’à dater du XIVe

siècle.

L’introduction de la vapeur dans l’industrie, en multipliant les

machines, a créé pour les ouvriers de nouveaux dangers dont leur

imprudence proverbiale les rend trop souvent victimes. Les instruments

qu’anime l’aveugle action du moteur déchirent, emportent, broient

une portion de chair, un membre, parfois le corps tout entier. Les

plaies par arrachement partiel, sauf quelques exceptions dont il est

aisé de se rendre compte, sont suivies le plus souvent d’une réaction

formidable qui éclate surtout quand l’amputation a été imprudemment

différée. Quel que soit d’ailleurs le caractère commun et prévu des

phénomènes consécutifs, on doit reconnaître que le mode de formation

de ces plaies appartient en propre aux mobiles adoptés par l’industrie

moderne. Chez les anciens, la main de l’homme accomplissait l’œuvre

échue de nos jours aux puissances mécaniques, et les occasions de

remédier à de pareils désordres devaient au moins être bien rares.

Celse n’en fait même pas mention dans sa chirurgie.

Ces faits, dont on pourrait grossir le nombre, montrent la mobilité

des réactions traumatiques qui intéressent la structure et l’intégrité

des organes, et qui sont plus spécialement du ressort de la chirurgie.

Mais la même observation s’applique aux maladies réactives que leurs

caractères rattachent de plus près à la médecine interne, et qui

tiennent une si grande place dans l’histoire des professions.

Ramazzini a touché à ce sujet. Mais une œuvre pareille se compose

d’éléments changeants et mobiles qui en exigent la révision

fréquente. Si la marche de la civilisation emporte certaines maladies

professionnelles, elle ne tarde pas à les remplacer par d’autres, et

l’hygiène trouve toujours sur ses pas de nouveaux problèmes: _Uno

avulso, non deficit alter_[4].

Naguère encore toutes les statistiques attribuaient aux _doreurs

sur métaux_ un triste privilége dans le martyrologe de l’industrie.

L’ingénieuse application de la galvanoplastie a supprimé la _maladie

mercurielle_ avec son hideux cortége de symptômes dont la mort était

l’inévitable terme.

Tout le monde a entendu parler des accidents formidables et notamment

des nécroses des os maxillaires provenant de l’action des vapeurs

phosphorées qui se dégageaient dans les ateliers où se fabriquent les

allumettes. Ces accidents prenaient des proportions menaçantes, et il

était urgent d’assainir une industrie qui mettait incessamment en péril

la santé et la vie des ouvriers[5].

La chimie, qui n’est jamais en défaut, s’est chargée de remplir

l’indication, et le phosphore rouge a remplacé un poison redoutable

par un agent inoffensif. Quand ce procédé, dégagé de quelques entraves

qu’il faut encore respecter, aura conquis dans la pratique le monopole

que lui assigne l’intérêt bien compris de la salubrité publique, cette

étrange forme de réaction qui traduisait l’empoisonnement lent par le

phosphore blanc, ne sera plus qu’un souvenir perdu dans les archives de

l’hygiène industrielle. Nous aurons vu, en quelques années, naître et

mourir une maladie dont on ne retrouve aucune trace dans le passé.

S’il n’existait que des maladies réactives, je ne me serais pas mis en

frais d’arguments pour démontrer leurs variations. Tout le monde est

d’accord sur ce point. Le rapport qui relie l’impression malfaisante

aux actes morbides consécutifs s’impose par son évidence.

Mais on cesse de s’entendre quand on transporte la question dans le

domaine des maladies par cause interne. Comme on a décidé, en principe,

que le cadre nosologique ouvert à ces maladies est immuable, et qu’il

a subi, sans addition ni retranchement, l’épreuve des siècles, s’il

s’en présente une dont l’aspect semble révéler la nouveauté, on la

confond, sans plus d’examen, avec celle qui s’en rapproche le plus

par ses affinités symptomatiques. On lui en donne même le nom, sans se

demander si on n’engage pas étourdiment l’avenir, et si les progrès de

l’observation, éclairée par une analyse plus exacte, ne réservent pas

un éclatant démenti à cette homonymie prématurée. Lorsque je parlerai

de la grande épidémie du XIXe siècle, je montrerai que la qualification

qu’on s’est hâté de lui assigner, d’après quelques similitudes

superficielles, n’a pas peu contribué à entretenir, sur son origine et

sa nature, de fausses idées qui n’ont pas encore cessé d’avoir cours.

Je cite cet exemple récent parce qu’il s’offre le premier à ma pensée.

Mais j’aurai l’occasion de reprocher la même faute aux médecins de tous

les temps qui ont décoré du nom de _peste_ les épidémies inconnues dont

l’apparition est venue les surprendre.

Si je me suis clairement exprimé, on a compris que les maladies

réactives, qui paraissent et se retirent avec leurs provocations

déterminées, ne peuvent être celles dont j’ai entrepris l’étude

chronologique. Comme elles sont sous la dépendance de leurs causes,

elles ne doivent offrir qu’un ensemble de phénomènes relativement

très-restreint, et qui ne varient, en quelque sorte, que par leur

degré. Si l’on en découvre de nouvelles espèces, il est permis

d’assurer qu’elles ne s’éloigneront guère des types reconnus.

Mais il en est tout autrement pour les maladies affectives; leur

source est intarissable. Tant que l’espèce humaine habitera ce monde,

on pourra s’attendre à en voir surgir de nouvelles dans le vrai sens

du mot; et elles ne se distingueront pas par de simples nuances, mais

bien par la spécificité incomparable de leur nature. C’est dans la

génération de ces maladies que l’activité interne révèle une fécondité

dont on ne peut fixer les bornes. L’histoire, en attestant l’apparition

successive de graves affections qui nous sont restées fidèles, laisse

entrevoir à l’avenir les mêmes éventualités.

La distinction nosologique que je viens d’établir ne sera pas

acceptée sans objection. Rapprochée de ces grands mots: _affection_,

_spontanéité_, _spécificité_, qui sonnent mal aux oreilles de la

science du jour, elle effarouchera peut-être quelques lecteurs qui

craindront de me suivre dans les espaces imaginaires. Qu’ils me

permettent de les rassurer.

Quelle que soit l’interprétation théorique qu’on adopte et la formule

qui l’exprime, il est impossible de contester que les maladies

réactives ne diffèrent sensiblement, par leur pathogénie ostensible,

de celles que je nomme affectives et spontanées. L’état présent de

la science interdit de les confondre. La maladie chronique produite

par l’action longtemps continuée d’un poison n’obéit pas, dans sa

généalogie, à la même loi que la maladie chronique connue sous le nom

de diathèse. La question est du même ordre que celle qui a tant agité

la pyrétologie et qui n’a pas cessé d’être grosse de tempêtes. La

fièvre traumatique qui succède à l’emploi de l’instrument tranchant; la

fièvre symptomatique provoquée par une lésion organique bien définie,

ne sont pas identiques à la fièvre qui paraît indépendante de toute

altération matérielle et qu’on appelle pour ce motif _essentielle_.

Provisoirement on est bien obligé d’imposer silence à des répugnances

de doctrines et d’accepter une distinction aussi évidente, quitte à

attendre des perfectionnements de la science la lumière qui lui manque.

Je ne demande pas pour le moment d’autre concession, et je m’imagine

que, dans ces termes, elle ne paraîtra pas exorbitante.

Il n’y aura donc d’équivoque pour personne quand je dirai que les

maladies dont je viens démontrer l’extinction et la nouveauté dans la

succession des âges, appartiennent à l’ordre des maladies affectives,

dont la cause échappe à nos sens et à nos moyens d’analyse. Quelles que

soient, sur ce point, les prétentions des systèmes en vogue, on peut

les défier de déterminer, sans hypothèse, les conditions essentielles

de leur développement[6].

_A priori_, et sur les simples indications de l’analogie, l’existence

des maladies nouvelles est trop vraisemblable pour n’être pas réelle.

L’expérience vient à son tour confirmer cette prévision en donnant à ce

fait la portée d’une loi générale.

A moins d’admettre avec la légende, que les maladies sont tombées un

beau jour sur la terre comme une avalanche, il faut bien reconnaître

qu’elles n’ont pu être que l’œuvre des siècles. La raison affirme qu’à

l’origine toutes les maladies de cause interne sont nées spontanément.

On a beau reléguer dans la nuit du passé le plus lointain, la

génération première des maladies nouvelles, il faudra bien convenir

qu’à leur avénement elles ont eu leur raison d’être. Par quel artifice

de dialectique parviendrait-on à interdire ces éventualités au présent

et à l’avenir?

Il est sans doute des maladies contemporaines de l’espèce humaine,

et qui l’ont toujours accompagnée, soit à l’état sporadique,

soit sous forme épidémique. Ces maladies sont inhérentes à notre

nature, et dérivent des rapports nécessaires de l’organisme avec

le milieu ambiant. De ce nombre sont les maladies _catarrhales_,

_inflammatoires_, _bilieuses_, auxquelles on peut joindre les _typhus_

d’origine infectionnelle.

Mais les maladies qui tiennent à des causes obscures et lentement

actives, celles dont on caractérise d’un mot l’individualité profonde

en disant qu’elles sont spécifiques, ne se sont incorporées à

l’humanité qu’après une longue élaboration.

Certainement la _goutte_, le _scrofulisme_, la _tuberculose_,

l’_herpétisme_ et autres entités morbides analogues n’ont point été

inscrites à la même date dans la vie des sociétés. Le temps a été un

élément indispensable à leur prise de possession définitive.

Les médecins qui rejettent par une fin de non-recevoir absolue la

nouveauté de certaines maladies n’ont jamais pris la peine de réfléchir

aux considérations suivantes qui, par des voies diverses, conduisent à

la même conclusion.

Les influences nosogéniques changent avec les pays, et il est des

contrées qui ont le monopole exclusif de certaines endémies. La _Plique

de Pologne_, le _Bouton d’Alep_, le _Sibbens d’Écosse_, la _Radézyge

de Norwége_, la _Lèpre d’Égypte_, le _Pian d’Amérique_, le _Yaws des

côtes de Guinée_, le _Tara de Sibérie_, le _Waren de Westphalie_, la

_Fégarite d’Espagne_, le _Mal de la Rose des Asturies_, le _Ginklose

d’Islande_, le _Noma de Suède_, la _Chilolace d’Irlande_, représentent

autant d’espèces morbides qui ne trouvent les conditions de leur

développement que dans le concours indéterminé de certaines influences

topographiques. L’histoire des voyages élargit tous les jours le cercle

de cette observation, et on n’exagère pas en disant que certaines

régions ont leur pathologie comme elles ont leur faune et leur flore[7].

Puisque les faits médicaux varient au gré des circonscriptions

géographiques, et qu’un simple déplacement nous impose des études

nouvelles, quel ne doit pas être, à cet égard, le pouvoir des grandes

révolutions terrestres dont la géologie révèle l’accomplissement après

en avoir suivi la marche pas à pas. Les découvertes modernes démontrent

en effet que la physionomie mobile du globe ne reste jamais la même.

Les transformations qu’il a subies dans la succession des siècles sont

si extraordinaires qu’on serait tenté de faire des réserves, si les

preuves qu’on en donne n’étaient pas mathématiquement déduites[8].

Je demande s’il est possible d’admettre que l’humanité témoin de

ces gigantesques ébranlements n’en ait pas ressenti le contre-coup?

Pourquoi les maladies qui sont, après tout, des phénomènes naturels,

échapperaient-elles à cette loi universelle de mutation dont les effets

sont si éclatants?

Le genre de vie des peuples, leurs coutumes, leurs mœurs, leurs

habitudes, leurs goûts, leurs conditions sociales se modifient

inévitablement, et s’usent, en quelque sorte, par leur durée même.

Quand tout se renouvelle ou se transforme autour d’elle, comment la

pathologie aurait-elle le privilége de l’immobilité?

L’exemple suivant qui a été souvent cité, se rattache, dans la sphère

restreinte d’un fait spécial, à une observation plus générale.

Hippocrate assure, dans un de ses aphorismes, que les femmes n’ont pas

la goutte, avant la ménopause. «_Mulier podagra non laborat, nisi ipsam

menstrua deficiant_[9].»

Sénèque, qui avait été frappé de cette remarque, signale au contraire

la fréquence de la goutte chez les femmes de son temps, et il en accuse

vertement leurs mœurs dissolues. Livrées à tous les vices, à toutes les

débauches des hommes, les femmes avaient perdu l’ancien privilége de

leur sexe. «_Beneficium sexus sui vitiis perdiderunt; et quia fœminam

exuerunt, damnatæ sunt morbis virilibus_[10].»

Sénèque partageait l’opinion des médecins qui caractérisaient

sommairement l’étiologie de la goutte en la disant fille de Bacchus et

de Vénus. Cette vieille croyance est venue jusqu’à nous sans changer

de formule; il n’en faudrait peut-être reprendre que l’interprétation

trop absolue[11]. Une seule chose m’intéresse pour le moment,

c’est l’apparition imprévue dans la vie de la femme d’une maladie

diathésique qui a vaincu ses dispositions réfractaires. Aujourd’hui le

sexe a reconquis l’immunité relative que lui attribuait l’aphorisme

hippocratique. Les statistiques les plus récentes sont unanimes.

Faut-il s’en prendre à l’adoucissement des mœurs? Je ne demande pas

mieux que d’accepter cette explication[12].

L’histoire de la médecine met en relief une observation qui atteste

hautement l’influence du temps sur le système des maladies.

Certaines affections abandonnent petit à petit les lieux où elles

semblaient établies, et ne sortent plus de leur retraite. D’autres

s’amendent sur place et se dépouillent de certains symptômes graves qui

les accompagnaient dans l’origine.

La lèpre qui avait désolé, sans désemparer, une longue période du

moyen âge, s’est confinée dans son foyer lointain. Au XIIIe siècle

on comptait, en France, deux mille léproseries, et Mathieu Pâris nous

apprend qu’il en existait dix-neuf mille en Europe. Il n’en reste plus

que le souvenir historique, et quelques ruines éparses dont le nom

populaire rappelle encore l’ancienne destination[13].

La peste, toujours suspendue sur les peuples, a préludé à sa retraite

par des invasions partielles, et le calme qui a suivi tant d’orages

semble l’augure d’un avenir meilleur. Rentrée dans la Basse-Égypte,

premier foyer de son endémie, elle paraît avoir perdu cette force

d’expansion qui la déchaînait sur le monde.

Loin de moi la pensée d’atténuer l’efficacité prophylactique de nos

institutions sanitaires, et de méconnaître l’heureuse influence de la

transformation hygiénique de nos villes. Mais je déclare, qu’à mon

avis, ce n’est pas là que réside le secret tout entier. Si la peste a

renoncé à ses vieilles habitudes, c’est qu’elle subit à son tour la loi

générale qui préside à l’amendement des maladies les plus graves, après

un règne de longue durée.

La syphilis, sauf quelques réminiscences accidentelles, imputables aux

conditions des sujets, n’est plus ce qu’elle était au temps de Jean de

Vigo et de Bérenger de Carpi. Le tableau qu’elle présente aujourd’hui

semble mettre en suspicion la véracité de ses premiers témoins.

Rendons au traitement spécifique la part légitime qu’il peut

revendiquer; mais n’oublions pas aussi que les virus dégénèrent

lentement par la multiplicité de leurs transmissions successives. Si

quelques circonstances accidentelles viennent réveiller leur vigueur,

la règle n’est pas ébranlée par ces déviations apparentes. L’expérience

directe a pris sur le fait cet affaiblissement graduel, et de là est

venu l’art de ranimer l’activité défaillante du vaccin en le reprenant

à sa source[14].

Il fut un temps où le scorbut menaçait d’absorber la pathologie. «Une

maladie est nouvelle, disait à ce propos Malebranche en veine d’ironie.

Elle fait des ravages qui surprennent le monde. Cela imprime des traces

si profondes dans le cerveau, que cette maladie est toujours présente à

l’esprit. Si cette maladie est appelée, par exemple, le scorbut, toutes

les maladies seront le scorbut. Le scorbut est nouveau, toutes les

maladies nouvelles seront le scorbut. Le scorbut est accompagné d’une

douzaine de symptômes dont il y en a beaucoup de communs à d’autres

maladies: cela n’importe. S’il arrive qu’un malade ait quelques-uns

de ces symptômes, il sera malade du scorbut, et on ne pensera pas

seulement aux maladies qui ont les mêmes symptômes[15].»

Ce passage de Malebranche devrait être médité par ceux qui assistent

à l’avénement des maladies nouvelles. Bordeu, à qui j’en ai emprunté

la citation, remarque que le philosophe avait deviné juste. Au XVIIIe

siècle, Bontékoë attribuait toutes les maladies au scorbut. «Nous

avons vu, dit Bordeu, régner sur cette maladie un délire épidémique.

Tout le monde voulait avoir le scorbut. On le voyait partout...

Aujourd’hui l’on ne craint plus, le dirai-je, ou l’on n’aime plus tant

le scorbut[16].»

De tout cela il résulte que le scorbut considéré comme une affection

nouvelle, avait pris des proportions effrayantes, et déteignait sur

une foule de maladies. De nos jours il ne réclame ses anciens droits

que dans de courtes et locales apparitions. Proclamons hautement

l’ascendant des perfectionnements de l’hygiène, et surtout de l’hygiène

navale qui a poursuivi, avec tant de persévérance et de sagacité,

le compagnon obstiné des expéditions maritimes. Mais pour expliquer

l’éclipse presque totale d’une maladie aussi répandue, il faut que

le génie de l’homme ait été secondé par la coopération du temps; et

l’élément qui nous échappe, dans cette prophylaxie complexe, n’est

peut-être pas le moins puissant.

Si quelques maladies semblent être rentrées dans des limites plus ou

moins restreintes d’extension et d’intensité, il en est d’autres qui

n’ont laissé que le souvenir de leur règne. De ce nombre sont, comme

j’essaierai de le démontrer plus tard, la peste d’Athènes, la maladie

cardiaque de l’antiquité, la peste noire du XIVe siècle. La suette

anglaise s’est aussi éteinte depuis trois cents ans, et j’avertis,

par anticipation, que la suette que nous observons, n’en est qu’une

pâle copie symptomatique, qui cache sous cette menteuse homonymie, une

différence radicale de nature.

Entre les maladies disparues et les maladies amendées, il en est

d’autres qui ont eu des alternatives de douceur et de malignité,

de rémission et de recrudescence, sans qu’on puisse en donner une

explication satisfaisante.

Les Grecs et les Romains ont gardé le silence sur les catarrhes

épidémiques, et on n’est pas mieux renseigné par les Arabes et les

médecins du moyen âge. Il est permis de croire que ces maladies,

destinées, par leur nature même, à ne pas se séparer de l’homme,

n’avaient pas, jusque-là, dépassé le cercle de la sporadicité, ou tout

au moins que leurs expansions épidémiques étaient trop rares, trop

resserrées et trop bénignes pour fixer sérieusement l’attention des

praticiens et mériter une mention réservée.

A partir du XVe siècle, elles agrandissent tellement leur sphère

d’activité qu’on les voit à plusieurs reprises envahir le monde entier,

mais avec un caractère de gravité très-variable, suivant les stations

qu’elles occupent.

«En 1414, dit Félibien, il régna un vent de bise si contagieux qu’il

causa une maladie presque générale qu’on appeloit _coqueluche_, le

_tac_ ou le _horion_. C’estoit une espèce de rhume qui causa un

tel enrouement, que le Parlement et le Chastelet furent obligez

d’interrompre leurs séances. On dormoit peu et l’on souffroit de

grandes douleurs à la teste, aux reins et par tout le reste du

corps. Mais le mal ne fut mortel que pour les vieilles gens de toute

condition[17].»

Ce contraste remarquable entre la généralisation de la maladie et son

peu de gravité a été noté aussi par Sauval, qui nous a transmis le même

récit. D’après lui «plus de cent mille personnes en furent attaquées,

et cependant personne n’en mourut[18].»

Treize ans après (1427) une épidémie catarrhale régna à Strasbourg

où elle fut des plus meurtrières. Oséas Schadœus nous apprend que la

grande cloche de la cathédrale qui sonnait pour tous les enterrements,

se fêla à force d’être mise en branle[19].

M. Bœrsch, qui emprunte ce détail au chroniqueur, explique cette

excessive mortalité par l’intensité et la durée des intempéries

antécédentes, par le dégagement d’émanations délétères, après une

grande inondation; mais surtout par cette circonstance que la maladie

se montrait pour la première fois à Strasbourg, ce qui est généralement

une cause puissante d’aggravation.

Plusieurs épidémies de même nature ont été observées au XVIe siècle.

Si certaines d’entre elles se sont fait remarquer par leur bénignité,

il en est une qui fit un grand nombre de victimes. C’est celle dont

Mézeray nous a laissé la description sous le nom de _coqueluche_[20].

Les épidémies catarrhales n’ont rien perdu de leur fréquence en venant

jusqu’à nous. La grippe (car c’est le nom qui a prévalu) a fait, en

peu d’années, plusieurs apparitions. Mais, malgré l’universalité de sa

diffusion, elle s’est montrée assez douce pour justifier l’espoir d’une

décroissance graduelle[21].

L’influence que la marche du temps exerce sur les maladies est encore

attestée de nos jours par les progrès de la _diphthérite_.

Nul doute que les anciens n’en aient connu et mentionné certaines

formes; mais elle n’éclatait pas épidémiquement et la rareté de ses cas

sporadiques la dissimulait à l’observation.

Au commencement du siècle actuel, cette redoutable maladie fondit tout

à coup sur la France, la Hollande, l’Angleterre et une grande partie de

l’Europe. On sait qu’en 1807, à l’occasion d’un douloureux événement,

Napoléon Ier fit mettre au concours la question du croup: de nombreux

et importants travaux répondirent à cet appel et enrichirent cette

branche de la littérature médicale assez pauvre à cette époque.

Les épidémies de croup se multiplièrent, et l’enfance fut décimée

pendant plusieurs années sur notre continent. Le fléau porta même ses

ravages dans des contrées lointaines. Mais le moment vint où il parut

perdre ses forces; ses atteintes furent plus rares et moins meurtrières

et l’on eût dit qu’il annonçait sa prochaine disparition.

A Montpellier et dans son ressort médical, les praticiens les plus

répandus se souvenaient à peine d’avoir vu quelques cas de croup, et

chaque nouvelle attaque était une sorte d’événement public qui semait

la terreur dans les familles.

Depuis un certain nombre d’années, la diphthérite, sous toutes ses

formes et à tous ses degrés, a pris un nouvel élan, et il a bien fallu

se rendre à l’évidence après quelques hésitations intéressées. Le

croup est devenu si commun qu’il trahit le règne d’une constitution

stationnaire. Ce n’est plus l’enfance qui lui est exclusivement

prédestinée; il a franchi la barrière et ne respecte aucun âge. M. de

Kergaradec a pu dire que l’angine couenneuse et le croup en particulier

«figurent au premier rang dans les rapports annuels présentés à

l’Académie de médecine, soit pour le nombre des cas, soit pour la

léthalité[22].»

En somme, on peut affirmer que si la diphthérite n’est pas nouvelle,

son extension et son développement sont une nouveauté trop certaine.

Sa contagion autrefois méconnue ou vaguement indiquée, non sans

protestation, a acquis la notoriété d’un fait vulgaire que personne

ne conteste. Des catastrophes récentes ne laissent plus de doutes. Le

médecin qui affronte tant de dangers dans l’exercice de son art, sait

aujourd’hui qu’en traitant les malades atteints de diphthérite, il ne

doit négliger aucune des précautions compatibles avec l’accomplissement

consciencieux de ses devoirs.

De tout ce qui précède, il faut bien conclure que le cours du temps

qui modifie si puissamment la constitution des maladies, doit amener

forcément des combinaisons imprévues d’influences morbides, capables

d’engendrer des affections insolites comme leurs causes.

On peut, après tout, vérifier ce fait sans se condamner à de longues

recherches dans les vieilles archives de la science. Quand on suit

pas à pas la marche de la pathologie, on découvre à tout moment des

maladies dont la physionomie imprévue déroute la pratique usuelle.

Quel est le médecin qui ne pourrait pas extraire de ses notes des

observations analogues à celles que je vais rapporter?

«Il vient d’éclater (1849) dans les montagnes du Guipuscoa, en Espagne,

une terrible maladie analogue à l’épidémie observée en Pologne, il y a

quelques années, sous le nom de peste noire. Cette maladie, qui paraît

plus virulente que la fièvre jaune et la peste, est appelée _Clignotte_

parce que les malades sont emportés dans un clin d’œil[23].

»A l’invasion, se montrent des pustules jaunes, verdâtres, aux

jarrets, aux avant-bras, à la nuque. En quelques heures, elles sont

devenues autant d’ulcères d’où s’échappent, avec une odeur infecte,

des myriades de corpuscules microscopiques animés, qui se répandent

comme une lave incandescente sur toute la surface du corps dont ils

soulèvent l’épiderme pour s’y loger. Au bout de trois heures d’atroces

souffrances, le corps du sujet présente l’aspect d’une immense

vessie gonflée de liquide, et la fièvre aidant, le malade ne tarde

pas à succomber. Deux heures après, la putréfaction est complète, et

l’inhumation doit être hâtée pour que le cadavre ne soit pas dévoré par

les masses d’insectes qui le couvrent.

»Dans deux villages de quatre à cinq cents habitants chacun, cent

vingt-deux personnes de tout âge et de tout sexe avaient succombé dans

les trois jours qui ont suivi l’apparition du fléau.»

Il va sans dire que je laisse au journal dont je l’extrais la

responsabilité de ce récit.

Il y a une vingtaine d’années que les médecins qui pratiquent en

Écosse, ont observé une maladie nouvelle pour ce pays. Elle se

manifeste par une fièvre à exacerbation, de la jaunisse et quelques

autres symptômes de la fièvre ardente bilieuse des pays chauds, avec ce

caractère particulier que sa faculté contagieuse a été vérifiée. Parmi

les suites de cette pyrexie et à des époques plus ou moins distantes du

début, figure une ophthalmie inflammatoire qui envahit principalement

les parties internes de l’œil et notamment la rétine, ce qui amène

nécessairement un grand trouble dans la vue. La douleur que suscite

cette localisation portée à un certain degré, suffit pour interdire le

sommeil. D’après le professeur Mackenzie, cette maladie aurait aussi

envahi l’Irlande et régné à Dublin[24].

Voici une autre observation du même genre:

Une épidémie singulière[25] commence (1846) à paraître et à s’étendre

dans toute la vallée de l’Isère, depuis le Dauphiné jusqu’à la

Tarentaise. C’est une fièvre qui saisit instantanément les habitants et

se manifeste par des douleurs de reins, des maux de tête et de cœur,

accompagnés de vomissements. Cette maladie ne paraît pas jusqu’ici

offrir de caractère pernicieux, et l’on ne cite encore aucun cas grave.

Elle frappe la plus grande partie de la population ouvrière de nos

campagnes. Dans la commune des Molettes, on cite un hameau où, sur

quatre cents habitants, cent soixante sont atteints de cette fièvre.

Aucun n’a succombé; mais ils restent longtemps dans un grand état de

faiblesse.

Ces exemples de maladies nouvelles, ou tout au moins inconnues aux

pays qu’elles surprennent, ont été rapprochés par le hasard de mes

lectures. On en trouverait un grand nombre d’analogues, en parcourant

attentivement les recueils de médecine. J’ai cru devoir en citer pour

mémoire quelques-uns des plus saillants.

En 1578, une maladie sans précédents éclata à Brunn, dans la Moravie.

Après quelques prodromes généraux, on voyait survenir une violente

inflammation sur les parties où, conformément à la pratique en vogue,

on avait appliqué des ventouses. Il s’y formait des abcès de mauvaise

nature, dégénérant en ulcères sanieux environnés de pustules, dont

l’ouverture donnait passage à une humeur claire, séreuse, purulente

et corrosive. Alors toute la portion du derme, comprise dans la

circonférence de la ventouse, tombait en lambeaux putrides et laissait

à sa place un ulcère phagédénique. Chez quelques-uns, tout le corps se

couvrait de pustules qui rendaient le visage difforme et horrible. Les

progrès de la maladie amenaient des douleurs ostéocopes très-aiguës

qui s’exaspéraient pendant la nuit. Le peuple crut à l’empoisonnement

des bains et accusa les barbiers qui avaient appliqué les ventouses,

d’avoir employé, à dessein, pour les scarifications, des instruments

enduits de venin. Rien ne confirma, du reste, la conjecture qui, à

défaut de tout autre explication plausible, rapporta cette maladie à la

syphilis[26].

En 1729, régna à Tubingue et dans les environs, une maladie étrange, à

laquelle Élie Camérarius, qui en fut témoin, avoue ne pouvoir trouver

de place dans la nosologie.

Les malades éprouvaient d’abord une lassitude extraordinaire. Les yeux

s’obscurcissaient et se couvraient comme d’un nuage. Il survenait de

la stupeur et bientôt un tremblement universel, violent et opiniâtre,

avec anxiété et oppression. Cet état durait sept ou huit semaines, sans

insomnie ni perte d’appétit.

La maladie se jugeait souvent par une toux violente avec expectoration

de matières fétides. Aucune fièvre manifeste ne l’accompagnait. Un

coryza prolongé, une sueur copieuse ou une diarrhée abondante, étaient

autant de crises salutaires. Aucune hypothèse ne put jeter le moindre

jour sur son étiologie[27].

En 1752, les praticiens de Nérac virent, pour la première fois, une

maladie épidémique, qui rappelait, par ses principaux symptômes, le

Pian d’Amérique, d’où le nom de _Pian de Nérac_ qui lui est donné par

les auteurs. Le corps entier se couvrait, peu à peu, de pustules, qui

devenaient confluentes et ne formaient qu’une seule croûte. Elles

dégénéraient en ulcères profonds qui dénudaient les os, et amenaient la

mort. Ou ignore absolument l’origine et la nature de cette maladie[28].

Revenons à l’observation contemporaine et nous serons témoins, à notre

tour, de faits du même ordre dont l’histoire de la médecine devra

conserver le souvenir.

En 1828, éclate à Paris une maladie qui surprend les médecins par son

aspect insolite.

C’est en juin qu’apparaissent les premiers cas, peu nombreux d’abord,

mais bientôt multipliés avec toutes les allures du progrès épidémique.

Le 3 septembre, dans la caserne de Lourcine, sur 700 hommes, 560

sont atteints. La maladie s’amende pendant l’hiver, et reprend son

développement primitif au mois de mars de l’année suivante. Dans la

caserne de la Courtille, récemment restaurée et assainie, 200 hommes

sur 500 sont attaqués en quatre jours. Enfin, après avoir suivi une

décroissance graduelle, l’épidémie paraît complétement éteinte dans

le rude hiver de 1829 à 1830. Pendant deux ans on a encore occasion

d’observer quelques cas retardataires; depuis lors, il n’en reste plus

de traces.

Le tableau symptomatique était mobile et varié. Le premier phénomène,

ou du moins celui sur lequel les malades appelaient tout d’abord

l’attention, consistait en une sensation d’_engourdissement_ et de

_fourmillement_ des mains et des pieds, prenant même quelquefois

le caractère d’_élancement_. Ces douleurs, bornées aux pieds et aux

poignets, s’irradiaient rarement le long des jambes et des bras.

Elles s’accompagnaient d’un sentiment de froid, suivi d’une chaleur

brûlante, ou bien d’un état d’hyperesthésie si prononcé que les malades

ne pouvaient supporter le moindre attouchement. Cet état allait, dans

certains cas, jusqu’à la contracture et la paralysie des membres qui

n’en continuaient pas moins à être le siége de fusées douloureuses et

de tressaillements.

Les fonctions digestives manifestaient les troubles les plus divers,

depuis la simple inappétence, jusqu’aux vomissements, aux coliques, et

au dévoiement. Dans les cas graves, les matières des déjections étaient

sanglantes. Ces symptômes étaient à peine marqués chez un certain

nombre de malades.

Dès le début, la peau était le siége d’un œdème qui constituait parfois

une véritable anasarque, mais qui se bornait, le plus souvent, à

certaines parties limitées, telles que la face, les lèvres, les joues,

les pieds, les mains.

Dans le cours de la maladie, l’enveloppe tégumentaire des mains

et des pieds se colorait d’une rougeur érythémateuse, qui passait

assez souvent au brun ou au noirâtre sur certains points. A cela se

joignaient des éruptions de divers genres, papules, boutons rouges,

pustules, phlyctènes, taches cuivrées, furoncles. On les observait

surtout autour des pieds et des mains. Ces parties, baignées d’une

sueur locale, éprouvaient une desquamation épidermique qui avivait leur

rougeur et accroissait leur sensibilité.

Ces symptômes dont les divers groupes étaient plus ou moins accentués,

suivant les conditions individuelles, se succédaient sans fièvre, ou

avec un mouvement fébrile très-modéré, jusqu’au moment où les troubles

digestifs atteignaient leur plus haut degré. L’insomnie provoquée par

les douleurs était souvent très-rebelle.

La marche de la maladie variait comme sa durée. Chez les uns, elle se

terminait en quelques semaines; chez d’autres, elle se prolongeait

pendant plusieurs mois. Mais elle était rarement mortelle, et ne fut

guère fatale qu’à quelques vieillards ou aux sujets dont la santé était

délabrée.

Les rares occasions que les médecins ont eues de compléter l’étude de

cette curieuse affection par les recherches cadavériques, n’ont révélé

aucun désordre qui pût expliquer les symptômes observés pendant la vie.

A l’apparition de cette épidémie, les premières préoccupations se

portèrent sur son étiologie. Ni l’alimentation qu’on soupçonna

d’abord et qui semblait _à priori_ devoir en donner l’explication,

ni l’altération de l’air attribuée à l’encombrement des lieux où les

cas s’étaient multipliés, ne parurent s’adapter convenablement aux

exigences de la question. Les faits interprétés d’après ces données se

montraient trop contradictoires pour qu’on pût en tirer les éléments

d’une pathogénie décisive.

Devant ce nouvel hôte, qui venait pour la première fois réclamer son

entrée dans la nosologie, on dut s’enquérir des maladies connues qui

s’en rapprochaient par des similitudes suffisantes. On ne manqua

pas de signaler quelques analogies symptomatiques avec les maladies

céréales qui ont, à diverses reprises, envahi certaines contrées.

Mais ces conjectures, qu’on essayait moins peut-être par conviction

que pour ne pas rester muet, ont été réduites à leur véritable valeur

par l’observation attentive et sincère du fait morbide général. Il a

été impossible de retrouver, dans l’épidémie de 1828, les maladies

analogues qui avaient pris les devants dans l’histoire des maladies

populaires. Il a bien fallu reconnaître que cette épidémie était

toute nouvelle et que les annales de l’art n’en présentent pas d’autre

exemple. Telle fut la conclusion à laquelle fut amené M. le docteur

Genest, un des premiers historiens de cette épidémie, après de

consciencieuses recherches d’érudition. C’est l’opinion qui a prévalu

dans le monde médical et à laquelle Requin s’empressa de souscrire[29].

Cette maladie nouvelle réclamait un nom. Celui d’_acrodynie_, qui a été

adopté, rappelle les douleurs des extrémités qui en étaient le symptôme

le plus saillant et le plus commun. Il a cet avantage qu’il ne préjuge

aucune théorie sur sa nature et qu’il survivra, sans inconvénient, au

progrès de l’observation.

Depuis cette explosion, l’acrodynie a disparu, laissant la cause de sa

retraite aussi mystérieuse que celle de son invasion, sans préjudice,

bien entendu, pour ses retours possibles.

Il est une maladie qui, après s’être longtemps confinée dans certaines

régions, a sourdement franchi ses limites et menace de ne plus rien

respecter dans sa marche envahissante. Cette maladie, fatale surtout

aux populations agricoles, est venue récemment imposer à la pathologie

de nouvelles études, et à l’hygiène publique un de ses plus graves

problèmes. Je veux parler de la _pellagre_.

L’intérêt de la question qu’elle soulève, le vide qu’elle avait laissé

dans notre littérature médicale, son invasion progressive au milieu de

nous, sa préférence pour une certaine classe, toutes ces circonstances,

en un mot, ont provoqué de sérieuses recherches, qui ont produit des

révélations inattendues. Dans la nombreuse succession des travaux

remarquables qui ont obéi à l’appel de la science, il est juste de

distinguer ceux de M. le docteur Théophile Roussel qui portent la

double empreinte du savant et de l’écrivain[30].

Découverte en Espagne, au commencement du siècle dernier; en Italie,

vers le milieu de ce même siècle; dans les Landes, en 1818; dans le

Lauraguais, vers 1833, et depuis 1842, sur quelques points du centre

de la France, la pellagre a pu exister longtemps, sans être clairement

reconnue. Cette lenteur de l’observation est un trait de l’histoire des

maladies nouvelles, et j’aurai occasion d’en multiplier les preuves;

mais il paraît qu’on ne peut guère faire remonter la pellagre au delà

du XVIIIe siècle.

La plupart des auteurs, malgré leurs dissentiments sur sa pathogénie,

proclament sa nouveauté et reconnaissent qu’elle est sans analogue dans

les nosographies.

Strambio assure que c’était l’opinion des médecins lombards.

Gherardini, après l’avoir décrite, déclarait que «quiconque est au

courant de l’histoire des maladies, doit conclure qu’elle n’a été

connue d’aucun auteur.» Il avait attentivement compulsé les vieilles

archives et n’y avait rien vu qui se rapprochât de la pellagre. D’après

lui, les anciens n’auraient pas manqué de décrire une pareille maladie,

s’ils avaient eu occasion de l’observer.

Strambio, Titius, Widemar, etc., qui répugnaient à la considérer comme

nouvelle, ne dissimulaient pas leurs regrets de ne pouvoir appuyer

leur sentiment sur quelques preuves écrites. Ils n’en persistaient

pas moins à affirmer son antiquité, à l’aide de quelques suppositions

accommodantes. Ses caractères, autrefois faiblement accentués et

indécis, avaient pris récemment un relief plus saillant. La maladie

avait en même temps, et probablement par les mêmes causes, redoublé

de fréquence et de gravité. Ces diverses circonstances, disait-on,

ont bien pu faire illusion aux médecins qui se sont crus en droit de

reconnaître sa date moderne.

L’époque précise de l’apparition des maladies qui viennent prendre

rang dans le cadre nosologique, est toujours obscure et vague, à moins

qu’elles ne déploient l’appareil des maladies populaires. Appliquée à

la pellagre, cette question chronologique change de conclusion, suivant

la pathogénie qu’on en donne.

Si l’on adopte d’une manière absolue et exclusive l’étiologie céréale

qui la rapporte à l’usage alimentaire du _maïs verdéramé_, hypothèse

défendue avec tant de talent par M. Roussel, la pellagre ne peut

évidemment avoir paru en Europe que postérieurement à l’introduction

et à la culture de la plante exotique. Elle serait donc pour nous une

forme nouvelle de maladie, appartenant à la classe des toxicohémies

dont l’origine et le mode de développement dépendent des rapports de

l’homme avec les modificateurs réprouvés par l’hygiène.

A la rigueur, il pourrait n’y avoir qu’une coïncidence fortuite entre

la première importation du maïs dans notre hémisphère, et la révélation

incontestée des premiers cas de pellagre. Chacun de ces faits serait

nouveau, et il n’y aurait entre eux aucun rapport appréciable. La

pellagre pourrait donc être, dans ce sens, une maladie récente, sans

qu’on se crût autorisé pour cela, à la considérer comme l’effet direct

de l’emploi du maïs.

Mais la pellagre est-elle décidément une maladie céréale? Il y a encore

place pour bien des doutes, même après le séduisant plaidoyer de M.

Roussel.

Que la plante américaine altérée soit douée d’une appropriation plus

spéciale au résultat qu’on lui attribue, c’est ce qu’un grand nombre

de faits rendent assez vraisemblable; mais son action préalable n’est

point nécessaire à la génération de la pellagre, et dans les termes

absolus qui l’expriment, cette étiologie soulève bien des difficultés

qui attendent une réponse satisfaisante.

Je n’ignore pas que M. Roussel, qui est familier avec les principes

fondamentaux de la causalité médicale, subordonne l’efficacité de

l’intoxication maïdienne au concours de la misère et de toutes les

souffrances de l’esprit et du corps que ce mot sous-entend. Je sais

aussi que l’hérédité de la pellagre, qui paraît avérée, servirait de

réplique à bien des objections. Sa contagiosité, qui n’est peut-être

pas aussi gratuite qu’on a voulu le dire, serait encore un argument

de quelque valeur. Le virus pellagreux remplacerait, à l’occasion, le

microphyte sur les individus prédisposés.

J’avoue que, par analogie et après mûre réflexion, je crois pouvoir

justifier le parti que je prends, en ouvrant à la pellagre le cadre

des maladies nouvelles, qui, sans cause connue et à la suite d’une

incubation plus ou moins longue, viennent grossir la liste de nos maux.

Aucun texte précis ne dément cette conjecture, et bien des raisons

sérieuses lui servent d’appui.

M. le docteur Billod adopte l’opinion contraire, au prix d’une pétition

de principe que je crois opportun de rectifier.

«Bien, dit-il, que les premières observations de pellagre ne datent que

de Cazal, il ne saurait être douteux que cette affection ait existé

antérieurement, et même qu’elle remonte à l’origine du monde.

»Du moment, en effet, qu’elle est considérée comme un effet de

l’insolation s’exerçant sur le corps affaibli par la misère ou par

d’autres causes, il est impossible d’assigner à cet effet constant

de causes constantes, d’autre date que celle du jour où l’influence

solaire a commencé à s’exercer, et où la misère et autres causes

débilitantes sont venus disposer le corps de l’homme à la subir. Ce

qui revient à dire que l’insolation et la misère ayant été de tous les

temps, il en est ainsi de la pellagre[31].»

Ce raisonnement suppose démontré ce qui est en question, et sa

conclusion est nosologiquement inacceptable.

La pellagre, que Sauvages plaçait parmi les cachexies, est, sans

contredit, une affection générale, _totius substantiæ_, comme disait

Fernel. L’érythème concomitant n’en est qu’une manifestation locale. En

dépit de quelques discordances descriptives, imputables à la diversité

des points de vue où les auteurs se sont placés pour l’étudier, cette

maladie se compose de trois groupes principaux de symptômes qui se

montrent du côté de la peau, des centres nerveux et des organes

digestifs. Le cachet qu’elle porte est inamovible pour tout médecin

familier avec l’observation clinique: sa spécificité ne saurait être un

moment douteuse.

Que l’insolation influence l’éruption de l’érythème, c’est ce que je

n’ai pas l’intention de nier. Mais cette provocation ne peut être

efficace que sur les sujets actuellement en proie au mode morbide

pellagreux. A défaut, cette action ne produira qu’un érythème réactif,

semblable à tous ceux qui ont même provenance; et l’on comprend que

certaines conditions individuelles puissent lui donner quelques

apparences du véritable érythème de la pellagre, quoiqu’il en diffère

essentiellement par son origine externe.

Aujourd’hui, il est bien avéré et il était permis de le prédire,

que les rayons solaires ne sont pas la condition _sine qua non_

de l’éruption spécifique, puisqu’on l’a vue se former à l’abri de

cette influence. Mais, dans tous les cas, quelle que soit l’énergie

provocatrice qu’on prétende attribuer à l’insolation, il est bien

certain que cette cause n’engendre pas l’affection pellagreuse interne

qui, d’après Strambio, ne cesse pas de suivre son évolution naturelle,

même chez les sujets qui évitent avec soin les ardeurs du soleil.

Je ne veux, quant à moi, affirmer qu’une chose, c’est que l’action

solaire a provoqué, chez certains individus spécialement prédisposés,

des dermatoses _pellagroïdes_, bien longtemps avant que la vraie

pellagre se soit montrée avec ses localisations caractéristiques.

Je ne dirais rien d’une autre opinion émise sur la nature de

la pellagre, si elle n’avait, en sa faveur, quelques autorités

recommandables.

On a prétendu, en effet, que cette maladie n’était qu’un diminutif

de la lèpre, et, à ce compte, son origine remonterait à l’antiquité

la plus reculée. Cette hypothèse tombe devant le simple parallèle

des symptômes actuels de la pellagre avec les symptômes anciens de

la lèpre. Un diminutif pourrait se reconnaître à l’atténuation de

ses manifestations extérieures, mais il ne présenterait pas une

individualité originale aussi distincte.

La lèpre est d’un grand secours dans certains moments d’embarras. Quand

la syphilis apparut pour la première fois, il ne manqua pas de médecins

pour prétendre qu’elle était une dégénérescence ou une émanation de

la lèpre dont on constatait l’effacement sous ses formes primitives.

Aujourd’hui c’est à la pellagre que reviendrait cette survivance

héréditaire. Ces deux opinions se détruisent mutuellement; ni l’une ni

l’autre n’ont obtenu la sanction de l’observation clinique.

J’attends donc encore des éclaircissements, malgré la multiplicité

et le mérite des travaux inspirés par la pellagre. Jusque-là je

persisterai à la considérer comme une maladie nouvelle, ignorée des

anciens, et qui, après avoir respecté longtemps les limites de son

endémie primitive, s’est enfin propagée au loin, sans qu’on puisse

prévoir les bornes de son extension future.

J’arrête ici la revue un peu confuse des faits que je viens de réunir.

Ils suffiront, je pense, pour prouver qu’il y a eu, qu’il y a et qu’il

y aura toujours des maladies indépendantes de l’étiologie vulgaire, et

dont l’apparition montre à l’œuvre une faculté primordiale de la vie.

Mais la question générale, décidée en principe par l’affirmative, prend

de vastes proportions quand on veut la suivre dans les détails. Un

travail qui aurait la prétention d’épuiser le sujet, dépasserait la

mesure de mon temps et de mes forces. Mes visées sont moins ambitieuses.

J’aurai rempli, j’espère, les promesses de mon titre en donnant à la

doctrine des maladies éteintes et nouvelles l’énorme grossissement du

génie épidémique à son plus haut degré d’expansion et d’énergie. C’est

dans ces limites que se renferme mon programme.

Ecoutons d’abord un homme à qui ce sujet a dicté d’éloquentes paroles:

«Il est des races d’animaux et de végétaux qui n’existent plus

dans leur forme primitive; et chaque jour, l’art, l’éducation, la

civilisation transforment les végétaux et les animaux qui vivent

autour de nous. Pourquoi n’en serait-il pas de même des maladies?

Pourquoi n’y aurait-il pas des maladies historiques, comme il y a des

animaux et des végétaux fossiles? Pourquoi ne pourrait-il pas naître,

sous l’influence de circonstances passagères, des maladies nouvelles

et passagères, comme il naît des variétés nouvelles d’animaux et de

plantes? C’est peut-être là l’histoire d’un grand nombre d’épidémies et

de contagions[32].»

L’observation confirme pleinement ces pressentiments de l’analogie.

«Il semble, dit M. Littré, que les peuples, dans le mouvement et

le progrès de leur vie, soulèvent, sans s’en douter, des agents

hostiles qui leur apportent la mort et la désolation. Ils sont, dans

leur sourd et aveugle travail..... comme les mineurs qui poursuivent

le sillon qu’ils sont chargés d’exploiter, tantôt déchaînant les

eaux souterraines qui les noient, tantôt ouvrant un passage aux gaz

méphitiques qui les asphyxient ou les brûlent, et tantôt, enfin,

provoquant des éboulements de terrain qui les ensevelissent dans leurs

décombres[33].»

Le tableau que représente ce langage figuré est frappant de vérité.

L’histoire déroule, en effet, à nos regards la succession séculaire de

grands phénomènes pathologiques, véritables trombes de l’ordre médical,

dont l’explosion soudaine et terrible marque d’une funèbre empreinte

certaines périodes prédestinées de l’évolution des peuples. La science

qui serait indifférente au spectacle de ces événements extraordinaires,

se condamnerait gratuitement à rester incomplète. Ce n’est pas par le

simple attrait de la curiosité que leur étude se recommande, mais aussi

par les matériaux précieux qu’elle prépare aux découvertes de l’avenir.

Les épidémies sont de grands foyers lumineux qui éclairent les

problèmes les plus obscurs de la pathologie, et il n’est pas permis

de mesurer d’avance l’étendue des services qu’on peut attendre de leur

histoire. Parmi ces faits, il en est que la marche du temps ne ramènera

peut-être plus; on serait sans excuse, si on les laissait dormir dans

la poussière du passé.

Telle était, il y a près de vingt siècles, la conviction de Plutarque

lorsqu’il soumettait la même question à un débat sérieux. Il demande,

en effet, _s’il est possible qu’il s’engendre de nouvelles maladies_,

et sa réponse est nettement affirmative[34].

L’illustre écrivain met en scène un médecin qui défend l’opinion

contraire, en présence d’un cercle nombreux, et il prend à son tour la

parole pour la réfuter, alléguant, comme preuve, que la _ladrerie_ et

la _rage_ n’étaient connues que depuis Asclépiades.

Les assistants se récrient, ne pouvant se persuader «que la nature, en

telles choses, fust, dedans le corps humain, comme dedans une ville,

amatrice et inventrice de nouvelletés.»

Plutarque rétorque un à un les arguments très-sérieux qu’il met dans

la bouche de son interlocuteur. Un de ses principaux motifs figure

parmi ceux que je ferai valoir moi-même: c’est que Thucydide a regardé

la peste d’Athènes comme une maladie nouvelle, vu que les animaux ne

touchaient pas aux cadavres.

Je n’ai pas besoin de dire que, dans la forme comme dans le fond,

l’argumentation de Plutarque se ressent de la science de son temps.

Mais sa conclusion très-explicite pourrait être acceptée aujourd’hui

dans les termes qui l’expriment: «Sans aller plus loin que nous-même,

dit-il, le changement de la façon de vivre est suffisante cause pour

pouvoir engendrer des maladies[35].»

Cette observation révélée à la sagacité de Plutarque par quelques

rapprochements historiques, a grandi sous la plume de quelques

écrivains médicaux qui en ont compris la portée et approfondi l’étude.

Frappé de la récente apparition de certaines fièvres éruptives,

Ingrassias n’hésite pas à poser comme une loi générale l’extinction et

la nouveauté des maladies à travers les siècles:

«_Multos enim novos et veteribus prorsum ignotos morbos nostra ætas

experitur; quemadmodum contra, priscis quidem plurimi accidere

consueverunt, hodierno tempore penitus incogniti_[36].»

Telle est aussi l’opinion du savant Makittrick:

«_Morbi insoliti et humano generi antea incogniti in historia medica

sese offerunt. Horum nonnulli revera fugaces cum à causis minus

constantibus pendeant, post perniciem temporaneam hominibus illatam,

nunquam forsan redituri, penitus evanuerunt; dum alii, semel oborti,

infestare perstiterunt, et semper forte perstabunt_[37].»

Parmi les auteurs qui ont tiré la même conclusion de leurs lectures, je

puis citer encore Fouquet[38], Berthe[39] et Sprengel[40].

Les médecins allemands ont apporté un riche contingent à cet ordre de

recherches.

Je mets au premier rang Godefroy Gruner dont l’immense érudition

s’allie à une connaissance approfondie des faits médicaux de tous les

temps et de tous les lieux. Dans l’ordre d’idées dont je m’occupe, son

livre intitulé: _Morborum antiquitates_[41], est une œuvre à part dont

on doit également louer le plan et l’exécution.

La succession de Gruner, si je puis ainsi dire, est échue à son

compatriote, M. Charles Hecker, savant professeur de Berlin, dont je

redirai plus d’une fois le nom. Personne n’a élucidé avec une plus

fructueuse persévérance tous ces problèmes d’archéologie médicale, et

son passage dans cette carrière si peu suivie y laissera une trace

profonde et durable. La valeur des emprunts que je lui ai faits

justifiera le sentiment d’estime et de reconnaissance anticipée que

m’avait inspiré la lecture de ses œuvres.

Depuis quelques années, les travaux de M. Hecker, hautement appréciés

par un groupe de médecins français, épris comme lui de ces belles

études, ont provoqué une heureuse émulation.

En 1836, M. Charles Bœrsch présenta à la Faculté de médecine de

Strasbourg une dissertation inaugurale qui mérite d’être distinguée

dans l’élite des écrits de ce genre.

Ce travail renferme de belles pages sur la question des grandes

épidémies nouvelles et éteintes. On voit que l’auteur avait tout ce

qu’il faut pour traiter, _ex professo_, un sujet qui ne se mêlait

qu’incidemment à la question spéciale dont il poursuivait l’examen[42].

M. le professeur Fuster a exposé ce point de doctrine dans un des

chapitres les plus substantiels de son livre[43]. Le parallèle des

_grandes_ et des _petites épidémies_ y est établi sur sa véritable

base; et on ne peut aujourd’hui aborder le même sujet, sans prendre

conseil de ce travail.

Enfin, M. Littré, en écrivant sa traduction d’Hippocrate[44], véritable

monument élevé à l’honneur de la médecine française, a saisi avec

empressement toutes les occasions d’interpréter les rapports de la

pathologie ancienne avec celle de notre temps, et ses _arguments_

tiennent en réserve de précieuses indications pour ceux qui voudront

suivre le sillon qu’il a tracé. Le même auteur a publié, en 1836,

un article qui contient en substance tout ce que la science possède

de plus important sur les _grandes épidémies_. Si ce travail, moins

esclave des exigences du recueil qui en a eu les prémices, avait reçu

tous les développements que l’auteur était, mieux que personne, en état

de lui donner, je déclare, sans fausse modestie, que je n’aurais jamais

eu l’idée d’écrire le présent livre[45].

Il résulte de cet aperçu bibliographique que je n’ai pas manqué de

modèles, lorsque j’ai entrepris moi-même les recherches dont j’offre

le produit au public médical. Mais il faut reconnaître qu’en France ce

terrain a été peu cultivé, et le mérite des travaux que nous possédons

en ce genre est un motif de plus de regretter leur petit nombre et

leur concision. On n’en compte aucun qui puisse prendre le titre que

j’ai choisi. C’est la seule priorité à laquelle on me pardonnera de

prétendre.

Il est opportun, avant d’aller plus loin, de rectifier une fois pour

toutes un vice de langage très-commun, qui n’a pas peu contribué à

perpétuer la confusion des maladies populaires les plus opposées par

leur nature.

Le mot _peste_ (_pestis_ des Latins, λοίμος des Grecs) est un terme

générique sous lequel on a longtemps compris toutes les épidémies

très-graves. Galien, commentant un passage d’Hippocrate, distingue

l’épidémie et la peste. La première est celle dont les cas se

multiplient, dans un pays et un temps donnés; la peste est une épidémie

_très-pernicieuse_ dont la mort est la terminaison ordinaire[46].

Dans ce sens, la grippe serait simplement une épidémie, et le choléra

moderne prendrait le nom de peste.

Tite-Live mentionnant une maladie qui avait régné à Rome et dans

les environs, la qualifie de _pestilentielle_, ajoutant qu’elle se

prolongea longtemps _sans devenir mortelle_.

Lancisi, interprétant ce passage, ne reconnaît pas une véritable peste

à cette bénignité insolite; et il juge en conséquence qu’il s’agissait

probablement de fièvres paludéennes[47].

Il faut donc se méfier du mot peste qu’on lit dans les auteurs anciens,

et qui a même été employé dans le sens figuré par les écrivains

étrangers à la médecine, historiens, poëtes, orateurs. Ce n’est qu’à

partir du VIe siècle que cette désignation a conquis le droit exclusif

de représenter la _peste d’Orient_, inguinale ou bubonique.

Quoique la langue médicale soit devenue plus correcte, l’habitude est

encore la plus forte, et il ne manque pas de médecins qui persistent

invariablement à qualifier de _peste_ toutes les grandes maladies

populaires. Cette synonymie qui n’est excusable que dans le sens

métaphorique, doit être sévèrement éconduite du vocabulaire orthodoxe,

comme donnant, au point de vue historique et nosologique, une idée

fausse de la nature des maladies qu’elle confond.

On connaît ce mot de Sydenham: La plupart des maladies aiguës viennent

de Dieu, les maladies chroniques sont notre propre ouvrage. «_Acutos

dico, qui ut plurimum Deum habent auctorem, sicut chronici ipsos

nos_[48].»

Cette distinction pourrait être appliquée aux épidémies, divisées en

deux grandes classes.

Les unes dépendent des vices de notre hygiène physique et morale, et

nous devons, dans une certaine mesure, encourir la responsabilité de

leur origine, de leur développement, de leur reproduction.

Les autres naissent par les seules forces de la nature, c’est-à-dire

qu’aucune combinaison humaine ne peut en préparer et en provoquer

l’explosion.

Celles-ci sont les _grandes épidémies_ ou _épidémies_ proprement dites.

Comme les anges exterminateurs des livres saints, elles s’abattent,

quand l’heure a sonné, sur les réunions d’hommes et couchent dans

la tombe des générations entières. Leur tâche accomplie, elles

disparaissent sans qu’on puisse dire si leur retraite sera temporaire

ou définitive.

Voici l’énumération sommaire des attributs caractéristiques que leur

assigne l’observation.

Apparitions intermittentes à long terme, invasion soudaine, étiologie

ignorée et sans rapport appréciable avec les causes communes,

domination universelle, léthalité rebelle à tous les efforts de l’art,

spécificité profonde, aspect étrange sans analogue parmi les maladies

connues[49].

Tout est mystère dans ces fléaux extraordinaires, et c’est par là

qu’ils se distinguent des _petites épidémies_. Celles-ci sont des

maladies vulgaires, momentanément douées d’une force accidentelle de

rayonnement. Leur source, leur extension et toutes les circonstances

qui s’y rapportent, rentrent sous les lois communes de la pathologie.

Je ne dirais pas la vérité tout entière, si je n’ajoutais qu’elles

ont contracté certaines apparences insolites qui les rapprochent des

grandes épidémies. Elles ont en effet dans leur constitution un je

ne sais quoi qu’on s’accorde à désigner, faute de mieux, sous le nom

d’_élément épidémique_.

Je n’ai point tracé, on peut m’en croire, un portrait de fantaisie des

grandes maladies populaires. On en vérifiera la ressemblance quand je

passerai en revue celles dont l’histoire nous a gardé le souvenir.

La première (car nos renseignements ne vont pas au delà), éclata au

Ve siècle avant notre ère, et elle est restée célèbre sous le nom

de _peste d’Athènes_. La dernière, fléau de notre temps, atteste,

sous nos yeux mêmes, la réalité de ces épreuves terribles, infligées

périodiquement à la famille humaine.

L’ensemble de ces épidémies représente un groupe nosologique qui, sous

tous les rapports, mérite d’être étudié à part.

Je serai bref dans les notions générales qui vont suivre, et que

j’aurai plus tard de nombreuses occasions de développer.

D’où proviennent les grandes épidémies? Cette question a servi de texte

et de prétexte à bien des divagations arbitraires. L’imagination des

auteurs, même les plus graves, n’a pas reculé devant des hypothèses

bizarres ou extravagantes qu’on n’ose pas reproduire.

En désespoir de cause, on est allé chercher dans les régions sidérales

ce qu’on ne trouvait pas autour de soi. L’action du soleil, de la lune,

des conjonctions planétaires a été invoquée par l’astrologie ancienne

qui a affiché si longtemps la prétention de résoudre le problème.

Peut-être faudrait-il un peu d’indulgence pour des folies qui se

montrent encore dans ce siècle si justement fier de ses lumières. Les

vieux astrologues n’ont-ils pas laissé des héritiers qui ont exhumé, au

profit de l’étiologie cholérique, l’intervention de certaines planètes

qui ne s’en doutent guère? Je sais bien que ce qui était, au moyen

âge, un système publiquement enseigné dans les écoles, et défendu par

de grands esprits comme une vérité démontrée, ne peut être aujourd’hui

que la tentative isolée d’un cerveau creux en quête de ridicule. C’est

notre invincible ignorance qui explique la force de reproduction de

ces préjugés. Confions-nous, pour déchirer ce voile, aux promesses de

l’avenir. Mais rendons hommage à la sagesse d’Hippocrate qui dédaignait

les hypothèses et se renfermait dans sa formule du _Quid divinum_ qu’on

lui a tant reprochée parce qu’on ne l’a pas comprise.

Que gagne-t-on à mettre ces grandes maladies sous la dépendance d’un

concours indéterminé d’influences _telluriques_, tant qu’on n’aura ni

précisé leur nature et leur mode d’agir, ni surtout justifié de leur

existence? Nul doute que la généralité de la cause ne s’accorde assez

bien avec l’expansion sans limite de l’effet qu’on lui attribue. Mais

ce n’en est pas moins une explication arbitraire qui échappe à tout

moyen de vérification ou de contrôle.

M. Hecker défend avec chaleur l’étiologie _cosmique_ qui attribue les

épidémies aux grands troubles dans l’ordre physique. D’après lui, la

coïncidence serait constante et trahirait un rapport de causalité.

Je veux bien admettre que dans les cas où ces influences déploient

un certain degré d’intensité, leur intervention hâte ou favorise

l’explosion d’une maladie imminente: mais je nie qu’elle ait le pouvoir

de l’engendrer.

Une hypothèse qui invoque l’ascendant combiné des deux influences les

plus générales et les plus actives qu’on puisse accuser de provoquer

les épidémies, mérite d’être prise en considération, non pour lui

reconnaître la valeur d’une vérité définitive, mais pour lui accorder

une certaine part de probabilité scientifique. Cette théorie n’a pu

être suggérée que par l’interprétation judicieuse des recherches et des

rapprochements historiques que renferment les archives de la médecine.

D’après l’ensemble de ces données, M. le professeur Fuster a été porté

à croire que le secret si vainement poursuivi des grandes épidémies

pourrait bien être dans une _combinaison indéterminée de causes

cosmiques et d’influences morales et politiques_[50]. Le concours

de ces influences précéderait, d’après lui, avec une constance

significative, l’explosion des grands fléaux populaires qui ont désolé

le monde.

A l’appui de ce système, l’auteur s’est chargé de réunir les faits qui

établissent la descendance légitime de ces maladies par rapport aux

perturbations de l’ordre moral. Je ne le suivrai pas dans l’exposition

habilement présentée de ces grandes crises. J’accorde volontiers que la

coïncidence n’a jamais été en défaut depuis la peste d’Athènes jusqu’au

choléra de notre temps.

Quant à la filiation qui relierait la génération des grandes épidémies

aux influences cosmiques extraordinaires, M. Fuster en a emprunté les

preuves à Noah Webster, physicien américain du commencement de ce

siècle. Ce savant a réuni, depuis les temps historiques jusqu’en 1789,

tous les documents relatifs à l’agitation désordonnée des éléments,

tels que: éruptions volcaniques, tremblements de terre, comètes,

météores ignés, chaleurs et froids excessifs, pluies et sécheresses

insolites, tempêtes, apparitions de sauterelles, disettes, famines,

etc. Après avoir rapproché les dates de ces phénomènes, des époques

assignées à l’apparition des épidémies, il a vérifié que les deux

faits n’ont jamais marché l’un sans l’autre, et il en conclut, un peu

arbitrairement, que la production des épidémies est subordonnée à

l’action de ces influences[51].

C’est par la conspiration de ces deux ordres de causes que M.

Fuster essaie d’expliquer le mode de formation des grandes maladies

populaires. L’auteur ne propose pourtant son système qu’avec réserve,

et il serait le premier à reconnaître qu’il n’a pas prévenu toutes les

objections. Je me contenterai de la suivante:

Quelle que soit la généralité d’action qu’on veuille bien attribuer

à la double influence dont on suspecte les effets, elle ne saurait

répondre à l’universalité des grandes épidémies. L’expérience prouve

qu’elles ne se bornent pas à notre hémisphère, mais qu’elles se

répandent, n’importe comment, dans toutes les parties du monde. Peut-on

attribuer cette ubiquité à la combinaison des perturbations morales et

météorologiques dont les causes doivent être si variables?

N’est-il pas évident d’ailleurs que cette étiologie laisse dans

l’ombre un côté très-important de la question, puisqu’elle ne peut

expliquer la spécificité originale des maladies qui en seraient

le produit? Au VIe siècle, nous verrons éclater, à peu d’années

de distance, la Peste inguinale, la Variole, la Rougeole. Est-il

admissible que ces trois entités morbides, radicalement distinctes,

soient l’œuvre de l’action combinée des mêmes facteurs?

En somme, l’hypothèse nouvelle proposée par M. Fuster serre le but de

plus près, mais ne l’a pas encore atteint; et l’on peut se remettre à

l’œuvre, en supposant que la solution désirée ne dépasse pas a tout

jamais la portée de l’esprit humain.

Je ne viens pas, Dieu m’en garde, grossir le nombre de ces théories.

Mais je me suis souvent demandé si ces causes qui exercent tant la

sagacité des savants, ne proviendraient pas des mutations internes

survenues dans les dispositions des masses, après une longue et

inexplicable incubation. Ainsi éclateraient spontanément les affections

populaires, comme on voit survenir la maladie sporadique chez un

individu préparé à son atteinte.

L’étude des sociétés humaines, dans le temps et dans l’espace,

démontre que chacune d’elles a son tempérament, son idiosyncrasie, sa

constitution apparente, son activité intérieure, ou, pour parler comme

Barthez, ses forces agissantes et ses forces radicales.

C’est dans l’ensemble de ces rapports et dans la proportion variable

des facultés qu’ils traduisent, que réside la vie sociale, tantôt

expansive et vigoureuse, tantôt énervée et languissante; ici

réfractaire aux influences mauvaises, là fatalement condamnée à les

ressentir.

Quand les populations sont profondément modifiées, elles offrent aux

épidémies une proie plus facile, et c’est bien moins dans les agents

extérieurs que dans l’activité intime de l’organisme qu’il faut en

chercher la raison.

Mais je m’arrête parce que je m’aperçois que sous les apparences d’une

explication, je m’en tiens strictement à l’expression des faits, et je

m’empresse de passer à un autre point de vue.

La science est-elle parvenue à établir les lois qui régissent les

explosions des épidémies nouvelles, leurs disparitions momentanées,

leurs retours éventuels, leur extinction définitive? Je suis obligé de

convenir que nous n’en sommes à peu près, sur ce point, qu’à la simple

constatation des phénomènes. Or, l’observation ne nous apprend qu’une

chose: c’est que ces grands fléaux sont heureusement rares et largement

espacés dans la succession des siècles. C’est pour cela qu’on attend

encore et qu’on attendra longtemps le Newton appelé à calculer les

évolutions de ces étranges météores de l’ordre pathologique.

Sydenham pensait qu’une observation soutenue, à laquelle ne pourrait

suffire la vie d’un homme, finirait par déterminer la marche de

certaines maladies qui font le tour du globe et reviennent, avec les

mêmes caractères, après un certain temps. Il les comparait aux comètes,

et supposait qu’on fixerait aussi leur point d’arrivée et leur point

de plus grand éloignement, suivant les temps et les lieux. Nous savons

que cette conjecture du médecin anglais est loin encore d’être vérifiée

dans les termes qui l’expriment.

Les chercheurs de causes finales ont émis l’idée que la vie collective

des peuples se retrempe en quelque sorte dans ces violentes épurations;

et que la civilisation, débarrassée, par ces ébranlements, des

impuretés qui en retardent la marche, inaugure une ère nouvelle. Cette

supposition, plus poétique que réelle, expliquerait au moins la rareté

relative des grandes épidémies. Si elles s’étaient multipliées, comme

les petites épidémies de l’ordre commun, ces prétendues épurations de

notre espèce auraient bientôt abouti à sa destruction complète.

Que savons-nous sur le mode de propagation des épidémies? C’est ici

que la féconde imagination des médecins s’est donné carrière. Mais ces

hypothèses prématurées ont été promptement délaissées quand on les a

surprises en pleine contradiction avec les faits. Je ne perdrai pas mon

temps à reproduire cette insipide revue. J’aime mieux dire ce que nous

apprend la simple observation, pure de tout alliage systématique.

Rien n’arrête la marche des grandes épidémies. Partout où elles se

portent, elles frappent tous les âges, tous les sexes, tous les

tempéraments, toutes les races, toutes les conditions sociales. On a

remarqué cependant qu’elles sont plus fatales aux classes abruties par

la débauche ou énervées par la misère.

Il est prouvé que ces maladies viennent de l’Orient à l’Occident,

suivant le mouvement du système planétaire. C’est notre ignorance qui

qualifie de _caprices_ les inégalités bizarres de leur marche: autre

inconnue à dégager!

Après avoir attribué leur extension au rayonnement d’un foyer

infectionnel, imaginé pour les besoins de la cause, on a prétendu

surprendre, dans la succession de leurs ravages, une filiation directe

et continue qui relierait ensemble tous les cas morbides, comme les

anneaux d’une chaîne.

Il est hors de doute que la contagion est leur compagne assidue, et

quelques auteurs ont même voulu la leur associer comme un caractère

inaliénable. La vérité est qu’elle ne remplit qu’un rôle secondaire

dans le progrès de leur développement.

L’incohérence de la marche des grandes épidémies, les sauts et les

bonds qui les transportent inopinément à des distances éloignées,

sans toucher les intermédiaires, leurs retours sur les lieux qu’elles

ont déjà visités, leur explosion instantanée sur les points opposés

des cités populeuses: toutes ces considérations réunies rendent au

génie épidémique, abstraction faite du mode virulent, sa complète

indépendance. Dans leur course à travers le monde, ces fléaux

cosmopolites se propagent par leur activité propre, en vertu d’une

attribution primordiale.

Toute épidémie vraie porte avec elle un cachet dont elle ne se sépare

jamais, et qui ne trompe pas l’œil exercé du médecin. Le groupe de

symptômes qui la traduit est pathognomonique dans toute l’étendue du

mot. Devant cette image indélébile, le diagnostic ne peut hésiter

longtemps.

L’excessive gravité de ces symptômes est attestée par ce fait trop

certain que l’art qui les combat avoue son impuissance absolue. Cette

résistance aux méthodes et aux remèdes est un trait caractéristique.

Comment les épidémies cessent-elles? Quelle est la cause qui réduit

graduellement le nombre et la léthalité des cas individuels, de telle

sorte qu’on peut prédire le terme prochain de la maladie générale?

Au moment où elle déploie toute sa fureur, on dirait qu’elle ne sera

assouvie que lorsqu’elle aura épuisé toutes les victimes.

Jusqu’à ce jour (car rien ne garantit l’avenir), l’expérience est

heureusement plus rassurante. Nous savons que les épidémies qui

semblent avoir reçu la mission d’anéantir la race humaine, s’arrêtent

devant une invisible barrière. Tout rentre enfin dans l’ordre

accoutumé, et il ne reste de tant de désastres que les vides creusés

par la mort, et le deuil des survivants qui pleurent leurs pertes.

Ce fait d’observation qui offre, par lui-même, un si haut intérêt,

n’est pas facile à expliquer et a suggéré bien des hypothèses. Faut-il

croire que le génie épidémique perd peu à peu son activité, à la

manière d’un poison dont l’altération graduelle aurait atténué et

détruit la vertu toxique? Seraient-ce les organismes qui finiraient

par s’acclimater et supporteraient sans réagir des impressions

irrésistibles dans l’origine? Est-ce dans une modification indéterminée

de l’air qu’il faudrait rechercher ce secret? On sait combien cette

étude est encore peu avancée malgré les efforts persévérants de la

science, et je puis bien avouer que je ne suis pas complétement

satisfait des vagues approximations qu’elle nous donne. Que

d’espérances n’avait-on pas fondées, un moment, sur l’ozone et sa

prétendue influence sur les épidémies! Que reste-t-il de ces travaux?

Des résultats intéressants, sans application pratique.

Je ne pousserai pas plus loin ces considérations générales. Le moment

est venu d’écrire l’histoire des grandes maladies populaires éteintes

ou nouvelles, qui se reconnaissent à ce triple attribut: étrangeté des

symptômes, domination universelle, léthalité indomptable. L’ordre de

leur étude est naturellement indiqué par leur succession chronologique.

Voici les espèces que j’ai cru devoir comprendre dans ce groupe.

La _peste d’Athènes_, la _peste Antonine_, l’_épidémie du règne de

Gallus_, la _peste d’Orient_, les _fièvres éruptives nouvelles_, la

_maladie gangréneuse_ du moyen âge, la _peste noire_ du XIVe siècle, la

_suette anglaise_, la _syphilis_, le _choléra morbus_ de notre temps.

J’aurai l’occasion, chemin faisant, de mettre sous les yeux de mon

lecteur quelques documents relatifs à certaines épidémies mentionnées

par les vieux auteurs, qui nous ont laissé à deviner des énigmes

nosologiques.

On s’étonnera peut-être de ne pas trouver dans l’énumération qu’on

vient de lire, une épidémie qui a plusieurs fois parcouru le monde

depuis le XVe siècle, sous les noms d’_Influenza_, _Coquette_,

_Petite-Poste_, _Follette_, _Tac_, _Horion_, _Grippe_. Mon excuse sera

facile.

La grippe n’est en réalité qu’une maladie vulgaire, connue de toute

antiquité sous la dénomination de _catarrhe_. Depuis qu’elle a

ostensiblement affecté la forme épidémique, elle s’est portée à

plusieurs reprises dans toutes les parties du globe. Elle a donc de

commun avec les grandes épidémies l’universalité de sa domination à un

moment donné. Mais là se borne la similitude.

Sans doute, cette affection dont nous précisons nosologiquement la

nature, renferme un élément qui nous échappe. «Nous ne connaissons

le tout de rien,» a dit Montaigne. Mais nous pouvons la soumettre à

l’analyse clinique et traiter avec assurance cette combinaison intime

d’un double état nerveux et catarrhal. C’est ainsi que l’art dirigé

par l’expérience peut se faire honneur de bien des succès qui lui sont

interdits avec les grandes épidémies. Ce qu’il y a de nouveau dans la

grippe, c’est son rayonnement illimité: mais elle est restée au fond ce

qu’elle était sous les yeux d’Hippocrate.

M. le Dr Calmeil a décrit, avec toute l’autorité d’une science

spéciale, les _grandes épidémies de délire_ qui ont donné autrefois le

navrant spectacle de toutes les défaillances de la raison humaine, de

toutes les formes de la folie partielle, de toutes les perversions de

la vie nerveuse[52].

C’est avec intention que j’ai gardé le silence sur cette classe de

maladies. Outre que je ne pouvais songer à refaire ce qui avait été

déjà si bien fait, il est évident que M. Calmeil ne prend pas ces mots:

_Grandes épidémies_ dans le sens que je leur donne. La _démonomanie_,

la _lycanthropie_, la _spectropathie_, la _chorémanie_ ou _danse de

Saint-Guy_, le _tarentisme_, la _théomanie convulsive_, forment un

groupe de _névroses_ qui se séparent radicalement des épidémies vraies,

non-seulement par leurs noms si expressifs, mais aussi par tous leurs

attributs nosologiques. Quelle qu’ait été leur diffusion, on ne les

a jamais qualifiées de _pestes_. C’est que leur origine doit être

recherchée dans le monde des idées, et leur mode de propagation dans

une faculté de l’instinct imitateur. Tantôt leur action porte sur

l’intelligence et suscite les aberrations mentales les plus étranges.

Tantôt elle retentit sur les appareils sensitifs et moteurs, et amène

des troubles fonctionnels dont la gravité apparente reste étrangère à

toute altération anatomique appréciable.

Cette brève indication préviendra, j’espère, le reproche que j’aurais

pu encourir par une omission préméditée.

NOTES:

[3] La Bruyère, _les Caractères_, chap. I, _des ouvrages de

l’esprit_.

[4] Le livre de Ramazzini (_De morbis artificum diatriba._

Modène, 1701, in-8º), traduit et annoté par Fourcroy en 1777,

a été repris et complété en 1822 par M. le docteur Patissier

(_Traité des maladies des artisans et de celles qui résultent

des diverses professions._ Paris, 1822, in-8º.) Depuis lors,

cette étude s’est enrichie d’un grand nombre de publications

importantes. Sous ce rapport, les _Annales d’hygiène publique et

de médecine légale_ (Paris, 1829-1869) ont servi les progrès de

la science.

[5] Voyez Bouvier, _Bull. de l’Académie de médecine_, tome XXV,

p. 1031;--Tardieu, _Étude hygiénique et médico-légale sur la

fabrication et l’emploi des allumettes chimiques_ (_Annales

d’hygiène_, 2e série, tome VI, p. 5).

[6] Ch. Anglada, _Traité de la Contagion_, t. I, chap. III, _de

la Spontanéité des affections contagieuses_. Paris, 1853.

[7] Voyez Boudin, _Traité de géographie et de statistique

médicales_. Paris, 1857, 2 vol. in-8º.

[8] Voyez Ch. Martins, _du Spitzberg au Sahara_. Paris, 1866, p.

554.

[9] Hippocrate, _sect._ VI, _aph._ 29.

[10] Sénèque, _epist._ XCV.

[11] Quand on fait peser sur les goutteux la responsabilité de

leur maladie, on ne songe qu’à la goutte acquise. On oublie trop

l’hérédité qui peut la transmettre aux individus menant la vie

la plus régulière. Je l’ai vue chez des femmes qui n’étaient pas

encore dans les conditions physiologiques exigées par Hippocrate,

et qui auraient mérité l’admiration de Sénèque.

[12] Sur 80 goutteux qu’il a traités à Vichy, M. Charles Petit

compte 78 hommes et 2 femmes.

[13] Gui Patin qui constatait au XVIe siècle la retraite à peu

près définitive de la lèpre ou ladrerie, a écrit à ce sujet une

lettre dont j’extrais un passage qui renferme des détails curieux.

«Il n’y a pas longtemps qu’on me fit voir ici un Auvergnat

malade, lequel était soupçonné de ladrerie; peut-être que sa

famille en avoit quelque renom, car pour sa personne il n’y en

avoit aucune marque. Cela me fit souvenir de quelques familles de

Paris qui en sont soupçonnées; mais actuellement, nous ne voyons

ici aucun ladre, si ce n’est à l’égard de l’esprit ou de la

bourse. Autrefois il y avoit un hôpital dédié pour les recevoir

au faubourg Saint-Denis. On n’en voit aucun ni en Normandie, ni

en Picardie, ni en Champagne, quoique dans toutes ces provinces

il y ait des maisons qui leur étoient destinées, et qui sont

converties en hôpitaux de pestes. Autrefois on prenoit pour

ladres, des vérolés que l’ignorance des médecins et la barbarie

du siècle faisoient prendre pour tels. Néanmoins, il y a encore

des ladres en Provence, en Languedoc et en Poitou.» (Gui Patin,

_Lettres_, t. III, lettre CCCCXLI, édition Réveillé-Parise.

Paris, 1846.)

[14] Ch. Anglada, _Traité de la Contagion_, t. I, p. 305.

[15] Bordeu, _Œuvres complètes_, 1818, t. II, p. 679.

[16] Remplacez le mot _scorbut_ par celui de _gastro-entérite_;

ne dirait-on pas que Bordeu dépeint l’inauguration de la réforme

de Broussais? Aujourd’hui c’est le tour de la fièvre typhoïde.

[17] Félibien, _Histoire de Paris_, t. II, p. 776.

[18] Sauval, _Antiquités de Paris_, t. II, p. 558.

[19] Bœrsch, _Essai sur la mortalité à Strasbourg_. Strasbourg,

1836, in-4º p. 101.

[20] Mézeray, _Histoire de France_, t. II, liv. V, p. 853.--1685.

[21] Voyez le beau rapport présenté au ministre par M. le

professeur Caizergues _sur l’épidémie vulgairement connue sous le

nom de grippe qui a régné à Montpellier en 1837_.

[22] De Kergaradec, _Rapport sur les épidémies qui ont régné en

France pendant l’année 1862_. (_Mémoires de l’Académie impériale

de Médecine._ Paris, 1863-64, t. XXVI, p. CCXXIV.)

[23] _Gazette des hôpitaux_, nº du 20 mars 1849.

[24] Hippocrate, _Œuvres compl._ Trad. Littré, t. V, p. 140.

Voy. pour la description de l’ophthalmie consécutive, _Annales

d’oculistique_, t. XI, p. 76 et 119.

[25] _Gazette médicale de Paris_, 1846.

[26] Ozanam, _Hist. méd. des malad. épid._, t. IV, p. 259.

[27] Ozanam, _ibid._, t. IV, p. 268.

[28] Ozanam, _Hist. méd. des malad. épid._, t. IV. p. 293.

[29] Requin, _Pathologie médicale_, t. II, p. 490.--Voyez Desnos,

_Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques_.

Paris, 1864, tome I, art. ACRODYNIE.

[30] C’est en 1845, que M. Roussel publia son premier travail,

sous ce titre: _De la Pellagre, de son origine, de ses progrès,

etc._ Pendant les vingt années qui ont suivi, il n’a cessé de

s’occuper de ce sujet et en a présenté un exposé plus exact et

plus complet: _Traité de la Pellagre et des Pseudo-Pellagres_.

Paris, 1866, in-8.

[31] Billod, _Traité de la Pellagre, etc._ Paris, 1865, p. 5.

[32] Charles Bœrsch, _Essai sur la mortalité à Strasbourg_. 1836,

p. 96.

[33] Littré, _Des grandes épidémies_ (_Revue des Deux Mondes_,

1836, 4e série, t. V.)

[34] Plutarque, _Œuvres meslées_, trad. d’Amyot. _Question

neufiesme._ Paris, MDCIII, t. II, p. 219.

[35] Plutarque, _ouv. cit._, t. II, p. 224.

[36] Joannis Philippi Ingrassiæ, _de tumoribus præter naturam_,

_cap. I_, p. 205, Neapoli, 1552.

[37] Makittrick, _De febre Indiæ occident. maligna flava_,

Balding, t. I, p. 91.

[38] Fouquet, _Obs. sur la Constitution des six premiers mois de

l’an V, à Montpellier_. Montpellier, 1798 (_passim_).

[39] Berthe, _Précis hist. de la maladie qui a régné dans

l’Andalousie_, p. 135. Paris, 1802.

[40] Sprengel, _Hist. de la Méd._, trad. Jourdan, t. II, chap.

IX, _Maladies nouvelles_. Paris, 1835.

[41] Gruner, _Morborum antiquitates_. Vratislaviæ, 1774.

[42] Ch. Bœrsch, _Essai sur la mortalité à Strasbourg, première

partie_, chap. III, p. 78.--_Maladies épidémiques._--_Maladies

nouvelles._

[43] Fuster, _Maladies de la France_, _appendice_, première sect.

Paris, 1840, p. 256.

[44] Hippocrate, _Œuvres complètes_, trad. E. Littré. Paris,

1839-1866, 10 vol. in-8.

[45] Littré, _Revue des Deux Mondes_, 1836, 4e série, t. V.

[46] Galien, édit. Kuhn, t. XV, p. 429.

[47] Mariæ Lancisi, _Opera_, § 9, 1718. _De adventitiis romani

cœli qualitatibus._

[48] Sydenham, _Dissertatio epistol. ad Guillielmum Cole, opera

omnia_, t. I, p. 242.

[49] M. Daremberg considère l’épidémie comme une maladie

sévissant sur un grand nombre d’individus à la fois,

ordinairement grave, _souvent nouvelle_. (Hippocrate, _Œuvres

choisies_, trad. Daremberg, p. 226. 1843.)

La seule différence qui me sépare ici de mon savant confrère,

c’est que, pour moi, la nouveauté est surtout le partage des

grandes épidémies.

[50] Fuster, _Des Maladies de la France_, p. 261 et suiv.

[51] Noah Webster, _A brief history of epidemic and pestilential

Diseases, with the principal phenomena of the physical world

which precede and accompany them, and observations deduced from

the facts Stated_. Hartford, 1799.

[52] Calmeil, _De la folie, considérée sous le point de vue

pathologique, philosophique, historique et judiciaire....

Description des grandes épidémies de délire qui ont atteint les

populations d’autrefois et régné dans les monastères_. Paris,

1845.

ÉTUDE

SUR LES MALADIES ÉTEINTES

ET LES MALADIES NOUVELLES

POUR SERVIR

A L’HISTOIRE DES ÉVOLUTIONS SÉCULAIRES DE LA PATHOLOGIE

CHAPITRE PREMIER

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU Ve SIÈCLE AVANT L’ÈRE CHRÉTIENNE (PESTE

D’ATHÈNES)

La première épidémie bien connue, éclata à Athènes, l’an 428 ayant

J.-C. Cette circonstance lui a valu le nom qu’elle porte et qui

semble la confiner exclusivement dans cette circonscription locale.

J’aurai bientôt à redresser cette erreur trop répandue, même parmi les

médecins. Nous verrons alors que les documents historiques précisent

son point de départ, signalent particulièrement sa station meurtrière

dans la capitale de l’Attique, mais en indiquent plusieurs autres, et

ne fixent pas de terme à sa propagation ultérieure. Elle inaugure donc,

au moins pour nous, l’entrée en scène de ces épidémies cosmopolites

qui se remplacent dans le cours des âges, et infligent un tribut

inexorable à la famille humaine. Ce n’est pas sans regret que nous

sommes condamnés à resserrer nos études dans une période relativement

aussi limitée de notre histoire; mais nos informations dignes de foi ne

remontent pas plus haut. Les ténèbres qui voilent les temps antérieurs,

l’insuffisance ou le défaut de traditions authentiques, refusent à

la science une base solide d’observations. On découvre sans doute,

en feuilletant les vieilles chroniques, les récits épars de quelques

épidémies qui attirent et retiennent l’attention; mais ils manquent de

précision technique, et leur forme trahit l’inexpérience médicale de

leurs auteurs. On peut bien essayer, sur la nature des maladies qu’ils

signalent, quelques hypothèses plus ou moins vraisemblables; mais le

lien qui les unit à la série nosologique nous échappe. Ce sont des

matériaux certainement très-précieux qu’il nous est interdit de mettre

à leur place dans le système de la pathologie.

Si l’histoire médicale des époques lointaines reste muette ou bégaie

quelques réponses timides quand on l’interroge sur ces grandes

commotions de la santé publique; si elle a légué aux Œdipes de l’avenir

bien des énigmes restées indéchiffrables, une bonne fortune inattendue

nous a valu les renseignements les plus exacts et les plus détaillés

sur la célèbre maladie qui fait le sujet de ce chapitre.

Thucydide résidait à Athènes lorsque l’épidémie s’y déclara. Il en

fut atteint lui-même, et n’en réchappa que par une faveur du sort.

Ému par tant de désastres, il conçut la généreuse pensée d’être utile

aux populations menacées en racontant ce qu’il avait vu. Il ne se

contenta pas de retracer les navrantes péripéties du drame dont il

avait contemplé les scènes avec ce sang-froid que donne l’habitude

du champ de bataille. Il prit d’une main ferme la plume médicale,

et décrivit l’horrible maladie avec une finesse d’observation qui

pourrait encore servir de modèle. En rédigeant ce récit, l’illustre

écrivain n’enrichit pas seulement, d’une admirable page, son histoire

magistrale de la guerre du Péloponèse. Il fit de plus une bonne action,

et la science lui doit de la reconnaissance pour avoir suppléé, par ce

document unique, à l’inexplicable mutisme des médecins témoins, comme

lui, de l’épidémie régnante. C’est vainement, en effet, qu’on cherche

dans leurs écrits, une trace de cette catastrophe sans précédents.

Thucydide nous apprend qu’ils furent prodigues et victimes de leur

dévouement, pendant la durée de l’épidémie. Cet honorable témoignage

excuse, sans la justifier, leur étrange abstention. Serait-ce que ces

révolutions passagères et accidentelles dans l’ordre pathologique

semblables à certains météores fugitifs et mobiles du monde physique,

étaient censées alors éluder les lois générales qui règlent la marche

habituelle et permanente des phénomènes de la nature vivante? Et

dans cette persuasion, la science, encore à ses premiers rudiments,

se croyait-elle le droit d’abriter son indifférence derrière l’adage

vulgaire: _rara non sunt artis_? Hippocrate venait cependant révéler

les grandes perspectives que l’étude des maladies populaires ouvre

à l’art de guérir. Mais son enseignement n’avait pu encore porter

ses fruits; et on peut affirmer que, sans la bonne inspiration de

Thucydide, le souvenir de ce mémorable épisode ne serait pas venu

jusqu’à nous[53].

Quatre cents ans plus tard, Lucrèce, ce brillant poëte, qui partageait

sa vie entre les lettres et les sciences, fut frappé de la lugubre

majesté du sujet, en relisant la relation de l’historien grec, et se

mit à l’œuvre pour en reproduire les traits principaux. Ce tableau

où il a prodigué les plus vives couleurs de sa palette (_ut pictura

poesis_), couronne noblement le dernier chant de son poëme _De natura

rerum_. On y voit résumés avec une rare flexibilité d’accents, les

symptômes variés de la maladie; sa marche rapide et menaçante, les

effroyables mutilations qu’elle provoquait, toutes les phases, en un

mot, de cette lutte impuissante contre la douleur et la mort. Jamais la

médecine n’avait revêtu d’une forme plus élégante ses images réputées

ingrates ou hideuses. J’ajoute que cette alliance inusitée avec la

poésie, loin d’altérer la vérité des faits, lui a donné au contraire

plus de relief et d’éclat.

Les diverses traductions françaises du récit de Thucydide laissent,

en général, beaucoup à désirer. Je me suis efforcé d’en éviter les

défauts, et je crois pouvoir garantir au moins l’exactitude médicale

de la version que je donne. J’aurais pu, à la rigueur, me contenter

d’extraire la description des symptômes qui remplissait mon but.

Mais je me suis fait un scrupule de rien retrancher à ce tableau de

maître dont les détails concourent à l’harmonie de l’ensemble, et qui

représente, par sa date et le fini de son exécution, un véritable

monument dans l’histoire générale des épidémies.

Je laisse donc la parole à Thucydide. Je chercherai ensuite le sens

médical de son récit[54].

(L’AN 2 DE LA LXXXVIIIe OLYMPIADE--428 ANS AVANT J.-C.)

«A l’entrée de l’été, les Péloponésiens et leurs alliés pénétrèrent

par deux points dans l’Attique, comme l’année précédente, sous la

conduite d’Archidamus, fils de Zeuxidamus, roi des Lacédémoniens;

et après avoir dressé leur camp, ils se mirent à dévaster le pays.

Peu de jours après, une maladie éclata à Athènes. On assurait

qu’elle avait déjà sévi à Lemnos et dans plusieurs autres lieux.

Mais ce qui est certain, c’est que, de mémoire d’homme, on n’avait

vu nulle part une épidémie aussi meurtrière. Les médecins étaient

désarmés devant un mal qu’ils ne connaissaient point, et la mort les

frappait d’autant plus qu’ils soignaient plus de malades. Contre un

fléau qui déjouait tous les efforts humains, il ne restait, pour

dernière espérance, que la prière au pied des autels et le recours à

l’assistance des dieux. Mais tout cela fut inutile, et dès lors les

habitants d’Athènes, se sentant inévitablement voués à la mort, se

résignèrent à leur destin, sans rien tenter pour le conjurer.

»On prétend que l’épidémie commença dans l’Éthiopie, située au delà

de l’Égypte. Bientôt après, elle gagna l’Égypte et la Lybie, d’où

elle se propagea dans la plus grande partie des États du roi de

Perse. Tout à coup elle s’introduisit dans Athènes par le Pirée, ce

qui fit qu’on accusa les Péloponésiens d’avoir empoisonné les puits

de ce quartier. (Il n’y avait pas encore de fontaines.) Bientôt la

maladie envahit la ville haute avec un redoublement de fureur. Permis

à d’autres, médecins ou non, de proposer des conjectures plus ou

moins vraisemblables sur l’origine de ce désastre, et sur les causes

dont le concours a été assez puissant pour le produire. Quant à moi,

je vais raconter les faits tels qu’ils se sont passés sous mes yeux,

afin que, si cette calamité devait se renouveler, ces renseignements

exacts puissent venir en aide à ceux qui l’observeraient pour la

première fois. Je suis d’autant plus autorisé à parler ainsi, que

j’ai été atteint moi-même et que j’ai vu les autres malades.

»On est généralement d’accord pour reconnaître qu’il n’y eut guère

cette année d’autre maladie. Celles qui se déclaraient ne tardaient

pas à prendre tous les caractères de l’épidémie régnante[55]. Le plus

souvent c’était au milieu de toutes les apparences de la santé, qu’on

voyait, brusquement et sans cause appréciable, surgir les symptômes

suivants.

»Le malade ressentait d’abord une chaleur excessive à la tête. Les

yeux étaient rouges et enflammés. La langue et l’arrière-gorge

prenaient rapidement une couleur sanglante. L’haleine était

horriblement fétide. Bientôt survenaient des éternuments répétés,

et la voix prenait un timbre rauque. Peu après, le mal gagnait la

poitrine et provoquait une toux violente: lorsqu’il se fixait sur

l’estomac, les malades avaient des nausées et vomissaient, avec de

vives douleurs, des flots d’humeurs bilieuses, comme disent les

médecins. La plupart étaient tourmentés par un hoquet incessant,

accompagné de violentes convulsions, passagères chez les uns, plus

tenaces chez d’autres. La peau n’était ni chaude au toucher, ni

jaune, mais rougeâtre, livide, et se couvrait de petites pustules et

d’ulcères[56]. L’ardeur intérieure qui consumait les malades était

telle qu’ils ne pouvaient supporter les plus simples vêtements ni

la moindre couverture: ils préféraient rester entièrement nus et

aspiraient à se plonger dans l’eau froide. Il y en eut un grand

nombre qui, trompant la vigilance de leurs gardiens, se précipitèrent

dans les puits pour tâcher de calmer les tourments de leur soif. Du

reste, on avait constaté que ceux qui buvaient largement n’étaient

pas plus soulagés que ceux qui étaient privés de boisson. L’agitation

ne laissait pas un instant de repos. L’insomnie était constante.

Chose digne de remarque! les progrès de la maladie n’épuisaient pas

les patients qui soutenaient, au contraire, la lutte avec plus de

vigueur qu’on ne l’aurait supposé. Aussi la plupart ne succombaient à

l’ardeur dont ils étaient dévorés que vers le septième ou le neuvième

jour, conservant encore un reste de force. Chez ceux qui dépassaient

ce terme, le mal s’emparait du bas-ventre et provoquait l’ulcération

de l’intestin, suivie d’énormes déjections alvines qui amenaient un

affaiblissement mortel[57].

»C’est ainsi que la maladie, qui commençait par la tête, finissait

par s’étendre des parties supérieures à tout le reste du corps.

Quand les sujets avaient pu résister à ces terribles assauts, le

mal se portait sur les extrémités, et la gangrène dévorait les

organes génitaux, les doigts des mains et des pieds. Chez plusieurs

ces parties mortifiées se détachèrent, et la guérison s’ensuivit.

D’autres survécurent à la destruction de leurs yeux. On en vit qui,

entrant en convalescence, avaient complétement perdu la mémoire. Ils

n’avaient plus conscience d’eux-mêmes et ne reconnaissaient pas leurs

amis.

»Cette effroyable maladie, dont aucune expression ne saurait rendre

l’idée, dépassait, par sa violence, la portée des forces humaines.

Mais ce qui prouve bien qu’elle différait essentiellement des

maladies ordinaires, c’est que les oiseaux de proie et les autres

animaux qui se repaissent des débris de l’homme, se tinrent éloignés

des nombreux cadavres qui gisaient sans sépulture. Ceux qui y

touchèrent furent aussitôt terrassés. Il est de fait qu’on ne voyait

aucune de ces espèces d’oiseaux ni à l’entour des corps morts, ni

ailleurs. Les chiens, vivant en compagnie de l’homme, rendirent, par

cela même, plus frappante la particularité que je signale.

»Telle est la description générale de cette maladie, et je

passe à dessein plusieurs formes plus ou moins affreuses qui se

diversifiaient, suivant les individus. Pendant tout ce temps-là, les

maladies communes cessèrent de se montrer à Athènes. Toutes celles

qu’on voyait, portaient invariablement le cachet de l’épidémie.

»La mort n’épargnait pas plus les malades les mieux soignés que

ceux qui étaient dénués de tout secours. On ne pouvait compter sur

l’efficacité d’aucun remède; car ce qui paraissait avoir été utile à

l’un, était nuisible à l’autre. Les personnes robustes ou chétives

étaient également frappées. Rien ne pouvait préserver des atteintes

de ce mal. Ce qu’il y avait de plus terrible encore, c’était que

tous ceux qui se sentaient attaqués éprouvaient aussitôt un tel

découragement qu’ils désespéraient de leur salut, et s’abandonnaient

eux-mêmes sans rien faire pour se soustraire à la mort.

»Il faut savoir que la maladie se communiquait à ceux qui

approchaient les malades, comme cela arrive aux animaux en temps

d’épizootie; et ce fut là la cause principale de l’extension de la

mortalité. D’une part, les citoyens épouvantés du danger de ces

contacts, refusaient de se porter secours mutuellement, et les

malades mouraient dans l’abandon. Aussi y eut-il bien des maisons

littéralement dépeuplées, parce que personne ne consentait à soigner

leurs malheureux habitants. D’un autre côté, ceux qui se décidaient à

affronter la contagion, tombaient victimes de leur courage. Tel fut,

en particulier, le sort de ceux qui, écoutant la voix de l’honneur,

s’oubliaient pour se dévouer à leurs amis. Du reste, l’entourage

des malades, dominé par l’horreur de ce spectacle, finissait par

rester indifférent aux plaintes des mourants. Mais ceux qui avaient

eu le bonheur de guérir, témoignaient la plus vive sympathie pour

les souffrances des patients et le sort de ceux qui succombaient,

soit parce qu’ils avaient éprouvé les mêmes maux, soit parce qu’ils

étaient, dès ce moment, garantis contre une nouvelle atteinte. Car on

avait remarqué qu’on n’était pas repris une seconde fois, du moins

mortellement. Aussi les individus qui avaient réchappé étaient-ils,

pour tout le monde, un objet d’envie: et eux-mêmes, dans l’ivresse

de leur joie, se berçaient de l’espoir d’être désormais à l’abri de

toutes les maladies.

»Le danger de l’épidémie était encore aggravé par l’affluence des

gens de la campagne qui se réfugiaient dans la ville avec leurs

bagages. Ces malheureux se trouvaient dans la situation la plus

déplorable. Faute d’habitations suffisantes, ils étaient réduits

à s’entasser dans de petites huttes que les ardeurs de la saison

rendaient suffocantes. Ils y mouraient misérablement, étendus les

uns sur les autres. Ceux qui avaient encore un reste de vie, se

traînaient dans les rues et autour des fontaines, dans l’espoir

d’apaiser leur soif. Les édifices sacrés qui avaient été disposés

pour servir d’asile, regorgeaient de cadavres. Comme le fléau s’était

montré inflexible, on avait perdu tout respect des choses saintes.

Les lois qui réglaient de tout temps les sépultures furent également

violées. Privés de leurs serviteurs moissonnés par la mort, et

dépourvus de tout ce qui eût été nécessaire, les citoyens eurent

recours à de coupables expédients. Les uns, s’emparant des bûchers

qui avaient été dressés par d’autres, y déposaient le corps qu’ils

portaient et y mettaient le feu. On en vit qui jetaient le cadavre

sur celui qui était déjà la proie des flammes, et se hâtaient de

prendre la fuite.

»Ce désordre moral, suite naturelle de l’épidémie, alla plus loin

encore. On ne craignit plus de se livrer à des actes blâmables

dont on aurait rougi dans toute autre circonstance. En voyant ces

bouleversements soudains de la fortune, les riches subitement

enlevés, les pauvres de la ville s’emparant immédiatement de leurs

biens, on en concluait qu’on n’avait rien de mieux à faire que de

jouir promptement, et sans frein, de ces faveurs imprévues du sort,

dans la persuasion que tout cela allait s’éteindre avec la vie. Nul

ne se préoccupait plus de projets honnêtes, en face de la mort qui

menaçait d’en prévenir l’exécution. On ne recherchait, comme bon et

utile, que ce qui flattait, à l’heure présente, les goûts et les

passions; et dans cette voie, on n’était retenu ni par la crainte des

dieux, ni par les rigueurs de la loi. Car on voyait la mort frapper

indistinctement les personnes religieuses et les impies. Et, d’un

autre côté, nul ne comptait vivre assez longtemps pour porter la

peine de ses méfaits. A défaut du jugement des hommes, on savait que

le Destin avait prononcé un arrêt irrévocable, et, avant de le subir,

on était résolu à mener joyeuse vie jusqu’au dernier moment.

»En résumé, les habitants d’Athènes étaient sous le coup d’un double

malheur: la mort faisant sa moisson dans l’enceinte de la ville, et

l’armée ennemie portant le fer et le feu dans les campagnes.

»Dans ces douloureuses conjonctures, on se répétait naturellement

une ancienne prédiction que les vieillards retrouvaient dans les

souvenirs de leur jeunesse: _La guerre Dorique et la peste viendront

de compagnie_. On se demandait, à ce propos, si c’était la _peste_

ou la _famine_ qui avait été annoncée[58]. Mais en pleine épidémie,

on s’accorda à interpréter l’oracle dans le sens de la _peste_,

dont on était alors témoin. J’estime néanmoins que si une nouvelle

guerre Dorique venait à éclater, et qu’elle coïncidât, cette fois,

avec la _famine_, on ne manquerait pas d’adopter cette explication.

On racontait aussi que les Lacédémoniens ayant consulté l’oracle

sur l’issue de la guerre, la réponse avait été que la victoire

appartiendrait à ceux qui combattraient le plus vaillamment, et

que le Dieu lui-même leur accorderait son appui. Or les événements

présents paraissaient justifier, en tous points, cette prédiction.

Car la maladie commença au moment même de l’entrée des Péloponésiens

dans l’Attique; et c’est à peine si elle se montra dans le

Péloponèse. Elle exerça principalement ses ravages à Athènes; et

parmi les villes voisines, elle frappa, de préférence, celles qui

renfermaient la population la plus compacte.

»..... A l’entrée de l’hiver, l’épidémie sévit de nouveau à Athènes.

Non pas qu’elle eût complétement disparu; mais elle avait eu des

temps d’arrêt. Cette reprise ne dura pas moins d’une année entière.

La première invasion s’était prolongée pendant deux ans. On devine

l’atteinte profonde qu’une pareille calamité porta sur les forces

numériques de l’armée athénienne. Il périt environ quatre mille

quatre cents fantassins et trois cents cavaliers. Quant à la

mortalité du reste de la population, il est impossible d’en donner

le chiffre. Je dois ajouter que de fréquents tremblements de terre

furent ressentis à Athènes même, dans l’île d’Eubée, dans la Béotie,

et notamment à Orchomène[59].»

Le récit qu’on vient de lire révèle toutes les grandes qualités de

l’écrivain qui en a doté la postérité. On devait s’attendre à les

voir briller dans la partie dramatique du sujet. Mais on s’étonne de

retrouver, dans le tableau des symptômes, une précision de détails et

une finesse d’observation qui feraient honneur à un homme de l’art.

Nous avons reproché aux médecins, témoins de l’épidémie, d’avoir déposé

leur plume au moment où le devoir leur prescrivait de la prendre.

Serait-ce qu’après avoir eu communication de la relation de Thucydide,

leur amour-propre aurait reculé devant les chances trop prévues d’une

comparaison dangereuse?

Il n’en est pas moins vrai que l’illustre historien, qui portait dans

toutes les questions sa sagacité naturelle, n’avait pas été poussé

par sa vocation vers l’étude de la médecine. Il n’a donc pu tirer la

conclusion didactique et pratique des faits qu’il avait observés. Nous

lui avons bien entendu dire que cette maladie se distinguait, par

son cachet insolite, des maladies vulgaires, et j’apprécierai plus

tard la valeur du motif qui sert d’appui à cette opinion fort juste.

Mais il n’était pas en mesure de pousser plus loin son analyse; et sa

pénétration, en présence d’un problème de pathologie aussi complexe, ne

pouvait tenir lieu des notions spéciales qui lui manquaient.

Mon commentaire va mettre en œuvre les matériaux qu’il a si artistement

assortis. Le signalement qu’il a tracé est complet, et nous pourrons

en dégager le diagnostic différentiel de la maladie d’Athènes comparée

à celles qui s’en rapprochent par quelques caractères communs. La

plupart des épidémistes ont traité cette grave question de nosologie

avec une inexcusable légèreté. Sachant d’avance ce qu’ils voulaient

croire à la fin de leurs recherches, ils ont arbitrairement exagéré

la prépondérance de certains symptômes aux dépens de ceux qui ne

se prêtaient pas à leurs préventions. A cet égard, nous aurons à

redresser bien des torts. Nous devrons rappeler les vrais principes

qui règlent, selon nous, la détermination de la nature des maladies,

dans les limites permises par la certitude médicale. Après avoir réuni

et interprété toutes les données de l’observation qui peuvent servir

à éclairer le mode morbide dont nous cherchons le secret, nous serons

en présence d’une maladie profondément spécifique qui réunit tous

les attributs essentiels des grandes épidémies. Si nous ignorons ce

qu’elle est, nous pourrons, en toute assurance, dire _ce qu’elle n’est

pas_. Dans l’état actuel de notre science, la nosologie n’a pas encore

conquis le droit de se montrer plus exigeante.

La première idée qui se présente, c’est qu’on trouvera de précieux

renseignements dans les écrits d’Hippocrate, contemporain de

l’épidémie. Le problème nouveau qui venait s’imposer à la pathologie

humaine était digne de la plume qui inaugurait ces histoires des

constitutions épidémiques, le plus beau fleuron de la médecine antique.

Lors même qu’Hippocrate, retenu par les devoirs de sa pratique, plus

impérieux encore aux approches d’un fléau menaçant, aurait dû renoncer

à recueillir ses observations sur le théâtre même de ses ravages, les

informations qui auraient afflué de toutes parts, dans son cabinet de

travail, auraient emprunté au prestige de son nom une valeur nouvelle.

Quelle belle page que celle qui aurait eu pour titre: «Thucydide

commenté par Hippocrate!»

Le maître en a décidé autrement, ou peut-être ne serait-ce pas lui qui

devrait porter la responsabilité d’une omission aussi inattendue.

Personne n’ignore que la littérature contemporaine déplore d’immenses

vides. Le hasard ou quelque volonté bien résolue a sauvé du naufrage

certaines œuvres privilégiées. Mais combien d’autres ont péri sans

laisser de traces! Les ouvrages manuscrits ne pouvaient se répandre

et se perpétuer qu’à l’aide de copies dont la reproduction lente et

dispendieuse était nécessairement très-limitée, et souffrait trop

souvent de l’impéritie ou de la négligence des scribes. Un grand

nombre de ces copies disparaissaient avant d’avoir été suffisamment

multipliées, ou sans avoir franchi le rayon d’une publicité

très-restreinte. D’autres sont parvenues à leur destination lointaine,

mutilées et méconnaissables. On a admis longtemps, sur la foi du titre,

l’homogénéité de la collection hippocratique; l’érudition moderne a

rétabli la vérité. Tout le monde s’accorde aujourd’hui pour y découvrir

des travaux de provenances très-diverses. Par la même raison, bien des

œuvres décorées, à bon droit, de la signature d’Hippocrate, ont pu être

détachées de ses livres, et n’y ont plus repris leur place. Faisons la

part, l’histoire à la main, des incendies accidentels, des destructions

volontaires, des vicissitudes politiques, etc., et nous n’aurons pas

de peine à expliquer l’anéantissement de tant de trésors, prédestinés

aussi à une courte vie, par la faiblesse de leur constitution

matérielle. Si je fais ces remarques, c’est que je voudrais me

persuader que l’écrit d’Hippocrate qui brille par son absence dans sa

collection authentique, pourrait bien avoir eu le sort de beaucoup

d’autres dont la perte est irréparable.

Cette supposition, toute personnelle d’ailleurs, est remplacée par des

légendes dont la critique a fait justice, et que je dois néanmoins

rappeler, en peu de mots, ne fût-ce que pour sauvegarder la vérité

historique.

La plupart des biographes d’Hippocrate et les écrivains à la suite

répètent de confiance qu’il se rendit à Athènes, en pleine épidémie,

et qu’il prescrivit d’allumer de grands feux dans les rues et sur les

places pour désinfecter l’air. L’auteur du livre _de la Thériaque, à

Pison_, ajoute qu’il recommanda de mêler au combustible des fleurs

odorantes et des huiles parfumées[60]. Cette mesure aurait eu,

assure-t-on, les meilleurs effets.

Actuarius va jusqu’à affirmer qu’il employa avec un succès merveilleux

un antidote dont il donne même la formule. La reconnaissance publique

aurait décerné à l’auteur d’un si grand bienfait de magnifiques

récompenses[61].

Il est pour moi une preuve sans réplique qu’Hippocrate n’alla pas à

Athènes pendant le règne de la peste. C’est que Thucydide ne prononce

pas même son nom et ne fait pas la moindre allusion à un événement

qui aurait dû laisser, dans les souvenirs de ce temps, une trace

ineffaçable. L’illustre écrivain déplore amèrement l’inutilité des

remèdes tour à tour essayés, et l’impuissance absolue de l’art aux

prises avec une maladie inconnue. Il déclare qu’il n’a rédigé ce récit,

étranger à ses études ordinaires, que pour donner quelques indications

utiles à ceux qui étaient menacés des mêmes épreuves. Comment croire

qu’il n’eût pas salué l’arrivée du médecin le plus célèbre de l’époque

apportant à une population décimée et en proie au désespoir un antidote

souverain? Dans quel but le loyal et véridique chroniqueur aurait-il

dissimulé un fait dont il aurait bien dû pressentir l’inévitable

retentissement? Le silence qu’il a gardé est un argument qui dispense

de tout autre.

Mais si on se place au point de vue purement médical, on peut hardiment

affirmer que tout récit qui proclame le triomphe de l’art humain, en

lutte avec une grande épidémie, est _ipso facto_ convaincu d’imposture.

Le médecin qui a suivi l’histoire de ces fléaux exterminateurs, et qui

a vu à l’œuvre le choléra de ce siècle, ne se laisse pas prendre à de

prétendus prodiges, si cruellement démentis par les réalités de la

pratique.

Thucydide nous apprend que la peste qui n’avait pas complétement

disparu se montra l’hiver suivant à Athènes. Cette recrudescence se

prolongea pendant un an, ce qui porte à trois la durée totale de

l’épidémie depuis son invasion. Que devient dès lors l’efficacité des

conseils d’Hippocrate et de son héroïque antidote? A quel bienfait

se serait donc adressée la reconnaissance expansive de la population

athénienne?

Faut-il rappeler ici l’anecdote suivante déjà si connue? Artaxerce

Longue-Main, touché du malheur de son peuple, envoya, dit-on, des

ambassadeurs à Hippocrate pour implorer son assistance. Celui-ci

repoussa fièrement les instances du grand roi, et les riches présents

qu’on lui offrait en son nom, «ne voulant pas, dit-il, porter secours

aux barbares qui sont les ennemis de la Grèce[62].»

Cette scène, qui a inspiré la peinture moderne, a été adoptée par les

médecins comme un symbole de dignité professionnelle.

Quelques biographes ont allégué contre l’authenticité de ce fait, la

jeunesse d’Hippocrate. L’objection n’est pas sérieuse. Hippocrate

avait alors trente-deux ans environ, et le génie devance l’âge. Il est

bien permis de croire que l’homme qui devait porter un jour le titre

glorieux de _Père de la Médecine_, avait gagné d’un vol rapide les

sommets de la renommée. Mais il est certain qu’il ne pouvait avoir

à cette époque, comme on l’a dit, des fils et un gendre en état de

répondre à l’appel des villes de la Grèce envahies par le fléau.

En résumé, on peut affirmer aujourd’hui que tous ces récits transmis de

main en main sont de pures fables qui n’ont d’autre garantie que des

correspondances notoirement apocryphes. La lecture un peu attentive des

pièces annexées aux Œuvres d’Hippocrate, en démontre péremptoirement la

fausseté[63].

Quelques médecins ne pouvant se résoudre à admettre qu’Hippocrate

se soit abstenu de prendre la parole sur un événement pathologique

si étroitement lié à ses études favorites, se sont persuadés que la

maladie d’Athènes était désignée dans le passage suivant du livre III

_des Épidémies_ (4e constitution):

«Dans l’été on vit un grand nombre de _charbons_ et autres maladies

putrides, des _éruptions pustuleuses_ étendues; chez plusieurs, de

grandes éruptions d’herpès.»

M. le docteur Auguste Krauss prétend que ces diverses déterminations

cutanées ne peuvent être que celles qui ont été décrites par

Thucydide[64].

Il m’est impossible de partager ce sentiment et de fonder une

conjecture plausible sur des éléments séméiotiques aussi insuffisants.

Si Hippocrate avait voulu représenter ce type saisissant, cette

physionomie originale de la grande épidémie, il n’aurait pas assurément

réduit son commentaire à cette rapide et vague allusion. Il n’aurait

pas simplement indiqué, comme en passant, un sujet aussi fécond en

considérations médicales de premier ordre. La main qui a tracé le

tableau de l’épidémie de Périnthe aurait reproduit l’image de la

maladie d’Athènes, avec tous les traits du modèle, et il ne serait pas

resté la moindre incertitude sur son identité.

Mais laissons ces questions d’érudition qui n’ont, à cette place, qu’un

intérêt secondaire, et revenons à l’interprétation nosologique du récit

de Thucydide.

Je dois, tout d’abord, avertir qu’on se ferait une fausse idée de

la maladie qu’il dépeint, si l’on s’imaginait, sur la foi de sa

désignation vulgaire, qu’elle n’a pas franchi l’enceinte de la capitale

de l’Attique. C’est ainsi que l’histoire mentionne souvent, sous le nom

de _peste de Florence_, la fameuse épidémie qui fit le tour du monde

au XIVe siècle.

L’étiologie généralement accréditée qui l’attribue à l’encombrement

provoqué par l’approche de l’armée lacédémonienne, semble justifier

cette erreur. Dans cette hypothèse, elle ne représenterait qu’une forme

spéciale de cette fièvre maligne que son origine infectionnelle a

fait nommer, selon les cas, _fièvre des prisons_, des _hôpitaux_, des

_camps_, des _vaisseaux_.

La vérité est que la maladie, partie de l’Orient, venait d’entreprendre

un long voyage dont Athènes ne fut qu’une étape. Thucydide rapporte,

comme un bruit public, qu’elle était née dans l’Éthiopie, et qu’elle

avait dévasté l’Égypte et surtout la Perse, avant de fondre sur la

malheureuse ville où il en fut témoin. Elle ne tarda pas à se propager

dans le reste de la Grèce, et attaqua des corps de troupes qui

assiégeaient, dans le même temps, quelques villes de la Thrace.

M. Littré fait remarquer judicieusement que, si on ne peut la suivre

dans l’Italie et dans les Gaules, c’est qu’à cette époque reculée les

écrivains manquent partout ailleurs que dans la Grèce[65].

Thucydide ne nous dit rien de la constitution atmosphérique

antécédente, et on ne peut, par conséquent, apprécier la part

d’influence qu’elle aurait pu exercer sur l’invasion de l’épidémie. Il

note seulement que l’année fut remarquable par sa salubrité, ce qui

donne à penser qu’on n’avait observé, pendant l’hiver précédent, aucune

intempérie marquée. Dans le passage où il énumère les désastres de tout

genre occasionnés par la guerre du Péloponèse, et qui s’étendirent,

plus tard, à toute la Grèce, il mentionne des tremblements de terre,

des éclipses de soleil, de grandes sécheresses, suivies de famines.

Mais il ne signale ces événements que comme une fatale coïncidence,

sans les rattacher à l’état de la santé publique. Les épidémistes,

surtout à certaines époques, se sont beaucoup préoccupés de ces divers

météores auxquels ils ont vaguement assigné un rôle étiologique, sur

lequel la science conserve encore bien des doutes. Mais il est bon

de prendre acte d’un fait qui est assez souvent l’avant-coureur des

maladies populaires, pour qu’on soit autorisé à rechercher le rapport

secret qui relie peut-être les deux phénomènes.

Au surplus, l’état de l’atmosphère indiqué par Hippocrate, pendant

la même période, concorde parfaitement avec les données fournies par

Thucydide.

«L’année ayant été australe, humide et douce, la santé fut bonne

pendant l’hiver[66].»

Lucrèce se contente de quelques considérations générales sur l’origine

des maladies épidémiques. D’après sa théorie, les germes morbides

engendrés dans l’atmosphère, se répandent au loin et parcourent les

diverses contrées qu’ils infectent au passage. Ils se mêlent aux

boissons ou aux aliments dont l’homme fait usage ou bien ils pénètrent

dans l’économie avec l’air inspiré[67]. Si le poëte n’a pas cru devoir

appliquer ces principes à la maladie d’Athènes, c’est qu’il a tenu

naturellement à éluder la partie la plus ardue de sa tâche.

Diodore de Sicile a été plus précis dans l’énumération circonstanciée

des influences qui ont concouru, suivant lui, à la production de la

mémorable épidémie.

Il raconte que les pluies abondantes qui étaient tombées pendant

l’hiver, avaient laissé, sur bien des points, des eaux stagnantes. Les

chaleurs excessives de l’été suivant avaient provoqué, dans ces eaux,

une fermentation putride dont les émanations délétères avaient imprégné

l’air ambiant. Les produits du sol, altérés par ces pluies insolites,

ne renfermaient plus que des matériaux impropres à l’alimentation.

D’un autre côté, les vents étésiens n’ayant pas soufflé à cette

époque, comme de coutume, n’avaient pu tempérer l’ardeur dévorante de

la saison. Aussi Diodore attribue-t-il la chaleur intolérable accusée

par les malades, à la chaleur de l’air extérieur. Ce qui n’implique

pas, dans sa pensée, que les organismes se mettaient en équilibre de

température avec l’atmosphère, conformément aux lois de la physique

ordinaire. Il veut seulement faire entendre que l’embrasement de l’air,

combiné aux autres influences morbides, provoquait chez les sujets

atteints, cette ardeur intérieure qui était, selon les théories du

temps, le signe caractéristique de l’état putride[68].

Je n’ai rappelé ces conjectures étiologiques que parce qu’elles

rentrent historiquement dans mon plan. Nous savons bien que les

constitutions atmosphériques n’ont qu’une part bien obscure à réclamer

dans la production des grandes épidémies, et que leur pathogénie doit

être recherchée dans un autre ordre de conditions.

J’aurai dans le cours de ce livre, bien des occasions de renouveler

cette remarque, et je demande grâce d’avance pour des redites

difficiles à éviter dans un travail de longue haleine. Ce n’est pas un

des caractères les moins curieux des épidémies qui courent le monde

que cette espèce d’indifférence pour les modificateurs externes dont

l’ascendant est si puissant sur la génération et le développement

des maladies vulgaires. Par tous leurs côtés, les grandes maladies

populaires paraissent s’émanciper des lois communes de la pathologie.

Aux temps du polythéisme tout phénomène dont on ne pouvait découvrir

la cause naturelle était attribué à l’intervention directe des dieux.

On simplifiait ainsi l’étiologie des épidémies extraordinaires. C’est

Apollon qui passait, chez les Grecs, pour être investi, par délégation

spéciale, du pouvoir de susciter ces grands fléaux, d’en prolonger à

son gré le cours et d’en fixer le terme, lorsque sa vengeance était

assouvie. C’est lui surtout qu’on s’efforçait de fléchir par des

supplications et des cérémonies expiatoires.

Les prescriptions religieuses ne furent donc point négligées à Athènes,

pendant ces jours de deuil. Tous les jeux furent suspendus, les temples

étaient sans cesse remplis d’une foule éperdue implorant la fin de ses

maux. Les bacchantes aux cheveux épars, célébraient les dionysiaques,

mystères inexpliqués qui avaient la vertu d’apaiser la colère céleste.

De longues processions sillonnaient le chemin d’Eleusis. Mais les dieux

furent sans pitié, et les malheureux Athéniens, se voyant abandonnés,

se résignèrent à leur sort, comme le dit Thucydide, sans rien tenter

pour s’y soustraire.

Quand l’épidémie frappa, à l’improviste, ses premiers coups, la

population folle de terreur, ne songea pas tout d’abord, à rechercher

dans les sphères surhumaines l’origine de ce désastre. On accusa les

Péloponésiens d’avoir empoisonné les puits du quartier qui avait été

le premier envahi, et on crut expliquer ainsi la forme étrange et la

marche rapidement mortelle de ce mal inconnu.

La croyance aux empoisonnements des eaux potables d’une ville ou

d’une contrée était alors très-répandue, et on citait des exemples

à l’appui. C’est par cet artifice, assurait-on, qu’avait été prise

Cyrha, ville de la Phocide, peu distante de Delphes. Pausanias raconte

que le général qui commandait le siége, avait donné l’ordre de jeter

des racines d’ellébore dans le fleuve qui abreuvait les habitants.

De violents flux de ventre se déclarèrent bientôt, et les assiégés

renonçant à se défendre se rendirent à discrétion[69].

Ce préjugé n’appartient pas seulement à l’antiquité, et on le retrouve

au moyen âge. Quand la peste noire éclata au XIVe siècle, les Juifs

furent aussi accusés d’avoir empoisonné les fontaines et les puits,

et devinrent, sous cet absurde prétexte, l’objet des plus cruelles

persécutions[70].

Les siècles se remplacent sans rien changer aux passions humaines.

N’avons-nous pas vu, en 1832, lors de la première invasion de

l’épidémie cholérique, le peuple de Paris croire à l’empoisonnement de

l’eau et de la viande débitée par les bouchers, et s’acharner contre

les prétendus auteurs de ces maléfices?

Disons toutefois, après avoir maudit ces tristes égarements, que

ce soupçon si avidement accueilli par la masse ignorante, au début

des grandes mortalités, peut être expliqué par la forme arrêtée et

identique des cas morbides qui rappelle trop fidèlement les effets

ordinaires des poisons spécifiques.

Si on rapproche la maladie d’Athènes des pyrexies graves qui lui

ressemblent, on ne peut se dissimuler, après en avoir bien étudié les

symptômes et l’évolution, qu’elle a de grands rapports avec le typhus

contagieux si bien décrit par Hildenbrand, un des représentants les

plus éminents de l’école clinique de Vienne[71].

Ainsi, on y retrouve la tristesse et l’abattement dès l’invasion, de

violents raptus fluxionnaires sur l’appareil respiratoire et les voies

digestives; des vomissements de matières bilieuses; des gangrènes

partielles, externes et internes, etc.[72].

Autre analogie. La peste d’Athènes, quoique essentiellement aiguë,

pouvait dans certains cas reculer son terme fatal, en affectant la

marche et la forme d’une maladie chronique.

Les suites du typhus prolongent souvent sa durée commune et se

traduisent par un enchaînement de symptômes qui dérouteraient

le médecin, s’il ne remontait à leur source. Ce sont tantôt des

engorgements viscéraux ou des phlegmasies internes accompagnées d’une

fièvre lente qui empêchent la restauration des forces et entretiennent

un état de langueur tôt ou tard mortel. Tantôt l’épuisement graduel du

malade s’explique par le défaut d’alimentation, la persistance d’une

tristesse insurmontable, la survenance d’hémorrhagies, de diarrhées

et autres évacuations débilitantes, l’insomnie opiniâtre, les sueurs

nocturnes, etc. Le patient finit par succomber dans le marasme[73].

Telle était aussi l’image de la maladie d’Athènes lorsqu’elle

dépassait sa durée ordinaire. Thucydide n’a pas mentionné cet ordre de

faits qui sortait du cadre limité de son observation. Mais Plutarque

nous en a transmis un exemple d’autant plus frappant que c’est Périclès

lui-même qui en est le sujet.

Au milieu de la désolation générale, le grand homme se dévoua sans

réserve et brava hardiment tous les périls. Le fléau semblait s’être

acharné sur ceux qui lui étaient chers. Après avoir largement moissonné

ses amis et ses proches, il avait enlevé sa sœur et Xanthippus, l’un de

ses fils légitimes. Périclès avait supporté ces horribles épreuves avec

une mâle énergie. Mais, lorsque l’impitoyable mort, comblant la mesure,

lui ravit son jeune fils Paralus, qui ne survécut que huit jours à

son frère aîné, sa fermeté, jusque-là inébranlable, fit place au plus

violent désespoir, et à la vue du cadavre de cet enfant bien-aimé,

il fondit en larmes pour la première fois de sa vie, et courut se

renfermer dans sa demeure pour s’y livrer tout entier à sa douleur[74].

En temps d’épidémie, de tels déchirements sont trop souvent le

prélude d’une atteinte mortelle. La population d’Athènes apprit tout

à coup, avec stupeur, que le fléau venait de frapper le chef de

l’État et mettait sa vie en danger. Mais la maladie ne se déclara

pas chez lui, avec ce cortége de symptômes aigus et violents qui la

manifestaient généralement chez les autres. Pendant sa longue durée,

elle mina lentement ses forces et affaiblit même insensiblement, au

dire de Plutarque, ce grand esprit qui avait fait l’admiration de ses

contemporains.

Après de nombreuses alternatives d’amendement et de recrudescence,

celui qui devait léguer son nom à tout un siècle, s’éteignit

doucement, entouré d’amis qui avaient échappé à la contagion, et

étaient venus recevoir son dernier soupir[75].

Ici se présente une question incidente qu’on me permettra d’examiner.

La version de Plutarque est-elle authentique, et faut-il croire, en

effet, que la maladie avait porté atteinte aux facultés mentales de

Périclès?

Nous avons appris par Thucydide que ceux qui guérissaient avaient

complétement perdu la mémoire et ne se reconnaissaient pas eux-mêmes,

ce qui dénote une impression profonde sur les fonctions du cerveau. Il

n’y aurait donc rien d’invraisemblable dans l’adjonction de cet ordre

de symptômes à la longue maladie de Périclès. Je me demande seulement

si le fait historique est bien avéré.

Théophraste raconte que l’auguste malade, recevant la visite d’un ami,

lui montra une amulette que des femmes lui avaient suspendue au cou, et

il donne à entendre que son esprit devait être bien troublé, puisqu’il

se prêtait à de pareilles faiblesses.

Ne peut-on pas supposer que Périclès a voulu témoigner, par cette

crédulité apparente, le prix qu’il attachait à une marque de sympathie?

Ne sait-on pas, d’ailleurs, que les meilleures têtes ne sont pas

toujours en garde contre certaines superstitions populaires? Cette foi

aux talismans préservatifs ne s’est-elle pas perpétuée jusqu’à nous?

Des auteurs très-sérieux n’ont-ils pas recommandé de porter sur soi,

en temps de peste, des vessies pleines de mercure ou des tablettes

d’arsenic?

Mais voici un fait qui suffit, selon moi, pour démentir l’insinuation

de Plutarque.

Périclès allait mourir. Les principaux citoyens d’Athènes, groupés

autour de son lit, et croyant n’être pas entendus, soulageaient leur

douleur en racontant ses victoires et en énumérant ses trophées. «Ces

exploits, dit le malade en se soulevant avec effort, sont l’ouvrage de

la fortune et me sont communs avec d’autres généraux. Le seul éloge que

je mérite est de n’avoir fait prendre le deuil à aucun citoyen[76].»

Je ne puis consentir à admettre que le mourant qui a proféré ces belles

paroles, dans ce moment suprême, n’était pas en possession de toutes

ses facultés.

Le souvenir de la fin de Périclès reporte la pensée sur un contemporain

célèbre, qui ne quitta pas Athènes pendant ces jours néfastes, et resta

invulnérable au milieu de tant d’hécatombes. Je veux parler de Socrate.

Claude Elien, qui nous a conservé ce détail historique, attribue

cette immunité, qui n’est après tout qu’un fait vulgaire, à la

vigoureuse constitution du philosophe, et à ses longues habitudes de

tempérance[77].

L’expérience prouve que ces conditions de résistance aux influences

morbides sont bien loin d’avoir la vertu prophylactique qu’on leur

suppose; et dans l’espèce, Elien a oublié que, d’après la remarque

expresse de Thucydide, les sujets les plus robustes, comme les plus

chétifs, étaient également frappés.

La préservation de Socrate s’expliquerait-elle mieux par ce calme

imperturbable qui fermait son âme à toutes les émotions vives, et le

laissait impassible, en face du danger[78]?

Il est certain que la crainte, et en général les passions tristes, sont

une prédisposition menaçante aux coups des maladies populaires; et

bien des épidémistes n’ont attribué leur extension et leur mortalité

qu’aux effets de la peur. Mais quoiqu’on ne puisse contester la vérité

du principe, maintenu dans les limites assignées par l’expérience, il

faudrait bien se garder d’en préjuger l’application dans tous les cas

individuels. Pendant que Socrate respirait impunément cet air empesté

et restait debout au milieu des mourants et des morts, Thucydide,

qui n’en était plus à faire ses preuves de sang-froid et de courage,

tombait à son tour, et la maladie ne lui laissait la vie, qu’après lui

avoir infligé toutes ses tortures.

Je reprends l’appréciation des rapports que l’observation a pu

constater entre le typhus et la maladie d’Athènes. La conclusion

de ce rapprochement met en relief des différences qui empêchent de

les confondre. L’éruption spéciale qui couvrait la peau de pustules

ulcérées, la mortification des globes oculaires, des parties génitales

et des extrémités, sans compter d’autres symptômes sur lesquels je

n’ai point à revenir, appartiennent en propre à la peste antique, et

assurent son individualité.

C’est cependant une opinion généralement reçue qu’elle fut engendrée

par l’état de siége, et qu’elle n’est par conséquent qu’un exemple de

plus de la fièvre de l’encombrement, dont la disette et les influences

morales auraient redoublé l’activité.

Plutarque incrimine, sans hésiter, les mesures prescrites par Périclès

et l’agglomération forcée des gens de la campagne dans l’enceinte

de la ville[79]. Ce bruit populaire était perfidement exploité par

les ennemis politiques du chef de l’État qui l’accusaient hautement

d’imprévoyance, sans tenir compte des nécessités impérieuses de la

guerre. Ce fut même un des griefs qu’on allégua pour lui retirer

momentanément le pouvoir, qui lui fut rendu peu de temps après, sous la

pression des événements.

Diodore de Sicile exprime la même conviction en termes moins

affirmatifs. L’armée athénienne, décidée à ne pas combattre, se tenait

renfermée dans la ville. Une multitude compacte et hétérogène s’y

était réfugiée de toutes parts. Cette condensation dans un espace trop

resserré devait provoquer une profonde viciation de l’air, et c’est

_probablement_ à cette cause (_probabili ratione_) qu’il faut rapporter

l’horrible contagion qui se déclara[80].

Les modernes, je l’ai déjà dit, ont généralement adopté cette étiologie

qui leur paraît ressortir avec évidence du concours des conditions au

milieu desquelles la maladie éclata tout à coup, sans être annoncée

par aucun signe avant-coureur. Préoccupés de la prédominance apparente

de l’impression infectionnelle, ils ne se sont pas demandé si tous les

éléments du fait pathologique, y compris l’ensemble de ses symptômes,

concordaient avec cette interprétation.

Mertens, le savant historien de la terrible peste de Moscou, en 1770,

fait remarquer que les effets ordinaires de l’encombrement dans une

ville murée, rendent probable l’origine miasmatique de la peste

d’Athènes qui n’est pour lui qu’une _fièvre putride_[81].

Le docteur Dalmas dit à son tour, que l’épidémie qui se déclara à

Athènes pendant la guerre du Péloponèse, «était probablement une

épidémie de _typhus_»[82].

Cette opinion, malgré ses nombreux partisans, ne tient pas devant les

faits, et trahit un examen trop superficiel des termes de la question.

Lorsque la maladie éclata, l’agglomération était toute récente et la

pénurie des denrées alimentaires ne s’était pas encore fait sentir. Les

ennemis n’avaient pénétré dans l’Attique que depuis peu de jours, et

c’est à peine s’ils étaient arrivés sous les murs de la métropole. Nous

avons vu d’ailleurs que l’épidémie ne débuta pas dans la partie haute

de la ville, qui était le véritable foyer de l’encombrement. C’est au

Pirée qu’elle fit ses premières victimes, ce qui permet de soupçonner

qu’elle y fut importée par voie de mer, les provenances des pays

infectés ayant leur libre entrée dans le port. On sait, en effet, que,

pour parer à l’insuffisance des récoltes, on avait fait venir d’Égypte

et de Sicile de nombreux navires chargés de blé.

Il est vrai que les progrès du fléau accrurent la mortalité dans

l’Acropole où les campagnards, obéissant aux ordres de Périclès,

s’étaient entassés dans des réduits malsains. Les morts et les mourants

gisant dans les rues, aggravaient l’infection de l’air; et l’horreur

de ce spectacle redoublait l’épouvante de la population qui attendait

sans cesse sa dernière heure. Nul doute qu’une pareille situation

n’ait favorisé l’extension et les ravages de la maladie, comme il

était facile de le prévoir. Mais on ne peut lui en attribuer la cause

première, et Thucydide ne s’y est pas trompé.

Il ne faut pas perdre de vue aussi que l’épidémie ne resta pas

confinée dans les murs d’Athènes; mais qu’elle envahit successivement

les villes de la Grèce les plus populeuses, et principalement celles

dont le commerce était le plus actif, ce qui revient à dire, en style

du sujet, celles qui ouvraient à la contagion un accès plus facile.

La maladie d’Athènes était donc foncièrement épidémique dans toute

l’amplitude du mot; et c’est en vain qu’on prétendrait la rattacher

originellement à une infection locale. Cette idée n’a pu venir qu’aux

médecins qui ont pris au pied de la lettre sa désignation historique

sans se donner la peine d’en vérifier la justesse.

Mais l’épidémicité et la contagion, loin de s’exclure, comme l’ont

avancé quelques systématiques, généralisant outre mesure certains faits

exceptionnels, s’attirent au contraire, en quelque sorte; et le bilan

funèbre d’une maladie populaire représente la résultante de ces deux

influences combinées.

La peste dont je trace l’histoire, était éminemment contagieuse: on

raconte que des généraux de Périclès, ayant conduit des renforts

de troupes sous les murs de Potidée, dont on faisait le siége,

l’expédition échoua, parce que les nouveaux venus, imprégnés des germes

de la maladie d’Athènes, la communiquèrent à ceux qui les avaient

précédés et dont l’état sanitaire avait été jusque-là irréprochable; et

ils périrent presque tous[83].

La préférence de la mort pour les médecins et surtout pour ceux qui

traitaient le plus de malades, n’a pas d’autre signification.

Thucydide va jusqu’à dire qu’une simple approche suffisait pour

transmettre la maladie, ce qui est strictement vrai, et se traduit,

dans la langue actuelle de la science, par l’_halituosité_ du virus.

Les animaux eux-mêmes en ressentaient l’action funeste et leur

instinct les tenait à distance des débris humains qui exhalaient ces

germes mortels.

Thucydide, peu familier avec ce genre d’observation qui, à la rigueur,

pouvait être aussi une rareté pour la science contemporaine, ne

cache pas son étonnement; et il en déduit que la maladie différait

essentiellement des maladies ordinaires: conclusion prématurée, puisque

le même fait, souvent vérifié depuis sous le règne de certaines

épidémies, indique tout au plus leur gravité relative, sans rien

préjuger sur leur nature.

Tite-Live rapporte que pendant une terrible épidémie qui couvrit Rome

de deuil, l’an 174 avant Jésus-Christ, et qui avait été précédée d’une

épizootie bovine, ni les chiens ni les oiseaux de proie ne touchaient

aux cadavres qui gisaient sans sépulture[84].

Schnurrer a noté la même particularité dans l’histoire d’une épidémie

qui régna à Copenhague, en 1523[85].

Boccace prétend s’en être assuré en 1348, lors de la peste de Florence:

«On n’apprendra pas, dit-il, sans surprise, un fait qui a eu bien

des témoins, que j’ai vu moi-même et que j’aurais eu de la peine à

croire, quoiqu’il m’eût été affirmé par des personnes dignes de foi.

La contagion de cette maladie était si active qu’elle s’opérait,

non-seulement d’homme à homme, mais, ce qui est bien plus fort, de

l’homme aux animaux, de telle sorte que tout animal qui touchait un

objet ayant appartenu à un individu malade ou mort de la peste, était

frappé et mourait promptement. C’est ce que j’ai vu, comme je le

disais, dans la circonstance que voici. On avait jeté dans la rue les

hardes d’un pauvre homme qui avait succombé. Advinrent deux pourceaux

qui, après avoir fouillé ces haillons avec leur groin, les saisirent

entre leurs dents et les secouèrent sur leur museau. A l’instant ils se

mirent à tourner sur eux-mêmes, comme s’ils avaient été empoisonnés et

tombèrent morts sur place[86].»

L’auteur du _Décaméron_ n’est pas tenu d’en savoir plus long. Mais

outre que le fait qu’il raconte n’est pas aussi merveilleux qu’il a

l’air de le supposer, il n’implique nullement la _communication_ de

la maladie de l’homme aux animaux. Ce qui est incontestable, c’est

que les émanations qui s’échappent des cadavres ou des objets à

l’usage des malades agissent, en pareil cas, à la manière d’un violent

poison, sur les animaux qui les inspirent. Mais on ne peut en déduire

rigoureusement que ces miasmes produisent, chez ceux-ci, une maladie

semblable à celle dont ils proviennent et capable de se transmettre,

par une véritable _contagion_, à l’homme et aux autres espèces animales.

Les médecins, comme il n’y en a que trop, qui professent des principes

absolus en matière de communications morbides, pourront s’étonner que

la maladie d’Athènes, douée d’une virulence si active, ait épargné

le Péloponèse, malgré ses rapports inévitables avec les populations

infectées. Quelles sont les barrières qui ont intercepté ou restreint

la contagion? Il n’existait alors rien d’analogue à nos cordons

sanitaires. L’hygiène publique devait méditer pendant de longs siècles

avant de découvrir la vertu prophylactique de la séquestration. La

salubrité proverbiale du ciel de cette contrée, dans ces temps

reculés, a paru rendre raison de cette immunité imprévue; mais il

faudrait être bien novice pour se contenter de cette explication.

Le fait est que les Péloponésiens ont été préservés; ce qui implique,

de leur part, une disposition réfractaire à l’impression du contagium.

A quoi tient ce défaut de réceptivité? Je ne me charge pas de répondre.

Quand on a quelque expérience de l’épidémiologie, on est préparé à

ces prétendues anomalies qui déjouent les prévisions de la règle

générale. Les masses ont, comme les individus, leur mode de vitalité,

leurs aptitudes morbides, leur résistance aux influences nocives. Il

n’est pas plus surprenant de voir une population cernée par des foyers

de contagion rester intacte contre toute prévision, que de voir un

individu rendre à un varioleux ou à un pestiféré les soins les plus

intimes, et rester invulnérable au sein de ces conditions si menaçantes.

L’invincible léthalité des grandes maladies populaires qui en est

l’inséparable attribut, n’a pas failli à la peste d’Athènes, et l’art a

vu tristement échouer tous ses efforts. Le nombre des décès fut énorme

et traduit l’œuvre collective de l’épidémicité et de la contagion.

Thucydide ne nous a transmis que le recensement des victimes

appartenant à l’armée, et il se rejette sur l’impossibilité de fixer le

chiffre des morts de la population civile.

Diodore de Sicile l’évalue à plus de _dix mille_, ce qui, ajouté aux

_quatre mille sept cents_ notés par Thucydide, formerait, à peu près,

un total de _quinze mille_[87]. Ce chiffre, quelque élevé qu’il

soit, me paraît encore au-dessous de la vérité, si l’on part de cette

supposition très-permise que la population, tant libre qu’esclave, a

été proportionnellement aussi maltraitée que l’armée.

Demandons des renseignements à l’abbé Barthélemy, qui fait autorité en

tout ce qui concerne la Grèce antique.

On comptait d’après lui, dans Athènes, plus de _trente mille

citoyens_[88]. De ce nombre, on peut induire qu’il n’y avait pas moins

de _quarante mille esclaves_[89]. Si on ajoute environ _dix mille

étrangers ou domiciliés_[90], on obtient la somme de _quatre-vingt

mille_ habitants, momentanément grossie par la masse compacte des

campagnards qui avaient cherché un refuge dans la ville.

D’un autre côté, Barthélemy nous apprend qu’il y avait dans l’Attique

_vingt mille hommes_ en état de porter les armes, et il est à présumer

que Périclès avait requis pour la défense d’Athènes toutes les troupes

disponibles[91].

Je ne crois donc pas m’éloigner de la vérité en portant à _cent dix

mille âmes_ approximativement la population agglomérée dans la ville,

au moment de l’épidémie, et à _vingt mille_ pour le moins, le produit

général de ce relevé nécrologique[92].

La nouveauté de la maladie d’Athènes à son apparition, sa léthalité

et sa résistance aux remèdes sont autant de caractères des grandes

épidémies qui font préjuger d’avance sa profonde spécificité de nature.

Mais avant d’examiner cette difficile question, je demande la

permission d’insister en peu de mots sur certains détails du récit de

Thucydide qui sont susceptibles d’être diversement commentés.

On se rappelle que bien des malades, échappant à la surveillance de

leur entourage, couraient se précipiter dans les puits. Au dire de

l’historien, cette funeste détermination était parfaitement raisonnée:

C’était, dit-il, pour éteindre l’ardeur dévorante de leur soif.

Je ne saurais y voir, quant à moi, qu’un acte de délire ou de

désespoir. Ou bien ces malheureux obéissaient, dans le trouble de

leur esprit, à une impulsion instinctive provoquée par l’intolérable

chaleur qui les consumait; ou bien ils étaient résolus à terminer plus

promptement leurs tortures.

Cette conjecture me paraît d’autant plus probable que la croyance

générale à l’empoisonnement des puits les aurait détournés d’affronter

ces boissons mortelles. Dans tous les cas, s’ils avaient eu toute leur

raison, ils auraient été se désaltérer tout bonnement aux fontaines.

Mon avis est donc qu’il ne s’agit ici que d’une forme de suicide qui

se rattache aux observations analogues consignées dans l’histoire des

épidémies. Nous verrons plus tard Procope constater les mêmes faits

pendant la peste de Constantinople au VIe siècle. Certains malades se

précipitaient par les fenêtres; d’autres se jetaient dans l’eau; et le

chroniqueur fait remarquer qu’ils n’étaient pas poussés par la soif,

puisqu’un grand nombre allaient se noyer dans la mer.

D’après Bertrand, l’historien de la peste de Marseille en 1720, on

voyait dans les rues bien des malades qui s’étaient jetés par les

croisées. Dans d’autres épidémies, les délirants ont attenté à leur vie

par la submersion ou la strangulation.

Autre remarque, que je soumets à mon lecteur.

Thucydide a noté que la maladie gagnait les extrémités et les parties

génitales, dont la chute était suivie de la guérison.

Lucrèce s’est ici écarté de son modèle pour commettre une erreur qu’il

ne sera pas hors de propos de relever. Il a imaginé que le chirurgien

détachait les parties gangrénées à l’aide de l’_instrument tranchant_,

et que le salut du malade dépendait de cette opération.

Thucydide se contente de dire que les malheureux _privés_

(στερισκοντοὶ) des organes mortifiés, revenaient à la santé. Il ne fait

pas la moindre allusion à une séparation artificielle.

Ce détachement _spontané_ des parties sphacélées est un fait vulgaire

dans l’histoire des affections gangréneuses. On a eu de nombreuses

occasions de le vérifier, pendant le règne de certaines épidémies

rapportées, avec plus ou moins de vraisemblance, à l’ergotisme. Et,

pour le dire en passant, l’art paraît avoir fort mal suppléé la nature.

Les chirurgiens impatients qui attendaient merveille de l’amputation,

ont été bien vite détrompés et se sont empressés d’y renoncer. Il

n’est pas douteux pour moi, d’après le témoignage de Thucydide et les

termes qui l’expriment, que la nature faisait tous les frais de ces

mutilations, au grand avantage des patients. Lucrèce a donc arrangé

l’histoire quand il a écrit:

«Et graviter partim metuentes limina lethi,

»Vivebant FERRO privati parte virili[93].»

M. de Pongerville, son interprète, a traduit ainsi ces vers: «Les uns

pour s’éloigner du seuil de la mort, livraient au _fer tranchant_ la

partie la plus noble de leur être[94].»

J’accorde que le savant académicien était lié par le texte. Mais je

suis surpris qu’après avoir enrichi de notes explicatives le sixième

livre du poëme latin, à propos de cette peste dont il reconnaît que

la description «est presque entièrement tirée du second livre de

Thucydide[95],» il n’ait pas cru devoir signaler, sur ce point, la

divergence de Lucrèce.

M. le Dr Auguste Krauss exprime une autre opinion que la mienne, dans

ses recherches déjà citées sur la peste d’Athènes. Il est aussi d’avis

que les chirurgiens durent s’efforcer de prévenir par l’amputation

les progrès de la gangrène qui menaçait, dit-il, de s’étendre à

l’intérieur. D’après quoi, il donne raison à Lucrèce[96].

Il ne s’agit pas de décider ce qu’auraient pu faire rationnellement les

chirurgiens; mais ce qu’ils ont fait, en réalité, d’après le témoignage

le plus autorisé. Or il est évident que la présomption de M. Krauss,

dont il n’allègue d’ailleurs que la vraisemblance, tombe devant la

lettre du texte grec.

Thucydide déplore l’impuissance absolue de la médecine, et il eût été

heureux de la réhabiliter au moins dans ses tentatives chirurgicales,

appliquées à ces gangrènes critiques. Un seul mot suffisait, et sa

réticence serait inexplicable. Il parle _de visu_, et son observation

minutieuse n’aurait pas été en défaut sur un fait aussi saillant.

Une dernière réflexion doit trouver place ici.

Quelques traducteurs de Thucydide, étrangers à notre art, lui font dire

que certains malades guérissaient _après avoir perdu la vue_.

Sprengel lui-même, faute d’attention, a pensé que la _perte des yeux_

expressément notée dans ce récit, indique l’_amaurose_ qui abolit la

vision, sans altérer sensiblement la structure apparente de l’organe

oculaire[97].

Cette interprétation est nettement démentie par les termes mêmes de

Thucydide. Il ne s’est pas, en effet, borné à dire que les malades

restaient aveugles. Il affirme qu’ils étaient _dépouillés de leurs

yeux_ (οφθαλμοι). Le sens de ce passage est d’autant plus clair, qu’il

fait immédiatement suite à celui où l’auteur mentionne la mortification

de certaines parties. Nous avons vu d’ailleurs que la maladie débutait

par une violente ophthalmie; une simple lecture démontre qu’il s’agit

d’une _véritable gangrène des globes oculaires_, et que la cécité

consécutive n’était pas de nature _amaurotique_. Cette distinction,

indifférente pour les gens du monde, puisque, en définitive, il y a

également perte de la vision de part et d’autre, est d’une grande

importance pour le nosologiste qui recherche avant tout la nature des

maladies.

Ce mot me ramène à la question dont j’ai un moment suspendu l’examen,

et que je me pose sans me dissimuler que je vais me trouver en présence

d’un mystère qu’on ne peut guère se promettre d’éclaircir, quand on est

bien résolu à ne pas se contenter d’à-peu-près.

Quelle idée faut-il se faire de la peste d’Athènes et du mode morbide

dont elle est l’expression?

Il va sans dire que le point de vue des auteurs est très-variable,

et qu’après avoir comparé la maladie ancienne avec celles qui s’en

rapprochent le plus dans la pathologie moderne, ils ont tiré, de ce

diagnostic différentiel, des conclusions très-discordantes. Ce défaut

d’entente réfléchit la mobilité et l’inconsistance des principes qui

dirigent trop souvent ce genre de recherches[98].

Ceux qui n’ont voulu voir que la _rougeur de la peau_, l’_angine_

et quelques autres symptômes congénères indiqués par Thucydide, ont

prétendu qu’il ne s’agissait que d’une _scarlatine_, préjugeant ainsi

gratuitement l’existence de cette maladie dans l’antiquité[99].

D’autres, exclusivement préoccupés des _éternuments_, de

l’_ophthalmie_, de la _toux_, de la _teinte rougeâtre_ des téguments,

etc., ont cru, sans plus de motifs, reconnaître l’image de la

_rougeole_.

M. Rosenbaum, qui est à l’affût de tous les témoignages en faveur de

l’antiquité de la syphilis, lui attribue la mortification des parties

génitales, «observée, dit-il, dans la peste d’Athènes, comme dans la

constitution épidémique d’Hippocrate[100].» Mon savant confrère n’est

pas le premier à hasarder cette étrange opinion qui, malgré cela, n’a

pas fait fortune.

Ces affirmations diagnostiques déduites de quelques symptômes

arbitrairement groupés, ne sont pas dignes d’une réfutation sérieuse et

tombent devant la simple lecture de la description de Thucydide.

Quelques médecins dont le sentiment mérite considération, soutiennent

une thèse qui vaut la peine d’être examinée.

La peste d’Athènes n’aurait été, à les entendre, qu’une _variole_, et

il faut convenir que le parallèle des deux maladies met en présence de

nombreuses similitudes.

Des deux parts, éruption générale naissant à une période déterminée, et

formation consécutive de croûtes; symptômes généraux portant sur les

voies respiratoires et l’appareil gastro-intestinal, etc.

M. Théodore Krause, qui se flatte d’avoir recueilli un ensemble de

documents démonstratifs de l’existence de la variole chez les anciens,

a invoqué l’épidémie d’Athènes comme un nouvel argument, et identifié

formellement l’éruption décrite par l’historien grec avec celle de la

petite vérole[101]. Comme je crois fermement à la nouveauté de cette

dernière maladie, j’aurai plus tard à faire valoir mes raisons et à

justifier le dissentiment qui m’éloigne du médecin allemand. Je me

borne, pour le moment, à prendre acte de quelques objections[102].

1º Les pustules varioleuses que nous connaissons ne se terminent pas

par des ulcérations, mais restent pleines d’une sérosité puriforme

jusqu’à la période de dessiccation.

2º Parmi les symptômes de la maladie d’Athènes, il en est de

très-apparents qui n’ont été signalés par aucun nosographe dans la

description de la variole: telle est, entre autres, la gangrène des

extrémités, des parties génitales et des globes oculaires. Toutes

les maladies qualifiées de _malignes_ dont la faiblesse radicale est

l’élément dominant, peuvent se compliquer de gangrène, la variole comme

les autres. Mais c’est là une éventualité accidentelle qui n’entre pas

dans le signalement de la fièvre éruptive, et qui d’ailleurs, le cas

échéant, en diffère par le siége et la forme.

3º L’éruption de la variole est incontestablement critique dans son

principe, quelle que soit son issue. Thucydide n’en fait pas la

remarque pour l’éruption qu’il a observée. Ce contraste seul serait

décisif pour tous les praticiens. Il me suffit de l’indiquer, parce

qu’il est permis de soupçonner, d’après l’interprétation rationnelle

des faits, que Thucydide, absorbé par la gravité constante de la

maladie, n’a pas su démêler le caractère foncièrement résolutif de

l’exanthème concomitant.

Je me crois donc autorisé à séparer la peste antique de la variole.

Bien certainement le spectacle dont Thucydide a été témoin, n’est

pas celui qui frappe nos regards dans les invasions de la maladie

contemporaine, qui trompent si souvent encore la vigilance de

la vaccine. Il est bien entendu que je ne parle que du tableau

nosographique. Je n’ignore pas que quand la variole est déchaînée, elle

ne le cède à aucune autre pour l’intensité de ses ravages.

M. le Dr Daremberg, si autorisé dans cet ordre d’études, a été frappé

aussi de la ressemblance de la maladie d’Athènes avec la variole. Mais

il ne s’est pas dissimulé que la physionomie habituelle de la fièvre

éruptive de nos jours était, dans le portrait ancien, profondément

altérée. Pour rendre raison de ces apparences insolites, il s’est

arrêté à une sorte d’opinion mixte qu’il traduit en ces termes:

«Jusqu’à preuve du contraire, la peste d’Athènes est _une petite vérole

compliquée de typhus_, et même du typhus le plus grave, c’est-à-dire

avec gangrène des extrémités et des parties génitales. C’est l’opinion

de M. Krause, modifiée et complétée[103].»

Je regrette de ne pouvoir partager la conviction de mon érudit

confrère, et je propose quelques objections qui attendent une réponse.

Si je refuse mon adhésion, ce n’est pas uniquement parce que je

proteste contre l’antiquité de la variole, mais aussi parce que les

termes de la question me semblent un peu arbitrairement assortis.

Peut-on citer, dans l’histoire, malheureusement si riche, du typhus

et de la variole, une seule épidémie résultant de leur association

momentanée, qui rappelle, par ses traits essentiels, celle de

l’antiquité.

Que le vice des conditions hygiéniques adjoigne, comme complication,

l’élément typhique à une petite vérole épidémique et en modifie les

symptômes, la marche, la gravité, cette éventualité n’excède pas

la mesure des vraisemblances cliniques. Mais que cette combinaison

accidentelle marque la fièvre éruptive de ce cachet original si

nettement gravé par Thucydide, c’est ce que je ne puis retrouver dans

les souvenirs de mes lectures, de mes entretiens avec mes confrères,

ou de mon expérience personnelle.

Supposons, pour un moment, que la maladie eût surpris Athènes dans des

conditions de salubrité plus favorables, oserait-on soutenir qu’elle

n’eût été qu’une variole épidémique, en tout semblable à celle de notre

temps, en admettant toujours, ce qui est loin d’être prouvé, que la

fièvre exanthématique fît partie de la pathologie ancienne?

Quand on dit que les traits insolites qui la défigurent ne tiennent

qu’à son association avec le typhus, on se met manifestement en

contradiction avec les témoignages les plus précis qui nous montrent

l’épidémie parcourant de vastes contrées sans rien perdre de son

signalement, et ravageant un grand nombre de villes dont l’état

sanitaire, au moment de l’explosion, était sans reproches. En changeant

de milieu, la prétendue variole aurait dû reprendre son indépendance

et déposer, si je puis ainsi dire, sa livrée d’emprunt. Et cependant,

si nous la suivons dans sa course, nous la voyons toujours reproduire

la même image, et frapper de surprise les médecins qui ne l’ont jamais

vue. Telle elle était en partant de l’Éthiopie, son lieu de naissance,

telle on la retrouve dans toutes ses stations, indifférente aux

influences extérieures et se suffisant à elle-même pour son œuvre de

destruction.

Thucydide nous apprend que le fléau éclata d’abord au Pirée,

c’est-à-dire dans un quartier situé à quarante stades (huit kilomètres)

de l’Acropole, et dans lequel il n’y avait pas le moindre indice

d’encombrement, et par conséquent de typhus. Il ne nous dit pas que les

premiers cas qui y furent observés aient sensiblement différé de ceux

qui se multiplièrent plus tard dans la partie élevée de la ville. Or,

l’interprétation de M. Daremberg implique que la variole, importée au

Pirée, n’aurait pu s’adjoindre le typhus qu’après avoir gagné le foyer

infectionnel. Jusque-là elle aurait dû garder sa physionomie ordinaire,

et les médecins auraient revu, sans le moindre étonnement, une ancienne

connaissance, à moins qu’on ne prétende, par surcroît d’hypothèse, que

cette fièvre éruptive prenait alors possession, pour la première fois,

de la famille humaine.

Je crois, en résumé, professer une opinion plus conforme à la logique

des faits en assignant à la maladie d’Athènes, considérée dans

l’ensemble congénère de ses symptômes, une place à part dans la série

des entités morbides inscrites au cadre nosologique. Par son éruption

si tranchée et soumise à des phases si régulières, elle appartient au

groupe des fièvres exanthématiques. Nous venons de voir que les auteurs

qui se sont proposé de l’identifier à des maladies connues, sur la foi

de quelques analogies superficielles, n’ont tiré de ces rapprochements

que des conclusions disparates et nosologiquement inacceptables. On me

permettra de me prévaloir de leurs divergences au profit de mon propre

sentiment.

M. Daremberg se plaint que, dans l’étude de ces questions historiques

qui sont du ressort de la médecine, «on ne tienne pas assez compte des

différences qui séparent l’antiquité de l’âge moderne. Les anciens,

dit-il, n’observaient pas et ne décrivaient pas les maladies comme

nous[104].»

Il n’est pas douteux que la détermination du siége des maladies sur

le vivant, dans les cas où elle est possible, échappait souvent à nos

devanciers, dépourvus de puissants moyens de précision. D’un autre

côté, le silence forcé de l’anatomie pathologique les privait d’un

précieux complément de diagnostic. Leur méthode d’exposition devait se

ressentir, au moins dans les détails, de ces lacunes inévitables de

la science. Mais ils n’en sont pas moins restés des modèles, dans la

mesure de leurs ressources; et sur bien des points, sans en excepter la

nosographie, nous ne les avons pas dépassés, si ce n’est peut-être par

la prétentieuse prolixité de nos descriptions symptomatiques.

Le mode d’observation des anciens n’était pas, en réalité, aussi

différent du nôtre que paraît l’indiquer M. Daremberg, et sa remarque

exige au moins quelques restrictions. Mais j’admets avec lui que

«des maladies identiques, au fond, ont pu, par suite de certaines

circonstances et de complications qu’il est quelquefois possible

de déterminer, se manifester dans l’antiquité, sous des formes un

peu différentes d’elles-mêmes. Il ne faut donc pas _se hâter_ de

déclarer qu’une maladie ancienne n’a point d’analogues dans les temps

modernes[105].»

La recommandation est aussi sage que judicieusement motivée. Mais à

moins de renoncer à aborder et à approfondir ces problèmes historiques,

il faut bien nous résoudre à faire usage des éléments qui sont entre

nos mains, et à choisir parmi les solutions diversement probables,

celles qui semblent s’accorder le mieux avec les faits. Pourquoi

serions-nous, en pareille matière, plus difficiles que Tite-Live? «_In

rebus tam antiquis_, disait-il, _si quæ similia veri sint, pro veris

accipiantur satis habeam_[106].»

Que manque-t-il, après tout, à la description de Thucydide pour

éclairer le médecin qui en recherche le sens? Les mœurs de son temps

interdisaient les ouvertures de cadavres, et nous savons, après tant

d’épreuves démonstratives, qu’il ne faut pas surfaire l’importance de

ces documents posthumes appliqués aux grandes épidémies. Mais les

nosographes modernes ont-ils jamais tracé un tableau plus vivant

d’une épidémie à l’œuvre? Nous avons tous les jours sous les yeux des

relations bien moins exactes, et nous n’hésitons pas à nous faire une

opinion. La question archéologique, dans l’ordre médical comme dans

tout autre, commande, j’en conviens, la plus grande circonspection.

Mais est-ce à dire qu’on soit réduit à attendre du temps, de la

découverte de quelque texte ignoré, etc., le _fiat lux_ décisif? Avec

de pareils scrupules, on n’oserait jamais toucher à ces problèmes, et

le découragement arrêterait bientôt la plume la plus résolue. Faute du

_mieux_, on dédaignerait le _bien_, et la science resterait en place

dans la crainte de se fourvoyer en avançant.

M. Daremberg croit aux maladies éteintes et aux maladies nouvelles, et

on peut être assuré que ce n’est pas sans de bons motifs[107]. Mais

il n’a pas cru devoir faire l’application du principe à l’épidémie

d’Athènes. Il a essayé de la rattacher à notre pathologie actuelle

en la représentant comme l’incorporation intime et passagère de deux

maladies bien connues. Mon lecteur décidera si j’ai été mieux inspiré

en me séparant de lui sur ce point; et si, en défendant ma thèse, je

suis resté fidèle à la réserve dont mon honoré confrère conseille

prudemment de ne jamais se départir.

Des médecins qui ne doutent de rien ont imaginé de rapporter la

_peste d’Athènes_ à la _fièvre jaune_, sans plus de souci de la

chronologie que de la symptomatologie comparée. Thucydide ne parle

ni d’_hémorrhagie_, ni de _jaunisse_, ni de _rachialgie_, ni de

_déjections noires_, phénomènes trop frappants pour qu’il eût omis

de les signaler. A l’inverse, on ne trouve dans la _fièvre jaune_ ni

l’_éruption ulcérée_ de la maladie d’Athènes, ni l’_enrouement_ et

la _toux_, ni les _convulsions_, ni les _gangrènes des extrémités et

des parties génitales_, etc. Victor Bally, un des membres les plus

éminents de la commission médicale, déléguée à Barcelone pendant

l’épidémie de 1821, a pris la peine de comparer méthodiquement les deux

maladies, et il a fait justice de cette inqualifiable fantaisie.

Reste maintenant à apprécier l’opinion qui confond la peste d’Athènes

et la peste proprement dite. Je serai bref, me réservant de reprendre

ce parallèle quand je traiterai de la grande épidémie du VIe siècle.

Ozanam étudie dans le même chapitre ces deux formes de maladies, sans

avoir l’air de soupçonner, entre elles, la moindre différence[108].

Ce sentiment, comme il est facile de s’en assurer, est celui de la

majorité des médecins. Le mot _Peste_ (pestis, λοίμος), synonyme

générique d’épidémie meurtrière, leur a donné le change, et cette

première impression les a détournés d’un plus ample examen. Il est

clair pourtant qu’en comparant les descriptions de la peste antique

et de la peste de nos jours, on ne retrouve dans la première aucun

des symptômes essentiels de l’autre. Les bubons, les charbons, les

pétéchies sont les caractères extérieurs de la vraie peste, qualifiée

d’_inguinale_ ou _bubonique_[109]. Thucydide, si minutieux et si

précis, n’en fait aucune mention. Les phlyctènes et les petites

ulcérations consécutives qu’il décrit ne peuvent être assimilées

aux charbons et aux bulles qui les précèdent souvent, puisqu’elles

recouvraient toute la surface de la peau.

Inutile de dire que les deux maladies ont quelques traits communs;

mais elles ne les doivent qu’à leur qualité de pyrexies malignes.

Leur pathognomonie respective traduit des natures affectives bien

différentes, et cette conclusion sera, je pense, suffisamment justifiée

quand j’aurai dit qu’elle est adoptée par M. Littré[110], auquel je

puis bien joindre M. Daremberg[111].

La maladie d’Athènes fit-elle sa première apparition à l’époque où

Thucydide en fut témoin? Question insoluble dans l’état présent de

notre histoire médicale. Les descriptions qui nous ont été transmises

et qui se rapportent à des épidémies antérieures, sont trop vagues pour

qu’on essaie de déterminer avec quelque certitude leur nature et leur

vrai caractère.

Moïse nous a laissé le souvenir d’une grande épidémie qui ravagea

l’Égypte l’an 2443 de l’ère ancienne. Mais sa description est trop

concise pour qu’on puisse s’y reconnaître. M. Daremberg est d’avis

qu’on ne «reste pas sans quelques doutes sur sa nature pestilentielle,»

quand on examine les phénomènes qui précédèrent et préparèrent,

pour ainsi dire, son apparition[112]. Ce qui ressort de ce récit,

c’est la réunion d’une épizootie et d’une épidémie meurtrières,

dont le principal phénomène, le seul du reste qui soit expressément

mentionné par l’écrivain sacré, fut une éruption de petits ulcères

avec phlyctènes «_et erunt super homines et quadrupeda, ulcera,

vesicæ effervescentes_[113].» Cette éruption, ainsi caractérisée,

rapprocherait, selon M. Daremberg, cette maladie, de celle de

Thucydide, et j’avoue que je suis disposé, sous toute réserve, à

partager cette conjecture.

On n’est pas mieux renseigné sur la peste de Troie, qui éclata sous

le règne de Priam, 1285 avant J.-C. Il est probable qu’elle n’était

que le typhus des camps, la _peste de guerre_, comme disait Huxham;

mais il est impossible de mieux préciser, d’après la description trop

incomplète d’Homère. Sénèque lui a consacré quelques vers dans sa

tragédie d’_Œdipe_, ramage de poëte qui ne donne aucun détail dont nous

puissions tirer parti.

L’an 2500 du monde, sous le règne d’Eacus, aïeul d’Achille, la ville

d’Égine fut la proie d’une terrible épidémie. Ovide l’a chantée dans

ses _Métamorphoses_ et la description qu’il en donne a mérité les

éloges de quelques savants, entre autres de Scaliger[114].

J’accorde que le tableau des ravages produits sur les hommes et les

animaux par une influence morbide générale est tracé en très-beaux

vers, et trahit même une vigueur de pinceau qui n’est pas dans les

habitudes du poëte romain. Il énumère les phénomènes météorologiques

qui ont annoncé et préparé l’explosion du fléau. Il rappelle que les

chiens, les loups et les oiseaux de proie fuyaient les cadavres d’où

rayonnaient au loin des principes contagieux (_agunt contagia latè_).

Il note même quelques symptômes que nous avons retrouvés dans la

peste d’Athènes: l’_ardeur intérieure_ dès l’invasion, la _rougeur

de la peau_, la _soif dévorante_ qui attirait les malades autour des

fontaines, le _découragement_ dont ils étaient frappés aux premiers

préludes du mal. Mais un médecin trouve peu à glaner dans ce récit

où la fantaisie a peut-être autant de part que la vérité. Les signes

positifs sont en trop petit nombre et trop faiblement dessinés pour

qu’on puisse en dégager une caractéristique satisfaisante de la maladie

qu’ils représentent. Tout ce qu’il est permis de conjecturer puisque

rien n’indique le contraire, c’est que cette coopération du génie

épizootique et épidémique contrasta par les bornes restreintes de sa

sphère d’activité, avec l’expansion sans limites et la juridiction

universelle des grands fléaux populaires.

Denys d’Halicarnasse parle d’une maladie épidémique qui apparut la

quatrième année de la LXXIXe olympiade (461 ans avant J.-C.). Mais

comme il ne dit pas un mot de ses symptômes, nous ne pouvons pas même

émettre un soupçon sur sa nature: ce qui est d’autant plus regrettable,

qu’elle n’avait précédé la peste d’Athènes que de trente-deux ans, et

que ce rapprochement de dates n’était peut-être pas le seul qu’on dût

établir entre elles[115].

L’irruption de cette épidémie avait été précédée, comme tant d’autres,

d’une épizootie qui avait moissonné avec une fureur inouïe les chevaux,

les bœufs, les chèvres et les moutons. (_Pene omne quadrupedum genus

absumpsit._) Après avoir dévasté la campagne de Rome, elle envahit la

ville, qui n’avait jamais été, au dire de l’auteur, aussi cruellement

éprouvée (_Romani... pestilentia ut nunquam ante vexati_). Le fléau

frappa à coups redoublés sur les esclaves et la classe indigente, et

la mortalité atteignit de telles proportions, qu’on dut emporter les

cadavres par tombereaux, et qu’on prit le parti de jeter, en masse,

dans le fleuve, les corps de ceux qui avaient appartenu à la partie la

plus infime de la population. L’ordre des sénateurs perdit le quart

de ses membres; et, parmi eux, deux consuls et la plupart des tribuns.

L’épidémie qui avait commencé vers les calendes de septembre, se

prolongea pendant tout le cours de cette année, n’épargnant ni sexe ni

âge.

Quelle était cette maladie? On ne nous en fait connaître que la

léthalité et la durée: éléments de diagnostic qui perdent toute leur

valeur par leur isolement. Denys, dont les écrits renferment tant de

renseignements qu’on chercherait vainement ailleurs, n’a pas cru devoir

nous laisser un indice qui pût nous mettre sur la voie et justifier

une conjecture quelconque. Encore un document complétement perdu

pour la science qui n’est pas en mesure de suppléer à ces omissions

irréparables!

Papon, l’historiographe de la Provence, a trouvé, dit-il, dans les

annales de l’antiquité la plus reculée, la mention de _vingt-deux

pestes_ qui auraient précédé celle d’Athènes[116].

Cette assertion manque de pièces à l’appui et ne nous apprend pas ce

que nous aurions intérêt à connaître. S’agit-il de petites épidémies

resserrées dans le rayon de quelques localités isolées? Leur chiffre

réel, dans cette supposition, devrait dépasser de beaucoup celui

qu’on indique. A-t-on voulu, au contraire, désigner ces grandes

maladies voyageuses qui terrassent, sur leur passage, des générations

entières? Comme nous savons, par expérience, que leurs explosions sont

généralement très-espacées dans la succession des siècles, on ne peut

admettre que l’histoire en ait inscrit vingt-deux dans ses archives.

Les premières de la série se perdraient dans la nuit des temps.

La vérité est que Papon ne s’est pas préoccupé un instant d’une

distinction qu’il ignorait sans doute, faute d’études spéciales. Il

s’est borné à prendre note, dans l’ordre de ses lectures, de quelques

événements pathologiques, dont la somme, certainement inexacte,

comprend, sous le nom commun de pestes, des maladies populaires qui

n’ont aucun droit à cette appellation.

Fodéré, que son érudition si compétente en matière d’épidémies aurait

dû mieux servir, n’ignorait pas que de nombreuses maladies populaires

avaient été observées antérieurement à celle d’Athènes. Mais il a

renoncé à pousser plus loin ses recherches, découragé peut-être

par l’exiguïté des résultats qu’on en tire; et le fléau décrit par

Thucydide est nommé le premier dans la «_Revue chronologique des

principales épidémies qui ont ravagé le monde_[117].».

M. le docteur Guyon a été plus heureusement inspiré lorsqu’il a mis en

œuvre les matériaux qu’un long séjour dans le nord de l’Afrique lui a

permis de rassembler. Il en a composé une _Histoire chronologique des

épidémies qui se sont succédé dans cette contrée_, depuis les temps

les plus reculés jusqu’à nos jours[118]. Ce travail que j’ai déjà eu

occasion de citer est d’une lecture attrayante; mais on regrette que

les documents, si laborieusement groupés par l’auteur, n’aient pas eu

une couleur plus médicale. La plupart se taisent ou passent rapidement

sur les caractères symptomatiques des épidémies qu’ils mentionnent;

et faute d’indices séméiotiques qui puissent éclairer leur nature,

la maladie de Thucydide reste forcément isolée de celles qui l’ont

précédée, sans que le lien qui l’unit sans doute à certaines d’entre

elles se laisse même entrevoir.

Interrogeant à son tour les tables chronologiques de la peste,

dressées par les historiens et les loïmographes les plus dignes de

foi, M. le docteur Prus en compte quarante qui, dans le cours des

douze siècles qui ont précédé Jésus-Christ, avaient désolé la Grèce,

l’Italie, la Sicile, l’Afrique, la Syrie et la Turquie d’Asie[119].

Je n’examine pas si cette statistique mérite les reproches que Pariset

ne lui a pas ménagés[120]. Mais M. Prus lui-même m’épargne la peine de

lui opposer une objection dont on ne peut, dans l’espèce, contester la

portée.

Les anciens (ce n’est pas la première fois que j’en fais la remarque)

confondaient sous le nom de _pestes_ ou de maladies _pestilentielles_

toutes les affections qui entraînaient à leur suite une grande

mortalité. Il n’est donc pas possible de distinguer les maladies qui

cachent sous cette homonymie des modes intimes disparates, et sont

souvent très-distantes dans la série nosologique.

Tout bien pesé, nous sommes obligés de fixer à l’an 428 avant notre ère

l’introduction de la peste d’Athènes dans le domaine de la pathologie,

et c’est elle qui, jusqu’à preuve contraire, ouvre la marche des

grandes épidémies dont la race humaine est condamnée à subir le tribut

intermittent. On ne peut certifier, il est vrai, que ce fût son début.

Mais, dans l’hypothèse de quelque apparition antérieure, il faudrait

au moins reconnaître qu’elle devait dater de bien loin, puisqu’elle

n’avait laissé aucune trace dans les chroniques contemporaines. Nous

avons vu que les médecins furent complétement déroutés en présence de

ce sinistre inconnu, et qu’ils rejetèrent la défaite de l’art sur cette

ignorance forcée. Thucydide lui-même ne se décida à déposer un moment

le burin de l’histoire et à parler la langue de la médecine, que pour

prévenir la surprise des populations que le redoutable fléau menaçait

dans l’avenir.

La maladie que je viens d’étudier était donc une entité morbide

_nouvelle_, et j’espère avoir prouvé qu’elle ne peut être identifiée

avec aucune de celles qui ont pris rang dans la nosologie actuelle.

L’heure venue, elle abandonne la scène, et cède sa place à d’autres qui

semblent avoir reçu mission de continuer son œuvre sous une autre forme.

«La peste d’Athènes, a dit M. Littré, est une des affections anciennes

aujourd’hui éteintes[121].» Telle est aussi ma dernière conclusion.

Plusieurs siècles vont s’écouler sans que nous entendions parler

d’un de ces fléaux destructeurs, dont l’expansion n’a d’autre limite

que celle de la terre habitée. Pendant ce long intervalle, la peste

d’Athènes s’est-elle obstinément éclipsée? Il est probable que parmi

les épidémies signalées par les historiens, sous la seule désignation

de _pestes_, plusieurs ne sont que des retours de la mémorable

maladie. Mais le défaut complet d’indications ne nous permet que cette

conjecture analogique, et nous en sommes toujours à déplorer que

l’exemple de Thucydide n’ait point eu d’imitateurs.

Le regret bien naturel que suggère la privation de tant de précieux

éléments d’étude, est trop rarement tempéré par la découverte

inattendue de quelques récits moins écourtés, qu’on peut consentir à

commenter sans s’exposer à se débattre dans le vide. De ce nombre est

la relation de l’épidémie qui attaqua l’armée carthaginoise, sous les

murs de Syracuse, l’an 395 avant Jésus-Christ. Diodore de Sicile, à qui

nous la devons, a bien compris que la mention d’un pareil événement ne

pouvait servir les besoins de la science qu’en lui faisant connaître au

moins les principaux caractères de la maladie. Le tableau qu’il a tracé

a même paru, à certains médecins, assez complet pour qu’ils en aient

déduit hardiment la signification nosologique.

J’avoue, pour ma part, qu’il me reste encore bien des doutes. Mais il

n’en est pas moins utile de poser les termes du problème, dans l’espoir

que des recherches nouvelles pourront l’éclaircir[122].

L’armée carthaginoise, campée devant Syracuse, venait de détruire le

faubourg et de piller les temples de Cérès et de Proserpine lorsqu’elle

fut atteinte d’une épidémie meurtrière. Diodore énumère avec sagacité

les influences étiologiques dont le concours, d’après lui, aurait

produit ce désastre. A la vengeance des déesses irritées qu’il n’oublie

pas de faire intervenir, selon les idées du temps, il ajoute l’ardeur

insolite de la saison, et l’agglomération de plusieurs milliers

d’hommes dans un lieu bas et marécageux. «_Locus ille palustris et

concavus existit._» C’est même à l’insalubrité naturelle de cet

emplacement qu’il attribue la maladie qui avait décimé quelques années

auparavant les troupes athéniennes, pendant l’attaque infructueuse de

la ville.

L’épidémie commença par les Africains dont les cadavres amoncelés

gisaient sur le sol, et répandaient dans l’air ambiant des exhalaisons

fétides. La mortalité fit des progrès rapides, et comme la maladie

se communiquait à ceux qui soignaient les malades, personne n’eut

plus le courage de les approcher. Pour surcroît de malheur, tous les

efforts humains échouaient contre la violence et la rapidité presque

foudroyante de ce mal.

Voici les symptômes qu’il présentait.

Au début, catarrhe, bientôt suivi de tuméfaction du cou; après quoi la

fièvre s’allumait peu à peu, et les malades accusaient des douleurs

dans le dos et un sentiment de pesanteur dans les jambes. Puis

survenaient la dysenterie et une éruption de pustules (φλυκταιναι) sur

toute la surface du corps.

Ces symptômes étaient les plus communs. Quelques individus pris d’un

transport furieux avec oubli de toutes choses, couraient çà et là dans

le camp et se ruaient sur tous ceux qu’ils rencontraient. Les malades

expiraient le cinquième ou le sixième jour au plus tard, en proie à des

souffrances atroces. Aussi tout le monde enviait-il le sort de ceux qui

étaient morts en combattant.

Cette description nous montre une fièvre éruptive bien caractérisée, et

quelques médecins y ont reconnu la variole. J’ai déjà prévenu que je

n’en admets pas l’existence à cette époque, et je prie encore une fois

mon lecteur de ne pas prendre de décision avant d’avoir entendu mon

exposé de motifs. Je crois pouvoir dire, dès à présent, qu’au milieu

des analogies qu’on fait valoir, on découvre, en y regardant de près,

bien des différences essentielles.

Le catarrhe et le gonflement du cou, précédant l’invasion de la fièvre,

n’appartiennent pas à la variole. Les deux éruptions comparées n’ont de

commun que leur dissémination sur toute l’étendue de la peau. On serait

sans doute trop exigeant si on demandait à Diodore des détails précis

sur les phases diverses de la période éruptive jusqu’à la dessiccation.

Mais il serait indispensable de bien définir les _phlyctènes_ dont

il parle. Littéralement ce mot ne peut être accepté comme synonyme

de pustule. Peut-être désigne-t-il des bulles pareilles à celles du

pemphygus. Est-il permis d’affirmer qu’il s’agit d’une variole avant

d’être bien renseigné sur tous ces points?

Remarquons encore que celle-ci, dans ses invasions les plus malignes,

n’emporte les malades que dans la période suppurante, le onzième jour

et souvent plus tard[123]. Nous avons vu que Diodore fixe au cinquième

et tout au plus au sixième jour la terminaison funeste de la maladie

qu’il décrit. L’opinion que je combats doit, si je ne me trompe, se

trouver un peu gênée par tous ces contrastes.

L’épidémie des Carthaginois était une fièvre éruptive comme celle

d’Athènes. Mais son exanthème n’est évidemment pas le même que celui

qui a été si nettement décrit par Thucydide. La violence de la maladie,

la rapidité de sa marche, sa résistance au traitement, le délire, etc.,

sont des traits qui s’appliquent à toutes les épidémies malignes, mais

qui n’excluent pas leurs caractères individuels et distinctifs.

Dans la pensée de Diodore, la maladie résultait de la double action

des miasmes putrides et des effluves paludéens. Il est certain qu’une

pareille combinaison, coïncidant avec l’agglomération des troupes,

aurait expliqué l’apparition d’une grave maladie participant, à la

fois, du typhus et de l’affection intermittente: sorte de composé

morbide binaire dont les exemples ne sont pas rares dans les fastes de

l’épidémiologie[124]. Le tableau des symptômes dément cette prévision.

Sans doute on compte, parmi les prodromes du typhus, des indices

marqués d’état catarrhal, comme dans la maladie dont je m’occupe et

dans beaucoup d’autres. Mais la forme et le caractère de l’éruption

sont bien différents dans les deux cas. Quand le typhus est très-grave,

il s’accompagne généralement de parotides. Mais elles n’apparaissent

qu’avec l’exanthème tacheté ou même plus tard; tandis que le gonflement

du cou, signalé par Diodore, en supposant qu’il provînt d’un

engorgement glandulaire, se montrait dès le début, avant la fièvre. La

_stupeur_ qui est, au dire d’Hildenbrand et de tous les praticiens, le

symptôme «le plus essentiel, le plus frappant et le plus constant du

typhus dans toutes ses périodes[125],» n’est pas même indiquée dans

la maladie que je lui compare. La durée de celle-ci ne dépassait pas

cinq à six jours. Le typhus se prolonge, au contraire, pendant deux

semaines au moins, et c’est alors que certains actes critiques amènent

la guérison ou la mort[126].

On pourrait objecter que le génie intermittent se mêlant, sous sa

forme la plus grave, à l’état typhique, en a accéléré la marche et

l’issue fatale. Mais ce ne serait ici qu’une vue théorique suggérée par

l’action présumée des émanations paludéennes. Il va sans dire que cette

question d’analyse clinique dépassait la compétence de l’historien qui

n’avait pas qualité pour la poser.

Prenant donc le récit de Diodore dans sa teneur textuelle, je

m’arrête à cette idée que si l’action des influences ambiantes a pu

seconder, dans une certaine mesure, l’explosion et le développement

de l’épidémie, il faut en rechercher la véritable origine dans une

étiologie plus obscure. La _spontanéité_ des fièvres éruptives est un

fait d’expérience que le paradoxe pourrait seul contester. La maladie

des Carthaginois a suivi la loi commune.

Celle dont les Athéniens avaient été antérieurement frappés, n’était

pas la même, car Diodore n’aurait pas manqué de nous le dire. Il se

contente de la désigner sous le nom vague d’_affreuse mortalité_

(_fœda strage_), et il la rapporte formellement à l’action des marais

favorisée par les conditions topographiques. Si cette interprétation

est juste, ce qui n’a rien d’improbable, nous devons assigner une autre

nature à la fièvre exanthématique que l’historien a jugée digne d’une

description spéciale.

Cette maladie réunit quelques-uns des attributs des grands fléaux

populaires: la léthalité invincible, qui déjoue tous les efforts de la

médecine; la contagiosité qui la propage. Mais les circonstances mêmes

au milieu desquelles elle se montre, excluent toute idée d’expansion

illimitée, et on peut suppléer au silence de l’auteur en assurant

qu’elle a dû naître et s’éteindre sur place. Elle mérite donc, dans le

langage régulier de la science, la dénomination de _petite épidémie_.

Si nous la rapprochons des autres maladies analogues, groupées dans

notre cadre nosologique, nous ne pouvons l’identifier avec aucune

d’elles. Se présente-t-elle dans la relation de Diodore, avec sa

physionomie habituelle? Est-elle modifiée par les complications

accidentelles provenant de l’influence du milieu? Nous connaissons le

caractère formidable de malignité que les fièvres éruptives de nos

jours empruntent à leur association avec le typhus de l’encombrement ou

l’affection paludéenne. Les fastes des armées en campagne renferment

un grand nombre d’observations de ce genre. S’agirait-il d’une maladie

vulgaire très-connue des anciens pathologistes, et que le génie

épidémique aurait transformée momentanément en fléau inexorable?

L’auteur a laissé sans réponse ces questions et bien d’autres qu’il

aurait pu éclairer. _Tradidit disputationibus eorum._ Il serait

imprudent de pousser plus loin ce commentaire.

Je n’ai qu’un mot à dire, et pour cause, d’une terrible épidémie qui

vint s’abattre sur Rome l’an 819 de sa fondation, sous le règne de

Néron (66 de J.-C.). Suétone se contente de la signaler en passant,

et nous apprend qu’elle emporta, dans le cours de l’automne, _trente

mille_ Romains[127]. L’énormité de ce chiffre est le seul motif de

la mention que j’en fais. C’est surtout en présence de pareilles

catastrophes qu’on en veut aux historiens de leur inexplicable

laconisme. Tacite insiste aussi sur la férocité inouïe de cette

maladie; mais il s’abstient de tout renseignement médical. Personne

n’était épargné; les maisons, les rues étaient encombrées de cadavres;

et pendant tout ce temps le ciel resta toujours serein (_Nulla cœli

intemperies quæ occurreret oculis_)[128]. Contraste souvent remarqué

pendant le règne des épidémies, et qui ne laisse pas que de surprendre

ceux qui prétendent les rapporter à l’étiologie externe! C’est dans

ce passage, malheureusement si concis, que le grand historien flétrit

par un de ces mots sanglants, dont il a le secret, la mémoire détestée

de Néron: «Au milieu du deuil de toutes les classes de la population,

la mort des chevaliers et des sénateurs paraissait moins regrettable,

parce qu’elle les dérobait aux fureurs du tyran!»

On comprend que je n’ai pas la prétention de hasarder une opinion

quelconque sur la nature d’une maladie dont on ne nous fait connaître

que le nécrologe. En la recueillant dans mes lectures, je n’ai eu

qu’une pensée: c’est qu’elle précède de moins d’un siècle une grande

épidémie formant, après plus de six cents ans, un nouvel anneau de la

chaîne qui commence à la peste décrite par Thucydide. En entreprenant

cette étude, je suis encore réduit à répéter que ma tâche aurait été

moins lourde, si les écrivains médicaux, mieux pénétrés des intérêts

futurs de la science, avaient dispensé, d’une main moins avare, les

matériaux qu’elle avait le droit d’en attendre.

NOTES:

[53] Les documents recueillis plus tard par l’histoire ne sont

que des extraits presque textuels de Thucydide. Diodore de

Sicile, qui écrivait du temps de César et d’Auguste, rappelle les

chiffres approximatifs de la mortalité générale; mais il ne dit

pas un mot des symptômes. (Voy. _Biblioth. hist._, lib. XII, p.

110. Hanoviæ, MDCIIII.)

[54] Θουκυδιδου περι του πελοπουνησιακος πολεμου βιβλια

ῆ--Thucydidis _de bello peloponesiaco_, libri VIII, p. 130-135.

_Excudebat Henricus Stephanus_, MDLXXXVIII.

[55] Cette circonstance, si souvent vérifiée depuis pendant le

cours des maladies populaires, avait assez frappé Thucydide pour

qu’il y revienne dans un autre passage.

[56] Φλυκταίναις μικραις καὶ ελχεσιν.

[57] On ne saurait trop admirer la sagacité de Thucydide lorsque

on le voit attribuer à l’ulcération (ελκωσεως) de l’intestin

les évacuations colliquatives qui emportaient les malades. Il

devançait ainsi de vingt-trois siècles la découverte d’un fait

anatomo-pathologique qui devait être si abusivement généralisé

par l’école de Broussais.

[58] Le jeu de mots qu’on prêtait à l’oracle n’existe qu’en

langue grecque. λοίμος signifie _peste_, et λίμος, qui n’en

diffère que par une lettre, veut dire _famine_. Il est probable

que la prononciation en faisait le même mot.

[59] Thucydide, _ouvr. cit._, p. 232.

[60] «_Quum igitur ignem per totam Athenarum urbem incendi

jussisset, non simplicem accensionis materiam, verum serta

floresque suavissimos alimentum ipsius esse consuluit,

unguentaque pinguissima et odorifera ipsis perfundi jussisset,

ut aerem purum hoc modo redditum homines in mali subsidium

respirarent._» (Galeni _ad Pisonem de Theriaca liber_. Ed. Kuhn,

t. XIV, p. 281.)

[61] Actuarii Joannis _meth. med._, lib. v, p. 202. Venetiis,

MDLIIII. La formule de ce prétendu antidote, échantillon ridicule

de la polypharmacie ancienne, porte ce titre: _Antidotum

Hippocratis ad morbum pestilentialem quo usus corona Athenis est

donatus_.

Galien ne dit pas un mot de ce remède. D’après lui, la

prescription d’Hippocrate se serait bornée à la désinfection de

l’air. _Pestem illam... non aliter curaverit quam aeris mutatione

alterationeque._ (Ibid.)

[62] Voy. la prétendue _lettre_ d’Hippocrate. (_Œuvres

complètes_, trad. Littré, t. IX, p. 317.)

[63] Cette discussion est parfaitement exposée par M. Littré dans

sa traduction d’Hippocrate (t. I, p. 39). Il y revient encore

à propos de nouveaux documents (t. VII, p. XXIV). Les pièces

falsifiées dont il s’agit sont réunies sous ce titre: _Lettres,

décrets et harangues_ (t. IX, p. 312).

Il y a quelques années qu’un philologue éminent, M. Pétersen, a

repris la question. M. Littré, après avoir examiné de près ses

interprétations, n’en persiste pas moins à traiter de fabuleux le

récit contenu dans _le Discours_, «quand même il y aurait un fait

réel, c’est-à-dire, une maladie épidémique autre que la grande

peste et qui parcourut la Grèce.» (T. VII, p. XLI.) Voici comment

il résume son opinion: «La peste dont il est question dans le

_Discours_ n’est pas la _grande peste_ de Thucydide. Les dates

indiquées empêchent de l’admettre, ainsi que les circonstances de

l’invasion. Mais comme cette _peste_ n’a pas d’autre garantie que

le Discours, qui est lui-même un sujet de doute, on ne sait si

elle est un fait réel ou due soit à l’imagination d’un rhéteur,

soit à quelque confusion.» (_Ibid._, p. XLIII.)

[64] A. Krauss, _Disquisitio historico-medica de naturâ morbi

Atheniensium à Thucydide descripti_. Stuttgard, 1831, p. 38.

[65] Littré, _Des grandes Épidémies_. (_Revue des Deux Mondes_,

1836, 4e _série_, t. V.)

[66] «_Existente igitur anno austrino, humido et leni hyeme

quidem salubriter agebant._» (Hippocratis, _opera omnia, Foësio

authore_. Francofurti, MDXCVI.--_De morbis vulgaribus_, lib. III,

sect. III.--_Status pestilens._)

[67] Lucretii _de rerum naturâ_, lib. VI, vers. 1117-1135.

[68] Diodori Siculi, _op. cit._, lib. XII.

[69] Pausanias, _lib._ X, _cap._ 37.

[70] On raconte que Charles-Quint partageait la croyance

populaire à l’empoisonnement des eaux. Il avait soin, quand il

marchait en tête de l’armée, de porter une corne de licorne qui

lui servait de gobelet pour puiser aux sources qu’il trouvait sur

sa route. Cette corne passait alors pour posséder la vertu de

neutraliser les agents vénéneux, qu’on supposait dissous dans le

liquide de la boisson. (Guyon, _Hist. chronol. des épid. du nord

de l’Afrique_, p. 99. Alger, 1848.)

[71] Hildenbrand, _du typhus contagieux_, trad. de l’allemand,

par Gasc. Paris, 1811.

[72] Hildenbrand a vu la gangrène du nez suivre le typhus. Il a

observé, en 1806, à Cracovie, pendant le règne d’une épidémie,

des gangrènes presque sèches des mains et des pieds dont la peau

se détachait sous forme de gants et de bas. (_Ibid._, p. 163.)

[73] Hildenbrand, _ouvr. cit._, p. 163-165.

[74] Plutarchi, _Vitæ parallelæ_.--_Pericles_, tom. I, p. 386.

Londini, 1729.

[75] «_Per id tempus videtur corripuisse pestis Periclem

non perinde ut cæteros, acris et acuta, sed quæ lento morbo

diuturnoque, et sæpius alternante corpus ejus sensim conficeret

et vim obtunderet mentis._» (Plutarchi, _Vitæ parallelæ_, t. I,

p. 381.)

[76] Barthélemy, _Voyage du jeune Anacharsis_. MDCCLXVIII, t. I,

p. 319.

[77] Æliani _Varia Hist._, lib. XIII, cap. XXVII, 1731.

[78] Augustus Schoencke, _de Peste Periclis ætate Athenienses

affligente_. Lipsiæ, MDCCCXXI, p. 36.

[79] Plutarchi, _Parallela_, t. III, Périclès.

[80] _Biblioth. histor._, t. II, lib. XII, p. 101. Hanoviæ,

MDCIIII.

[81] Caroli Mertens, _Observ. med. de febribus putridis_, etc.

Vindobonæ, 1778, p. 179. Je note par anticipation que Mertens,

qui s’y connaît, distingue la peste d’Athènes de celle qu’il

avait sous les yeux; ce qui ne veut pas dire que je partage sa

conjecture sur son étiologie initiale.

[82] Dalmas, _Dict. de méd._ en 30 vol. Paris, 1844, art.

_Typhus_.

[83] Thucydide, _ouvr. cit._, p. 86.

[84] _Cadavera intacta à canibus et vulturibus tabes absumebat,

satisque constabat nec illo nec priore anno in tanta strage

boum hominumque vulturium usquam visum._ (Titi Livii _Decades_.

Parisiis, MDXLIII, p. 314, _Decadis quintæ_ lib. I.)

[85] Schnurrer, _Chronic. d’Epid._, II, p. 69.

[86] Giovanni Boccaccio, _Il Decamerone_. Londra, 1757, t. I, p.

5. _Giornata prima._

[87] «_Is (pestis) tantopere illos adflixit, ut peditum ultra IV.

M. equites CCCC, tum et cætera multitudinem et liberorum capitum

et servitutem servientium plus quam X.M. amitterent._» (Diodori

Siculi, _op. cit._, lib. XII, p. 110.)

[88] Barthélemy, _Voy. du jeune Anacharsis_, etc. T. II, p. 119.

Paris, MDCCLXXXVIII.

[89] «Dans presque toute la Grèce, le nombre des esclaves

surpasse infiniment celui des citoyens..... On en compte environ

quatre cent mille dans l’Attique.» (Barthélemy, _ibid._, p.

109-110.)

[90] Barthélemy, _ibid._, p. 113.

[91] _Ibid._, p. 117.

[92] Si j’ai exposé trop minutieusement peut-être, cette

statistique, c’est que j’ai découvert plusieurs inexactitudes

typographiques dans le passage où M. Littré s’occupe de cette

question. (Hippocrate, trad. Littré, t. I, p. 429.) La population

d’Athènes y est élevée à 400,000 âmes, chiffre qui n’a été donné

nulle part à ma connaissance. La mortalité y est portée à la

somme inouïe de 80,000, etc. Je ne signale ces erreurs que pour

éviter, à mon propre calcul, le reproche qu’il semblerait mériter

par comparaison, et j’ai pris la précaution d’exprimer toujours

mes nombres en toutes lettres. Gibrat, auteur d’une _Géographie

ancienne_ qui mérite encore d’être consultée, a donné le relevé

de la population d’Athènes du temps de Démétrius de Phalère, un

siècle environ après Périclès. «On y comptait, dit-il, 71,000

habitants dont 21,000 citoyens, 10,000 étrangers et 40,000

serviteurs ou esclaves.» (T. I, p. 132, Paris, MDCCXC.)

[93] Lucrèce, _lib._ VI, vers. 1205-6.

[94] Lucrèce, _De la nature des choses_, poëme traduit en prose.

Paris, 1845, p. 457.

[95] de Pongerville, _ouvr. cit._, _note_ 39.

[96] Krauss. _Disquisitio historico-medica_, etc., p. 25.--«_Est

autem verisimile medicos, abscindendo artus imprimis pudenda,

prohibere quin prorepens ad intima vitam ipsam extingueret malum

tentavisse. Ergo Lucretius ita interpretans non reprehendus est._»

[97] Cit. par Krauss, _Disquisitio historico-medica_, etc., p. 25.

[98] Je me dispenserai de discuter l’opinion de Réad, qui

attribue la peste d’Athènes à une intoxication par l’ergot de

seigle. Cette hypothèse ne supporte pas l’examen; et quoique

l’auteur avoue qu’il n’y tient nullement, il eût été plus sage de

la passer sous silence. (Voy. Réad, _Traité du seigle ergoté_, 2e

édit. Metz, MDCCLXXIV, p. 52-53.)

[99] Il paraît que Jean-Pierre Frank, qui professait la

thérapeutique spéciale à Vienne, émit, en passant, le soupçon que

Thucydide avait peut-être désigné la scarlatine. Jean Malfatti,

un de ses auditeurs, s’empara de cette idée, et la publia plus

tard comme fait incontestable. (_Encyclop. des sc. médicales,

pathologie_, de J. Frank, t. II, p. 99.)

[100] Julius Rosenbaum, _Extraits et discussion de l’Histoire

de la Syphilis dans l’antiquité_, traduits par Jos. Santlus.

Bruxelles, 1847, p. 263.

[101] Le travail où M. Krause expose et défend cette opinion

porte ce titre: _Ueber das alter der Menschenpocken_, etc.,

_Recherches sur l’âge de la variole et de quelques autres

exanthèmes_, Hanovre, 1825. M. Littré en a donné un résumé dans

l’argument du 2e livre _des Épidémies_, t. V, p. 62 et suiv.

On en trouvera aussi une brève analyse dans le _Bulletin Férussac

des sciences méd._, t. IV, p. 240.

[102] Consulter sur ce point l’écrit déjà cité, _Disquisitio

historico-medica_, etc.

L’auteur, M. Auguste Krauss, qu’il ne faut pas confondre avec M.

Théodore Krause, que je viens de nommer, n’adopte pas, sur la

question de diagnostic différentiel que j’examine, l’opinion de

son compatriote.

[103] Prus, _Rapport à l’Acad. roy. de Méd. sur la Peste et les

Quarantaines. Pièces et documents_, p. 238. Paris, 1846.

[104] Prus, _Rapport_, _pièces_, etc., p. 236.

[105] Prus, _Rapport, pièces et documents_, etc., p. 236.

[106] Titus Livius, _op. cit._, lib. V.

[107] Prus, _Rapport, pièces et documents_, cit., p. 237.

[108] Ozanam, _Hist. méd., des malad. épid._, 1835, t. IV, p. 5,

chap. _de la Peste_.

[109] «La maladie connue sous le nom de peste d’Athènes, nous

offre plutôt les symptômes d’un typhus compliqué d’une éruption

difficile à caractériser et d’eschares gangréneuses, que ceux de

la peste orientale. (Prus, _Rapport sur la peste..._, p. 12.) Ce

n’est pas le moment de demander à Prus ce qu’il entend par un

typhus compliqué d’une _éruption difficile à caractériser_. Il me

suffit de noter qu’il distingue la maladie ancienne de la peste

orientale qui est l’objet de son rapport.

[110] Littré, _Argument du 2e livre des Épid._, trad.

d’Hippocrate, t. V.

[111] _Pièces et documents_, cit. p. 237.--Je me prévaux ici de

l’opinion déjà exposée de M. Daremberg, dans ce qu’elle a de

favorable à la mienne.

[112] Daremberg, _Pièces et documents_, p. 234.

[113] Moïse, _Livre de l’Exode_, chap. IX, vers. 9 et 10.

[114] Ovidii Nasonis _Metamorphoseon_, lib. VII, p. 514, vers.

528 et seq. Amstelodami, MDCCXXVII.

[115] Dionysii Halicarnassensis, _opera omnia_, t. I, p. 594,

MDCCIV.

[116] Papon, _de la Peste_, an VIII, t. I, p. 55.

[117] Fodéré, _Traité de méd. légale_, 1813, t. V, p. 392.

[118] Guyon, _Hist. chronol. des épid. du Nord de l’Afrique

depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours_. Alger, 1848.

[119] Prus, _Rapport sur la peste et les quarantaines_, p. 12 à

14.

[120] Prus, Discussion, p. 903.

[121] Littré, _Revue des Deux Mondes_, 1836.

[122] Diodori Siculi _bibliothecæ historicæ_, lib. XIV, p. 291,

t. II. Hanoviæ, MDCIIII.

[123] Thom. Sydenham, _opera medica: variolæ anomalæ hujus

constitut_. Genevæ, MDCCLXIX, t. I, _sectio quarta_, p. 123,

_sectio quinta_, p. 145.

[124] Pariset eut occasion, dit-il, de traiter dans le voisinage

de l’Ombos «quelque reste d’une singulière fièvre qui réunit en

soi le double caractère de la _fièvre intermittente pernicieuse_

et du _typhus contagieux_, et qui, partant du Sennaar, où elle se

forme, marche sur les pas des caravanes, s’introduit avec elles

dans l’intérieur de l’Égypte, et s’y répand depuis les cataractes

jusqu’au Caire.» Cette fièvre intermittente et contagieuse est le

_vhapchap du Sennaar_, qui avait été observé par Bruce. Pariset

rencontra des malades atteints de cette dangereuse fièvre dans

la haute Égypte, à Daraoueh, près de Koum-Ombou. Quelques doses

de sulfate de quinine suffirent pour les en délivrer. (Pariset,

_Mémoire sur les causes de la peste_, 1837, p. 78 et 221.)

[125] Hildenbrand, _du Typhus contagieux_, p. 75.

[126] Hildenbrand, _ibid._, p. 81.

[127] Suétone, _Duodecim Cæsares_, _Nero_, cap. XXXIX.

[128] Cornelii Taciti, _Annales_, lib. XVI, p. 251, MDXLIIII.

CHAPITRE II

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU IIe SIÈCLE DE L’ÈRE CHRÉTIENNE (PESTE ANTONINE)

Les commencements du règne de Marc-Aurèle (161 de J.-C.) furent

marqués par de grands désastres. Les troubles météorologiques les plus

imprévus semblèrent s’y donner rendez-vous. Des tempêtes furieuses se

succédèrent sans relâche. Des tremblements de terre ébranlèrent ou

détruisirent des villes. Les fleuves chassés de leur lit ravagèrent de

riches campagnes. D’immenses nuées de sauterelles, après avoir dévoré

les récoltes en Asie, s’abattirent sur l’Europe. Les populations,

réduites à la dernière détresse, souffrirent toutes les horreurs de la

faim. Des révoltes lointaines à réprimer, des irruptions menaçantes

dont il fallait, à tout prix, arrêter les progrès, imposèrent des

guerres longues et sanglantes, mêlant des peuples divers sur de

nombreux champs de bataille. La peste manquait encore à ce sombre

tableau. Mais le temps n’était pas éloigné où elle viendrait en occuper

le premier plan, et dévaster à son tour le monde (164-165).

M. le docteur Hecker a fait ressortir, avec la préoccupation d’un

système à défendre, ce concours de phénomènes ou d’événements

insolites, avant-coureurs constants, d’après lui, des grandes maladies

populaires[129].

Il faudrait avoir l’esprit bien enclin au paradoxe pour refuser aux

perturbations du monde physique toute participation à la production

des épidémies. Mais quand on n’a pas d’opinion préconçue, et qu’on

ne se paye pas de mots, on doit reconnaître dans l’état actuel de

ce point d’observation, que ces influences de l’ordre externe ne

remplissent pas le premier rôle, et que leur coopération aux résultats

qu’on leur attribue n’est qu’éventuelle et contingente. Ce principe

est fondamental en matière d’épidémiologie; et si je n’insiste pas,

c’est que je crains les redites. Écartons les hypothèses plus ou moins

ingénieuses, et tâchons de déterminer, sur la foi des témoignages dont

nous pouvons disposer, la marche, les caractères et la nature de la

grande épidémie _Antonine_[130].

On est assez généralement d’accord pour la faire naître dans la

Mésopotamie, et c’est à la prise de Séleucie par les Romains (165)

qu’elle aurait d’abord déchaîné toute sa fureur.

La ville assiégée était-elle déjà la proie de l’épidémie quand ils en

prirent possession? Ou bien l’entrée de l’armée victorieuse, qu’on

peut supposer déjà atteinte, fut-elle le signal de son explosion?

La première version me paraît la plus probable; mais les historiens

gardent le silence sur ce point.

Il n’entre pas dans mon sujet de reproduire les inventions ridicules

qui eurent cours alors sur l’origine de cette maladie. Celle qui nous

a été conservée par Ammien Marcellin semble renouvelée de la boîte de

Pandore. Il raconte que lorsque l’armée romaine, commandée par Avidius

Cassius, se fut emparée de Séleucie, les soldats, ardents au pillage,

envahirent le temple d’Apollon. L’un d’eux, ayant forcé un coffret

d’or, il s’en échappa un _souffle pestilentiel_ qui frappa d’abord les

Parthes et se répandit de proche en proche dans le monde entier[131].

Je me borne à cette fable. Elle prouve une fois de plus que la crédule

antiquité mêlait toujours le merveilleux à l’explication des phénomènes

naturels, et léguait ainsi bien des embarras à la science future,

réduite à débrouiller, trop souvent en pure perte, le sens caché de ces

légendes.

La nouvelle maladie était éminemment contagieuse. Sur ce fait, pas de

dissentiment. Faut-il croire dès lors qu’elle s’est propagée, hors

de son foyer primitif, par la filiation continue des transmissions

virulentes? En n’y regardant pas de trop près on pourrait alléguer,

à l’appui de cette conjecture, les mouvements et les rencontres des

armées belligérantes, sous un ciel de feu, et au milieu d’un concours

inouï de conditions fatales.

Cette interprétation serait acceptable, s’il s’agissait d’une de ces

épidémies vulgaires dont la force d’expansion ne dépasse pas un rayon

limité. Mais le problème ne peut plus être posé dans les mêmes termes

quand il s’applique au mode d’irradiation des épidémies voyageuses.

L’importation qu’on invoque si à propos pour simplifier l’étiologie,

ne représente qu’une partie du fait. Avant et au-dessus d’elle plane

une force plus générale qui peut seule expliquer l’universalité de

ces grands fléaux et la durée de leur règne. Quelle que soit donc

la part du virus dans sa propagation, la maladie Antonine relève

primordialement du _génie épidémique_ qui a eu, si je puis ainsi dire,

la haute main sur ce mémorable événement pathologique.

Lucius Vérus, frère adoptif de Marc-Aurèle, venait de terminer, grâce

au talent de ses généraux, une brillante campagne qui avait illustré

les armes romaines. Partout où se porta son cortége militaire, grossi

par une foule compacte de courtisans et d’esclaves, la maladie se

déclara avec une nouvelle violence. Lorsque les deux empereurs firent

leur entrée à Rome pour y recevoir les honneurs du triomphe, une énorme

affluence d’étrangers, attirés par la curiosité, se pressaient dans

l’enceinte de la ville où la famine avait déjà élu domicile. Le mal

prit, dès ce moment, une telle intensité, qu’il fallut renoncer aux

enterrements ordinaires et entasser les corps dans des tombereaux.

Cette circonstance, à défaut de relevés nécrologiques, suffit pour

donner une idée des proportions de la mortalité qui égala celle des

épidémies les plus féroces. Les malheureux habitants de Rome se

croyaient revenus aux jours maudits de la peste d’Athènes[132]. De

hauts personnages furent enlevés, et l’empereur honora la mémoire des

plus marquants en leur faisant dresser des statues. Il prescrivit des

prières publiques et des cérémonies expiatoires pour fléchir la colère

des dieux. Mais les rassemblements dans les édifices voués au culte,

multiplièrent les foyers de contagion et accrurent le nombre des morts;

observation renouvelée de tout temps dans des circonstances analogues.

Le fléau ne tarda pas à envahir le reste de l’Italie, et plusieurs

provinces faisant partie de l’empire romain. Des bourgs et des maisons

de campagne perdirent tous leurs habitants. Une immense étendue de pays

resta sans culture. La crainte de la mort avait paralysé tous les bras,

glacé tous les cœurs. L’épidémie s’avança rapidement des bords du Tigre

jusqu’aux Alpes, et, après les avoir franchies, elle pénétra dans les

Gaules et se porta sur les villes situées au delà du Rhin.

Cette invasion ne fut pas la seule. Des populations qui avaient déjà

payé leur tribut virent avec effroi reparaître l’hôte sinistre dont

elles se croyaient délivrées. Ces retours sont d’observation vulgaire

dans les annales des grandes épidémies.

Malgré quelques divergences chronologiques qui n’ont aucune importance

dans la question, je crois avoir adopté la version la plus conforme aux

données de l’histoire, en rapportant à l’année 166 le triomphe décerné

à Vérus, et l’explosion de l’épidémie dans la capitale de l’empire.

Il est un fait sur lequel tout le monde est d’accord: c’est qu’en 168,

Rome se débattait contre les étreintes de l’invisible ennemi. On en

trouve la preuve dans la biographie authentique de Galien qui habitait

alors cette ville[133]. Frappé d’une insurmontable terreur, il partit

secrètement pour la Campanie. Mais ne s’y croyant pas assez en sûreté,

il s’embarqua à Brindes pour Pergame, ce qui donne à penser qu’il

n’y avait plus trace d’épidémie dans l’Asie Mineure. Vers la fin de

cette année ou au commencement de la suivante (169), il fut mandé par

les empereurs, revint à Rome et alla les rejoindre à Aquilée. Il est

vraisemblable que l’épidémie s’était sensiblement affaiblie, puisqu’on

ne ralentit pas les préparatifs d’une grande expédition. Mais au moment

où l’on était plein d’espoir, survint une grande recrudescence à

laquelle l’agglomération des troupes ne fut probablement pas étrangère.

Les deux souverains quittèrent précipitamment Aquilée; et, pendant

le retour, Lucius Vérus mourut subitement d’un coup de sang, selon

les uns, par le poison, d’après les autres. Cette indécision des

historiens, assez indifférente en elle-même, prouve qu’il ne succomba

pas à l’épidémie régnante.

Peu de temps après, Marc-Aurèle prit le commandement de l’armée,

et comme l’entrée en campagne ne fut point ajournée, il est à

croire que la maladie avait cessé d’inspirer des craintes. Mais son

terme définitif devait se faire longtemps attendre. Galien atteste

formellement qu’elle n’était pas éteinte à l’époque où il rédigeait le

Ve livre de sa Thérapeutique. Il y exprime, en effet, le vœu de la voir

prendre bientôt fin[134]. Or, on sait que Galien était déjà avancé en

âge lorsqu’il composa cet ouvrage, où il cite plusieurs de ses écrits

antérieurs[135]. On ne se trompe donc pas en évaluant approximativement

à quinze ans la durée entière de la peste Antonine, que Galien

distingue des autres maladies populaires dont il a l’occasion de

parler, en l’appelant la _longue peste_, _pestis diuturna_.

Julius Capitolinus a noté un détail des derniers moments de Marc-Aurèle

qui pourrait avoir sa valeur dans cette question de chronologie.

«Le septième jour, dit-il, s’étant senti plus mal, il ne voulut

recevoir que son fils, qu’il congédia aussitôt, dans la crainte de lui

communiquer sa maladie[136].»

La préoccupation du mourant et les termes qui l’expriment font assez

justement supposer à M. Hecker que l’empereur se savait atteint de la

peste, dont il n’ignorait pas la transmissibilité. Je suis d’autant

plus disposé à adopter cette version, qu’elle n’est contredite par

aucun document. A ce compte, il y aurait encore eu des cas de peste en

180, année de la mort de Marc-Aurèle.

Les historiens qui ont consigné dans leurs chroniques le récit de ce

funèbre épisode, ont laissé prudemment à l’écart la question médicale.

Mais on compte se refaire de leur silence auprès de Galien, qui a

saisi, sans doute, avec empressement l’occasion d’ajouter à son œuvre

un beau travail de plus. L’épreuve dément bientôt cette espérance.

Galien, qui affecte un grand dédain scientifique pour la description de

Thucydide, et qui aurait dû montrer comment il fallait s’y prendre pour

faire mieux, a reculé devant les chances du parallèle[137].

Comprend-on qu’un écrivain aussi fécond, dont la prolixité filandreuse

se donne si souvent carrière sur une foule de sujets sans importance,

au risque de lasser la patience du lecteur le plus résolu, se soit

borné, sur un fait aussi grave, à quelques indications éparses, dont on

regrette doublement l’obscurité et la concision[138]!

Alléguera-t-on la manière d’observer des anciens? Mais cette excuse

banale tombe devant les descriptions nosographiquement irréprochables

qui ne sont pas rares dans leurs livres et sont restées des modèles.

Disons-le sans détour, quoi qu’il en coûte: le motif de l’inexplicable

réserve de Galien n’est pas de ceux que la science avoue. Il faut

s’en prendre tout simplement à l’effroi qu’inspirait une maladie

épidémique et contagieuse, contre laquelle il n’y avait de recours

assuré que dans la fuite. A cette époque d’abaissement moral, la fibre

du devoir médical restait insensible. Les nobles engagements du serment

d’Hippocrate ne trouvaient plus d’écho. Affronter la mort pour soigner

des malades était acte de dupe. De nos jours ce lâche égoïsme serait

justiciable de l’opinion publique. Au temps de Galien, il avait passé

dans les mœurs, et le médecin de l’empereur donnait lui-même l’exemple.

Comme le dit avec esprit M. Hecker: au lieu d’observer et de traiter

des pestiférés, au péril de sa vie, Galien aimait mieux s’isoler dans

son paisible laboratoire pour y préparer sa merveilleuse thériaque

d’Andromaque, destinée à calmer les souffrances des souverains et des

grands de l’empire[139].

Cédant peut-être à un remords secret, il se vante d’avoir

soigné d’_innombrables_ malades (μυριους), sans s’apercevoir

que cette hyperbole, fût-elle même l’expression de la vérité,

aggravait le reproche qu’il avait encouru pour avoir traité avec

tant d’indifférence, la plume à la main, un fait médical aussi

mémorable[140].

Il n’en faut pas moins reconnaître que les renseignements qu’il nous a

transmis, tout incomplets qu’ils sont, ont d’autant plus de prix qu’on

ne les trouve que dans ses écrits, qu’ils nous viennent d’un témoin

oculaire, et que ce témoin est Galien[141].

Voici donc le tableau symptomatique de la peste Antonine, tel que nous

avons pu le reconstruire en rapprochant, non sans difficulté, tous les

fragments disséminés dans les œuvres les plus disparates du médecin de

Rome.

Au contact, le corps des malades ne paraissait pas plus chaud que

dans l’état naturel; mais ils ressentaient une ardeur intérieure

intolérable[142]. La peau n’était pas jaune, mais un peu rouge et

livide. A un moment donné, elle se couvrait d’une éruption dont Galien

a parfaitement spécifié les caractères. Chez le plus grand nombre,

elle occupait toute la surface du corps, sous la forme de _pustules_

qui s’_ulcéraient_ et se recouvraient d’une _croûte_ (εφελκις des

Grecs)[143]. Quand cette croûte se détachait, elle laissait une

_cicatrice solide_. Dans des cas plus rares, l’éruption était «rude et

psorique» (_aspera_ et _scabiosa_), c’est-à-dire composée de papules

qui se terminaient par une sorte de _desquamation_[144].

Cet exanthème spécial ne peut être confondu avec aucun de ceux que

nous connaissons. Il diffère totalement des éruptions pétéchiales et

miliaires qui accompagnent si souvent les pyrexies épidémiques de

notre temps et notamment la peste d’Orient. On ne les voit jamais en

effet s’ulcérer, se revêtir d’une croûte et laisser des cicatrices.

Si nous y retrouvons quelque analogie avec la pustulation variolique,

nous constatons aussi des dissemblances notables. Le champ est

donc largement ouvert aux conjectures. Pour nous guider dans la

détermination de ce diagnostic différentiel, nous aurions pu tirer

d’utiles éclaircissements du rapprochement et de la comparaison d’un

certain nombre de faits. Mais j’ai annoncé bien des lacunes, et Galien

qui avait, à l’entendre, recueilli tant d’observations, a trouvé bon de

ne nous en donner qu’une seule.

Il s’agit d’un jeune homme qui eut, le neuvième jour, le corps entier

couvert d’ulcères. Trois jours après, les cicatrices étaient faites,

et le malade se sentit assez bien pour s’embarquer et aller achever

sa guérison, par l’usage du lait, dans un site renommé pour sa

salubrité[145].

D’après le nombre de jours assignés par l’auteur à la formation de

l’éruption et des cicatrices, il paraîtrait que cette maladie rappelait

par la succession régulière de ses périodes et leur durée prévue, les

fièvres éruptives de la nosologie moderne. Mais il ne nous est pas

permis d’aller au delà de cette similitude extérieure.

Les pustules étaient _noires_ et leur passage à l’ulcération était le

fait le plus commun, sans toutefois être constant.

Dans certains cas, il n’y avait ni croûtes, ni cicatrices consécutives,

et on ne voyait se détacher qu’une simple pellicule. D’où il résulte

que l’éruption affectait la forme de _pustules_ ou de _vésicules_.

Les premières, profondément implantées dans le derme, laissaient des

marques après elles. Les autres, plus superficielles, soulevaient

simplement l’épiderme et il n’en restait pas de traces. Dans les cas où

il se formait des cicatrices, elles étaient complètes en deux ou trois

jours, témoin l’observation qu’on vient de lire.

Lorsque l’exanthème était «sec» c’est-à-dire _papuleux_, la

desquamation s’effectuait dans le même temps; ce qu’il était facile

de vérifier sur les sujets dont la peau était semée de pustules et de

papules entremêlées.

La couleur _noire_ de l’éruption et l’odeur repoussante exhalée par

les malades étaient l’expression de l’état malin et putride dont on ne

pouvait méconnaître la redoutable association.

Il est heureux que Galien n’ait pas abrégé le signalement de cet

exanthème qui est un des traits les plus originaux de la peste Antonine

et lui imprime un cachet d’individualité morbide, que nous retrouverons

d’ailleurs dans l’ensemble de ses autres caractères.

Les malades accusaient une invincible aversion pour les aliments.

Tourmentés par une soif dévorante, ils demandaient à grands cris des

boissons froides[146].

Le trouble des facultés intellectuelles prenait diverses formes.

Certains malades éprouvaient comme des absences pendant lesquelles

ils n’avaient pas conscience d’eux-mêmes et ne reconnaissaient pas

leur entourage[147]. D’autres étaient pris d’un délire furieux, suivi

d’un état comateux ou léthargique. Dans ce cas, le pronostic était

alarmant. On comptait aussi parmi les symptômes de funeste augure, les

inflammations viscérales; les évacuations diarrhéiques colliquatives;

la gangrène qui dévorait jusques à l’os les parties en contact avec les

excrétions putrides dont le lit était imprégné.

Du côté de l’appareil respiratoire, on observait une _toux sèche_ plus

ou moins intense avec _timbre rauque_ de la voix, signe évident de la

phlegmasie de la muqueuse laryngo-bronchique.

Le jeune homme dont nous avons déjà dit un mot, se mit à tousser le

jour même où sa peau fut entièrement couverte d’ulcères. Le lendemain

il fut pris tout à coup d’une quinte violente qui provoqua l’expulsion

d’une croûte semblable à celles de l’éruption cutanée. Le sujet s’était

plaint d’éprouver, dans la région latérale du cou, sur le trajet de

la trachée-artère, une sensation douloureuse, signe probable de la

formation d’un ulcère interne. Galien avait exploré attentivement la

bouche et l’arrière-gorge, et n’y avait découvert aucun indice de

travail ulcératif. La déglutition des solides et des liquides s’opérait

sans la moindre gêne. Le corps étranger, rejeté par le patient, n’était

pas ce que nous appellerions aujourd’hui un produit _diphthéritique_.

Il provenait des pustules propagées sur la muqueuse des voies

aériennes, comme on le voit si souvent dans la variole. Galien reconnut

aussitôt une croûte détachée de l’ulcération laryngienne, pareille

à celles qui recouvraient la peau. Il eut occasion, s’il faut l’en

croire, de vérifier le même phénomène chez d’autres sujets dont la

maladie eut également une heureuse fin. (_Ad postremum similiter alii._)

Pour préciser le véritable siége de la douleur accusée par le sujet,

et s’assurer qu’elle ne dépendait pas d’une lésion gutturale ou

œsophagienne, Galien avait eu recours à un singulier expédient. Il

avait prescrit une mixture de vinaigre et de moutarde, et comme le

contact de cette matière irritante le long de l’œsophage n’avait

éveillé aucun sentiment douloureux, il avait acquis la certitude que

l’ulcération était établie sur la muqueuse trachéale[148].

Le diagnostic pouvait être porté dès l’invasion, lorsque les

yeux étaient enflammés, et que la cavité buccale, la langue et

l’arrière-gorge offraient une teinte rouge _sui generis_ dont

Galien a caractérisé d’un mot la valeur séméiotique en l’appelant

_pestilentielle_[149]. A première vue, les personnes étrangères à la

médecine reconnaissaient la maladie. Cette coloration, que l’auteur

compare à celle «de l’érysipèle ou de l’herpès» n’était pas le résultat

d’un état phlegmasique local, puisque la déglutition était facile et

indolente. Elle annonçait seulement un haut degré d’inflammation dans

la muqueuse intestinale.

On n’observa que chez un certain nombre de malades des vomissements

de matières jaunes plus ou moins foncées; mais il y eut chez tous des

déjections alvines de même couleur, qui devenaient plus tard noirâtres

par leur mélange avec le sang. Cette couleur n’apparaissait jamais à

l’invasion ou dans la période d’augment, mais toujours vers le déclin

ou aux approches de la mort; parfois vers le septième jour; le plus

souvent au neuvième; plus rarement au onzième[150]. Dans quelques cas,

ces évacuations diarrhéiques parurent salutaires; mais généralement

elles furent du plus fâcheux augure. Elles emportèrent le plus grand

nombre des malades en épuisant leurs forces.

La survenance des gangrènes locales était aussi des plus graves, sans

cependant interdire tout espoir. Galien avait vu les orteils (_extremos

pedes_) se séparer spontanément après leur mortification. Plusieurs

malades, qui avaient survécu à cette mutilation, ne pouvaient, dit-il,

assurer leur marche qu’à l’aide d’un bâton, sur lequel ils étaient même

obligés de s’appuyer fortement[151].

Notre auteur qui s’était tant occupé du pouls, nous apprend qu’il

restait souvent normal pendant le cours de la maladie, et que les

malheureux chez lesquels il conserva ce caractère, périrent tous.

Circonstance bien faite, ajoute-t-il, pour donner le change même aux

praticiens les plus expérimentés[152].

A côté de ces faits, il faut placer ceux où il avait vu l’urine

différer à peine de l’état naturel[153].

Ces deux phénomènes congénères n’appartenaient pas en propre à la

peste Antonine. Ils ne s’y rattachaient éventuellement qu’à titre de

maladie maligne où «l’affaiblissement des forces radicales fait cesser

les synergies et les sympathies les plus ordinaires des organes[154].»

Galien vérifiait une fois de plus le célèbre aphorisme de son maître:

«_Pulsus bonus, urina bona, æger moritur._»

Notons enfin, que la maladie pouvait se prolonger et prendre la marche

chronique. Après quelques alternatives de rémission et de redoublement,

dont la durée était très-variable suivant les individus, la fièvre

hectique s’allumait, et le patient succombait dans le dernier degré de

la consomption.

Nous possédons, en ce moment, des données suffisantes pour répondre à

cette question: Qu’est-ce que la peste Antonine?

En additionnant successivement ses symptômes d’après les indications de

Galien, nous avons vu se dessiner peu à peu une individualité morbide

dont le signalement complet a fini par reproduire, trait pour trait,

l’image frappante de la peste d’Athènes.

Que le lecteur qui a bien voulu me suivre, prenne la peine de

confronter les deux descriptions, et j’espère qu’il partagera ma

conviction très-arrêtée sur l’identité des deux maladies.

Ardeur inflammatoire des yeux; rougeur _sui generis_ de la

cavité buccale et de la langue; aversion pour les aliments; soif

inextinguible; température extérieure normale, contrastant avec la

sensation d’un embrasement intérieur; coloration de la peau rougeâtre

et livide; toux violente et timbre rauque de la voix, signes de

phlegmasie laryngo-bronchique; horrible fétidité de l’haleine; éruption

générale de pustules suivies d’ulcérations; inflammation de la

muqueuse intestinale; vomissements de matières bilieuses; diarrhée

colliquative de même nature épuisant les forces; gangrènes partielles

et séparation spontanée des organes mortifiés; troubles variés des

facultés intellectuelles; délire tranquille ou furieux; terminaison

funeste du septième au neuvième jour. Enfin, dans des cas moins aigus,

dégénérescence de la maladie en fièvre hectique mortelle, après des

oscillations plus ou moins prolongées.

Tous les symptômes que je viens d’énumérer se retrouvent dans le

tableau tracé par Thucydide et dans celui que nous sommes parvenus

à recomposer d’après Galien. Deux affections morbides qui ont cette

expression commune, ne peuvent évidemment être séparées l’une de

l’autre.

Si Galien, au lieu de critiquer son illustre devancier, avait imité son

exemple, nous n’aurions eu qu’à rapprocher les deux récits pour que

leur conclusion légitime surgît d’elle-même.

Mais il a mieux aimé proposer à ses lecteurs futurs une sorte

d’hiéroglyphe nosographique dont il a fallu retrouver les signes,

confusément éparpillés dans son œuvre immense, et comme égarés dans

des digressions théoriques, au milieu desquelles il n’est pas toujours

facile de se reconnaître. C’est ainsi que je m’explique le silence,

l’indécision ou le laconisme des loïmographes modernes à l’égard de la

peste Antonine. Ils ont trouvé commode de répéter, les uns après les

autres, qu’une grande maladie épidémique avait désolé le monde sous le

règne de Marc-Aurèle; que Galien, son contemporain, en avait été témoin

et qu’il en avait eu grand’peur. Cela dit, ils se croient quittes, de

très-bonne foi, envers leurs lecteurs, et n’ont pas l’air de se douter

qu’on puisse être plus exigeant.

Il y avait donc une lacune à remplir dans l’histoire ancienne des

grandes épidémies. L’entreprise a tenté deux médecins allemands dont

l’érudition et l’expérience étaient une garantie de succès[155]. J’ai

eu l’avantage de venir après eux, et j’ai mis la main sur quelques

passages de Galien qu’ils n’avaient pas indiqués. Quelle que soit ma

profonde estime pour les travaux de Fodéré et d’Ozanam, je ne pouvais

méconnaître qu’en présence de la peste Antonine, ils ne s’étaient pas

tenus à la hauteur du sujet; et j’aurais été sans excuse si je leur

avais laissé le dernier mot, lorsqu’il y avait tant à dire[156].

Quant à ma conclusion, c’est celle de Galien lui-même qui, frappé de ce

qu’il voyait, a reconnu formellement que cette maladie pestilentielle

avait le même aspect que celle dont Thucydide avait écrit la relation:

«... _In magnâ hâc peste cujus eadem facies fuit atque ejus qua

Thucydidis memoria grassabatur_[157].» Galien revient sur cette idée

en plusieurs endroits. Les médecins d’Athènes n’avaient pu dissimuler

leur étonnement devant ce fléau inconnu qui prenait possession de la

pathologie humaine. Il n’en fut plus de même lors de l’apparition de

la peste Antonine. Comme homme, Galien fut terrifié; comme médecin,

il n’éprouva pas la moindre surprise. Il n’eut qu’à relire le récit

de Thucydide pour s’assurer qu’il assistait au retour d’une ancienne

maladie, et que ce ne serait probablement pas le dernier.

Pour compléter cette étude, je crois devoir examiner quelques

particularités signalées par Galien qui pourraient fournir matière à

discussion si je ne les mettais dans leur vrai jour.

On ne m’opposera pas sans doute que les deux descriptions, envisagées

dans leur ensemble, diffèrent sur certains points. Ces divergences

sont inévitables, et on les retrouverait, à coup sûr, dans les récits

de deux médecins également attentifs et instruits qui auraient observé

simultanément la même épidémie et raconteraient ce qu’ils ont vu.

Mais on sait que, quelle que soit la mobilité protéique du tableau

symptomatique d’une épidémie en cours d’évolution, le type morbide qui

la représente garde son relief personnel au milieu des épiphénomènes et

des complications qui viennent se grouper autour de lui. Deux maladies

qui portent cette estampille sont donc nosologiquement identiques. A

cet égard, je crois ma conclusion parfaitement conforme aux principes.

J’ai à répondre à un argument plus sérieux qui exige quelques

explications.

Galien donne clairement à entendre, dans plus d’un passage, que

l’éruption fut souvent critique, et jugea heureusement la maladie[158].

Elle se montra, en effet, chez la plupart des sujets qui guérirent,

tandis qu’elle manqua entièrement ou fut incomplète chez ceux qui

succombèrent ou dont la maladie fut le plus grave. Thucydide ne fait

aucune allusion à cette circonstance qui valait bien la peine d’être

notée.

Entre le silence de l’un et l’affirmation de l’autre, où se trouve

la vérité? Je me range sans balancer du côté de Galien, et voici mes

raisons.

Thucydide n’était pas médecin, et la fermeté de l’homme de guerre ne

pouvait lui tenir lieu des connaissances spéciales indispensables pour

pénétrer le sens des phénomènes morbides qu’il observait.

Galien rachetait par son expérience pratique sa défaillance morale;

et sa théorie favorite, dont on ne peut blâmer que l’exagération, le

ramenait à l’idée d’un effort conservateur, qui pouvait avoir une issue

heureuse.

«La nature, disait-il, éliminait par l’émonctoire cutané des détritus

putrides, produits par la fièvre, dont la persistance dans l’organisme

eût été inévitablement mortelle[159].»

J’accepte donc l’interprétation de Galien, sauf sa formule surannée,

parce que c’est celle qui répond le mieux aux enseignements de la

clinique, et je crois à l’efficacité médicatrice de l’éruption, quelle

qu’ait été d’ailleurs la rareté des cas où elle s’est heureusement

exercée. Cette remarque, pour le dire en passant, s’applique à toutes

les fièvres éruptives sans distinction d’espèces.

Il n’est pas un médecin qui mette en doute l’utilité de la pustulation

variolique. Les détracteurs de la vaccine s’en font même un grand

argument. Revenant, sous prétexte de progrès, aux rêveries du vieil

humorisme, ils mesurent les avantages de la période suppurative à

la masse de _matière peccante_ qu’elle élimine; et ils refusent

à l’insignifiante éruption, provoquée par le vaccin, le droit de

remplacer l’épuration énergique de la variole naturelle, cette «_crise

sublime!_» comme ils l’ont dit dans un ridicule élan d’enthousiasme.

Mais cette opération, dont la fin salutaire est si évidente dans les

varioles régulières, subit, en temps d’épidémie grave, des déviations

qui en troublent la direction normale. Les praticiens savent bien que

la mort survient presque toujours pendant la période de suppuration,

c’est-à-dire quand l’élimination critique est en pleine activité et

semble promettre une terminaison favorable. Comme l’archer dont parle

Montaigne, la nature manque souvent le but, non-seulement parce qu’elle

ne l’atteint pas, mais encore parce qu’elle le dépasse.

Dans le monde moral, on voit tous les jours échouer, contre des

obstacles inattendus, une entreprise dont la sagesse et la prévoyance

avaient mûri le plan et assuré les chances. Peut-on s’étonner que

l’aveugle instinct qui dirige les actes hygides et morbides de

l’organisme soit dominé par des influences qui déconcertent ses

tendances foncièrement salutaires? Les gens du monde, étrangers à notre

art, ont seuls le droit de nier l’effort conservateur dans les cas où

la mort n’a pas permis d’en recueillir le bénéfice. Galien ne s’y est

pas trompé. Entre Thucydide et lui, la divergence apparente sur ce

fait, se réduit à une question de compétence médicale.

Il me reste à vider une dernière question à laquelle on pourrait donner

une importance que je suis loin de lui reconnaître.

Thucydide déplore amèrement, dans son récit, l’impuissance absolue de

l’art et l’inutilité des remèdes essayés par les médecins.

Galien, au contraire, exalte avec assurance l’efficacité d’une

substance inscrite dans les pharmacopées de l’époque sous le nom de

_bol d’Arménie_. «Tous ceux qui en firent usage, furent, dit-il,

_promptement_ guéris. Ceux qui n’en ressentirent aucun effet,

moururent: nul autre remède ne pouvait le remplacer.» Et il conclut,

avec une logique douteuse, que les sujets sur lesquels ce médicament

échoua, étaient absolument incurables[160].

Voilà donc l’innocent _bol d’Arménie_ promu par Galien à la dignité de

_spécifique_. Son refus d’agir est l’arrêt de mort des malades.

Il m’est impossible d’accepter la question thérapeutique dans ces

termes, et je demande la permission de justifier ma méfiance.

Dans toutes les épidémies, la superstition populaire, encouragée

souvent par la connivence des médecins, dont il ne faut pas toujours

approfondir les motifs, s’est confiée à certaines préparations

bizarres, auxquelles on peut du moins accorder l’avantage de relever le

moral, indication capitale en pareil cas.

Que le bol d’Arménie ait produit ce dernier genre d’effet, je ne veux

pas le nier; mais qu’il ait mérité, comme agent médicamenteux, le

panégyrique de Galien, c’est ce que je ne puis me résoudre à admettre.

Le sophisme _post hoc ergo propter hoc_, se dresse en face de toutes

les questions de matière médicale appliquée, quand il s’agit de juger

les remèdes nouveaux ou d’étendre l’emploi de certaines substances

connues. Je soupçonne fort l’ardente imagination de Galien de ne

l’avoir pas tenu assez en garde contre cette mauvaise forme de

raisonnement.

Non pas que je fonde ma contradiction sur l’inertie apparente ou

l’insignifiance pharmaceutique du bol d’Arménie[161].

Le propre de la spécificité médicamenteuse est d’agir directement sur

certaines affections par une vertu occulte, sans rapport appréciable

avec l’état morbide qu’elle combat. Tout est mystère dans le mode

d’action du remède comme dans la nature de la maladie qu’il guérit. On

comprend dès lors que la découverte des spécifiques soit un bienfait

du hasard; et nous savons, par l’histoire du quinquina, qu’ils doivent

faire un long noviciat avant d’obtenir leur droit d’entrée dans

l’arsenal thérapeutique. Une fois leurs titres reconnus, l’art a entre

les mains une ressource héroïque qui ne lui fait pas défaut quand il

sait s’en servir[162].

A la rigueur donc, le bol d’Arménie aurait pu être une de ces conquêtes

imprévues; mais pour croire à ses merveilleux effets, l’affirmation

intéressée de Galien ne suffit pas.

Quand on veut mettre en lumière les vertus réelles d’un médicament

nouveau, il faut réunir un certain nombre de faits observés sans

prévention, les comparer entre eux, les débarrasser des causes d’erreur

ou d’illusion qui pourraient en altérer le sens. Dans quelle mesure

d’activité et de fréquence le remède a-t-il rempli l’attente du

praticien? Dans quels cas a-t-il paru indifférent, nuisible ou utile?

Quelles sont les indications et les contre-indications de son emploi,

etc., etc.?

Je n’aperçois dans l’œuvre de Galien aucune trace de ce travail. Doué

médicalement de toutes les qualités nécessaires pour le mener à bien,

il manquait de sang-froid et d’esprit de suite. Dieu me garde d’être

injuste envers lui! Mais on peut admirer ses talents et douter de son

courage; il n’y a pas de solidarité entre ces deux choses[163].

Quoi qu’il en ait dit, il n’avait vu que quelques scènes détachées

du grand drame pathologique. Il est bien permis de croire qu’il a

évité autant que possible tout rapport compromettant avec les malades.

Nous savons que la peste régnait encore pendant qu’il composait,

dans le prudent isolement de son cabinet, quelques-uns de ses écrits

les plus remarquables. Est-il un praticien un peu répandu à qui une

maladie épidémique ait laissé ces loisirs? Comment croire dès lors

aux exploits thérapeutiques de Galien? Cet exemple serait unique dans

l’histoire des grandes épidémies. L’expérience a trop souvent montré

dans quelles étroites limites est renfermée l’action de la médecine

lorsqu’elle entre en lutte avec ces implacables ennemis de la vie

humaine. La science doit s’incliner alors devant une sorte de loi

fatale dont les peuples sont condamnés à subir l’inflexible arrêt dans

certains moments de crises. La maladie traitée par Galien n’a pas sans

doute fait exception à la règle générale. La preuve, c’est que le bol

d’Arménie n’a pas survécu à sa gloire éphémère. On l’a banni de toutes

les pharmacopées, sans encourir le reproche d’ingratitude. Galien,

qui croyait ou feignait de croire aux songes, leur a dû peut-être la

révélation de son prétendu spécifique. Je ne puis me décider à lui

donner une origine plus sérieuse[164].

Un dernier mot. Lors même que le bol d’Arménie aurait mérité, par

ses services éprouvés, l’honneur que lui a fait Galien, je n’aurais

rien à changer à mon opinion sur la nature de la maladie Antonine.

Cela prouverait seulement que l’art s’était fortuitement enrichi

d’une ressource précieuse qui manquait aux médecins contemporains de

Thucydide. Avant la découverte du quinquina, les fièvres intermittentes

étaient (c’est Sydenham qui l’a dit) l’opprobre de la thérapeutique.

Elles en sont aujourd’hui le plus beau titre. Ceci soit dit simplement

comme similitude. Le quinquina a fait largement ses preuves, tandis que

le bol d’Arménie, un moment exalté, ne s’est plus relevé de l’oubli

profond où il est justement tombé.

Nous avons vu que la maladie populaire qui avait si tristement inauguré

le règne de Marc-Aurèle, s’était perpétuée avec des alternatives de

rémission et de recrudescence jusqu’à l’époque de la mort de cet

empereur. A dater de ce moment, le vaste incendie jette encore çà et là

quelques lueurs éparses qui ne tardent pas à s’éteindre; le retour trop

prévu du fléau paraît ajourné à une échéance lointaine.

Sept ans après, sous le règne de Commode, éclata encore une terrible

épidémie, dont la mention nous est transmise, sans autre détail, par

Dion Cassius, qui se borne à dire que de mémoire d’homme il n’y en

avait pas eu de plus meurtrière.

Il n’est pas douteux pour moi qu’elle ne soit une émanation de la peste

Antonine. Ces retours imprévus sont dans les habitudes des grandes

épidémies; c’est malheureusement tout ce que je puis en dire. J’ai fait

quelques recherches pour m’éclairer; mais aucun des historiens que j’ai

consultés ne signale même cette invasion nouvelle, et il m’est resté le

regret de ne pouvoir satisfaire sur ce point la juste curiosité de mon

lecteur.

M. le Dr Théod. Krause, qui guette au passage les faits favorables à

son opinion personnelle sur l’antiquité de la variole, s’est emparé

de la relation de Dion Cassius. Selon lui, cette maladie se serait

transmise par l’inoculation à l’aide d’aiguilles empoisonnées; ce qui

semblerait ne devoir se rapporter qu’à la variole[165].

Il suffit de lire le récit du chroniqueur pour s’assurer que cette

interprétation est purement arbitraire.

«En ce temps-là (sous le règne de Commode), éclata une maladie qui

dépassa en violence toutes celles qui me sont connues. Souvent en un

seul jour il succombait à Rome plus de deux mille personnes. De plus,

il périt beaucoup de monde par un autre genre de mort, non-seulement

dans la ville, mais encore dans presque tout l’empire romain. Des

scélérats, moyennant salaire, empoisonnaient des individus en les

piquant avec des aiguilles préalablement enduites de matières toxiques

(ce qui s’était déjà fait du temps de Domitien), et ce procédé fit

d’innombrables victimes[166].»

Voici maintenant, d’après l’auteur, ce qui s’était passé sous le règne

de Domitien:

«Une bande de malfaiteurs empoisonnèrent des aiguilles et s’en

servirent pour piquer les individus qu’ils avaient désignés d’avance.

Plusieurs de ceux qui avaient reçu ces piqûres succombèrent sans

se douter de la cause de leur mort. Mais quelques-uns de ces

scélérats furent dénoncés et livrés au dernier supplice. Et cela

arriva non-seulement à Rome, mais pour ainsi dire sur toute la terre

habitée[167].»

La première pensée que cette lecture fait surgir, c’est que le

narrateur est l’écho d’un de ces bruits populaires avidement

recueillis par les masses en temps d’épidémie, et qui se perpétuent

dans l’histoire, jusqu’à ce que le progrès des lumières en fasse

justice. A l’époque dont il s’agit, de graves écrivains rapportaient

sans sourciller les fables les plus absurdes; et j’avoue que je ne

puis donner un autre nom au récit de Cassius, qui n’est qu’un tissu

d’invraisemblances, si l’on en pèse attentivement les détails.

Ce complot énigmatique contre la vie des citoyens, si cruellement

moissonnés par l’épidémie; ces assassinats salariés et propagés par une

complicité inexplicable dans tout l’empire romain et même dans le monde

entier; le procédé infernal imaginé par les exécuteurs de ce pacte

homicide; tout cela ressemble à un mauvais rêve, et n’a probablement

pas plus de réalité. Comment les historiens du règne de Domitien et de

Commode ont-ils gardé le silence sur un événement aussi extraordinaire

qui est resté enfoui dans les œuvres de Cassius?

Après tout, les annales de la perversité humaine sont assez riches

pour qu’on ne se hâte pas de fixer en ce genre les limites du possible.

Mais en supposant vraie de tous points la relation du chroniqueur

romain, les partisans de l’ancienneté de la variole qui s’en

prévaudraient dans l’intérêt de leur cause, témoigneraient d’une grande

pénurie d’arguments. On a beau tordre le texte, on n’en fera jamais

sortir ce que M. Krause a cru y voir dans un moment de préoccupation.

Cassius n’a pas dit certainement, et n’a pas même voulu faire entendre

que ces aiguilles empoisonnées transmettaient la maladie régnante. La

preuve est sans réplique: c’est qu’on ne connaissait de son temps ni

les virus, ni par conséquent leur procédé d’insertion artificielle.

On prononçait souvent le mot de contagion pour représenter la

communicabilité de certaines maladies; mais on ignorait par quel

intermédiaire le passage s’opérait. De longs siècles devaient s’écouler

avant que la science, éclairée par Fracastor, soupçonnât l’existence

des principes matériels des transmissions morbides.

Je n’insiste donc pas plus longtemps, et je me serais contenté d’une

simple indication si je n’avais dû tenir compte de l’autorité de mon

érudit confrère. Il n’est pas douteux pour moi que sa prévention et un

examen trop superficiel, ont été la seule cause de sa méprise.

NOTES:

[129] J’ai dit avec quel talent et quel esprit de suite ce

médecin a étudié ce groupe de maladies. Nous lui devons une

dissertation remarquable sur la _peste Antonine_: _De peste

Antoniniana commentatio: Scripsit Car. Hecker D. M. Historiæ

medicæ in Universitate berolinensi, professor publicus

ordinarius_. Berolini, 1835.--Ce travail, aussi bien écrit que

sagement pensé, m’a été d’un grand secours pour la rédaction de

ce chapitre.

[130] Cette épidémie a été ainsi désignée parce qu’elle apparut

sous le règne des Antonins.

[131] Ammian. Marcellin., _rerum gestarum_, lib. XXVIII, cap. VI,

p. 402. Lugduni Batav., 1693.

[132] Eutrope ne précise pas plus que les autres historiens le

chiffre total des décès. Mais il nous apprend que toutes les

classes de la population civile comptèrent un grand nombre de

victimes, et que des corps entiers de troupes furent emportés.

(_Breviarium rerum Romanarum_, lib. VIII, in _Historiæ romanæ

scriptores latini veteres_, t. I, p. 657, MDCIX.)

[133] _Vita Galeni conscripta ab Ackermanno_, t. I, édit. de

Kuhn.--S’agit-il d’une recrudescence prévue de l’épidémie,

qui n’aurait pas désemparé depuis son invasion? L’émotion de

Galien et sa fuite précipitée donneraient plutôt à penser que la

maladie, qui semblait éteinte, reprit à l’improviste son œuvre

momentanément interrompue.

[134] «..._In gravis hujus pestilentiæ initio, quæ utinam

aliquando cesset!_» (_Method. med._, lib. V, cap. XII.)

En fouillant les textes de Galien qui pouvaient m’éclairer, j’y

ai acquis la preuve que la peste régnait aussi pendant qu’il

écrivait son beau traité _de præsagitione ex pulsibus_. «_In

pestilentia_, dit-il, _qualis nostra memoria fuit_, ET VIGET

ETIAM NUNC.» (Lib. III, cap. IV.)

[135] «_Est opus (Method. medendi) Galeni jam senis, in quo et

plurimos suos libros citat._» (_Vita Galeni ab Ackerman_. Kuhn,

t. I, p. CXXVI.)

[136] _Historiæ romanæ scriptores latini veteres_, etc., t. II,

p. 304. Aureliæ Allobrogum, MDCIX.

[137] C’est ainsi qu’il redresse puérilement quelques expressions

médicalement incorrectes: _cor_ (καρδια) employé pour _os

ventriculi_ (το στομα της γαστρος) (t. V, p. 275, édit.

Kuhn)--_purgatio_, _expurgatio_ (καθαρσις, αποκαθαρσις), employés

pour _evacuatio_ (κενωσις) (t. XVII, 2e part., p. 168). Ce

dernier reproche lui tient même à cœur, puisqu’il le reproduit,

dans les mêmes termes, au t. XVI, p. 106.

[138] M. Littré fait, à ce propos, la remarque fort juste, que

«si nous n’avions pas le récit de Thucydide, il nous serait fort

difficile de nous faire une idée de la maladie qu’a vue Galien et

qui est la même (comme M. Hecker s’est attaché à le démontrer)

que la peste d’Athènes.» (Hipp. _Trad._, t. I, p. 122.)

[139] Hecker, _Commentatio_, p. 19.

[140] Galien indique par le mot μυριους, le nombre des malades

qu’il assure avoir traités. Son traducteur latin a écrit

_sexcentos_ (t. IX, p. 357), ce qui ne représente pas ici un

chiffre précis. C’est une forme de langage très-usitée, qui

désigne seulement un nombre élevé. Un ancien a dit dans le

même sens: «_Uterus sexcentarum ærumnarum mulieribus causa_.»

Du reste, si Galien avait en réalité vu et soigné _six cents_

malades, on serait mal venu à se montrer plus exigeant.

[141] Galien parle souvent de maladies épidémiques, sous le nom

générique de λοίμος, _pestis_. On est averti qu’il fait allusion

à la _peste Antonine_ par les épithètes qu’il lui accole: _pestis

longa_, _longissima_, _diuturna_, _magna_, _maxima_, _gravis_,

_immanis_. (_Passim._)

[142] _Commentar._ I, _in Hippocratis lib._ VI, _epidem._, _aph._

29.

[143] Εφελκις, _ulcerum crustula_. (Castelli, _lexicon_, art.

_Ephelcis_.)

[144] Galien, _Method. med._, lib. V, cap. XII.

[145] Galien, _Method. med._, lib. V, cap. XII.

[146] Galien, _De præsagitione ex pulsibus_, lib. III, cap. IV.

[147] Galien, _Quod animi mores corporis temperamenta sequuntur_,

cap. V. (T. IV, p. 788.)--Galien ne précise pas la période

où se montrait cette forme de délire tranquille. D’après un

rapprochement qu’il fait, il est à croire qu’il l’a observé

surtout pendant la convalescence des atteintes très-graves.

[148] Galien, t. X, p. 360.

[149] Galien, _De præsagitione ex pulsibus_, lib. III, cap. IV.

[150] _De atra bile_, cap. IV.

[151] Galien, _De usu partium_, lib. III, cap. V.--Quoique Galien

ne parle que de la mortification des orteils, il est probable

que ces organes n’en ont pas été le siége exclusif. Quant aux

gangrènes de la région sacrée, leur développement est favorisé,

comme on sait, par le contact irritant des matières évacuées, et

le décubitus dorsal prolongé.

[152] Galien, _De præsagitione ex pulsibus_, lib. III, cap. III.

[153] Galien, _De præsagitione ex pulsibus_, lib. III, cap. IV.

[154] Barthez, _Nouv. élém. de la sc. de l’homme_, t. II,

CCXLV.--On a donné bien des définitions des maladies _malignes_.

Tissot les comparait A UN CHIEN QUI MORD SANS ABOYER. On les

appelle, en ce sens, _insidieuses_.--Sennert les caractérise

avec autant de justesse que d’esprit, dans le passage suivant:

«_Morbus malignus..... etsi periculosus sit, tamen accidentia

pleraque sæpe non admodum violentia et sæva habet; unde simulatâ

benignitate non rarò ægros et medicum fallit, et de quibus

salutis spes concipitur, præter spem atque inopinatò moriuntur.

Similes nimirum sunt tales morbi hominibus malis qui aliud

vultu et verbis præ se ferunt, aliud corde occultant et factis

præstant._» (_De morbis malignis_, t. I, cap. IX, p. 363.)

[155] Auguste Krauss, _Disquisitio historico-medica de natura

morbi Atheniensium_, _op. cit._, cap. XI; _febris æthiopica

Galeni ætate Romam vexans_.--Charles Hecker, _Commentatio cit. de

peste Antoniniana_.

[156] Voy. Fodéré, _Leçons sur les épidémies: du typhus oriental

ou de la peste_, t. IV, p. 167, 1824.--_Méd. légale_, t. V, p.

390 et 392.--1813.--Ozanam, _Hist. des malad. épid._, t. IV, p.

9-1835.

[157] Galeni Op., t. XII, p. 191.

[158] Galien, _Meth. med._, lib. V, cap. XII, _passim_.

[159] Galien, _Method. med._, lib. V, cap. XII (t. X, p. 367).

[160] Galien, _De simplicium medicamentorum temperamentis et

facultatibus_, lib. IX, cap. I.

[161] Le bol d’Arménie (_Bolus Armena_) n’était qu’une terre

argileuse tirée de Perse et d’Arménie, qui devait sa couleur

rouge à de l’oxyde de fer (_Dict. de mat. méd._ de Mérat et de

Lens, art. BOL. Paris, 1829, t. I, p. 630). Galien, avant de le

préconiser comme un puissant antipestilentiel, en faisait grand

usage à titre d’astringent et de dessiccatif, dans le traitement

des plaies et ulcères.

[162] Ch. Anglada, _Étude sur les spécifiques d’affection et les

spécifiques d’organes_. 1843.

[163] Morgagni se livrait dans un hôpital à l’étude de la

variole, lorsque deux malades succombèrent sous ses yeux. «Averti

par cet exemple, dit-il, je ne voulus jamais visiter ensuite de

ces malades, pas même lorsque je fus appelé chez des princes.»

(Lettre 49, § 33.)

Voilà un aveu dont la naïveté dépasse les limites du genre; ce

qui n’empêche pas Morgagni d’occuper un rang élevé parmi les

écrivains médicaux.

[164] Le sort du _bol d’Arménie_ fait penser à une autre

grandeur pharmaceutique bien déchue, je veux dire la _Thériaque

d’Andromaque_, dont Galien avait religieusement gardé la

formule et qu’il préparait avec tant de mystère. On sait que

sa confection était encore au XVIIe siècle l’objet d’une

solennité dont la mise en scène provoque aujourd’hui le

sourire. Ce monstrueux électuaire, si renommé pour ses vertus

antidotiques et antipestilentielles, se composait primitivement

de 64 substances dont l’association semble mettre en cause la

raison de l’inventeur. (Charas, _Pharmacopée_, p. 206. Paris,

MDCCLXXXI.) Bordeu a dépensé bien de la verve en écrivant

l’apologie de «ce chef-d’œuvre de l’empirisme qui est suivant le

cœur, suivant l’instinct ou suivant le goût de tous les hommes.»

(_Œuv. compl._, t. II, p. 564.) En dépit de sa prédiction qui

lui promettait une éternelle vogue, la thériaque, revue et

considérablement diminuée, est bien discréditée dans la pratique

actuelle. Elle doit la petite place que lui a gardée la matière

médicale à quelques substances actives qu’elle renferme,

notamment à l’opium. Mais personne ne la croit indispensable, et

on lui préfère bien des succédanés.

[165] Voy. Hippocrate, trad. de Littré, _Argum. du 2e livre des

épid._, t. V.

Dans le travail déjà cité où M. Krause cherche à établir

l’existence de la variole dans l’antiquité, le document fourni

par Cassius figure parmi les arguments invoqués à divers titres.

[166] Dion Cassius, _Excerptæ historiæ ab Joanne Xiphilino_.

_Commodus._ XVIII, p. 290. Excudebat Henricus Stephanus MDXCII.

[167] Dion Cassius, _ibid. Domitianus_, XII, p. 235.

CHAPITRE III

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU IIIe SIÈCLE APRÈS JÉSUS-CHRIST

Il est à remarquer que plus on s’éloigne de l’époque où Thucydide

écrivit la belle page médicale dont j’ai si souvent parlé, plus on

regrette l’insignifiance et la concision des documents indispensables

pour tracer la monographie des grandes maladies populaires. On ne peut

inculper l’ignorance ou la paresse des médecins contemporains, quand on

les voit signer, à cette date reculée, tant d’œuvres magistrales qui

sont restées l’honneur de la science. Ils méritent pourtant le reproche

d’avoir manqué de prévision, en laissant perdre tant de matériaux et

d’éléments d’études qu’ils auraient dû, au contraire, religieusement

léguer à l’avenir. Il faut sans doute faire la part des moyens

incomplets et défectueux de transmission qu’on possédait alors; mais

cette excuse atténuante n’empêche pas que ma remarque subsiste.

On ne trouve quelques indications sur ces grands fléaux que dans les

écrits des historiens étrangers à la médecine, obligés d’en mentionner

la date. Quand ils en ont noté le point de départ, la léthalité, la

durée totale et la disparition, il ne leur reste plus rien à dire, et

ils ne s’aventurent pas dans des régions où ils craignent de s’égarer.

C’est ainsi que la maladie dont je vais m’occuper serait restée pour

nous une sorte de légende, sans la découverte de quelques lignes

noyées, pour ainsi dire, dans l’œuvre d’un écrivain ecclésiastique.

Elles renferment, en effet, quelques traits symptomatiques, dont nous

sommes, faute de mieux, obligés de nous contenter.

Le règne de Gallus et de Volusien, qui se dénoua, en moins de deux ans,

par leur fin tragique, n’est célèbre, selon la remarque d’Eutrope, que

par l’avénement de l’horrible maladie qui dévasta alors le monde.

On sait qu’après la mort de Dèce, Gallus partagea, pendant quelques

mois, l’exercice du pouvoir avec Hostilien. C’est en ce moment

qu’éclata l’épidémie dont Hostilien fut une des premières victimes

(252), ce qui permit à Gallus d’associer à l’empire son propre fils

Volusien[168].

Cette maladie avait déjà fait de grands ravages en Égypte et surtout

à Alexandrie, lorsqu’elle pénétra dans l’empire romain, aux approches

de la solennité pascale, d’après Eusèbe[169]. Elle se répandit de là

avec une sorte de furie sur tout le reste du globe (_et cæteras orbis

partes invasit_)[170]. Il y eut des villes entièrement dépeuplées. La

mortalité fut encore effroyable au commencement du règne de Gallien

(253-254). Ou vit succomber, tant à Rome que dans plusieurs villes

de la Grèce, jusqu’à _cinq mille_ personnes par jour. Il est peu

d’épidémies qui puissent revendiquer un pareil nécrologe[171].

Les chroniqueurs sont à peu près d’accord sur sa durée totale qu’ils

évaluent à quinze années, juste le terme de la _longue peste_ du temps

de Marc-Aurèle. Elle aurait donc pris fin en 267[172].

La guerre, la famine, les persécutions sanglantes contre les chrétiens,

furent ses avant-coureurs; et quelle que soit notre ignorance constante

sur le rapport étiologique qui unit l’incubation des grandes maladies

populaires à ce concours de désastres physiques et de souffrances

morales, il importe de prendre acte de la coïncidence qui est trop

fréquente en pareil cas, pour ne pas laisser suspecter un lien plus

intime.

Eusèbe Pamphile, qui nous a transmis une relation de cet événement

dans son Histoire ecclésiastique, ne signale, sauf la mortalité et la

contagion, aucun fait qui puisse servir à la pathologie[173]. Mais il

ne faut pas oublier qu’il n’était pas contemporain de l’épidémie, et

qu’il a eu à se plaindre, comme tant d’autres, du manque de traditions

techniques. Nous lui emprunterons plus tard d’autres observations que

la médecine peut s’approprier avec fruit. Dans le récit dont je parle,

il dépeint énergiquement l’affreuse situation des villes luttant contre

la mort. Il glorifie, dans un chaleureux langage, la belle conduite de

ses coreligionnaires qui prodiguèrent leurs soins aux malades, sans

penser à leur propre vie dont ils avaient fait d’avance le noble

sacrifice. Ce tableau, si vivement coloré, n’a pas la moindre teinte

médicale.

Saint Cyprien, qui a écrit dans le foyer même de l’épidémie, était

mieux placé pour en retracer l’image. Il n’eût tenu qu’à lui de nous

conserver une description qui eût été le digne pendant de celle de

Thucydide.

Mais l’illustre évêque de Carthage qui devait, cinq ans après,

couronner par le martyre sa vie de dévouement et d’abnégation,

rapportait tout à Dieu, et toujours soucieux de la destinée des âmes

dont on lui avait confié la charge, il ne voyait dans les tortures

corporelles qu’il contemplait sans pâlir (_lues horribilis et

feralis_), qu’une épreuve utile au salut. Pour relever le courage et

enflammer le zèle de ses frères moissonnés par la faux implacable, il

composa cette éloquente homélie _De mortalitate_, dont j’abrége l’éloge

en disant que saint Augustin l’admirait sans réserve[174].

C’est dans cet écrit que saint Cyprien a indiqué, en passant,

quelques-uns des principaux symptômes de la maladie; mais, absorbé

par des pensées plus hautes, il n’a pas même eu l’idée d’en compléter

le signalement, et nous ne pouvons remplacer son silence que par des

conjectures. Comme ce document est resté unique, nous sommes privés de

tout moyen d’éclaircissement et de contrôle.

Voici cette brève description[175]: «L’invasion s’annonçait par

un flux de ventre qui épuisait les forces. Les malades accusaient

une chaleur intérieure intolérable. Bientôt se déclarait une angine

douloureuse; des vomissements continuels s’accompagnaient de vives

douleurs d’entrailles. Les yeux, injectés de sang, étaient étincelants.

Chez un certain nombre de malades les pieds, ou d’autres parties

envahies par la gangrène, se détachaient spontanément. Brisés par

ces terribles assauts, les malheureux étaient en proie à un état de

faiblesse qui rendait la marche chancelante. Les uns restaient privés

de l’ouïe, d’autres avaient perdu la vue[176].»

Ozanam n’a pas reproduit textuellement ce récit, et se contente de

dire que «saint Cyprien donne une description semblable à celle de la

maladie d’Athènes[177].»

La vérité est qu’il y a de frappantes analogies entre la maladie du

IIIe siècle et celle du temps de Périclès et de Marc-Aurèle. _L’ardeur

intérieure, la rougeur inflammatoire des yeux, les vomissements et

les déjections alvines, les gangrènes partielles, la cécité résultant

de la mortification des globes oculaires, la perte de l’ouïe causée

par le sphacèle de l’appareil auditif_: tous ces caractères sont

communs aux deux maladies, et leur réunion représente un type morbide

original. Mais il nous manque bien des signes pour affirmer l’identité

absolue. On ne nous dit rien de l’état du pouls, de la température et

de la coloration de la peau, des périodes de la maladie, de sa durée

moyenne. Y avait-il une éruption? Le silence de l’auteur sur ce point

capital implique-t-il la négative ou une omission involontaire? La

conclusion, dans les deux cas, serait essentiellement différente. Il

est évident que le récit de Cyprien, accepté dans sa lettre, nous

laisse dans l’indécision. Je répète qu’il avait résumé à la hâte ce

tableau symptomatique qui le détournait de sa pensée fixe; et ce qu’il

a négligé de nous dire était peut-être ce que nous aurions le plus

d’intérêt à savoir.

Toujours est-il que l’universalité reconnue de la maladie, sa

résistance aux traitements, sa léthalité indomptable, ses caractères

accentués et insolites, lui assurent le titre de grande épidémie.

Comme la peste d’Athènes, elle se transmettait par tous les modes de

contagion, par les vêtements, et même _par le regard_, au rapport de

Cédrénus. Ce dernier préjugé, répandu chez les anciens, signifie,

dans le langage de la doctrine moderne, que le contact immédiat des

malades n’était pas nécessaire, et que le principe virulent, mêlé à

l’air, était directement absorbé par les voies respiratoires. C’est le

_contagio distans_ de l’école allemande.

Tous les auteurs, unanimes sur le concours que la contagiosité a prêté

au génie épidémique, sont même portés à amplifier son rôle. J’ai dit

bien des fois que les grandes maladies populaires obéissent dans leur

course irrésistible à leur propre ressort, et que les communications

virulentes ne sont en réalité qu’une condition puissante, sans doute,

mais auxiliaire et éventuelle, de leurs irradiations lointaines.

Quelle idée doit-on se faire, en dernière analyse, de la maladie dont

je viens d’esquisser le tableau? Deux réponses se présentent.

Ou bien elle constitue une entité morbide nouvelle et sans précédent,

et mérite une place à part dans le groupe nosologique des affections

populaires. Ou bien, si l’on s’en rapporte à la description de Cyprien,

en sous-entendant quelques symptômes, elle serait la troisième

invasion bien connue de la _peste antique_. Le lecteur peut choisir

entre ces deux hypothèses celle qui lui semblera la plus probable.

Je n’ai pas de répugnance pour la première; et c’est celle qu’il

faudrait bien se déterminer à accueillir, si la découverte ultérieure

de quelque texte ignoré venait révéler avec certitude le défaut complet

d’éruption. La maladie du IIIe siècle serait, dès ce moment, nettement

distincte de la maladie d’Athènes, qui était essentiellement éruptive.

Mais comme en l’absence de tout document certain, le rapprochement des

deux images fait ressortir leur frappante ressemblance, la conclusion

suivante réunirait peut-être le plus de suffrages, et je la propose,

sous bénéfice d’inventaire.

La peste du siècle de Périclès, celle du temps de Marc-Aurèle, et celle

qui inaugura le règne de Gallus, ne formeraient qu’une seule et même

maladie qui, après avoir parcouru le monde à diverses époques, aurait

fini par s’éteindre.

Cette opinion a été adoptée par M. Krauss, qui a voulu la consacrer

en quelque sorte en donnant un nom spécial à la maladie ancienne,

représentée par ses trois grandes invasions historiques[178].

Thucydide a indiqué l’Éthiopie comme point de départ de la peste

qu’il a décrite. Schnurrer fait naître dans la même contrée la peste

Antonine, et c’est aussi de l’Éthiopie que serait venue, au rapport de

Cédrénus, l’épidémie du IIIe siècle[179].

En considération de cette communauté d’origine, M. Krauss propose

d’appeler cette maladie: _typhus éthiopique des anciens_, ou _fièvre

éthiopique putride_, ou mieux encore _typhus pustuleux des anciens_,

en supposant que la maladie du temps de Gallus ait compté parmi ses

principaux symptômes une éruption pustulo-ulcéreuse.

Que mon savant confrère me permette quelques objections.

Le mot _typhus_ implique étymologiquement un état de _stupeur_ et

ne convient, en conséquence, qu’aux maladies qui présentent ce

symptôme. Or, nous ne le trouvons dans aucune des descriptions de la

maladie ancienne. Une vicieuse synonymie que l’usage consacre sans la

justifier, adapte au _vrai typhus_, à la _fièvre jaune_, à la _peste

bubonique_, les noms de _typhus_ d’_Europe_, d’_Amérique_, d’_Orient_.

Ne dirait-on pas une seule et même fièvre grave, distinguée selon les

cas par sa provenance? L’incongruité nosologique de cette nomenclature

s’aggraverait encore par l’addition inopportune d’une nouvelle espèce

de _typhus_.

Il y a plus. Ce mot qui sous-entend l’intervention initiale d’une

influence _infectionnelle_, est en défaut lorsqu’on l’applique aux

épidémies qui retrouvent dans les milieux les plus disparates, les

conditions de leur développement. Dans l’espèce, il serait d’autant

plus déplacé qu’il semblerait donner gain de cause aux médecins pour

qui la peste d’Athènes n’est encore que le typhus de l’encombrement.

Opinion manifestement contraire aux faits, comme j’espère l’avoir

précédemment démontré.

Désigner une épidémie cosmopolite d’après son point de départ, c’est

faire supposer qu’elle s’élabore toujours dans ce foyer générateur pour

s’élancer de là sur le reste du monde; ce qui n’est pas confirmé par

l’histoire de ces fléaux voyageurs.

La dénomination que je repousse a enfin cet inconvénient qu’étant

employée de tout temps dans la langue nosologique, pour représenter une

entité morbide bien définie, elle semble indiquer une maladie vulgaire,

ce qui en donne une fausse idée.

Puisque la nouveauté incontestable de cette affection réclame un

néologisme, nous aurons, je crois, rempli toutes les exigences en

l’inscrivant dans nos cadres, sous le nom de _lœmos pustuleux_,

grande épidémie aujourd’hui éteinte après une existence plusieurs

fois séculaire, pendant laquelle trois apparitions à longue échéance

semblèrent annoncer la fin du monde[180].

Serait-ce à dater du IIIe siècle que ce fléau aurait déserté la

pathologie? Impossible de répondre.

La lecture attentive des historiens qui se succèdent à cette époque,

met de temps en temps, sous les yeux, la simple mention de quelques

épidémies cruelles, renfermées dans l’enceinte de certaines villes ou,

tout au moins, dans un rayon circonscrit. Quoique le silence absolu

qu’on garde sur les symptômes laisse tout à deviner, on n’excède

pas les limites des vraisemblances permises, en admettant que ces

indications cachent plus d’un retour partiel de la grande épidémie,

préludant ainsi graduellement à sa retraite définitive. Si quelque

document nouveau exhumé des vieilles archives, venait confirmer cette

présomption, je n’aurais rien à changer à l’opinion que j’ai exprimée.

Nous savons en effet que le VIe siècle tient en réserve un autre fléau

aussi terrible qui prendra la place vide, se perpétuera jusqu’à nous,

et finira par resserrer le cercle de son action dans les bornes que

les progrès de la science et de la civilisation semblent lui avoir

assignées. Le lœmos pustuleux n’est plus dès lors qu’un souvenir

historique et la vraie peste prend possession, à son tour, de la

société humaine. Avant d’en entreprendre l’étude j’ai quelques mots à

dire d’une épidémie _charbonneuse_, dont Eusèbe Pamphile nous a laissé

une courte description[181].

Cette maladie observée l’an 302 de J.-C., sous l’empereur Maximien,

régnait conjointement avec une _pestilence_ sur laquelle le chroniqueur

ne nous apprend rien qui puisse nous être utile, quoiqu’il lui ait

consacré un long article et qu’il en ait parlé _de visu_.

Il paraît seulement qu’elle se compliqua d’une horrible disette,

et Eusèbe voudrait bien pouvoir faire la part de la faim et de la

peste dans ce désastre commun. Mais ce problème d’analyse clinique,

qui était digne d’un épidémiste expérimenté, dépassait la mesure de

sa compétence; et c’est précisément ce qui rend son silence plus

regrettable encore. Comme il avait toute la fermeté qu’exige ce genre

d’observation, s’il eût pensé à recueillir quelques-uns des traits les

plus saillants de la maladie dont il était témoin, nous aurions essayé

de suppléer à ses réticences et de recomposer, à l’aide des matériaux

qu’il nous aurait transmis, une synthèse pathologique qui aurait trouvé

sa place dans la biographie générale des épidémies.

Eusèbe s’est contenté de nous peindre le funèbre spectacle auquel il

assistait. La mortalité fut énorme tant dans les villes que dans les

campagnes. Le peuple était réduit à brouter l’herbe des champs. Des

malheureux décharnés, semblables à des ombres, tombaient épuisés sur

le sol, implorant un morceau de pain, et c’était leur dernier cri

de détresse au moment d’expirer. Des cadavres nus restaient entassés

plusieurs jours dans les rues et sur les places, et les chiens s’en

disputaient les lambeaux[182]; ce qui donna l’idée de les tuer dans la

crainte qu’ils ne devinssent enragés et ne s’en prissent aux vivants.

Des familles entières furent enlevées en peu de temps, et Eusèbe

voyait emporter de la même maison deux ou trois cadavres. La classe

riche semblait n’avoir échappé aux horreurs de la faim que pour tomber

victime de la maladie régnante, sous ses formes les plus aiguës et les

plus rapides. C’est ainsi, dit le narrateur, que «la mort apparaissait

armée de deux traits: la famine et la peste.»

Serions-nous ici en présence d’une nouvelle invasion du _lœmos

pustuleux_, renfermé cette fois dans un cercle plus restreint? Nous

n’aurions guère en faveur de cette hypothèse que la léthalité de la

maladie et sa date assez rapprochée de celle du IIIe siècle. Ces

reprises partielles sont un attribut des grandes épidémies.

Mais laissons ces conjectures sans vérification possible, et jetons

un coup d’œil sur la maladie charbonneuse qui vint compléter cette

trilogie de fléaux.

Voici le récit d’Eusèbe:

«Après un hiver remarquable par l’abondance et la durée insolite des

pluies, survint une famine inattendue, à laquelle s’adjoignit bientôt

une peste. Pour surcroît de malheur, régnait une autre maladie,

consistant dans une plaie qu’on appelait _anthrax_ (_carbunculus_),

parce qu’elle semblait avoir été produite par le feu. Ce mal gagnant

petit à petit tout le corps, mettait en grand danger ceux qui en

étaient atteints. Il affectait de préférence les yeux, et priva de la

vue un nombre infini de gens des deux sexes et de tout âge[183].»

Plusieurs opinions peuvent être émises sur la nature de cette maladie.

Les défenseurs obstinés de l’antiquité de la petite vérole prétendent

la reconnaître à cette éruption générale, disposée à se porter sur les

yeux.

D’après eux, les anciens désignaient par le mot _anthrax_ le bouton

varioleux dans certaines conditions spéciales. J’ajourne pour le moment

la réfutation de cette synonymie arbitraire. A mon avis, l’étymologie

seule exclut le rapprochement.

Mais est-il certain qu’Eusèbe ait désigné une éruption générale?

N’a-t-il pas plutôt voulu faire entendre qu’un premier charbon a

été suivi de plusieurs autres sur diverses régions du corps; ce qui

s’observe en effet dans bien des cas d’affection charbonneuse? Un

médecin décrirait-il une variole confluente en disant qu’un bouton

s’étend peu à peu sur toute la surface du tégument? On sait bien que le

visage se couvre simultanément d’un grand nombre de pustules.

D’un autre côté, l’invasion des globes oculaires par les boutons

varioliques et la cécité consécutive n’ont jamais atteint, sous les

épidémies les plus malignes, la proportion signalée par Eusèbe.

Quelle que soit la nature de la maladie en question, je déclare pour ma

part que, dans ma conviction, elle n’est pas la variole.

Quand on rapproche divers passages empruntés aux auteurs anciens, on

s’assure qu’ils ont connu une maladie charbonneuse, désignée sous

le nom d’_anthrax_ ou de _carbunculus_, souvent observée à l’état

sporadique, prenant, par intervalles, la forme et l’extension des

épidémies. Cette maladie tenait même dans la pathologie de leur temps

une plus grande place que celle qu’elle occupe dans la nôtre, et

j’aurai à y revenir plus tard[184].

M. Littré, examinant rapidement cette question, fait remarquer

qu’aujourd’hui même la science n’est pas définitivement fixée sur

la distinction qui sépare le charbon malin de la pustule maligne.

D’où il déduit _a fortiori_ qu’il doit être très-difficile de porter

un diagnostic rétrospectif sur les descriptions si incomplètes,

disséminées dans les écrits des anciens[185].

Je conviens qu’au point de vue de ses caractères extérieurs, la lésion

locale peut prêter à la confusion des deux maladies. Mais, outre que

leur marche respective est loin d’être la même, l’étiologie initiale

de la _pustule maligne_ lui est exclusive. La pathologie actuelle,

en dépit de quelques contradictions qui n’ont pas reçu la sanction

de l’expérience, professe que cette maladie virulente n’est _jamais

spontanée_ chez l’homme, et provient toujours de l’inoculation directe

ou médiate d’un principe morbide élaboré par certains mammifères

atteints de fièvre charbonneuse. Elle n’est donc pas susceptible de

prendre la forme épidémique, pas plus que la morve, qu’on peut lui

comparer sous ce rapport.

Sans doute elle règne, comme endémiquement, dans quelques provinces

françaises, telles que la Lorraine, la Franche-Comté et surtout la

Bourgogne. On en voit même les cas se multiplier dans certains milieux,

et à des époques déterminées de l’année, de manière à présenter

l’aspect d’une petite épidémie. C’est ainsi qu’on l’observe souvent

dans les bas quartiers de Chartres, et qu’elle y dépassa de beaucoup,

en 1835, ses proportions ordinaires[186].

Mais il ne faut pas se laisser prendre à ces apparences. La pustule

maligne ne se montre que dans des conditions d’insalubrité locale

et sous l’influence de certaines constitutions atmosphériques qui

provoquent et propagent chez les animaux les fièvres charbonneuses. Les

sujets qu’elle affecte sont précisément ceux que leur profession expose

au contact des débris organiques qui recèlent ces germes virulents.

Tous les faits bien observés se rattachent, en dernière analyse, à

cette cause originelle. On les constate en effet presque exclusivement

chez les _bouchers_, les _tanneurs_, les _corroyeurs_, les

_mégissiers_, les _ouvriers de marchands de laine_, les _conducteurs de

bestiaux_, etc.

Personne n’ignore aussi que la pustule maligne s’établit avec une

préférence significative sur les parties habituellement découvertes,

c’est-à-dire directement exposées à l’accès du principe charbonneux:

le visage, le cou, la poitrine, les avant-bras, le dos de la main.

Quand elle se forme sur des régions protégées par les vêtements, comme

dans de rares exemples, on finit toujours par en découvrir la raison

dans quelque particularité de l’imprégnation. Mais la préférence si

marquée de l’anthrax épidémique du IVe siècle pour le globe oculaire

n’appartient pas à la pustule maligne. Cet organe n’est pas, en effet,

le plus exposé à l’application immédiate du virus carbunculaire. Ce

qu’on peut affirmer, c’est qu’il y a bien peu de borgnes, et encore

moins d’aveugles, qui tiennent leur infirmité d’une pareille origine.

Le siége assigné par Eusèbe à l’anthrax qu’il observait, suffirait

donc, à mon sens, pour mettre hors de cause la _pustule maligne_[187].

On a pu remarquer, au surplus, que l’auteur ne fait allusion à aucune

épizootie coexistante; ce qu’il n’aurait pas manqué de rappeler, à

l’exemple des anciens, qui ont eu de nombreuses occasions de signaler

ces associations morbides.

Il reste donc évident, pour moi, qu’Eusèbe a décrit l’anthrax malin

épidémique; c’est-à-dire le charbon de cause interne dont Pline et

Celse surtout ont parfaitement précisé les caractères[188].

Cette tumeur n’est que la détermination cutanée d’une affection fébrile

qui se développe sous l’empire d’une constitution médicale appropriée

et dont les cas se multiplient souvent dans certaines salles d’hôpital.

La pustule maligne en diffère essentiellement dans ce sens qu’elle

est primitivement locale, formée sur le point d’application du virus,

et passible, au début, du traitement topique ou chirurgical. Elle est

promptement suivie, si on la laisse marcher, d’un trouble général

toujours très-grave et trop souvent mortel. Mais on peut l’éteindre sur

place, et c’est encore un caractère qui la distingue nosologiquement

de l’anthrax contre lequel Celse prescrivait toujours le traitement

interne.

Au rapport de Pline, cet anthrax était de son temps spécialement

endémique dans la Gaule narbonnaise, et il aurait été porté en Italie

sous la censure de L. Paulus et de Q. Martius. Les consuls F. Rufus et

Q. Lecanius Bassus en furent victimes[189]. L’auteur dit formellement

que le mal se fixait sur les _parties les plus cachées_ (_occultissimis

corporum partibus_) et souvent sous la langue, ce qui exclut la pustule

maligne[190]. Cette maladie, dont le symptôme dominant était un état

soporeux, emportait les sujets en trois jours, ou même plus rapidement,

quand la tumeur siégeait à l’estomac ou à l’arrière-gorge.

Les traits principaux énumérés par Pline s’adaptent parfaitement au

charbon malin de nos jours. Pendant les chaleurs exceptionnelles de

l’été de 1724, on observa à Montpellier des cas nombreux de cette

fièvre gangréneuse. Ils se multiplièrent surtout dans le voisinage de

cette ville et dans les villages situés sur nos côtes marécageuses,

dont l’insalubrité constante exerça concurremment avec les ardeurs

insolites de la saison une influence puissante sur le développement

de cette épidémie[191]. Elle n’a plus paru depuis, dans notre région

languedocienne, assez généralement accusée de réunir les conditions

favorables à sa production. Le charbon malin s’y montre bien encore

à l’état sporadique; mais il est incontestable qu’à cet égard les

prédispositions populaires se sont heureusement modifiées, et que la

pathologie a subi encore un de ces revirements qui s’offrent à notre

étude, sous tant d’aspects divers. Les améliorations progressives de

l’hygiène, qui ont si efficacement retenti sur la vie matérielle

et notamment sur la bromatologie publique, ne sont certainement pas

étrangères à ce changement. Les anciens, au contraire, étaient livrés

sans défense à l’assaut de ces cruelles maladies; et ces épidémies,

accidentelles et rares dans des temps plus rapprochés de nous, tenaient

une grande place dans leur pratique et dans leurs écrits.

Celse, en traitant du charbon de cause interne, ne lui assigne pas de

siége d’élection. Il se contente de dire que s’il attaque l’œsophage

ou l’arrière-gorge, le malade peut mourir subitement suffoqué[192].

Mais il étudie aussi, dans un article spécial, le charbon des yeux qui

devait être commun de son temps[193]. Supposez une épidémie, et cette

particularité de localisation sur le globe oculaire lui donnera un

cachet spécial qui l’assimilera à celle du IVe siècle.

Je me résume. L’anthrax, dont Eusèbe nous a conservé le souvenir,

était une de ces affections gangréneuses auxquelles la forme qu’elles

impriment aux altérations locales qui en dépendent, a valu le nom de

_charbon_ ou _fièvre charbonneuse_. L’épidémie observée par Fournier

dans les premières années du siècle dernier, reproduit l’image

de l’épidémie ancienne dans des proportions plus restreintes, et

sauf quelques différences extérieures qui ne changent rien au mode

morbide interne. Certes, si de nos jours, il est reconnu que les

vices de l’alimentation réclament une grande part dans la production,

l’extension et la gravité des fièvres charbonneuses, cette condition

étiologique n’a pas manqué à la maladie d’Eusèbe. L’affreuse disette

dont il décrit les effets, l’usage des produits les plus malsains

auxquels la population se trouvait réduite pour tromper sa faim,

étaient des avant-coureurs menaçants dont on aurait pu, en quelque

sorte, prédire les suites. Et comme ce concours d’influences a

été renforcé par l’intervention adjuvante d’une constitution

pestilentielle, dont nous connaissons au moins l’irrésistible activité,

l’explosion d’une maladie charbonneuse s’explique naturellement, toutes

réserves faites pour le mode pathogénique essentiel dont il ne nous est

jamais permis de pénétrer le secret tout entier.

NOTES:

[168] Les ennemis de Gallus l’accusèrent de s’être défait de

son collègue par un crime. La version que je rapporte est

généralement adoptée par les historiens (Eutropii _Romana

historia_, lib. X, p. 127. Basileæ, MDXXXII, et Aurelius Victor,

_Historiæ romanæ script. latini veteres_, t. I, p. 619 E, _de

Cæsaribus_).

[169] Eusebii Pamphilii _Eccles. hist._, lib. VII, cap. XXII.

[170] Pomponius Lætus, _Roman. hist. compend. in script. latini

veteres_, t. II, p. 559.

[171] Trabelli Pollionis, _Gallieni duo in hist. rom. script.

cit._, t. II, p. 373.

[172] Georgii Cedreni _compendium historiarum ex versione

Xylandri_, p. 258 B.--Joannis Zonaras monachi.... _Annales_,

t. I, lib. XII, p. 628. Parisiis, MDCLXXXVI.--_Ea labes_, dit

Pomponius Lætus, _vix intra decem annos finem invenit_.

[173] Eusebii Pamphilii _Ecclesiast. hist._, lib. VIII, cap.

XXII, _De morbo qui tum grassatus est_.

[174] Sancti Cypriani Episcopi Carthaginiensis _Opera, lib. de

Mortalitate_, p. 229. MDCCXXVI.

Pour qu’on puisse juger du ton général de cette œuvre, bien digne

de celui qui passe pour le premier des Pères vraiment éloquents,

j’en ai extrait quelques lignes, avec le regret de ne pas la

reproduire en entier.

«_Potius, fratres dilectissimi mente integra, fide firma,

virtute robusta, parati ad omnem voluntatem Dei simus, pavore

mortis excluso, immortalitatem quæ sequitur cogitemus. Hoc

nos ostendamus esse quod credimus, ut neque carorum lugeamus

excessum, ut cum accersitionis propriæ dies venerit, incunctanter

et libenter ad Dominum, ipso vocante, veniamus._»

[175] Sancti Cypriani _Op. cit._, p. 232, _lib. de Mortalitate_.

[176] Je fais remarquer dès à présent que Cyprien note

expressément comme Thucydide la _chute spontanée_ des parties

gangrénées. «_Membrorum partes contagio morbidæ putredinis

amputantur._» Il ne saurait y avoir d’équivoque. L’art est resté

étranger à cette opération naturelle.

[177] Ozanam, _Mal. épid._, 1835, t. IV, p. 9.

[178] A. Krauss, _Disquisitio cit._, p. 54.

[179] Schnurrer serait ici en défaut, puisque M. Hecker assure

(_Op. cit._, p. 10) que tous les historiens s’accordent pour

désigner la Mésopotamie.

[180] Le mot _lœmos_ (λοίμος) emprunté aux anciens, indique

l’antiquité de la maladie. Quant à la qualification de

_pustuleux_ que j’y adjoins, elle rappelle qu’il s’agit d’une

_fièvre à éruption_ tranchée. Ce caractère est pathognomonique.

S’il était bien avéré qu’il a manqué à la maladie du IIIe siècle,

elle serait _ipso facto_ séparée des deux autres.

[181] Eusebii Pamphili _Ecclesiastica historia_, lib. IX, cap.

VIII, p. 355. Parisiis, MDCLIX.

[182] Nous avons vu que dans d’autres épidémies, les animaux

fuyaient les corps morts ou tombaient frappés en les touchant.

Peut-on conclure que la maladie décrite par Eusèbe n’était pas

généralement contagieuse? que son virus était moins actif? ou que

les animaux étaient réfractaires à ses effets? Je remarque que

l’historien ne dit pas, cette fois, un seul mot de la contagion.

[183] Eusèbe Pamphile, _loco cit._

[184] Galien, t. II, p. 224 et 803.--T. VII, p. 293.--T. X, p.

979.--Paul d’Égine, IV, 25.

[185] Hippocrate, _trad._ Littré, t. V, p. 53.

[186] L. Leuret, _Note sur la fréquence des affections

charbonneuses à Chartres_. (_Annales d’hygiène publique_, t.

XVIII, p. 489. 1837.)--Voyez Raimbert, _Nouveau dict. de médecine

et de chirurgie pratiques_, art. CHARBON, Paris, 1867, t. VII, p.

143.

[187] L’éraillement de la paupière inférieure est souvent la

suite d’une pustule maligne qui a siégé sur cette partie sans

intéresser le globe de l’œil, ni compromettre la vue. Il est,

en France, des localités où la fréquence de l’ectropion atteste

l’endémicité des fièvres charbonneuses, dont le virus s’est mis

en contact avec l’homme par cette voie spéciale.

[188] Plinii secundi _Historiæ..._ lib. XXVI, p. 469. Parisiis,

1543.--Corn. Celsi, _de medicina lib. quintus_, cap. XXVIII, p.

236, _De Carbunculo_.

[189] Plinii _op. cit._, ibid.

[190] Le charbon siégeant sous la langue rappelle le

_glossanthrax_ des herbivores, souvent épizootique en France, en

Suisse, en Allemagne. En 1731, Sauvages le vit régner dans le

Languedoc, sur cette classe d’animaux, à l’exception du mouton.

[191] Fournier, _Observations et expériences sur le charbon malin

avec une méthode assurée de sa guérison_. Dijon, MDCCLXIX.

[192] Celsi _lib. quintus_, cap. XXVIII, _De Carbunculo_.

[193] Celsi _lib. sextus_, cap. VI, _De Carbunculis oculorum_.

CHAPITRE IV

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU VIe SIÈCLE (PESTE INGUINALE)

On admettait généralement, jusqu’à ces derniers temps, que la peste

proprement dite avait fait sa première apparition au VIe siècle. Aucun

document historique n’était venu démentir cette opinion. Les médecins

spécialement versés dans la recherche des antiquités pathologiques

concluaient dans le même sens, après s’être assurés du silence des

textes. M. Hecker, poursuivant son système favori, n’hésitait pas à

rattacher étiologiquement cette explosion au contact et au mélange

désordonné des barbares de l’Asie avec les peuples de l’Europe. Leur

fameuse irruption du Ve siècle aurait préparé, d’après lui, dans une

longue et trop féconde incubation, l’horrible épidémie qui semblait

faire présager l’anéantissement de la race humaine.

On affirmait donc que la maladie populaire qui éclata sous le règne

de Justinien, et qui, de l’aveu de tous, n’est autre que la peste

inguinale, avait forcé pour la première fois l’entrée de la pathologie

et continuait le rôle de ces fléaux inconnus, dont les invasions

plus ou moins distantes portent avec elles autant de surprise que de

terreur.

Dans son éloquent plaidoyer en faveur de l’étiologie miasmatique qu’il

n’a cessé de défendre, Pariset présente expressément la peste comme une

maladie sans précédent, avec laquelle la médecine entrait en lutte. Il

dévoile, avec ce charme de style et cette habileté de dialectique dont

il possède le secret, la signification incomprise de ce désastre qui

venait faire expier à l’Égypte, protégée autrefois par ses coutumes, le

déplorable oubli de son antique hygiène[194].

Pariset, dont la plume obéissait à une prévention très-arrêtée, ne

soulevait pas de contradiction lorsqu’il montrait ce pays exempt de

peste à l’époque de la grande ferveur des embaumements. Cette immunité

était un fait, et l’on n’en contestait que l’interprétation trop

exclusive.

De nouvelles recherches ont changé la face de la question. Un texte

ignoré, dont la publication ne remonte qu’à quelques années, établit

que la peste avait existé bien avant l’ère chrétienne, dans la région

où elle a conservé son endémicité originelle.

Cette rectification imprévue du préjugé général est due au savant

cardinal Angelo Maï, qui a découvert à Rome, en 1831, un passage

décisif de Rufus, d’Éphèse, enfoui dans un ouvrage inédit d’Oribase,

médecin de l’empereur Julien[195].

Il n’est pas indifférent de noter que Rufus ne traitait pas précisément

de la peste, mais des _bubons_, considérés par les anciens comme

complication habituelle des fièvres de mauvais caractère: remarque

importante, en ce qu’elle prouve que la formation de ces tumeurs

glandulaires était autrefois bien plus fréquente que de nos jours, dans

le cours de certaines pyrexies qui n’avaient, au fond, rien de commun

avec la peste inguinale. D’où il suit qu’il faut y regarder de bien

près avant d’attribuer à cette maladie les épidémies indiquées par les

médecins de l’antiquité, sous le nom vague de _lœmos_ ou _pestilentia_,

lors même qu’elles compteraient les engorgements de l’aine parmi leurs

symptômes.

Rufus commence par rappeler que le bubon qui s’élève au cou, aux

aisselles et aux cuisses, sous l’influence provocatrice de causes

très-variables, est avec ou sans fièvre. Quand la fièvre s’y joint,

il s’accompagne de frissons; et s’il ne survient aucun accident, sa

guérison est facile. Cela dit, il écrit les lignes suivantes dont je

donne la traduction littérale:

«Les bubons appelés pestilentiels sont les plus dangereux et suivent

une marche très-aiguë, surtout ceux qu’on observe en Lybie, en Égypte

et en Syrie, et dont a fait mention Denys surnommé le Tortu. Dioscoride

et Posidonius en ont longuement parlé, à propos surtout de la peste

qui a régné de leur temps en Lybie. Ils disent que cette épidémie fut

caractérisée par les symptômes suivants: fièvre violente, douleurs,

tension de tout le corps, délire, éruption de bubons volumineux, durs,

n’arrivant pas à suppuration, se développant non-seulement dans les

lieux accoutumés, mais encore aux jarrets et aux coudes[196].»

A cette description il n’est guère possible de méconnaître la peste

de notre temps, celle qu’on observe encore dans les contrées où elle

aurait déjà régné trois siècles avant l’ère actuelle. La peste ne

saurait donc être rapportée à une étiologie moderne, et le brillant

échafaudage de Pariset croule sur sa base.

Sans doute, la gravité et la concordance des témoignages

contemporains, attestant la salubrité permanente de l’ancienne Égypte,

portent à croire, comme on l’a dit, que les cas auxquels Rufus fait

allusion étaient sporadiques, et que cette contrée était indemne de

vraies épidémies de peste[197]. Il serait inconcevable, en effet, que

Rufus, après avoir noté ses ravages en Lybie, eût gardé le silence sur

ses invasions générales en Égypte, et on ne comprendrait pas davantage

que l’histoire écrite dans les chroniques ou gravée sur les monuments

n’en eût pas conservé la mémoire.

Malgré mon penchant pour cette conjecture, si favorable à ma thèse,

j’avoue que mon adhésion ne serait que conditionnelle. Si l’on accorde

que la peste s’est montrée dans ce temps-là, en Égypte, sous forme

sporadique, il est difficile d’admettre qu’elle n’ait jamais rompu

la barrière fragile qui la séparait de l’épidémicité. Mais il n’en

resterait pas moins ce fait désormais acquis, que la maladie qui doit

exclusivement porter le nom de peste, quelles que fussent les limites

de son extension, a existé bien antérieurement au VIe siècle, dans les

lieux où on l’avait déclarée inconnue.

Comme on ne renonce pas sans résistance à une opinion longtemps

caressée, dont on a poursuivi le triomphe au prix même de son repos,

Pariset a formulé, avant d’avouer sa défaite, quelques objections qui,

selon moi, font encore assez bonne figure dans ce débat. On dira qu’il

avait un système à soutenir, et que son impartialité devient par

cela même suspecte. Mais comme sa loyauté est inattaquable, et qu’il

possédait à fond la question, il faut juger ses raisons sans parti pris

et avec la déférence qu’il mérite. Je suis obligé à regret d’abréger ma

citation dont je n’ai gardé que les traits essentiels.

«On parle d’épidémies de véritable peste, de peste à bubons et à

charbons, lesquelles se sont montrées en Libye, en Syrie, en Égypte,

_trois siècles_ avant notre ère. C’est Oribase qui le dit sur la

foi de Rufus. C’est Rufus qui le dit sur la foi de trois médecins,

Dioscoride, Posidonius et Denys le Court. Où vivaient ces trois

hommes? On l’ignore. Dans quel temps? Posidonius était contemporain

de Dioscoride, puisqu’ils ont vu ensemble la peste de Libye. Et

Dioscoride? Lequel? On en connaît quatre. Le plus ancien vivait 30 ans

avant J.-C. Le second, 90 ans plus tard. Ne parlons pas des autres. Et

Denys? Personne, si ce n’est Rufus, n’en a parlé. Je me trompe: c’est

Hermippe de Smyrne qui en a parlé, dit-on, 280 ans avant J.-C.....

Mais où sont les relations originales? On les a perdues. Malgré la

juste défiance que doivent inspirer ces citations, je suppose que Rufus

et Oribase ont cité fidèlement... Pour m’en tenir à ces pestes de la

Libye qu’a mentionnées Rufus, quand je pense que ni Celse, ni Galien,

l’élève de l’école d’Alexandrie, n’en ont point parlé; ni dix à douze

médecins de premier ordre, entre autres, Dioclès, Praxagore, Sérapion,

Soranus, élève lui aussi d’Alexandrie; quand je pense que le traducteur

ou plutôt le copiste de ce dernier écrivain, Cœlius Aurelianus, a été,

sur les bubons, sur les charbons, sur la peste, aussi muet que tous les

autres, lui qui vivait dans le Ve siècle de notre ère et qui pratiquait

la médecine à Sicca, dans le cœur même de la Numidie, je suis forcé

d’en conclure que si pendant sept à huit siècles, des pestes ont paru,

elles ont été si rares, si transitoires et si bornées qu’elles ont tout

au plus attaché l’attention de deux ou trois observateurs; qu’elles

n’ont point formé de véritables épidémies; qu’elles ont pu s’associer,

comme autant d’épiphénomènes, à des maladies d’une tout autre nature,

comme l’a vu Hippocrate, comme on le voit peut-être encore aujourd’hui

à Erzéroum et sur les bords du Danube, et qu’enfin n’ayant point laissé

de traces dans le souvenir des hommes, elles étaient complétement

oubliées, lorsque parut sous Justinien, la grande peste de 542,

que les médecins de Constantinople prirent pour une maladie toute

nouvelle[198].»

Quel que soit le jugement qu’on porte sur la question d’érudition

discutée par Pariset, il me semble qu’on peut être d’accord avec lui

sur la conclusion qu’il en tire. Le défaut de relations originales,

le silence unanime de tant de médecins éminents si bien placés pour

étudier une affection telle que la peste, et si compétents pour en

parler savamment, démontrent en effet, que les épidémies de ce nom,

observées huit à neuf siècles avant la mémorable explosion qui a

dépeuplé le monde, ont été si distantes, si restreintes, si fugitives,

qu’elles ont à peine été remarquées par quelques praticiens et

qu’elles n’ont été sommairement indiquées que par un très-petit nombre

d’écrivains, qui ne leur ont pas donné l’importance qu’on leur prête.

Je laisse de côté les _pseudo-pestes_ qui se sont certainement glissées

parmi les pestes légitimes, à la faveur de l’homonymie trompeuse usitée

à cette époque; ma conviction bien réfléchie est que la pathologie

moderne a subi, sous ce rapport, de profondes mutations. Les bubons ne

sont si souvent mentionnés par les anciens soit à l’état sporadique,

soit comme expression particulière d’une constitution médicale, que

parce qu’ils étaient d’observation commune, et traduisaient des

prédispositions populaires dont la marche du temps a effacé ou tout

au moins bien amoindri les effets. Mais les engorgements inguinaux

ou parotidiens ne s’associaient si fréquemment aux pyrexies graves

qu’à titre d’épiphénomènes qui ne préjugeaient rien sur leur nature

foncièrement _pestilentielle_. La lecture des vieux maîtres met à tout

moment, sous nos yeux, des observations de ce genre. Toujours est-il

que les pestes anciennes, pour ne parler que de celles qui ont droit à

cette désignation, avaient été oubliées, et que la tradition en était

perdue lorsque éclata la grande épidémie qui sema partout la stupeur

et l’épouvante par la nouveauté de ses caractères et la rapidité de

ses coups. Jamais on n’avait vu pareille destruction d’hommes, et

l’hydre devait dévorer la terre pendant plus d’un demi-siècle. C’est

alors que le nom de _peste_ (_pessimum?_) jusque-là sans signification

déterminée, fut consacré, d’un commun accord, à cette étrange maladie,

comme pour faire entendre qu’elle méritait le premier rang parmi les

plus malignes. Alors aussi le latin, cette langue des savants et des

médecins, s’appropria tous ces néologismes de _lues inguinaria_,

_morbus inguinarius_, _clades inguinaria_, _pestis bubonica_ et

autres synonymes rappelant le principal symptôme.

«C’est un volcan, a dit Pariset, qui, allumé du temps de

Justinien, jette continuellement des étincelles et menace de faire

explosion[199].» Il y aurait peu à changer à ces lignes écrites avant

la révélation de Rufus.

On pourrait dire, en suivant la similitude, que les matières en

ignition qui bouillonnaient, de temps immémorial, dans ce cratère,

se frayaient, par intervalle, une issue, sans se porter au loin. Mais

tout à coup sans cause appréciable, l’éruption éclate avec une fureur

inouïe; la lave longtemps comprimée, renverse ses anciennes digues et

se précipite, comme un torrent, sur le monde, entraînant, dans son

cours, des générations entières.

Telle est l’image qui représente l’effroyable cataclysme du VIe siècle.

Si donc la peste ne peut plus être considérée historiquement comme

une maladie nouvelle, il reste toujours vrai qu’elle était ignorée de

l’Europe avant ce formidable débordement; qu’elle ne s’est imposée

sérieusement à l’étude des médecins qu’à partir de cette époque; et

que c’est alors seulement qu’elle a inauguré la série de ses invasions

intermittentes. Une fois déchaînée hors de sa retraite, elle a désolé

l’Europe sans trêve ni merci. Du XIe au XVe siècle, elle s’y montre

trente-deux fois, et chacune de ses reprises se prolonge, en moyenne,

pendant douze années. Londres et Paris, ces grandes agglomérations,

vouées à tous les maux, dans l’enfance de l’hygiène publique, étaient

périodiquement condamnés à ses étreintes. Sydenham, qui vivait au XVIIe

siècle, rendait grâce à Dieu de ce que la métropole de l’Angleterre

ne subissait que tous les trente ou quarante ans l’assaut d’une peste

meurtrière[200].

Pour tous ces motifs, je devais donner chronologiquement à la peste

la place qui lui appartient dans la succession des grandes maladies

populaires dont ces pages reproduisent le tableau.

Il y a aujourd’hui treize cent vingt-six ans qu’elle mit hardiment

le pied sur son vaste domaine, et c’est alors que la science vit se

dresser devant elle ce problème sans cesse renaissant.

La détermination du mode de propagation de la peste qui représente

un grand intérêt social, a longtemps passionné les esprits, et nos

Académies ont pris à certains jours l’aspect tumultueux des assemblées

politiques.

Cet interminable débat semble arrivé enfin à une période d’apaisement

qui permet d’espérer un accord définitif. Si la solution impatiemment

attendue a été trop longtemps ajournée, c’est qu’on s’obstinait à la

poursuivre en dépit des principes qui régissent la matière, et avec

l’intention de plier les faits à des théories préconçues. N’est-il pas

curieux, pour ne pas dire plus, de voir la contagiosité de la peste

attaquée avec violence en plein XIXe siècle, comme une superstition

d’un autre âge? Heureusement la raison a sanctionné le dernier mot de

l’expérience, et il ne reste que le regret de tant d’agitation stérile.

Le rapport de M. Prus à l’Académie de médecine, malgré quelques

impropriétés de langage que je ne suis pas le premier à lui reprocher,

attestera les préoccupations d’une société qui prétend rester en état

de légitime défense et ferme l’oreille aux utopies qui voudraient la

détourner de son but.

La transmissibilité, véhémentement soupçonnée avant d’avoir conquis la

certitude d’un axiome, impliquait logiquement une prophylaxie toujours

en éveil, et prête à prévenir ou arrêter des importations menaçantes.

Tel fut le motif de l’érection tardive des lazarets, destinés à

séquestrer les germes virulents; épreuve déjà faite, sur une grande

échelle, pendant les croisades, contre les envahissements de la lèpre.

Félicitons-nous hautement que l’anathème imprudent du paradoxe n’ait

pu prévaloir contre cette précieuse égide de la santé publique. La

révision des anciens règlements n’a servi qu’à confirmer, encore une

fois, l’absolue nécessité d’en maintenir le principe. Tout le monde, à

peu près, s’accorde pour reconnaître que la civilisation aurait reculé

jusqu’à la barbarie, si, sous prétexte de progrès, elle avait renié ce

qu’on appelait avec mépris les vieilles idoles. Ce n’est pas sur le

coup de dé d’une hypothèse qu’on peut jouer la vie des hommes. _Salus

populi suprema lex!_

On n’oubliera pas de longtemps l’importation de la fièvre jaune

à Saint-Nazaire. Ce fait qui a parlé si haut, a amené bien des

conversions doctrinales et pratiques. Éclairés enfin par cette lueur

sinistre, les adversaires radicaux de nos institutions sanitaires

paraissent avoir compris qu’il serait par trop téméraire de courir les

aventures, et qu’un système de protection, fût-il même imparfait, est

préférable à la béate expectation du fatalisme[201].

Ces grandes questions que je devais indiquer parce qu’elles se lient

à l’histoire de la peste, ne sont pas heureusement comprises dans mon

programme. Aussi bien, arriverais-je trop tard, après tant de travaux,

de plaidoyers, de discussions qui ont enfin rendu à la vérité le

terrain qu’elle avait perdu, et sur lequel, il faut l’espérer, elle

restera désormais inébranlable.

Je n’ai point à écrire une monographie de la maladie inguinale qui

serait, après tant d’autres, une redite inutile. Ma tâche se borne à

dégager des traditions du passé le type morbide original qui a surgi

au VIe siècle, et dont les reproductions fidèles, sauf les variations

secondaires, se sont perpétuées jusqu’à nous.

Parmi les nombreux chroniqueurs qui ont été témoins de cet événement et

nous racontent ce qu’ils ont vu, il en est trois qui se distinguent par

l’importance des documents qu’ils nous ont laissés.

Le signalement, trop sommaire, tracé par Agathias, réunit les traits

principaux du modèle[202]. Il faut savoir seulement qu’il n’a pas

décrit la première invasion de Constantinople, mais celle qui eut

lieu quinze ans après (558), et qui ne fut, pour mieux dire, qu’une

recrudescence; car l’auteur remarque expressément que la maladie

n’avait jamais complétement disparu, et que le feu n’avait pas cessé de

couver sous la cendre.

C’est probablement par inadvertance, qu’il rapporte à la cinquième

année du règne de Justinien, la première explosion qui appartient

à la quinzième. Il est bon d’en être prévenu pour éviter certaines

confusions[203].

Evagre a dépeint le fléau dans toute son horreur tel qu’il l’avait vu

à Antioche pour la quatrième fois depuis sa venue. Dans son jeune âge,

alors qu’il allait encore à l’école, comme il nous l’apprend lui-même,

il en avait été atteint et avait eu des bubons aux aines. Devenu homme,

il fut plus cruellement frappé encore dans ses affections les plus

chères. Chacun des retours de la maladie, astreints, s’il faut l’en

croire, à des échéances périodiques, infligea à son cœur de nouveaux

déchirements. Il perdit d’abord plusieurs de ses enfants que leur

mère ne tarda pas à suivre dans la tombe. A une autre époque, la mort

s’acharna sur ses parents. Enfin quand il écrivait, à cinquante-huit

ans, le récit de la quatrième invasion d’Antioche, dont il avait été

témoin deux ans auparavant, il pleurait encore sa fille et son neveu

que l’inexorable contagion lui avait ravis: nouvel et douloureux

exemple de ces prédispositions fatales qui semblent condamner les

membres d’une même famille à inscrire leurs noms dans l’obituaire des

épidémies[204].

La relation de Procope l’emporte de beaucoup sur celles d’Agathias

et d’Evagre, par son étendue et la multiplicité des détails qu’elle

renferme. On y trouve de plus une précision technique, qui n’appartient

qu’aux hommes du métier, ou qui révèle au moins un rare instinct

d’observation, capable de suppléer, dans une certaine mesure, au défaut

de connaissances spéciales. Mon choix ne pouvait être douteux, et j’ai

traduit ce récit sans retranchement, pour qu’on pût le mettre en regard

de celui de Thucydide. Le rapprochement de ces deux grandes peintures

historiques, faites à onze siècles de distance, offre au moraliste non

moins qu’au médecin, un intéressant sujet d’études[205].

«..... Vers le même temps, dit Procope (542), éclata une épidémie qui

consuma presque tout le genre humain. Il peut se faire que des esprits

subtils s’avisent d’en rapporter l’origine à quelque influence occulte

provenant du ciel. Ceux qui ont la prétention d’être familiers avec

ces problèmes se livrent souvent à de grands flux de paroles pour

démontrer l’intervention de certaines causes qui dépassent la portée

de l’intelligence; et en énonçant des théories puisées dans leur

imagination bien plus que dans l’observation de la nature, ils savent

bien que tout ce verbiage est sans valeur. Mais ils sont satisfaits

s’ils ont pu en imposer à quelques interlocuteurs crédules. Quant à

moi, il me paraît impossible d’attribuer cette maladie à une autre

cause qu’à Dieu lui-même. Car elle ne sévit ni dans une partie limitée

de la terre, ni sur une seule race d’hommes, ni dans un temps déterminé

de l’année, ce qui aurait pu insinuer, sur sa génération, quelques

conjectures plus ou moins spécieuses ou probables. Elle parcourut

le monde entier, frappant cruellement les peuples les plus divers,

n’épargnant ni sexe ni âge. Les différences d’habitation, de régime, de

tempérament, de profession, ou de toute autre nature, ne l’arrêtaient

point. Ceux-ci étaient atteints en été, ceux-là pendant l’hiver ou

dans les autres saisons. Que le philosophe disserte gravement, que

le météorologiste prononce, chacun suivant son point de vue! Mon but

à moi est de faire connaître le lieu de naissance et les caractères

particuliers de cette épidémie.

»Elle commença par la ville de Péluse en Egypte, d’où elle s’étendit

suivant un double courant, d’une part, sur Alexandrie et le reste

de l’Egypte; de l’autre, sur la Palestine qui touche à l’Egypte.

Après quoi elle envahit l’univers, marchant toujours par intervalles

réguliers de temps et de lieux. Elle semblait, en effet, obéir à une

loi prescrite d’avance, et s’arrêtait dans chacune de ses stations

un nombre fixe de jours, respectant, chemin faisant, les populations

intermédiaires, et se propageant dans toutes les directions jusqu’aux

extrémités du monde, comme si elle craignait d’oublier, sur son

passage, le moindre coin de terre. Pas d’île, pas de caverne, pas de

sommité habitée par l’homme, qu’elle ne visitât. Si elle dépassait

quelque lieu sans y toucher ou en se contentant de l’effleurer, elle

y revenait bientôt, dédaignant cette fois les populations voisines

qu’elle avait déjà ravagées; et elle ne se retirait qu’après avoir

prélevé, dans cette étape, un tribut de victimes proportionné à

celui qu’elle avait imposé antérieurement aux localités ambiantes.

Elle débutait toujours par les côtes maritimes, et s’avançait de là

progressivement dans l’intérieur des terres. Au printemps de la seconde

année (543), elle s’introduisit à Constantinople où je me trouvais par

aventure. Voici comment elle s’annonçait:

»Plusieurs croyaient voir des esprits, ayant revêtu la forme humaine.

Il leur semblait alors que l’individu qui se dressait devant eux

les frappait à certains endroits du corps. Ces apparitions étaient

le signe du début de la maladie. Tourmentés par ces visions, les

malheureux imploraient, pour s’en délivrer, l’assistance des saints

et recouraient à toutes sortes d’expiations. Mais tout cela était en

pure perte, puisque la plupart rendaient l’âme dans les églises mêmes

où ils s’étaient réfugiés. On en vit aussi qui s’enfermaient dans leur

chambre, refusant de répondre à la voix de leurs amis; et quoiqu’on les

menaçât du dehors en heurtant leur porte, ils feignaient de ne rien

entendre, dans la crainte d’avoir affaire à un spectre.

»L’invasion de la maladie n’avait pas lieu chez tous de cette manière.

Quelques-uns ne voyaient ces apparitions qu’en rêve, et ne croyaient

pas moins ouïr une voix qui leur annonçait leur inscription sur la

liste de ceux qui devaient mourir. Le plus grand nombre n’étaient

obsédés ni pendant la veille ni pendant le sommeil, de ces apparitions

ou prédictions sinistres. La fièvre les prenait tout à coup, les uns

au moment de leur réveil, les autres à la promenade, plusieurs au

milieu de leurs occupations habituelles. Leur corps ne changeait pas

de couleur, et leur température n’était pas celle de l’état fébrile.

On n’apercevait aucun indice d’inflammation. Du matin au soir, la

fièvre était si légère qu’elle ne faisait pressentir rien de grave

soit au malade, soit au médecin qui tâtait le pouls. Aucun de ceux qui

présentaient ces symptômes ne paraissait en danger de mort. Mais, dès

le premier jour, chez les uns, le lendemain, chez d’autres, ou quelques

jours après, chez plusieurs, on voyait naître et s’élever un bubon,

non-seulement à la région inférieure de l’abdomen qu’on appelle les

_aines_, mais encore dans le creux des aisselles; parfois derrière les

oreilles ou sur les cuisses.

»Les caractères principaux de l’invasion étaient à peu près chez tous,

ceux que je viens d’indiquer. Pour le reste, je ne puis rien préciser,

soit que les variations qui survenaient tinssent au tempérament des

sujets, soit que l’Auteur suprême de la maladie lui imprimât, par

un acte exprès de sa volonté, ces modifications accidentelles. Les

uns plongés dans un profond assoupissement, d’autres en proie à un

délire furieux présentaient les divers symptômes observés en pareil

cas. Ceux qui étaient assoupis restaient dans cet état, comme ayant

perdu le souvenir des choses de la vie ordinaire. S’ils avaient auprès

d’eux quelqu’un pour les soigner, ils prenaient de temps en temps

les aliments qu’on leur offrait. S’ils étaient abandonnés, ils ne

tardaient pas à mourir d’inanition. Les délirants privés de sommeil

et sans cesse poursuivis par leurs hallucinations, se figuraient voir

devant eux des hommes prêts à les tuer, et ils prenaient la fuite en

poussant d’horribles hurlements. Les individus qui étaient attachés

à leur service, se trouvaient dans une situation des plus pénibles,

et n’inspiraient pas moins de pitié. Ce n’est pas qu’ils fussent plus

exposés à contracter la maladie dans l’intimité de ces rapports; car

ni médecin, ni toute autre personne ne la gagnèrent par le contact.

Ceux même qui lavaient et ensevelissaient les morts, restaient contre

toute attente sains et saufs pendant leur besogne. Plusieurs d’entre

eux, atteints dans un autre moment sans motif apparent, mouraient

subitement. On ne plaignait donc les serviteurs des malades que pour

la fatigue écrasante qu’ils subissaient. Sans cesse occupés à replacer

dans leur lit ceux qui se roulaient par terre, ils devaient aussi

arrêter et contenir de vive force ceux qui cherchaient à se précipiter

par les fenêtres. D’autres, voyant de l’eau, couraient s’y jeter, non

pour calmer leur soif, puisqu’il y en eut qui se plongèrent dans la

mer, mais parce qu’ils n’étaient pas maîtres de leur raison. Il fallait

aussi lutter avec les malades pour leur faire prendre quelques aliments

qu’ils n’acceptaient pas sans résistance. Il y en eut un grand nombre

qui, faute de soins, moururent de faim ou de toute autre manière, hors

de leur maison. Les bubons s’affaissaient chez certains malades qui

n’avaient eu ni assoupissement ni délire, et ils succombaient dans des

souffrances atroces. Il est probable qu’il en était de même pour les

autres; mais ils ne manifestaient rien, parce que le trouble de leur

esprit leur ôtait le sentiment de la douleur.

»Comme on ne comprenait rien à cette étrange maladie, certains médecins

pensèrent que sa source secrète résidait dans les bubons, et ils

prirent le parti de pratiquer l’ouverture des cadavres. La dissection

des bubons mit à nu des charbons sous-jacents, dont la malignité

amenait la mort soudainement ou après quelques jours. Il ne manqua

pas de malades dont le corps entier se couvrit de taches noires de la

dimension d’une lentille. Ces malheureux ne vivaient pas même un jour,

et expiraient tous dans une heure. D’autres, en assez grand nombre,

mouraient tout à coup en vomissant du sang. Ce que je puis affirmer,

c’est que les plus savants médecins avaient condamné bien des malades

qui furent bientôt sauvés contre toute espérance. A l’inverse, on

en vit succomber beaucoup au moment même où on leur promettait la

guérison. C’est que les causes de la maladie dépassaient les bornes de

la raison humaine, et l’événement trompait toujours les prévisions les

plus naturelles. Le bain qui avait été utile aux uns était nuisible aux

autres. Parmi ceux qui étaient abandonnés et restaient sans secours,

un grand nombre perdaient la vie; mais beaucoup aussi se tiraient

d’affaire contre toute probabilité. Quant au traitement essayé, les

effets en étaient très-variables suivant les sujets. En somme, on

n’avait découvert aucun moyen efficace, soit pour prévenir à temps

l’invasion de la maladie, soit pour en conjurer la terminaison funeste

quand elle s’était déclarée. On ne savait en effet ni pourquoi l’on

tombait malade, ni pourquoi l’on guérissait.

»Les femmes enceintes qui étaient attaquées étaient inévitablement

vouées à la mort. Les unes succombaient en avortant; d’autres, arrivées

au terme de la gestation, mouraient aussitôt en accouchant, de même que

leurs enfants. On n’en compta, dit-on, que trois qui survécurent, après

s’être délivrées de fœtus morts dans leur sein. On n’en cite qu’une

seule dont le nouveau-né continua à vivre, quoique sa mère eût rendu

l’âme en le mettant au monde.

»Ceux dont le bubon prenait le plus d’accroissement et mûrissait en

suppurant, réchappèrent pour la plupart, sans doute parce que la

propriété maligne du charbon déjà bien affaiblie avait été annihilée.

L’expérience avait prouvé que ce phénomène était un présage presque

assuré du retour de la santé. Ceux, au contraire, dont la tumeur

ne changeait pas d’aspect depuis son éruption, étaient frappés des

accidents redoutables que j’ai signalés. On en voyait chez qui les

cuisses se desséchaient; ce qui empêchait la tumeur, quoique bien

développée, d’entrer en suppuration. Quelques-uns se guérirent au prix

d’une infirmité de la langue, qui les réduisit pendant tout le reste

de leur vie à bégayer ou à n’articuler que des paroles confuses et

inintelligibles.

»L’épidémie de Constantinople dura quatre mois, et pendant trois

mois elle sévit avec violence. Au commencement, on comptait quelques

décès de plus qu’à l’ordinaire. Mais avec les progrès de la maladie,

le chiffre des morts s’accrut chaque jour jusqu’à cinq mille, pour

s’élever enfin à dix mille et même davantage. Dans le principe, chaque

famille enterrait les siens; les cadavres étaient jetés furtivement ou

de force dans des cercueils destinés à d’autres. Bientôt, au milieu

de la confusion générale, le désordre se mit partout. Les domestiques

restèrent sans maîtres, et les citoyens les plus opulents ne trouvèrent

plus de serviteurs, soit qu’ils fussent malades ou qu’ils eussent été

emportés. Un grand nombre de maisons étaient presque désertes, et les

corps restaient plusieurs jours sans sépulture, faute de gens qu’on pût

employer à cet office.

»Touché comme il devait l’être de tant de malheurs, l’empereur donna

des soldats et de l’argent à Théodore qui fut chargé de veiller à tous

les intérêts. Ce magistrat remplissait les fonctions de _référendaire_,

pour employer l’expression usitée chez les Latins, c’est-à-dire qu’il

présentait au souverain les placets qu’on lui adressait, et annonçait

la décision dans sa réponse. Les survivants dans les maisons qui

n’avaient pas perdu tous leurs habitants, étaient tenus de mettre leurs

voisins au tombeau. Grâce à la munificence du prince et à l’aide

de ses propres deniers, Théodore faisait procéder à l’inhumation

des pauvres. Lorsque les sépulcres et les cercueils antérieurement

construits furent gorgés de cadavres, et que la mort eut moissonné les

ouvriers employés à creuser les terrains attenant à la ville pour y

entasser les corps pêle-mêle, les nouveaux fossoyeurs, excédés par le

nombre croissant des décès, eurent l’idée de monter sur les tours qui

flanquaient le mur d’enceinte, d’en enlever la toiture et d’y jeter les

morts au hasard. Quand toutes ces tours furent comblées, on les couvrit

de nouveau; mais les exhalaisons infectes qui s’en dégageaient, surtout

lorsque certains vents soufflaient du côté de la ville, devenaient de

jour en jour plus intolérables.

»On avait renoncé aux règlements et aux cérémonies ordinaires des

funérailles. Les morts étaient portés sans cortége ni chants religieux,

et on se contentait de les déposer sur la plage. Quand il y en avait

un certain nombre, on les entassait dans des bateaux qu’on laissait

flotter à l’aventure vers la pleine mer.

»Les citoyens, antérieurement désunis par leurs dissensions politiques,

abjurèrent leur vieille haine, pour concourir en commun aux nécessités

des enterrements et donner la sépulture aux corps de leurs anciens

ennemis.

»Ce n’est pas tout encore. Les hommes livrés à tous les débordements

de la débauche et de la volupté et qui se complaisaient dans cette

vie coupable, parurent y renoncer et s’adonnèrent avec ferveur aux

pratiques du culte. Non pas qu’ils eussent été éclairés sur la honte de

leur inconduite et qu’ils eussent senti naître dans leur âme l’amour

du bien; car les malheureux qui sont rivés au vice, par leur nature

perverse ou une longue habitude, ne peuvent subir une conversion aussi

complète que lorsqu’ils ont été touchés par la grâce spéciale de Dieu.

Mais ils étaient terrifiés à la vue de tant de désastres; et, croyant

la mort suspendue sur leur tête, ils se voyaient contraints à réformer

leur manière de vivre. Dès qu’ils furent délivrés de toute crainte,

comptant être désormais hors de danger par la retraite définitive du

fléau, ils se livrèrent avec une ardeur nouvelle à leurs criminelles

passions, et se surpassèrent eux-mêmes par l’excès de leur turpitude

et de leurs méfaits. Si bien qu’on pourrait dire avec vérité que cette

peste, soit par l’effet du hasard, soit peut-être par une sorte de

dessein prémédité, avait laissé les méchants pires qu’ils n’étaient

auparavant; ce qui ne devint que trop clair par la suite.

»Pendant tout ce temps, la grande place de Constantinople était à

peu près déserte. Tous ceux qui étaient bien portants restaient

chez eux pour soigner les malades ou pleurer leurs pertes. Si l’on

rencontrait quelqu’un dans les rues, c’était un porteur de cadavres.

Tout commerce était interrompu. Les artisans n’exerçaient plus leur

métier; l’ouvrage inachevé leur était tombé des mains. Aussi cette

cité où tout affluait naguère à profusion, se vit-elle réduite à une

horrible famine dont la population souffrit au delà de ce qu’on peut

imaginer. On ne se procurait qu’avec la plus grande difficulté, et

par une faveur inespérée, un morceau de pain ou tout autre aliment,

en quantité à peine suffisante. D’où il advint que, chez quelques

malades délaissés, le manque de nourriture avança l’heure de la mort.

J’ajoute, en terminant, qu’on ne voyait personne portant la chlamyde,

principalement pendant la durée de la maladie de l’empereur (car il

eut aussi un bubon). Tous les habitants de cette ville si brillante de

la pompe impériale, se tenaient renfermés dans leurs maisons vêtus

comme de simples citoyens. Ce que je viens de dire de l’épidémie de

Constantinople, s’applique à celle qui dévasta le reste de l’empire

romain. Elle envahit aussi la Perse et toutes les autres nations

barbares.»

Quand on compare ce long récit à celui de Thucydide, ce qui frappe

tout d’abord, à la première lecture, abstraction faite de toute

préoccupation médicale, ce sont les traits communs du tableau qui

représente l’effet moral de l’épidémie. Les deux relations semblent

calquées l’une sur l’autre.

C’est que l’histoire qu’elles racontent est de tous les temps et de

tous les lieux, l’histoire de l’humanité, qui se débat contre un ennemi

invisible dont les coups frappent au hasard. Au milieu de ces orgies

de la mort, la pensée du salut absorbe tout autre sentiment. Dominée

par l’instinct de la conservation, l’âme étale sans pudeur, sa lâcheté,

son égoïsme, ses superstitions. Les liens sociaux se brisent; les

affections du cœur s’éteignent. La couche des malades est désertée; on

fuit avec horreur cet air empesté et ces contacts mortels. Les cadavres

abandonnés sans sépulture attisent par leurs exhalaisons putrides le

foyer virulent. Le désordre moral bouleverse toutes les conditions

ordinaires de l’existence. Les passions n’ont plus de frein; la voix de

l’autorité est méconnue; les rouages de la civilisation s’arrêtent.

Tel fut le lamentable spectacle que présentèrent, Athènes cinq cents

ans avant J.-C., Rome sous Marc-Aurèle, Constantinople au VIe siècle,

Florence au XIVe, etc.

Il est vrai que dans ces pages lugubres, pleines de hontes et de

misères, on voit surgir, par contraste, quelques images consolantes;

le dévouement de certaines âmes d’élite s’élève jusqu’à l’héroïsme.

Mais ces rares exceptions ne font que mieux ressortir le dérèglement

général, et l’oubli de tout ce que les hommes ont de plus cher et de

plus sacré.

Disons-le hautement à la louange du présent. Ces douloureuses scènes

n’ont pas frappé nos yeux dans ces temps de malheurs dont notre siècle

a vu le commencement sans en prévoir encore la fin. Nos villes,

décimées par le choléra, ont fait bonne contenance. Jetons un voile

sur les égarements de l’ignorance qui n’ont pas survécu à la première

impression de terreur, et reconnaissons que personne n’a déserté le

poste de l’honneur. En face du péril commun, les liens de la famille et

de l’amitié se sont resserrés. L’abnégation et le dévouement n’ont pas

reculé devant le sacrifice même de la vie. La philanthropie, sous le

nom chrétien de charité, a veillé jour et nuit au chevet des mourants.

La science, aux prises avec un mystère impénétrable, ne s’est pas

laissé troubler, et a prodigué ses secours et ses encouragements. La

prévoyance tutélaire de l’administration est restée à la hauteur de

tous ses devoirs. Des hôpitaux vastes et salubres ont été organisés.

L’ordre le plus parfait a présidé aux inhumations. L’approvisionnement

des subsistances a conjuré l’horrible famine, cortége inévitable des

épidémies, aux jours néfastes. A la vue d’un pareil tableau, est-il

permis de méconnaître l’amélioration des mœurs publiques, et notre

époque, si décriée, ne mérite-t-elle pas, sur ce point, qu’on lui rende

pleine justice?

On peut objecter que les épreuves infligées autrefois aux populations

ont dépassé de beaucoup la mesure de celles de notre temps. On vit en

un jour périr à Constantinople plus de dix mille personnes pendant

la peste du VIe siècle. Le nombre des décès, produits à Paris, dans

l’espace de neuf mois, par la peste noire de 1348, fut évalué par la

Chronique des Pères Carmes de Reims, à quatre-vingt mille, sur une

population qui s’élevait à peine au sixième de son chiffre actuel.

Le nécrologe général du choléra est loin d’être aussi chargé.

L’invasion de 1832, qui dura six mois, n’enleva à Paris que dix-neuf

mille victimes environ.

J’avoue aussi que sa contagiosité, qui est pour moi un des faits les

plus certains de notre science, n’a pas cette activité d’expansion et

cette énergie de virulence, qui redoublaient la gravité des pestes

anciennes et rendaient si dangereuse la simple approche des malades.

Mais si l’on veut bien se reporter au souvenir des premières irruptions

du fléau indien, alors que nous n’avions pas eu, en quelque sorte,

le temps de nous blaser sur son imminence constante et ses reprises

périodiques, on conviendra que le tribut qu’il n’a cessé de prélever,

parmi nous, depuis son arrivée, a été assez lourd pour que je n’aie

rien à rabattre de l’hommage que je rends à notre civilisation.

Je ne pousserai pas plus loin ces considérations qui ouvrent un vaste

champ aux méditations de la philosophie, et j’aborde le commentaire

nosologique du récit de Procope. Je vais étudier la maladie qu’il a

décrite, en complétant ses renseignements par ceux que nous donnent

d’autres chroniques. Je comparerai ensuite cette peste avec la maladie

d’Athènes pour en établir le diagnostic différentiel.

Le développement que Procope a donné à sa relation et sa description

minutieuse des symptômes, confirment la remarque que j’ai déjà faite.

Il suffit de parcourir ses œuvres pour se convaincre de sa prédilection

pour la médecine. Toutes les fois qu’un fait de cet ordre se présente

sous sa plume, il s’y arrête avec complaisance, et l’interprète

conformément aux théories de son temps. On découvre, en maint endroit

de ses écrits, des observations pleines d’intérêt, relatives à des cas

chirurgicaux. Il insiste en connaisseur sur les blessures par armes de

guerre. Il en précise anatomiquement le siége, et en pose le pronostic.

Il apprécie l’indication de tel ou tel procédé opératoire adapté à

l’extraction de certains projectiles. On voit qu’il manie avec aisance

la langue technique de l’époque. Rien ne prouve, quoi qu’on en ait dit,

qu’il ait pratiqué la médecine; mais je ne mets pas en doute qu’avant

d’entrer dans la carrière où il s’est fait un nom, l’historien du règne

de Justinien n’ait obéi à un penchant naturel pour un genre d’études

qu’il se réservait d’appliquer à ses travaux futurs.

Les effets de la peste sur les femmes grosses ou en couches, l’action

si variable des bains, le caractère insidieux de la fièvre échappant à

l’exploration du pouls, le contraste entre la bénignité apparente de

certains symptômes et la gravité réelle du pronostic, forment autant

d’observations dont on n’a pas besoin de signaler l’importance aux

médecins.

Procope a reconnu le premier que la maturation graduelle et la

suppuration des bubons, constituent un acte critique dont les tendances

sont foncièrement salutaires; et il confirme son assertion par la

contre-épreuve des effets funestes qui succèdent à l’affaissement

prématuré des tumeurs glandulaires, dans leurs divers siéges. Ce fait

n’a plus perdu dans l’histoire ultérieure de la peste la place qui lui

a été donnée alors; la thérapeutique en tire son indication capitale.

Au milieu de tant de détails dont l’ensemble compose la monographie

la plus complète qu’on pût tracer de la peste à l’époque de sa grande

explosion, on s’étonnera peut-être que l’auteur ait passé sous silence

les antécédents de l’épidémie, les influences de l’ordre externe qui

en auraient préparé ou provoqué la venue. Il se hâte au contraire

d’avouer son ignorance personnelle; et s’il recommande ce problème au

philosophe et au météorologiste, il est facile de voir qu’il n’a pas

grande confiance dans le résultat de leur enquête.

C’est qu’il a compris qu’on ne pouvait guère se promettre de découvrir

la cause d’une maladie qui couvrait le monde entier et dominait tous

les obstacles. Comment un fait morbide qui est, sur tous les points,

en flagrante discordance avec les lois ordinaires de la pathologie,

subirait-il le joug d’une étiologie banale?

Devant un pareil prodige, Procope incline sa raison, et c’est à Dieu

seul qu’il fait remonter l’origine du fléau qu’il voit à l’œuvre. Ce

qui revient à dire, en changeant la formule, que son principe réside

dans une sphère inaccessible à l’esprit humain. La science actuelle

est-elle, à cet égard, plus avancée que celle du VIe siècle, et

n’est-elle pas réduite à faire le même aveu, en d’autres termes?

Certains chroniqueurs plus hardis, n’ont pas manqué de rattacher

à chaque invasion locale de la peste, un concours de phénomènes

avant-coureurs qui, d’après eux, en renfermeraient l’explication;

mais le merveilleux qui vient toujours s’y mêler est un témoignage de

l’impuissance de la science sérieuse, aux prises avec ces questions

insolubles.

Dès les premières lignes du récit de Procope, nous sommes prévenus

qu’un des traits principaux de la maladie qu’il dépeint, est l’étrange

mobilité de ses symptômes qui dissimule si souvent son individualité.

«Partout, dit Pariset, elle déploya ses variétés bizarres et ses

anomalies insidieuses[206].» Procope en est si frappé, qu’il se

demande s’il n’y faudrait pas voir encore un acte exprès de la volonté

de Dieu. On comprend dès lors, les divergences qu’on remarque parmi les

écrivains qui n’ont pas raconté la même invasion.

En 558, c’est-à-dire quinze ans plus tard, Agathias observe la

maladie dans les mêmes lieux. Après avoir dit expressément qu’elle

ressemblait à la première, qu’il y avait fièvre continue et éruption

de bubons, il nous apprend qu’un grand nombre d’individus tombaient

morts, comme frappés d’apoplexie, soit dans les rues, soit au milieu

de leurs occupations ordinaires, sans avoir ni fièvre ni tout autre

malaise sensible[207]. Comme cette impression foudroyante n’a été

mentionnée ni par Procope ni par Evagre, il est permis d’admettre

qu’elle fut le cachet particulier de la maladie dans sa seconde étape

de Constantinople.

M. le docteur Grassi a eu de fréquentes occasions de voir, en Égypte,

parmi les noirs, une espèce de peste qui, à raison de la rapidité de sa

marche, pourrait, dit-il, recevoir le nom de peste _apoplectique_[208].

Le récit d’Agathias prouve que cette observation date des premières

apparitions de la peste, et qu’elle n’est pas exclusive à la race

nègre, comme M. Grassi semblerait l’insinuer. Les loïmographes de

tous les temps en ont fait ressortir l’importance au point de vue des

inhumations précipitées.

Il est certain que quand cette action sidérante du principe

pestilentiel ne produit qu’une mort apparente avec tous les traits

de la mort réelle, la nécessité de se débarrasser au plus vite des

cadavres, peut occasionner de funestes méprises: «_Quis ignorat_,

disait Lancisi, _pestis tempore omnem rem non nisi tumultuarie peragi,

ac perinde leve dumtaxat studium ad secernendos veros à pseudo-mortuis

adhiberi_?[209]» Bruhier a réuni plusieurs faits de ce genre qui ne

laissent pas de doute[210]. Mais il faut savoir que la peste, même

à une période plus ou moins avancée de son cours, plonge parfois le

malade dans un état de léthargie ou de syncope qui peut simuler le

trépas irrévocable. Diemerbroeck en a cité un exemple que je lui

emprunte, parce qu’il n’est pas le moins curieux de ceux qui ont été

inscrits dans ce groupe.

Il s’agit d’un individu habitant un bourg voisin de Nimègue, qui fut

atteint d’une peste violente à laquelle il parut avoir succombé le

troisième jour. Ses parents qui l’entouraient, l’enveloppèrent d’un

suaire et le déposèrent sur son lit. Ses héritiers se partagèrent

ses hardes et, par crainte des voleurs, vidèrent la maison de tout

ce qu’elle contenait. Ils commandèrent le cercueil à un menuisier et

firent les préparatifs de l’enterrement qui devait avoir lieu le jour

suivant. L’ouvrier, surchargé de travail manqua de parole à l’heure

fixée, et le convoi dut être remis au troisième jour. Le lendemain,

au moment où l’on allait mettre le prétendu mort dans la bière (il

avait passé cinquante-deux heures sans donner le moindre signe de

vie), il commença à soulever sa poitrine et à agiter ses bras, et

un quart d’heure après, il était sur pied, en proie à une sorte de

délire furieux qui obligea les assistants à lui attacher les mains.

Cet état dura environ cinquante-quatre heures; après quoi, revenu

à lui, il vit ses parents revêtus de ses habits dont il se hâta de

reprendre possession, ainsi que des autres meubles qui lui avaient été

enlevés. Neuf ans s’étaient écoulés depuis cet événement, au moment où

Diemerbroeck en écrivait le récit, et le sujet, plein de santé, était

au service d’un noble Hollandais[211].

On a vu que Procope avait noté expressément l’égalité des âges et des

sexes devant la peste qu’il observait. Dans l’invasion ultérieure

dont Agathias fut témoin, les femmes étaient épargnées; le fléau

frappait les hommes, et principalement les jeunes gens. Sous les yeux

de Diemerbroeck, la peste de Nimègue respecta les vieillards[212].

L’épidémie de Gaza, étudiée par les médecins français pendant

l’expédition d’Egypte, choisissait ses victimes parmi les femmes et les

enfants[213].

Ces caprices sont familiers à la peste; mais elle n’en a pas le

monopole.

Evagre, qui n’a décrit que la quatrième invasion d’Antioche, un

demi-siècle environ après celle dont il avait été atteint lui-même dans

son jeune âge, considère la maladie comme formée par la réunion de

plusieurs autres (_morbus iste ex variis morborum generibus compositus

fuit_)[214]. Moins familier que Procope avec l’observation médicale et

le langage qui la traduit, il n’a pas su grouper autour de l’affection

mère, les symptômes et les épiphénomènes qui n’en sont que des

manifestations éventuelles. Mais les renseignements qu’il donne, n’en

ont pas moins leur valeur nosographique. Ainsi la maladie débutait chez

les uns, par la rougeur comme sanglante des yeux, et la bouffissure

de la face; chez d’autres, par une angine; chez certains, par un flux

diarrhéique. Plusieurs étaient atteints tout d’abord de bubons, avec

fièvre ardente, sans que les facultés mentales éprouvassent le moindre

trouble jusqu’à la mort qui survenait le second ou au plus tard le

troisième jour. D’autres étaient pris d’un violent délire qui ne

cessait qu’avec la vie. Il y en eut un grand nombre qui succombèrent

avec une éruption de charbons à la peau[215].

Il est évident qu’Evagre a décrit à une autre époque et dans un autre

siége, l’affection observée à Constantinople sous Justinien. Mais s’il

avait pris la peine de s’éclairer par la lecture de la relation de

Procope, il aurait été averti de bien des lacunes qu’il n’aurait pas

manqué de remplir. On est surpris, au contraire, de le voir affirmer

dès son entrée en matière, que l’histoire de cette peste n’était écrite

nulle part, et qu’il était le premier qui eût songé à la publier. «_Jam

venio narraturus historiam numquam anteà memoriæ proditam de morbo qui

quinquaginta duos annos inter homines grassatus est, et ita invaluit

ut universum orbem terrarum depasceretur._» Or Procope était mort

depuis quelques années, laissant dans le monde des lettres, des travaux

très-connus auxquels Evagre lui-même passe pour avoir fait de nombreux

emprunts. On ne pourrait disculper celui-ci qu’en admettant qu’il a

parlé d’une autre maladie: supposition insoutenable, et qui se réfute à

chaque ligne de son récit.

Procope a signalé, comme du plus mauvais augure, l’apparition de

_pétéchies_. Evagre n’a rien dit de ce symptôme, ce qui peut donner

à penser qu’il a été relativement moins fréquent dans l’épidémie dont

il a tracé l’image; mais la gravité de cette éruption comme élément de

pronostic n’a point échappé aux loïmographes.

Diemerbroeck assure que sur six cents pestiférés, ayant des

_pétéchies_, c’est à peine s’il en a vu guérir un seul[216].

Sydenham a fait la même remarque pendant la peste de Londres, en 1665.

«Quelquefois, dit-il, la maladie n’est précédée d’aucun mouvement

fébrile et emporte subitement les sujets dont le corps s’est couvert,

en pleine rue, de _taches pourprées_ (_maculis purpureis_), présage

certain d’une mort imminente[217].»

Hodges, qui a raconté la même épidémie, parle d’une dame qui avait

survécu à toute sa famille. Jetant par hasard les yeux sur sa poitrine,

elle la vit parsemée de taches, comprit ce sinistre avertissement, et

expira bientôt après, sans avoir présenté aucun autre symptôme[218].

L’observation de Procope relative aux funestes effets de la peste sur

les femmes grosses ou en couches, n’a été reproduite ni par Agathias

ni par Evagre. Il est certain qu’_à priori_, une maladie comme la

peste doit troubler violemment la gestation, provoquer l’accouchement

prématuré et entraîner la mort du fœtus et de la mère.

Diemerbroeck a vu les femmes enceintes avorter ou accoucher à terme,

pendant une attaque de peste et mourir promptement ainsi que leurs

enfants. Les exceptions furent, dit-il, excessivement rares[219].

D’après Samoïlowitz, les femmes grosses atteintes de la peste, pendant

l’épidémie de Moscou faisaient, à coup sûr, une fausse couche. Car,

ajoute-t-il, «l’orifice de la matrice se relâche avec autant d’aisance

que celui de la vessie ou de l’anus[220].» Il est vrai qu’il restreint

ce redoutable accident aux cas où une métrorrhagie s’était déclarée.

Dans ces conditions, l’avortement a toujours été mortel.

Mais quoiqu’on ait eu bien des occasions de vérifier l’exactitude

de l’observation de Procope, il faut toujours réserver la part des

contingences expérimentales. Les recueils des épidémistes prouvent que

la peste a épargné pendant certaines constitutions, la vie des femmes

grosses ou accouchées qu’elle avait frappées.

L’insidiosité de la peste qui démentait indifféremment le pronostic

grave ou favorable porté par les médecins, devait être, pour son

premier historien, un sujet d’étonnement. Les malades dont la fin

semblait prochaine, guérissaient contre toute attente. Ceux dont les

symptômes avaient un caractère de bénignité rassurante expiraient à

l’improviste. Ces dehors hypocrites, que les médecins ont eu tant

d’occasions de démasquer depuis la révélation de Procope sont un des

attributs les plus saillants de la peste. Ce fait a fixé l’attention de

la commission médicale chargée d’étudier l’épidémie du Caire, en 1835.

Un amendement sensible s’opérait dans les symptômes, et les malades qui

se trouvaient soulagés, succombaient au moment où l’on s’y attendait

le moins. D’autres, dont l’état semblait accuser un danger imminent,

éprouvaient, comme instantanément, une amélioration manifeste[221].

C’est ainsi qu’après treize siècles, les observations se rejoignent à

l’appel de la science.

La question de la contagiosité de la peste est présentée par Procope

sous un aspect assez imprévu pour que je m’y arrête un moment.

L’opinion qu’il exprime, acceptée dans sa lettre et sans critique,

serait un argument de quelque poids en faveur des prétentions modernes

qui ont refusé, à cette maladie, toute faculté virulente. Si l’on y

regarde de plus près, on voit que Procope se met en contradiction avec

lui-même, et qu’il était tout au moins contagioniste sans le savoir.

Il affirme, avec surprise il est vrai, que personne ne gagna la maladie

par le contact des malades, et que les ensevelisseurs accomplissaient

tous leur office sans être frappés.

Comment Procope s’est-il assuré de l’innocuité de ces rapports?

Certainement, il n’a pas voulu dire que la maladie avait épargné tous

ceux qui s’y étaient exposés. Quel motif a-t-il donc pu avoir pour

disculper la contagion, quand il a vu tant de maisons entièrement

dépeuplées? J’accorde qu’il n’est pas permis de mesurer la part des

transmissions virulentes dans le nombre total des attaques. Mais

est-il possible de méconnaître le concours qu’elles ont prêté au génie

épidémique?

Après avoir admiré l’immunité constante des ensevelisseurs à

l’œuvre, Procope nous apprend qu’ils mouraient subitement, dans

d’autres moments, sans cause appréciable. N’est-ce pas que le

virus, antérieurement absorbé, n’a manifesté ses effets qu’après

une incubation plus ou moins lente? Quelle que soit la mobilité de

ses apparences, le phénomène se réduit toujours à ces termes. On ne

croirait jamais à la contagiosité des cadavres, si l’on exigeait

qu’elle se révélât au moment même de l’imprégnation. Nous ne partageons

pas la surprise de Procope, parce que notre doctrine nous a rendus

familiers avec cet ordre de faits.

Écoutons Evagre, qui a envisagé la même question sous un point de vue

plus large et plus conforme à l’observation générale.

D’après lui, la peste pouvait être contractée dans les conditions

les plus diverses. Pour les uns, il suffisait de se voir ou de vivre

ensemble. D’autres étaient saisis en entrant dans la maison habitée

par des malades. Il y en eut qui furent frappés dans la rue. Un

certain nombre fuyant les villes infectées, sans avoir la maladie, la

donnaient aux personnes bien portantes. Parmi ceux qui fréquentaient

les pestiférés, ou qui rendaient les derniers devoirs aux morts,

beaucoup furent préservés. Des individus que des pertes cruelles

avaient dégoûtés de la vie, et qui espéraient s’en débarrasser en

multipliant et prolongeant à dessein leurs rapports avec les patients,

restaient imperturbablement réfractaires, comme si la mort n’en eût pas

voulu[222].

Certes, on ne peut pas affirmer plus explicitement la contagion médiate

ou immédiate de la peste. Les restrictions apparentes rentrent dans

l’esprit de la doctrine qui pose comme un principe fondamental la

contingence du phénomène.

Propager une affection dont on porte sur soi les germes sans en avoir

subi l’imprégnation; soigner impunément les malades ou les cadavres;

affronter volontairement le poison morbide et rester invulnérable: tous

ces faits sont vulgaires dans l’histoire de la contagion. Mais il n’en

est pas un seul qui puisse ébranler la croyance à la transmissibilité,

quand elle repose sur des observations positives. Avant que la pratique

de l’inoculation de la variole eût apporté, contre ses dangers, un

secours inattendu, on exposait les enfants à la contagion pendant

les épidémies bénignes, avec l’espoir de les mettre ainsi à l’abri

des épidémies meurtrières. Cette attente était souvent trompée par

les prédispositions des sujets. S’est-on jamais avisé d’en conclure

que la petite vérole n’est pas contagieuse? Et la même remarque ne

s’applique-t-elle pas à toutes les maladies dont la virulence peut

différer d’activité, sans être pour cela moins certaine?

La peste se transmettait donc au VIe siècle comme de nos jours; mais à

aucune époque, sa contagion n’a été constante ou fatale. «On a raisonné

sur ce point avec des idées aussi absolues, aussi positives que s’il

s’agissait des effets de la poudre à canon ou de tout autre effet

mécanique[223].» C’est ce paralogisme antimédical qui a embrouillé et

tenu si longtemps en échec une question que les faits interprétés sans

prévention, avaient résolue depuis de longs siècles.

Il est facile de voir du reste que Procope, malgré ses réticences,

soupçonnait la communicabilité de la peste, puisqu’il constate avec

étonnement, l’innocuité des rapports compromettants. Ne remarque-t-il

pas aussi expressément que la maladie voyageuse débutait toujours

_dans les ports de mer_, d’où elle gagnait progressivement l’intérieur

des terres? Or, nous ne disons pas autre chose aujourd’hui quand nous

signalons le danger trop certain des importations par la voie des

navires. Seulement, du temps de Procope, l’opinion publique n’avait

que des notions vagues sur ce fait empirique qui était pour elle un

mystère. C’est Fracastor qui justifia plus tard, au nom de la science,

les craintes populaires, en proclamant l’efficacité préventive de la

séquestration et de l’isolement.

On trouve dans la relation d’Evagre une observation qui a échappé à

Procope, et qu’il aurait jugée moins étrange s’il en avait compris la

véritable interprétation.

Les personnes qui habitaient une ville en proie à l’épidémie et qui

comptaient s’y soustraire en se réfugiant dans des localités jusque-là

préservées, étaient frappées seules, au milieu de la population saine.

N’est-il pas évident qu’il ne s’agit ici que de ce qu’on appelle

aujourd’hui des _cas importés_? Les individus qui allaient mourir dans

une ville intacte, après avoir quitté un foyer de peste, recélaient en

eux le germe morbide dont les effets éclataient après un certain temps

d’incubation. Ce genre d’observation a acquis une notoriété populaire

dans l’histoire du choléra moderne.

Les médecins qui, pour complaire à certaines théories, ont nié les

récidives de la peste, auraient pu s’assurer que la question avait déjà

été décidée au VIe siècle, dans le sens contraire.

«Des individus, dit Evagre, qui avaient réchappé une première et même

une seconde fois, ne résistaient pas à une nouvelle attaque[224].»

Ce fait a été depuis lors souvent vérifié: Samoïlowitz, qui était chef

de service d’un grand hôpital de Moscou, pendant la peste, en fut

atteint _trois fois_[225]. Pariset va plus loin, et assure qu’on a

compté jusqu’à _huit_, _dix_ et _douze_ reprises[226].

Desgenettes raconte que, pendant la peste du Caire, pour subvenir aux

besoins du service, il avait formé des convalescents à soigner les

malades. Mais, dit-il, plusieurs reprirent la maladie, contrairement à

l’opinion émise par bien des médecins[227].

Quand on met en regard les récits contemporains de la grande invasion

pestilentielle, pour les compléter l’un par l’autre, il ne faut pas

perdre de vue qu’Evagre, beaucoup plus jeune que Procope, lui avait

survécu pendant de longues années. L’épidémie, qui n’avait pas cessé

de parcourir le monde, avait multiplié les faits qui se rattachent à

son histoire. Lorsque Evagre prit la plume pour consigner ce souvenir,

il avait recueilli quelques renseignements nouveaux que leur date

recommande à l’attention des épidémistes.

«Il n’était pas rare, dit-il, de voir dans les villes infectées,

certaines familles complétement détruites. Souvent tout se bornait à

l’extinction d’une ou deux familles, le reste de la population étant

épargné. Enfin, les familles qui n’avaient pas compté de victimes,

étaient seules atteintes l’année suivante.» Cette dernière observation

avait sans doute étonné Evagre, puisqu’il croit devoir en garantir

spécialement l’exactitude: «_Sicut accurata observatione comperimus._»

Ces simples lignes mériteraient un long commentaire. Je me contenterai

de faire remarquer, qu’elles mettent en évidence cette communauté de

dispositions héréditaires et consanguines, qui semble désigner aux

coups des épidémies les membres d’une même famille. J’ai dit ailleurs

qu’Evagre avait eu le malheur de donner à ce fait sa confirmation

personnelle; le fléau qui l’avait frappé dans son enfance s’était

impitoyablement acharné sur les siens, prélevant un nouveau tribut à

chaque reprise.

La parenté, comme l’a dit Sénac, est, en pareil cas, une espèce de

contagion[228]. Il est certain qu’elle est la source de susceptibilités

morbides congénitales, que renforce naturellement, dans une foule de

cas, l’action prolongée des mêmes influences de climat, d’atmosphère,

d’habitation, de régime, de profession, etc. Qu’une maladie populaire

vienne à éclater, elle trouve des organismes modifiés dans le même

sens, et préparés à en féconder le germe. Cette explication ne s’adapte

pas uniquement aux observations d’Evagre, mais à certains faits

analogues qui ont fixé l’attention de plusieurs épidémistes, et qu’on a

traités d’incroyables parce qu’on n’a pas su s’en rendre compte.

Diemerbroeck a vu, par exemple, plusieurs familles dont les membres,

quoique séparés et résidant dans des lieux exempts de peste, en étaient

attaqués en même temps que ceux de leurs parents qui n’avaient pas

quitté le foyer de l’épidémie.

Un habitant de Nimègue, effrayé des progrès de la peste, envoya deux de

ses fils à Gorcum, ville hollandaise dont la salubrité était parfaite,

et il garda le troisième auprès de lui. Les deux émigrants passèrent

trois mois dans le meilleur état de santé; mais ils furent tout à coup

mortellement frappés par le fléau, à une époque très-rapprochée de

celle où leur père et leur frère, qui n’avaient pas quitté Nimègue,

furent aussi emportés[229].

S’agit-il d’une attaque de peste spontanée? ou bien d’une incubation

virulente qui aurait duré trois mois? Quelle que soit l’explication

qu’on préfère, la coïncidence vaut la peine d’être notée[230].

Les documents que j’ai extraits des principales relations

contemporaines de la fameuse irruption de la peste inguinale, suffisent

pour lui attribuer la caractéristique des grandes maladies populaires:

universalité de domination, originalité de symptômes, spécificité de

nature, léthalité indomptable, résistance au traitement: rien n’y

manque, si ce n’est, dira-t-on, la nouveauté, qui n’est plus admissible

dans l’état actuel de la question. Mais à ce point de vue même, on ne

contestera pas qu’elle était inconnue à notre Occident, lorsqu’elle

entreprit pour la première fois son voyage autour du monde, et qu’elle

ne rappelait aucune des maladies inscrites dans le cadre nosologique

officiel.

Après avoir ravagé Constantinople, où nous l’avons étudiée, elle se

répandit dans la Ligurie, dans les Gaules, dans l’Espagne, d’où elle

fut portée à Marseille par un navire infecté. Elle reparut ensuite en

Orient, et, dans ses retours périodiques, elle déploya toujours la même

fureur.

Il est un fait que je tiens à bien établir. C’est que la peste est

restée fidèle à ses précédents, et qu’elle a conservé à travers les

siècles, cette mobilité et cet imprévu de formes qui avaient tant

étonné Procope.

Sans doute, Diemerbroeck a été autorisé à caractériser la peste de

Nimègue par la réunion des _tumeurs glandulaires_, des _charbons_ et

des _pétéchies_. Ce sont, dit-il, les indices extérieurs auxquels le

peuple la reconnaît. Mais il n’est pas moins en droit d’affirmer que

c’est à peine si l’on trouvait deux malades offrant le même aspect.

«Il n’est pas, d’après lui, de signe isolé dont la présence atteste

nécessairement une attaque de peste; pas plus qu’il n’en est dont

l’absence soit une preuve qu’il s’agit d’une autre maladie[231].» Ces

lignes devraient servir d’épigraphe à toutes les monographies de la

maladie inguinale.

A Marseille, pendant l’épidémie de 1720, les médecins eurent de

nombreuses occasions de recueillir des observations analogues à la

suivante, qui a été rapportée par Chicoyneau.

Un jeune homme revenant d’une maison de campagne où il était allé voir

une femme qu’il aimait, rentra chez lui et alla se jeter sur son lit.

Sa sœur, qui le suivit pour lui offrir ses soins, le trouva glacé, sans

mouvement, le visage cadavéreux, les yeux éteints, ne donnant presque

aucun signe de vie. Tous les secours furent inutiles; il expira en deux

heures, sans aucun vestige de bubons, de charbons ou de toute autre

éruption[232].

Beaucoup de malades mouraient sans symptômes apparents, avec le pouls

presque normal, et n’accusant que de la faiblesse et de l’abattement;

ils avaient seulement les yeux étincelants et égarés, et cet indice

suffisait pour révéler la nature de leur maladie.

Quelques médecins ont cru poser une objection gênante, en demandant

comment on pouvait déterminer le diagnostic d’une maladie aussi

changeante. Les épidémistes ne sont pas embarrassés pour répondre.

Si l’on entend parler de la peste _sporadique_, il est certain qu’on

ne peut la reconnaître, que lorsque les traits principaux de son

signalement typique sont nettement dessinés et que l’observation n’a

pas franchi le rayon de sa juridiction endémique. Partout ailleurs, les

mêmes symptômes pourraient donner le change et dissimuler l’identité de

la maladie qu’ils traduisent.

Mais, en temps d’épidémie, l’expérience et le tact médical, éclairés

par la comparaison des cas morbides, apprennent à démêler la maladie,

sous ses formes les plus insolites. Le praticien prononce alors

hardiment qu’un sujet est pris et meurt de la peste, quoiqu’il n’ait

présenté que quelques symptômes vagues et indécis, et qu’il ne porte

pas la moindre trace de bubons, de charbons et de pétéchies.

Avant de terminer cette étude de la peste du VIe siècle, il m’a paru

qu’il y aurait pour nous un intérêt de plus à la suivre un moment dans

notre Occident, et j’ai emprunté à Grégoire de Tours, quelques faits

peu connus, sur les courses du fléau dans la Gaule. L’illustre écrivain

rédigeait à cette époque son _Histoire des Francs_, et consignait jour

par jour les renseignements qu’il recueillait. J’ai cru devoir traduire

sans omission les extraits qu’on va lire. Quelle que soit l’élévation

de son esprit, Grégoire n’avait pas encore rompu avec toutes les

superstitions de son siècle. C’est ainsi qu’on le voit énumérer de

prétendus prodiges, parmi les avant-coureurs obligés des irruptions

épidémiques. Quant aux troubles météorologiques et autres phénomènes

naturels dont il ne manque jamais d’accuser l’intervention, on peut lui

reprocher d’en avoir amplifié ou faussé le rôle; mais nous savons bien

que cet ordre d’observations renferme une part de vérité dont il s’agit

seulement de fixer les limites.

(A) «Pendant ce temps (549) la maladie qu’on nomme _inguinale_,

ravageait plusieurs pays, et la province d’Arles était cruellement

dépeuplée[233].»

(B) «Nous apprîmes cette année que la ville de Narbonne était dévastée

par la _maladie des aines_, si bien que quand on était frappé, on

succombait aussitôt.

»Félix, l’évêque de Nantes, en fut atteint et parut très-gravement

malade..... La fièvre ayant cessé, l’humeur se porta sur les jambes

qui se couvrirent de pustules. C’est alors qu’après l’application

d’un emplâtre trop chargé de cantharides, ses jambes tombèrent en

pourriture, et il cessa de vivre dans la trente-troisième année de son

épiscopat et dans la soixante-dixième de son âge[234].»

(C) «Avant que le fléau eût envahi l’Auvergne, de grands prodiges

avaient terrifié la contrée. On avait vu apparaître autour du soleil

trois ou quatre grandes clartés très-brillantes; ce qui faisait dire

aux paysans: voilà trois ou quatre soleils! Néanmoins un certain

jour des calendes d’octobre, le soleil s’obscurcit tellement qu’on

n’en voyait pas même luire le quart. Il était sombre et décoloré, et

présentait l’aspect d’un sac. A la même époque, un de ces astres qu’on

nomme comètes, ayant un rayon en forme de glaive, se montra pendant

une année entière au-dessus du pays. Le ciel paraissait en feu et on

vit beaucoup d’autres signes..... L’épidémie survint (567) et il y eut,

dans toute cette région, une telle mortalité qu’il est impossible de

donner le nombre des individus qui périrent en masse. Les cercueils

et les planches étant venus à manquer, on enterrait dix corps et même

plus, dans la même fosse. Un certain dimanche, dans la basilique de

Saint-Pierre (à Clermont), on compta jusqu’à trois cents cadavres.

La mort en effet était soudaine. Il naissait à l’_aine_ ou sous

l’_aisselle_ une plaie en forme de serpent, dont l’action était telle

sur les hommes, qu’ils rendaient l’âme le deuxième ou le troisième

jour, et que sa violence leur ôtait complétement le sens..... L’évêque

Cautin, après avoir erré en divers lieux, dans la crainte d’être

atteint, rentra dans la ville et succomba à la contagion, la veille du

dimanche de la Passion. A la même heure, mourut Tétradinus, son cousin

germain. Dans ce temps-là, Lyon, Bourges, Châlons et Dijon furent

fortement dépeuplés par la même maladie[235].

(D) «Cette année (590) la terre fut éclairée, pendant la nuit, d’une

lumière si brillante qu’on se serait cru au milieu du jour. On vit

aussi de nombreux globes de feu sillonner le ciel, pendant la nuit, et

éclairer le monde..... Un violent tremblement de terre fut ressenti

le 14 juin, à l’aube du matin. Vers le milieu du huitième mois, le

soleil s’éclipsa et sa lumière diminua au point qu’il ne donnait pas

plus de clarté que le croissant de la lune au cinquième jour. Il y

eut pendant l’automne, d’abondantes pluies, accompagnées de violents

coups de tonnerre, et les eaux grossirent considérablement. Les villes

de Viviers et d’Avignon furent cruellement ravagées par la _maladie

inguinale_[236].»

(E) «La quinzième année du règne de Childebert (590) notre diacre,

qui revenait de Rome, avec les reliques des saints, nous raconta que

l’année précédente, au neuvième mois, le Tibre avait tellement débordé

qu’il avait couvert la ville entière. Les édifices antiques avaient été

renversés, les greniers de l’église emportés, et plusieurs milliers

de mesures de froment furent perdues. Une multitude de serpents et un

dragon du volume d’un gros soliveau, furent entraînés vers la mer;

mais étouffés par les flots salés, ils furent rejetés sur le rivage.

Immédiatement après, éclata cette maladie épidémique qu’on appelle

_inguinale_. C’est au milieu du onzième mois qu’elle apparut..., et

frappa tout d’abord le pape Pélage qui succomba aussitôt. Après sa

mort, la population fut ravagée..... Notre diacre qui était présent,

assure que pendant une supplication publique, il avait vu, en une

heure, tomber et expirer quatre-vingts personnes[237].»

En 587, la peste éclata à Marseille. Grégoire en a tracé le tableau et

je le lui emprunte en entier, parce qu’on croirait lire la description

d’une de ses invasions modernes à Smyrne, à Alexandrie et à Marseille

même.

(F) «... Sur ces entrefaites, un navire venant d’Espagne, chargé de

marchandises, entra dans le port de Marseille. Il recélait par malheur

le foyer de la maladie. Plusieurs personnes ayant fait divers achats,

tous les habitants d’une maison au nombre de huit furent enlevés par

cette contagion. L’incendie ne gagna pas tout d’abord le reste de

la ville. Mais, après un certain temps, comme lorsque le feu couve

dans une moisson, l’embrasement s’étendit sur Marseille tout entier.

L’évêque (Théodore) se tint renfermé dans l’enceinte de la basilique

de Saint Victor, avec le petit nombre de personnes qui étaient restées

auprès de lui; et c’est là, qu’au milieu de la désolation générale,

il implorait, par des veilles et des prières, la miséricorde de Dieu,

jusqu’au moment où la fin de la mortalité ramena le calme[238]. Après

deux mois d’interruption, la population rassurée crut pouvoir rentrer

dans la ville; mais le fléau reparut, et ceux qui étaient revenus

furent emportés. Depuis lors, la même maladie ravagea Marseille à

plusieurs reprises[239].»

L’arrivée du navire marchand de provenance suspecte, sa libre

communication avec les habitants, les premiers cas de peste, suivis

d’une sorte d’incubation, sa propagation rapide à toute la ville, sa

cessation apparente pendant deux mois, sa reprise après la rentrée

prématurée des fuyards, toutes ces circonstances se retrouvent dans

l’épidémie de 1720, racontée par les contemporains.

On ne peut douter que la maladie qui désola Strasbourg en 591, n’ait

été la grande peste inguinale qui courait alors le monde. Telle est du

moins l’opinion de M. le docteur Bœrsch, qui en a découvert la mention

dans la chronique locale avec laquelle il est familier. Kleinlauel

dans sa chronique en vers, et Oséas Schadœus, dans l’appendice de sa

chronique manuscrite, en parlent dans les mêmes termes, quoiqu’on ne

possède aucun renseignement sur les ravages que fit cette maladie à

Strasbourg même. Voici ce qu’en disent ces auteurs:

«En 591, il y eut une grande mortalité dans tous les pays, au point

que les hommes tombaient dans les rues, dans les auberges, dans les

sociétés et étaient trépassés. Et quand une personne éternuait, son âme

s’envolait. De là vient le mot: Dieu vous aide! Et quand une personne

bâillait, elle mourait. De là vient que quand on bâille, on fait le

signe de la croix devant la bouche[240].»

On n’a pas oublié que trente-trois ans auparavant, Agathias avait noté

la soudaineté de la mort, et cette similitude a bien sa signification.

Il est à regretter que le passage si laconique que je viens de citer,

ne nous éclaire pas mieux sur les autres symptômes. La maladie de

Strasbourg s’y présentait-elle sous un aspect nouveau? Tout ce que

nous savons, c’est qu’elle débutait brusquement par des éternuments

et des pandiculations. M. Bœrsch est frappé de la conformité de ces

symptômes avec ceux qui annonçaient la maladie d’Athènes, et il s’en

prévaut pour s’associer à la pensée d’Ozanam qui confond les deux

maladies. J’ai exprimé ailleurs l’opinion contraire, et j’aurai bientôt

l’occasion d’y revenir. Mais je suis surpris qu’un nosologiste de la

force de M. Bœrsch ait donné une telle valeur séméiologique à des

prodromes insignifiants qui se retrouvent dans les maladies les plus

diverses[241].

Le débordement qui porta la peste sur toute la surface du globe, ne

dura pas moins de cinquante-deux ans. Evagre en vit le commencement et

la fin. Jamais fléau plus terrible n’avait moissonné la race humaine.

On a estimé qu’il a fait disparaître de la terre, pendant cette fatale

période, près de cent millions d’habitants.

Après avoir, pour ainsi dire, assouvi sa fureur, la maladie se retira

dans son foyer primitif, dont elle avait franchi les limites, et c’est

de là qu’elle n’a cessé de menacer les contrées qui n’ont pas su se

garantir de ses atteintes.

Depuis plus d’un siècle, elle ne s’est plus montrée parmi nous. En

France, ses derniers coups ont été pour Marseille et la Provence[242].

La Russie et surtout Moscou ont été cruellement ravagées en 1771[243].

Le Caire et Constantinople, autrefois condamnés à des invasions

très-rapprochées, sont épargnés depuis un certain nombre d’années. Ce

répit imprévu semble autoriser des espérances auxquelles il serait

sans doute imprudent de se livrer sans réserve. On ne me taxera pas de

pessimisme si je prétends que les intendances sanitaires, bien loin de

s’endormir dans une trompeuse sécurité, doivent redoubler de vigilance

pour rester à la hauteur de leur tâche. Ne sait-on pas que la peste a

été, depuis 1720, importée _neuf fois_ dans le lazaret de Marseille,

et s’y est éteinte presque à l’insu de ses habitants? Quelle réponse

les adversaires systématiques des quarantaines pourront-ils faire à un

aussi vigoureux argument[244]?

Ce propos me remet en mémoire, par rapprochement d’idées, un fait peu

connu qui se rattache à l’histoire de cette peste, et dont le récit ne

sera pas déplacé ici, fût-ce même comme digression anecdotique.

On sait que l’effroyable épidémie, dont le souvenir glace encore de

terreur la grande cité phocéenne, fut étudiée sur les lieux par les

courageux mandataires de la Faculté de médecine de Montpellier. Deux de

ses professeurs, Chicoyneau et Deidier, auxquels furent adjoints les

docteurs Verny et Sollier, rivalisèrent de philanthropie et d’amour de

la science, pendant leur périlleuse mission qui ne dura pas moins d’une

année.

Chicoyneau soutenait que la maladie dont il contemplait les ravages,

n’était pas contagieuse, et il se défendait énergiquement d’obéir au

mot d’ordre de son beau-père Chirac, médecin du Régent, qui proclamait

la même opinion par entêtement, et avec le parti pris de fermer les

yeux à la vérité[245].

Deidier, abstraction faite de ses idées personnelles sur l’étiologie

originelle du fléau, croyait à sa transmissibilité, et la démontrait

sans réplique en inoculant avec succès à des chiens la bile virulente

des pestiférés.

Jusque-là nous ne voyons qu’un exemple de plus, des discordances

proverbiales des médecins.

De retour à Montpellier, acclamés par la reconnaissance universelle,

les deux collaborateurs attendaient impatiemment l’occasion de mettre

le public dans la confidence de leur dissentiment.

Le 26 octobre 1722, Chicoyneau prononça, pour l’ouverture solennelle de

la Faculté, un discours où il se posa résolûment en adversaire déclaré

de la contagion[246].

Trois ans après, dans la même chaire, à pareil jour et devant le même

auditoire, Deidier prend la parole sur le même sujet, mais pour se

mettre en pleine contradiction avec son collègue et affirmer en termes

très-vifs la contagiosité[247].

Il m’a semblé que cette lutte oratoire de deux antagonistes également

recommandables, dans les circonstances où elle s’était engagée, valait

la peine d’être rappelée. Au lieu d’égayer la galerie toujours disposée

à rire de nos querelles, il eût été de bon goût d’éviter ce scandale;

mais il eût fallu un peu de cet esprit de conciliation qui n’est pas

la vertu dominante des médecins, et les contendants, si fermes devant

la mort, ne purent résister au plaisir de se faire une malice. Je ne

crains pas de dire, quant à moi, qu’avec des principes mieux arrêtés

en matière de contagion, on se serait facilement mis d’accord. Mais

cette question a le singulier privilége d’agacer les fibres irritables

(_genus irritabile_), et de là, tant de divagations qui ont si mal

servi les intérêts de la vérité.

Le dernier mot est resté à Deidier, puisque tout le monde aujourd’hui

croit à la contagiosité de la peste. L’opposition de quelques

retardataires est plus apparente que réelle; au fond, ils pensent

comme la masse. Pour être juste, il faut rendre au hasard la part

qui lui revient dans les expériences dont le résultat a dépassé

peut-être l’attente de celui qui les a entreprises. L’auteur repoussait

obstinément, contre l’opinion générale, l’importation par un navire

infecté. Il s’était entiché sur quelques données plus que douteuses,

de l’idée que l’épidémie était due à l’altération des céréales livrées

à la consommation[248]. Le trouble de la nutrition provoqué par ce

régime avait, selon lui, spécialement retenti sur les fonctions

hépatiques, et c’est la bile profondément viciée qui constituait

le «venin pestilentiel.» Fort de cette théorie imaginaire, Deidier

injecte cette humeur à des chiens, et leur transmet la peste avec

tous ses caractères. Il multiplie les épreuves, et toutes font la

même réponse. Un pas de plus, et la substitution du pus des bubons

à la bile eût probablement épargné à l’avenir bien des discussions

oiseuses. Mais, dans l’hypothèse adoptée par Deidier, le pus devait

être irréprochable, et la découverte de sa virulence eût été un grand

embarras. L’expérimentateur aurait dû refaire son thème, ou trouver

des accommodements auxquels il n’était pas préparé, malgré son goût

décidé pour les explications paradoxales[249]. Toujours est-il que

ses épreuves, suggérées en principe par une supposition inadmissible,

ont apporté à la contagiosité de la peste un argument qui défie toute

contradiction. C’est pour moi, un grand sujet d’étonnement que M. Prus,

qui a donné dans son célèbre Rapport, tant de preuves d’érudition,

n’ait pas dit un seul mot de ces ingénieux essais dont l’authenticité

n’est pas plus attaquable que leur conclusion directe[250].

Je reviens à la question qui doit être, d’après le plan de mon livre,

l’indispensable complément de ce chapitre.

La peste inguinale est-elle identique à la peste d’Athènes? Thucydide

et Procope n’ont-ils décrit que des invasions différentes d’une seule

et même maladie?

Je ferai d’abord remarquer qu’avant la révélation imprévue des textes

de Rufus sur l’antiquité de la peste à bubons, l’opinion presque

unanime la considérait comme ayant éclaté pour la première fois au VIe

siècle. Or comme personne, au moins parmi les médecins, n’ignorait que

cinq cents ans avant Jésus-Christ avait apparu une épidémie désignée

sous le nom de peste d’Athènes, j’en déduis qu’on reconnaissait

tacitement la distinction des deux maladies.

Le préjugé très-répandu qui assimile la maladie ancienne au typhus de

l’encombrement, milite encore dans le même sens. J’ai montré ailleurs

que cette interprétation était en contradiction avec les faits. Mais il

n’en reste pas moins acquis, que ceux qui se sont placés à ce point de

vue, confessent, par cela même, la séparation dont il s’agit, puisque

le typhus et la peste proprement dite constituent, dans la nosologie,

deux entités morbides bien tranchées.

L’opinion exprimée par M. Clot-Bey sur l’objet de ce débat, me paraît

avoir besoin d’être revue et corrigée.

«Supposons, dit-il, que l’épidémie d’Athènes ait offert la physionomie

que lui donne Thucydide, serait-on pour cela en droit de conclure que

cette maladie n’était pas la peste? _Mais à quel genre d’affection

pourra-t-on la rattacher? Quelle est donc la maladie qui de nos jours

présente ces gangrènes, ce sphacèle des membres, et ces désordres de

l’intelligence aussi extraordinaires que les lésions physiques?...

Pourquoi donc, s’il est impossible de rapporter à aucune affection

connue_ la maladie d’Athènes, pourquoi lui contester sa nature, lui

enlever son nom de _peste_, sous lequel on la désignait à cette

époque[251]?»

Les motifs que M. Clot-Bey allègue pour confondre la peste antique

et la peste moderne, sont précisément ceux qu’on peut faire valoir

pour les séparer. Les différences capitales qu’il reconnaît dans

leur symptomatologie comparée, démontrent péremptoirement qu’elles

ne sont pas la même espèce morbide. Pour que M. Clot-Bey pût compter

sur le succès d’un raisonnement qui ébranle à son insu, son sentiment

personnel, il aurait dû prouver d’abord que la pathologie humaine

est, de tout temps immuable; qu’il n’y a ni maladies éteintes, ni

maladies nouvelles. A défaut, puisque d’après son propre aveu, «il

est impossible de rapporter à aucune affection connue la maladie

d’Athènes,» la logique prescrivait de déclarer qu’elle a disparu et

qu’elle ne peut plus figurer sous le nom de _peste_ dans la nosologie

moderne. M. Clot n’ignore pas que les anciens représentaient ainsi

vaguement toute épidémie meurtrière, sans distinction de nature. J’ai

proposé un nom qui m’a paru autant que tout autre, convenir à la

maladie antique en indiquant qu’elle n’est plus de notre temps. Le mot

_peste_ doit désormais s’appliquer exclusivement à la maladie du VIe

siècle, qu’une synonymie usitée, mais vicieuse, appelle aussi _typhus

d’Orient_. Je n’hésite pas, malgré les apparences contraires, à compter

M. Clot-Bey parmi les autorités dont l’assentiment justifie le mieux

cette détermination.

Je suis surpris que Procope n’ait pas songé à ce parallèle, et

peut-être en a-t-il été détourné précisément par les divergences

symptomatiques qu’il a constatées. Evagre s’en est préoccupé, et sa

conclusion est très-explicite quoiqu’il ne l’ait pas motivée: «Cette

maladie a, dit-il, quelques traits de ressemblance avec celle qui a

été décrite par Thucydide; mais elle en diffère beaucoup, en bien des

points[252].»

Ranchin, chancelier de l’Université de médecine de Montpellier, a

observé la peste qui désola cette ville en 1629 et 1630. Il en a tracé

l’histoire et personne plus que lui n’était au courant de ce qui avait

été écrit sur cette maladie. Après avoir littéralement reproduit le

récit de Thucydide, «voilà, dit-il, une description de la peste bien

extravagante (extraordinaire), et qui ne s’accorde pas avec les signes

de la nostre[253].»

Fodéré n’est pas contraire à cette opinion, quoiqu’il soit moins

affirmatif: «La peste d’Athènes décrite par Thucydide, ainsi que celle

qui dévasta l’Europe et l’Asie sous Marc-Aurèle _où l’on n’a observé ni

bubons ni charbons_, mais bien la gangrène des extrémités... pourraient

bien n’avoir pas été la véritable peste[254].» Et ailleurs: On n’est

pas bien sûr que l’épidémie d’Athènes, à laquelle Périclès a succombé,

ait été véritablement la peste, quoique cela soit vraisemblable[255].»

On peut regretter qu’un épidémiste aussi exercé que Fodéré n’ait pas

jugé à propos d’éclairer ses doutes par un examen plus approfondi; mais

il faut au moins prendre acte de son indécision.

M. Littré déclare catégoriquement que «la peste d’Athènes est une

affection tout à fait différente de la peste d’Orient[256].»

Nous avons vu précédemment que M. Daremberg ne reconnaît pas la peste

bubonique dans celle qui a été décrite par Thucydide.

Pariset, de son côté, pose «_comme une vérité capitale_ que la peste

d’Athènes n’a point été la peste d’Orient[257].» «Assimiler l’une à

l’autre, dit-il encore, serait tomber dans une étrange confusion[258].»

Il m’eût été facile de multiplier les témoignages en faveur de la

distinction que je veux établir; mais j’ai pensé qu’il valait mieux

mettre en regard, dans un tableau synoptique, les principaux caractères

des deux maladies. Mon lecteur saisira ainsi d’un coup d’œil l’ensemble

des contrastes qui interdisent de les confondre.

MALADIE D’ATHÈNES

(Ve siècle avant J.-C.)

1º Chaleur excessive à la tête, rougeur sanglante des yeux, de la

langue et de l’arrière-gorge.

2º Éternuments répétés, voix rauque, toux violente.

3º Vomissements abondants et douloureux de matières bilieuses.

4º Coloration rouge ou livide de la peau.

5º Éruption générale de petites pustules ulcérées.

6º Gangrènes des extrémités, des organes génitaux, des globes

oculaires.

7º Insomnie opiniâtre, agitation incessante.

8º Mort le 7e ou le 9e jour.

9º Dans la convalescence, perte de la mémoire.

MALADIE DE CONSTANTINOPLE

(VIe siècle après J.-C.)

1º Hallucinations effrayantes ou invasion subite d’une fièvre

légère.

2º Nul indice local d’irritation inflammatoire.

3º Pas d’évacuations.

4º Coloration normale de la peau.

5º Éruption de taches noires, de bubons inguinaux, axillaires,

etc.

6º Eschares charbonneuses de la peau.

7º Assoupissement continu ou délire furieux.

8º Mort soudaine ou du 2e au 3e jour.

9º Dans la convalescence, bégaiement ou articulation confuse de

la parole[259].

Il me semble qu’après un pareil rapprochement, il ne peut rester la

moindre équivoque sur la séparation radicale des deux espèces morbides.

Le parallèle pourrait même être résumé en deux mots. La maladie

d’Athènes n’était pas la _peste bubonique_, par la raison péremptoire

qu’elle n’avait pas de _bubons_. A la rigueur, ce trait de dissemblance

pourrait tenir lieu de tous les autres.

Cette conclusion, également conforme à la lettre et à l’esprit du récit

de Thucydide, a cependant trouvé des contradicteurs, parmi lesquels je

distingue M. Frédéric Osann, auteur d’une dissertation latine sur la

peste de Libye, d’après le texte de Rufus, conservé par Oribase[260].

Dans cet écrit, M. Osann se demande si toutes les pestes originaires

d’Afrique ont même forme et même nature, ce qui autoriserait à les

confondre; et comme il opte, sans balancer, pour l’affirmative, il

prétend que le mot αιδοια, que tous les interprètes de Thucydide ont

traduit par _organes génitaux_, ne s’est appliqué, dans sa pensée,

qu’aux parties molles voisines, c’est-à-dire à la _région inguinale_

qui aurait été le siége d’une tumeur[261]. D’où il s’empresse de

déduire qu’il n’existe pas de peste sans bubons, et que la maladie

de l’Attique, qu’une fausse interprétation avait dépossédée de ce

caractère essentiel, ne différait pas, sous ce rapport, de la peste de

Libye décrite par Rufus, et de celle du VIe siècle qui n’en est qu’une

réapparition.

Le ton d’assurance avec lequel M. Osann prétend rectifier, sur ce

point, l’opinion générale, me surprend d’autant plus qu’il ne dissimule

pas son incompétence médicale, et avoue qu’il est tenu à de grandes

réserves en traitant une question qui l’éloigne de ses études

philologiques habituelles.

Il ne peut cependant s’empêcher de convenir que Thucydide n’a pas

spécifié les bubons inguinaux en termes assez explicites pour prévenir

toute ambiguïté. Mais, dit-il, on ne peut exiger d’un simple historien

la précision technique qu’on devrait attendre d’un homme de l’art[262].

Est-il croyable que l’exactitude descriptive de Thucydide eût été

en défaut sur un fait aussi saillant? Le mot _bubon_ (βουβων) était

très-usité dans la langue grecque, et il était le seul qui représentât

nettement ce genre de tumeur. On peut être certain que si Thucydide en

a employé un autre, c’est qu’il voulait exprimer autre chose; et la

gangrène des organes génitaux qu’il désigne à ne pas s’y méprendre,

n’a rien de commun avec la tuméfaction des ganglions de l’aine. Ne

dit-il pas d’ailleurs que les parties sur lesquelles «s’était porté le

mal» se détachaient au grand avantage des patients? Est-ce ainsi, je

le demande, qu’il aurait parlé des bubons inguinaux? Et comment cette

remarque a-t-elle échappé à M. Osann?

J’ai une dernière réflexion à faire avant de passer à un autre sujet.

La résistance trop avérée des grands fléaux populaires à tous les

efforts de l’art, nous prive d’un moyen précieux de délimitation

nosologique. Le traitement est, en effet, le meilleur criterium de

la nature des maladies, et rien n’est plus vrai que l’aphorisme

d’Hippocrate: _Naturam morborum curationes ostendunt_, pourvu qu’on

n’en exagère pas le sens pratique. Si la peste ancienne et la peste

moderne avaient cédé au même spécifique, il n’y aurait plus eu de doute

sur leur identité affective. Si, au contraire, chacune d’elles avait

eu son remède exclusif, on en aurait déduit, avec assurance, qu’elles

représentaient deux entités morbides foncièrement distinctes.

Mais nous savons ce qu’il faut penser des spécifiques, acclamés

par la crédulité publique ou prônés par le charlatanisme, en temps

d’épidémie. Ni l’antidote fantastique vanté par Actuarius contre la

peste d’Athènes, ni le bol d’Arménie prescrit par Galien contre la

peste Antonine, ni l’éternelle thériaque, toujours opposée à la vraie

peste, à titre d’Alexipharmaque éprouvé, n’ont obtenu la sanction

d’une pratique sérieuse. Les médecins d’Athènes, comme ceux de Rome,

comme ceux de Constantinople, n’ont eu que la ressource tristement

impuissante de la cure symptomatique qui n’attaque que les dehors de

la maladie, sans atteindre sa source. Le contrôle de la thérapeutique

nous manque donc complétement. Mais, dans l’espèce, ce surcroît de

démonstration n’était pas indispensable, puisque la caractéristique

individuelle des deux maladies ressort nettement du contraste de leurs

symptômes.

NOTES:

[194] Pariset, _Mémoire sur les causes de la peste et les moyens

de la détruire_. Paris, 1837.

[195] Rufus vivait sous le règne de Trajan au IIe siècle de notre

ère.

[196] _Classicorum autorum è vaticanis codicibus editorum_, t.

IV, p. 11, Curante A. Maio, in-8º. Rome, 1831.

[197] A la rigueur même, d’après le texte ancien, les bubons

observés en Égypte, auraient pu appartenir aux manifestations de

certaines pyrexies malignes ou même de maladies sans fièvre qui

ne peuvent, en conséquence, être identifiées à la peste. C’est

même l’interprétation à laquelle je me serais arrêté, si Rufus

n’avait pas conjointement emprunté à Dioscoride le souvenir de

l’_épidémie pestilentielle_ de la Lybie.

[198] Prus, _Rapport sur la peste. Discussion..._, p. 900-902.

Paris, 1846.

[199] Pariset, _ouv. cit._, p. 92.

[200] Thomæ Sydenham, _Opera_, t. I, p. 64. Genevæ, 1769.

[201] Voy. sur les événements de Saint-Nazaire, le remarquable

livre de M. le professeur Bertulus: _Marseille et son intendance

sanitaire_, 3e part., p. 307. Paris, 1864.--Et Mélier, _Relation

de la fièvre jaune survenue à Saint-Nazaire en 1861_. Paris,

1863, in-4, avec 3 cartes.

[202] Agathiæ, _De Imperio et rebus gestis Justiniani

imperatoris_, _lib._ V, p. 148. Lugduni Batavorum, MDXCIIII.

[203] Justinien monta sur le trône en 527, et la peste parut pour

la première fois en 542.

[204] _Maxima bibliotheca veterum patrum_, t. XI, p.

1002.--Evagrii, _Hist. Ecclesiasticæ_, _lib._ IV, cap. XXVIII:

_De pestilente morbo_. Lugduni, MDCLXXVII.

[205] Procopii Cæsariensis, _Historiarum sui temporis libri

VIII_, interprete Claudio Maltreto, t. I, cap. XXII et XXIII, p.

141 et seq.: _Pestilentia gravissima_, 1662.

[206] Pariset, _Mémoire sur les causes de la peste_, p. 82.

[207] Agathiæ historici, _loc. cit._, _lib._ V, p. 148.

[208] Clot-Bey, _De la peste observée en Égypte_, p. 16.

[209] Lancisi, _De subitaneis mortibus illarumque causis_.

[210] Bruhier, _Dissertation sur l’incertitude des signes de la

mort_, MDCCXLV, 2e part., p. 416, § V. _Fausses apparences de

mort dans la peste._

[211] Diemerbroeck, _op. cit._, _historia_ LXXXV.

[212] Diemerbroeck, _op. cit._, lib. I, cap. VI.

[213] Desgenettes, _Hist. méd. de l’armée d’Orient_, 1802, p. 58.

[214] Evagrii, _Histor. eccles. Maxima biblioth. veterum Patrum_,

t. XI, p. 1002.

[215] Ni Procope ni Evagre, n’ont indiqué, en moyenne, le

nombre des charbons qui apparaissaient sur la peau. On sait que

ce nombre est très-variable; on en a compté de 10 à 12 dans

l’épidémie du Caire en 1834-35. Un seul malade en a eu 30 à la

cuisse et à la jambe droite, avec cette particularité inattendue

qu’ils ont tous été bénins. (Clot-Bey, _De la peste_, p. 34.)

[216] Diemerbroeck, _op. cit._, lib. I, cap. XV.

[217] Thomæ Sydenham, _Opera medica_, t. I, sect. II, cap. I, p.

65. Genevæ, MDCCLXIX.

[218] Hodges, _Pestis nuperæ apud populum Londinensem grassantis

narratio historica_. Lond., 1672, p. 57.

[219] Diemerbroeck, _Op. cit._, lib. I, cap. IV.

[220] Samoïlowitz, _Mémoire sur la peste qui, en 1771, ravagea

l’empire de Russie, surtout Moscou, etc._, p. 135. Paris,

MDCCLXXXIII.

[221] Clot-Bey, _ouv. cit._, p. 72.

[222] Evagrii, _loc. cit._

[223] Fréd. Bérard, _Disc. sur le génie de la méd._, p. 24.

[224] «_Evenit etiam interdum ut qui semel atque iterum hoc

morbo correpti evasissent, rursus eodem oppressi interirent._»

(Evagrii, _op._, _loco cit._).

[225] Samoïlowitz, _Mémoire sur l’inoculation de la peste_,

Strasbourg, 1782, p. 12.--Samoïlowitz proposait l’inoculation de

la peste, sur ce motif qu’on ne l’avait pas deux fois pendant le

cours de la même épidémie. Le hasard, qui joue souvent le rôle de

mystificateur, le choisit pour donner un démenti personnel à sa

théorie.

[226] Pariset, _Discuss. cit. sur la peste_, p. 960.

[227] Desgenettes, _Hist. méd._, p. 88.

[228] Sénac, _Traité des causes, des accidents et de la cure de

la peste_. Paris, 1744.

[229] Diemerbroeck, _Opera omnia_, lib. I, cap. IV, annotat. VI.

[230] Si on se décide pour une incubation prolongée, ce qui me

paraît assez probable, ce fait viendrait grossir la liste de ceux

qu’on peut opposer à la prétention de réduire systématiquement à

une huitaine de jours, la durée de cette première période de la

peste.

[231] _Loco cit._, lib. I, cap. VII.--La peste décrite par

Diemerbroeck dura de 1635 à 1637. Elle dévasta la Belgique, une

partie de l’Allemagne, et principalement la province de Gueldre.

A Nimègue, elle fut terrible, n’épargnant pas une famille,

dépeuplant des maisons, déjouant tous les efforts de la médecine.

C’est dans cette station que Diemerbroeck recueillit les

matériaux de ce traité magistral qu’on ne saurait trop consulter.

Il l’a enrichi de 120 observations qui forment un répertoire

clinique dont il serait difficile de trouver le pendant, parmi

les travaux consacrés à la peste épidémique.

[232] Chicoyneau, _Traité des causes, des accidents de la peste_,

etc., imprimé par ordre du Roy. Paris, MDCCXLIV, p. 244. (Sans

nom d’auteur.)

[233] Gregorii Turonensis _Opera omnia_, lib. IV, cap. V. 1699.

[234] Gregorii, _ibid._, lib. VI, cap. XIV.

[235] Gregorii, _ibid._, lib. IV, cap. XXXI.

[236] Gregorii, _ibid._, lib. X, cap. XXIII.

[237] Gregorii, _ibid._, lib. X, cap. I.

[238] Je ne puis m’empêcher ici d’opposer à la prudence de

l’évêque du VIe siècle, l’héroïsme de Belzunce, qui donna,

pendant la peste de 1720, un des plus beaux exemples d’abnégation

chrétienne dont les annales des calamités publiques aient gardé

le souvenir. Courant de maison en maison à travers les cadavres

qui jonchaient les rues, c’est surtout aux pauvres qu’il

prodiguait ses secours, et ses consolations. (Voir le _Journal

abrégé de ce qui s’est passé en la ville de Marseille, depuis

qu’elle est affligée de la contagion, par le sieur Pichatty de

Croissainte, procureur du roi de la police_.)

[239] Gregorii Turonensis, lib. IX, cap. XXII.

[240] Ch. Bœrsch, _Essai sur la mortalité à Strasbourg_, p. 79.

[241] Nous verrons plus tard que bien des sujets frappés par

la _suette anglaise_ étaient également tourmentés par des

_bâillements_ et des _éternuments_ répétés.

[242] La peste de Marseille fut importée à Toulon, et d’après les

relevés du Dr Bertrand, témoin aussi véridique que compétent, le

nombre total des décès, dans les deux villes, s’éleva au chiffre

véritablement effrayant de 87,659.

[243] D’après la statistique officielle, présentée au sénat et au

conseil de santé, cette épidémie enleva à Moscou 80,000 hommes.

(Mertens, _De febribus putridis_, p. 124.)

[244] M. le Dr Bertulus a donné le relevé exact de ces

importations dont la dernière date de 1837. C’est par erreur

que d’autres documents en ont compté onze. (_Marseille et son

intendance sanitaire_, p. 67. 1864.)

[245] «On n’a jamais bien sçu, dit Astruc, si M. Chicoyneau

croyoit ce qu’il disoit sur la non-contagion de la peste, ou s’il

paroissoit soutenir cette opinion pour plaire à son beau-père,

qui en étoit fortement persuadé.» (_Mémoires pour servir à

l’histoire de la Faculté de méd. de Montp._ Paris, MDCCLXVII, p.

290.) Il va sans dire que je laisse à Astruc la responsabilité de

son insinuation.

[246] _Traduction du discours latin prononcé pour l’ouverture

solennelle des écoles de méd..._, par M. François Chicoyneau,

chancelier, le 26 octobre de l’année 1722. (La traduction est de

Chicoyneau lui-même.--Montp., 1723.)

[247] _Dissertation où on a établi un sentiment particulier sur

la contagion de la peste (le latin à côté) pour l’ouverture

solennelle de l’École de méd. de Montpellier, faite le 22 octobre

1725 par M. Deidier._

[248] Deidier a exposé sa manière de voir dans une lettre au Dr

Montresse que j’ai textuellement insérée dans mon _Traité de la

Contagion_, t. II, p. 78. Paris, 1853.

[249] «Ce professeur, dit Astruc, avoit de l’esprit et du

sçavoir; mais, pour ne rien dissimuler, il paroît qu’il couroit

après la nouveauté, beaucoup plus qu’après la vérité.» (_Mémoires

cit._, p. 286.)

[250] J’ai rapporté et commenté les expériences de Deidier dans

mon _Traité de la Contagion_, t. II, p. 70-72.

[251] Clot-Bey, _de la Peste_, p. 47.

[252] Evagrii _Op cit._, ibid.

[253] F. Ranchin, _Opuscules et traités divers et curieux en

médecine_. 3e part. Lyon, MDCXL.--Ranchin était alors maire

lorsqu’on lui dénonça le premier cas de peste, le 6 juillet 1629.

Le professeur Delort l’avait vu dans le couvent des capucins.

Bientôt vingt malades pareils furent signalés en ville; mais il

y eut quelques jours de répit, ce qui fit croire qu’on s’était

mépris. Tout à coup la maladie reparut dans les premiers jours

d’août, avec plus de fureur qu’auparavant. L’épidémie pendant

laquelle Ranchin se montra constamment magistrat courageux et

administrateur plein de ressources, dura huit mois, et emporta

cinq mille personnes; chiffre énorme, si l’on considère que

l’émigration avait diminué la population de plus des trois

quarts. (_François Ranchin_, par le prof. Victor Broussonnet, p.

14. 1844.)

[254] Fodéré, _Dictionnaire des sciences méd._ en 60 vol., art.

_Peste_.

[255] Fodéré, _Leçons sur les épidémies_, etc., t. IV, p. 169.

[256] Hippocrate, _Trad._, t. III, p. 8.--J’ai déjà dit que dans

un autre endroit de ses œuvres, M. Littré établit que la _maladie

de l’antiquité est éteinte_, ce qui signifie implicitement

qu’elle n’est pas la maladie inguinale, puisque celle-ci n’a

jamais abandonné la pathologie.

[257] Pariset, _Mémoire cit._, p. 79.

[258] Pariset, _Ibid._, p. 76.

[259] Dans l’épidémie du Caire en 1834-35, on observa chez

les individus qui avaient subi les plus graves atteintes,

un _mutisme_ qui se prolongea cinq ou six mois après la

convalescence. (Clot-Bey, _ouv. cit._, p. 36.)

[260] Osann, _De loco Rufi Ephesii medici apud Oribasium servato

sive de peste Lybica disputatio_. Gissæ, MDCCCXXXIII. L’auteur

qui est professeur de philologie, a dédié son œuvre à son oncle

Guillaume Hufeland, qui occupa un rang si élevé dans la médecine

contemporaine.

[261] La version de Lucrèce est celle de tous les traducteurs:

«_... Tamen in nervos huic morbus et artus_

»_Ibat et in_ partes genitales _corporis ipsas_.»

(Lib. VI, vers 1204-5.)

M. le Dr Phillippe, après avoir transcrit la tirade du poëme

latin qui se termine ainsi, ajoute que «le dernier vers ne

nous permet guère de douter qu’il ne soit question de bubons.»

(_Histoire de la Peste noire_, p. 175. Paris, 1853.)

Comment l’auteur, qui est familier avec toutes ces questions,

a-t-il pu fausser le sens d’un passage aussi clair? La prévention

serait-elle à l’esprit ce qu’est, à la vision, la maladie

désignée par Sauvages sous le nom de _suffusio colorans, berlue

colorante_?

[262] Osann, _Op. cit._, p. 15-19.

CHAPITRE V

DES ÉPIDÉMIES DE FIÈVRES ÉRUPTIVES NOUVELLES, APPARUES AU VIe SIÈCLE DE

L’ÈRE CHRÉTIENNE

Pendant que la peste inguinale fauchait impitoyablement, dans sa course

effrénée, les populations qu’elle rencontrait sur son passage, on vit

éclater une autre maladie inconnue, non moins fatale, qui venait, de

plus, infliger à tous les hommes un tribut permanent et inévitable.

J’ai nommé la variole.

Cette coïncidence de deux fléaux, associés pour leur œuvre

d’extermination, est un fait digne de remarque dans l’histoire de la

médecine. L’observation semblait séparer leurs échéances par de longs

intervalles; la variole a éludé cette loi générale. Pendant plus de

vingt ans, elle a couru le monde à côté de la peste, dont la grande

invasion n’était pas encore à son terme.

Mais la variole n’était pas seule. Elle menait à sa suite la rougeole,

et l’on peut dire au moins qu’elle préparait les voies à la scarlatine

qui devait tôt ou tard s’y joindre.

Le moment était venu, où la médecine serait mise en demeure de compter,

sans relâche, avec ce mode morbide exanthémateux, en permanence

constante à l’état sporadique et toujours prêt à passer à l’état

d’épidémie.

Si l’on en juge par ce qui se voit de nos jours, on est très-porté

à croire que ces trois fièvres éruptives par excellence ont pris

simultanément possession de leur domaine.

L’observation clinique prouve, en effet, que s’il est des périodes

de l’année exclusivement fécondes en varioles, en rougeoles, en

scarlatines, on voit aussi souvent ces fièvres se partager, en

proportions presque égales, certaines constitutions qui méritent la

qualification générique d’_éruptives_, sans distinction d’espèces.

De Haën a insisté sur les faits qui démontrent que la variole et la

rougeole sont souvent épidémiques en même temps. Il avait vu en 1752,

les divers membres d’une même famille contracter ces maladies, l’une

après l’autre[263].

Willan a reconnu aussi que la petite vérole, la rougeole, la scarlatine

prennent la forme épidémique à peu près aux mêmes époques, et se

développent souvent tour à tour sur le même sujet.

Le docteur Lettsom a vu une famille entière, composée du père et de la

mère, de huit enfants et de trois servantes, pris à la même époque de

rougeole ou de scarlatine. Les uns contractèrent d’abord la première,

les autres la seconde. Tous eurent la scarlatine. Quelques-uns avaient

eu antérieurement la rougeole; mais aucun ne fut atteint des deux en

même temps, autant du moins qu’il fut permis d’en juger par la réunion

et le caractère des symptômes[264].

Ces faits bien connus des praticiens, mettent en relief l’étroite

affinité qui rapproche ces trois fièvres exanthématiques, sans

préjudice de leur individualité morbide incommutable.

Cette affinité ressort bien mieux encore des associations, sur un

même sujet, de la rougeole et de la variole, de la variole et de la

scarlatine, de la scarlatine et de la rougeole. Dans certains cas,

les deux maladies réagissent l’une sur l’autre et sont plus ou moins

modifiées dans leurs caractères habituels. Quelquefois, l’une d’elles

suit sa marche ordinaire, tandis que l’autre ressent l’influence du

voisinage. Enfin on les voit fréquemment parcourir régulièrement leurs

périodes, manifestant, l’une par rapport à l’autre, une tolérance

singulière.

Nous pouvons donc expliquer, jusqu’à un certain point, par l’intimité

de leurs rapports, l’avénement collectif de ces maladies, lentement

et sourdement préparé par un concours d’influences communes. Mais

si nous essayons d’en pénétrer le _progrès caché_, comme disait

Bacon, nous sommes arrêtés par une inconnue que toutes nos analyses

sont impuissantes à découvrir, et nous vérifions une fois de plus

ces paroles de Baglivi: «_In morbis enim sive acutis sive chronicis

producendis viget occultum quid, per humanas speculationes fere

incomprehensibile._»

J’abrége ces considérations générales, et j’aborde l’histoire des

fièvres éruptives nouvelles, en commençant par la variole qui a été la

première dans la série, et, sans contredit, la plus remarquable.

SECTION I

DE LA VARIOLE CONSIDÉRÉE COMME MALADIE NOUVELLE

«Malgré des recherches très-profondes et très-intéressantes, a dit M.

Littré, l’existence de la variole dans l’antiquité est restée un point

fort incertain de la pathologie historique[265].»

Cette question est en effet du nombre de celles qui ne sont pas

susceptibles d’une démonstration rigoureuse. Mais je déclare qu’après

avoir rapproché et interprété, sans parti pris, les nombreux documents

recueillis dans mes lectures, l’origine moderne de la variole m’a paru

s’en dégager, comme la conclusion de beaucoup la plus probable.

Telle était aussi l’opinion bien arrêtée du savant Gruner qui la défend

comme une vérité évidente, sans dissimuler le désaccord qui divise les

médecins sur ce point.

Parmi les partisans de l’antiquité, il compte Manard, Fernel, Forestus,

Zacutus de Lisbonne, Fracastor, Augénius, Meibomius, Sennert, Wedel,

Hahn, Triller, Marc-Antoine Plenciz.

Dans le camp opposé, figurent Rodericus de Fonseca, Jérôme Mercuriali,

Lister, Stahl, Mead, Clerc, Freind, Werlhof, Van-Swieten[266].

Il serait difficile de choisir entre des autorités qui se recommandent

également au respect de la science; et la critique devrait, avant tout,

peser et non compter les suffrages (_non numerandæ sed perpendendæ_).

Ce n’est pas sur ce terrain que la question doit être posée, et le

jugement à intervenir ne peut être dicté que par l’examen direct des

pièces de conviction.

Simplifions tout d’abord le débat, en écartant les témoignages qui

prétendent résoudre _a priori_ par des vues théoriques plus ou moins

arbitraires, un problème qui est tout entier dans les textes et leur

interprétation légitime.

Lazare Rivière, une des gloires de notre école au XVIIe siècle,

professe l’antiquité de la variole, qui était, de son temps, un grand

sujet de dispute; mais uniquement parce que cette opinion concorde

avec l’humorisme qu’il enseignait. Comme, d’après lui, la variole ne

peut avoir sa source que dans le _vice du sang de la mère_ (_sanguinis

materni impuritatibus_), et que cette cause est inhérente à la nature

humaine, il s’ensuit que cette maladie doit avoir existé de tous les

temps.

Rivière reconnaît pourtant que les anciens ont _à peine_ fait mention

de la variole et de la rougeole. Ces éruptions, dit-il, n’étaient

pour eux que des _accidents_ des fièvres synoques ou malignes,

remplissant l’office de crises, et ne représentant en conséquence

aucune individualité assez tranchée pour constituer une espèce morbide

distincte.

L’auteur va plus loin, et affirme que la variole et la rougeole,

grâce à la douceur du climat de la Grèce, n’étaient que de simples

indispositions, ne réclamant pas même les secours de l’art. Dans la

suite des temps, ces maladies se sont aggravées, en étendant leur

sphère d’action, parce que les impuretés du sang maternel, n’étant plus

neutralisées par la salutaire influence de l’atmosphère, ont contracté

une _qualité vénéneuse_ (_accedente venenata qualitate_)[267].

Quelle que puisse être l’excuse atténuante des doctrines en vogue du

temps de Rivière, on regrette de lui voir prêter l’appui de son nom à

de pareilles fantaisies. On conviendra que si l’antiquité de la variole

n’avait pas à son service de meilleurs arguments, elle serait déjà

condamnée.

Melchior Sebizius soutient la même opinion, et n’est pas plus heureux,

comme on va le voir, dans son exposé de motifs:

«I.--Les anciens ont souvent mentionné la variole sous le nom

d’_exanthème_.

»II.--La principale source de la variole est dans la persistance de

certaines impuretés dans le sang qui a nourri le fœtus, pendant la vie

intra-utérine. L’éruption est destinée à en débarrasser l’économie par

l’émonctoire cutané. D’où il suit que les anciens Grecs et Latins qui

partagent, avec le reste des humains, les charges primordiales de la

génération, ont dû jouir du bénéfice de la dépuration variolique qui

les allége.

»III.--L’éruption n’est souvent qu’un accident de la fièvre synoque,

et ne traduit pas une espèce morbide particulière, ce qui explique

pourquoi les Grecs n’en ont parlé qu’avec une sorte de négligence.

»IV.--La douceur du climat de la Grèce, et l’art, si avancé alors, de

régler la diète, avaient rendu cette fièvre éruptive si légère qu’elle

n’a pas attiré l’attention sérieuse des médecins contemporains.»

Cette argumentation, qui rappelle en bien des points celle de Rivière

et n’en vaut pas mieux pour cela, est un tissu de contradictions et

d’hypothèses qui se réfutent elles-mêmes.

Sebizius commence par affirmer que les Grecs ont désigné la variole

sous le nom d’_exanthème_. Cette raison les vaudrait toutes; mais c’est

précisément ce que l’auteur était tenu de démontrer, et il n’en donne

d’autre preuve que sa parole.

S’il était vrai que la variole est une loi naturelle primordialement

imposée au genre humain, son existence dans l’antiquité, malgré le

silence des textes, serait _à priori_ un fait indiscutable. Pour

adopter cette hypothèse, il faudrait faire à l’humorisme de Sebizius

des concessions qui dépassent la mesure de ma déférence pour son

autorité.

Comment ose-t-il soutenir que la variole n’était, sous le ciel clément

de la Grèce, qu’une simple indisposition dédaignée par les médecins,

alors qu’elle est si meurtrière dans les conditions climatériques dont

on connaît l’analogie avec celles de la région où Hippocrate pratiquait

la médecine?

De quel droit enfin Sebizius fait-il peser sur l’infériorité supposée

de la diététique moderne, la redoutable aggravation de la variole que

nous traitons? Y a-t-il un rapport rationnellement déterminable entre

la prétendue cause et le désastreux effet qu’on lui attribue?

L’auteur de ce raisonnement n’en était pas moins un des médecins les

plus considérés du XVIIe siècle, un érudit très-estimé de Haller, et

remarquable par sa fécondité. Mais la prévention est une mauvaise

préparation à la recherche de la vérité. On ne se méfie pas assez de

l’entraînement d’une prémisse vicieuse et, comme dit Malebranche,

«quand on n’est pas dans la bonne voie, plus on fait de chemin, plus on

s’égare.»

Il n’y aurait qu’un moyen de démontrer, sans réplique, l’antiquité

de la variole; ce serait d’en vérifier les traces authentiques dans

les écrits des classiques anciens. A défaut, on devra bien reconnaître

qu’elle n’existait pas de leur temps.

Voilà, en effet, une fièvre éruptive remarquable entre toutes, qui

prélève un huitième environ de la mortalité générale; détruit la vue ou

l’ouïe; souille le visage d’empreintes difformes et ineffaçables; donne

l’élan à une foule de maladies consécutives trop souvent incurables;

frappe enfin tout le monde, «sauf, comme disait Lacondamine, ceux qui

ne vivent pas assez pour l’attendre.» Et un pareil type morbide aurait

échappé à l’observation si pénétrante des anciens[268]!

Si d’autre part, on soutient qu’ils l’ont connu et mentionné, est-il

croyable qu’Hippocrate, Celse, Arétée, Galien, Cœlius Aurelianus,

Aétius, Alexandre de Tralles et tant d’autres à qui nous devons des

descriptions nosographiques aussi claires que précises, se seraient

contentés de quelques indications si vagues et si ambiguës que la

postérité n’aurait pu s’y reconnaître?

Remarquez de plus que les maladies populaires qui ont accompli leur

œuvre sous les yeux des anciens, vivent encore dans les souvenirs

historiques qu’ils nous ont laissés. Si l’on y cherche vainement la

variole, et ses épidémies si fréquentes et si cruelles, il n’y a pas,

ce me semble, deux manières d’expliquer cette omission.

On essaie de se rejeter sur la concision habituelle d’Hippocrate qui

s’attacherait surtout aux vues d’ensemble, aux principes généraux, et

négligerait trop souvent les détails de l’observation.

Je n’examine pas la portée du reproche adressé au peintre des

_Constitutions épidémiques_; mais on m’accordera, je pense, que deux

lignes dans le style des aphorismes, la simple mention de la dépression

centrale du bouton varioleux, auraient suffi pour dissiper toute

incertitude. Galien, plus prolixe que son maître, aurait complété

le signalement. S’il a imité son silence sur un fait d’aussi haute

importance, on peut être sûr qu’il n’avait rien à en dire.

Les partisans de l’antiquité de la variole ont parfaitement compris la

force de l’objection et ils s’en sont débarrassés, d’un tour de main,

en affirmant que les textes démonstratifs fourmillent dans les écrits

des anciens, et que ceux qui le nient n’ont pas su les trouver.

En 1733, Godefroy Hahn de Breslau publia une dissertation où sont

groupés les témoignages qui prouvent, selon lui, pour la première fois,

que les Grecs connaissaient la variole et la désignaient sous le nom

d’_anthrax_[269].

Gottlieb Werlhof répondit à cet écrit en praticien consommé, également

versé dans les études philologiques. Après avoir loyalement rendu

hommage au talent et à la sincérité de son adversaire, il n’eut pas de

peine à démolir, pièce à pièce, son ingénieux édifice, en démontrant

sans réplique, que cette opinion toute personnelle sur l’identité du

bouton variolique et du charbon, ne résiste pas aux démentis d’une

vérification impartiale[270].

Hahn ne se tint pas pour battu, et riposta l’année suivante, par un

autre travail où il prétend établir les caractères distinctifs du

_charbon pestilentiel_ et du _charbon varioleux_[271]. Mais le coup

était porté, et l’assentiment presque unanime du corps médical resta

acquis à Werlhof. Comme tant d’avocats, dont l’habileté n’est pas

douteuse, Hahn avait compromis, par excès de zèle, la cause dont il

rêvait le succès.

Suivons-le un moment sur le terrain où il s’est placé, pour apprécier

sa méthode et ses preuves. Le ton tranchant de ses formules pourrait

donner le change, si l’on ne pesait pas avec attention la valeur de

ses arguments. Comme la thèse qu’il soutient n’a pas, que je sache,

de champion plus autorisé, il me suffirait d’avoir raison contre lui.

Il n’hésite pas à reconnaître que les médecins de son temps les plus

instruits croyaient à la nouveauté de la variole, dont ils fixaient

l’avénement à l’époque de la domination des mahométans en Asie. C’est,

dit-il, qu’ils ignoraient ou comprenaient mal les textes anciens

qui désignent clairement cette maladie. Comment l’érudition de Hahn

justifie-t-elle ces graves reproches, et quelle confiance méritent les

interprétations qu’il propose? C’est ce qu’il s’agit d’examiner.

Nul doute que l’antiquité médicale n’ait nommé et décrit bien des

éruptions fébriles, que nous classerions aujourd’hui parmi les fièvres

exanthématiques. Je n’en voudrais d’autre preuve que le passage suivant

d’Hérodote, qui nous a été conservé par Aétius[272]:

«Chez les fébricitants, vers la fin de la maladie, on voit très-souvent

survenir des éruptions autour des lèvres et des narines. Mais au

début des fièvres graves qui dépendent d’une profonde dépravation

des humeurs, le corps entier ou les membres se couvrent de _petites

taches semblables aux morsures des cousins_. Dans les fièvres malignes

et pestilentielles, ces éruptions s’ulcèrent souvent et prennent

l’aspect de _charbons_ (ανθρακωδη). Toutes ces éruptions attestent

la surabondance des humeurs viciées qui corrodent l’économie. Les

plus mauvaises de toutes sont celles qui s’établissent au visage.

Celles qui sont abondantes, étendues, persistantes ou provoquant un

sentiment de brûlure, sont pires que celles qui sont moins nombreuses,

moins étendues, promptes à disparaître ou accompagnées d’une simple

démangeaison. Celles qui se montrent pendant la constipation ou

conjointement avec des évacuations modérées sont salutaires. Celles qui

s’accompagnent de diarrhée ou de vomissements pénibles sont fâcheuses.

Quand leur apparition resserre le ventre, cela est d’un bon augure.

Dans les fièvres malignes, où les éruptions se rapprochent du charbon,

nous prescrivons dès le début la saignée, sans interdire les aliments,

parce que l’abstinence augmente la putridité et épuise les forces qu’il

importe de ménager dans toutes les fièvres et principalement dans

celles qui sont pestilentielles... Nous adoucissons par des lotions

chaudes les éruptions du visage. Quant à celles du reste du corps, nous

y appliquons des éponges imbibées d’eau chaude, surtout quand le malade

accuse de la démangeaison[273].»

On ne peut évidemment rapporter qu’au groupe des exanthèmes, ces

_taches_ rappelant les piqûres des cousins; cette éruption devenant

ulcéreuse et prenant parfois l’aspect de _charbons_, dans les fièvres

malignes et pestilentielles; ces _efflorescences_ d’autant plus

fâcheuses quand elles siégent à la face, qu’elles sont plus abondantes

ou plus volumineuses. On s’explique donc que certains auteurs aient cru

retrouver ici la petite vérole. L’éruption d’apparence charbonneuse

semble appartenir à la variole confluente et maligne dont les croûtes

prennent une couleur noire.

J’accorde volontiers que ces traits conviennent assez bien à la

variole. «Mais, comme l’a dit M. Littré, il est certain aussi que ce

tableau n’est pas assez caractéristique pour fixer la conviction,

surtout quand il s’agit d’une maladie ayant, comme la variole, un type

très-déterminé[274].»

L’opinion assez plausible que pourrait suggérer un premier aperçu

est bien ébranlée par les réflexions subséquentes. La nature maligne

et pestilentielle, assignée par Hérodote aux fièvres dont l’éruption

abondante et étendue prend la teinte noire, donne plutôt à penser

qu’il ne s’agit que des complications gangréneuses, si communes

dans ce genre de maladies, provoquées par l’exhaustion des forces et

l’état putride qui en est l’effet ordinaire[275]. Dans tous les cas,

la seule conclusion certaine qu’on puisse tirer de ce passage, c’est

que les anciens connaissaient des fièvres éruptives, ou tout au moins

des éruptions accompagnées d’état fébrile, et qu’ils les observaient

même sous forme épidémique. Dans cette catégorie se rangent certaines

fièvres qualifiées par la forme de l’éruption concomitante: _Febris

puncticularis_,--_Febris peticularis_,--_Febris miliaris sive

purpurata_,--_Febris urticata_, etc. Les anciens ont signalé aussi une

foule d’efflorescences, ou, comme ils disaient, de _vices de la peau_,

(_vitia cutis_) _eczema_, _epinyctides_, _papulæ_, _pustulæ_,

_vitiligo_, _alphus_, _leuce_, _psora seu scabies_, _lichenes_, _lepra

Græcorum_, etc. Il est à regretter que la multiplicité des noms portés

par la même maladie soit, pour les médecins, un grand sujet d’embarras,

et qu’elle obscurcisse le sens de certains textes originaux.

Mais on dirait que les défenseurs de l’antiquité de la variole ont

eu leurs raisons pour se contenter d’approximations. Ils ont trouvé

commode de s’épargner de longues et minutieuses confrontations de

symptômes, et n’hésitent pas à interpréter en leur faveur les plus

simples apparences. «Ne voyant jamais une description précise de la

variole, ils la trouvent partout, parce qu’elle n’y est point[276].»

Ainsi, par exemple, si Oribase mentionne _certaines pustules qui

naissent sur la peau des enfants_[277], ils reconnaissent la variole,

sans considérer que l’auteur ne dit rien de la fièvre, ce qui prouve

qu’il n’a entendu parler que de ces éruptions régulières ou anomales

qui tiennent une si grande place dans la pathologie du jeune âge.

La détermination de la véritable _nature_ d’une éruption n’est pas

un problème aussi simple qu’on paraît le supposer; et j’en fais

dès à présent la remarque, parce qu’elle se rattache à un principe

fondamental qu’on ne saurait trop rappeler.

On croit généralement avoir établi le diagnostic d’un exanthème

quand on en connaît les formes extérieures; cette opinion est grosse

d’erreurs pratiques.

Aujourd’hui même où la dermatologie clinique a conquis, après bien

des vicissitudes, une précision qu’elle ne pouvait se promettre

chez les anciens, on s’exposerait à des méprises impardonnables,

si l’on préjugeait exclusivement, d’après les caractères apparents

des éruptions, la nature du mode morbide qu’elles traduisent. Les

praticiens connaissent bien ces pustules _varioliformes_, qui cachent

les affections les plus disparates sous les dehors de la variole.

Mais puisque l’observation moderne est tenue, en pareil cas, à de

grandes réserves, comment espérer démêler la variole dans les esquisses

vaguement tracées par les anciens?

Comme exemple des bévues auxquelles peut conduire l’ignorance ou

l’oubli de ces principes, je rappellerai un fait qui remonte seulement

à quelques années.

Les praticiens ont remarqué que parmi les pustules provoquées par les

applications topiques de la pommade stibiée d’Autenrieth, il en est

qui présentent une ressemblance frappante avec celles de la vaccine.

Il n’en fallut pas davantage pour qu’on se crût sur la voie de la

découverte d’un succédané du vaccin. On s’empressa d’inoculer le

liquide renfermé dans ces boutons. Ai-je besoin d’ajouter que cette

étrange expérience ne donna que des résultats insignifiants? On ne s’y

serait pas exposé si l’on avait pris la peine de réfléchir que l’humeur

vaccinale ne tient sa spécificité virulente que du mode morbide interne

qui l’élabore, et non de la forme et de la texture anatomique du

réservoir qui la contient.

Demandons, avant d’aller plus loin, quelques renseignements à Celse

dont le langage précise clairement le sens de certains mots qui

désignaient, de son temps, les éruptions les plus répandues dans la

pratique. Outre que nous serons en garde contre des confusions trop

légèrement accueillies, nous aurons de plus la preuve que le médecin

romain n’a pas connu la variole, puisqu’on cherche en vain, parmi les

indications techniques qu’il donne, celles qui pourraient se rapporter

à l’éruption de cette fièvre.

Nous apprenons tout d’abord que le mot pustule (_pustula_), qui

semblait impliquer, sur la foi de l’étymologie, un dépôt de pus, était

un terme générique représentant les diverses espèces de boutons qui

peuvent éclore sur la peau. Celse note avec soin les caractères qui

distinguent les pustules suppurantes de celles qui ne suppurent pas.

Plusieurs espèces de pustules se montrent principalement au printemps.

Il en est qui recouvrent tout le corps ou une région limitée, et

donnent à la peau une sorte de rugosité. Elles rappellent les _piqûres

des orties_ ou les _miliaires provoquées par la sueur_. Ce sont les

_exanthèmes_ des Grecs. Tantôt leur couleur est rouge, tantôt elle ne

diffère pas de celle de la peau[278].

Je n’ai pas à m’enquérir, en ce moment, de la véritable nature de

ces pustules; mais on m’accordera bien que si Celse avait voulu

sous-entendre la pustulation variolique, il ne l’aurait pas assimilée

aux piqûres d’orties ou aux miliaires sudorales.

Les anciens ont beaucoup parlé d’une éruption qu’ils ont appelée

_épinyctide_, et qu’on n’a pas manqué aussi de rapporter à la variole.

Elle est formée, dit Celse, par des pustules de mauvais caractère,

noirâtres ou blanches, qui se montrent principalement la nuit, d’où

leur est venu le nom qu’elles portent[279].

Il n’est pas possible de préciser l’espèce d’exanthème ainsi désigné,

et il est certain que cette description ne s’adapte nullement aux

éruptions de même nom, observées par les modernes. Il n’est pas moins

évident que la variole n’offre pas ces caractères[280].

L’auteur latin signale aussi des phlyctènes (φλυκταιναι) livides,

pâles, noires ou de toute autre couleur anormale, mettant à nu par leur

rupture une espèce d’ulcération.

On retrouve bien dans cette éruption quelques traits de la _variole

noire_; mais on ne peut pousser plus loin l’assimilation, puisque Celse

lui assigne pour cause l’_action du feu_, du _froid_ ou de _certains

topiques_[281].

Les anciens donnaient le nom de _phlyzacie_ (φλυζακιον) à certaines

pustules assez dures, blanchâtres et pointues dont la pression donne

issue à un liquide. Elles dégénèrent parfois en ulcères secs ou humides

qui tantôt s’accompagnent seulement de prurit, tantôt sont douloureux

avec tous les signes de l’inflammation. Dans ces cas, il en sort du

pus, de la sanie ou un mélange de ces deux liquides. C’est surtout

chez les enfants qu’on les observe, et leur siége ordinaire est aux

extrémités[282]. Ce dernier trait suffirait pour écarter tout soupçon

de variole.

Celse a décrit encore, sous le nom de _phyma_, une élevure _plus

grosse que le furoncle_, laissant écouler du pus, et attaquant plus

particulièrement les enfants[283].

Les interprètes latins, et Celse lui-même, ont souvent rendu _phymata_

par _tubercula_, c’est-à-dire _petites tumeurs_, que les Français ont

traduit littéralement par _tubercules_, ce qui ne s’accorde nullement

avec l’idée nouvelle attachée à ce mot. La description de Celse

paraît s’adapter à une espèce bien définie de _bouton_, en dépit de

l’étymologie qui désigne une éruption extérieure quelconque[284].

Il faut être très-porté à se faire illusion pour retrouver la variole

dans les éruptions que je viens de passer en revue. Nul doute que les

fièvres exanthématiques ne se touchent par quelques éléments communs

qui justifient leur rapprochement dans un des groupes les plus naturels

de la nosologie; mais ces similitudes n’excluent pas leurs différences

radicales.

La question n’est donc pas de savoir si les anciens ont vu des

éruptions comparables, par quelques côtés, à la variole. Je suis même

prêt à admettre qu’ils ont connu des espèces morbides de cet ordre,

aujourd’hui perdues. Mais ont-ils observé l’entité varioleuse, sa

marche, ses périodes, en un mot, ce cortége de symptômes originaux

qui lui donnent une physionomie si tranchée? «Il y a bien, disait Gui

Patin, chez iceux (les anciens), quelques pustules, quelques taches;

mais il n’y a, en aucun endroit, _talis congeries symptomatum qualis

est in nostris variolis_[285].»

Hahn l’a si bien compris qu’il s’évertue à composer l’image complète de

la variole, en réunissant quelques traits épars empruntés à diverses

fièvres éruptives de l’antiquité: synthèse arbitraire qui ne saurait

remplacer le modèle.

Toutes les fois qu’il lit, dans l’œuvre d’Hippocrate, le récit de

maladies succédant à de longues pluies, s’accompagnant de pustules

ulcérées, de boutons recouvrant la peau, surtout chez les enfants

et les adolescents, de pustules larges et autres efflorescences

pareilles, il ne peut, dit-il, se défendre de songer à la variole, à la

scarlatine, à la rougeole[286]. Même soupçon quand il voit Hippocrate

signaler le danger des déjections bilieuses pendant le cours de ces

éruptions, et opposer les suites funestes de leur rétrocession ou de

leur avortement, aux effets salutaires de leur évolution régulière et

de leur maturation progressive.

Hahn serait dans son droit si ces observations s’appliquaient

exclusivement aux trois fièvres éruptives qu’il désigne; mais il

sait bien que toutes les éruptions aiguës ou chroniques, n’importe

leur nature, s’aggravent par leur refoulement ou leur développement

incomplet. La peau est devenue l’aboutissant d’une fluxion qui ne peut,

dans aucun cas, être entravée ou comprimée sans exposer sérieusement

les jours du malade, par le transport à l’intérieur des actes

morbides délogés de leur siége primitif. De là, le précepte absolu de

respecter ces localisations cutanées, ou de n’agir qu’avec prudence et

graduellement, dans le traitement qu’on leur oppose.

Hippocrate décrit des pustulations générales qui apparaissent dans

le cours des fièvres continues et qui se terminent par la mort, si

elles n’aboutissent pas à la suppuration. «_Quibus per febres assiduas

pustulæ toto corpore enascuntur, lethale est, nisi quid purulentum

abscedat_[287].» «Comment, s’écrie Hahn, ne pas reconnaître la variole!»

Il sait bien cependant que ce sont précisément les varioles les plus

bénignes qui se passent de la suppuration. La varioloïde s’arrête au

moment même où l’intensité des symptômes semble annoncer l’imminence

de cette période. D’autre part, c’est pendant le cours de la

suppuration que les malades succombent le plus souvent. Sydenham est

très-explicite sur ce point. Qu’il y ait des tumeurs ou des pustules

qui doivent naturellement se terminer par la formation du pus, c’est ce

qui est aussi vrai dans nos doctrines actuelles que dans l’humorisme

d’Hippocrate. La coction, comme on disait, doit succéder à la crudité,

sans quoi le pronostic est funeste. Qu’une variole parvenue normalement

à sa période suppurante, s’aggrave quand une complication accidentelle

l’arrête dans son cours et provoque la résorption, c’est un fait

clinique vulgaire. Mais ce n’est pas là, je le répète, un attribut

exclusif de la variole. Remarquez encore qu’on a essayé bien des moyens

pour prévenir la suppuration et ses dangereuses péripéties. Sydenham

ne fit pas autre chose quand il proscrivit la méthode échauffante qui

avait été si funeste.

On trouve, dans un aphorisme d’Hippocrate, l’indication nominale de

plusieurs éruptions survenant au printemps, parmi lesquelles il en est

qui s’accompagnent de sécrétions purulentes.

«Au printemps les lèpres, les lichens, les dartres farineuses, les

exanthèmes ulcéreux en grand nombre et les abcès[288].» _Vere quidem

lepræ, impetigines, vitiligines et pustulæ ulcerosæ plurimæ et

tubercula._

Les traducteurs français sont loin d’être d’accord sur le sens des

termes employés par Hippocrate, sauf sur les mots _pustulæ ulcerosæ_,

_pustules ulcéreuses_, _exanthèmes ulcéreux_. Ceux-ci, au dire de

Hahn, ne peuvent appartenir qu’à la variole. Mais n’est-il pas une

foule d’efflorescences cutanées qui sécrètent un liquide séreux ou

purulent, se recouvrent de croûtes, et n’ont rien de commun avec la

pustule varioleuse? Le printemps est de nos jours, comme autrefois, la

saison d’élection de ces fluxions dermatosiques, qui, sous forme de

boutons, de taches, de papules, de vésicules, traduisent certains états

morbides, passagers ou diathésiques, complétement étrangers au mode

varioleux.

Quand nous voulons aujourd’hui tracer l’histoire des fièvres éruptives,

nous réunissons d’abord les traits communs qui les rattachent à la même

classe nosologique. Pour les distinguer entre elles, nous mettons en

relief, les attributs respectifs qui leur donnent une individualité

bien marquée. Hahn procède autrement pour les besoins de sa cause, et

il est en cela d’autant moins excusable qu’il est familier avec ces

principes. Quelques analogies lui suffisent pour faire rentrer bon gré

mal gré dans la variole, les éruptions symptomatiques des maladies

les plus disparates. N’est-ce pas le cas de répéter après Montaigne:

«Quelque diversité d’herbes qu’il y ait, tout s’enveloppe sous le nom

de _salade_[289].»

Arétée a décrit les derniers moments des malades atteints d’_aphthes

pestilentiels_ à l’arrière-gorge, et Hahn prétend que ce tableau ne

peut représenter que la fin des varioles.

«Fétidité horrible de l’haleine, intolérable pour le sujet lui-même;

pâleur ou lividité de la face; fièvre violente; soif dévorante excitée

par l’ardeur interne, mais refus de boissons par crainte d’exaspérer la

douleur gutturale et de provoquer le reflux très-pénible des liquides

par les fosses nasales; inspirations profondes et expirations courtes;

raucité de la voix ou aphonie complète; accroissement de tous ces

symptômes jusqu’à la mort qui est soudaine[290].»

J’accorde à Hahn qu’on ne dépeindrait pas autrement la terminaison

funeste des varioles confluentes. Mais comment n’a-t-il pas vu que la

plupart des phénomènes indiqués par Arétée, tiennent uniquement au

siége spécial des ulcères sur l’arrière-gorge, et qu’en conséquence, on

doit les observer dans toutes les fièvres graves qui se localisent sur

cette région. Quel est le praticien qui n’a pas constaté cet ensemble

de symptômes aux approches de la mort, chez les sujets atteints de

scarlatine maligne dont l’angine gangréneuse est la complication

familière?

Comme il était difficile, après tout, de vérifier l’identité de la

variole antique sous ses noms présumés, Hahn s’est avisé d’un expédient

qui révèle son embarras. Il soutient donc que l’_anthrax_ des Grecs et

le _carbunculus_ des Latins représentent la pustule variolique, toutes

les fois qu’on ne peut sous-entendre leur association à la peste.

Consultons d’abord sur ce point notre lexicographe classique:

«_Carbunculus_, dit Castelli, _significat tumorem illum igneum et

malignum qui dicitur anthrax aut carbo_[291].»

Le savant philologue parle comme tout le monde, et il ne lui est pas

venu à l’esprit d’insinuer un rapprochement quelconque avec le bouton

varioleux.

Il est certain que lorsque les Grecs et les Latins écrivent les mots

_anthrax_ et _carbunculus_, ils désignent, sans équivoque possible,

la tumeur à laquelle nous donnons comme eux le nom de charbon. Le

nosographe moderne le plus exigeant n’aurait rien à changer aux

descriptions qu’ils nous ont laissées[292].

La synonymie gratuitement imputée aux anciens par Hahn est le pivot de

son argumentation; mais on peut dire que son plaidoyer ressemble plutôt

à une gageure qu’à la défense d’une conviction sérieuse. Il n’est pas

aujourd’hui un praticien qui acceptât la discussion dans ces termes.

Werlhof prit au sérieux l’œuvre de son compatriote et se conforma aux

habitudes de son temps, en lui opposant la dissertation dont j’ai parlé

et qu’on peut offrir comme un modèle[293]. Je ne le suivrai pas dans

sa longue polémique. Il me suffira pour le moment de prendre note des

principaux contrastes qui séparent le bouton varioleux et le charbon.

1º Bien loin d’être imposé à tous les hommes comme l’éruption

variolique, l’anthrax est une maladie relativement rare.

2º Une première atteinte n’est point une garantie contre la récidive,

et il peut se reproduire plusieurs fois comme symptôme de maladies

très-diverses.

3º La marche de l’anthrax diffère essentiellement de celle de la

variole. Il n’a pas comme celle-ci, une période d’invasion bien

dessinée par ses symptômes et sa durée. Son éruption, qui est le plus

souvent soudaine, n’éteint ni ne diminue le mouvement fébrile, mais

le rend au contraire plus actif. On ne peut admettre dans l’anthrax

une période de suppuration, car par lui-même il ne produit pas de

pus, et celui qui s’écoule provient des parties ambiantes auxquelles

l’inflammation s’est communiquée. La mortification de la partie où

siége l’anthrax, est son caractère pathognomonique et n’appartient

point heureusement à la pustulation de la variole commune. Il n’y a

point non plus de période de dessiccation sur la fin de l’anthrax.

L’eschare en tombant, découvre seulement un ulcère large et profond,

lent à guérir, qui n’a pas d’analogue dans la terminaison de la pustule

varioleuse.

4º L’anthrax est une maladie de tous les âges. Rien ne démontre que

l’enfance y soit plus spécialement sujette.

5º Quand on a eu occasion de comparer la cicatrice de l’ulcère

charbonneux et le creux variolique, on ne peut avoir la pensée de

les confondre. A défaut d’expérience clinique, la lecture de leur

description suffit pour en montrer les différences. J’ajoute que la

cicatrice caractéristique de l’ulcération charbonneuse en est la suite

constante et inévitable; tandis que le bouton varioleux ne laisse

très-souvent aucune trace après lui.

On pourrait encore extraire du rapprochement de la variole et de

l’anthrax, bien d’autres traits distinctifs qui séparent profondément

ces deux maladies.

Dans le traitement de la variole ordinaire et même confluente, l’œuvre

du chirurgien est à peu près nulle, à moins qu’il ne surgisse quelques

complications accidentelles ou qu’on n’ait à craindre des suites

graves. On sait, au contraire, qu’il est de précepte constant de porter

sur la pustule gangréneuse du charbon, dès son apparition, soit le fer

rouge fortement appliqué, soit un caustique potentiel très-actif. Cette

pratique recommandée par Celse, a été suivie par tous les chirurgiens

anciens et modernes. En est-il un seul qui oserait prescrire l’emploi

de pareils moyens contre les pustules varioleuses?

Le traitement interne du charbon n’a pas moins d’importance que le

traitement local, et ne diffère pas au fond de celui des fièvres

ataxiques ou adynamiques.

La variole simple dont aucune complication n’entrave l’évolution

régulière, peut être le plus souvent livrée à elle-même ou ne réclame

que des médications peu actives.

Si je voulais maintenant résumer en deux mots le parallèle que

je viens d’esquisser, je dirais avec Werlhof, que la tumeur

charbonneuse et le bouton varioleux diffèrent «par leur nature, leur

mode de développement, leur volume, leur siége, leur marche, leur

traitement[294].»

Comment croire après cela que les anciens, qui ont si bien étudié

l’anthrax, et qu’on suppose de plus avoir connu la pustule varioleuse,

n’aient pas été frappés de leurs divergences nosographiques, et qu’ils

leur aient affecté la même dénomination sans prendre souci de la

confusion qu’ils devaient jeter dans leur pratique et leurs écrits?

Malgré ma répugnance pour les longueurs, je n’en ai pas encore fini

avec Hahn.

Aétius a remarqué que le charbon peut envahir les paupières et le globe

de l’œil, et amener la cécité par l’évacuation des humeurs.

Comme il n’est pas rare que ce grave désordre soit l’effet de

l’implantation des pustules de la variole sur la cornée, Hahn insiste

avec intention sur cette analogie.

Cependant, s’il avait été moins absorbé par son idée fixe, il aurait

reconnu que ces altérations des yeux, et la perte irrémédiable de la

vue qui en est la conséquence, ne sont pas des caractères inhérents aux

deux maladies qu’il voudrait confondre. Tout dépend ici du siége que

le hasard ou quelque autre circonstance a assigné au bouton. Quand le

virus charbonneux des animaux imprègne le globe de l’œil, comme on en

cite des exemples, la pustule maligne consécutive prive aussi le malade

de la vision. Faudra-t-il en conclure que cette pustule et le bouton

varioleux ont de grandes affinités, alors que tout les sépare sous les

rapports étiologique, anatomique et nosologique?

Galien parle souvent d’épidémies _charbonneuses_; mais comme il ne

mentionne pas la coexistence d’une constitution pestilentielle, Hahn

se hâte de prononcer qu’il ne peut être question que d’épidémies de

variole. N’a-t-il donc jamais vu, comme nous l’observons nous-mêmes,

certaines influences générales, multiplier les maladies gangréneuses

dont les localisations s’établissent sur la peau sous forme de charbon,

sans que les praticiens aient jamais imaginé de les assimiler aux

boutons varioleux?

Dans le second livre des épidémies, Hippocrate décrit la constitution

estivale de Cranon, et les charbons (ανθρακες, _carbunculi_) dont il

parle, ne peuvent être, d’après Hahn, que les pustules varioleuses.

«A Cranon, des anthrax en été. Pendant les chaleurs, il y eut des

pluies abondantes et continues, surtout par le vent du midi. Il se

formait dans la peau, des humeurs qui renfermées s’échauffaient et

causaient du prurit; puis s’élevaient des phlyctènes semblables à des

bulles produites par le feu, et les malades éprouvaient une sensation

de brûlure sous la peau[295].»

Quelles que soient les apparences qui rapprochent au premier coup

d’œil cette éruption de celle de la variole, il ne peut pas rester la

moindre indécision sur la nature de la maladie signalée par Hippocrate,

et c’est Galien qui nous la révèle. Dans le commentaire qu’il nous

a laissé de ce récit, il nous apprend que Cranon est situé dans un

lieu creux et exposé au sud, ce qui explique, dit-il, la fréquence des

charbons et des maladies putrides qui affectent les habitants[296].

Est-il un médecin qui ait jamais subordonné les invasions de la

variole à de pareilles conditions topographiques? Ces tumeurs causant

du prurit, ces phlyctènes semblables aux bulles produites par des

brûlures, appartiennent sans contredit aux maladies charbonneuses de

tous les temps. «En vérité, dit à ce propos Gruner, il faut avoir des

yeux de lynx pour découvrir dans ce passage d’Hippocrate tout ce que

Hahn prétend y voir.»

Il est évident que Hahn veut, à tout prix, retrouver la variole

dans l’antiquité, et il n’hésite pas à prendre de toutes mains, les

documents qu’il croit favorables à sa thèse, tant la prévention trouble

les meilleurs esprits!

Rhazès, dont le nom est inséparable de l’histoire de la petite vérole,

affirme, dès les premières lignes de son _Traité_, que Galien a nommé

cette maladie dans plusieurs endroits de ses écrits, et il reproche aux

médecins qui le nient, de ne pas connaître cet auteur, ou de l’avoir lu

légèrement[297].

Hahn s’empare de ce témoignage sans prendre la peine d’en vérifier la

valeur. Il exprime seulement le regret de n’avoir pu, faute de loisir,

rechercher laborieusement (_operosè_) dans l’immense recueil du médecin

de Pergame, les textes vaguement signalés par l’auteur arabe.

Mais avec un peu d’attention, il aurait vu que Rhazès lui-même s’était

chargé de simplifier sa tâche. Étranger, de son propre aveu, à

la langue de Galien, il avait dû se fier à des traductions arabes

postérieures au VIe siècle. Or les interprètes, ne se doutant pas que

la variole était nouvellement incorporée à la pathologie, avaient cru

la reconnaître dans certaines dermatoses signalées par Galien, et en

particulier dans cette espèce de bouton du visage, appelé par les

Grecs, ιονθος, et par les Latins, _varus_; et ils avaient donné à ces

éruptions le nom arabe de _giodari_, ou tout autre nom affecté de leur

temps à la variole[298]. Rhazès a donc commis un lourd anachronisme

sur la foi de quelques traducteurs ignorants, et Hahn s’en est rendu

complice.

Ce n’est pas tout encore. L’écrivain arabe s’étonne que Galien,

«d’ordinaire si exact dans la recherche des causes des maladies

et de leur meilleur traitement, se soit borné à des indications

insignifiantes, à l’égard d’une affection aussi répandue que la variole

et aussi digne d’attirer l’attention des médecins[299].»

Cette surprise de Rhazès aurait dû avertir Hahn qu’il fallait

s’enquérir avant tout, du degré de confiance que méritaient les

interprètes dont il avait accepté la version. Un homme rompu comme lui

aux recherches d’érudition, n’est pas excusable d’avoir accepté sans

critique, des renseignements provenant d’une source aussi suspecte.

Voici enfin, en faveur de la nouveauté de la variole, un dernier

argument qui n’est pas, selon moi, le moins sérieux.

Si cette maladie eût existé du temps des anciens, on ne peut admettre

qu’ils n’eussent rien dit des cicatrices si caractérisées qu’elle

laisse après elle. Dans une société qui professait le culte de la forme

et dressait des autels à la Beauté, l’œuvre dégradante de la variole

eût soulevé un concert de malédictions, dont les écrivains de Rome

et d’Athènes nous auraient transmis les échos. Les satiriques latins

surtout, qui semblaient se complaire dans le tableau des maladies

cutanées et des stigmates hideux dont elles marquent leurs victimes,

auraient trouvé dans les suites de la variole un sujet toujours

renaissant d’épigrammes. Les contemporains des Coclès, des Scævola, des

Corvinus, des Cicero, des Nasica, des Lentulus, n’auraient pas épargné

les allusions à ces _visages en écumoire_, illustrés par la caricature

moderne.

Ce fait est si compromettant pour la thèse de Hahn qu’il a pris le

parti de le nier. Il affirme donc que les anciens écrivent souvent

ces mots: _cicatrices_, _coutures_ (_cicatrices_, _suturæ_) et qu’il

est impossible de n’y pas reconnaître les traces de la variole

confluente. Il ne conteste pas qu’ils n’aient signalé d’autres espèces

de cicatrices, ne fût-ce que celles qui résultent des brûlures[300];

mais comme ils insistent sur celles qui succèdent au charbon, et que

dans leur langage _tumeur charbonneuse_ et _bouton variolique_ sont

synonymes, Hahn ne prévoit pas la moindre objection à son commentaire.

Il sait pourtant bien qu’une foule d’éruptions, aiguës ou chroniques,

sans rapport avec la variole, laissent sur la région où elles siégent,

des marques indélébiles. Les _scrofulides_, en particulier, ont pour

caractère la production de cicatrices qui ne manquent jamais, qu’elles

aient été précédées ou non d’ulcérations. Leur forme déprimée, leur

aspect réticulé, leur adhérence aux tissus sous-jacents, défigurent

trop souvent les sujets qui en sont atteints. Ces cicatrices ont

certainement leur place parmi celles que les anciens ont signalées,

mais leur origine les éloigne radicalement de celles de la petite

vérole.

Les dermatologues ont même remarqué que les ulcérations de la

_scrofulide pustuleuse du visage_, se terminent par des cicatrices

dont la réunion représente une surface, violacée d’abord, qui passe

ensuite au blanc, et imite assez bien les cicatrices couturées de

certaines varioles confluentes[301]. Supposez que les anciens, qui les

connaissaient sans doute, en eussent donné une description fidèle, ne

se serait-on pas cru en droit d’affirmer leur origine variolique?

Puisque les anciens ont en effet parlé d’empreintes cutanées tout à

fait étrangères à la variole, et qu’ils n’ont jamais indiqué ces creux

caractéristiques qu’une assimilation fort juste a comparés aux effets

de la grêle, on ne peut non plus rien préjuger du mode de traitement

qu’ils ont prescrit pour rétablir l’état normal des tissus.

Leurs écrits abondent en topiques résolutifs, adoucissants, caustiques,

produits monstrueux de l’art pharmaceutique de leur temps. Mais rien

ne prouve que ces agents soient destinés à réparer les méfaits de

la variole; et l’efficacité qu’on leur attribue suffirait, à mon

sens, pour démentir cette conjecture. Si l’on avait possédé jadis un

spécifique capable de restaurer les visages grêlés ou couturés, nous

l’aurions reçu de la tradition, et nous ne déplorerions pas, après tant

d’essais infructueux, cette lacune de la matière médicale.

Criton, médecin de Trajan, conseille une série de topiques contre

les _rugosités_, les _fissures_, les _cicatrices noires_, et garantit

l’infaillible vertu de certaines lotions contre les traces que laisse

sur la figure l’espèce de boutons appelés _vari_. Quelques médecins,

trompés par la similitude des noms, ont sous-entendu les marques de la

variole, et Hahn a adopté cette interprétation avec empressement[302];

mais la question est vidée depuis longtemps. L’éruption dont il s’agit

diffère de celle de la petite vérole, par sa forme, sa marche, son

origine, et le mode morbide interne qu’elle traduit.

Dioscoride vantait aussi des substances propres à effacer les

cicatrices difformes du visage, qu’il a distinguées avec soin de celles

qui succèdent aux blessures de guerre; rien ne permet de supposer qu’il

ait eu en vue les marques varioleuses.

Pline, son contemporain, insiste sur les mêmes remèdes, et recommande

aux femmes l’emploi de la _litharge_ comme le meilleur correctif des

empreintes disgracieuses, si préjudiciables à leur beauté. C’est aux

femmes exclusivement qu’il donne ce conseil sous le prétexte, fort

discutable, que les hommes sont bien plus accommodants sur le chapitre

de leurs agréments physiques[303].

Cette remarque n’est pas indifférente, parce qu’elle donne à penser

que Pline a entendu désigner uniquement ces éruptions de la peau,

passagères ou opiniâtres, qui désespèrent d’autant plus les femmes

que leur sexe y est plus sujet (_lentigo_, _ephelis_, _acne

miliaris_, _couperose_, _etc._). Ce qui appuie cette conjecture,

c’est que Celse fait la même restriction que Pline, à propos du

traitement des stigmates de la face. «Comment, dit-il, détourner les

femmes de l’importance qu’elles mettent aux soins de leur beauté[304]!»

Quel que soit, en réalité, le degré de modestie des hommes, il n’est

pas admissible que ceux qui auraient porté les marques de la petite

vérole, eussent laissé à la coquetterie féminine l’usufruit exclusif

d’un moyen héroïque de restauration. Il ne s’agit donc dans le passage

de Pline, que d’une application spéciale de cette cosmétique dont

Galien a flétri les abus avec tant d’énergie. Toutes ces drogues, ces

onguents, ces huiles, ces poudres, s’attribuaient la vertu de rendre

au teint sa fraîcheur, à la peau sa souplesse et son poli. Je n’ai pas

à m’enquérir jusqu’à quel point les effets répondaient aux promesses;

mais on conviendra que nous sommes bien loin des cicatrices de la

petite vérole et de leur panacée.

Avicenne, reproduisant le passage de Dioscoride que j’ai indiqué plus

haut, ajoute qu’il recommandait l’_écume d’argent_ (_argenti spuma_)

contre certaines ophthalmies et contre les traces de la petite vérole

(_vestigia variolarum_)[305].

Pour le coup, Hahn chante victoire, en entendant nommer la variole

dès le Ier siècle de notre ère. Comment n’a-t-il pas vu que ces mots

_vestigia variolarum_, ont été écrits par Avicenne, qui vivait au

Xe siècle, ou pour mieux dire, par son traducteur, et nullement par

Dioscoride qui, pour de bons motifs, n’a jamais songé à s’en servir.

Que l’anachronisme soit du fait de l’auteur arabe ou de son interprète,

Hahn ne mérite pas moins le reproche de s’y être laissé prendre, faute

de réflexion.

Les partisans de l’antiquité de la petite vérole ont encore émis bien

des allégations arbitraires dont je pourrais leur demander compte. J’ai

déjà trop abusé du temps de mon lecteur pour ne pas clore ce débat.

En résumé, si l’on fait abstraction des auteurs qui défendent cette

opinion par des vues théoriques plus que suspectes; de ceux qui, au

prix d’un cercle vicieux, soutiennent que les anciens ont tout vu et

tout su en fait de maladies; de ceux enfin qui repoussent, comme une

chimère, les révolutions de la pathologie, dans le cours des âges et,

par conséquent, l’accession de maladies nouvelles, on est en droit de

certifier que l’immense majorité des suffrages sérieux a sanctionné

l’origine récente de la variole.

Ainsi en ont jugé, après mûr examen, quelques médecins dont la science

est habituée à respecter les décisions, et qu’on me permettra bien

d’appeler en témoignage pour relever mon crédit personnel.

«La petite vérole, dit Martin Lister, est une maladie d’un genre

nouveau; et quoique les anciens aient fait mention d’une espèce de

pustule qui a paru à quelques écrivains n’être autre chose que celle de

la petite vérole, ce qu’ils en ont dit est si concis et si vague, qu’on

peut affirmer que la maladie dont ils parlent n’est pas celle de nos

jours. Certes, ils auraient été bien négligents, s’ils avaient gardé le

silence sur une maladie aussi grave, aussi répandue, aussi fréquente.

Ce qui démontre assez la nouveauté de cette affection, c’est qu’elle

est complétement inconnue dans certaines parties du monde[306].»

Freind, l’historien de la médecine, n’est pas moins catégorique.

«Depuis Hippocrate jusqu’à nous, dit-il, je ne crois pas qu’il y

ait rien d’aussi remarquable que la naissance de cette nouvelle et

étonnante maladie[307].»

Quant à ceux qui persistent à soutenir que la petite vérole et quelques

autres maladies dont l’origine récente est avérée, étaient connues des

anciens, quoiqu’ils n’en aient pas donné de description exacte, Freind

renonce à discuter «avec des esprits entêtés qui, pour l’honneur de

l’antiquité, voudraient peut-être nous faire accroire que la découverte

de la circulation du sang n’appartient pas aux modernes[308].»

Mead, contemporain et ami de Freind, nourri comme lui de la moelle des

anciens, tient le même langage.

«Il n’est pas douteux que la petite vérole ne soit une maladie

nouvelle, c’est-à-dire inconnue aux médecins de l’antiquité grecque

et romaine. C’est en vain que quelques auteurs ont prétendu que les

_anthrax_, les _épinyctides_ et autres éruptions semblables de la

peau étaient la petite vérole de notre temps. Il faut croire en effet

que les premiers maîtres de l’art, qui se sont montrés si exacts dans

la description et la distinction des maladies, ne se seraient pas

contentés d’une mention rapide, mais qu’ils en auraient longuement

tracé l’histoire, s’ils avaient connu cette affection à la fois

terrible et contagieuse[309].»

Ecoutons Sydenham, ce grand peintre de la petite vérole:

«Je ne vois pas, dit-il, pourquoi on condamnerait une méthode

nouvelle de traiter une maladie dont on ne trouve aucune trace ni dans

Hippocrate ni dans Galien, à moins de donner la torture à quelques

passages..... Il est en effet très-vraisemblable, pour ne pas dire

plus, que la variole n’existait pas dans l’antiquité. Si cette maladie

avait régné à cette époque comme de nos jours, je suis convaincu

qu’elle n’aurait pas échappé à la sagacité d’Hippocrate. Ce grand

homme, qui a mieux connu les maladies et qui les a décrites plus

exactement qu’aucun de ceux qui sont venus après lui, nous aurait

certainement laissé, selon son habitude, une histoire simple et fidèle

de la variole[310].»

Plus près de nous, Pinel, si familier avec la lecture des classiques

de l’antiquité, n’a pas trouvé non plus, dans leurs écrits, la trace

certaine de la variole.

«Il est sans doute facile, dit-il, à l’aide de quelque interprétation

oblique ou de quelque terme équivoque, de faire remonter la

connaissance de la variole jusqu’aux premiers temps de la médecine

antique. Mais si l’on veut être sévère dans ses jugements, on finit

par convenir que cette maladie n’était point connue avant Rhazès et

Avicenne[311].»

Les deux épidémistes français, Fodéré et Ozanam, sont d’accord sur

l’origine moderne[312].

M. Littré, sans être aussi affirmatif, et tout en donnant les raisons

qui peuvent justifier encore certaines réserves, penche évidemment

pour la nouveauté, comme on s’en assure dans maints passages de ses

écrits[313].

M. Rayer ne pense pas autrement, et ce sera ma dernière citation.

«Plusieurs auteurs, dit-il, ont avancé que la variole avait été

observée par les médecins grecs. Willan a fortifié cette opinion de

nombreuses et savantes recherches qui ne m’ont pas convaincu[314].»

Ici s’élève une difficulté que je ne dois pas omettre d’examiner en

passant.

Le silence des anciens prouve bien, dit-on, que la variole leur était

inconnue; mais on n’en peut inférer rigoureusement qu’elle n’existait

pas de leur temps. Tout ce qu’il est permis d’en conclure, c’est

qu’elle n’était encore venue ni dans la Grèce, ni à Rome, et qu’elle

était restée confinée dans sa circonscription originelle, en attendant

l’heure plus ou moins éloignée de son apparition sur un autre théâtre.

Telle est en effet l’opinion des Chinois. Personne n’ignore leurs

prétentions à la priorité des arts et des sciences sur tous les autres

peuples; ce que l’on sait moins, c’est qu’ils revendiquent aussi le

triste privilége de les avoir devancés dans la connaissance de la

variole.

D’après leurs vieilles archives, cette maladie aurait régné

épidémiquement parmi eux, depuis plus de trois mille ans, et cette

tradition paraît avoir été acceptée par les missionnaires de

Pékin[315]. On précise même les dates, et c’est 1122 ans avant J.-C.

qu’on l’aurait vue pour la première fois. Ainsi s’expliqueraient

l’étude toute particulière que la médecine chinoise aurait faite de

cette maladie et les volumineux travaux qu’elle aurait inspirés.

L’interprétation des chroniques est-elle sans reproche? La maladie

qu’elles désignent était-elle bien la variole de notre temps? La

tradition a-t-elle traversé trente siècles sans rien perdre en route de

sa pureté primitive?

Je pose ces questions, mais je n’ai pas la moindre envie de remonter

aussi loin et sans guide, dans le passé de la science. Je ferai part

seulement de deux motifs de doutes qui s’offrent à mon esprit et qu’on

voudra bien prendre pour ce qu’ils valent.

Le premier m’est suggéré par ce fait, que la variole, à son avénement

en Chine, aurait montré, d’après les documents historiques, une

douceur qui contraste avec la férocité de ses débuts authentiques en

Europe. Ce n’est pas ordinairement avec ces allures bénignes que les

maladies nouvelles inaugurent leur prise de possession. Il faudrait

au moins reconnaître que ses mœurs ont bien changé et qu’elle s’est

singulièrement aggravée en vieillissant, contrairement aux données

générales de l’observation[316].

D’un autre côté, quelle que soit l’inviolabilité des barrières qui

isolaient le Céleste Empire du reste du monde, on ne saurait comprendre

qu’elles n’aient pas laissé passer le virus expansif de la variole,

et que le fléau, renfermé aussi longtemps qu’on voudra dans son pays

natal, n’ait jamais franchi ses frontières, pendant cette longue série

de siècles qui auraient précédé son invasion parmi nous.

Ce qu’on peut assurer, c’est qu’à partir du VIe siècle, tous les doutes

disparaissent devant l’irruption d’une maladie nouvelle qui surprend

les populations en pleine lutte avec la peste. Deux chroniqueurs

contemporains, témoins de cet événement, s’empressent de l’inscrire

dans leurs annales. Ces premiers documents sont brefs, mais précis:

plus d’équivoque ou de double sens; plus de textes ambigus; plus

d’interprétations contradictoires. On peut regretter, j’en conviens,

que ces premiers historiens n’aient pas tenu une plume médicale

exercée; mais l’image dont ils ont reproduit quelques traits d’après

nature, ne s’adapte qu’à la variole, et il est impossible de s’y

méprendre.

Marius, évêque d’Avenches, annonce le premier la fatale nouvelle.

«L’an 570, une violente maladie, avec cours de ventre et _variole_,

affligea cruellement l’Italie et la Gaule.»

«_Anno 570, morbus validus cum profluvio ventris et variola, Italiam

Galliamque valde affecit_[317].»

Ce renseignement serait sans doute bien insuffisant pour attester avec

certitude l’existence de la variole. Le nom employé pour la première

fois, par Marius, semblerait décisif, puisque c’est celui qui est resté

à la fièvre éruptive. Mais, selon moi, ce mot n’a pas encore dans

la pensée du chroniqueur, le sens nettement défini qu’on lui donne

aujourd’hui. Il assimile seulement la maladie nouvelle à d’autres

déjà connues. _Variola_ n’exprime donc qu’une éruption de boutons

ressemblant à ceux que les Latins appelaient _vari_. Ou mieux encore,

Marius a-t-il voulu faire entendre que la peau des sujets atteints de

ce flux abdominal, offrait un aspect _tacheté_, ou, comme on pourrait

dire, _bariolé_[318].

Ce qui rend, à mes yeux, cette interprétation la plus probable, c’est

que le mot _variola_ n’a pas été emprunté à Marius par les écrivains de

son temps, qui ont parlé de la même maladie, et notamment par Grégoire

de Tours qui se sert, dix ans après, des mots _morbus dysentericus_,

_lues valetudinaria_, ne rappelant en rien l’éruption concomitante.

Si, dans certains passages, il remplace ces dénominations par celle

d’_ægritudo varia_, il est évident qu’il ne fait allusion qu’à l’aspect

bigarré de la peau, sans prétendre spécifier une entité morbide bien

distincte. Dans la suite, quand la maladie a été mieux connue, le nom

de _variole_, qui n’indiquait, dès le principe, que l’éruption cutanée,

a représenté, pour tout le monde, la fièvre exanthématique varioleuse,

à l’exclusion de toute autre. Mais il est à remarquer que ce mot,

employé au pluriel, a fini par s’appliquer spécialement aux pustules;

témoin cette formule, familière aux épidémistes: _febris variolosa sine

variolis_.

Il n’en faut pas moins reconnaître que, sans la dénomination inaugurée

par Marius, on n’aurait pu soupçonner la nature de la maladie nouvelle

qu’il entendait désigner. Le cours de ventre n’est point un caractère

pathognomonique de la variole, et indiquerait plutôt une maladie bien

différente.

Grégoire de Tours a été moins laconique que son collègue d’Avenches, et

il nous a transmis les principaux symptômes de la maladie épidémique

qui se reproduisit dix ans après dans les Gaules. Le nom du chroniqueur

et la date de ses récits en doublent l’intérêt. Quand on a fait la part

du temps où il écrivait, on y découvre d’instructives révélations[319].

«La cinquième année du roi Childebert (580), la région d’Auvergne

fut inondée par un grand déluge, car la pluie ne cessa pas de tomber

pendant douze jours. La Limagne fut couverte d’une telle quantité

d’eau, qu’en beaucoup d’endroits les semailles furent impraticables.

Les rivières de la Loire et de l’Allier, ainsi que les autres torrents

qui viennent s’y jeter, grossirent à tel point, qu’elles franchirent

les limites qu’elles n’avaient jamais dépassées. Ce qui amena de

grandes pertes dans les troupeaux, la destruction des récoltes, et

la chute de nombreux édifices. Le Rhône, qui se joint à la Saône,

sortit aussi de son lit, causant de grands dommages aux populations,

et renversant plusieurs pans des murs de la ville de Lyon. Les pluies

ayant cessé, les arbres refleurirent, quoiqu’on fût alors au mois de

septembre. A Tours, cette même année, on vit, un matin, avant le point

du jour, un feu qui sillonna le ciel et alla s’éteindre à l’horizon

du côté de l’orient. Dans toute cette contrée, on entendit un bruit

pareil à celui d’un arbre qui tombe, mais qui tenait à toute autre

cause, puisqu’il retentit dans un rayon de cinquante milles et au

delà. Cette même année, la ville de Bordeaux fut violemment ébranlée

par un tremblement de terre; ses murs d’enceinte furent sur le point

de crouler. Le peuple fut si terrifié qu’il craignit d’être englouti

avec la ville, s’il ne se hâtait de prendre la fuite; en sorte qu’un

grand nombre cherchèrent un abri dans d’autres villes. La secousse se

propagea à quelques cités voisines, et fut ressentie jusqu’en Espagne,

mais à un moindre degré. Cependant d’immenses quartiers de roches,

détachés des monts Pyrénées, écrasèrent des animaux et des hommes. Un

incendie allumé par la main de Dieu, dans les bourgs bordelais, embrasa

soudainement les maisons et les granges avec le produit des récoltes;

et rien n’expliquait l’apparition de ce feu, si ce n’est peut-être la

volonté divine. Un terrible incendie dévora aussi la ville d’Orléans,

de telle sorte qu’il ne resta absolument rien aux personnes les plus

riches; et ce qu’on parvenait à arracher aux flammes, devenait à

l’instant la proie de voleurs sans cesse aux aguets. Dans le territoire

de Chartres, le pain rompu laissa écouler du vrai sang, et la ville de

Bourges fut dévastée par la grêle.

»Tous ces prodiges furent suivis d’une épidémie meurtrière. Au moment

où les rois en discorde, se préparaient de nouveau à la guerre civile,

_la maladie dysentérique (morbus dysentericus) envahit presque toutes

les Gaules_[320]. _Ceux qu’elle attaquait, avaient une fièvre violente,

accompagnée de vomissements, de grandes douleurs dans la région rénale

et de lourdeurs dans la tête et le cou. Les matières rejetées par

la bouche étaient jaunes ou mêmes vertes. Plusieurs assuraient que

c’était un poison secret. Les paysans appelaient cela pustules corales

(CORALES PUSULAS). Ce qui n’est pas invraisemblable; puisque après

l’application de ventouses aux épaules ou aux jambes, il s’élevait des

cloches qui, en se rompant, donnaient issue à de la sanie; ce qui en

sauva beaucoup[321]. Les breuvages composés avec des simples, propres à

combattre les poisons, furent aussi très-efficaces._

»Cette maladie qui avait d’abord commencé au mois d’août, _attaqua

d’abord les enfants_ et les emporta. Nous perdîmes nos doux et chers

petits enfants que nous avions pressés contre notre cœur, bercés

entre nos bras, et nourris de notre propre main avec une constante

sollicitude... En ces jours-là, le roi Chilpéric fut aussi gravement

frappé, et lorsqu’il commençait à se rétablir, le plus jeune de ses

fils, qui n’avait pas encore été régénéré par l’eau et le Saint-Esprit,

fut pris de la maladie, et quand on le vit à l’extrémité, on lui donna

le baptême. Peu de temps après, il se trouva mieux, et son frère aîné

nommé Chlodobert, fut atteint à son tour... Après cela, le plus jeune

mourut consumé de langueur... On plaça Chlodobert sur une civière, et

on le transporta à Soissons, dans la basilique de Saint-Médard. On le

mit en contact avec le saint tombeau, en faisant des vœux pour lui.

Mais exténué et déjà presque sans souffle, il rendit l’âme vers le

milieu de la nuit.

»... En ces jours-là, Austrechilde, femme du roi Gontran, fut de même

emportée par le fléau... Nantin, comte d’Angoulême, succomba aussi au

même mal... _Son cadavre devint si noir, qu’on eût dit qu’il avait été

calciné par des charbons ardents_[322].»

La description qu’on vient de lire, tout incomplète qu’elle est, ne

permet pas de méconnaître une invasion de variole. La fièvre violente,

les vomissements, la céphalalgie, la douleur lombaire, l’éruption

générale de pustules, la couleur noire du corps, représentent

évidemment cette maladie, qui révèle déjà sa prédilection pour les

jeunes enfants.

On a remarqué sans doute l’expression _corales pusulas_, que j’ai cru

devoir traduire littéralement par _pustules corales_. Le sens de ces

mots a été très-diversement compris. Les uns ont supposé, je ne sais

trop pourquoi, qu’ils désignaient des _pustules du cœur_ (_pusulæ in

corde ortæ_). D’autres ont prétendu que Grégoire avait écrit: _coriales

pusulas_ (pustules du cuir ou de la peau), ce qui en donnerait une

juste idée, si le texte permettait cette version. Quelques-uns ont

pensé qu’il s’agissait de _boutons intérieurs_ que l’action des

ventouses attirait au dehors[323].

Ce qui me paraît le plus probable, c’est que l’argot populaire de

l’époque indiquait, par ce néologisme forcé, des pustules _rouges comme

le corail_ (_purpurei coloris_, _corallo similis_). N’est-ce

pas la couleur des boutons varioleux à leur début?

Je rappellerai, à ce propos, que le patois de quelques populations du

midi de la France, qui a tant de rapports avec le latin, désigne par le

mot _courals_, des boutons rouges provoqués par l’action des chaleurs.

L’étymologie ne serait-elle pas la même des deux parts[324]?

En l’an 582, Grégoire signale en ces termes, une nouvelle épidémie du

même genre.

«La septième année du roi Childebert, qui était la vingt et unième

de Chilpéric et de Gontran, pendant le mois de janvier, il y eut des

pluies, des éclairs et de grands coups de tonnerre. Des fleurs se

montrèrent aux arbres. Une de ces étoiles que j’ai plus haut désignées

par le nom de comètes, apparut, ayant autour d’elle un espace fort

noir. Elle semblait placée dans une sorte de trou, d’où elle brillait

au sein des ténèbres, scintillant et étalant sa chevelure. Il en

partait un rayon d’une grandeur merveilleuse, qui apparaissait au loin,

comme la fumée d’un vaste incendie. Elle était visible à l’occident,

vers la première heure de la nuit. Le saint jour de Pâques, la ville

de Soissons vit le ciel tout en feu, comme s’il y eût eu en même temps

deux incendies, l’un plus considérable que l’autre. Dans l’espace de

deux heures, ils se réunirent, et, après avoir jeté une vive clarté,

ils disparurent. Dans le territoire de Paris, il tomba, des nuages,

une véritable pluie de sang qui mouilla les vêtements de plusieurs

personnes, et les souilla de telle sorte qu’elles s’en dépouillèrent

avec horreur. Dans trois endroits du même territoire, ce prodige se

reproduisit. Dans le territoire de Senlis, un homme trouva le matin, à

son lever, l’intérieur de sa maison arrosé de sang.

»Aussi, cette année éclata une épidémie. C’étaient des maladies

_tachetées_, _malignes_, _avec pustules et vessies_, qui emportèrent

beaucoup de monde. Cependant des soins bien entendus en sauvèrent un

grand nombre[325].»

Quand on rapproche ce passage de celui qui a été précédemment cité,

on retrouve la même maladie caractérisée aussi par des taches, des

vésicules, des pustules. Grégoire nous apprend de plus, que la peste

inguinale régnait dans les Gaules en même temps que la variole. Le

terrible fléau ravageait la ville de Narbonne, où ses attaques étaient

instantanément mortelles.

Voici enfin une dernière citation qui convaincra les plus sceptiques.

L’épidémie sévissait alors dans le diocèse de Grégoire, qui avait été

témoin du fait qu’il raconte:

«L’année précédente (582) la Touraine était cruellement ravagée par la

_maladie valétudinaire_. Le sujet _pris d’une fièvre violente avait

bientôt toute la surface de la peau couverte de vessies et de petites

pustules. Les vessies étaient blanches et assez dures, ne présentant

aucune mollesse, et s’accompagnant d’une vive douleur. Dès qu’elles

avaient atteint leur maturité, elles crevaient et laissaient échapper

l’humeur qu’elles renfermaient. Leur adhérence aux vêtements en contact

avec le corps, augmentait considérablement la douleur. L’art des

médecins était complétement impuissant contre cette maladie_, à moins

que Dieu lui-même ne lui vint en aide. Plusieurs obtinrent cette grâce,

après avoir imploré aux pieds des autels la miséricorde divine. Mais

pourquoi parler des autres, quand nous en avons vu nous-même un exemple

frappant? La femme du comte Eborin, qui était atteinte de ce fléau,

_était tellement couverte de vésicules que ni les mains, ni la plante

des pieds, ni aucune autre partie du corps n’en étaient exemptes. Il

en était même venu sur les yeux qui restaient constamment fermés...

Bientôt après, la fièvre cessa, la décroissance graduelle des pustules

s’opéra sans douleur et la malade fut guérie_[326].»

Je n’entends pas donner cette description pour un modèle de précision

nosographique. Grégoire écrit en simple chroniqueur, sans aucune

prétention médicale. Mais on conviendra que s’il manque quelque

chose au portrait de la variole, il n’en est pas, pour cela, moins

ressemblant. Une fièvre ardente, suivie de vésicules et de pustules

blanches et dures, dont la rupture, à l’époque de leur maturité, donne

issue à une humeur; leur adhérence aux vêtements en contact avec la

peau; leur dissémination sur toutes les parties du corps, et, en

particulier, sur les yeux qu’elles tiennent fermés: est-il une autre

maladie à laquelle réponde un pareil ensemble de symptômes?

Le VIe siècle fut donc témoin de la première invasion de la variole,

et le texte de Marius ne permet pas de douter qu’elle n’ait frappé

l’Italie et la Gaule en 570[327].

Après ses premiers ravages, elle sembla assoupie pendant quelques

années, si l’on en juge par le silence des écrivains contemporains;

mais elle se réveilla en 580 et désola, pour la seconde fois, les

Gaules pendant plusieurs années consécutives, toujours accompagnée du

flux dysentérique qui avait marqué ses débuts. C’est cette épidémie

dont nous venons de lire la relation d’après l’évêque de Tours.

Les documents que j’ai cités, et dont l’authenticité est irrécusable,

démentent l’opinion très-répandue qui attribue les importations

successives de la variole aux courses des Sarrasins pendant le VIIe

siècle.

On n’est pas d’accord sur son lieu de naissance. Freind et quelques

autres ont indiqué l’Égypte, uniquement parce que cette région est

un foyer reconnu de maladies pestilentielles. Mais de ce que la

combinaison des influences topographiques de l’Égypte peut engendrer

la peste, endémie toujours prête à prendre l’expansion épidémique, il

ne s’ensuit pas qu’on puisse imposer théoriquement la même étiologie

originelle, non-seulement à la variole, entité morbide radicalement

distincte, mais encore à la rougeole qui a fait en même temps son

entrée dans le monde.

Ce qui est certain, c’est que la variole a marché bien plus lentement

que la peste, sa contemporaine. Il ne lui fallut pas moins de plusieurs

siècles pour s’étendre sur toute la surface de la terre, tandis que

Procope, témoin de la peste de Constantinople, pouvait la suivre en

écrivant son histoire, jusque dans les régions les plus reculées.

Après avoir jeté son premier feu en Occident, la variole semble

ralentir ses progrès, sans abandonner toutefois l’Égypte, où

se trouvaient réunies les conditions les plus favorables à son

développement. Vers l’année 639, sous la domination d’Omar Ier, les

Sarrasins se rendirent maîtres de ce pays. Cette irruption donna un tel

élan à la maladie, ou tout au moins coïncida avec une recrudescence

si violente, que quelques écrivains ont prétendu qu’elle avait paru

alors pour la première fois. Elle se répandit, à la suite des armées

victorieuses, dans la Lycie, la Cilicie, à travers toute la partie

occidentale de l’Asie, d’où elle parvint jusqu’à la Chine par la

Mingrélie, la Tartarie, etc.[328].

Dans le VIIIe siècle, la conquête de l’Espagne, de la Sicile, etc., par

les Sarrasins, ramena le fléau en Europe, et l’incendie qui semblait

éteint se ralluma avec une dévorante activité. Il va sans dire que la

contagion prit une grande part à sa propagation.

On sait que du IXe au XIIe siècle, les arts et les sciences trouvèrent

un refuge chez les Arabes, pendant que l’Europe entière restait plongée

dans l’ignorance. En 813, Al-Mamoun, célèbre par son esprit élevé et

son goût pour les lettres, était assis sur le trône des califes. Par

son ordre, les œuvres de l’antiquité grecque furent traduites en arabe.

Les écrivains de cette nation, qui se livrèrent avec ardeur à l’étude

de la médecine, consacrèrent de nombreux travaux à la variole qu’ils

avaient eu le temps de bien observer. Il est à remarquer qu’ils ne sont

pas d’accord sur le nom qui la désigne: autre preuve de son origine

récente.

La variole, très-connue dans l’Europe méridionale au XIIe siècle,

semblait ménager le Nord. Mais à leur retour de la Terre-Sainte, les

Anglais, les Allemands et les autres peuples qui s’étaient rangés sous

l’étendard de la croix, importèrent le fléau dans leur pays. Cette

invasion générale fut si meurtrière que plusieurs historiens ont cru

pouvoir dater de cette époque, sa première explosion en Europe.

Je laisse la variole poursuivre son voyage jusqu’au XVe siècle, où

nous constatons l’étendue de ses progrès. La Hollande, l’Angleterre,

la Pologne, l’Allemagne, l’Espagne, la France, l’Italie, avaient

été ravagées à plusieurs reprises; mais sa marche vers les régions

septentrionales était toujours ralentie par la défaveur des conditions

climatériques[329].

La raison contraire explique la rapidité de son extension en Asie, où

elle n’avait respecté que quelques îles de la mer des Indes qui avaient

peu de relations avec l’extérieur.

Les Espagnols la portèrent en Amérique au XVIe siècle. En 1517, elle

fit tant de victimes à Saint-Domingue qu’on eût dit une île déserte. Le

fléau se propagea ensuite dans cette partie du globe, sur les pas des

conquérants qui découvraient de nouveaux pays[330].

Enfin dans le XVIIIe siècle, elle avait envahi le monde entier et

il n’était pas de lieu privilégié qui eût échappé à ses atteintes.

Cependant le moment approchait où l’art, vaincu dans cette lutte

inégale, devait prendre sa revanche.

On a généralement remarqué que les médecins à qui la variole

venait imposer une si rude tâche, s’étaient longtemps recueillis

avant de prendre la parole au nom de la science. Ce n’est guère que

cinquante ans après son avénement, c’est-à-dire vers 622, qu’on la

voit mentionnée et brièvement décrite pour la première fois, par un

médecin égyptien du nom d’Aaron[331]. Paul d’Égine, son contemporain,

n’en dit pas un seul mot, quoiqu’il nous ait laissé des histoires de

maladies, dont la concision n’exclut pas l’exactitude. Devançant les

théories futures, Aaron attribue la maladie nouvelle à l’effervescence

du sang et de la bile. Il note, comme un signe fâcheux, l’apparition

des boutons, dès le premier jour de l’invasion. Ce qu’on peut, selon

lui, souhaiter de mieux dans l’intérêt du malade, c’est qu’ils ne se

montrent que le troisième. La répercussion est un grave danger, et

on la prévient en évitant l’impression de l’air froid et l’usage des

boissons froides[332].

Cet écrit est le plus ancien que nous ayons sur la petite vérole.

Rhazès, à qui l’on attribue assez généralement la priorité, ne

dissimule pas, dans son grand ouvrage connu des érudits sous le titre

de _Continent_, qu’il avait été précédé dans cette étude par Aaron

et quelques autres qu’il nomme aussi. Mais il leur reproche d’être

inexacts et obscurs, et se flatte avec raison d’avoir mis plus de

précision dans l’étiologie de la maladie, et dans la distinction des

formes qu’elle peut prendre.

Le livre écrit par Rhazès au IXe siècle, mérite à certains égards

sa réputation. Souvent altéré par l’ignorance des traducteurs ou

l’infidélité des copistes, il a repris aujourd’hui sa pureté primitive.

Aux notions éparses recueillies avant lui, Rhazès a réuni les résultats

de ses observations personnelles. Son œuvre a paru suffire pendant plus

de cinq cents ans, puisque les auteurs qui se sont succédé durant cette

longue période, n’y ont presque rien ajouté[333].

L’auteur arabe donne pour la prophylaxie de la petite vérole des

préceptes qui s’inspirent d’une sage hygiène.

En théorie, il admet que le sang des enfants doit entrer en

fermentation pour passer à l’adolescence, et c’est la petite vérole qui

élimine les humeurs superflues; c’est ainsi qu’il explique l’aptitude

spéciale du jeune âge à contracter cette maladie. Mais comme les

adultes et les vieillards n’en sont pas exemptés, il a fallu recourir à

des accommodements sur lesquels il est inutile d’insister.

Ses prescriptions curatives décèlent un excellent esprit pratique. Il

règle minutieusement la diète du malade; indique les moyens d’accélérer

l’éruption, de prévenir les accidents résultant du siége des boutons

sur les yeux, la bouche, le nez, les oreilles, etc. On remarquera qu’il

redoute beaucoup les graves désordres provoqués par les pustules qui

recouvrent les articulations. Il recommande d’ouvrir sans retard celles

qui sont volumineuses, sous peine de voir survenir des dénudations des

os, des muscles et des tendons. D’où j’induis que cet accident devait

être commun à cette époque.

Contre certaines traces laissées par les boutons, l’auteur préconise,

selon l’usage du temps, une foule de topiques dont il aurait eu

sans doute bien de la peine à justifier la formule. La recette pour

la restauration des cicatrices en creux est des plus simples, et

Rhazès en confie l’exécution aux intéressés: _Onctions avec le beurre

mélangé de safran des Indes_ (curcuma), _bains réitérés et frictions

fréquentes_[334].

Quel que soit le mérite du _Traité_ dont je viens de donner un simple

aperçu, on y découvre des lacunes inexplicables. L’auteur n’indique ni

la marche, ni les caractères, ni la forme ombiliquée de l’éruption, et

il ne paraît pas soupçonner sa contagiosité.

Après Rhazès, Avicenne a consacré à la petite vérole un chapitre

important de ses œuvres[335]. Il n’y aurait aujourd’hui rien à

retoucher au tableau qu’il a tracé des phénomènes précurseurs; mais

il n’établit aucune distinction entre les symptômes, ni pour leur

fréquence, ni pour leur ordre de succession. Il insiste longuement

sur le pronostic et les indices qu’il peut tirer de la couleur, du

nombre, du volume et de la consistance des pustules. Elles peuvent être

blanches, jaunes, rouges, vertes, violettes, noirâtres. Plus elles se

rapprochent de la teinte noire, plus elles sont dangereuses; plus elles

s’en éloignent, plus elles sont bénignes. Leur blancheur est donc du

meilleur augure. Avicenne note aussi le danger des éruptions à marche

irrégulière, qui sortent et rentrent alternativement, surtout si elles

ont une teinte violette.

On ne s’explique pas qu’un observateur aussi attentif ait négligé

de distinguer les phases si remarquables de la fièvre. Il se borne

à constater qu’il est plus rassurant de voir la fièvre précéder

l’éruption que de voir les boutons se montrer avant tout mouvement

fébrile. D’où je serais porté à penser qu’il ne distinguait pas

nettement en nosologie, les fièvres éruptives des éruptions fébriles;

et qu’il a pu prendre plus d’une fois pour des varioles, des exanthèmes

qui n’en offraient que les apparences.

Mieux renseigné que Rhazès par l’expérience, Avicenne reconnaît

formellement, dès les premières lignes, la contagion de la variole

et de la rougeole. «_Sunt variolæ et morbilli in classe morborum

contagiosorum._»

Je ne veux ici consigner qu’un détail du traitement. L’auteur prescrit

d’ouvrir les pustules parvenues au septième jour, et présentant les

signes d’une maturation complète; et par un raffinement destiné à

frapper l’imagination des malades et du public, il veut qu’on se serve

d’une _aiguille d’or_, en ayant soin d’éponger avec du coton, l’humeur

dont on provoque l’écoulement.

En théorie, il adopte les idées de son devancier sur la fermentation

du liquide sanguin, comparée à celle du suc de raisin qui se purifie

en se débarrassant d’une lie épaisse et terreuse: hypothèse grossière

dans sa formule; mais qui n’est pas plus paradoxale que tant d’autres,

aujourd’hui surtout où le rôle confié aux ferments pour la génération

des maladies, tend à dépasser toute mesure.

Les auteurs arabes qui sont venus après Rhazès et Avicenne, n’ont rien

ajouté à leurs travaux, et ont laissé l’étude de la petite vérole à

peu près où ils l’avaient prise. Esclaves de la loi de Mahomet et du

fatalisme qu’elle impose, ils n’ont pas osé toucher à la question

prophylactique. Nous avons vu que Rhazès avait été mieux inspiré et

que son esprit élevé avait secoué hardiment la tyrannie d’un préjugé

absurde qui livre l’homme sans défense à tous les maux qui le menacent.

Constantin l’africain est le premier médecin qui ait écrit en latin sur

la petite vérole[336]. Il appelle _variola_ la maladie éruptive, et

réserve le pluriel pour les pustules elles-mêmes[337]. Théoriquement

il ne considère la variole, que comme l’acte éliminateur des détritus

laissés dans le sang de l’enfant par le sang menstruel qui l’a nourri

pendant la vie intra-utérine, et par le lait qui lui a servi d’aliment

après la naissance. Un individu peut la contracter, soit pour avoir

ressenti l’impression de l’air pestilentiel, soit _pour avoir respiré

les émanations adhérentes au siége sur lequel un varioleux s’est

antérieurement assis_. Il est impossible de ne pas reconnaître ici la

contagion médiate, quoique l’auteur n’ait pas écrit le mot.

Constantin énumère assez exactement les phénomènes de l’invasion; mais

il n’y a pas compris la douleur lombaire caractéristique. En s’occupant

de la forme, de la consistance, de la couleur des pustules dans leur

rapport avec le pronostic, il n’oublie pas de noter les cas où elles

sont confluentes. (_Altera alteri conjungitur._)

C’est à Sydenham, dans le XVIIe siècle, qu’appartient l’honneur

d’avoir doté la science d’une description de la variole qui est

restée un modèle[338]. Boerhaave la tenait en si grande estime, qu’il

convenait n’avoir pu y faire que des additions de peu d’importance,

quoiqu’il en fût à la dixième lecture[339]. Les médecins n’ignorent pas

que l’Hippocrate anglais réforma le traitement en vogue de la variole,

et le remplaça heureusement par la méthode rafraîchissante, non sans

mériter le reproche d’en avoir fait un emploi trop exclusif[340].

Lorsque la petite vérole, digne satellite de la peste bubonique,

lançait sur tous les hommes ses traits empoisonnés, et infligeait à un

grand nombre de ceux dont elle épargnait la vie, des maux sans remède

ou des difformités repoussantes, quel n’eût pas été l’étonnement des

médecins, s’il leur eût été donné de lire dans l’avenir, et d’y voir,

en premier lieu, l’inoculation artificielle, cette heureuse témérité

qui conjurait, en les affrontant, les dangers du fléau, et plus tard,

ce talisman de la vaccine qui le supprimait en prenant sa place! Et

pourtant, douze siècles devaient s’écouler, avant que l’art, désolé

de son impuissance, s’enrichît de ces inventions providentielles qui

venaient rendre un peu de calme à la famille humaine, fatalement vouée

à tant d’épreuves. Exemple unique dans les fastes des épidémies, et qui

forme le trait le plus saillant de l’histoire de la petite vérole[341]!

On sait que certains animaux sont sujets à des maladies éruptives que

quelques ressemblances avec notre variole ont fait désigner du même

nom. Ce fait a même été exploité par les détracteurs obstinés de la

vaccine, qui en ont déduit qu’une loi naturelle assujettit tous les

êtres vivants à ce travail dépuratoire et, qu’en conséquence, l’origine

de la variole remonte au berceau du genre humain.

A quoi je réponds que cette prétendue loi est démentie par

l’observation, puisqu’un grand nombre d’espèces animales sont

visiblement exemptées de cet impôt. Si l’homme est devenu, au VIe

siècle, la proie d’une maladie éruptive nouvelle, il ne répugne en

rien d’admettre que certains animaux soumis aux mêmes influences en

aient aussi subi l’impression. Le régne simultané des épidémies et

des épizooties, est de notoriété vulgaire dans leur histoire. D’après

une statistique dressée par Paulet, sur quatre-vingt-douze épizooties

dont il a recueilli la relation dans ses lectures, vingt et une ont été

communes aux animaux et à l’homme. On pourrait, à la rigueur, n’y voir

qu’une coïncidence fortuite. Mais si l’on tient compte de la fréquence

de ces associations et des rapports symptomatiques constatés des deux

parts, on ne peut guère méconnaître l’œuvre collective des mêmes

facteurs pathogéniques.

L’analogie de certaines éruptions des animaux avec l’éruption de la

variole humaine, n’a pas échappé aux Anglais, qui leur ont donné

le même nom: _small-pox_ (variole de l’homme, littéralement petite

vérole); _cow-pox_ (variole de la vache); _horse-pox_ (variole du

cheval); _swine-pox_ (variole du porc); _chicken-pox_ (variole du

poulet).

Je sais bien que dans le langage usuel de la médecine anglaise, les

mots: _chicken-pox_ et _swine-pox_, servent à désigner deux variétés

de varicelle. Dans la première, les vésicules sont petites, en pointe,

ou aplaties. Dans l’autre, elles sont grandes, globuleuses, molles,

plus larges au milieu qu’à la base. Ces deux dénominations ne devraient

donc pas être prises à la lettre, et n’indiqueraient que deux formes

différentes de l’éruption.

Il n’en est pas moins vrai que les vétérinaires ont observé des boutons

varioliformes chez divers oiseaux de basse-cour, tels que les _poules_,

les _oies_, les _pigeons_, les _dindons_.

D’autre part, Viborg a décrit comme analogue à la petite vérole de

l’homme, une maladie éruptive qu’il a observée chez le _porc_.

Sacco assure aussi qu’en Italie cet animal est sujet à une éruption

générale et contagieuse, à laquelle on a cru devoir donner le nom de

_variole_.

Il paraît que le chien a aussi son exanthème varioleux. Une maladie de

ce genre a été observée à l’École vétérinaire de Lyon en 1809. Avant

cette époque, elle avait déjà été signalée, et depuis on a eu quelques

occasions de la revoir[342].

On est surpris de ne pas compter dans la nomenclature anglaise des

varioles ou pox, la _clavelée_ des bêtes à laine, fièvre éruptive que

des hippiâtres très-autorisés confondent avec notre petite vérole[343].

Dans le midi de la France, on lui donne le nom de _picote_, qui

s’applique indifféremment à la variole. Cette homonymie vulgaire est

justifiée non-seulement par les analogies symptomatiques des deux

maladies, mais aussi par la fréquence de leur coexistence épidémique.

A l’heure où j’écris ces lignes, la petite vérole, atténuée par la

vaccine, règne sur plusieurs points du département de l’Hérault,

pendant que les troupeaux sont la proie d’une épizootie de clavelée

dont l’inoculation préventive modère efficacement les ravages[344].

Ces rapports, qui se révèlent au premier coup d’œil, avaient même

suggéré l’idée d’essayer la vaccine sur les moutons condamnés aux

assauts périodiques d’un fléau meurtrier. Mais ces expériences n’ont

donné que des résultats contradictoires entre les mains des hommes les

plus compétents: ce qui signifie peut-être qu’elles n’ont pas dit le

dernier mot et qu’elles demandent à être reprises[345].

Parmi les éruptions varioliformes des animaux dont l’étude appartient

à l’hippiatrie, il en est une que la médecine humaine revendique comme

une de ses plus belles conquêtes. C’est la _picote de la vache_, plus

connue sous son nom anglais de _cow-pox_, que Jenner a rendu célèbre.

Comme rien de ce qui touche cette étrange maladie ne peut être

indifférent, il serait curieux de rechercher si elle a accompagné la

petite vérole à sa première apparition.

Une ligne de la chronique de Marius est le seul document qui permette

d’essayer une conjecture.

Après avoir annoncé, dans le passage que j’ai déjà cité, l’invasion de

la Gaule et de l’Italie par une maladie épidémique accompagnée de flux

de ventre et de variole, Marius ajoute immédiatement que, dans les

mêmes régions, il y eut une grande mortalité parmi les bêtes bovines.

«_Anno 570, morbus validus cum profluvio ventris et variola Italiam

Galliamque valde affecit; et animalia bubula, per loca supra scripta,

maximè interierunt_[346].»

La maladie qui frappait le gros bétail était-elle, en réalité, la

_picote_, et Marius assistait-il à l’avénement simultané des deux

fièvres éruptives? Ou bien s’agirait-il d’une épizootie bovine

indéterminée qui n’aurait, avec la variole humaine, d’autre rapport que

celui de leur coïncidence?

Je ne trouve, du moins, à la première version rien d’invraisemblable.

Le rapprochement des deux faits inscrits par Marius, sans commentaire,

permettrait de croire qu’il n’hésitait pas à rapporter les deux

fléaux à une généalogie commune. Mais en l’absence de tout élément de

diagnostic, il est prudent de ne pas aller au delà d’un simple soupçon.

Si l’on objectait que la _picote bovine_ de nos jours ne répond, ni

pour sa gravité, ni pour son extension, au sombre tableau tracé par le

vieux chroniqueur, je me rejetterais sur la malignité exceptionnelle du

génie épidémique, dont la marche du temps aurait progressivement adouci

la férocité primitive, hypothèse qui pourrait se prévaloir de certains

faits du même ordre[347].

Dans l’orageuse discussion sur l’origine du vaccin, qui a tant agité

l’Académie de médecine en 1863, au milieu de vérités pratiques qui

ont ouvert à la science des horizons nouveaux, quelques paradoxes se

sont fait jour, et je n’hésite pas à qualifier ainsi l’opinion qui

affirme l’identité de la petite vérole et de la vaccine, malgré ma

considération pour les autorités qui la patronnent[348].

Il est certain que si l’on se borne à comparer leurs éruptions

respectives, on trouvera, entre la pustule vaccinale et la pustule

varioleuse, tant de ressemblances, qu’il n’est pas de médecin, si

exercé qu’on le suppose, qui soit en état de les distinguer[349].

Mais si on établit le diagnostic différentiel des deux maladies sur

sa véritable base, c’est-à-dire, sur le rapprochement des principaux

attributs que l’observation pathologique leur assigne, il n’est pas

possible de les confondre.

1º La durée de la période d’incubation de la variole est notablement

plus longue que celle de la vaccine.

2º Le mouvement fébrile est très-prononcé dans la variole, presque

inaperçu dans la vaccine.

3º Généralement, le nombre des pustules varioliques dépasse de beaucoup

celui des points d’insertion et peut aller jusqu’à la confluence. Il

est presque inouï au contraire, que l’inoculation vaccinale fasse

naître plus de boutons qu’il n’y a eu de piqûres, et, le cas échéant,

ces boutons surnuméraires sont en petit nombre.

4º La variole est presque toujours dangereuse et trop souvent

mortelle, tandis qu’on peut compter sur la bénignité naturelle de la

vaccine, sauf l’éventualité infiniment rare de quelques complications

intercurrentes qui la détournent de sa marche normale.

5º Le virus varioleux est vaporeux ou halitueux, et se mêle à l’air,

dans un certain rayon, comme les principes odorants. La fixité du

vaccin lui interdit toute expansion hors du dépôt où il s’est formé.

6º Enfin, si on inocule un mélange des deux virus, on voit surgir deux

éruptions correspondantes à leur double origine. Cette expérience

souvent répétée a toujours donné les mêmes résultats[350].

Ce n’est donc pas sans motif qu’on renonça à l’inoculation variolique,

qui rachetait ses bienfaits par de graves inconvénients, pour lui

substituer l’insertion du _cow-pox_ dont l’innocuité était aussi

assurée que son pouvoir préservateur[351]. L’identité des deux maladies

une fois admise, la logique voudrait qu’on employât indifféremment

dans la pratique l’un ou l’autre virus. Est-il un seul médecin qui ne

reculât devant la reprise de l’ancien procédé, au risque même d’une

inconséquence? Il y a trop longtemps que le vaccin a fait ses preuves

pour qu’on ose répudier des services aussi éclatants, sur la foi d’une

présomption qui, après tout, n’est point infaillible. En un mot, si

la vaccine a conquis, d’un commun accord, la préséance sur sa rivale,

c’est apparemment qu’elle en diffère par quelque trait essentiel, et

qu’elle ne représente pas, au fond, la même entité morbide.

D’après une théorie fort en vogue parmi les médecins, et assez

bien vue des gens du monde, le vaccin serait l’_antagoniste_ ou le

_neutralisant_ de je ne sais quel germe inné dont la préexistence

matérielle est encore une des fictions favorites du vieil humorisme.

Renonçons à une hypothèse qui ne soutient pas l’examen, et bornons-nous

au simple énoncé du fait empirique.

La picote de la vache, transportée sur l’homme, lui tient lieu de la

petite vérole à laquelle il serait tôt ou tard condamné. Les deux

virus, malgré la diversité de leur origine, se suppléent dans leurs

effets. La garantie qu’ils offrent contre la variole est la même,

et à ce point de vue, ce sont de vrais succédanés. Quand on a le

choix, on doit naturellement la préférence à celui qui a toujours été

sans reproche. En dépit de quelques divergences plus apparentes que

sérieuses, je crois traduire l’opinion unanime des médecins, en disant

qu’il ne serait permis d’exhumer l’inoculation de la variole que dans

le cas (_quod numen avertat!_) où la source du vaccin viendrait à se

tarir.

En retraçant rapidement le souvenir du mémorable débat académique, j’ai

voulu seulement justifier cette conclusion, directement afférente à mon

sujet: que le cow-pox est une maladie nouvelle comme la variole. Il y

a indécision sur sa date historique. Mais comme l’expérience nous a

appris que la maladie de l’animal peut passer à l’homme, dans certaines

conditions bien définies d’imprégnation naturelle, on est porté à se

demander si les faits qui l’attestent, n’auraient pas été inaperçus

ou méconnus, pendant de longs siècles. Toujours est-il qu’ils ne nous

apparaissent qu’au moment où Jenner s’emparant, avec la pénétration

du génie, d’une tradition populaire, en dévoile le secret ignoré, et

dote notre nosologie d’une maladie artificielle qui est le plus grand

bienfait de la médecine contemporaine[352].

NOTES:

[263] Cit. par Joseph Adams, _Observations on morbid poisons

chronic and acute_, p. 11. London, 1807.

[264] Adams, _ouv. cit._ Ibid.

[265] Hippocrate, _Trad._ E. Littré, t. V, p. 60.

[266] Gruner, _Morborum antiquitates_, p. 16-18. Vratislaviæ,

1774.

[267] Lazari Riverii _Oper. med._, sect. 3, cap. III, p. 461.

Genevæ, MDCCXXXVII.

[268] Il va sans dire que l’universalité du tribut imposé par

la variole compte des exceptions. Des familles entières en ont

fourni des exemples. Diemerbroeck nous apprend que sa grand’mère,

son grand oncle, son père, ses deux cousins germains, tous plus

qu’octogénaires, n’avaient jamais eu la variole, et lui-même

en était encore exempt à 70 ans, malgré ses longs et nombreux

rapports avec les varioleux qu’il avait soignés. Mais on sait que

l’âge avancé n’est jamais une garantie d’immunité définitive.

Lacépède se croyait épargné lorsqu’il fut mortellement frappé

à 70 ans.--Werlhof avait vu un paysan qui avait toujours joui

d’une bonne santé et qui se tira parfaitement de la petite vérole

dans sa quatre-vingtième année (_Disquisitio cit. de variolis

et anthracibus_, p. 21). Dezoteux et Valentin parlent d’un

homme qui eut, à 94 ans, une variole dont il guérit (_Traité

de l’inoculation_, p. 111, an VIII).--Pendant une épidémie qui

régnait à Cette, en 1838, le Dr Lassalvy, a observé en même temps

la variole sur un enfant le surlendemain de sa naissance, et sur

un vieillard de 80 ans. (Bousquet, _Nouv. traité de la Vaccine_,

p. 277.)

[269] Cette dissertation devenue rare porte le titre suivant:

«_Variolarum antiquitates nunc primum e Græcis erutæ a Joanne

Gothofredo Hahn, phil. et med., doctore et natur. curios.

socio._--Brigæ imprimebat Gothofredus Trampius. 1733, in-4º.»

Gruner, qui ne partageait pas l’opinion de son compatriote, le

dépeint toutefois comme un médecin très-considéré et très-répandu

à Breslau, très-versé dans l’étude de l’antiquité et cherchant de

bonne foi la vérité.

[270] _Disquisitio medica et philologica de variolis et

anthracibus, ubi de utriusque affectus antiquitatibus, signis,

differentiis, medelis disserit_ Paul. Gottlieb Werlhof, D.

medicus in aula Hannoverana regius. Hannoveræ, MDCCXXXV.

[271] Hahn (Jo. Gothofr.), _Carbo pestilens a carbunculis sive

variolis veterum distinctus_. Vratislav, MDCCXXXVI.

[272] Hérodote était un médecin du premier au deuxième siècle de

notre ère.

[273] Aetii Amideni lib. V, cap. cxxx, Basileæ, MDXXXV: _Curatio

pustularum in febribus quas exanthemata vocant ex Herodoto_.

[274] Hippocrate, _Trad._ Littré, t. V, p. 62.

[275] Si je me sers au besoin des mots, _putridité_, _malignité_,

c’est qu’ils expriment, à mon sens, un état bien défini de

l’organisme, quelle que soit la théorie qu’on en donne. Ces

expressions sonnent mal aujourd’hui à quelques oreilles

délicates; mais les faits qu’elles traduisent n’ont pas vieilli,

et la clinique actuelle ne peut répudier cet héritage de la

pathologie ancienne. Ce n’est pas ma faute si ce langage qui a,

dit-on, fait son temps, me paraît encore préférable à celui qui

aspire à le remplacer.

[276] Paulet, _Hist. de la petite vérole_, t. I, p. 57.

MDCCLXVIII.

[277] Oribase, _Synopsis_, V, 6, p. 176, _Collect. Steph._

[278] Cornel. Celsi _De Medicina_, lib. V, cap. XXVIII. _De

pustularum generibus._

[279] Celsi lib. V, cap. XXVIII, 15.

[280] «On trouve, dit Alibert, dans les livres de l’art, des

descriptions inexactes d’épinyctides, dont il ne faut ici

tenir aucun compte.» (_Monographie des dermatoses_, t. I, p.

132, 1832.) Mais à moins de supposer que Celse a décrit une

éruption imaginaire, il faut bien accepter les caractères qu’il

lui assigne. Alibert la place parmi les eczémas. Il a eu, sans

doute, ses motifs. Mais comme l’eczéma qu’il décrit sous ce nom

n’est pas le même que celui de l’auteur latin, la nature de

l’épinyctide ancienne reste toujours indécise. Peut-être a-t-elle

disparu de la pathologie. Ce qui est certain, c’est que Lorry,

grande autorité en matière de maladies cutanées, assure ne

l’avoir jamais vue. «_Mihi vero epinyctidem qualem veteres medici

describunt, serò periodicè dolores concitantem atroces, de die

quiescentem, videre nunquam contigit._» (_Tractatus de morbis

cutaneis_, p. 264. Parisiis, MDCCLXXVII.)

[281] Celse, lib. V, cap. XXVIII.--_De pustularum generibus._

[282] La forme que Celse assigne à cette éruption, la distingue

de celle que Villan et Bateman mentionnent sous le même nom et

qui est constituée par des pustules larges, d’un rouge très-vif,

et remplacées, en se desséchant, par une croûte épaisse dure

et foncée. La phlyzacie est le caractère des pustules de la

dermatose que les auteurs appellent _ecthyma_.

[283] Celse, ibid., _De phymate_.

[284] Le mot _phyma_ dérive en effet de φυω, naître, et désigne

_tout ce qui fait éruption au dehors_. (Hippocrate, _Aphor._,

traduits par Lallemand et Pappas, p. 26. Note, 1839.)

Cette leçon est adoptée par Castelli: «_Phyma comprehendit

abscessus, pustulas, ulcera, etc._ (_Lexicon_, au mot _Phyma_.)

[285] Gui Patin, _Lettres_, t. I, lettre CLXXIV. 1846.

[286] Hahn a reconnu une telle solidarité entre ces trois fièvres

éruptives, qu’il a recours aux mêmes preuves pour établir leur

ancienneté. C’est précisément un des arguments qui me paraissent

démontrer le mieux leur origine moderne, quand on l’a prouvée

pour l’une d’elles.

[287] Magni Hippocratis..., Foesio authore. Francofurti, 1596, p.

120.

[288] Hippocrate, _Aphorismes_, section IIIe, aphorisme 20, trad.

de Daremberg. Paris, 1855.

[289] Montaigne, _Essais_, chap. XLVI.

[290] Aretæi Cappadocis, _De causis et signis acutorum morborum

lib. primus_, cap. IX. _De pestilentibus faucium vitiis._ MDCIII.

[291] Castelli, _Lexicon medicum_, au mot _Carbunculus_.

[292] Voy. Celse, lib. V, cap. XXVIII.

[293] Werlhof, _Disquisitio de variolis et anthracibus_.--Quand

on a lu cet écrit, on n’est plus surpris que les contemporains se

soient rangés du côté de Werlhof.

[294] Werlhof, _Disquisitio cit._, p. 46-52.

[295] Hippocrate, _De morbis vulgaribus_, _lib. secundus, sectio

prima_.

[296] Galien, édition de Kuhn, t. XVII, A., p. 36.

[297] Rhazès, _Traité sur la petite vérole et la rougeole_, p.

17, _ad calcem_ du _Traité_ cit. de Paulet.

[298] Werlhof fait remarquer que les mots arabes avec ou sans

l’article, _Giodari_, _Giadari_, _Algiodari_, _Algiadari_, sont

exclusivement affectés à la variole, et que jamais ils n’ont

servi, dans cet idiome, à désigner le charbon. (_Disquisitio cit.

de Variolis et Anthracibus_, p. 62.)

[299] Rhazès, _Ouv. cit._, p. 20.

[300] Oribase mentionne les _cicatrices qui succèdent aux

dermatoses impétigineuses_: _cicatrices quæ ex impetigine

fiunt_ (cité par Gruner, _Morborum antiquitates_, p. 41.--_Apud

Oribasium, Curat. morb._, III, 36, p. 631. _Collect. Stephan._).

[301] Hardy, _Leçons sur les malad. de la peau_, p. 141, 1860.

[302] Hahn, _Ouv. cit._, p. 124.

[303] Les remèdes vantés par Pline, contre les cicatrices et

autres vices de la peau, semblent imaginés pour reculer les

bornes de l’absurdité humaine. Je recommande, comme échantillon,

le chap. XII du livre XXX qui porte ce titre: _Ad ignem sacrum_,

_ad carbunculos_, _furunculos_, _ambusta_, etc. (Plinii secundi

_Hist._, 1543.)

[304] Celse, lib. IV, cap. V.--Le titre du chapitre est

significatif: _De varis, lenticulis et ephelide_.

[305] Les mots _argenti spuma_ désignent ou une préparation

particulière d’argent, ou la _litharge blanche_.

[306] Martini Lister, _Exercitationes medicinales_, p. 265.

Londini, MDCXCVII. _De Variolis._--Lister écrivait aux XVIIe et

XVIIIe siècles.

[307] Johannis Freind, _Opera omnia med._ Londini, MDCCXXXIII. P.

525.

[308] Freind, _ibid._, p. 487.

[309] Richard Mead, _De variolis et morbillis_, p. 2. Londini,

1747.

[310] Thomæ Sydenham, _Oper. med._, t. I, p. 149. Genevæ,

MDCCLXIX.

[311] Pinel, _Nosograph. philosophique_, t. II, p. 22. 1810.

Pinel a-t-il voulu dire que les premières descriptions sérieuses

de la variole dataient de Rhazès et d’Avicenne, je n’ai rien à

reprendre. Mais je devrais rectifier son erreur, s’il a entendu

que la maladie n’a commencé qu’au temps de ces écrivains.

[312] Ozanam, _Hist. méd. des malad. épid._, t. III, p.

318.--Fodéré, _Leçons sur les épid._, t. IV, p. 297.

[313] Littré, _Revue des Deux-Mondes_, art. cit. et Hippocrate,

_Trad._ E. Littré, t. V, _Argument du 2e livre des Épid._

[314] Rayer, _Traité des malad. de la peau_, t. I, p. 550. 1834.

[315] Bousquet, _Nouv. traité de la Vaccine_, p. 21. 1848.

[316] Il paraît qu’en 1767 la variole aurait enlevé, dans la

seule ville de Pékin, près de _cent mille_ enfants.

[317] Marius, évêque d’Avenches, en Suisse, né vers l’an 532,

mort à Lausanne en 596, est l’auteur d’une Chronique abrégée qui

s’étend depuis 455 jusqu’en 581, et qui a été insérée par Dom

Bouquet dans le _Recueil des historiæ Francorum scriptores_, t.

II, p. 12.

Le passage que je viens d’extraire est immédiatement suivi de cet

autre: «_Anno 571 infanda infirmitas atque grandula cujus nomen

est pustula, in supra scriptis regionibus innumerabilem populum

vastavit._»

Cette _glande_ appelée _pustule_ n’est que le _bubon_ de la

peste qui régnait alors, et qu’on désignait ainsi parce que

le vocabulaire n’était pas encore bien arrêté. Il ne s’agit

nullement de la _pustule varioleuse_, comme on aurait pu le

croire à la première lecture.

[318] «_Substantive varii et variæ dicuntur qui et quæ maculas et

papulas in facie distinctas habere solent._» (Castelli, au mot

_Varius_.)

La qualification de _varius_ qui désignait, chez les Latins,

tout individu dont le visage était bourgeonné ou parsemé de

taches, inspira à Cicéron un jeu de mots qui trouve ici sa place.

S’adressant à Q. Servilius Isauricus: «_Miramur_, dit-il, _cur

Servilius pater tuus, homo constantissimus, te nobis tam varium

reliquit_.» (Cit. par Lorry, _Tractatus de morbis cutaneis_, p.

539. MDCCLXXVII.)

[319] Gregorii Turonensis, _Opera omnia_, lib. V, cap. XXXIV et

seq.

[320] Dans sa traduction française de Grégoire de Tours (t. I,

p. 298, 1861), M. Guizot a rendu littéralement ces mots _morbus

dysentericus_, par _dysenterie_, maladie bien différente de celle

que désigne le texte. Quelque étranger que le traducteur fût à la

médecine, il était facile de voir que les symptômes indiqués ne

répondaient pas à la maladie qui porte ce nom vulgaire.

[321] On sait qu’à cette époque l’usage des ventouses était en

grande vogue.

[322] En notant ce fait vulgaire dans l’histoire de la variole,

Grégoire y voit un acte de la vengeance de Dieu, irrité contre

Nantin qui s’était rendu coupable de graves outrages envers les

prêtres.

[323] Le vieux mot français _corailles_ comprenait non-seulement

le cœur et les régions voisines, mais encore les intestins en

général. (Voy. Ducange, _Glossaire_, au mot _Corallum_.)

[324] Dans une note de sa belle édition d’Ambroise Paré (t. II,

p. 211) le professeur Malgaigne, reproduisant en français ce

passage de Grégoire de Tours, traduit, à ma grande surprise,

_corales pusulas_, par _feu St Antoine_, et se prévaut de cette

version arbitraire pour fixer, à cette époque, la première

mention de cette maladie. Il suffit de jeter les yeux sur le

texte du vieux chroniqueur pour constater l’inexplicable méprise

de M. Malgaigne. Que le nom de _feu St Antoine_ ait été donné,

comme il le dit, à des affections fort diverses, c’est ce qui

n’est pas douteux. Mais il n’en est pas moins certain que cette

maladie gangréneuse n’a régné que cinq siècles après, et qu’il

faut attendre jusque-là les premiers documents historiques qui

s’y rapportent.

[325] Gregorii, _Op. cit._, lib. VI, cap. XIX.

Je ferai observer que je n’ai pas suivi l’exemple de certains

traducteurs qui ont rendu _valitudines variæ_ par _maladies

diverses_. Outre que Grégoire n’avait en vue que la maladie

régnante, il est clair pour moi que la qualification _variæ_

équivaut au mot _variola_ de Marius, et désigne l’aspect tacheté

de la peau.

[326] Gregorii Turonensis lib. III, cap. XXIV, _De miraculis

sancti Martini_.

[327] On a dit que les Arabes avaient voulu marquer la naissance

de leur prophète par quelque événement extraordinaire, en fixant

à l’an 572 la première apparition de la variole. Ce détail serait

consigné, d’après J.-J. Reiska, dans un vieux manuscrit arabe de

la bibliothèque de Leyde. (Voy. Mead, _Recueil des Œuvres_, etc.,

t. I, p. 405. Trad.)

En admettant que l’année 572 fût la date précise de la naissance

de Mahomet, il est certain que la petite vérole qui se montra

cette année en Arabie, conjointement avec la rougeole, n’était

pas à ses débuts.

[328] Voy. Paulet, _Hist. de la petite vérole_, t. I, p. 96.

[329] A cette époque, Paris était cruellement frappé: «En 1445,

dit Sauval, depuis le mois d’août jusqu’à la Saint-André (30

novembre) la petite vérole fit mourir plus de six mille petits

enfants, et même bien des femmes, sans compter les hommes.»

(_Antiquités de Paris_, t. II, p. 558.)

[330] Ce fait est noté par Pierre Martyr d’Anghiera, le premier

historien des voyages de Christophe Colomb: «_Reliquos variolæ,

morbilli eis ignoti hactenus superiore anno 1518, qui tanquam

morbosos pecudes contagioso halitu eos invaserunt._» (_De rebus

oceanicis et de orbe novo decades_).

[331] Aaron ou Ahron, prêtre et médecin d’Alexandrie, vivait du

temps de l’empereur Héraclius, vers l’an 22 du VIIe siècle. Il

est l’auteur d’une sorte d’encyclopédie, contenant trente traités

en langue syriaque, connus sous le nom de _Pandectæ medicinales_.

Ce livre fut traduit quelques années plus tard, en arabe, par

un médecin juif. Je n’ai pas vérifié, et pour cause, le texte

d’Aaron; mais je m’en rapporte sur ce point à l’autorité de

Joseph Amoreux, très-versé en ces matières. (Voy. _Essai hist. et

littér. sur la méd. des Arabes_, p. 129--1805.)

[332] Voy. Sprengel, _Hist. de la méd._, trad., t. II, p. 267.

[333] Le médecin connu sous le nom de Rhazès ou Razi était

persan, mais il a adopté, dans ses écrits, la langue arabe qui

était celle des savants depuis les conquêtes des Sarrasins

en Asie. Son _Traité_ célèbre _de la petite vérole et de la

rougeole_ a été plusieurs fois traduit. Mead en a donné une

version latine que Coste, traducteur de ses œuvres, a reproduite

en français (_Recueil des œuvres de Mead_). On le trouve aussi

dans l’_Hist. de la petite vérole_ de Paulet (_ad calcem_). M. le

Dr Eusèbe Desalle, très-versé dans l’idiome des Arabes, a publié

une nouvelle version française.--Enfin, ce _Traité de la variole

et de la rougeole_, a été traduit en dernier lieu par MM. Leclerc

et Lenoir. Paris, 1866, in-8.

[334] Rhazès, _trad. franç. du Traité_, ch. XI.--Des moyens

qu’il faut employer pour effacer les traces de la petite vérole.

(_Recueil des œuvres de Mead._ Trad, t. I, p. 510.)

[335] Avicenne, dont le véritable nom est _Abou-Ibn-Sina_,

appartient au Xe siècle (978 après J.-C.).

[336] Cet auteur, né à Carthage vers 1020, mort en 1087, a bien

servi la science par ses traductions de quelques œuvres arabes.

[337] «_Variolæ sunt multæ pustulæ in toto corpore aut ex majori

parte dispersæ._» (Summi in omni philosophia viri Constantini

africani medici, _Operum reliqua_. Basileæ, MDXXXIX, lib. VIII,

cap. XIIII, _de variola et causa et significatione_.)

[338] Thomæ Sydenham _Opera medica_, t. I, p. 79. _Variolæ

regulares._ Genevæ, MDCCLXIX.

[339] Boerhaave, _Aphorismi de cognoscendis et curandis morbis_;

_aphor._ 1379.

Stoll s’exprime comme Boerhaave: «La description de Sydenham est

si exacte qu’on ne saurait trop la lire, et que j’ai bien peu

de chose à y ajouter...» (_Aphoris. sur la connaissance et la

curation des fièvres._ Paris, 1809, p. 135. Trad.)

[340] A côté de Sydenham, il est juste de nommer son compatriote

Richard Morton, qui a aussi fort bien étudié les fièvres

éruptives. (_Opera med._, t. I. Lugduni, MDCCXXXVII. _Tractatus

de febribus inflammatoriis_, à cap. III ad cap. XI.)

[341] Je n’ai point à m’occuper ici du traitement. Je me

contenterai de rappeler qu’il fut de tout temps entouré de

pratiques superstitieuses, qui se sont perpétuées jusqu’à nous.

«Je me souviens, dit Fouquet qui a si bien étudié ce sujet,

d’avoir vu dans mon enfance, à Montpellier, qu’on vêtissait

les _petits vérolés_ de drap écarlate ou qu’on les tenait

dans des lits fermés de rideaux de la même étoffe, à peu près

comme il est rapporté qu’on le pratique encore au Japon. On

cachait superstitieusement sous le lit, des crapauds vivants à

qui l’on croyait la vertu d’attirer à soi et d’absorber tout

le venin de la maladie, comme on faisait coucher, du temps de

Rivière, un mouton ou un agneau avec le jeune malade, d’après

la même croyance; sans compter le soin qu’on avait de tenir

la chambre des malades presque toujours fermée hermétiquement

et d’en échauffer encore l’air par des réchauds où brûlaient

continuellement des parfums; les prises de thériaque et d’extrait

de genièvre, les bouillons de viande, ceux de chair de vipère et

autres remèdes ou breuvages incendiaires dont le jeune patient

était farci jour et nuit; et pis que tout encore, les vieilles

femmes qui s’en mêlaient.» (Voy. _Traitement de la petite vérole

des enfants_, etc. Amsterdam et Montpellier, 1772. T. I, p. 16.)

[342] Voy. Hurtrel d’Arboval, _Dict. de médecine, de chirurgie

et d’hygiène vétérinaires_, au mot _variole_; 2e édit. Paris,

1838-39.--Je me contente de rappeler à ce propos que les pêcheurs

assimilent à la variole une éruption qui recouvre la peau des

_carpes_, surtout pendant l’été.

[343] «Serait-il vrai, comme l’assure Edouard Harissons, que

ce genre d’éruption est complétement inconnu en Angleterre?»

(Alibert, _Monographie des dermatoses_, t. I, p. 319.)--Ce qui

me porterait à croire au moins qu’elle y est fort rare et par

conséquent peu étudiée, c’est qu’elle porte le nom de _scab_

(gale), qui en donne une fausse idée, et ne représente pas une

fièvre éruptive. Si les Anglais avaient constaté, comme nous,

les ressemblances qui rapprochent la clavelée ovine et la petite

vérole humaine, ils l’auraient naturellement désignée par les

mots _sheep-pox_.

[344] «De toutes les maladies qui affectent nos animaux

domestiques, la clavelée des bêtes à laine est celle qui présente

le plus de rapports avec la variole. L’éruption des boutons, leur

forme, leur nature, leur mode de développement, leur terminaison,

la fièvre qui les précède et les accompagne, les altérations

pathologiques qui les caractérisent, les réactions sympathiques,

les désordres et les incommodités qui peuvent suivre, sont, à

peu près, les mêmes dans l’une et l’autre.» (Hurtrel d’Arboval,

_Dict. de méd. vétérin._, au mot _Clavelée_; 2e édit. Paris,

1838-39.)

[345] S’il fallait en croire certains auteurs, la clavelée ovine

dériverait d’une maladie éruptive à laquelle les dindons sont

fort sujets et qui se propagerait aux bergeries placées dans le

voisinage d’une basse-cour infectée. Outre que ce rapprochement

a été souvent constaté sans amener les conséquences qu’on lui

prête, et que, dans le cas contraire, la coïncidence s’explique

naturellement par l’influence générale de la constitution

régnante, il est clair que l’origine première de la clavelée

n’est pas plus compréhensible que celle de la variole humaine

qu’on lui compare.

[346] Dom Bouquet, _Recueil des hist._, t. II, p. 12.

[347] Je n’ignore pas que les vaches sont sujettes à plusieurs

éruptions que le peuple prend pour la vraie picote, quoiqu’elles

soient _au fond_ très-différentes. Je ne puis ici avoir en vue

que la _picote_ qui donne une bonne vaccine capable de suppléer

la variole.

[348] Je n’ai pas à m’expliquer ici sur la provenance équine

de la variole de la vache. Si le fait était constant, il n’y

aurait qu’à déplacer un des termes de la question qui m’occupe;

mais jusqu’à plus ample informé, je crois à la spontanéité du

cow-pox, sans nier les cas où il peut être transmis par le

cheval. La contagion de la variole d’homme à homme, n’exclut pas

la possibilité de sa formation de toutes pièces, abstraction

faite de l’intervention antécédente du virus. Voy. Discussion sur

l’origine du horse-pox (_Bulletin de l’Acad. de Médecine._

Paris, 1862, t. XXVII, p. 835 et suiv.).

[349] Bousquet, _Nouveau traité de la Vaccine_, p. 55.

[350] M. Bousquet l’a vérifiée lui-même en 1831, et a consigné

les détails de cette épreuve dans son _Traité_ souvent cité (p.

555).

[351] La pratique de l’inoculation créait sans cesse de nouveaux

foyers de contagion. Dès qu’elle fut généralisée, la variole

régna sans désemparer; et, d’après des calculs qui n’ont pas été

contredits, le nombre de ses victimes n’avait jamais été plus

élevé. Quelque bénigne que fût d’ailleurs la variole de l’art,

comparée à la variole de la nature, elle trompait assez souvent

l’attente du médecin pour que cette éventualité dût entrer dans

ses prévisions.

[352] Un livre tel que celui-ci doit conserver la date de

cette immortelle découverte. Après vingt ans de travaux et de

méditations, Jenner la rendit publique en 1798, dans une brochure

de 60 pages, in-4º, sous ce titre: _An inquiry into the causes

and effects of the variolæ vaccinæ_. London.

Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie · 第 1 / 8 章