nôtres, devers Santiago et Frias, où le train stoppe pour ramasser
un voyageur ou décharger un colis sur le bord de la route. Mr.
Chambers,—ma foi! je le nomme aussi—le directeur (_Superintendent_)
des mines que nous allons visiter, nous a donné rendez-vous à la gare
pour le train de quatre heures. Nous avons pris nos billets, nous
sommes installés, l’heure est passée et notre hôte ne paraît pas. Je
propose à mon compagnon de redescendre avec nos valises, avant le coup
de sifflet; il sourit, tranquille, et, pour me faire plaisir, va aux
informations: «C’est Mr. Chambers qu’on attend». Il arrive, en effet,
dans son _buggy_, sans trop se presser, et nous voilà en marche.
L’unique vagon est bondé. Mr. Chambers me salue de loin, me fait signe
de ne pas bouger; il y a là une douzaine d’employés et ouvriers de la
mine: personne ne cède sa place et le patron reste debout, adossé au
poêle du coin, posant des questions à ses subalternes assis. Voilà une
impression qui en corrige d’autres, et il faut noter les unes et les
autres.—Il convient d’ajouter que Mr. Chambers est un _self-made
man_, un énergique parvenu qui, du fond de son puits de mine, est
monté par la cage des ouvriers mineurs jusqu’au fauteuil du Conseil
d’administration. Il est directeur des deux principales sociétés
minières de l’Utah (_Ontario Mining_ et _Daly Mining Co_). La mine
d’argent d’Ontario, spécialement, est son œuvre personnelle, son effort
de vingt années. Vers 1872, en joignant ses économies à celles de
quelques camarades, il put acquérir le _claim_ où l’on avait découvert
les premiers affleurements (_croppings_). Une première société fut
formée en 1874, laquelle s’élargit et se réincorpora deux ans après,
au capital (nominal) de 10 millions de dollars, divisé en 100.000
actions. En 1882, le capital fut encore élevé d’une moitié, soit à
150.000 actions. Les premiers temps avaient été pénibles; on avait dû
gratter la roche tenace et superficielle qui absorbait plus qu’elle
ne rendait. Que faire avec quelques douzaines d’hommes et les maigres
ressources du crédit particulier? Songez que là, comme dans le Nevada
(qui, du reste, faisait partie de l’Utah), les grands résultats ont été
obtenus en poursuivant la veine, par des galeries transversales qui se
détachent des puits verticaux à des profondeurs de mille et même douze
cents pieds; à travers des cours d’eau souterrains qui, sous un coup
de pic dans la paroi devenue trop mince, crevaient comme un anévrysme,
inondaient et emportaient tout, jusqu’à ce que des appareils puissants
les eussent absorbés et rejetés au dehors ... Chambers, d’ailleurs,
joua largement, en homme digne de ses destinées: pas un _penny_
comptant, pour sa double part de propriétaire et d’organisateur; mais
des actions à la pelle. Établis sur des bases sérieuses et, comme on
verra, tenus constamment au courant des derniers perfectionnements, les
procédés scientifiques d’extraction et de traitement du minerai ont
fait merveille. Jusqu’à l’an dernier, la seule mine Ontario a produit
vingt-huit millions de dollars.
Moi, je l’aime assez ce parvenu et cet entêté qui, malgré Brigham
Young et sa séquelle mormone, a, pour ainsi dire, crée le plus grand
district minier de l’Utah, avec ses compagnies moins nombreuses mais
aussi prospères que pas une du Colorado ou du Nevada, comme on a pu
le voir depuis le commencement de la terrible crise actuelle. Je me
suis bientôt fait à ses allures dépouillées d’artifice et lui pardonne
tout. Mon compagnon est plus sévère. Quand Mr. Chambers bouscule trop
les convenances et, par exemple, se mouche avec un doigt—on sait
qu’il en faut employer deux dans le monde, et même à la Chambre,
d’après la tradition respectée du grand Daniel Webster,—le colonel
ne manque pas de me souffler à l’oreille: «Manque d’éducation, _No
edjoukécheun!_»—¡Excellent colonel! C’est lui qui, avant-hier, dans
le fumoir, poussait l’absence de morgue jusqu’à ôter ses bottines et
allonger délicatement ses chaussettes sur la banquette d’en face,
occupée par un sénateur de la Californie, lequel, d’ailleurs, ne s’en
émouvait guère.
Notre petit train grimpe bravement dans la montagne, où la voie
étroite semble un sentier de chèvres. Pour cette ligne de trafic local
et d’intérêt presque privé, on ne pouvait songer aux grands travaux
d’art, aux tranchées et aux terrassements coûteux: pas de tunnels ni
de viaducs, à peine trois ou quatre petits ponts indispensables. On a
même évité la spirale classique, le colimaçon de tous les chemins de
_sierra_. Au lieu de raccorder des courbes tournantes, on se contente
de monter en zigzag, tout simplement, comme un _arriero_ des Andes.
A chaque sommet de l’angle aigu, une amorce de quelques mètres de
rails permet le changement de voie; la locomotive revient sur ses
pas, poussant le train minuscule qu’elle entraînait tout à l’heure,
sur une pente moyenne de 300 pieds par mille. Le procédé est aussi
simple qu’économique; on regagne en distance un peu de ce qu’on perd
en vitesse, et, sur le flanc de la montagne, le tracé de la ligne se
profile comme un mètre de poche à lamelles articulées. On n’emploie pas
beaucoup plus de deux heures à gravir cette pente sur une longueur de
quarante kilomètres, jusqu’à Park City, qui se trouve à 5000 pieds, je
crois, au-dessus du Lac Salé,—en tout cas, à 7500 pieds sur le niveau
de la mer.
Le paysage est d’une grâce alpestre, savoisienne, pleine de douceur
et d’attrait dans son cadre de grandeur. Vers l’ouest, jusqu’au fond
de l’horizon où le soleil descend, la vallée du Jourdain répand
autour de la cité centrale ses villages et ses fermes estompées de
feuillage et de brume; les montagnes dénudées d’Oquirh, qui dominent
le Lac, s’étagent mollement jusqu’aux premières assises de la Sierra
Nevada, lointaine et vague. Autour de nous, tout est coquet et presque
trop joli, ainsi qu’une gravure de _keepsake_. Des troupeaux gris
s’éparpillent dans les près verts, émaillés de fleurettes roses et
bleues, comme dans les romances. La tenture végétale s’accroche aux
sommets glacés par une frange de neige, où les pins aigus font des
virgules sombres. Mais cet appareil hivernal fait plutôt contraste
avec la fraîcheur agréable et printanière du jour qui décline. Pour le
moment, il semble que ces «frimas» soient artificiels; et que, pareille
à une bergère de Boucher, la nature charmante conserve sa jeunese sous
la poudre blanche dont sa tête est parée. Mais ces images romanesques
n’ont pas la vie longue dans les contrées où le positif _squatter_
s’est établi: ça et là, dans un recoin abrité, au versant d’un pli
de gorge enclos et cultivé, un _cottage_ tenu et confortable jette
une solide signature yankee, un _trade-mark_ prosaïque sur le paysage
d’opéra-comique. Bientôt, les cheminées des _mills_, les tranchées et
les déblais chaotiques dans la montagne annoncent le district minier;
des coups de cloche et de sifflet déchirent l’air, rudement, dissipent
toute illusion de _Ranz des vaches_ et de petit-lait suisse. Le train
s’arrête sous un hangar en planches qui est la gare de Park City.
C’est un campement de mineurs dans une étroite et profonde entaille
de la montagne; la longue rue unique est bordée de chalets en bois,
plantés dans les talus raides, avec deux fossés parallèles qui
deviennent torrents à la fonte des neiges. Il y a là deux ou trois
mille ouvriers avec leurs familles, en tout 6.000 habitants. La ville
est déjà «incorporée», c’est-á-dire érigée en municipalité: elle a un
journal, une maison de ville (_City Hall_), une prison, une compagnie
qui fournit à la fois la lumière, l’eau et les pompiers—tout ce qu’il
faut pour un incendie; un hôtel, des douzaines de _bars_, une banque
au capital de 50.000 dollars; trois églises dissidentes à identique
architecture de guérite, autant de loges maçonniques, parmi lesquelles
les «Chevaliers de Pythias» qui semblent inventés par Labiche; quatre
ou cinq écoles, et, enfin, un théâtre, un «Opera House» dont les vagues
«performances» appellent le crayon de Mark Twain ...
Embryonnaires et parfois grotesques, ces linéaments du moindre groupe
américain donnent la clef de la structure générale et démocratique.
Ici, il n’y a proprement pas de villages, au sens européen du mot,
mais des villes en plein développement ou en formation. Tous les
groupements appartiennent à la même _classe_, au sens zoologique; et
ce qui est vrai de l’ensemble l’est aussi des parties. De même qu’un
éléphant et une musaraigne sont bâtis sur le même plan organique du
mammifère, Chicago et Park City ne diffèrent essentiellement que par
les dimensions. Ce campement de mineurs, dont l’existence précaire
dépend d’un gîte métallique, est déjà une ville américaine pourvue de
tous ses organes matériels; pareillement, la moindre cahute d’ouvrier
est un _home_ complet, confortable et décent: et ceci explique cela.
C’est la molécule familiale, encore solide et saine, qui donne au bloc
social sa contexture puissante et résistante. Le sentiment égalitaire
qui est dans leurs âmes, ils le maintiennent vivant et le cultivent
par l’éducation, qui est à peu près égale partout; enfin, ils le
portent dans les choses, foyers, villes, entreprises et institutions,
pour le mieux conserver. C’est là, évidemment, ce qui fait la force
de la démocratie américaine, et aussi son infériorité comme forme
de civilisation. Comme dans la presse hydraulique, pour que le
large plateau populaire s’élevât _un peu_, il a fallu que le piston
directeur descendît _beaucoup_. La médiocrité générale est la condition
inéluctable de la démocratie.
La rue longitudinale, _Main Street_, est assez animée, à cette heure du
retour des escouades. Un grand air d’aisance laborieuse et paisible:
des ménagères, entourées d’enfants, font accueil à leurs hommes, que
la mine leur rend jusqu’à demain; devant les cottages peinturlurés,
quelques essais de potagers verdissent le talus en gradins, et des
fleurs, des plantes grimpantes s’enroulent aux poteaux des vérandahs
... Dans la _buggy_ qui, par le chemin raide et pierreux, nous mène
à la fonderie et aux bureaux de la mine Ontario, j’interroge un
peu Mr. Chambers. La population minière de Park City est presque
absolument honnête et pacifique; ríen des anciens placers californiens;
d’ailleurs, il avoue que le régime mormonien a été pour la masse
émigrante un excellent décantage. La prison vide ne représente pas un
besoin, pas même une précaution: comme les fausses fenêtres dans une
façade, elle est là, avec le théâtre, pour la symétrie, et complète
l’installation urbaine. La plupart des mineurs sont américains et
mariés; la moyenne des salaires est de trois dollars par jour. Avec
cela, on peut très bien vivre en famille; toutes les femmes cousent,
cuisinent, tiennent la maison; tous les enfants vont à l’école
jusqu’à douze ou treize ans. Les mœurs sont très pures; les jeunes
gens _flirtent_ en liberté; mais, dans le ménages, aucun vestige
de mormonisme déclaré, ni de ce qui en tient lieu ailleurs.—On se
croirait, moralement, à des milliers de lieues des foules misérables
et des hideuses promiscuités de _Germinal_: on n’en est pourtant pas
si loin. Quelques centaines de milles nous séparent à peine des grands
centres industriels de d’Illinois et de la Pennsylvanie, où toutes les
plaies sociales de la vieille Europe s’étalent à nu. Seulement, ils en
sont encore aux accidents locaux et erratiques, tandis que chez nous le
mal est endémique et constitutionnel.—Dans l’Utah, et particulièrement
dans le district d’Uintah, où nous sommes, le contrecoup de la crise
de l’argent ne s’est pas encore fait sentir. Par optimisme sincère
ou voulu, les patrons croient à la solution favorable du conflit
monétaire aux États-Unis: pour eux, elle consisterait à remplacer la
clause de la loi Sherman, qui fait du Trésor fédéral le premier client
et le répondant officiel du métal déprécié, par la frappe arbitraire
et illimitée dans chaque État. C’est d’une absurdité robuste et
simple. Mais il est certain que le _bill_ sera rapporté en bloc, sans
succédané immédiat avant la session ordinaire. Au cas même où le Sénat
débordé tenterait de substituer le gâchis légal aux embarras actuels,
le Président ne céderait pas: Grover, comme on dit couramment en
plein Sénat, opposerait son _veto_.—Il est donc à craindre que, dans
quelques mois, l’Utah minier ne soit atteint, à l’égal du Colorado et
du Nevada, et que la grève volontaire ou le chômage forcé ne vienne
assombrir le tableau que j’ai sous les yeux ...
LE JUIF ERRANT[83]
ΑΓΝΩΣΤΩ ΘΕΟ
C’est à Chicago, dans le _Memorial Art Palace_, au bord du lac
Michigan, le lendemain du jour où le Parlement des Religions a clos sa
longue session.
Il est dix heures du soir. Le vaste amphithéàtre de _Columbus
Hall_, où le Congrès a tenu ses bruyantes séances devant une foule
cosmopolite, est à présent vide et muet.
La large estrade du fond, faisant face aux gradins, est seule éclairée
d’une lampe électrique; devant la table recouverte d’un tapis de
velours, les trois fauteuils du président et des assesseurs; et,
tout autour, une trentaine de chaises. A quelques pas de l’estrade,
l’ombre commence et va s’épaississant jusqu’aux dernières rangées de
l’hémicycle qu’on ne distingue plus: on a la sensation d’un espace
immense, illimité, ainsi que dans une cathédrale à la tombée du jour.
Mais on ne peut rêver: un dur tic tac de pendule invisible fait comme
un rappel impitoyable au prosaïsme du milieu, et, de minute en minute,
le lourd silence est déchiré par le sifflet strident des trains qui,
de la gare voisine, partent pour la _World’s Fair_.
Vulgaire et pressé, le timbre de cette pendule sonne dix heures. La
tenture de l’estrade se soulève et, par la petite porte dissimulée,
une procession bizarre fait son entrée, lentement, d’une allure
volontiers liturgique. Les physionomies sont aussi diverses que
les costumes: on trouve deux ou trois évêques grecs ou latins en
soutane violette, des pasteurs rasés en lévite noire; des turbans de
soie ou de lin couronnent des faces basanées, glabres ou à longue
barbe grise; il y a encore un rabbin à calotte fourrée, un guèbre
sous le haut bonnet persan, un derviche jaune dont le corps émacié
flotte dans une souquenille sombre, un mandarin chinois à la mince
tresse luisante; d’autres encore qu’on devine lamas, bonzes, parsis,
archimandrites: le personnel exotique d’un temple ouvert à tous les
dieux, l’état-major sacerdotal d’un nouveau Panthéon d’Agrippa. Une
femme voilée est mêlée au groupe.
Ils prennent place, gravement; un archevêque américain préside, entre
le rabbin et la femme voilée. Le président ouvre la séance d’une voix
blanche et nasillarde:
L’ARCHEVÊQUE
_The chair is taken._
L’un après l’autre, sans se presser, ils prennent la parole, la
plupart en un anglais bizarre où tous les accents asiatiques,
européens, africains, se succèdent sans provoquer un sourire, depuis
le mandarin qui ne peut prononcer les _r_, jusqu’au rabbin allemand
qui en cuirasse tous les mots.
Ils dialoguent posément, se félicitent en formules choisies, chacun
ayant l’air de préférer les dix religions de ses auditeurs à la sienne
propre, et n’employant que des termes amorphes, qui flattent tout le
monde sans blesser personne. Ils célèbrent avec componction le pacte
universel qui reconnaît l’égale légitimité de tous ces cultes, qui
pendant des siècles se sont entre-dévorés. Aujourd’hui, calmés, ils
proclament la tolérance qui, écartant la passion, fait surtout servir
les croyances populaires et les pratiques religieuses au bien-être
professionnel des clergés. Et, dans ce covenant à huis clos, qui
scelle l’alliance de tous les sacerdoces, contre la science qui est
l’ennemi commun, le sens vrai du Congrès public se révèle: les noms du
Bouddha, de Moïse, de Confucius, de Zoroastre, de Luther, de Jésus ne
sont pas prononcés ...
C’est à ce moment que trois coups sont frappés à la porte du fond; les
dialogues cessent brusquement.
L’ARCHEVÊQUE
se tournant à demi sur son fauteuil:
Qui est là? Entrez!
La portière se soulève, puis retombe: un vieillard de stature
gigantesque est resté là, debout, se détachant sur la draperie sombre.
Il est vêtu à l’ancienne mode hébraïque: le _chalouk_ de lin à manches
étroites sous l’ample manteau rayé; du _sudar_ enroulé autour du front
bruni s’échappent de longues mèches grises, qui se mêlent à la barbe
floconneuse; il appuie ses deux mains croisées sur un lourd bâton de
voyage, et des _téfillin_ d’argent scintillent à son bras gauche. Il
semble octogénaire; mais une vigueur surhumaine se dégage de tout son
corps noueux, comme tordu par des tempêtes séculaires; et, sous leurs
sourcils blancs, ses yeux luisent comme un feu de pâtre à travers la
broussaille. L’assemblée le contemple, stupéfaite et immobile.
L’ARCHEVÊQUE
Qui êtes-vous? Que faites-vous ici?
LE VIEILLARD
fait trois pas en avant: on voit ses pieds nus sous sa tunique; il
parle avec le plus pur accent anglais.
Je suis Ahasvérus.
Des chuchotements de surprise s’échappent de toutes les lèvres et se
joignent en une rumeur étouffée.
L’ASSEMBLÉE
Le Juif errant!
LE RABBIN
bondissant de son siège, se dresse devant Ahasvérus.
Tu en as menti, imposteur. _Maranâtha!_
Et, comme l’autre se tait, ils se sont tous levés, irrités et
menaçants: alors le vieillard, sans bouger, laisse tomber ces mots:
AHASVÉRUS
Rabbi Hakkadosch, je t’ai vu naître dans la Judengasse de Francfort, où
ton grand-père, le tailleur Johannan, loua la boutique du brocanteur
Mayer, le premier des Rothschild ...
Il s’adresse successivement au boudhiste japonais Kinza Hiraï, à
Dionysios, évêque de Zante, au mandarin Pung Quang Yu, aux hindous, à
tous les autres: il les connaît tous et parle à chacun dans sa langue,
avec l’accent où tous retrouvent l’écho de la douceur natale. Ils
se sont rassis, un à un, et baissent la tête, confus, sous le flot
des paroles du vieillard. Il s’est avancé vers la table et s’exprime
maintenant en anglais, pour être compris de tous.
AHASVÉRUS
Êtes-vous convaincus, mes maîtres, ou faut-il que je remonte dans vos
généalogies, plus haut que vous-mêmes ne sauriez le faire? Je suis
Ahasvérus, le juif maudit, toujours errant depuis dix-huit siècles,
celui qui meurt tous les cent ans mais pour renaître le lendemain ...
LE RABBIN
timidement:
Comment as-tu passé la mer, éternel marcheur qui ne peux prendre de
repos?
AHASVÉRUS
Je suis venu par le Nord: la banquise de Behring est, en hiver, un
chemin trop facile à qui ne peut mourir; et l’âpre contact des glaces
polaires ne mord pas plus sur ma chair que le soleil africain. Hélas!
j’envie ceux qui tombent pour ne plus se lever! Je sais trop bien que,
pareil à Caïn, je suis respecté des forces naturelles, et que ce n’est
point au choc d’une mort violente que ma sentence prendra fin!...
L’ARCHEVÊQUE
Il est donc vrai?—Mais, alors, que viens-tu chercher ici?
AHASVÉRUS
d’une voix plus basse:
Je cherche partout le repos. Il ne viendra, avec la douce euthanasie,
qu’aux jours prédits par l’Autre: quand son règne sera passé sur la
terre et que son culte n’y sera plus qu’un vague souvenir. C’est alors
qu’il reparaîtra, sous un autre nom peut-être, afin que les nations
se bercent d’un rêve nouveau. Le vain espoir de finir m’a vingt fois
souri, depuis la chute de Jérusalem et la dispersion. Avec les Barbares
qui rasaient les cités, les Huns d’Attila, qui laissaient derrière
eux les fleuves rougis de sang, les famines et les terreurs de l’an
Mille,—j’ai longtemps épié dans le ciel le signe de l’Apocalypse
... Puis, vinrent les massacres des Croisades, les pestes et les
destructions du moyen âge, les crimes abominables de la barbarie
féodale; et je traversai les foules hurlantes comme des bandes de
loups, m’attendant chaque jour à voir le culte chrétien balayé de la
face du monde en délire. Mais les flèches des cathédrales montaient
plus nombreuses et plus hautes que les piques des barons assassins;
les pillages des villes se rachetaient par des pèlerinages, et, dans
la nuit du crime séculaire, la croyance idéale, quoique affaiblie et
mourante, brillait toujours comme une lampe dans un tombeau ...
L’ARCHEVÊQUE
La foi du Christ est immortelle!
AHASVÉRUS
élevant la voix peu à peu:
... Alors des corruptions plus subtiles fleurirent sur l’ancien fumier
de la barbarie. J’entrai dans Rome renouvelée; je souris au paganisme
papal, plus dissolvant que l’autre, et je trouvai l’Eglise des Borgia
plus scandaleuse que le palais des empereurs byzantins: c’était la
décomposition finale, sans doute. L’arbre sacré, cette fois, était
rongé à la racine. Mais la Réforme vint qui sauva tout ... Un autre
espoir surgit, avec ce Nouveau Monde, qui répandait sur l’Ancien la
lèpre de l’or, et l’égoïsme, et l’avarice, mère du crime; mais les
nationalités émergèrent des guerres incessantes et le patriotisme
refit au genre humain une vertu ... Enfin, il y a un siècle, quand
leur creuse philosophie aboutit à la haine des classes et au meurtre
des rois, j’étais dans ce Paris immense, cuve où bouillonne toujours
la mixture ignorée qui sera l’histoire du lendemain: j’assistai au
triomphe de l’athéisme et aux saturnales de la Raison ... Hélas! la
Liberté, l’Héroïsme, la Gloire, firent flamboyer leurs trois couleurs
sur les ruines du passé, et tout ressuscita,—jusqu’à la religion
elle-même ... Ainsi les siècles ont coulé sous mes pas, et me voici
encore, toujours en quête de la chimère qui me rendra au néant
bienheureux ...
L’ARCHEVÊQUE
d’un accent de triomphe:
Et tu arrives pour être témoin d’une victoire éclatante!...
AHASVÉRUS
sourit amèrement.
J’ai vu les foules athées, les sectes anarchiques semer les engins de
mort, en se raillant du droit, du devoir, de la famille, de la patrie,
de tous les principes sociaux qu’on croyait éternels: je ne me suis
jamais senti si près de la fin convoitée qu’en écoutant vos colloques
de Pharisiens,—ô vous (comme Il disait de vos pères) «sépulcres
blanchis!»—Vous êtes la vermine qui pullule sur le cadavre de la
religion. Le feu de l’Idéal ne brûle plus sur vos autels dorés, et
c’est une lampe éteinte que vous promenez dans les ténèbres. La foi
du Christ aura bientôt vécu: je sens mon cœur millénaire débordant
d’espérance. C’est la fin de Celui qui m’a frappé et maudit!
Tous les prêtres se sont levés avec colère; un tumulte est près
d’éclater. Mais la femme voilée a saisi Ahasvérus par le pan de son
manteau, et, dans un cri aigu qui impose silence, elle répète cette
supplication:
LA FEMME VOILÉE
Tu l’as connu! Tu l’as connu! Oh! parle-nous de Lui!...
Le calme s’est rétabli sous une poussée de curiosité violente; tous
regagnent leurs sièges et restent la bouche ouverte, buvant les
paroles d’Ahasvérus.
AHASVÉRUS
d’une voix sourde que l’émotion brise de plus en plus:
Si j’ai connu le Fils de l’homme! J’étais de son âge et né comme lui
à Nazareth. Le douloureux village est seul resté presque intact en
Palestine, et j’y revois, deux ou trois fois par siècle, la fontaine
où Marie, la cruche sur l’épaule, venait puiser l’eau, matin et soir;
je retrouve la colline qui domine le pays, toutes les ruelles, tous
les sentiers où nous jouions, enfants. Il faisait déjà des prodiges
contraires à la Loi. Il façonna un jour des oiseaux avec de la boue,
malgré les plaintes de sa mère; et quand Joseph voulut reprendre
l’enfant, Jeschoua frappa des mains et les oiseaux prirent leur
vol. Marie pleurait souvent sur cette enfance pleine de trouble et
de mystère; et puis, il semblait n’aimer personne autour de lui ...
Souvent, il quittait l’établi de son père et disparaissait: on le
retrouvait dans les synagogues, écoutant les lectures du Scribe et
l’effrayant de ses contradictions. Plus tard, ses absences furent plus
longues; et il reparaissait un soir dans la maison de Nazareth, comme
un hôte étrange et qu’on n’osait plus interroger. Puis, il vécut avec
les Esséniens, sur la mer Morte, dans l’oasis d’Engaddi, et il nous
revint vêtu de blanc, suivant leur coutume ... Enfin, il alla en
Judée, vers Jean le Baptiste, et je ne le revis plus jusqu’aux derniers
mois de sa mission, à Jérusalem ...
Ahasvérus pousse un profond soupir; dans le silence qui s’est fait, on
entend la respiration haletante de ceux qui écoutent et attendent la
suite sans oser la demander.
AHASVÉRUS
reprend son récit, la tête basse et comme se parlant à lui-même:
Bien des années s’étaient écoulées; j’habitais Jérusalem et j’avais
pris une table de vendeur au Temple, dans la cour des Gentils:
j’échangeais la monnaie romaine pour la monnaie sacrée des sacrifices,
je vendais aux femmes des tourterelles de Hanan et des passereaux aux
lépreux. Un homme bondit un jour dans le parvis, entouré de quelques
artisans et pêcheurs qui étaient ses disciples, renversa ma table sur
le pavé et me frappa. Je le reconnus, l’appelai par son nom, lui parlai
de sa mère et de ses frères: «Voilà, me dit-il, en me montrant ses
fidèles, ma famille et ma mère!» Ce fut alors que je commençai à le
haïr ...
Je le revis dans la ville sainte, pour la fête des Pourim, le
quinzième jour d’Adar; on parlait beaucoup de lui, de ses attaques
aux Pharisiens, et même au Temple dont il annonçait la destruction
à mots couverts; on racontait ses miracles: des démons chassés; des
paralytiques, des aveugles, des lépreux guéris ... Il apparut dans
le parvis extérieur du Hiéron, appelé la cour des Femmes, le seul où
elles pussent pénétrer: il était cette fois entouré, non seulement de
ses nombreux disciples, mais encore de quelques jeunes filles, et même
d’une Samaritaine; on remarquait parmi elles deux sœurs de Béthanie,
Marie et Marthe—et surtout une pécheresse très belle, Marie de
Magdala, qui le suivit toujours, jusqu’à la fin ...
LA FEMME VOILÉE
Mais Lui, comment était-il? Ne parle que de Lui!...
AHASVÉRUS
Il était grand et souple, beau comme un de ces jeunes dieux grecs dont
j’ai vu les statues dans mes voyages. Ses cheveux roux s’écoulaient
de son turban de lin; et son visage pâle, à la courte barbe blonde,
s’illuminait de ses yeux bleus, limpides comme le lac de Génézareth; il
allait vêtu de blanc, comme les Esséniens; et sa voix était si douce,
sa démarche si noble, que les jeunes filles, debout sur le seuil des
portes, le regardaient passer en souhaitant de le suivre ... Et ce pur
amour des femmes fouettait peut-être la haine des hommes ...
LA FEMME VOILÉE
avance la tête pour boire les paroles du Juif; un coin de son voile
s’est écarté et elle apparaît de profil, pâle et toute jeune. Elle
balbutie très bas:
Mais Lui, les aimait-il?
AHASVÉRUS