je lui reconnais, dès à présent, une portée générale pour toute
l’Amérique—sauf à en rabattre, si l’étude directe m’y oblige. Mais
j’ose annoncer que, loin de l’infirmer, l’observation confirmera
plutôt l’induction théorique. Voilà donc une base solide, une mesure
précise, un étalon invariable pour toutes les observations, diverses de
forme et d’étendue, qu’un voyageur peut faire à travers le continent
américain. C’est ici avant tout un continent d’assimilation européenne,
fait évident qu’aucune des nations qui s’y développent ne cherche
à dissimuler. Du Mexique au détroit de Magellan, ce qu’on appelle
progrès, civilisation nationale, c’est l’absorption et la digestion
plus ou moins parfaite de la civilisation et des progrès européens.
Il y a donc là, tout de suite, un premier terme de comparaison d’une
portée considérable et d’une justesse suffisante. Ce n’est certes pas
le seul facteur à considérer dans l’agrégat social, mais c’en est un
des principaux, et peut-être le premier.—Pour vous orienter, à peine
débarqué, ouvrez les statistiques: le nombre absolu des européens
établis dans la contrée vous sera une excellente base d’appréciation.
Car, à tout prendre et malgré tout ce qu’on est fondé à dire sur la
qualité inférieure de la masse émigrante, il n’est pas contestable que
les meilleurs conducteurs et débitants de civilisation européenne—ce
sont encore les Européens.
Ce qui double la valeur de cette donnée démographique, c’est que la
présence d’une forte colonie européenne, dans une région américaine,
n’est pas seulement un gage de prospérité et une cause de développement
social: c’est aussi, et tout d’abord, un indice très sûr de richesse
actuelle. L’émigration s’est écoulée un peu partout en Amérique: elle
ne s’est établie solidement et à demeure que dans les contrées où elle
pouvait prospérer. C’est donc une longue et vaste expérience toute
faite, en vingt ou trente ans de tentatives et d’efforts, et par là
bien plus concluante que les analyses des savants et les peintures
des touristes. D’ailleurs, il est bien certain, je le répète, qu’un
observateur ne peut s’en tenir à ce seul indice (à ce compte, le
meilleur guide serait un commis voyageur); mais il est immédiat et
précieux dans sa valeur provisoire. Il montre tout d’abord la bonne
route à l’observation raisonnée et approfondie. J’en ferai l’essai dans
toute l’Amérique, comme je l’ai fait au Chili, et j’ose espérer que
l’épreuve sera partout aussi décisive.
Tout ce que j’ai vu, tout ce que je devine me prouve que le Chilien
cultivé est au moins l’égal de l’Argentin tout pur,—par exemple du
provincial élevé á Buenos Aires et qui, ses grades pris, va exercer
une profession libérale dans sa ville de l’intérieur. On pourrait même
avancer que, dans un groupe cis-andin, la moyenne d’acquis scientifique
ou littéraire, de travail intellectuel, consciencieux et solide, doit
être sensiblement plus forte que dans le groupe correspondant de
Buenos Aires. Ils doivent faire, en général, de meilleurs professeurs,
ingénieurs, naturalistes. Je n’ai ni temps ni qualité pour apprécier
d’original leurs médecins ou leurs jurisconsultes;—et je dois dire
que ceux que j’ai pu connaître m’ont inspiré beaucoup d’estime, sans
m’éblouir,—mais j’ai suivi leurs polémiques dans la presse, parcouru
leurs débats parlementaires. L’ensemble laisse une très favorable
impression d’élèves studieux, appliqués, ayant fouillé la matière
dont ils parlent, sachant à merveille tous leurs auteurs. Un jeune
député, positiviste à tous crins, me citait en détail Auguste Comte,
Spencer, Littré, tout le cénacle; je suis presque certain qu’il les
a lus, et même compris; mais ce dont je suis encore plus sûr, c’est
qu’il vieillira sans les avoir jugés. Ils font d’admirables disciples,
zélés, soumis, jamais émancipés. Leur historien national, Barros
Arana, a accompli ce tour de force de publier quinze ou vingt volumes
où il n’y a pas une page vraiment écrite; aucun souci du style.
J’ai entendu, et même applaudi, la harangue d’un de leurs meilleurs
orateurs,—gradué de Gœttingue!—c’était parfait de ton, de prestance,
de correction grammaticale: il n’y avait pas une pensée originale, pas
un mot souligné. Leurs romans et leurs poëmes sont les chefs-d’œuvre
de gens qui ne sont ni poëtes ni romanciers. En musique, après
auditions subies, je les soupçonne d’être un peu primitifs.—Mais on ne
saurait, sans injustice, parler avec mépris de leurs efforts sérieux
et prolongés en peinture et en sculpture: sans discussion possible,
leurs «artistes» sont de meilleurs élèves de nos maîtres français
que nos pensionnaires argentins. Du reste, auteurs et amateurs, je
crois que c’est le goût qui leur manque, encore plus que le talent.
La réelle supériorité de l’Argentin, c’est qu’il se méfie! Je parle,
naturellement, du groupe intelligent et initié. A Buenos Aires, on a
pu être très large sur les pensions et souscriptions artistiques; on
s’est toujours montré moins enthousiaste des productions «nationales».
Les Chiliens ne doutent de rien; ils croient à leur «école», á leur
«Salon», et couvrent d’or les plus médiocres tableaux de leurs
exposants: leur goût est soumis à leur patriotisme.
Ah! pour patriotes, il faut leur rendre la justice qu’il le sont
solidement! Ils l’étalent partout, sans peur et sans reproche, cette
étoile chilienne qui est le symbole de la patrie. On la rencontre sur
chaque mur, sur chaque balcon, sur chaque grille de fenêtre: rien qu’à
Santiago, il y en a de quoi peupler un firmament. Et ils se sauvent
du ridicule à force de passion sincère.—En somme, ils ont raison
de le faire sonner haut, ce patriotisme intransigeant et excessif:
c’est par là qu’ils valent, entre toutes les nations américaines. A
aucune d’elles la vantardise ne fait défaut, et j’ai là, sur ma table,
des historiettes de l’Ecuador et du Nicaragua qui célèbrent leurs
misérables échauffourées locales à l’égal des véritables batailles
du Pacifique. Mais les phrases creuses ne prouvent rien. Après la
guerre du Paraguay, les Chiliens ont mené sur le continent la seule
campagne sérieuse dont l’histoire militaire fasse mention. Au prix de
quels efforts dépensés, de quels sacrifices prodigués, il faut, pour
en juger, avoir vu Pisagua, Arica, Chorrillos et les autres hauteurs
assaillies.
On a d’ailleurs beaucoup exagéré la valeur scientifique de cette
campagne. Un de nos compatriotes, qui a écrit sur le Chili un
livre plutôt médiocre, parle de la «carte» que chaque _roto_
chilien aurait portée dans son sac! Je doute fort que les officiers
l’eussent seulement parcourue, cette carte du théâtre de la guerre.
Le dénouement, aussi brusque qu’inattendu, de la récente campagne
révolutionnaire a assez montré tout ce qu’il y a à rabattre de ces
exagérations. Ce qui a été remarquable chez les Chiliens, chefs et
soldats, dans cette guerre du Pérou, c’est la résistance, la bravoure,
l’élan furieux, la conviction ancrée au cœur de tous qu’il fallait
vaincre ou tomber là, sur le sable aride où pas un brin d’herbe ne
pousse, où ne coule pas un filet d’eau. Ils eurent presque tout
de suite la conscience de leur supériorité personnelle sur leurs
adversaires. Vers la fin, dans les batailles autour de Lima, l’ennemi,
pris de terreur, lâchait pied aux premières attaques. C’était la lutte
inégale et historique de l’Araucan indomptable contre le Cholo timide,
des gens de Caupolican contre ceux d’Atahualpa. Le résultat ne pouvait
être douteux. Mais de plan stratégique, il n’y en eut jamais que dans
l’imagination des historiographes à la suite. Toute la campagne, après
la capture du _Huascar_, fut une suite de coups d’audace.
La tactique même du général Baquedano était aussi invariable
qu’élémentaire: jeter tout d’abord sur l’ennemi les bataillons de
volontaires, en les faisant soutenir par des troupes aguerries et en
gardant sous la main, pour l’heure décisive, les réserves toujours
fraîches. Tous les officiers s’amusaient de sa formule proverbiale,
qu’il mâchonnait incessamment, comme un tic de vieux sabreur à
moitié bègue: _¡Línea atrás! ¡Viva Chile, adelante!_—«Viva Chile»,
c’étaient les volontaires. La plupart de ces assauts à des positions
inexpugnables furent d’héroïques folies qui, avec un ennemi solidement
organisé, auraient tourné en désastres irréparables. Mais ils avaient
la foi qui sauve. Napoleón disait que, de deux armées en présence,
celle là vaincra qui, la première, fera peur à l’autre. Les Chiliens y
réussirent toujours.
Au sujet de la République Argentine, les chefs se rendent bien compte
des difficultés de l’heure présente, aggravée par de sourdes menées
politiques et rendue presque précaire par une crise financière qui, dès
ses débuts, a fait tomber le papier-monnaie aussi bas que chez nous.
Les Argentins, et ils l’avouent, même mal organisés, leur feraient la
partie laborieuse. Leur armement, d’excellent type, est incomplet,
surtout pour le munitions et l’artillerie. Ils avaient pour eux
l’administration et la discipline; ils ont gardé l’administration, bien
supérieure à celle des Argentins, tant au militaire qu’au civil. Mais,
en somme, ils se sont réjouis très-sincèrement de la paix assurée; et
puisqu’elle l’a été aussitôt qu’ils l’ont voulu, ils ne peuvent guère
douter que nous l’ayons toujours désirée.
En général, et j’emploie à dessein une expression très banale, ils ne
sont pas «sympathiques». J’ai eu quelque mérite à l’avouer, puisque
je comptais parmi eux deux ou trois amis excellents. Leur abord ne
prévient pas en leur faveur; et puis, pour la plupart, on reconnaît
à l’user que la première impression était la bonne. Mais, au fait,
qu’ai-je voulu mettre sous cette formule usée jusqu’à la corde? Eh
bien, j’ai voulu dire que, chez les plus corrects, les plus empressés,
les plus sincères, par moments on se sent froissé au contact de je ne
sais quelle rudesse de fibre, quel fonds de dureté native et primitive,
qui rappelle tout à coup le sol rugueux où ils ont vécu, la tribu
sauvage qu’ils se sont assimilée, l’âpre combat pour la vie qui forme
leur histoire. C’est, naturellement, une impression générale qui laisse
la porte large ouverte aux nombreuses exceptions, et qui est surtout
sensible dans le bas peuple ouvrier ou rural. C’est là, précisément,
que s’accuse la vraie nature d’un peuple. Le vernis uniforme de
l’éducation, l’habitude prise de se dominer, qui est le fait de la vie
sociale, rend l’aspect des classes supérieures à peu près semblable
dans tous les pays. Il faut le choc brusque d’une émotion puissante,
la réaction instinctive d’un intérêt blessé, pour faire jaillir au
dehors le caractère intime d’un homme du monde. L’homme du peuple
est tout simple, son fond remonte à toute minute à la surface en un
perpétuel remous. A ce point de vue, l’observation du _roto_ chilien
est très instructive. En voyage, au travail, surtout dans ses plaisirs
bruyants du bal champêtre ou de la taverne, sa rude brutalité s’étale
au premier instant. Il a l’ivresse sombre et mauvaise. Je les ai vus
s’acharner l’un sur l’autre, se soutenant à peine, comme de vilaines
bêtes féroces, et finissant par rouler au même fossé. On sait trop
ce qu’ils sont à la guerre: d’une cruauté animale, dans le pillage
et le _repaso_ des blessés, qui fait encore pâlir le Péruviens.
Quelle différence avec nos grands enfants de _gauchos_ argentins, si
naïfs, si gais, si francs, si oublieux de toute rancune, même après
la _desgracia_ d’un mauvais moment! Et puis, le _gaucho_ est élancé,
élégant, souvent très beau; il est fou de musique: un couteau et une
guitare, voilà la base de son équipement. C’est un hasard, peut-être,
mais dans mes excursions aux _haciendas_ chiliennes, à la sieste ou
à la nuit tombante, je n’ai jamais entendu aux environs le raclement
d’une guitare accompagnant, comme chez nous, une triste et douce
chanson d’amour ...
* * * * *
Ces différences morales, n’en doutez pas, subsistent en haut, même
alors que l’éducation les a émoussées. Un manque de générosité,
d’indulgence, d’humanité—ce _lait de la tendresse humaine_, dont
parle admirablement Shakespeare,—rappelle la fibre araucane et se
fait jour dans leurs débats parlementaires, dans leurs discussions
familières, dans leurs relations avec les classes inférieures, hommes
de service ou femmes de plaisir. Ils sont durs. Est-il bien vrai que la
dureté soit le revers de la force et que le monde appartienne toujours
aux violents? On le dit aujourd’hui, après Sadowa et Sedan. Cela ne
paraissait pas aussi évident autrefois; et l’expérience historique qui
n’a jamais séparé, chez les anciens Grecs et les Français modernes,
la finesse et la grâce de la bravoure et de l’héroïsme, est peut-être
aussi concluante que celle d’Attila.—A un an d’intervalle, les deux
pays ont connu les mêmes secousses politiques; sans comparer les causes
des deux révolutions, les mêmes renversements se sont produits. Dans
l’un et dans l’autre pays, la révolution triomphante a eu raison d’un
mauvais gouvernement. Comparez le sort réservé aux vaincus chez les
deux peuples.—Oh! je veux bien que, dans l’Argentine, on dépasse
la mesure en fait de tolérance et d’amnistie; j’accorde qu’il y ait
beaucoup de veulerie morale dans ces averses de pardon et d’oubli,
qui n’exceptent même plus les manquements au devoir militaire ou à
la morale privée. Cet excès est funeste et déplorable. Eh bien, le
dirai-je? malgré tout, je le préfère encore à l’excès contraire. Que
les coupables repus s’étalent à Buenos Aires, sûrs de l’impunité et
insultant par leur luxe de parvenus à la pudeur publique: c’est un
symptôme de relâchement social et de profonde anémie morale. Mais,
regardez par-dessus les Andes: écoutez ces cris sauvages d’une populace
qui promène par la ville sa torche incendiaire et, sur une liste
dressée d’avance, force les maisons des vaincus, saccage, pille,
détruit tout ce qui est destructible et brûle le reste. Rappelez-vous,
encore, ce malheureux, cet égaré—qui, de l’aveu de tous, n’a jamais
détourné une piastre de la caisse publique—réfugié au foyer d’un
ami, sous le toit sacré d’une ambassade étrangère. Il la connaît si
bien, lui, sa populace déchaînée, qu’il ne se sent protégé par aucune
barrière domestique, aucune garantie internationale; et, à la veille
d’être débusqué, quand il écoute déjà, pâle de terreur, la meute qui
a flairé la proie cachée et tourne autour de la maison suspecte, il
choisit de mourir de sa main, pour s’épargner au moins l’outrage
et l’avanie.—Oui, d’un côté, c’est peut-être un commencement de
résorption putride dont la curation devra être héroïque et sanglante;
mais, de l’autre, c’est un fonds invincible de barbarie native, un
élément cellulaire de cruauté araucane qu’on ne pourra jamais éliminer.
Et, à tout prendre, j’aime encore mieux vivre de ce côté-là des Andes
que de celui-ci.
Ce que le Chilien a pour lui, c’est la Chilienne. En société comme en
ménage, il arrive presque toujours qu’à l’homme dur s’unisse la femme
douce. _Ferrum est quod amant._ J’en ai connu ici de charmantes. Pas
du tout le même charme que chez les Limèñes, dont je vous parlerai
bientôt. Et c’est encore là un effet de la même loi secrète de la
nature, qui maintient l’espèce par le contraste dans l’union des
sexes. Le Péruvien, un peu mou, se complète par la femme nerveuse,
agissante, volontiers commandante.—Puis, la Chilienne a pour elle
de ne pas parler trop bien. Elle est la grâce soumise et tendre, la
vigne flexible enlacée à l’ormeau noueux. Telle que je l’ai observée
souvent, répétée à de nombreux exemplaires, c’est bien la joie du
foyer, l’amie fidèle «pour la bonne et la mauvaise fortune», comme
parle le formulaire du mariage anglais; la petite main blanche qui sera
légère à la plaie secrète et au front attristé. La loyauté un peu rude,
mais indéniable, de l’homme est devenue, chez la femme, une ouverture
d’âme, une sincérité cordiale d’un attrait irrésistible. Elle reste
jeune très tard; et sa coquetterie même est toute franche et naïve.
J’ai rarement entrevu la petite perruche à tête vide ou la vraie fille
d’Ève, redoutable et féline, qui fleurit ailleurs.
Un raffiné—un peu pervers—trouverait même qu’il lui manque un peu
de complication, je ne sais quoi d’énigmatique et de troublant, qui
est peut-être à la passion ce qu’est l’acide amer du noyau de la pêche
à la saveur du fruit. Mais, quelle santé morale chez celles que j’ai
vues de près, à la table de famille, entre le mari travailleur et
les enfants joyeux!—C’est même, du reste, ce qui rend un peu terne
l’aspect extérieur de la vie chilienne. Sauf à Valparaiso, très peu de
femmes dans les rues, sur les places, même dans les grands magasins.
Les soirées sont rares, les théâtres chôment la plus grande partie
de l’année; elles vont à l’église, en noir et encapuchonnées de leur
_manta_ monacale. On les entrevoit par groupes au parc Cousiño, qui
est leur Bois, ou, en été, à Viña del Mar, qui est un Mar del Plata
beaucoup plus amusant et moins _snob_ que le nôtre. Mais c’est chez
elle que la Chilienne vit: elle garde la maison, comme la matrone
romaine; c’est là qu’il faut la voir et l’apprécier.
Elle est si simplement gracieuse et gaie, que sa nature résiste à la
mauvaise fortune, aux grandes douleurs, aux pires traîtrises de la vie.
Ce ne sont pas ici des phrases, j’ai là quelques modèles sous les yeux.
Flexible et vivace, très vite résignée sinon consolée, elle se redresse
bientôt comme une liane après l’orage. Même sa dévotion, réelle
et convaincue, se passe de tout formalisme sermonneur. Ainsi,—la
médisance s’apprend vite à «l’école des femmes»—je vous dirai qu’une
des grandes villes du Chili est affligée d’un prélat un peu moins
distingué et amusant que les canons ne le tolèrent; eh bien, un jour,
dans une maison de cléricaux huppés, à la campagne, j’ai très bien vu,
à l’annonce d’une visite de Monseigneur, l’envolée générale des jupes
claires: c’était à qui ne serait pas là, pour baiser l’anneau pastoral
et subir l’ennuyeuse averse.—Un souvenir appelle l’autre, et je vais
finir sur un petit crayon qui, je ne sais pourquoi, m’est demeuré très
doux et très mélancolique.
Par un tiède matin d’automne, je visitais un asile d’Enfants-Trouvés,
en compagnie d’un ami chilien et du médecin de l’établissement. La
maison est tenue par des sœurs de je ne sais quel ordre, et je n’ai
pas à vous dire si elles s’empressaient à nous montrer les dortoirs,
classes, réfectoires et autres dépendances généralement quelconques.
C’était bien tenu, propre, même gai, relativement, à cause des
grands arbres qu’on voyait des fenêtres et des cris d’enfants en
récréation. La plupart des béguines n’était pas trop vulgaires; mais
cette promenade s’éternisait cruellement. Avec le médecin, la visite
à l’infirmerie était inévitable. Ces petites têtes hâves sur les
couchettes étroites, avec leurs grands yeux cernés, rendus précocement
intelligents et pensifs par la souffrance, me remuaient trop. Je dus
quitter la place, tout pâle; et, traversant un jardin où d’autres
enfants jouaient avec la terre, méthodiquement, sans trop crier,
j’entrai dans une grande classe pleine de petits garçons de six à
dix ans. Une sœur dirigeait leurs exercices de marche rythmée: elle
me frappa par sa jeunesse et son air de distinction. L’étroit béguin
serrant les joues l’enlaidissait un peu: mais ses yeux noirs aux
paupières bistrées étaient magnifiques; les sourcils presque joints
faisaient une barre d’encre sur la figure toute blanche, où même les
lèvres blêmes et serrées ne se détachaient plus. Petite et mince,
on devinait encore le corps flexible et la taille fine sous la robe
droite, taillée en soutane, sans une ondulation sur la poitrine plate.
«C’est la fille de P ...», me souffla mon ami, entré derrière moi.
J’eus un mouvement de surprise; c’est un des grands noms du Chili. Je
me rappelais la maison luxueuse, la famille entrevue dans un tourbillon
mondain, le père, sénateur, ministre, un instant l’arbitre du pays ...
Elle avait tout quitté, sa mère et ses sœurs, la vie et les fêtes,
le bonheur entrevu ou peut-être perdu,—pour venir surveiller chaque
jour, éternellement, les mouvements d’une bande de petits sang-mêlé,
la plupart laids, mal venus, scrofuleux, rachitiques, portant presque
tous sur leur corps déformé les stigmates héréditaires de la misère et
du péché!—Mon ami la connaissait; ils avaient été du même monde et se
serrèrent la main.
Elle leva tout de suite ses longs cils baissés, avec un vrai sourire
qui montra ses dents blanches, et me tendit aussi sa petite main
rondelette et fine, en s’inclinant un peu, comme dans un salon. Elle
causa un instant, devant la supérieure, sans embarras, presque rieuse;
s’intéressa aux nouvelles de sa famille, de quelques amies qui étaient
aux bains de mer, reçut sans un soupir cette bouffée d’air mondain qui
lui arrivait à l’improviste, puis se mit à l’orgue pour faire chanter
ses enfants. Aux premières mesures, je dressai l’oreille, étonné:
à une paraphrase espagnole du _Super flumina_, elle avait adapté
l’_Adieu_, de Schubert. Et, tandis que les voix blanches disaient sans
les comprendre les versets bibliques où il est parlé des catastrophes
de Babylone et de Sion, la large mélodie déroulait sa lamentation
désolée, pleine des regrets de l’absent et des tortures du bonheur
enfui: _Adieu, mon bien suprême, adieu, tous mes amours!..._ Pourquoi
l’avait-elle choisie?...
J’étais tout près d’elle, suivant ses mains sur le clavier,
et je remarquai ses ongles roses, un peu longs—contre
l’obédience—extrêmement soignés. C’était, sans doute, un petit péché
véniel de nonnette; et peut-être le commettait-elle pour s’en accuser
chaque semaine, à confesse. Quand elle se leva, ayant fini, je fus
presque tenté de lui offrir le bras pour la ramener à sa place. Emporté
par ma mélomanie, je lui parlai de Schubert, des autres mélodies si
originales, quelques-unes si belles; et tout à coup, étourdiment:
«Et vous rappelez-vous, _Mademoiselle_ ...» Il me sembla qu’elle
rougissait; mais la supérieure, un peu pincée: «Oh! ce n’est rien,
monsieur, vous n’avez pas à connaître la règle.»—Nous avions pris
congé; mais, comme elle nous accompagnait jusqu’au seuil, je ne pus
me défendre de lui donner encore la main: «Eh bien, ma sœur, soyez
heureuse ...»
Heureuse!
UN VILLAGE MINIER DE L’UTAH[82]