LE MACHIAVEL MALADROIT

à Giuseppe Prezzolini.

Tous, nous faisions la cour à Mme Chantilly... Nous comptions entre

dix-neuf et vingt-trois ans. Nous étions bavards, vaniteux, puérils,

excessifs, assez ardents et parfois brutaux. Nous nous cachions avec

soin les uns aux autres ce qui subsistait dans nos cœurs de romanesque

et de naïf encore.

Mme Chantilly était une belle personne qui, après avoir eu bien des

succès, vivait alors dans une solitude relative. Quelques-uns de ses

anciens adorateurs étaient morts, la plupart l’avaient quittée pour des

femmes plus jeunes. C’était justement sa maturité qui nous attirait. A

l’âge où l’on est sans frein dans l’hypothèse, mais incertain d’agir,

nous nous plaisions auprès d’une créature qui ne se montrait pas moins

indulgente aux maladroits qu’à tout le monde, et dont l’expérience nous

paraissait sans limites. Nous lui étions reconnaissants qu’avec un passé

magnifique et que nous exagérions encore, elle nous permît d’espérer

l’émouvoir.

De son côté, je crois qu’elle nous observait sans ennui. Les uns gais,

vifs, les autres inquiets, plus épris peut-être, chacun empressé à

satisfaire ses moindres désirs, il nous arrivait de rougir en ramassant

ses gants ou son ombrelle; mais elle devinait qu’après l’ombrelle et le

gant, nous voudrions obtenir davantage et cesserions un jour d’être

timides. Et sans doute cette déesse sur le point de devenir matrone

songeait qu’elle devrait parmi nous choisir son dernier amant.

Cependant, comme elle ne cherchait que son plaisir et non le nôtre,

comme elle se sentait capable d’éprouver profondément et par elle-même,

comme elle entendait, à défaut de l’avenir, évoquer le passé aussi bien

que le présent--du moins je le suppose--rien d’étonnant si, à l’instant

de se déterminer, elle hésitait encore parmi nous, qui nous valions tous

à ses yeux. L’indifférence la menait presque autant qu’une orgueilleuse

ardeur que nous découvrions parfois mélancolique.

Je me disais aussi ambitieux que mes camarades. Oserai-je avouer que je

n’étais pas aussi sincère? Mon imagination me rendait Mme Chantilly

désirable surtout dans la solitude d’une insomnie, d’une promenade ou de

mon travail. Lorsque je me retrouvais en face d’elle, sa beauté me

paraissait moins convaincante, et, par une malheureuse disposition à la

lucidité, je voyais trop bien en elle certains petits détails. Elle

remarqua mon sang-froid, elle blâma souvent mon ironie--car elle prenait

tout désormais au sérieux--mais elle ne dédaigna pas de me demander

parfois conseil, pour utiliser ma clairvoyance autant que pour se la

concilier.

Jeudi dernier, j’ai vu combien elle redoute qu’on soit moqueur. Le jeudi

est son jour de réception, mais on n’y rencontre pas grand monde, sauf

nous. Nous étions, cette fois-là, moins nombreux que d’habitude. Il n’y

avait avec Mme Chantilly que Préau, qui parut fâché de me voir. Préau

est un garçon volontaire, qui se dit corrompu et qui est surtout

compliqué et susceptible, âpre à juger les autres, mais déraisonnable

dès qu’il s’agit de lui-même: c’est un de mes meilleurs amis.

Mme Chantilly m’a interpellé: «Vous allez railler...--Et pourquoi?--Vous

êtes si méchant!» Je me suis incliné, dans l’intérêt de ma réputation.

Puis, avec une sorte de gêne, imprévue chez elle, elle nous a avoué

qu’elle avait une fille, oui, une fille, qui avait vécu jusqu’alors dans

une pension où elle recevait une éducation naturellement très soignée,

et qui était arrivée la veille pour passer auprès d’elle quelques jours

de vacances. Une fille timide, un peu simple d’apparence, mais avec un

bon cœur. Il ne faudrait pas la taquiner, ni lui dire des choses qu’elle

ne comprendrait pas.

Après ce préambule confus d’une mère qui ne semblait pas sûre de l’être,

Mme Chantilly s’est levée, tandis que Préau restait immobile, le front

têtu, et, ouvrant une porte, elle a appelé: «Dorette!» Nous avons vu

entrer une enfant de seize années, environ, à l’air sage, les yeux

dociles sous la frange régulière des cheveux. Elle m’a donné la main

avec une petite révérence assez touchante. Puis, quelque visite

survenant, Mme Chantilly nous a poussés tous les trois dans le salon

voisin en nous recommandant de ne pas faire trop de bruit. Pensait-elle

que nous allions sauter sur les meubles? Préau semblait furieux d’être

ainsi relégué. Moi, j’ai interrogé la petite.

Elle m’a répondu avec gentillesse, sans fausse honte, assise toute

droite sur le bord d’une chaise, sa jupe courte bien tirée, et les deux

pieds réunis. Elle a écouté mes propos avec le sérieux d’une personne

pondérée qui veut s’instruire. Dans toute son apparence si puérile

encore, sur ses traits peu précis, il y avait une expression de candeur.

Puis, d’un ton lent et doux, elle m’a dit:

--J’ai déjà entendu parler de vous, Monsieur,--Et par qui?--Par maman...

Elle m’a parlé aussi de M. Préau.--Trop aimable! a fait ce dernier, d’un

air grognon. Elle l’a regardé, surprise d’un accent si peu poli.

Cependant, songeant que Le Juvin est, de nous tous, le plus en faveur

auprès de Mme Chantilly, j’ai demandé:--Vous a-t-on parlé de Le

Juvin?--Non, jamais.»

Que fallait-il en conclure? Avions-nous tort, dans nos craintes d’être

distancés? Quelques jours plus tôt, Le Juvin avait ramené Mme Chantilly

du théâtre chez elle. Le Juvin, qui n’est pas très subtil, ne nous avait

pas caché qu’il l’avait respectueusement quittée à la porte de sa

maison. Mais il se pouvait qu’il eût menti, sur le conseil de la dame.

--Monsieur, a repris la jeune Dorette de sa voix sans intonations,

est-il vrai que vous donnez des surnoms?» J’ai protesté néanmoins: c’est

bien ma manie que d’étiqueter les gens. «Vous m’en donnerez un...

Comment appelez-vous maman?» Ici Préau, irrité de perdre son temps, a

daigné sourire, et moi, pour détourner la conversation, je me suis lancé

dans toutes sortes d’histoires. Elle m’a écouté sans plus questionner,

jetant parfois un coup d’œil sur notre compagnon dont le mutisme

l’étonnait. Quand Mme Chantilly est venue nous chercher, nous nous

entendions assez bien. Ensuite nous sommes partis, Préau et moi; mais il

m’a quitté tout de suite, comme s’il m’en eût voulu d’avoir été dérangé

dans ses travaux de siège et ses desseins tortueux.

* * * * *

J’ai revu la jeune Dorette. C’était par une de ces journées douces qui

promettent la pluie. Je l’ai croisée sur le trottoir, et, tandis que je

la saluais, j’ai bien observé son visage un peu pâle, d’une pâleur

reposée et comme longtemps tenue à l’ombre, son visage calme que nulle

émotion encore n’a remué. Je garde encore présents les moindres détails

de notre rencontre: la chaussée, les passants, l’atmosphère tiède, et la

satisfaction intérieure avec laquelle j’ai repris ma route.

Un peu plus loin, j’ai rencontré Le Juvin, et nous nous sommes mis à

causer. Le Juvin est vaniteux comme tout le monde, mais il le laisse

voir mieux que personne. Bien nourri, robuste, sa certitude de lui-même

exerce sur moi l’attraction que j’ai toujours subie des gens qui

réussissent leur existence. Ce n’est pas la courtisanerie qui m’attache

à eux, mais une sincère admiration. Je voudrais surprendre leur méthode,

et je sais pourtant qu’ils n’en ont pas.

Le Juvin m’aime beaucoup. Il m’a fait tout simplement ses confidences.

L’autre soir, dans la loge de Mme Chantilly, il lui a parlé de très

près. «Vraiment?--Nous en sommes venus à un véritable ton

d’intimité.--Non?--Je lui ai parlé de mon prochain voyage en Espagne et

au Portugal.--Tiens, tiens...--Et puis je lui ai décrit la propriété de

campagne de mes parents.--Oh, oh!» Pour Le Juvin ce qui lui arrive ou ce

qu’il possède intéresse tout le monde. Et l’assurance de cet être

musclé, cordial, riche et heureux, se communique. «Mais enfin, ai-je

repris, tout cela n’est pas très troublant.--Attends.» Le Juvin a élargi

son torse, puis, à mi-voix, il a ajouté: «Et puis tu sais, dans l’ombre

de la loge, j’ai frôlé son coude, j’ai baisé sa main qu’elle n’a pas

refusée... j’aurais pu davantage...» Il s’est tu; moi aussi, vexé de

l’avance qu’il a prise. Mais il n’a pu résister bien longtemps à de

complaisants souvenirs: «Ensuite je l’ai accompagnée chez elle.--Et tu

l’as quittée à sa porte?--Oui.--C’est bien vrai?--Parole.--Merci pour

nous: tu n’as pas abusé de tes avantages.--Mon cher, je ne veux rien

compromettre par imprudence.» Il est tellement sûr d’atteindre toujours

son but qu’il ne se presse jamais. C’est pour cela qu’il me fait le

récit de ses espoirs: il ne me craint guère.

Au bout d’un instant, il a demandé: «As-tu rencontré sa fille?--Oui, et

toi?--Non.» Je me suis alors senti dédommagé du succès qu’il remporte

auprès de la mère. La destinée ne lui a pas accordé comme à moi de

contempler ce visage d’eau dormante et profonde, d’entendre cette voix

sans timbre. J’ai revu dans mon esprit l’enfant tout à fait neuve,

essentiellement pure, vierge et dont l’âme sommeille en attendant la

vie. «Comment s’appelle-t-elle?--Dorette.--Tiens, quel drôle de nom!

S’appelle-t-on Dorette...?» Oui, Le Juvin est un peu sot.

* * * * *

Hier soir c’est moi que Mme Chantilly a chargé de l’accompagner au

concert. Cette femme adore sortir: l’intéressant serait de la rentrer.

Nous étions dans deux fauteuils, et l’ombre d’une loge m’a manqué. En

public la différence d’âge me gêne: mon sentiment est que nos voisins me

prennent pour son neveu ou un petit cousin, et que c’est elle qui me

mène au spectacle. Et puis elle me demandait constamment mon avis sur la

musique que nous entendions: la musique n’est pas faite pour qu’on en

parle. Un violoniste impitoyable a exalté le public, sans qu’une seule

fausse note laissât croire que son cœur était capable de faire trembler

son archet. Je ne me suis pas senti très heureux.

Sortis de cette salle surchauffée, et trouvant une fraîche nuit de

printemps, nous avons convenu de revenir à pied. Alors Mme Chantilly a

manifesté une mélancolie dont la saison et moi-même étions peut-être

responsables: la jeunesse involontaire des autres et l’éternel

recommencement de la nature ne sont pas sans l’irriter. J’ai reconnu

dans ses paroles la lassitude d’une femme qui a beaucoup demandé aux

hommes et qui, en fin de compte, a été déçue. A moins qu’elle n’ait été

déçue dès la première fois, à cause de ses exigences, et qu’elle n’ait

couru de nouvelles chances que pour se rattraper--comme un débiteur fait

de nouvelles dettes. Mme Chantilly a gaspillé sa vie, et si elle ne se

retrouve plus, c’est qu’elle s’est trop donnée.

Par un contraste naturel, j’ai songé à sa fille. Dorette, c’est elle,

mais avant l’existence. Elle tient son jeu dans sa petite main, mais

elle n’en a pas encore joué une carte. Peut-être ne l’a-t-elle pas même

regardé. Ainsi est-elle à la fois innocente et attentive. L’exemple de

sa mère ne l’avertira de rien, car seule l’expérience personnelle

renseigne, et encore! Aura-t-elle plus de bonheur que cette plaignante

créature un peu forte dans son manteau du soir, à côté de laquelle je

marchais sous un ciel étoilé? Tout à coup je me suis dit que je perdais

mon temps à prévoir l’avenir, sans profiter du présent et surtout du

passé. Ces deux femmes me plaisent: l’une parce qu’elle est

réservée--pour moi, qui sait?--l’autre parce qu’elle ne l’est pas, et

peut ainsi me favoriser tout comme un autre. Un livre inédit est-il plus

intéressant qu’un livre célèbre? J’aimerais, pensais-je, lire les deux

volumes.

Alors, je me suis lancé à consoler ma compagne. Ce n’était pas facile,

car j’ignorais le détail de ses regrets et je n’entendais à aucun titre

lui prêcher le renoncement. Je me suis tenu dans des généralités en

m’efforçant de les rendre brûlantes. Je lui ai affirmé que la vie offre

toutes les revanches: elle n’a demandé qu’à me croire et l’obscurité de

la rue a favorisé mon éloquence. Ensuite, me souvenant de Le Juvin, j’ai

cherché à devenir plus pressant encore. Serré contre elle pour mieux me

faire comprendre, déjà, comme nous longions le mur d’un jardin plein

d’acacias, je respirais son parfum compliqué, lorsqu’un passant attardé,

surgi sur ce trottoir désert, m’a obligé à m’écarter. L’effet de

surprise étant manqué, je me suis cru ridicule,--comme si tout, dans

l’amour, y compris l’essentiel, ne l’était pas, hélas, à qui le

contemple de sang-froid. Pourtant, malgré cette interruption, je me

jugeais capable de l’emporter, auprès de cette femme chargée de

souvenirs, sur tous les rivaux inconnus qui peuplent sa mémoire. Et je

lui ai dit à voix basse: «Je ne m’arrêterai pas, ce soir, sur votre

seuil, j’entrerai!--Venez donc», a-t-elle répondu. Mon cœur a commencé

de battre très fort, mais elle a ajouté: «Vous verrez votre ami Préau:

il a dîné avec nous et tenu compagnie à Dorette toute la soirée.»

Et c’était vrai. Dans le petit salon trop riche où Préau avait trop

fumé, nous les avons trouvés tous deux. Mais quoi: Dorette n’avait plus

son immobile visage; elle était animée, elle souriait, à chaque instant

elle se tournait vers son compagnon. J’ai reporté les yeux sur Mme

Chantilly, un peu clignotante aux lumières, et j’ai été frappé par leur

ressemblance. Ce qui rend la mère séduisante m’a fait peur pour la

fille. Je me suis effrayé de ses aventures possibles, et des scrupules

sont nés en moi. Je voulais bien profiter d’une licence maternelle dont

je n’étais pas responsable, mais je me suis senti scandalisé par

l’ébauche d’une première intrigue. Il serait coupable, vraiment coupable

de laisser cette jeune Dorette courir un risque. Et Préau peut lui

plaire. Et Préau n’a pas les délicatesses dont je m’honore.

Dorette, jusque-là vous sembliez, dans votre chaste indifférence,

insensible à tous. J’aimais votre absence d’expression: personne n’avait

encore eu d’importance à vos yeux. Et, ce soir, le rose est monté à vos

joues. Sans me prévenir, vous avez dit des phrases délicates, que j’ai

détestées. Préau, comme à l’ordinaire, jouait le personnage froid qui

l’aide à dissimuler sa nature véritable. Cet hypocrite par méthode

affecte de la raideur et de la brièveté. Il s’installe dans la vie comme

il s’était installé dans son fauteuil, avec des façons volontaires que

l’occasion pourrait rendre brutales. Sa réserve calculée est une arme

terrible. Prenez garde, Dorette.

Mme Chantilly s’est approchée de moi. Même sans manteau, elle demeure

forte. On pressent le solide corset qui la tient. Sa chevelure abondante

est magnifique et dorée, mais son visage fardé se creuse un peu à mesure

que la nuit s’avance. J’ai pensé que le jardin d’acacias et non pas

elle, tout à l’heure, par-dessus le mur m’avait enivré de son odeur.

J’ai songé ensuite que Le Juvin fut un sage de la quitter au seuil

encore obscur de sa maison... Le Juvin: justement, elle m’a parlé de

lui. «Il est charmant, votre ami, si bien élevé, si gai...--Oui, une

gaieté naïve.--Je ne blâme pas cela.--Un peu convenu, par exemple.--Les

conventions sont indispensables, mon cher. Vous les critiquez toujours,

mais Le Juvin a raison de leur obéir. Les gens spirituels sont bien

fatigants. Vous verrez, la naïveté a son charme.» Je n’ai rien répondu,

elle m’a observé, et je me suis senti évalué comme sur un marché

d’esclaves. M’a-t-elle mis en balance? Pour la pousser à bout, je me

suis alors écrié:

--Mais il est très tard!

Préau s’est levé pour prendre congé tandis que Dorette me jetait un

regard de reproche. Hélas, sa mère n’a pas songé à me retenir, elle ne

m’a rien murmuré à l’oreille. Je l’ai saluée avec cérémonie, j’ai salué

Dorette dont l’expression si vive semblait s’éteindre à mesure que Préau

s’éloignait, et je suis sorti avec mon ami, mécontent de tout le monde.

* * * * *

Je n’ai pas perdu la fin de la soirée. Préau, très altéré, est devenu,

après trois whiskies, assez bavard. Il continuait à se tenir très bien,

avec seulement un peu plus de raideur et d’insolence. L’heure s’y

prêtant, et aussi le vacarme qui régnait autour de nous, il m’a exposé

ses théories sur la vie. J’y retrouvais son intelligence, sa violence et

son immoralité, qu’il dissimule lorsqu’il est à jeun. Puis, quand il a

incliné des idées générales aux aveux particuliers, je lui ai parlé de

sa soirée: «La mère Chantilly ne te trouve pas bien redoutable de te

laisser tête à tête avec sa fille,--Oh, ce fut banal.--Pourtant la jeune

Dorette, à notre retour, semblait toute changée.--Changée?--N’as-tu pas

remarqué jusqu’à présent cette candeur, et, sur son visage, comme

l’espérance de la destinée, et aussi...» Mais je me suis arrêté: je ne

voulais pas donner à Préau des motifs de s’intéresser à Dorette.

D’ailleurs il a conclu: «Les jeunes filles m’ennuient.»

Il disait vrai: je le connais trop bien pour ne pas savoir que les

promesses ne le tentent pas, il aime l’immédiat. Toutefois, par

prudence, et sans perdre une minute, j’ai ajouté: «Tu trouves la mère

plus attrayante?--C’est aussi ton opinion, je crois.--Oui, oui. Mais je

crains que toi et moi nous en soyons pour nos frais.--Pourquoi?--Le

Juvin tient la corde, et je ne serais pas étonné si...»

Préau a posé sa main sur mon bras pour m’arrêter. Son visage tendu, au

menton lourd, a eu des yeux étincelants. «Mais c’est un serin, a-t-il

dit.--Tu exagères.--Évidemment, il est beau garçon... mais cela ne

devrait pas suffire...» J’ai vu Préau, qui est court de taille, se

redresser, et son excitation faire place au chagrin. Que de gens, ce

soir, j’avais à consoler, à commencer par moi-même! Et j’ai insisté: «Ce

serait dommage, en effet, que Mme Chantilly se donne à Le Juvin: il ne

saurait pas le prix d’un pareil cadeau. Elle mérite un raffiné, un

connaisseur...--Assurément.--Songe à toutes les ressources d’une femme

qui, ayant enrichi son cœur et ses sens, se trouve à l’heure du dernier

épanouissement.--Oui, beaucoup de femmes en une seule.--Ce que tu as

rêvé de plus voluptueux et de plus raffiné...» Préau, petit et maigre,

et qui a toujours admiré les personnes opulentes, m’a interrompu par ces

simples mots: «Elle est rudement bien.» J’ai recommencé: «Évidemment, ce

serait flatteur. Mais Le Juvin va tout obtenir.» A partir de ce moment

plus de geste, plus de parole. Préau est tombé dans une réflexion

intense, à laquelle je l’ai abandonné.

Les hommes et les femmes, je prétends me servir d’eux à ma guise. Il

suffit de connaître leurs passions et de les manœuvrer, tout en

conservant assez de sang-froid pour ne pas céder aux siennes. La vie

reproduit le jeu de colin-maillard, mais à l’envers: c’est moi seul qui

suis clairvoyant et tous les autres ont les yeux bandés. Je les appelle

ici ou là, et ils viennent, aveugles qui croient suivre leurs désirs et

n’entendent en réalité que le mien.

L’amitié a ses devoirs incontestables. Toutefois je me demande s’ils ne

sont pas moins inflexibles quand une femme est en cause. C’est montrer

sa sollicitude que d’apprécier chez un ami les besoins de son cœur, que

de le détourner d’un amour dangereux ou de lui en suggérer un autre qui

ne vous porte pas ombrage tout en faisant son bonheur. Je prétends

connaître si bien ceux que j’aime que j’ai résolu de les rendre heureux

à ma manière.

En deux mots, Dorette et sa mère me plaisent l’une et l’autre. Mais

Préau risque de séduire celle-là et Le Juvin de séduire celle-ci. Je

détourne Préau de Dorette sur Mme Chantilly, où il rencontrera Le Juvin.

Rivaux, ils se balanceront, car je sais l’irrésolution de la dame. Ainsi

les deux femmes resteront libres.

* * * * *

Je n’ai pas tant calculé hier après-midi. Quelques heures d’une matinée

suffisent à épanouir une fleur. Dorette a maintenant un accent plus net

et des gestes plus assurés. Ses cheveux ne sont plus alignés en frange

sur ses sourcils, mais relevés, séparés par une raie, et montrent un

front droit. A chaque rencontre, je dois la connaître à nouveau, et je

m’inquiète chaque jour de ce qu’elle sera demain.

Sa mère était sortie en auto avec Le Juvin, et je lui ai tenu compagnie.

Nous avons parlé de sa pension: «Vous savez, j’étais la première de ma

classe.--En quoi?--En tout. Je suis sûre que je sais mieux l’histoire

que vous. Dites-moi le nom d’un fils de Louis XIV?» Et j’ai répondu:

«Louis XV», pour la faire se moquer, d’un rire au timbre pur. «Votre

ami, M. Préau, viendra-t-il aujourd’hui?--Je ne sais pas.--Et je suis

forte aussi en calcul, en solfège, en piano.--Savez-vous chanter?

Voulez-vous me chanter quelque chose?--Tout à l’heure...--Ainsi vous

serez contente de rentrer à la pension, retrouver la première

place?--Mais non, je suis contente au contraire d’être ici. Les leçons,

ce n’est pas la vraie vie.--Qu’est-ce que la vraie vie?--C’est d’être

avec Maman, de voir des personnes différentes que je ne connaissais pas

il y a quinze jours.--Mais qui donc?--Eh bien vous, M. Préau, M. Le

Juvin... voilà qui m’intéresse.--Vous êtes indulgente.--Mais non. M. Le

Juvin est si bien élevé.--Oh oui.--Il sait bien mieux l’histoire que

vous. Et il m’a entretenu de son voyage au Portugal.--Vous aussi?...

Pardon, je veux dire qu’il se répète un peu.--Un peu, c’est vrai. Et

puis, il se donne trop de peine pour me parler. Je ne suis plus une

enfant.--Certes!--Non, ne riez pas. M. Le Juvin est très gentil, mais il

ne me comprend pas comme vous, par exemple, vous me comprenez.--Et

Préau, lui, vous traite-t-il comme une petite fille?»

Là, son bavardage s’est arrêté. Elle a réfléchi, hésité, et j’ai vu son

touchant désir d’être sincère. Puis, lentement: «M. Préau, lui... je ne

sais, mais il me semble qu’il me traite comme une femme.--Que vous

a-t-il dit?--Pas grand’chose, mais cela suffisait.--Oui, à son

habitude.--Comment?--Préau n’a pas son pareil pour faire plaisir à son

interlocuteur, et, sous une phrase calculée, dissimuler son

indifférence.--Monsieur, vous m’avez demandé de chanter, je vais vous

obéir.--Préau n’attache pas d’importance à ses paroles.--Tenez, un air

de Schubert, je l’aime beaucoup.»

Elle m’a interrompu avec des arpèges au piano. Assise sur le tabouret,

la voilà retournée à ses airs appliqués de petite fille. Et elle a

chanté, sans aucune habileté, mais avec tant de fraîche douceur que

j’aurais voulu l’entendre toujours. Quand elle a eu fini, elle m’a

demandé: «Goûtez-vous cet air-là? Ma maîtresse ne l’aimait pas parce

qu’elle le trouvait trop triste pour une jeune fille. C’est la raison

pour laquelle je le préfère,--Il est passionné.--Je ne sais pas, je le

trouve triste, voilà tout. Il exprime ce qu’on éprouve quand on est

seul.--Etes-vous seule, parfois?--Mais oui. On peut l’être parmi les

autres. Et puis aussi quand on attend.--Attendre quoi?--Ce qui ne vient

pas.--Tout finit par venir.--Croyez-vous? Vous êtes gentil. Parce que

moi j’attends beaucoup.--Mais encore?--Ah! voilà, je ne sais pas. On

n’apprend pas tout à la pension. Et il reste assez de choses à deviner

et auxquelles...--Rêver!--Oh! rêver, c’est un mot de grandes

personnes.--Mais puisque vous n’êtes plus une enfant, il faut oser

employer ces mots-là.--Mais non, j’aurais l’air de parler comme une

poésie.»

Elle s’est levée, puis changeant de sujet: «Maman m’a prévenue qu’elle

ne rentrerait peut-être pas dîner.--Ah! Et Le Juvin aussi?--D’ailleurs,

un accident est si vite arrivé.--Un accident, qu’entendez-vous?--Rien de

grave, une panne.--Une panne, c’est cela! Je veux dire que Le Juvin est

plein de prudence, et qu’il ne veut rien compromettre: il me le disait

encore l’autre jour.--Oh, maman n’a peur de rien.--Et vous?»

Dorette a soupiré, elle a murmuré: «Je ne sais pas...» Et moi j’ai peur

pour elle.

* * * * *

Deux rencontres: d’abord celle de Mme Chantilly. Elle m’a déclaré: «Vous

savez, Dorette vous aime beaucoup. Il faut revenir lui tenir compagnie.»

Je lui ai répondu que je le ferais très volontiers, alors elle a

répliqué que j’étais un ami véritable pour lequel elle avait beaucoup

d’estime. Ensuite elle a ajouté: «Quant à Préau, je ne l’aime guère, il

a un genre vraiment...--Quel genre?--N’importe, je préfère Le Juvin.--Ou

moi.--Ou vous, mais c’est autre chose.--Ainsi Le Juvin est le grand

favori?--Ne soyez pas impertinent.--Je suis envieux. Et puis, je crois

que vous vous trompez.--Que dites-vous là, mon ami?» La voix de Mme

Chantilly est devenue anxieuse. Ah, elle ne veut pas se tromper pour la

dernière carte qu’elle retournera. «Que reprochez-vous à Le Juvin?--Et

vous, lui ai-je demandé, que reprochez-vous à Préau, à moi-même?--Vous,

je vous le répète, vous êtes très gentil, mais l’autre est un brutal.»

Évidemment Préau s’y est mal pris, il faut que je le raisonne, sinon Le

Juvin emportera le morceau, si j’ose dire. Le Juvin devient très

dangereux. Et je ne veux pas que Préau, inoccupé et déçu, retourne à

Dorette. Alors je murmure: «Certes, Le Juvin est un compagnon agréable,

mais il ne mène pas loin. Il fait illusion, mais à l’instant où l’on

compte sur lui, il se dérobe parfois. Préau, lui, est brusque, mais il a

du fond, du tempérament. Oui, c’est le mot, beaucoup de tempérament.»

J’ai laissé Mme Chantilly bien tourmentée.

Ensuite j’ai rencontré Le Juvin et j’ai éprouvé quelque remords de

l’avoir desservi. Il riait aux anges. «Mon cher, m’a-t-il confié, je

touche au terme d’un grand projet.--Lequel?--Je ne puis te le dire, il

s’agit d’une femme digne de ton respect.--Je n’insiste pas, parlons donc

d’autre chose.--Non, parlons d’elle. J’ai toujours eu le dédain des

conquêtes faciles. Je me réservais. Cette fois, j’atteins mon

but.--Diable!--Quoi?--Rien... je veux dire... As-tu pris tes

précautions? Songe aux conséquences fâcheuses, dangereuses d’une

intrigue avec une femme mariée.--Allons donc.--Mais si. On sait comment

cela débute, non comment cela finit. On a vu de ces liaisons durer

toujours.--Ce n’est pas une liaison, c’est une simple aventure.--Avec

ton cœur excellent tu n’oseras jamais rompre.--Je romprai le moment

venu: j’ai l’intention de me marier de bonne heure.--Mais tu perds ton

temps. Tu es fait pour plaire aux jeunes filles. Celles de notre époque

ont besoin qu’on les courtise pour daigner faire attention à vous.--Ce

sera une expérience utile.--Oui, mais tout se sait, et tu y gagneras une

réputation de coureur. Tu seras disqualifié aux yeux de jeunes personnes

très averties qui ne voudront pas des restes de Mme Chantilly.--Qui t’a

dit qu’il s’agissait de... Au fait, inutile de dissimuler. Mais ne

serais-tu pas jaloux?--Mon cher, je te rendrais peut-être un immense

service si j’essayais de te la disputer.--Oh, tu ne me fais pas

peur.--Crois-tu? Eh bien emmène-moi donc avec vous dans votre prochaine

course en auto.--A trois?--Ça te gêne? Emmène aussi Préau.»

Quittant Le Juvin, je suis allé trouver Préau. Je lui ai fait de vifs

reproches auxquels il n’a pas compris grand’chose d’abord. Ensuite, d’un

air renfrogné, il m’a avoué que, s’étant montré assez démonstratif avec

Mme Chantilly, il avait été repoussé sans gloire. «Mon ami, tu t’es

conduit comme un maladroit. Les vertus chancelantes exigent le plus de

respect, surtout si on veut les faire chanceler jusqu’à terre. Ne démens

pas ton caractère à l’instant où il va le mieux te servir: tu es un

violent à dehors gourmés, ton ardeur retenue lui paraîtra une belle

promesse. Elle veut beaucoup à la fois, cette femme: la fraîcheur d’un

tout jeune homme mais sans l’inexpérience qui lui gâterait son plaisir,

la courtoisie mais aussi la hardiesse, enfin elle veut être prise tout

en se livrant. Le Juvin lui plaît parce qu’il est bien élevé, mais elle

commence à croire que la passion n’est pas son affaire. Le Juvin est

plutôt un lever de rideau, et elle cherche son cinquième acte.»

Préau m’a écouté avec mauvaise humeur. Il n’aime pas qu’on lui fasse la

leçon. Son insuccès le remplit de colère, et chez lui, heureusement, la

rage stimule le désir. Lèvres serrées, face dure, il était presque beau.

Si je récapitule, je vois que maintenant Mme Chantilly est indécise, Le

Juvin inquiet, Préau colérique, et tous les trois prêts à subir mon

influence. Je ferai d’eux ce que je voudrai.

* * * * *

Drôle de journée! Nous sommes partis à cinq: Dorette avait voulu se

joindre à nous. Nous avons été déjeuner à la campagne et nous nous

sommes promenés dans les bois. Puis nous sommes rentrés et, à l’instant

de l’adieu, nous n’étions plus les mêmes qu’au départ.

Le plein air ne convient pas à Mme Chantilly. Un rayon de soleil fait

ressortir ce qu’elle a d’artificiel et de composé. Une guêpe, attirée

par son parfum, l’environna, la prenant pour une grosse fleur. Elle

riait, elle avait peur d’être piquée, elle chassait la guêpe, mais quand

celle-ci, reconnaissant son erreur, la délaissa pour de vraies roses, je

vis bien que Mme Chantilly devenait triste. La plus belle aventure,

c’est peut-être le renoncement.

A déjeuner elle était assise entre Le Juvin et Préau. Chacun d’eux, à

l’insu de l’autre, m’a raconté lui avoir fait du genou. Le Juvin,

empressé mais déférent, ne sait pas inventer de phrases pour s’exprimer

lui-même: il croit que le langage est un signe de convention. Un de ses

arguments est de posséder une auto, c’est vrai, mais sitôt qu’on en est

descendu, on oublie ce mérite. Son air d’assurance qui en avait si

souvent imposé, donnait envie, cette fois, de le duper ou de le trahir.

L’extrême justesse de ses gestes et de sa tenue irritait: du débraillé,

des rires et des cris auraient soulagé. Pour mieux lui permettre d’être

ennuyeux, nous nous taisions: après son insolence de l’autre jour

qu’elle lui avait naturellement pardonnée, Mme Chantilly était

reconnaissante à Préau de ce calme apparent. Comment déciderait-elle

entre eux? En somme, Le Juvin était connu, classé, c’était un article

courant et de bon usage. Tandis que Préau, ne montrant rien, laissant

entrevoir, c’était la valeur de spéculation, risquée, mais qui peut, par

un soudain vertige, vous apporter la fortune ou le bonheur. Mme

Chantilly finirait-elle en bourgeoise ou en grande joueuse?

Eh bien et moi? M’étais-je éliminé? Oui: sur le champ je décidai

d’abandonner cette grosse proie hors d’atteinte. Si mes manœuvres

m’avaient privé d’une conquête éventuelle, elles m’avaient débarrassé de

deux rivaux dans une entreprise plus sérieuse: assis à côté de Dorette,

je me demandais si c’était pour me suivre qu’elle avait voulu nous

accompagner. A l’ennui visible de sa mère, elle s’était présentée

soudain et prête à partir. Depuis lors un sentiment volontaire animait

son visage. Après l’avoir vue insensible, puis vive tour à tour et

mélancolique, je la contemplais aujourd’hui belle d’une ardeur

réfléchie.

Et je me disais qu’il me fallait maintenant convaincre Dorette. A moi de

surveiller les sentiments pressés qui s’épanouissaient en elle, d’être

l’auteur responsable de sa vie supérieure. A son âge, sa mère s’était

montrée ainsi, sans doute, appliquée et rieuse, ignorante et avide. Elle

s’était avancée d’un même élan, les bras tendus. Mais, grâce à moi,

Dorette ne connaîtrait pas les compromissions, les coups de tête

succédant aux intrigues, la corruption, les désespoirs... Dorette, image

d’une jeunesse pure!

Enfin elle s’est levée et je l’ai suivie au jardin. «Vous savez,

m’a-t-elle dit, je retourne bientôt dans ma pension.--Comment?--Mais

auparavant je veux savoir quelque chose: je le saurai.--Demandez-le

moi.--D’ailleurs maman va partir aussi.--Pour où?--Elle hésite

encore.--Pour l’Espagne et le Portugal...--Peut-être. Mais plutôt pour

la Norvège.--Tiens, tiens! Ce sera bien loin de vous.--Bah! dans un an

je reviendrai, et maman me mènera dans le monde.--Dans le monde?--Oui,

elle dit qu’à ce moment elle sera vieille et qu’elle ne s’occupera plus

que de me marier.--Elle aura bien raison.--N’est-ce pas qu’elle est

bonne? Je voudrais tant lui ressembler.--Soyez vous-même.»

Puis son entrain est tombé. Elle n’est pas comme les autres qui sont

entêtés à mentir. Elle laisse ingénument voir ce qui se passe en elle,

et voilà pourquoi elle est si mystérieuse. «Qu’a donc M. Préau à ne rien

dire? m’a-t-elle demandé. Est-ce qu’il est fâché? Contre qui, contre

maman?--Oh non.--Contre moi? Je ne le pense pas.--Contre M. Le Juvin

peut-être?--Peut-être.--Ils sont très différents, n’est-ce pas?--Certes,

mais parlons d’autre chose. Tenez, regardez ces beaux arbres: ce sont

des ormes.» Dorette n’a pas regardé les ormes, elle a baissé la tête,

puis l’a relevée, et ensuite: «Cela m’ennuie de m’en aller, de vous

quitter.--Me quitter, dites-vous?--Oui, vous tous. Est-ce que je vous

manquerai?--Ah, Dorette, vous n’avez donc pas encore senti combien je

tiens à votre présence et combien...--Oui, vous. Et les autres? M. Préau

dirait-il de même?--Ne vous occupez pas de lui, il est distrait, il

n’attache pas grande importance...--Vous dites toujours du mal de

lui.--Songez qu’il est des personnes plus attentives, enchantées de

votre grâce, avides de vous plaire.--Est-ce de M. Le Juvin que vous

parlez? Tenez, le voici qui s’approche.»

Le Juvin, en effet, est venu maladroitement se mêler à notre

conversation. «Mon parti est pris», m’a-t-il murmuré. Mais lequel? Au

bout de quelques instants il m’ennuyait si fort que je les ai quittés,

ne voulant connaître Dorette que dans le tête-à-tête, et ne craignant

guère celui auquel je les ai abandonnés. Sous prétexte de retrouver

l’autre couple, je me suis éloigné pour mieux savourer les paroles de

Dorette. J’ai passé par la salle à manger: elle était vide. Sur la table

il y avait des fruits en désordre, du vin dans les verres, un gant

oublié, et deux chaises étaient très rapprochées. Je suis ressorti, j’ai

suivi une avenue. A l’ombre, je regardais les prés lumineux, et je

rêvais de me baigner dans ces hautes herbes, sous le ciel flamboyant.

Puis, à un détour, je suis tombé sur le reste de la compagnie. «Comment,

a fait Mme Chantilly, est-ce l’heure déjà de rentrer? Comme le temps

passe.» Je l’ai rassurée et lui ai dit: «Votre fille m’a appris votre

prochain voyage en Espagne et en Portugal.--Non, a-t-elle répliqué avec

vivacité, je n’irai pas en Espagne.--C’est un beau pays.--Trop

conventionnel. Je préfère...--La Norvège?--Justement.--N’y a-t-il pas là

aussi quelque convention?» Elle n’a pu s’empêcher de jeter un regard à

la dérobée sur le troisième personnage de cette scène, puis a répondu

avec douceur: «Je ne le crois pas.»

Au bout de quelques instants, je me suis senti aussi superflu que Le

Juvin me l’avait semblé tout à l’heure. Je me suis levé. «Tu t’en vas? a

fait Préau d’un air résolu.--Voulez-vous que je reste?--Mon ami,

intervint Mme Chantilly, allez tenir compagnie à ma fille, je ne veux

pas qu’elle soit seule avec un jeune homme.--Le Juvin est-il si

dangereux?--Ils le sont tous», murmura-t-elle.

Elle avait l’œil noyé. Jamais aucun de nous n’avait su l’attendrir à ce

point, j’entends l’attendrir sur elle-même. J’étais content de Préau: il

oubliait Dorette, et ne se faisait pas oublier de sa mère. Je retournai

vers le premier couple, riant à l’avance de le trouver abattu par la

chaleur et l’ennui. Il n’avait pas bougé, il avait chaud. Mais Dorette

est d’une exquise indulgence. Plus tard, comme je l’attirais à l’écart,

elle a convenu que Le Juvin présente les choses telles qu’elles sont,

sans doute, mais en leur faisant perdre leurs couleurs. «Moi, ai-je dit,

je saurais mieux vous les montrer. L’univers dépend de celui qui le

regarde. Il ne faut pas le diminuer et l’appauvrir en étant soi-même

petit et sans ressources. Vous verrez de quoi notre enthousiasme sera

capable! Vous verrez!» Ah! comme j’ai désiré son bonheur... Et le mien.

Pour rentrer, Préau a conduit l’automobile. Mme Chantilly était assise à

son côté et elle se serrait contre lui durant les virages qu’il prenait

comme un fou. Dorette et Le Juvin s’installèrent dans le fond de la

voiture. J’étais sur le strapontin.

* * * * *

Trois jours ont passé pendant lesquels je n’ai vu personne. Le souvenir

de Dorette me tenait compagnie. «Elle va rentrer dans son pensionnat,

pensais-je; l’an prochain, elle sera libre. Elle ne m’aura point oublié.

Sa grâce sera plus délicate encore, et ses cheveux, relevés sur la

nuque, dégageront une silhouette de femme. Je lui dirai: «Dorette...»

Là-dessus on m’a remis une lettre de Mme Chantilly qui me conviait à

passer chez elle.

J’y ai couru. Elle était seule, fraîchement refaite, et accueillante.

«Mon ami, je vous ai toujours vanté comme de bon conseil. Ne vous

étonnez donc pas si j’ai recours à vous. Il s’agit d’une détermination

fort importante que je veux prendre.--Et vous m’avez enfin choisi

pour...--Ne m’interrompez pas. Je suis une femme seule, en proie à bien

des médisances, dépourvue d’appuis. Hélas, j’en avais autrefois, et qui

me manquent cruellement!--Sans doute.--M. Chantilly...--Ah?--Mais oui...

me disait toujours qu’une femme ne peut pas décider seule: elle se guide

sur les sentiments; un homme raisonne... C’est d’un homme que j’ai

besoin aujourd’hui...» Je la trouvais un peu crue, mais elle a tout de

suite ajouté: «Et qui me donne un conseil raisonnable.» Puis elle s’est

levée, elle a regardé par la fenêtre, comme pour consulter jusqu’aux

passants. Et peut-être me serais-je dépité de n’être que le conseiller,

non le payeur, si la curiosité ne m’avait tenu en haleine.

Ensuite elle est revenue sur moi, très près, et, sans transition: «Que

pensez-vous de M. Le Juvin?» J’ai répondu froidement, un peu choqué

qu’elle m’obligeât à choisir pour elle: «C’est un garçon très

discret.--Mais enfin, a-t-il des qualités plus profondes?--Plus

profondes?--Des qualités de cœur.--Certainement. Il sera

fidèle.--Fidèle! C’est excellent.--Oui, et assidu. Tenez, il est plutôt

fait pour les petits soins que pour la grande passion.--Très bien. Et

sérieux?--Sans doute, jusqu’à l’ennui inclusivement.--Ah! qu’importe

qu’il soit ennuyeux: les farceurs finissent par l’être davantage. Et

quand il s’agit de toute la vie!--Diable, si longtemps?--Mon cher, à

quoi pensez-vous?--Pardonnez-moi si je vous fâche, mais je vous vois

entichée de Le Juvin et il me semble qu’à votre place je préférerais

Préau.--Ne parlons pas de ce M. Préau.--Mais...--Non. Je veux connaître

votre opinion sur Le Juvin seul, j’ai la mienne sur l’autre. Est-il

bon?--Le Juvin est très bon.--Généreux?--A coup sûr, et il aura plus

tard une grosse fortune.--Si grosse?--Mais oui et il jouit dès

maintenant d’un joli revenu: largement de quoi en jouir à deux.--Ah,

comme vous me rassurez!» Mme Chantilly me dégoûtait.

L’ayant quittée, j’ai fait des réflexions amères sur le pouvoir de

l’argent. Grâce à lui, Le Juvin l’emportait donc sur nous. Mais Préau se

doutait-il! Et n’allait-il pas alors se retourner vers Dorette! A la

fin, je n’y ai plus tenu et je lui ai téléphoné. Habilement interrogé,

il m’a laissé voir qu’il ne savait rien encore de son rival. Alors je

lui ai proposé de passer la soirée ensemble, afin de le préparer avec

douceur à la déception qui l’attendait, et pour savoir aussi comment il

avait si sottement compromis ses affaires: le détail de ces choses-là me

ravit. Mais il m’a répliqué sur un ton imprévu de bonne humeur qu’il

n’était pas libre. «Demain alors?--Demain, encore moins: je pars en

voyage.--Pour où?--Pour la Norvège...»

Je me suis étranglé dans le téléphone. Poussait-elle l’immoralité

jusqu’à les emmener tous les deux? Ah! qu’il était urgent d’arracher

cette malheureuse Dorette à des exemples si affreux. Et j’étais là, moi,

pour remplacer une mère dénaturée, ou mieux pour devenir son protecteur.

Fallait-il attendre une année avant de lui offrir un foyer nouveau, un

abri? «Je la sauverai, me suis-je écrié, je mériterai sa reconnaissance

aussi bien que sa tendresse.»

Néanmoins je me suis empressé de me rendre chez Mme Chantilly. Elle m’a

accueilli avec un sourire qui voulait faire de moi un complice.

«J’allais vous relancer, mon ami, car je dois vous dire adieu. Je me

suis décidée tout à coup à partir demain.--Oui, je sais, pour la

Norvège.--Vraiment, vous savez?--Et n’avez-vous pas d’autres conseils à

me demander?--Non, les vôtres ont été suivis.»

Elle s’est levée, elle a ouvert la porte du petit salon et elle a

appelé. Dorette et Le Juvin ont paru. «M. Le Juvin, a repris cette

excellente mère de famille, m’a demandé il y a quelques jours la main de

ma fille. J’y ai consenti, à condition que les fiançailles restent

secrètes une année encore. Remerciez votre ami, M. Le Juvin: il a fait

de vous un tel éloge qu’il a levé tous les scrupules que j’avais à un

engagement si précoce.» Le Juvin m’a secoué la main à me rompre

l’épaule, et a murmuré: «Je n’ai pas oublié non plus les excellents

conseils que tu m’as donnés.» Bien peigné, les dents nettes, l’œil

clair, il luisait de santé et de réussite. Puis il s’est tourné vers sa

belle-mère et lui a, mais respectueusement cette fois, baisé la main:

prudent, n’ayant rien compromis, le voilà heureux--si ce n’est de la

façon qu’il avait pensé tout d’abord.

Les laissant se complimenter réciproquement, j’ai entraîné Dorette à

quelques pas: «Eh bien, je vous félicite, vous êtes contente.--Mais oui,

et vous devez l’être puisque je le suis.--Et moi qui croyais...--Il ne

faut pas croire--... qui croyais que vos préférences...--Il ne faut pas

préférer ceux qui ne vous préfèrent point.» Comme elle est, sans le

savoir, habile à faire mal! J’ai ravalé mon amertume, et j’ai repris:

«Pourquoi vous décider si vite? Ces fiançailles, je m’y attendais si

peu.--Maman m’a expliqué bien des choses. Son mariage n’a pas été

heureux, elle m’affirme que le mien le sera. Et puis, elle n’est pas

habituée à moi. Quand je sortirai de pension, je la gênerai. Elle est si

indépendante. C’est ennuyeux d’être responsable de moi.--Je ne trouve

pas.--Ainsi je suis casée, au moins.--Vous valez dix fois mieux que Le

Juvin!--Mon ami, vous dites toujours du mal de vos amis.--Jamais il ne

comprendra l’exquise et rare personne que vous faites.--Je le lui ferai

comprendre.--Tandis que moi, j’aurais...--Taisez-vous.--Dorette!--Dites:

Mademoiselle. Il n’y a plus que mon fiancée qui puisse m’appeler

Dorette, mais pas vous.» Alors j’ai voulu lui faire du mal à mon tour,

et je lui ai demandé: «Ni Préau?--Ni M. Préau.»

Je les ai félicités encore tous les trois, en famille, et je suis parti.

Je ne reviendrai pas volontiers dans cette maison.

* * * * *

Moi, Dorette, je ne suis ni riche et satisfait comme Le Juvin, ni

volontaire et violent comme Préau. Mais vous ne m’avez pas plus entendu

que vous n’avez su vous faire entendre de l’autre. Hélas, pourquoi ne

pas avoir choisi celui qui goûtait si bien votre sincère et sensible

jeunesse? Peut-être ne m’auriez-vous jamais aimé. Mais moi, Dorette, je

vous aime...

Complices · 第 7 / 12 题