LE RÉPROUVÉ

à Ludmilla Pitoëff.

Ce fut mon père qui prononça pour la première fois son nom devant moi.

J’avais douze ans. Je me rappelle la scène, au salon, devant le meuble

italien à tiroirs que je possède aujourd’hui, et où l’on serrait de

l’argent et des papiers de valeur. Mon père, à cette époque, passait par

des soucis dont je devinais l’importance. Pour rendre service à un ami,

il avait--je l’ai su depuis--placé des fonds dans une affaire qui venait

de finir en désastre. Or nous n’étions pas riches. Cependant, si mon

père souffrait d’être obligé désormais avec les siens à une économie

plus rigoureuse, il était surtout bouleversé de découvrir que son ami

l’avait trompé. De cette expérience funeste lui était venue une modestie

qu’il imprimait à sa conversation et jusqu’à son attitude. Quelle gêne

de pressentir, ignorant ses motifs, cette humiliation! Les enfants,

plongés dans leur incomparable univers, ne saisissent des événements qui

se passent au-dessus d’eux, que le contre-coup, et participent à la vie

des grandes personnes sans la concevoir.

--Oui, répéta mon père, c’est une lettre de Malrose.

Il regardait ma mère qui ne répondit pas. Dans le ménage, elle était la

plus autoritaire des deux. Elle ne se bornait pas à diriger, et fort

bien, la maison; elle conseillait l’incertitude de son mari, le poussait

aux démarches utiles. L’argent englouti dans le récent fiasco avait été

prêté à son insu. Elle ne s’était pas plainte de cette imprudence; ma

mère avait trop de hauteur dans le caractère pour récriminer. Mais elle

trahissait maintenant, à l’égard de mon père, une constante

appréhension. En ce moment elle ne lui disait rien parce qu’elle

redoutait sans doute qu’une catastrophe nouvelle sortît de ses paroles.

--Mon cousin, reprit mon père avec un certain effort, nous demande

l’hospitalité pour quelques jours.

Je levai la tête de dessus mes soldats de plomb. Qui était ce cousin

Malrose, imprévu, qui voulait habiter chez nous? Nous connaissions si

peu de monde que ce problème m’intéressa. D’autant que ma mère semblait

tout à coup inquiète.

Mon père attendit un peu, espérant sans doute la grâce d’une réponse,

puis, comme rien ne venait, d’une voix plus faible:

--Qu’en penses-tu? demanda-t-il.

--Tu vas lui écrire qu’il nous est impossible de le recevoir.

Bon, l’affaire était terminée par cette phrase nette et, une fois de

plus, man père plierait les épaules. Je me mis à ranger mes soldats dans

leur boîte. Mais, contre toute attente, mon père, la voix soudain

raffermie, répliqua:

--Je ne suis pas de ton avis. La question mérite d’être discutée.

Plus tard, j’ai souvent observé que, si défiant de lui-même, si docile

aux suggestions des personnes qu’il respectait, mon père était capable,

lorsque certains principes entraient en jeu, d’une intransigeance

d’autant plus résolue qu’elle se manifestait plus rarement. Ainsi il

était patriote avec une ferveur cornélienne; l’amitié, à ses yeux,

méritait tous les sacrifices; et il poussait le culte de la famille à un

degré invraisemblable. Sur ces trois sujets, ma mère ne pouvait le faire

reculer d’un pas.

--La lettre est catégorique et il attend d’être vite renseigné.

--Pourquoi cette hâte tout à coup? Voilà huit ans que nous ne l’avons

vu, huit ans qu’il n’a pas jugé bon de te donner signe de vie...

Ma mère connaissait donc ce mystérieux Malrose? Comme elle avait l’air

courroucé! Elle recommença:

--Il s’adresse à toi parce qu’il compte sur ta bonté. Mais tu sais bien

que ni ton frère, ni ta sœur ne voudraient...

--Mon frère est malade, ma sœur est dans le Midi...

--Ah! pardon, fit ma mère avec violence. Ta sœur ne le recevrait chez

elle sous aucun prétexte.

Mon père baissa la tête; il admettait la valeur de l’argument, mais il

ne pouvait renoncer à un projet qu’il estimait juste. Avec le brusque

courage des timides, il se jeta à une nouvelle attaque:

--Je regrette de te contredire. Malrose m’avoue que sa position est

précaire; il me demande, pour peu de jours seulement, un abri, un

réconfort. Il voudrait faire ici quelques démarches, dont il espère des

résultats utiles. Ah! je sais bien ce qu’on peut lui reprocher, ce que

je lui reproche moi-même, mais il m’est impossible de me montrer

impitoyable. Sa lettre est touchante de sincérité.

Devant un geste de son interlocutrice, il voulut lui faire lire le

papier qu’il tenait: ma mère refusa, puis, d’un ton plus indulgent, ou

peut-être ironique, elle murmura:

--Je le sais d’avance: les lettres qu’on t’écrit sont toujours sincères.

--Il ne sera pas dit qu’un membre de ma famille aura fait en vain appel

à moi.

--Mais où voudrais-tu même le loger?

Nous habitions alors, dans la banlieue, une maison simple, à un étage,

entourée d’un jardin. Les pièces étaient petites, peu nombreuses et

encombrées. Mon père, que les difficultés pratiques rendaient toujours

craintif, et qui voulait s’assurer la bonne grâce de sa femme, essaya

une concession:

--C’est vrai, nous n’avons pas beaucoup de place. Eh bien, si je disais

à Malrose de descendre à l’hôtel et de venir prendre ses repas ici?

--L’hôtel coûte cher, et puisque sa position est difficile...

--Je pourrais, dit naïvement mon père, lui prêter une petite somme...

--Ah! non, s’écria ma mère avec vivacité, pas cela. Tiens, je me charge

de tout, je l’accueillerai, je le logerai, je te promets qu’il ne

manquera de rien. Mais ne lui prête pas d’argent.

Mes soldats étaient tous rangés dans leur boîte. J’appuyai sur le

couvercle pour l’enfoncer, et je proposai:

--On pourrait mettre ce monsieur dans la chambre de débarras.

Mes parents s’aperçurent alors de ma présence. Ma mère tressaillit et

jeta un regard de reproche à mon père qui haussa les épaules. Puis,

croyant me distraire, elle affecta un sourire indulgent et me dit:

--N’as-tu pas des leçons à apprendre, Gilbert? Va donc t’y mettre.

Je fis semblant de prendre le change, non par hypocrisie, mais par

complaisance. Il règne entre parents et enfants des malentendus dont

chaque parti croit que l’autre est dupe. Cet entretien m’avait étonné,

mais je ne demandais pas à le poursuivre. Que de fois j’avais soupiré de

ces conversations de grandes personnes, qui m’apparaissaient si vaines,

si obscures, et pour les qualifier d’un mot, si puériles! J’en retirais

un très léger dédain pour mes parents et leurs amis, capables de parler

si longtemps pour ne rien dire que je pusse comprendre, incapables en

revanche de comprendre ce qui m’occupait passionnément. Ce Malrose, que

je ne me représentais pas, n’existait pas.

Pourtant, le lendemain, j’entendis parler de lui de nouveau.

--En somme, demandait mon père, est-ce que Gilbert devra l’appeler «mon

oncle» ou «mon Cousin»?

--Cousin, cousin, naturellement! s’écria ma mère comme si elle pensait,

en diminuant l’importance de la parenté, m’éloigner moi-même de

l’inconnu.

Je me dis alors que s’il me fallait le traiter comme le fils de ma

tante--celle qui était dans le Midi--Malrose devait être presque de mon

âge, et que j’allais ainsi bénéficier d’un compagnon pour mes jeux. Je

n’osai poser la question, mon espoir me suffisait, et j’attendis son

arrivée.

* * * * *

A la fin de la semaine, entrant au salon, j’entendis ma mère qui disait

à un visiteur:

--Voici Gilbert.

Et à moi:

--Dis bonjour à ton cousin.

Je m’approchai avec lenteur, car j’ai la timidité paternelle. M.

Malrose, qui était ce que j’appelais un vieux monsieur et qui avait

peut-être une quarantaine d’années, tourna vers moi une tête petite,

plantée sur un long corps anguleux. Je vis d’abord des sourcils touffus

et hérissés, l’arête d’un nez maigre. Puis, sous les sourcils, je

découvris des prunelles attentives, dont le regard insistant me

guettait. Ce premier abord me fut très désagréable. Je ne prononçai

aucune parole, tandis qu’il faisait:

--Bonjour, Gilbert.

Sa voix, étrange et voilée, me surprit: je n’en avais jamais entendu de

pareille. Sa main s’empara de la mienne, l’agrippa comme une serre

d’oiseau, et m’attira. Je me tournai vers ma mère; il me ramena face à

lui, me dévisagea encore une fois de son œil bizarre, puis il me lâcha.

L’instant de cette présentation, qui me laissait tout effrayé, fut très

court, et mon père, debout devant la cheminée, continua la conversation

là où mon entrée l’avait suspendue.

--En somme, disait-il, vous avez fait un bien beau voyage.

--Assurément, répondit M. Malrose, je suis revenu de loin en attendant

d’y retourner. Et l’Europe me paraît un endroit très petit où tant de

choses vous gênent!

--Sans doute, fit mon père sur un ton, cette fois, très réservé.

Il y eut un silence. Ma mère, auprès de laquelle je m’étais réfugié, se

taisait. L’étranger, avec l’aisance d’un homme qui en a vu bien

d’autres, ne s’offusqua pas de cette froideur. Ses sourcils masquaient

ses prunelles; je ne voyais que ce long nez aigu et ces mains maigres et

crispées posées comme deux araignées sur ses genoux.

Mon père, après avoir toussé d’un air malheureux, finit par demander:

--Voulez-vous que je vous installe dans votre chambre?

--Volontiers.

On se leva. M. Malrose apparut très grand et très cambré; il portait de

vieux vêtements mais qui lui conservaient, malgré leur fatigue, une

silhouette cavalière. Il s’inclina, puis suivit mon père dans le

vestibule. Alors mon oppression disparut, et jetant mes bras au cou de

ma mère, je m’écriai:

--Oh! pourquoi papa a-t-il invité ce vieux cousin? Quel dommage!

Et maman, sans rien dire, me caressa les cheveux.

* * * * *

On ne l’installa pas dans la chambre de débarras, ainsi que je l’avais

proposé, mais bien dans la mienne, d’où je dus déménager dans une

mansarde. Mes quelques livres,--dont _l’Ile au Trésor_,--ma chaise

basse, mes trois gravures en couleur, tout fut pour l’étranger. Il ne

parut pas se douter de ma privation, ce qui m’irrita. Et j’en voulus à

mon père et à ma mère de m’avoir sacrifié.

D’ailleurs, je sentis bien vite que la présence de ce parent dont je

n’avais jamais entendu parler faussait tout le mécanisme de notre

existence. La conversation manquait désormais d’abandon, les phrases

s’arrêtaient, ou soudain reprenaient avec une vitesse incompréhensible.

Quant à moi, je n’osais pas considérer en face cet étrange visage; mais

seulement de côté, et sans qu’il s’en doutât. Je me repaissais à la

dérobée de sa laideur. Ou plutôt, j’admettais qu’il était moins vilain

que différent de tout ce que je connaissais. Et il m’intriguait si fort

que je ne lassais pas de l’épier. Cependant, quand il m’adressait la

parole, je frémissais d’inquiétude. Pour rien au monde, je ne serais

demeuré tête à tête avec lui.

A douze ans, votre philosophie expérimentale vous engage à subir les

volontés des parents comme les campagnards acceptent le soleil ou

l’orage. Mais parfois, sous l’empire d’un désir ou d’une crainte, on

tente de se concilier par des séductions ou des promesses, la

bienveillance des puissances supérieures. C’est ainsi qu’interprétant

les signes, peut-être au gré de mes vœux, je crus démêler que si mon

père protégeait Malrose, ma mère lui opposait des mines froides, des

réponses brèves, et, dans son attitude, je ne sais quoi de

désapprobateur. Je ne songeai pas à l’interroger; elle ne se serait pas

compromise avec moi. Il me fallait plutôt alimenter sa mauvaise humeur

sans qu’elle devinât mon arrière-pensée. N’ignorant pas la solidarité

des grandes personnes, je savais bien que si je réveillais l’esprit de

corps qui les unit, ma mère prendrait tout de suite la défense de ce

cousin détesté.

Étant rentré dans mon ex-chambre, un matin que Malrose était sorti, pour

y prendre _l’Ile au Trésor_, je la trouvai remplie d’une fumée subtile

et odorante. Sur la table, dans une coupe d’onyx rapportée l’été

précédent d’Andermatt, s’accumulaient des bouts de cigarettes mêlés à

une couche épaisse de cendres. Je fus indigné qu’il traitât ainsi mon

objet le plus précieux. Et je revins en courant conter à ma mère:

--Si tu savais, il fume dans ma chambre à coucher!

Ma mère ne répondit pas. J’ajoutai:

--Et puis, il jette les allumettes par terre. Il y en a partout...

--Va jouer, mon petit, va.

J’allai jouer, feignant d’être docile alors que j’étais surtout

calculateur. A la fois égoïste et débile, j’avais, comme la plupart des

enfants, appris de bonne heure à composer en silence avec les

difficultés pour mieux les vaincre. L’après-midi, rôdant à la cuisine,

j’entendis se plaindre la bonne qui était en train de raccommoder.

--Regardez donc, Sophie, quel linge!

Elle tenait à la main une chemise de Malrose, très fine, très délicate,

mais usée et dont le tissu trop lâche laissait voir par places des trous

qu’elle reprisait avec du gros fil. Sophie s’approcha:

--Misère! fit-elle. Et ça veut être des maîtres!

Glissé entre les deux femmes qui ne faisaient pas attention à moi, je me

délectais. La bonne reprit:

--Dieu sait d’où ça vient. Ça tombe de la lune, avec de drôles de

manières; c’est pauvre comme Job, et prétentieux, et incommode. Allons,

bon, voilà qu’on sonne à la porte.

Et plus tard, m’accoudant au fauteuil de ma mère assise et qui lisait,

je murmurai:

--Maman, tu sais, le cousin Malrose, il est pauvre, mais pauvre...

--Laisse-moi.

--Pauvre comme Job!

Je prenais cette comparaison pour une injure, et je la détachai à

mi-voix afin d’impressionner ma mère. Peut-être bien qu’à la suite de

cette révélation on le mettrait à la porte et que je rentrerais chez

moi. Ma mère posa son livre et me demanda:

--Pourquoi dis-tu cela?

Je ne voulus pas trahir mon information. Je profitais trop de

l’hostilité latente qui règne entre les maîtres et les domestiques et

qui me permettait d’apprendre par surprise tantôt sur l’un des camps,

tantôt sur l’autre, d’amusants secrets, pour risquer de devenir suspect

à la cuisine. Je mentis:

--Figure-toi: j’ai vu dans sa chambre qu’il avait des chemises tout

abîmées.

On me grondait si fort quand je déchirais quoi que ce fût qu’une telle

inculpation me sembla définitive. Mais ma mère prit un air attristé, et

m’expliqua que la pauvreté n’était pas coupable, que le cousin Malrose

avait eu des difficultés dans la vie et qu’il était très vilain

d’espionner ses hôtes.

--Nous-mêmes non plus, ajouta-t-elle, nous ne sommes pas riches, et ton

pauvre père se donne bien de la peine pour gagner notre vie.

J’écartai ces considérations et, baissant la tête, je murmurai:

--Je n’aime pas le cousin Malrose.

Ma mère sourit un peu, sans se rendre compte que j’avais relevé les yeux

et que je l’observais. Elle dit que je devais aimer tous les amis de mon

père, puis elle voulut me renvoyer à mes jeux, pensant avoir rempli son

devoir d’éducatrice. Je pressentis que je pouvais obtenir davantage, et

j’insistai:

--Est-ce qu’il te fait peur?

--Comment, peur?

Cette fois, j’avais frappé juste: ma mère parut inquiète comme si

j’avais éveillé une préoccupation profonde. Ce fut à elle de me

questionner:

--Pourquoi as-tu peur de lui?

Alors je revis Malrose, son visage glabre et creusé qui se tordait

parfois brusquement en une crispation de la bouche prête à mordre. Et,

heureux de lui nuire en dénonçant ces détails affreux, je dis:

--N’as-tu pas vu, quand il fait cette grimace, en montrant ses dents?

--Ah! mais c’est involontaire. C’est un tic.

--Un tic?

--Oui, un mouvement nerveux. Il ne pense pas à ce qu’il fait, il suit

son idée et, sans s’en apercevoir, il grimace. Ce n’est rien,

rassure-toi.

L’explication me stupéfia. Comment, on m’interdisait avec sévérité les

grimaces, et à lui c’était permis? Jaloux de cette injustice, je me

demandai soudain si, plus tard, je pourrais à mon tour faire ce qui

était défendu. Ma mère avait repris son livre qui l’intéressait plus que

mes questions. Mais ses paroles imprudentes m’ouvraient des

perspectives. Et puis, à quoi donc Malrose pouvait-il penser de si

attrayant, quelle était cette «idée» qui l’absorbait au point de ne plus

savoir qu’il tordait sa bouche?

--Maman, fis-je, à quoi pense-t-il?

Ma mère m’écarta sans répondre. Elle me jugeait superficiel parce

qu’elle n’apercevait pas le lien de mes réflexions. Nous n’avions pas la

même logique. Mon père et elle me croyaient bête.

* * * * *

Quelque temps passa, le cousin Malrose ne parlait pas de s’en aller. Je

l’observais parfois, à table ou enfoncé dans le meilleur fauteuil du

salon, qui tombait dans des silences gênants: son œil devenait vitreux,

et je voyais, avec un mélange de méfiance et de dégoût, apparaître sur

sa face le rictus défendu, la révélation involontaire qu’il songeait à

autre chose. Un jour, je le trouvai devant le feu, seul et absorbé. Et

comme il ne s’était pas aperçu de ma présence, je m’enhardis, je

m’approchai. Puis, ne pouvant retenir ma curiosité et mon agacement, je

murmurai, de tout près:

--A quoi pensez-vous?

Il tressaillit, tourna la tête, et vit que ce n’était que moi. Alors il

se mit à ricaner, et un peu de sang affleura ses pommettes. Troublé par

mon audace, j’allais fuir sans attendre de réponse quand il étendit son

long bras, me prit à l’épaule et m’obligea à me rapprocher. De nouveau

je frémis sous l’étreinte physique de cet homme. Pourtant son visage

n’avait pas l’air méchant: les gros sourcils, levés, laissaient voir des

yeux rieurs.

--Je pensais, fit-il, à des choses que tu ignoreras encore pendant

quelques années, si jamais tu les connais.

Je sentis le vague dédain de ses paroles, et j’insistai:

--Quoi donc?

--Ho, petit garçon bien élevé, ce n’est pas moi qui terminerai ton

éducation.

Cette fois le dédain était si net que je m’écriai, presque malgré moi,

indigné, et afin de dédaigner à mon tour:

--Oui, je suis un petit garçon bien élevé. Je sais faire des grimaces

aussi bien que vous, mais c’est défendu, et je ne désobéis pas, moi.

Et je voulus m’échapper de sa serre étroite. Mais il me retint, comme si

ma colère lui plaisait. J’éprouvais véritablement de la haine. Quoi, cet

intrus, «pauvre comme Job», la bonne l’avait dit, et qui jetait des

allumettes partout dans ma chambre, voulait me railler, moi, le fils de

la maison, et, avec moi, mes bonnes manières si péniblement apprises.

C’était trop fort. Un tel sarcasme me révoltait. Mais j’avoue que j’en

souffrais aussi: Malrose m’excluait de sa confidence, il me mettait en

dehors d’un cercle mystérieux dont il occupait le centre et où il ne me

jugeait pas digne de pénétrer. Je m’aperçus qu’en le détestant, je

m’intéressais à lui, et que mon amour-propre était le complice de ma

curiosité.

Les dents jointes, je lui dis:

--Vous me faites mal.

--Douillet, alors?

Exaspéré, je m’écriai:

--Serrez plus fort: vous verrez que je ne crierai pas.

Il me lâcha. Je ne profitai pas de ma liberté. Je voulais lui faire mal

à mon tour, et je ne savais pas comment. Comptant que mon intuition

m’indiquerait le point sensible, je lançai une flèche au hasard:

--C’est maman qui me dit d’être sage. C’est elle qui dit que tout le

monde doit obéir.

J’ignorais où ma flèche était tombée, mais bien sûr elle avait touché

quelque chose.

--Ah! ta mère, fit-il. Eh bien, elle a raison, mon petit bonhomme. Toi

aussi. Et tu es tout à fait le fils de tes parents.

J’osai, par défi, jouer une expression d’innocence et d’étonnement.

Alors il crispa sa bouche en une si terrible grimace que j’en demeurai

stupide. Ma mère entra, et je gagnai le coin du salon où m’attendaient

mes soldats. De loin, j’observai les deux personnages en présence: ils

étaient compassés--Malrose d’une extrême et presque excessive

courtoisie, ma mère sévère, et l’un et l’autre se contredisant toujours

comme par système.

Le premier, il laissa tomber cet entretien d’une banalité si froide et

s’approcha de moi. Je n’étais pas très gâté en fait de jouets, et mes

soldats de plomb, dévernis et parfois infirmes, appartenaient à des

armées bien différentes. Mais je les aimais, surtout deux nègres,

vestiges d’une ancienne boîte. Il les prit dans sa main sèche pour les

examiner.

--Ce sont des nègres, lui expliquai-je avec politesse.

--Sais-tu, répondit-il, que j’en ai vu de vivants?

--Des vrais?

--Certes, des vrais.

--Et beaucoup?

--Sans doute. J’ai longtemps chassé avec eux. Je me suis même battu

contre eux.

--Battu? Avec des fusils?

--Mais oui. Tiens, regarde: une ancienne blessure faite avec une sagaie.

Il releva sa manche, et me montra au-dessus du poignet une cicatrice

blanchâtre. Les yeux me sortirent de la tête. Ce mot de _sagaie_ surtout

m’enthousiasma. Ainsi les histoires de mes livres, cet homme les avait

vécues! Je respirai profondément, puis, pour ajouter à ma joie, je lui

demandai, un peu défiant encore:

--Et les Indiens, vous les connaissez?

--Ah! non, fit-il en souriant, pas les Indiens. Mais les Chinois, ce qui

est mieux. Des hommes jaunes, figure-toi, qui sont doux comme des

femmes, savants et cruels.

Ma mère l’interrompit avec une fausse aisance:

--Vous allez lui monter l’imagination.

--Oh! je ne lui apprendrai pas à fumer l’opium.

--Dites, dites, m’écriai-je.

--Voyons, Gilbert, n’ennuie pas ton cousin.

Mon père entra, fatigué par son bureau, agitant un journal du soir, et

tous trois se mirent à parler de choses inutiles. Comme mon père était

différent de Malrose,--avec ses cheveux grisonnants, sa mine découragée,

son corps lourd et trapu! Et l’autre était mince, fier, mystérieux.

* * * * *

Cette animosité latente qui opposait ma mère et mon cousin, je la

percevais toujours davantage, peut-être parce que l’un et l’autre la

dissimulaient de moins en moins. Parfois Malrose causait avec mon père,

qu’il dominait de la tête, et il semblait rajeuni par une gaieté

nerveuse qui faisait scintiller sa sombre figure. Nous entrions, ma mère

et moi, et au bout de quelques secondes il s’éteignait. Il se bornait à

répondre, en phrases courtes auxquelles il ne tenait pas, qu’il

éparpillait avec lassitude. Ma mère, de son côté, n’abondait jamais dans

son sens; elle s’arrangeait pour couper ses histoires quand mon père,

toujours bonhomme, l’avait décidé à un récit. Elle ne voulait pas que le

passé de Malrose s’introduisît chez nous. Ce héros contesté était là,

soit, elle avait dû y consentir; mais il lui fallait franchir tout seul,

et désarmé, le seuil de la maison. Elle lui imposait de n’être qu’un

hôte provisoire: ensuite il s’en irait et on l’oublierait. Il fallait

déjà se préparer à l’oublier. En attendant, ma mère était résolue à

l’isoler, à le garrotter, à le bâillonner, à le tuer, peut-être. Elle

aurait repoussé avec horreur l’acte physique qu’expriment ces verbes:

elle les appliquait dans leur signification morale.

J’aurais dû suivre avec joie son effort continu, dissimulé sous un

minimum de politesse, pour jeter l’intrus dehors. Mais je ne le devinai

clairement qu’en devenant moi-même moins acharné. Et aussi, retrouvant

dans l’attitude désobligeante de ma mère quelque chose--oh! bien

vague--qui ressemblait à la désapprobation qu’elle témoignait à mes

sottises, j’en vins à penser que le cousin Malrose avait peut-être sur

la conscience un tort pareil aux miens. Avait-il commis, lui aussi,

quelque sottise? Il ne cessait pas pour autant de paraître étrange, au

contraire, mais je le rapprochais de moi. D’ailleurs, seul--bien qu’en

passant--il avait manifesté à l’égard de mes jeux l’intérêt plein de

gravité, l’intérêt professionnel, si j’ose dire, qu’ils méritaient.

Étions-nous donc faits pour nous entendre? J’avais, comme tous ceux de

mon âge, trop souffert de l’indulgence superficielle et hautaine des

grandes personnes pour ne pas savoir gré à cet être qui prenait au

sérieux mes lectures et mes soldats.

Je cessai donc de rapporter à ma mère les calomnies que je ramassais à

la cuisine, soucieux de ne pas nuire à cet inconnu encore inquiétant

mais susceptible de devenir un allié éventuel. Et puis j’étais frappé de

voir que mon père n’avait pas du tout avec Malrose la même attitude que

ma mère. Déjà j’avais noté au passage quelques discussions entre mes

parents, mais fugaces: en dehors de quoi je les sentais unis

profondément sur l’essentiel, ligués pour bien des questions contre moi,

toujours certains et dogmatiques. Or, voilà qu’en ces récentes

circonstances ils ne formaient plus un bloc infrangible. Ma faiblesse

jusque-là implacablement chapitrée s’exalta de pressentir entre eux une

fissure, un désarroi. Quelle erreur d’avoir excité ma mère contre

Malrose alors qu’il était peut-être l’annonciateur d’une plus grande

liberté. Faisant brèche dans les principes de mes parents--je ne savais

pas de quelle façon, mais je me flattais que ce serait à mon

avantage--était-il traître au parti des familles?

En fait, depuis son arrivée on me surveillait moins. Un jour, on ne vit

pas que je venais déjeuner sans m’être lavé les mains. Le samedi, je

rapportai de mauvaises notes qui passèrent presque inaperçues. Mon

extraordinaire cousin m’avait chassé de ma chambre, c’est vrai, mais il

me facilitait l’existence. Une vague reconnaissance commença de se

joindre à ma curiosité. Il me faisait toujours un peu peur, mais je ne

le trouvais plus si laid. Bien entendu, je ne montrais pas mes

sentiments, et lui, de son côté, ne m’accordait aucune importance. Je ne

pouvais lui servir de rien, et il avait saisi tout de suite qu’il ne

prendrait pas le cœur de mes parents en leur faisant mon éloge; ils

étaient trop raisonnables, trop modestes, trop désintéressés pour placer

leur amour-propre sur la tête de leur fils.

Non, je ne comptais pas aux yeux de Malrose. Il se bornait à faire

appel, mais impérieusement, à l’amitié de mon père, à son courage, à son

zèle. Il pesait sur lui de toutes ses forces, comme un infirme pèse sur

une rampe d’escalier. J’étais gêné parfois de son regard brusque et

dardé sur son interlocuteur; s’il m’avait regardé comme cela, eussé-je

été capable d’un refus? Et mon père, dont la bonté était docile à

n’importe quelles sollicitations, pliait sous cette volonté: il

s’empressait de bavarder pour remplir les silences que ma mère ouvrait

exprès dans la conversation; il faisait l’innocent devant les

sous-entendus: il riait aux ironies amères et compliquées de Malrose, il

riait doucement, chaleureusement, pour en amortir la pointe, et pour

envelopper de son indulgence cet être bizarre comme il aurait enveloppé

un fiévreux de son manteau. Ah! que mon père se donnait de peine! Lui,

si fatigué au soir de son travail, si méditatif dans ses pantoufles,

sous la lampe qui caressait ses cheveux embrouillés, je le voyais

maintenant se dépenser en mille grâces, faire des frais, raconter même

des anecdotes, afin d’arranger toutes choses, de mettre du liant, de

l’aimable entre nous. Et parfois, s’interrompant dans ses efforts, il

levait des yeux suppliants vers ma mère qui ne daignait pas se prêter à

son manège.

Un jour, nous étions à table, une violente discussion éclata. Je ne

l’avais pas vue venir. On parlait d’un livre que je n’avais pas lu,

naturellement, et je pensais à autre chose. Tout à coup le mensonge de

notre existence se déchira et des mots graves se firent entendre, à la

stupeur de ceux qui les prononçaient.

--Je ne l’admets pas, je ne l’admets pas, s’écriait ma mère avec force.

--Et moi, répliqua Malrose d’un ton terrible, je refuse de reconnaître

la sanction des préjugés. Je n’appelle pas criminel l’homme qui veut

être libre.

--Oh! vous..., fit ma mère.

Elle s’était tournée vers lui, et la fin de la phrase qu’elle n’avait

pas dite, fut écrite sur sa figure. Je ne pus la déchiffrer, je ne

savais pas encore lire ces choses-là. L’autre la comprit. Il devint

blanc. Et ils se dévisagèrent. Les répliques avaient été si brusques et

d’emblée si chargées de sens que mon père, pris à l’improviste, n’avait

pu empêcher l’explosion. Mais pour jeter de l’eau sur le feu,

immédiatement, car il y avait sans doute à portée une quantité d’autres

substances inflammables, il s’écria:

--Revenons au sujet du livre, laissons de côté sa philosophie. Ses

descriptions, par exemple, sont charmantes...

Sans se préoccuper de cette diversion, Malrose repartit, en accentuant

ses paroles:

--Je suis seul responsable de mes actes parce que j’en connais seul les

raisons. Je ne regrette rien. Si j’ai paru incompréhensible ou coupable

aux yeux de ma famille, de mon monde...

--Je t’en prie, insista mon père.

L’autre tourna vers lui ses prunelles fulgurantes:

--De tout le monde, si tu veux. J’ai connu cependant des joies, j’ai

découvert des...

--Épargnez-moi vos confidences, protesta ma mère d’un air indigné.

L’incendie gagnait, mon père fit un effort surhumain:

--Pas devant Gilbert.

Et tous trois baissèrent le visage. Moi seul j’achevai de manger avec

appétit. J’étais enchanté. D’abord une dispute entre parents est

toujours plaisante quand on ne reçoit pas d’éclats. Ensuite je savais

maintenant avec évidence que le cousin Malrose avait commis une faute

grave, quelque chose comme une énorme désobéissance. Or mon existence

reposait sur l’idée d’une loi rigoureuse et détaillée à laquelle il

était doux, émouvant et dangereux de contrevenir. Je n’étais donc pas

seul à la détester! Il y avait donc des grandes personnes qui n’étaient

pas, comme mon père et ma mère, l’incarnation naturelle de la règle.

Ce qui m’intriguait, c’est que mon cousin ne paraissait pas gêné par sa

faute. Lorsque, huit jours avant son arrivée, j’avais été surpris

sautant sur mon lit à grands élans redoublés en faisant gémir les

ressorts qui me lançaient un plafond, il en était résulté une punition

terrible. L’instant du plaisir disparu, j’avais conçu mon péché et

ressenti d’accablants remords. Pourquoi Malrose, s’il était aussi

pécheur que moi, se montrait-il si sûr de lui? Qu’il fût coupable, je

l’admettais, sans avoir l’idée, d’ailleurs, de définir sa culpabilité.

Avait-il, me disais-je, déjà demandé pardon? S’il défiait ainsi le blâme

et le châtiment, y a-t-il donc des fautes qui demeurent impunies? Cette

hypothèse que la sanction n’est pas toujours fatale me ravissait et me

scandalisait à la fois.

On m’envoya dans ma chambre. Il y eut une grande explication au salon, à

la suite de laquelle Malrose disparut pendant deux jours. Quand je

demandai, assez sournoisement, où il était allé, ma mère me répondit

d’un ton brusque: «En voyage.» Elle paraissait préoccupée, mécontente.

Je suppose qu’elle se reprochait de n’avoir pas été plus maîtresse

d’elle-même, d’avoir offensé son hôte, d’être entrée en discussion sur

un sujet dont elle n’admettait même pas, jusque-là, avoir eu

connaissance. Le regret de sa maladresse et de sa dureté l’avait sans

doute inclinée à l’indulgence, et l’autre s’était contenté d’un

replâtrage; il ne devait pas être très exigeant sur ce chapitre. Mon

père, courant de l’un à l’autre, avait conclu l’arrangement.

C’était lui qui sortait le plus meurtri de l’accident. Il souffrait

d’une situation si fausse, mais il en soulignait la fausseté par sa

physionomie navrée et sa crainte des allusions. Il crut devoir me donner

une version des événements qui me tranquillisât.

--Ton cousin, me dit-il, a des goûts littéraires très décidés et qui ne

sont pas ceux de ta mère. C’était très intéressant de les entendre

échanger leurs opinions sur ce roman. Malrose...

Mais, pressentant que mon père était le seul qui, par mégarde, me

livrerait peut-être le secret de l’énigme, je l’interrompis:

--A-t-il demandé pardon?

--Comment, pardon? fit mon père bouleversé.

Il crut que j’en savais long, il essuya les verres de son pince-nez,

m’attira près de lui, soupira, et se jeta avec un magnifique courage

dans une explication difficile:

--Écoute, ton cousin est un homme très original, je veux dire d’une

intelligence très originale. Il n’a jamais voulu suivre une carrière

régulière; tu aurais... on aurait donc tort de le juger comme on juge

n’importe qui. Je t’assure qu’il a très bon cœur. Ce qu’il appelle

«l’existence bourgeoise» ne peut pas lui convenir, et non seulement

cette existence mais ce qu’elle suppose d’honorable... je ne dis pas

honorable, je veux dire de posé, d’ordonné. Enfin tu comprends, n’est-ce

pas? Alors quand on ne l’a pas vu depuis longtemps, ce qu’il a

d’exceptionnel étonne un peu, choque même. J’avoue qu’il choque ta mère.

Mais elle ne lui en veut pas...

Si honnête, si droit lui-même, mon père hésita après cette dernière

inexactitude. Et j’en profitai pour lancer une question dont j’espérais

un bon résultat:

--Mais pourquoi ma tante ne veut-elle le recevoir sous aucun prétexte?

--Qui t’a raconté cela, Gilbert?

--C’est maman qui l’a dit l’autre jour, tu te rappelles?

Alors, parlant moins pour son fils que pour lui-même et pour répondre à

sa femme, à sa sœur absentes, et en présence desquelles il aurait eu une

éloquence moins péremptoire, mon père s’écria:

--Eh bien, moi, je le défends. Je sais ce qu’on lui reproche, je connais

ses égarements et je m’en voudrais d’en rappeler le détail. Mais qui

suis-je, pour le condamner? Ai-je subi ses tentations pour être sûr que

je n’y aurais pas succombé? Il a commis des fautes, pis que des fautes:

cesse-t-il d’appartenir à notre famille? Par-dessus tout il a été mon

ami, il l’est toujours. Jamais je ne l’abandonnerai. Enfin, j’en fais

juge quiconque est de bonne foi, je ne pouvais refuser l’hospitalité

qu’il me demandait. Qui sait même si l’influence d’un foyer ne lui sera

pas profitable? Et souviens-toi qu’il est notre hôte, Gilbert.

J’étais flatté que mon père me parlât comme à une personne raisonnable,

et c’était un avantage encore que je devais à mon cousin. Aussi ce

discours me persuada-t-il, sans toutefois m’éclairer beaucoup. Déjà la

manière dont cette mystérieuse figure avait surgi dans notre milieu

paisible, qu’elle bouleversait, m’avait intrigué. Tout ce qu’on pouvait

révéler encore sur elle passionnait mon imagination, et je n’avais nulle

envie de condamner ou d’absoudre, mais de savoir. Jusqu’à ce

nom--Malrose--dont les syllabes me paraissaient éclairées de poésie.

Tourmenté par mon désir de connaître, je questionnai:

--Est-ce que je peux lui demander de me raconter des histoires?

--Bien sûr, répliqua mon père, heureux de mon ton naïf. Il t’en contera

de très belles sur ses voyages. Songe qu’il a été un peu partout. Tu te

rappelles ton atlas: eh bien, il a été jusqu’aux antipodes. Hein, les

antipodes?

Et il se montrait ravi de faire valoir son protégé, même devant un

médiocre public. Je murmurai, avec la vanité de montrer que j’avais déjà

reçu une confidence:

--Il m’a dit qu’il a été en Chine.

--Quelle est la capitale de la Chine, Gilbert?

Vexé que mon père, après son effusion pathétique, reprît à mon égard le

ton condescendant, je répondis, exprès:

--Tokio.

--Mais non, Gilbert, c’est Pékin. Comment tu ne sais pas quelle est la

capitale de la Chine? Eh bien! voilà quelque chose qu’il te faut

demander à ton cousin. Figure-toi...

Ma mère entra. Mon père s’empressa vers elle, et la questionna sur ses

emplettes, bavardant avec des intonations changées pour bien me faire

comprendre que notre précédent entretien était fini, et qu’il n’avait

plus aucune envie de parler de Malrose. Mais à part moi, me rappelant

que ma mère arrêtait toujours, sur les lèvres de mon cousin, les récits,

les évocations de son existence, je m’étonnai que mon père me poussât à

les solliciter. Auprès d’elle, j’apprenais qu’ils étaient défendus;

auprès de lui, trop confiant et peut-être maladroit par défaut

d’imagination, j’obtenais de les connaître. Je comptais bien n’y pas

manquer. D’où venait donc, chez Malrose, cette incapacité de vivre une

existence régulière? Est-ce qu’il y a des gens qui ne vont pas au bureau

comme papa, qui appartiennent à une race plus hardie? Que savourent-ils

alors à l’insu des autres? Et peut-être que l’indignation qu’ils

soulèvent sur leurs pas ajoute-t-elle au plaisir de leur cœur

orgueilleux?

Lorsque Malrose revint, après sa courte absence, et pour achever chez

nous son séjour, je le vis plus distant, plus hermétique que jamais. Il

s’enfermait de longues heures dans sa chambre, il en ressortait avec des

lettres qu’il allait mettre lui-même à la boîte. Il ne m’adressa pas la

parole. J’aurais voulu lui dire combien sa seule présence discréditait

notre salon paisible, avec ses meubles de velours, et que je rêvais

d’entendre de lui le secret de son prestige. Mais le temps passait, et

je n’osais m’exprimer.

* * * * *

Un des derniers jours, je n’y pus tenir davantage. Mon père et ma mère

étaient sortis. J’avais à faire une narration qui m’excédait. Je quittai

ma mansarde, je gagnai à pas silencieux, le long du corridor, la porte

de mon ancienne chambre, et j’écoutai. Il était là, écrivant toujours;

j’entendais le bruit de sa plume sur le papier. Je me maudissais d’être

si timide et d’ignorer ce que je voulais. Il remua sa chaise;

j’appréhendai qu’il ne sortît et me trouvât. Alors je frappai:

--Entrez.

Il tournait le dos à la porte.

--Qu’est-ce qu’il y a?

La pièce était pleine de cette fumée dont j’avais respiré l’arome

évanoui.

--Tiens, fit-il avec ennui, tu viens voir si je suis toujours là?

Rassure-toi, je pars à la fin de la semaine. Oui, je vous débarrasserai

de ma désagréable présence.

Il parlait pour d’autres interlocuteurs. Je murmurai:

--A la fin de la semaine?

--Il te tarde de me voir disparaître, toi aussi.

Une expression de mon père était restée dans ma mémoire, et je ne la

comprenais pas très bien, mais je l’imaginais pleine de significations.

Pour obliger mon cousin à me répondre, ou du moins à m’entendre, je

l’utilisai.

--C’est-il vrai que vous n’aimez pas _l’existence bourgeoise_?

Cette fois il me regarda pour de bon, et je crus qu’il allait sourire.

Puis son visage reprit son expression lointaine.

--J’ai à écrire, dit-il.

Alors, pour faire éclater devant lui mon admiration, pour qu’il sentît,

aussi, qu’il y avait peut-être quelque complicité entre nous, je

m’écriai:

--Moi non plus, je ne l’aime pas.

--Ho! ho! voilà qui est extraordinaire! Sais-tu au moins ce que c’est?

Je rougis, et passionnément je souhaitai savoir. L’hypothèse que Malrose

avait commis une énorme désobéissance me revint, et je murmurai, avec

l’angoisse de dire une ânerie:

--C’est d’être sage.

Alors il se mit à rire, d’un rire qui ressemblait à celui de la lingère

quand elle racontait à la cuisine des histoires que je ne devais pas

entendre,--un rire sournois, confus, suspect, un rire qui ne l’amusait

pas, ni moi non plus, un rire rouillé, qui n’avait pas dû retentir

depuis très longtemps, et qui faisait surgir, au-dessus, autour de lui,

la vague silhouette, l’ombre au plafond d’un Malrose tout différent,

dont j’avais tout à coup peur comme à notre première rencontre.

Quand il eut assez ri, il me questionna. Mais je ne voulais plus parler

et ce fut lui qui tâcha de me plaire.

--Hé quoi! tu étais si fier d’être un petit garçon bien élevé! Je me

souviens. Pourquoi as-tu changé? Qu’est-ce qui t’arrive? Eh bien, tu me

parais moins banal que je ne pensais. Approche-toi. Voici un front

élevé, des prunelles naïves qui deviendront peut-être profondes. Et

cette lèvre inférieure, je ne l’avais pas remarquée; elle annonce des

goûts qui embelliront ta destinée. Curieux petit bonhomme!

Cet examen me mettait horriblement mal à mon aise. Je baissai la tête,

il me releva le menton d’un doigt autoritaire, et me dévisageant avec

insistance:

--Moi aussi, à ton âge, j’étais docile et appliqué. J’avais une mère

plus indulgente que la tienne, et un père plus énergique. Je grandissais

en sagesse. Et tu vois ce que je suis devenu. Qui sait si, à ton

tour...? Mais non, reste ce que tu es, des pieds à la tête, mon ami.

Puis, comme je me taisais toujours, fermant les yeux et le menton

maintenu en l’air par son index, il prit un air soupçonneux:

--Mais qui donc t’a parlé de moi? Ta mère, sans doute... Ah! ce n’est

pas bien...

--Non, fis-je par esprit de justice, c’est papa.

--Ton père, bon. Et qu’est-ce qu’il t’a dit? Beaucoup de mal je suppose.

--Non, non.

--Il m’a représenté comme un mauvais homme, perdu, dédaigné; un vilain

modèle pour son fils; un être méchant...

Sa voix, où passaient des frissons de rancune et de fierté, m’attirait

dans un monde de sentiments que j’ignorais, à la fois séduisant et

dangereux. J’étais entraîné à dire des paroles qui m’étonnaient

moi-même, qui sortaient toutes seules de mes lèvres.

--Pourquoi seriez-vous méchant?

--Parce que je n’ai pas réussi, probablement.

Je ne savais pas ce que c’était que «réussir». Et je me laissai glisser

plus vite sur la pente ouverte.

--Je suis sûr, au contraire, que vous êtes bon... Dites-moi,

racontez-moi ce que vous avez fait...

--Comment?

--Oui, d’où venez-vous?

--Jamais, fit-il, on se plaindrait que je te monte l’imagination.

--Dites, dites.

Et comme il hésitait, j’ajoutai pour le convaincre.

--Je ne le répéterai pas. Je sais garder les secrets.

Ce qui me poussait, c’était de savoir pourquoi Malrose différait des

autres. J’imaginais aussi que sous sa dissimulation sœur de la

mienne--dissimulation d’enfant solitaire qu’on ne prend pas au sérieux,

et qui renfonce ses rêves dans son âme fermée,--j’allais trouver une

figure pour mes désirs vagues, un être à la fois chevaleresque et

persécuté. Me leurrant de cette prétendue ressemblance, je me persuadais

que ses récits me révéleraient mon propre avenir. Et c’était moi-même

que je cherchais en lui: le meilleur et le pire de moi-même.

Il se leva, prit une cigarette, puis me considérant de côté:

--Fumes-tu?

Bien sûr que je ne fumais pas. C’était défendu, et je n’éprouvais même

pas l’envie de le faire. Mais proposée par Malrose, l’expérience me

parut valeureuse. Et puis j’étais piqué par son ironie. Je voulus me

compromettre pour lui plaire.

--Donnez-la-moi, fis-je.

Un même tison enflamma nos deux cigarettes, mais tandis qu’il roulait

négligemment la sienne au coin des lèvres, je m’appliquais et

j’aspirais: la fumée me monta à la tête et ajouta à ma griserie.

--En somme, reprit-il, que veux-tu? Parle, je suis à ton service. Te

raconter quelque chose, j’y consens, mais quoi?

La bienheureuse minute! Il m’avait compris et s’offrait à me satisfaire.

Cependant, sur le seuil du possible, je n’aperçus qu’une immensité

vague. J’ignorais tout de la vie. J’étais bourrelé de pressentiments,

dont beaucoup étaient absurdes, mais j’étais également incapable de les

formuler. Et mon grand élan s’abîma dans cette impuissance à définir.

--Hé bien, que veux-tu?

--Je ne sais pas.

Il haussa les épaules. Lui aussi, je suppose, me crut bête. Je regardai

les fumées de nos cigarettes qui montaient au plafond: bleuâtres et

insaisissables. Voilà ce que j’aurais voulu comprendre. Savoir pourquoi

j’étais séduit, par quoi, que faire et que devenir. Mais le langage me

manquait. Et je devinai que Malrose allait retomber dans son

indifférence à mon égard; un instant intrigué, il me jugeait maintenant

ennuyeux et inutile. L’humiliation de nouveau m’inspira et, me souvenant

de ce qu’il m’avait dit sur mes soldats de plomb, je me résignai à

murmurer une question banale.

--Parlez-moi des nègres.

--Des nègres?

--Ceux qui vous ont blessé.

--Si tu veux. Cet épisode-là s’est passé au fond du Dahomey, il y a cinq

ans. J’étais alors au service d’une compagnie industrielle qui traitait

l’alfa. Le procédé était ingénieux, on pouvait gagner de l’argent.

Moi-même, on m’avait engagé à de bonnes conditions; d’abord un fixe, et

puis des allocations de fin d’année, une assurance, des indemnités pour

revenir en Europe, et puis...

--Montrez-moi votre blessure?

Il releva sa manche sans s’interrompre de parler, et je revis sur le

bras maigre et bronzé la cicatrice blanche, profonde couture.

--Seulement, continua-t-il, ce qui a perdu l’affaire, c’est que le

capital était insuffisant. Il aurait fallu pouvoir supporter des pertes

pendant les premiers exercices, pertes qu’on aurait d’ailleurs

récupérées. J’avais établi un barème...

--Vous étiez seul contre eux, murmurai-je. Vous vous êtes défendu? Vous

avez couru un grand danger?

--Peuh, quelques moricauds...

J’hésitai une seconde, puis, le cœur serré:

--Vous les avez tués?

--Quelques-uns, c’est bien possible. Ils nous ont attaqués au

crépuscule. Nous avons tiré... Oh! ce ne fut pas bien grave. Ils se sont

sauvés tout de suite.

Je lui en voulus de diminuer son héroïsme. Je me représentais une scène

effroyable qu’il dominait, s’exposant aux coups, perdant son sang, mais

triomphant quand même, et sublime. Si moi-même, à mon tour... Mais je

repoussai cette idée impertinente.

--L’erreur, reprit-il pour lui plus que pour moi, c’est de mettre à la

tête de ces entreprises coloniales des gens qui n’ont jamais bougé de

chez eux, qui ignorent les conditions dans lesquelles travaillent leurs

capitaux. Il faudrait qu’ils allassent sur place, là-bas.

«Là-bas». Je m’enhardis:

--Je voudrais y aller aussi...

Il prit la chose naturellement, ce qui me déçut.

--Si tu y vas, plus tard, tâche d’être plus veinard que moi. Cette

affaire-là a claqué, et puis une autre, une affaire de caoutchouc au

Congo belge. Chaque fois, j’espérais réussir. Les circonstances ne l’ont

pas permis. Ajoute la maladie, le sale climat. C’est de là que j’ai été

en Chine. Des femmes jaunes après des noires, mais pas plus de chance.

Je m’étais mis avec deux individus, des Anglais, de vrais bandits; je

m’en suis aperçu, j’ai voulu tenir le coup, mais ils étaient plus

canailles que... enfin plus roublards que moi. Ah! ce que j’en ai perdu

des occasions de faire fortune!

Il interrompit son soliloque, et me prenant à témoin:

--Comment t’expliquer tout ce que j’ai essayé, manqué, gâché? Vingt fois

j’ai cru aboutir. Ne crois pas cependant que tous mes échecs aient été

de ma faute. La destinée ne me fut pas facile, et j’ai travaillé dur,

plus dur que ceux qui touchent leurs rentes. J’ai mangé de l’argent,

c’est vrai, mais ensuite quelle énergie pour le rattraper, que

d’inventions, que d’audace! Il fallait se grouiller. Les scrupules, ma

foi, s’affaiblissent quand il s’agit de vivre. Si j’étais devenu riche,

à mon retour tout le monde m’aurait ouvert les bras; les anciens amis,

la famille. On ne m’aurait pas traité d’aventurier.

Je ne voyais dans ce mot que les syllabes «d’aventures» qui me

plaisaient fort. Il continua:

--On ne m’aurait pas reproché... ce qu’on me reproche aujourd’hui. Mes

fautes, on les oublierait, tandis qu’on les étale. Chacun se croit le

droit de me condamner, sans savoir l’enfer que j’ai traversé, la mort

que j’ai frôlée si souvent, sans savoir combien facilement un homme,

loin de son milieu naturel, seul, se transforme, peut-être se dégrade.

Mais non. J’ai eu des appétits; je les ai satisfaits. Je n’avais que ma

peau; j’ai cherché son plaisir. L’Afrique, l’Extrême-Orient, ce n’est

pas la petite Europe. On s’y noie comme dans la mer.

J’avais jeté ma cigarette, je me reculai un peu. Les paroles de Malrose

n’étaient pas très claires, mais j’appréhendais qu’elles ne le

devinssent. J’avais provoqué des aveux; je les redoutais maintenant. Je

l’avais admiré, je ne voulais pas que le détail de sa culpabilité me

dégoûtât.

--Ne dites pas cela, fis-je.

Il reprit, non plus avec âpreté, mais d’un accent plein d’inquiétude:

--En attendant, je suis un raté. Voilà une excellente moralité en

action! Après tout, les autres ont peut-être raison. Mais cela, ce

serait le pire. Ici, dans cette maison où tout me blesse, pour la

première fois je suis moins sûr de moi-même. Vais-je me joindre aux

imbéciles pour me blâmer? Non, non. Ma vie me retombe sur le cœur.

Quelle affreuse angoisse, parfois, durant mes insomnies. Et que cela

fait mal...

Depuis cette conversation, j’ai quelquefois observé, chez des natures

nerveuses et pécheresses, le brusque besoin de confesser leurs fautes au

milieu des larmes. Elles étaient jusque-là orgueilleuses, ironiques,

provocantes, et les voilà tout à coup déséquilibrées, prêtes au

désespoir et à l’aveu. J’étais bien jeune alors pour recueillir de

scabreuses confidences. Je fus bouleversé de voir mon cousin affalé sur

sa chaise, la tête basse, et tout pareil au vaincu se livrant au

vainqueur. Cette chute soudaine d’un héros me désola. Parce que j’étais

timide je connaissais l’humiliation, mais j’avais horreur de voir les

autres humiliés. Moi, enfant, j’eus pitié de cet homme.

Des larmes parurent à ses paupières, et il ne dit plus rien. M’étant

rapproché sans qu’il s’en aperçût, je lui pris la main. Et puis je

cherchai la meilleure parole pour l’encourager, et je soufflai:

--Je vous comprends.

Il ne m’entendit pas, se leva d’un air égaré, ouvrit la fenêtre et

s’accouda à la barre. En bas la porte d’entrée se referma. C’était maman

qui rentrait. Alors je m’enfuis.

* * * * *

Quand je le revis à dîner, il avait repris son expression sévère. Il ne

parut pas se rappeler qu’il y avait entre nous, désormais, un souvenir

commun. Au dessert il annonça qu’il nous quitterait le lendemain. Ma

mère ne put s’empêcher de rayonner, mon père au contraire jeta sur mon

cousin un regard craintif.

--As-tu abouti dans tes démarches? demanda-t-il.

Malrose fit un geste évasif. Mon père insistant, il lui répondit:

--Non, mon cher. J’ai trouvé soit des portes fermées, soit des visages

réprobateurs. Je repars comme je suis arrivé. Personne ne veut m’aider.

Et pourtant il suffirait de peu de chose.

--Ne perdez pas courage, s’obligea à dire ma mère.

--J’en ai beaucoup eu, fit-il simplement. J’en ai moins...

--Mais alors... dit mon père.

Il fut interrompu par ma mère qui leva la séance et m’envoya dans ma

chambre apprendre mes leçons. Mais le lendemain matin, au déjeuner, je

tombai sur une dispute de mes parents.

--Dieu sait, disait mon père, à quelle extrémité il risque de se porter.

--Allons donc, répondit ma mère.

Mon arrivée les fit se taire un instant, mais le sujet de leur

discussion les préoccupait si fort qu’ils le reprirent par allusions.

--Il m’a expliqué, dit mon père. Une simple avance...

--Jamais.

--Garantie. Ce serait le salut.

--Non.

--Mais cette rentrée inespérée qui justement...

--Non, non et non! Rappelle-toi...

Mon père l’arrêta d’un geste. Il savait bien ce qu’elle voulait dire.

Dès que j’eus fini, pour mieux débattre le problème on m’envoya au salon

repasser mes mots latins.

J’y allai tête basse, inquiet pour mon ami. Le souvenir de ses larmes me

serrait le cœur. J’ouvris la porte: Malrose était au salon. Il ne

m’avait pas entendu, il me tournait le dos, debout devant le meuble

italien à tiroirs, celui que je possède aujourd’hui. Il avait ouvert,

forcé sans doute, le tiroir supérieur, et compulsait des billets de

banque. Je m’avançai et il se retourna brusquement.

Mon émotion fut si violente que je me mis à trembler et qu’il m’eût été

impossible de prononcer une parole: pourtant je me sentais lucide et

résolu. Je marchai au meuble d’où, stupéfait, furieux, Malrose s’était

écarté. Me haussant sur la pointe des pieds, je pris les billets de

banque--la «rentrée inespérée» dont avait parlé mon père, je suppose--et

les tendis à mon cousin en refermant le tiroir.

Il ne bougea pas, sombre, la bouche tordue par son affreuse grimace, et

comme prêt à se jeter sur moi.

--Prenez-les, articulai-je enfin.

Il ricana:

--Ils ne sont pas à toi. Et je serais vite rattrapé. Allons, va me

dénoncer, sale gamin.

Je pensai que si papa ou maman entrait en cette minute, tout serait

perdu et que ce serait bien dommage. Alors, m’efforçant d’être

persuasif, j’insistai:

--Prenez-les donc. Et puis, partez. Je dirai que c’est moi qui les ai...

Je n’osai pas prononcer le mot. Il hésita encore, soupçonneux:

--Pourquoi fais-tu cela?

L’imbécile! Je recommençai:

--Dépêchez-vous.

Il les prit. Papa entra et dit que la voiture était là et qu’on avait

chargé les bagages. Il y eut une scène d’adieux assez curieuse. Maman,

qui était naturellement enchantée de le voir déguerpir, se montra

aimable pour la première fois. Et papa, qui était inquiet de Malrose,

qui se reprochait de ne pas l’avoir financièrement secouru, fut froid,

presque désagréable. Malrose, toujours très poli, semblait pressé de

partir. Il me serra la main en dernier, mais, pris de faiblesse après

mon audace, je baissai les yeux, et ainsi je n’ai jamais su quelle avait

été l’expression suprême de son visage. Il monta dans la voiture qui

disparut.

Puis nous rentrâmes. Maman alla donner des ordres pour qu’on rétablisse

ma chambre à mon usage. Je suivis mon père au salon.

--Papa...

Il ne fit pas attention, d’abord. J’étais décidé, mais l’aveu me

semblait vraiment dur. Mon front se couvrit de sueur.

--Papa, dis-je, j’ai pris l’argent qui était dans le tiroir du meuble

italien.

--Comment, l’argent? fit-il.

--Oui, le cousin Malrose... tu ne sais pas combien il est malheureux.

Alors j’ai pris l’argent pour le lui donner.

--Petit misérable!

Mon admirable père, ce bourgeois timide, pâlit d’abord, d’une pâleur

verte qui me fit comprendre l’énormité de mon acte. Ensuite, il tendit

les bras vers moi.

--Viens que je t’embrasse.

Ce baiser fut d’ailleurs très court. Ma mère m’appela dans le corridor.

Je répondis sans bouger: «Voilà». Nous l’entendîmes qui venait au salon.

Alors mon père, toujours très pâle, se pencha vers moi et murmura, au

comble de l’agitation:

--Sois tranquille, sois tranquille...

Et la porte s’ouvrit.

Complices · 第 5 / 12 题