L’ENFANT JALOUX

A Salvador de Madariaga.

... Mes frères, certes! je ne les aimais pas. Eux-mêmes, ils me

détestaient. Nulle raison à cette antipathie réciproque, sinon ma

faiblesse et leurs brutalités. Peut-être aussi le simple effet de

générations différentes. J’avais quatorze ans; Charles vingt et Lucien

dix-huit. Nous aurions dû vivre de côté et d’autre, occupés à nos

besognes particulières. Mais un perpétuel désir de lutte, un goût des

rancunes et des représailles nous rapprochaient. Nous passions nos

vacances à nous battre. Charles, d’un caractère apathique, se bornait à

me donner des coups. Lucien, qui était plus imaginatif, cherchait à me

faire mieux souffrir, et il s’amusait, avec un rire sournois, à de

cruelles taquineries.

Il est vrai que je ne les craignais guère. Je ne me contentais pas de me

défendre, je prétendais parfois attaquer. Leur méchanceté surexcitait

ensemble ma peur et mon audace. Comme je n’étais pas le plus fort, il me

fallait recourir à la ruse, une ruse ingénieuse et patiente. Mon

avantage était dans les insultes, où ils ne m’égalaient point, et dans

la fuite, où je les essoufflais. Pour rien au monde, je n’aurais été me

plaindre ou demander protection à une grande personne. Je mettais mon

honneur à les braver... S’ils m’attachaient à un arbre en plein soleil;

s’ils m’enfermaient dans une malle, au grenier; s’ils me volaient mes

vêtements ou mes livres; s’ils me tordaient les poignets à les

briser--je parvenais presque toujours à retenir mes cris ou mes

pleurs...

Cette année-là, nous allâmes passer la Pentecôte à la campagne, chez

notre grand’mère. En ce lieu paisible, mon existence était semée

d’embûches, de nuit comme de jour. Car, mes frères et moi, nous logions

dans deux chambres contiguës, à une extrémité de la maison. Personne

n’entendait nos batailles, leurs menaces, et mes chants. On ne

s’apercevait que le lendemain des cuvettes fendues, des lits inondés

d’eau, des chaises défoncées. Charles et Lucien rejetaient sur moi toute

la faute. Et j’étais assez orgueilleux, assez méprisant pour la

revendiquer.

Un soir, après dîner, nous étions en train de jouer aux cartes--et le

jeu n’était qu’un prétexte à nous envoyer des coups de pied sous la

table--tandis que ma grand’mère faisait, sur un guéridon voisin, une

patience avec sa demoiselle de compagnie. On entendit tout à coup le

roulement d’une voiture dans la cour, bientôt un bruit de voix dans le

vestibule, puis, la porte s’ouvrant, on vit paraître Étienne. Étienne,

notre cousin, était alors âgé de vingt-quatre ans... Je venais de

recevoir le soulier de Charles sur le tibia gauche: cette arrivée

inopinée suspendit ma riposte et changea ma colère en plaisir.

Toutefois je dus lui dire bonsoir presque aussitôt car Lucien,

malignement, fit remarquer combien il était tard. J’allai donc me

coucher. Je suivis des corridors obscurs où je redoutais chaque soir une

embuscade. Je m’enfermai dans ma chambre. Mais, au fond de mon lit,

j’abandonnai la contrainte, la défiance, la haine, qui tout le jour,

m’avaient exalté. Et je me hâtai de m’endormir pour revoir Étienne le

plus tôt possible.

Étienne, en effet, était mon meilleur ami. Certes, je n’aurais pas osé

lui donner ce nom. Lui-même n’y aurait peut-être pas pensé. Mais qui

d’autre aurais-je aimé? Mes frères et moi, nous étions adversaires. Mes

camarades d’école, je les ignorais, et ils me le rendaient bien. Les

autres personnes et même mes parents, ne provoquaient en moi que des

sentiments de convention. Tandis qu’Étienne...! Il m’inspirait une

admiration immense et tendre. Il était grand, solide, bien vêtu, adroit,

joyeux: que de prestiges à mes yeux de révolté! Je pensais qu’il était

très beau. Ce qu’il disait me paraissait toujours juste. Orphelin de

père et de mère, sa destinée me frappait, d’une manière sans doute

excessive, de respect et de compassion. J’aurais voulu le distraire,

l’intéresser, me mettre à son service. Mais j’éprouvais tout cela d’une

manière confuse et je ne savais pas l’exprimer.

Lui, de son côté, me témoignait une réelle bienveillance, me

conseillait, parfois me grondait. J’acceptais humblement ses reproches,

parce qu’il m’écoutait comme un égal, parce qu’il était le seul à avoir

confiance en moi. Près de lui, je me trouvais heureux et paisible. Un de

ses gestes familiers était de me caresser les cheveux, et je sens

encore, après des années, le choc de sa bague sur ma tête d’enfant.

Je me rappelle qu’un soir, à une réunion de famille, comme je lui disais

adieu avant d’aller me coucher, il m’avait soulevé dans ses bras, et il

avait murmuré à son voisin:

--Des trois, c’est bien celui-là que je préfère...

Etre celui qu’on préfère! A ces mots, mon cœur triste et sauvage s’était

brusquement dénoué. Cette fois-là, je n’avais pu retenir mes larmes...

* * * * *

Le lendemain, quand je descendis dans la cour, je vis Étienne qui

boutonnait ses gants, la cravache sous le bras, tandis que le cocher

achevait de sangler son cheval Ingo. Je courus lui dire bonjour.

--Bonjour, Léopold, fit-il de sa voix enjouée. Viens-tu te promener avec

moi?

Je lui expliquai que le seul cheval disponible, en dehors d’Ingo, était

réservé à Lucien, qui m’interdisait de le prendre... Étienne m’entraîna

de quelques pas, à cause du cocher, et me demanda:

--Tes frères sont-ils toujours insupportables?

--Regarde.

Je relevai ma manche et lui montrai sur mon bras droit la trace d’une

morsure. Étienne parla d’aller leur tirer les oreilles. Je le suppliai

de n’en rien faire. J’étais trop content qu’il me plaignît.

--Mais ces disputes perpétuelles...

--Elles m’amusent, m’écriai-je avec défi.

Étienne hocha la tête. Sa nature raisonnable ne pouvait concevoir le

plaisir que l’on goûte, étant faible, à souffrir et à se venger. Et

parce qu’il avait l’âge d’homme, il avait oublié que les enfants

renferment de grands sentiments dans de petites manies: le stoïcisme

absurde que j’opposais aux méchancetés de mes frères, me relevait à mes

propres yeux. Grâce à cet entraînement de courage et d’insouciance, un

acte héroïque, à cette époque de ma vie, m’eût peut-être été naturel.

Ingo encensait en nous considérant de son bel œil noir. Étienne saisit

les rênes, chaussa l’étrier. Ingo commença à danser sur le pavé de la

cour. Craintif pour mon ami, je m’inquiétai de le voir aux prises avec

cette bête, qui était parfois difficile. Mais il s’enleva sur l’étrier

tout à coup, et retomba bien assis sur la selle, ses jambes aux flancs

du cheval. J’admirai sa grâce virile. Et comme il souriait, avec une

expression satisfaite, je crus que le sourire s’adressait à moi.

--Écoute, me dit-il en se penchant, j’ai quelque chose à te raconter.

Mais je pars cette après-midi déjà... Veux-tu me rejoindre au carrefour

de la Fée, d’ici une heure?

J’acceptai avec empressement. Étienne poussa son cheval. Comme il

passait la grille, il se retourna vers moi, et, toujours épanoui, jeta:

--C’est pour une confidence...

Naturellement j’arrivai en avance au rendez-vous. Je me couchai dans

l’herbe et je me mis à arracher des muguets, assez intrigué par les

paroles de mon ami. Autour de moi, il n’y avait que les bois, de petits

bois de chênes où passait le vent, et un ciel clair au-dessus. Soudain,

j’entendis un froissement de branches, et Étienne sortit du fourré.

Ingo fut attaché à l’ombre et nous nous assîmes côte à côte sur le

revers du talus. Étienne avait chaud dans son gros costume de cheval; il

commença par s’essuyer le front, puis il contempla la cime d’un hêtre

isolé; enfin, après quelque hésitation, il me dit:

--Je veux d’abord te parler de toi, Léopold. J’ai appris par ton père

que tu avais été le dernier en allemand. Pourquoi? Tu ne travailles pas

assez. On se plaint de ton indiscipline...

--Si tu savais, lui dis-je avec passion, comme notre professeur est

ennuyeux! L’allemand aussi est ennuyeux. Et puis, je déteste être

enfermé des heures. Alors je fais du bruit et je me moque des autres.

Tant pis!

--Léopold, ne dis pas des bêtises...

Je regardai Étienne avec étonnement. Sa bonne humeur avait disparu, et

il avait l’air préoccupé. Il se mit à me gronder d’un ton âpre.

Pourquoi, chez lui, cette brusque incompréhension, cette sévérité des

gens qui ne m’aimaient pas? Je baissai la tête.

--Étienne, je te jure...

--Les langues vivantes sont indispensables à notre époque. Si tu veux

faire une carrière utile...

Que m’importait ma carrière! Je murmurai:

--Étienne, je ferai ce que tu voudras...

Ingo tirait sur sa bride. Étienne se leva pour mieux l’assujettir; il se

retourna en se redressant sur ses bottes, puis, hésitant encore:

--Écoute, Léopold...

Il revint s’asseoir près de moi, dans les feuilles sèches, mit son bras

autour de mes épaules et, à voix basse:

--Léopold, je vais me fiancer!

Sa figure redevint joyeuse à cause de son aveu, et moi, je ris à mon

tour. Cette nouvelle imprévue m’enchanta. Je battis des mains.

--Tu ne me demandes pas avec qui?

C’est vrai. Étienne se fiançait avec quelqu’un.

--Avec Laure Morrens.

Comme je ne la connaissais pas, je ne lui attribuai pas d’importance. Il

me suffit de voir qu’Étienne ne me grondait plus, qu’il avait l’air

parfaitement heureux et qu’il me serrait les deux mains:

--J’ai voulu te l’annoncer tout de suite, mon petit Léopold. Garde-moi

bien le secret.

Bien sûr, je me serais fait tuer plutôt que de rien trahir! Il reprit:

--Et tu la rencontreras bientôt. Sa mère est une ancienne amie de notre

grand’mère, malgré la différence d’âge, et elle va venir passer quelques

jours ici avec elle.

--Alors, je la verrai? Quelle chance!

--Certes. Et tu pourras me donner de ses nouvelles..., tu lui parleras

de moi.

Je le regardai, avide de dévouement. Ainsi donc, on avait besoin de moi?

J’allais jouer un rôle!

--Et puis, ajouta-t-il, tu verras comme elle est jolie, comme elle est

gentille. Tiens, tu m’écriras ce que tu penses d’elle.

Je sautai au cou d’Étienne. J’étais affolé d’enthousiasme. Ensuite je

courus à Ingo et je l’embrassai sur le museau. Je criai:

--Regarde, il comprend...

Nous étions groupés tous les trois, et nos ombres inégales se mêlaient

dans l’herbe. Ingo et moi nous étions au service d’Étienne. Mais Ingo

n’avait pas un cœur humain pour souffrir.

* * * * *

Lorsqu’à son arrivée chez nous, quelques jours après, Mlle Morrens était

descendue de voiture, je m’étais penché à la fenêtre du premier étage,

d’où j’espionnais son arrivée. Elle m’avait parue ravissante. Mais je

n’avais pas osé aller à sa rencontre. Le soir, à l’heure du dîner, on me

présenta. Je la regardai à peine, pris d’une horrible timidité. Et

pourtant je rougissais du désir de lui crier: «Je suis son ami. Je veux

être le vôtre!»

L’idée que j’étais le dépositaire d’un tel secret m’aidait beaucoup dans

mes disputes quotidiennes avec mes frères. Qu’ils me paraissaient bêtes

de ne rien savoir! Je jouissais avec orgueil de cette supériorité.

Vis-à-vis de Mme Morrens et de sa fille, ils se comportaient

différemment. Charles, qui était gros et paresseux, toujours «à bayer

aux corneilles», comme le lui reprochait ma grand’mère, se contenta

d’être peu poli. Lucien, au contraire, se montra très empressé. Je crois

maintenant qu’il pensait faire la cour à la jeune fille. Mais je ne m’en

doutais pas. Je me moquais seulement de lui parce qu’il changeait tous

les jours de cravate.

Je me décidai à écrire à Étienne. Lettre naïve et amphigourique, où je

déversai pêle-mêle mon amitié et ma joie. Certainement, lui disais-je,

Mlle Morrens méritait de devenir sa femme. Je faisais leur éloge à tous

les deux. J’admettais avec plaisir Laure dans notre intimité, puisque

personne ne m’enlèverait la première place dans le cœur d’Étienne.

Cependant Mlle Morrens était parmi nous depuis trois jours et je ne lui

avais pas encore adressé la parole en particulier. Agressif et mal élevé

avec les autres personnes, je me sentais auprès d’elle saisi d’un

respect imprévu, d’une crainte superstitieuse. Elle était si différente

de moi, si élégante, si «ravissante», me répétais-je, alors que j’avais

les cheveux en désordre, les mains noires, une voix de fausset et les

mollets égratignés.

Charles me rendit, sans le vouloir, le service de nous mettre en

rapport. Il m’avait attrapé par le bras, et, me traînant à travers la

cour, m’avait tenu la tête sous la fontaine. En vain je me débattais,

j’étais à demi noyé. Tout à coup, il me lâcha: Mlle Morrens

l’interpellait du perron. Il haussa les épaules et disparut. Mais tandis

que je m’épongeais, malade d’humiliation, elle s’approcha et me demanda,

avec une intonation fort douce:

--Il ne vous a pas fait mal?

Je cessai sur-le-champ d’être humilié. Ma figure ruisselante sourit, et,

sans prononcer une parole, je la regardai. Elle sourit de même.

--Allons nous promener dans le jardin: le soleil vous séchera.

Et ainsi, tout naturellement, nous nous mîmes à causer. Bien vite, je

lui racontai qu’Étienne m’avait fait ses confidences. Elle le savait.

Elle ajouta:

--Je n’ignore pas quelle affection il a pour vous. Voulez-vous être

aussi mon ami?

Nous marchions le long de l’avenue ensoleillée. La vie, autour de moi,

s’ouvrait tout à coup profondément. Je parlais avec la femme qu’Étienne

aimait: j’étais mêlé à une histoire secrète et romanesque...

Aujourd’hui, je me rends compte que Mlle Morrens s’ennuyait un peu. A la

sympathie qu’elle avait peut-être pour moi se joignaient le désir de

prononcer tout haut le nom d’Étienne et l’envie de se distraire. Mais

alors, vaniteux comme je l’étais--et inexpérimenté--je me montai la

tête. Elle me proposa de lui faire faire des promenades. J’acceptai avec

une fièvre de confusion et une idée exagérée de mon importance.

Je la menai dans tous les petits chemins que j’aimais. Nous allions à

travers bois pendant des heures, l’un derrière l’autre. Parfois elle

s’arrêtait pour cueillir une fleur. Nous écoutions ensemble le bruit des

feuilles, la fuite d’un oiseau, l’aboiement éloigné d’un chien. Nous

discutions d’où venait le vent. Et, perdu sous ces voûtes d’arbres, seul

avec elle, j’étais gagné par un sentiment grave et inconnu. Elle m’était

confiée. Je la protégeais.

Il est vrai que c’était pour le compte d’Étienne. Au début, je l’avais

beaucoup entretenue de son fiancé. Mais, naturellement, elle se formait

de lui une autre idée que moi. Elle ne le retrouvait pas du tout dans

mes histoires. Je les racontais fort mal, d’ailleurs, et elles lui

semblèrent banales et puériles. Les femmes n’ont jamais pris l’amitié au

sérieux. Elle préférait ses propres souvenirs et songeait à eux en

croyant m’écouter.

Un autre sujet de conversation où j’obtenais plus de succès, c’était mes

démêlés avec mes frères. Il faut dire que là j’étais intarissable, et

peut-être amusant. Je trouvais en elle un public qui soutenait ma verve.

Étienne, mon unique confident, me grondait quelquefois, et ne me

comprenait pas toujours. Et il était si bon, et si gai, que je ne lui

disais pas tout ce qui se passait en moi de méchant ou de triste. Tandis

que Laure--nous nous appelions par nos prénoms, maintenant--prise de

pitié à certains de mes récits, imaginait des consolations. Loin de me

réprimander, elle me poussait dans mon sens, elle finissait même par

m’exciter à la révolte. Ses dix-neuf ans prenaient plaisir à mes

entreprises, riaient de mes rancunes. Devant elle je me laissais aller

sans scrupule à mes mauvais sentiments. Et elle reconnaissait dans les

détours ingénieux de ma ruse des inventions de son sexe. Je ne sais

quelle complicité nous unissait.

Sur ces entrefaites, je reçus une lettre d’Étienne. Avant de l’ouvrir,

je la balançai entre mes doigts, comme si je prévoyais des reproches. Je

l’ouvris. Elle contenait une phrase, gentille mais bien courte, à mon

adresse, le reste des quatre pages n’était rempli que de Laure. Il me

chargeait pour elle de vingt commissions. L’idée de servir

d’intermédiaire entre eux, qui m’enchantait naguère, me parut moins

agréable. Je mis la lettre dans ma poche, sans en parler.

Toutefois j’éprouvai des remords. Vers la fin de l’après-midi, nous

étions assis, Laure et moi, au bord d’un bois. Devant nous, dans un

creux du terrain, les toits d’un hameau fumaient à travers l’air

paisible. Je ne pus y tenir, et je murmurai:

--J’ai reçu une lettre d’Étienne.

Elle tourna vers moi un vif regard:

--Donnez-la-moi.

--Je ne l’ai plus: je l’ai déchirée...

Pourtant, elle était dans ma poche. Comme Laure retombait dans le

silence, je me décidai à lui raconter cette lettre. Je mis une sorte de

point d’honneur à en redire exactement les termes. Mais la lettre

elle-même, je ne voulais pas...

Laure m’écouta en suivant des yeux les fumées du hameau. Son visage

exprimait une satisfaction que je ne lui avais jamais vue. Elle avait

l’air d’une personne qui se désaltère. Quant à moi, je redisais les mots

d’un autre, mais c’était ma voix qu’elle entendait. Cela me rendait

heureux aussi.

Puis elle se leva:

--Je dois rentrer, dit-elle. Vous savez que nous partons demain...

Demain? Non, je ne savais pas. Comment, elle allait partir? Mon cœur se

serra.

--Restons encore ici, lui dis-je. C’est notre dernière promenade

ensemble.

--Nous en ferons l’année prochaine, répondit-elle gaiement.

Je secouai la tête. Je devinais déjà que rien ne se recommence. Et, à la

voir à ce point impatiente, je regrettai d’avoir trop bien rapporté les

phrases d’Étienne. A la dérobée, je sortis la lettre et je me mis à la

déchirer rageusement. Déjà Laure descendait le chemin creux: je

contemplai avec avidité sa silhouette qui s’en allait si légèrement vers

l’autre.

* * * * *

Le mariage avait été fixé au mois de novembre. Mon père décida de

m’envoyer en Allemagne pendant les vacances afin de me mettre

sérieusement à l’allemand. J’étais à peine installé depuis huit jours

chez un professeur de Rothembourg que j’appris qu’on avançait la

cérémonie. Étienne venait d’être nommé à un poste d’ingénieur dans des

mines en Espagne, et il devait s’y rendre au mois de novembre

précisément.

Je me préparai donc à refaire ma malle pour repartir. Mais mon père

m’avertit qu’il ne considérait pas ma présence à ce mariage comme

indispensable, et il m’enjoignit de rester à Rothembourg jusqu’au terme

fixé d’avance. Après un moment de stupeur, je ressentis une terrible

colère; je demeurai une journée entière enfermé dans ma chambre, et aux

appels du professeur, à ceux de sa femme et de sa fille, je ne répondis

que par des injures. Mon père, mis au courant, m’écrivit de façon

sévère.

Alors j’affichai une mauvaise humeur systématique. J’affectai, en

parlant allemand, de faire des fautes exprès. Je me moquai de

l’empereur. Je traînai dans les médiocres brasseries de Rothembourg, et

je rentrai tard, en chantant des grossièretés.

Cependant le fameux jour s’approchait et ma fièvre augmentait à mesure.

Ce devait être un mercredi. La veille je reçus d’Étienne sa photographie

et celle de sa fiancée. Je les regardai avec un désespoir exaspéré par

l’exil. Je dormis très mal.

Le mercredi, je le passai presque entièrement dans la petite promenade

des remparts, qui s’étend en éperon sur la rivière. Elle était déserte.

A travers les feuilles, on voyait la ville gothique et trop pittoresque.

Hélas! je me sentais si loin, si abandonné! Personne n’avait donc exigé

que je fusse là: Étienne, pourquoi ne me réclamais-tu pas? Et vous,

Laure...?

J’imaginais mal les rites d’un mariage. J’essayai de me représenter

Laure en robe blanche, avec son voile. Comme elle devait être jolie!

Étienne serait en jaquette, droit et fier, toujours beau. La foule

accourue saurait l’admirer. «Et si vous saviez comme il est bon, comme

il est intelligent!» Je pensais si fort à lui, avec une telle humilité,

une telle dévotion, que j’étais sûr de forcer sa pensée, et qu’il

songeait en cette minute à son pauvre ami Léopold.

Charles et Lucien étaient là-bas, eux. Ah, si j’avais pu les battre! Ou

plutôt, non; dans mon chagrin, je souhaitai me livrer à eux, à leurs

brutalités, à leurs coups de poing. Ne plus me défendre. Me laisser

piétiner, arracher les cheveux, comme une chose pitoyable, et qui

s’avoue vaincue...

Le soleil qui déclinait envoya des rayons obliques à travers le petit

jardin frissonnant et fleuri. Je sortis de ma poche les deux

photographies que j’avais emportées. Lui d’abord, qui me regardait avec

son visage franc, de face. Longuement, je contemplai ce portrait inerte.

Et puis je passai à celui de Laure. Je voulus le porter à mes lèvres: ma

main, à mi-chemin de ma bouche, retomba. Je recommençai, les yeux

fermés, un peu haletant, mais mon baiser éperdu, ne rencontrant que le

carton froid, ne s’acheva pas. Heureusement personne ne m’avait vu. Tout

le monde m’ignorerait, toujours.

Je me levai pour partir. J’étais en proie à l’inquiétude et à la peur.

J’avais l’idée qu’on me trahissait. Mon cœur battait trop vite, comme

s’il avait des raisons de s’émouvoir que je ne connaissais pas encore.

* * * * *

Deux mois après, je les revis. C’était chez ma grand’mère, qui m’avait

invité pour quelques jours. «Les Étienne y seront», disait sa lettre.

Les Étienne! J’avais ri de cette expression nouvelle.

Lorsque j’entrai dans le salon, j’entendis tout de suite la voix de mon

ami:

--Tiens, Léopold!

Ma première idée fut de me jeter dans ses bras, comme naguère. Mais,

posément, je lui donnai la main.

--Bonjour, Étienne...

Il m’emmena dehors.

--Tu comprends, disait-il, Laure n’est pas encore prête...

Je voulais aller dans le parc, mais il me retint sur la terrasse:

--Faisons les cent pas ici, veux-tu?... Eh bien, ton Allemagne? Était-ce

amusant?

--Très!

--Comme tu as l’air convaincu! s’écria-t-il en riant.

Je passai mon bras sous le sien et je pesai dessus, pour l’obliger à se

pencher vers moi, à m’écouter de plus près.

--Non, je ne ris pas... J’ai passé à Rothembourg deux mois horribles.

--Pourquoi donc?

Je lui expliquai que je détestais le professeur et sa femme chez qui

j’habitais; que les autres pensionnaires étaient communs; qu’il avait

beaucoup plu; que j’étais seul.

--Tu m’étonnes... Je ne savais pas...

--Je n’osais pas te l’écrire; tu m’aurais lu avec distraction. Je ne

voulais pas te déranger...

--C’est juste, répondit-il.

--Mais je t’assure que j’ai bien pensé à toi, surtout le jour de

votre... de ton mariage. J’étais si triste d’être absent. J’avais

l’impression qu’on m’avait oublié...

--Pauvre vieux Léopold!

Cela, il le dit bien, et je reconnus l’ancienne intonation de l’amitié,

cette sorte de perplexité qu’il éprouvait à mon égard et qui me causait

du plaisir et de l’orgueil, parce que je devinais qu’il m’aimait et

qu’il ne me comprenait pas tout à fait... Alors, de le sentir le même,

j’eus un mouvement de joie. Je lui racontai combien j’étais content

d’être revenu, content de le retrouver pour toujours. Je bavardai,

tandis que nous continuions à marcher de long en large sur le gravier de

la terrasse.

Étienne m’écoutait et se taisait. Depuis quelques minutes, il paraissait

préoccupé. A plusieurs reprises, il avait levé les yeux vers la façade

de la maison. Il regarda l’heure à sa montre. Et je ne sais ce que

j’étais en train de dire, lorsqu’il se dégagea de mon bras, se tourna

vers une fenêtre du premier étage et cria:

--Laure!

Je m’arrêtai, interloqué. Mais il reprit, d’un ton clair:

--Ho-ho! Laure! Il est midi, on va déjeuner...

Sa figure avait changé d’expression. Tournée vers cette fenêtre, en

plein soleil, elle rayonnait.

--Étienne..., fis-je.

La fenêtre s’ouvrit. Laure parut et, se penchant, me jeta:

--Bonjour, Léopold!

Puis, à Étienne, avec le même air heureux que lui-même:

--Est-ce que je suis en retard?

Il répondit en riant:

--Tu es toujours en retard...

Ce tutoiement imprévu me choqua ainsi qu’une chose inconvenante. C’était

la première fois que je les voyais ensemble. Comme je n’avais pas

assisté aux cérémonies officielles des fiançailles, du mariage, je ne

m’étais pas habitué petit à petit à un état de fait qui, dans mon

esprit, restait vague. Soudain, en quelques mots, il venait de

m’apparaître, à la fois précis et définitif.

Pendant le jour entier je fus abasourdi et de fort mauvaise humeur.

Personne, bien entendu, ne s’en aperçut. Étienne, et surtout Laure,

occupaient l’attention de tous.

Chacun trouvait Laure charmante, et bien que le contraire m’eût révolté,

j’étais agacé par ce concert de louanges. On répétait ce qu’elle disait,

on vantait son esprit, sa beauté, ses robes. Je m’étonnais qu’Étienne se

prêtât à cette apothéose de famille. Il acceptait trop de compliments

pour une chose aussi ordinaire, somme toute, qu’un mariage.

Impatienté d’être ainsi laissé de côté, je voulus regagner mon ami,

l’isoler de la promiscuité des autres. Je lui proposai une partie de

pêche. Que de journées nous avions passées, naguère, les pieds dans

l’eau, retournant les gros cailloux pour trouver des écrevisses. Il

apportait à cette occupation son esprit de méthode, son sérieux; nous

restions des heures ensemble... Quand je lui demandai de recommencer, il

répondit d’abord d’un air distrait. Je repris:

--Te rappelles-tu, l’année dernière, une fois, j’étais tombé dans l’eau,

à l’endroit où il y a un grand trou... Tu t’en souviens?

--Oui, sans doute...

Laure, qui causait avec Lucien près de la fenêtre, dit avec

tranquillité:

--Mon petit Étienne, faisons cet après-midi la promenade dont tu m’as

parlé.

Il se leva un peu hésitant.

--Tu y tiens?

Elle ne fit que sourire. Pourtant cela suffit. Et il refusa la partie de

pêche. Et ensuite il eut de nouveau cet air heureux qui m’irritait. Je

les quittai sans leur dire adieu... Toutefois, de la fenêtre de ma

chambre, je guettai leur départ. Il apporta des couvertures, l’installa:

elle se laissait faire. Je les trouvais puérils tous les deux. Mais dès

que l’auto eut tourné dans l’avenue, il me sembla qu’avec eux s’en

allait tout l’intérêt de la vie.

Mon affection susceptible percevait très bien, chez Étienne, certaines

modifications. Il n’avait plus le genre correct et courtois de naguère,

cette tenue qui m’en avait toujours imposé. Ses cheveux étaient trop

longs, et il apparaissait légèrement engraissé. Il se montrait plus

épanoui, presque béat, avec des complaisances, des mollesses, et un rien

d’infatuation. On devinait l’homme qui est adulé... J’exagère ces traits

en les rapportant, mais je sentais autour d’Étienne une atmosphère

morale différente, et je lui en voulais de n’être plus tout à fait le

même; j’en voulais surtout à sa femme.

Je crois bien qu’à ce moment je la détestais. J’avais l’impression

d’être volé: j’étais furieux contre la voleuse. L’amitié d’Étienne

jouait un tel rôle dans ma vie que je ne pouvais croire qu’elle fût

diminuée, finie. Que me serait-il resté? Je n’arrivais pas à saisir

pourquoi Laure avait pris une telle influence sur lui, en si peu de

temps. Je souffrais non seulement d’être à l’écart mais encore de si mal

comprendre les événements. Et d’autant plus que j’étais le seul à les

trouver absurdes. La maison retentissait toujours des éloges de la jeune

femme. Lucien y prenait une part prépondérante et recommençait à changer

de cravate tous les jours. Je voulus passer sur lui ma bouderie, je lui

cherchai querelle, et il me tira les oreilles.

Pourtant c’est à Lucien que je dus de voir un peu plus clair. Les

Étienne avaient l’habitude de sortir après dîner dans le parc; puis,

avant de monter dans leur chambre, ils s’arrêtaient quelques instants

dans le salon avec nous. Un soir ils s’attardèrent au dehors. Comme

l’heure s’avançait, ma grand’mère envoya Lucien les chercher. Je suivis

Lucien.

Quoiqu’on fût en automne, la nuit était douce. Je ne sais pourquoi, elle

me parut mystérieuse: je ne reconnaissais plus le détour des allées, ni

la forme des grands arbres. Cette ombre bleue, où rien ne bougeait,

m’attirait bizarrement.

Lucien m’enjoignit de marcher sur le gazon, derrière lui. «Nous allons

les surprendre», murmura-t-il. Moi, je voulais bien. Nous errâmes ainsi

assez longtemps, mais sans succès. «Où peuvent-ils être?» Et puis, tout

à coup, comme nous revenions vers la maison, Lucien se mit à rire et, me

montrant une fenêtre éclairée:

--Tiens, regarde, ils sont rentrés!

Je m’étonnai qu’ils n’eussent pas dit bonsoir, comme d’habitude. Lucien

haussa les épaules:

--Pardi, fit-il de sa voix sifflante, ils étaient pressés d’être seuls!

--Mais enfin...

--Ils sortent tous les soirs dans le jardin; une fois je les ai suivis.

Ah, ce qu’ils s’embrassaient... Dame, des jeunes mariés.

Et, sans égard pour mes naïves oreilles, Lucien, en quelques phrases,

m’ouvrit certaines perspectives.

Mon imagination était très chaste. Jamais, à propos d’Étienne et de

Laure, elle n’aurait osé s’égarer en des hypothèses scabreuses. Mais les

confidences ironiques de Lucien m’expliquèrent bien des choses. Je

commençai à entrer dans un ordre d’idées où j’hésitais, où je

trébuchais, et qui me semblait aussi obscur et aussi doux que cette

suave nuit d’octobre à travers laquelle rougeoyait une fenêtre fermée.

Ce qui m’avait paru invraisemblable: le quasi refroidissement d’Étienne

à mon égard, sa transformation physique, son empressement servile auprès

de Laure, l’espèce de lien invisible mais évident qui unissait même

devant nous leurs paroles, leurs gestes, leurs sourires, tout cela se

justifiait donc par l’amour. J’étais bien obligé de dire ce mot-là.

C’était un mot tout neuf, dont je ne m’étais jamais servi, et que je

prononçais avec un peu de gêne, bien que flatté de l’employer. Loin

d’être une simple formalité, comme je l’avais admis, leur mariage

suscitait des sentiments et des actes qui les avaient modifiés l’un et

l’autre, et, par conséquent, leurs positions par rapport à moi.

Cette révélation m’excita fort. Je n’étais d’ailleurs pas beaucoup plus

avancé qu’auparavant. Pour rien au monde, je n’aurais voulu me

renseigner davantage auprès de Lucien: je ne l’avais écouté que par

surprise. Je dus me contenter de chercher sur les visages et dans les

paroles d’Étienne et de Laure comment se manifestait cet amour

brusquement découvert. En observateur novice, j’attribuai trop

d’importance à certaines choses; j’en laissai passer d’essentielles.

Pourtant je vis mieux pourquoi Étienne avait repoussé au second, au

troisième plan, l’amitié de naguère.

Dans mon désarroi, j’en avais d’abord voulu à Laure. Maintenant ma

curiosité suspendait mon ressentiment. Je voyais sur Étienne les effets

incontestables et considérables d’un sentiment inconnu, mais le

principal m’échappait puisque je ne l’avais pas éprouvé, ou plutôt

puisque je n’appelais pas de ce nom ce que j’éprouvais moi-même. L’amour

restait à mes yeux une notion presque abstraite. Toutefois pour influer

ainsi sur les hommes, j’imaginais quelque chose d’extraordinaire, de

fantastique, de délicieux. La chair et l’âme s’y intéressaient. Comme

une flamme brûlante et pourtant cachée, l’amour était le centre chaud de

la vie. Et je l’ignorais. J’entendais le bruit du brasier, j’en voyais

passer le reflet autour de moi. Mais la flamme elle-même...

* * * * *

Et alors, sous ses airs futiles, Laure commença de m’apparaître comme un

être redoutable, un génie secret dont je n’avais pas compris la

puissance. Par quels moyens étranges agissait-elle sur les gens, pour

les séduire et leur bouleverser l’esprit? Elle m’inspira une sorte de

crainte religieuse. Je ne soutenais plus qu’avec gêne le regard de son

petit visage innocent et malicieux.

Pourtant quelques mois plus tôt, elle m’avait paru moins surprenante.

Ces promenades que nous faisions ensemble, ces conversations si gaies...

Je voulus retourner dans les bois que nous avions parcourus tous les

deux, revoir le carrefour, la futaie, le hameau. Je n’y rencontrai

qu’une mélancolie désenchantée. L’automne avait jauni le paysage. Les

arbres s’effeuillaient déjà. Il n’y avait plus de ces longs crépuscules

qui n’en finissent pas, après une journée d’été qui s’étire jusqu’au

soir. Et puis j’étais seul. Seul, je ne revoyais plus les choses comme

je les avais vues avec elle.

Ici, elle avait dit telle phrase. Et je retrouvais ses paroles. Ici,

nous avions ri. Et j’entendais l’inflexion de sa voix. A force de

ranimer ce passé vieux à peine de quelques mois, je sentis renaître mes

sentiments d’alors. Seulement, naguère, ils étaient indistincts.

Maintenant, ils s’éclairaient de tout ce que j’avais éprouvé durant mon

exil d’Allemagne--tous ces troubles, ces tristesses, ces étonnements

douloureux auxquels je ne savais donner un nom.

Et pourquoi étais-je seul à me souvenir? Laure, non seulement semblait

avoir oublié, mais encore ne faisait aucune attention à ma présence.

Elle aussi, son cœur n’était plus le même. Comme Étienne, un sentiment

ardent et exclusif l’occupait, et elle n’avait plus besoin de moi. Mais

j’étais là pourtant, je vivais, je me souvenais. Que Laure était donc

cruelle de ne pas s’en apercevoir!

* * * * *

Étienne était allé faire une promenade à cheval, avec Ingo. J’entrai par

hasard au petit salon, et je trouvai Laure, seule, qui lisait au coin du

feu de broussailles et de pommes de pin.

--Vous voilà, Léopold, dit-elle. Et vos frères, où sont-ils?

Ravi d’être interpellé, je haussai pourtant les épaules avec mauvaise

humeur. Elle demanda:

--Avez-vous fait la paix avec eux?

--Que vous importe?

--Qu’avez-vous donc, Léopold?

--Et vous, lui dis-je d’un air bourru, pourquoi me posez-vous ces

questions?

--C’est que vous m’avez fait vos confidences...

--Si elles vous intéressaient, pourquoi, depuis que je suis arrivé, ne

m’avez-vous rien dit? A peine m’avez-vous adressé la parole.

Elle ne comprit pas cette phrase de colère naïve. Mais elle ne comprit

pas mieux lorsqu’elle me vit m’asseoir à côté d’elle et que je lui

demandai, d’une voix sourde:

--Pourquoi ne vous occupez-vous plus de moi?

J’eus peur de cet aveu involontaire qui m’éclairait sur moi-même tandis

que je le prononçais. Et pourtant j’aurais voulu en dire, en savoir

davantage. Je ne regardais pas Laure, je tenais la tête penchée.

Brusquement je pris sa main.

Petite main tiède: elle frémit dans la mienne, pour s’enfuir. Mais je la

tenais, je la serrais. Peut-être lui faisais-je mal? J’étais trop

confus, trop brûlant pour m’en apercevoir. La main ne bougea plus, elle

s’abandonnait. Alors j’ouvris la mienne, avec précaution, comme sur un

oiseau captif. Et maladroitement, mais passionnément, pour obéir à mon

cœur affolé et privé de mots, j’embrassai sa main.

Elle se mit à rire. Un rire clair, net, pas méchant, ni moqueur. Elle

riait d’amusement. Elle avait l’air de me trouver très gentil. Comme

elle était gaie pour rire comme cela! Moi, je ne riais pas. Était-ce de

sentir l’immense espace qui me séparait d’elle, l’inutilité de ma

tendresse, mais je fus envahi par une détresse abominable. Ma gorge se

serra, mes yeux se mouillèrent.

--Léopold! s’écria Laure redevenue sérieuse, Léopold, ne pleurez pas...

Mais je ne pouvais retenir mes larmes. Alors, avec une intonation de

pitié et d’étonnement, et tout en reprenant ma main qu’elle caressa à

son tour, elle me dit:

--Léopold, il ne faut pas pleurer...

Et puis, après une minute ou deux, elle ajouta tranquillement:

--Essuyez vos yeux, voilà du monde.

Je bondis loin d’elle, je me sauvai au jardin. J’aurais voulu mourir, et

je pensai à aller me jeter dans l’étang.

Du milieu de mon trouble, surgit une certitude: j’aimais Laure. Ce

sentiment inexplicable, que j’avais découvert chez les autres, il

existait désormais en moi. Je regardai de tous côtés: la nature était

pareille à elle-même. D’un arbre, une feuille jaune tomba; une pie sauta

dans l’allée, plus loin. Et pourtant, j’aimais...

Je pensai aux conséquences et je les vis terribles. Peut-être allait-on

me chasser! Laure raconterait-elle à Étienne mon geste et mes larmes?

N’importe. Quelle que pût être la catastrophe, j’étais heureux... Faute

de l’amitié, je trouvais dans l’amour l’excitation, la jouissance,

l’orgueil nécessaires à mon caractère, le point d’où résister aux

hommes.

* * * * *

Je fus moins fier quand je revis Étienne. Il mit sa main sur mon épaule,

et je rougis jusqu’aux cheveux... Je mentais en acceptant la main de mon

ami, en soutenant, avec une facilité qui me bouleversa, le regard qu’il

posait sur moi... Et puis, tout à coup, comme il détournait la tête pour

parler à quelqu’un, je me mis à le haïr. Ce fut immédiat et radical. A

sa voix, à son contact, j’avais compris, physiquement compris, que Laure

lui appartenait,--c’est-à-dire qu’il me l’avait prise.

Naguère, j’étais jaloux parce qu’Étienne m’oubliait; maintenant j’étais

jaloux parce que Laure ne m’aimait pas. Hélas! le cas était plus

douloureux. Étienne n’avait déçu que mon affection, Laure blessait mon

amour. Ce n’était plus une plainte d’enfant abandonné qui montait à mes

lèvres, mais la révolte autoritaire d’un homme. Ma jalousie, en

changeant d’objet, cessait d’être uniquement sentimentale pour se

charger d’inquiétudes, d’exigences, de rêveries folles. Déplorable

exaltation! Ce désir excédait mon âge, ma chair à peine virile.

Laure continua de me traiter comme auparavant. Elle ne fit jamais

allusion à notre bref entretien. En ma présence, elle ne témoigna ni

plus ni moins à Étienne. Peut-être avait-elle jugé l’incident sans

importance. Peut-être, le regrettant, trouvait-elle plus commode de n’en

pas tenir compte.

D’ailleurs je ne cherchai pas à lui parler. Ce n’était pas le respect du

mariage qui m’arrêtait: je n’avais pas de ces délicatesses. Ce n’était

pas mon amitié pour Étienne: j’aurais éprouvé un sombre plaisir à venger

cette amitié sur lui-même, qui l’avait trahie. Non, j’étais silencieux

parce que je ne pouvais rien dire. Des paroles passionnées sur ma bouche

d’enfant eussent été ridicules et vaines. On n’exprime pas un sentiment

disproportionné. Je pouvais à la rigueur jouer le rôle d’amoureux

puéril, mais pas celui d’amant. Je préférai me taire plutôt que de

n’être pas pris au sérieux.

Mais pourquoi ce que j’éprouvais, et qui était si réel pour moi,

était-il en même temps irréalisable? Je ne me disais pas qu’il fallait

attendre, remettre à quelques années l’occasion d’accomplir mes désirs:

j’étais incapable d’un raisonnement si calme et peut-être cynique.

Puisque j’aimais Laure, c’était tout de suite; Laure, pour plus tard, ne

me tentait guère... Et je revenais battre du front contre cette fatalité

des années qui nous séparaient, irrémédiablement, et m’interdisaient une

femme que je voyais tous les jours, à toute heure. Etre si près l’un de

l’autre, et si loin!

Par là j’étais ramené à Étienne pour le détester davantage. L’homme que

j’aurais si passionnément souhaité d’être, il l’était. Lorsqu’elle

s’appuyait contre lui, protégée par lui, je pensais avec rage à ma

petitesse. Il était son héros, et je n’étais pas capable d’être un

rival. Et pourtant! Avec quelle impatience j’épiais ce qu’il lui disait

de tendre ou de chaleureux: j’aurais mieux dit tout cela. J’enviais

Étienne d’être son mari, et j’étais sûr qu’il ne méritait pas de l’être:

je lui en voulais de l’aimer, mais je lui reprochais aussi de l’aimer

mal.

Et alors, haussant les épaules de colère et de dégoût, je ne pouvais

taire certaines remarques qui m’eussent paru, jadis, sacrilèges. Je

jugeai Étienne convenu, assez banal, toujours prêt à sourire comme si

tout était facile. Sa bonne humeur me déplut: il était trop sûr de lui.

Décidément, il engraissait. Un jour, je découvris--avec quel remords et

pourtant quel triomphe!--qu’il n’était peut-être pas très intelligent.

Mais pourquoi Laure ne s’en apercevait-elle pas? Elle se contentait donc

d’une réalité si médiocre! Elle passait à côté de moi sans se préoccuper

de mon incomparable dévouement. Une telle passion, je la croyais rare et

merveilleuse. Alors je ne m’expliquais pas pourquoi elle demeurait

ignorée. Hélas, la vie continuait toute pareille. Personne ne

s’apercevait de rien. Étienne ne songeait pas à s’effacer devant moi, et

Laure n’avait pas l’idée de se jeter dans mes bras.

Ces impressions mélangées et forcenées, que je ne communiquais à

personne, me détraquaient. J’en rapporte ici l’essentiel, mais il s’y

ajoutait toutes sortes d’absurdités. Je ne distinguai plus ce qui était

juste de ce qui était ridicule, et, ne me contentant pas de souffrir, je

voulus encore compliquer ma souffrance. J’arrivai à un état d’esprit

horriblement embrouillé. Car j’avais beau déprécier Étienne, je tenais à

lui malgré moi et tout en le jalousant; parce qu’il était le premier

être humain que j’eusse aimé, il m’avait, sans même s’en apercevoir,

marqué pour toujours. Et je détestais Laure dont j’étais épris. Je

rêvais d’eux; je les adorais et les maudissais à la fois. Je ne savais

lequel préférer.

* * * * *

Un soir--c’était le dernier soir avant le départ des Étienne--nous

étions tous réunis au salon. Étienne lisait. Laure, qui croyait n’être

pas vue, lui fit un signe rapide. Et je surpris aussi le regard qui lui

répondit. Puis elle se leva, affecta un air fatigué, et déclara qu’elle

remontait dans sa chambre. Étienne l’accompagna, et la porte se referma

sur eux... Durant quelques minutes, je demeurai tremblant. Cette scène

très simple, qui se répétait chaque soir sans que personne n’y blâmât

rien, me parut soudain d’une impudeur insolente. J’y vis comme un défi

qu’ils me jetaient... Je me hâtai de dire bonsoir, et je sortis à mon

tour du salon.

Mon idée était de les rejoindre. Pour quoi faire? Je ne savais pas. Mais

je voulais les atteindre, leur dire peut-être ce qui m’agitait, ou les

arracher l’un à l’autre... Je les entendis monter l’escalier, en se

parlant à voix basse. Puis ils entrèrent chez eux.

Moi, je venais derrière, à pas de loup, mais haletant. Devant leur

porte, je m’arrêtai. Une sorte de fièvre me couvrait le corps de sueur.

J’imaginai de pénétrer brusquement dans leur chambre, de les surprendre;

j’étais peut-être capable d’un crime... Mais je n’entrai pas: écrasé par

un chagrin trop lourd, incapable d’agir, je songeai avec désespoir que

j’étais non seulement abandonné, mais exclu, et que ces êtres qui

m’étaient les plus chers au monde, m’oubliaient en cette minute dans les

bras l’un de l’autre. Chacun me trahissait et j’étais jaloux de tous les

deux.

Tout à coup, j’entendis quelqu’un monter l’escalier et, brusquement

éveillé de ma folie, je courus à perdre haleine jusque dans ma chambre.

Ils partirent le lendemain, et je m’obligeai à leur dire froidement

adieu.

* * * * *

Des années, bien des années, ont passé depuis lors. Étienne, après avoir

vécu quelque temps en Espagne, est revenu avec sa femme auprès de nous.

Ils ont trois enfants. Charles et Lucien--avec qui, depuis longtemps,

j’ai fait la paix--sont aussi mariés. Moi, je suis seul.

Quelquefois, je vais demander à dîner aux Étienne. Lui a vieilli; elle,

est toujours «ravissante». Jamais nous ne parlons du passé, de ce passé

dont je viens de tirer quelques souvenirs et qui n’a peut-être existé

que pour moi. J’ai beaucoup d’affection pour Étienne, pour Laure

également. Je ne souhaite que leur bonheur, fût-ce même aux dépens du

mien. Je les admire et je les respecte.

Et pourtant, quelquefois, en sortant de chez eux, par les rues noires,

je sens mon âme d’enfant, absurde et méchante, qui renaît. J’imagine,

l’instant d’une seconde, que je suis l’amant de Laure, l’ennemi

d’Étienne... Aussitôt je chasse une pareille idée. Mais il me reste

l’illusion poignante et vaine de ce qui aurait pu être,--et qui,

heureusement, n’a pas été.

Complices · 第 6 / 12 题