D'autres informations particulières qui me vinrent de l'armée,

coïncidèrent parfaitement avec ce que m'avait dit Bernadotte, au sujet

des _Philadelphes_, dont l'organisation secrète remontait au consulat à

vie. Les associés ne s'en cachaient pas; leur but était de rendre au

peuple français la liberté que Napoléon lui avait ravie par le

rétablissement de la noblesse et par son concordat. Ils regrettaient

Bonaparte premier consul, et regardaient comme insupportable le

despotisme de Napoléon comme empereur. L'existence présumée de cette

association avait déjà donné lieu à l'arrestation et à la détention

prolongée de Mallet, Guidal, Gindre, Picquerel et Lahorie. Dans ces

derniers temps, on soupçonna le brave Oudet, colonel du 9e régiment

de ligne, d'avoir été porté à la présidence des _Philadelphes_. Une

lâche délation l'ayant signalé comme tel, voici quelle fut la

malheureuse destinée de cet officier. Nommé général de brigade la veille

de la journée de Wagram, on l'attira, le soir même qui suivit la

bataille, dans un guet-apens, à quelques lieues de là, dans l'obscurité

de la nuit, où il tomba sous le feu d'une troupe, qu'on supposa être des

gendarmes; le lendemain, il fut trouvé étendu, sans vie, avec vingt-deux

officiers de son parti, tués autour de son corps. Cet événement fit

grand bruit à Schoenbrunn, à Vienne et dans tous les états-majors de

l'armée, sans qu'on eût aucun moyen de percer ou d'éclaircir un si

horrible mystère.

Cependant, depuis l'armistice, les difficultés s'aplanissaient

lentement; on ne voyait point arriver la conclusion du nouveau traité de

paix avec l'Autriche; mais toutes les lettres présentaient la paix comme

infaillible. Nous en attendions la nouvelle d'un moment à l'autre, quand

j'appris que l'empereur, passant la revue de sa garde à Schoenbrunn,

avait failli tomber sous le fer d'un assassin. Rapp n'eut que le temps

de le faire saisir, Berthier s'étant mis devant l'empereur. C'était un

jeune homme d'Erfurt, à peine âgé de dix-sept ans, et poussé uniquement

par un fanatisme patriotique; on trouva sur lui un long couteau bien

affilé, avec lequel il allait commettre son crime. Il avoua son dessein

et fut passé par les armes.

Le traité de Vienne fut signé peu de jours après (15 octobre). Napoléon,

vainqueur et pacificateur, revint presqu'aussitôt dans sa capitale. Ce

fut de sa bouche même que nous apprîmes combien il avait eu de

difficultés à surmonter dans cette pénible campagne, et combien

l'Autriche s'était montrée forte et menaçante.

J'eus avec Napoléon plusieurs conférences à Fontainebleau, avant sa

rentrée dans Paris; je le trouvai très-aigri contre le faubourg

Saint-Germain qui avait repris ses habitudes satiriques et mordantes. Je

n'avais pu me dispenser d'informer l'empereur qu'après la journée

d'Essling, comme après Baïonne; les beaux-esprits du faubourg avaient

répandu le bruit ridicule qu'il était frappé d'une aliénation mentale.

Napoléon en fut singulièrement offensé, et il me parla de sévir contre

des êtres qui, disait-il, le déchiraient d'une main et le sollicitaient

de l'autre. Je l'en dissuadai. «C'est de tradition, lui dis-je; la Seine

coule; le faubourg intrigue, demande, consomme et calomnie; c'est dans

l'ordre: chacun a ses attributions. Qui a été plus calomnié que

Jules-César? Je réponds d'ailleurs à Votre Majesté que, parmi cette

troupe, il ne se trouvera ni des Cassius ni des Brutus. Du reste, les

plus mauvais bruits ne sortent-ils pas des antichambres de Votre

Majesté; ne sont-ils pas propagés par des personnes qui font partie de

sa maison et de son gouvernement? Avant de sévir, il faudrait établir un

Conseil des dix, aller aux écoutes, interroger les portes, les

murailles, les cheminées. Il est d'un grand homme de mépriser les

caquetages insolens, et de les étouffer sous une masse de gloire.» Il se

rendit.

Je savais qu'après la journée de Wagram il avait balancé s'il ne

démembrerait pas la monarchie autrichienne; qu'il avait plusieurs plans

à ce sujet; qu'il s'était même vanté de distribuer bientôt des couronnes

à des archiducs qu'il supposait mécontens ou aveuglés par l'ambition;

mais qu'arrêté par la crainte d'éveiller les soupçons de la Russie et de

soulever les peuples de l'Autriche, dont l'affection pour François II ne

pouvait être révoquée en doute, il avait eu le temps d'apprécier une

autre difficulté dans l'exécution de son plan. Il exigeait l'occupation

militaire de toute l'Allemagne; ce qui ne lui eût pas permis d'éteindre

la guerre de la Péninsule, qui réclamait toute son attention.

Le moment me parut favorable pour lui montrer la vérité toute entière;

je lui représentai, dans un rapport confidentiel sur notre situation

présente, combien il devenait urgent de mettre un terme à un système

politique qui tendait à nous aliéner tous les peuples; et d'abord je le

suppliai d'accomplir l'oeuvre de la paix, soit en faisant sonder

l'Angleterre, soit en lui adressant des propositions raisonnables,

ajoutant que jamais il n'avait été plus en mesure de se faire écouter;

que rien n'égalait le pouvoir de ses armes, et qu'il n'y avait

maintenant plus de doute sur la solidité de ses transactions avec les

deux plus puissans potentats de l'Europe après lui-même; qu'en se

montrant peu exigeant relativement au Portugal et disposé d'un autre

côté à évacuer la Prusse, il ne pouvait manquer d'arriver à la paix et

au maintien de sa dynastie en Italie, à Madrid, en Westphalie et en

Hollande; que là devaient être posées les bornes de son ambition et

d'une gloire durable; que c'était déjà une assez brillante destinée

d'avoir fait renaître l'Empire de Charlemagne, mais qu'il fallait donner

à cet Empire des garanties pour l'avenir; qu'à cet effet il devenait

pressant, comme je le lui avais déjà représenté, de dissoudre son

mariage avec Joséphine et de former un autre noeud réclamé autant par la

raison d'État que par les considérations politiques les plus décisives;

car, en se voyant revivre, il assurait en même temps la vie à l'Empire,

que lui seul pouvait déterminer s'il était préférable de former une

alliance de famille avec l'une des deux grandes cours du nord, soit la

Russie, soit l'Autriche, ou de s'isoler dans sa puissance, et d'honorer

sa propre patrie en partageant le diadème avec une française toujours

assez riche de sa fécondité et de ses vertus. Mais qu'au total le plan

inspiré par le besoin de la fixité sociale et de la permanence

monarchique, croulerait dans sa base si la paix générale n'en devenait

pas le complément nécessaire; que j'insistai fortement sur ce point, le

suppliant de me faire connaître ses intentions sur les deux vues

principales de mon rapport et de mes conclusions.

Je n'obtins qu'un assentiment tacite, le seul qu'on m'eût accoutumé

d'espérer dans les matières graves qui étaient censées hors de mes

attributions. Mais je vis que la dissolution du mariage était arrêtée

pour une époque prochaine, Cambacérès ayant été autorisé à en conférer

avec moi. J'en fis répercuter aussitôt la rumeur dans les salons, et on

en chuchottait partout que Joséphine, plongée dans la sécurité, n'en

avait aucun éveil, tant on la ménageait et on la plaignait.

Je vis également que l'empereur, soit par orgueil, soit par politique,

penchait à serrer son nouveau noeud dans une des vieilles cours de

l'Europe, et que la dissolution préalable avait surtout pour objet de

les stimuler à faire des ouvertures ou de les préparer à en recevoir.

Cependant l'appareil de la puissance ne fut pas négligé. Napoléon,

tenant sous sa dépendance absolue les rois qu'il avait fait, les mande à

sa cour, et, le 3 décembre, exige qu'ils assistent dans la métropole au

_Te Deum_ chanté pour ses victoires et pour l'anniversaire de son

couronnement.

A sa sortie de Notre-Dame, il court faire l'ouverture du Corps

législatif; là, dans un discours présomptueux, il s'exprime en ces

termes «Lorsque je reparaîtrai au-delà des Pyrénées le léopard épouvanté

cherchera l'Océan pour éviter la honte, la défaite ou la mort.»

C'était avec ces grandes images qu'il cherchait à pallier les

difficultés de la guerre d'Espagne, s'abusant lui-même peut-être, car il

n'avait, sur la nature de cette guerre, que des idées incomplètes.

Le surlendemain, dînant tête-à-tête avec Joséphine, il lui fit part de

sa résolution. Joséphine s'évanouit. Il fallut toute la rhétorique de

Cambacérès et toute la tendresse de son fils, Eugène, soit pour la

calmer, soit pour la disposer à la résignation.

Le 15 décembre, on procéda cérémonieusement à la dissolution du mariage.

Tout s'étant terminé dans les formes, un officier de la garde fut chargé

d'escorter Joséphine à la Malmaison, tandis que, de son côté,

l'empereur se rendait au Grand-Trianon, pour y passer quelques jours en

retraite.

Tout était déjà monté dans le mystère de la chancellerie pour ouvrir une

négociation parallèle auprès des deux cours de Saint-Pétersbourg et de

Vienne; dans la première, on voulait obtenir la grande-duchesse, soeur

du czar; et en Autriche, il s'agissait de l'archiduchesse Marie-Louise,

fille de l'empereur François. On tâta d'abord la Russie. L'empereur

Alexandre se montrait favorable, disait-on, dans le conseil, mais il y

avait dissentiment d'opinion dans la famille impériale russe.

Ce qui eut lieu à Vienne presqu'en même temps, mérite de ma part

quelques préliminaires auxquels je ne suis pas tout-à-fait étranger.

Un des hommes les plus marquans dans les fastes de la politesse et de la

galanterie de la cour de Louis XVI, était sans contredit le comte Louis

de Narbonne; on s'était complu à le rendre célèbre en tirant, de ses

traits frappans de ressemblance avec Louis XV, une induction qui

supposait un auguste mystère à sa naissance. Il avait aussi travaillé

lui-même à sa célébrité, par son amabilité parfaite, par sa liaison

intime avec la femme la plus extraordinaire du siècle, Mme de Staël,

et enfin par la manière facile et chevaleresque avec laquelle il avait

exercé, dans le département de la guerre, un ministère constitutionnel

au déclin de la monarchie. Forcé d'émigrer, en butte aux traits des

républicains exaltés et des royalistes extrêmes, il avait d'abord été

délaissé à sa rentrée en France; plus tard je l'accueillis avec tout

l'intérêt que m'inspiraient les patriotes de 1789, qui avaient voulu

concilier la royauté et la liberté. Aux grâces des manières il joignait

les traits saillans de l'esprit, et souvent même la justesse et la

profondeur des vues. J'avais fini par le recevoir tous les jours; et tel

était le charme de sa conversation, qu'au milieu de mes travaux

fatigans, j'y trouvais le délassement le plus doux. Tout ce que me

demandait M. de Narbonne dans l'intérêt de ses amis et de ses

connaissances, je le lui accordais. Je parlai de lui à l'empereur; j'eus

d'abord de la peine à le lui faire goûter; il redoutait ses anciens

rapports avec Mme de Staël, en qui Napoléon voyait une ennemie

implacable. J'insistai, et l'empereur finit par se le faire présenter.

L'engouement s'en suivit, et Napoléon se l'attacha d'abord comme

officier d'ordonnance. Le général Narbonne le suivit dans la campagne

d'Autriche, où il fut nommé gouverneur de Trieste, avec une mission

politique dont j'avais connaissance.

Au retour de l'empereur, et quand l'affaire du mariage fut entamée, je

le lui désignai comme le personnage le plus capable de sonder

adroitement les intentions de la cour d'Autriche. Il était hors des

convenances et des usages que Napoléon fît aucune démarche directe avant

de connaître positivement les dispositions de l'empereur Alexandre; or,

les instructions envoyées au comte de Narbonne se bornèrent à

l'autorisation d'agir en son propre et privé nom, avec tout le

ménagement et la dextérité que comportait une affaire si délicate et si

majeure. Il se rendit à Vienne au mois de janvier (1810), dans le seul

but apparent d'y passer pour rentrer en France par l'Allemagne. Là,

dressant bientôt ses batteries, il vit d'abord M. de Metternich, et fut

ensuite admis auprès de l'empereur François. La question du mariage

occupait alors toute l'Europe, et ce fut naturellement un des sujets de

son entretien avec l'empereur d'Autriche. M. de Narbonne ne manqua pas

de jeter en avant que les plus grands souverains de l'Europe briguaient

l'alliance de Napoléon. L'empereur d'Autriche témoigna aussitôt sa

surprise de ce que la cour des Tuileries ne songeât point à sa maison,

et il en dit assez pour que M. de Narbonne sût à quoi s'en tenir. Il

m'écrivit le même jour, et en me faisant part des insinuations de la

cour de Vienne, il crut pouvoir en conclure qu'une alliance avec une

archiduchesse entrerait dans les vues de l'Autriche. A l'arrivée du

courrier, je courus communiquer sa dépêche à l'empereur. Jamais je ne le

vis si radieux, ni si satisfait. Il fit sonder le prince de

Schwartzemberg, ambassadeur d'Autriche à Paris, ordonnant que cette

négociation particulière fût conduite avec une telle circonspection que

l'ambassadeur se trouvât engagé sans qu'il le fût lui-même. Il

s'agissait de ne pas choquer l'empereur Alexandre en lui faisant

soupçonner qu'on avait ouvert une double négociation, et de faire

supposer à l'Europe qu'on avait eu le choix entre une grande-duchesse et

une archiduchesse, car, pour la princesse de Saxe, il n'en avait été

question que pour la forme.

Le 1er février, Napoléon convoqua aux Tuileries un grand conseil

privé composé des grands dignitaires, grands officiers, tous les

ministres, le président du Sénat, celui du Corps législatif et les

ministres d'état, présidens des sections du Conseil d'état. Nous étions

en tout vingt-cinq personnes. Le conseil assemblé et la délibération

ouverte, le ministre Champagny communiqua d'abord les dépêches de

Caulaincourt, ambassadeur en Russie, et il les présenta comme si le

mariage avec une princesse russe n'eût tenu qu'à l'accord de l'exercice

public de son culte, et à l'érection, à son usage, d'une chapelle du rit

grec. Il fit connaître ensuite les insinuations et les désirs de la cour

de Vienne: ainsi on paraissait n'être que dans l'embarras du choix. Il y

eut partage d'opinions. Comme j'étais dans le secret, je m'abstins

d'émettre la mienne; je m'esquivai même à dessein avant la fin de la

délibération. Au lever de la séance, le prince Eugène fut chargé par

l'empereur de faire au prince de Schwartzemberg l'ouverture

diplomatique. L'ambassadeur avait reçu ses instructions, et tout fut

consenti sans difficulté. Ainsi le mariage de Napoléon avec

Marie-Louise fut proposé, discuté, décidé dans le conseil et stipulé

dans les vingt-quatre heures.

Le lendemain de la tenue du conseil, un sénateur de mes amis, toujours

très au fait des nouvelles[30], vint m'informer que l'empereur s'était

décidé pour une archiduchesse; je jouai la surprise et en même temps le

regret de ce qu'on n'avait pas choisi une princesse russe. «En ce cas,

m'écriai-je, je n'ai plus qu'à faire mon paquet!» saisissant ainsi un

prétexte pour donner à mes amis l'éveil sur ma prochaine disgrâce.

[Note 30: Un recueil d'anecdotes, où cette circonstance est

rapportée, désigne M. de Sémonville; mais Fouché se tait sur le nom.

(_Note de l'éditeur_.)]

Doué de ce qu'on appelle tact, j'avais un secret pressentiment que mon

pouvoir ministériel survivrait peu au nouvel ordre de choses qui allait

altérer, sans aucun doute, les habitudes et le caractère de Napoléon. Je

ne doutais nullement que, devenu l'allié de la maison de Lorraine, se

croyant sûr désormais du cabinet d'Autriche, et, par conséquent, d'être

en mesure d'assujettir la vieille Europe à sa volonté, il ne se crût en

état de se débarrasser de son ministre de la police, ainsi qu'il avait

déjà cru pouvoir s'en passer après la paix d'Amiens. Je savais

d'ailleurs, d'une manière certaine, qu'il ne me pardonnerait jamais

d'avoir levé, tout seul, une armée, fait rembarquer les Anglais et sauvé

la Belgique; je savais enfin que, depuis cette époque, ma liaison avec

Bernadotte lui était devenue suspecte. Plus il concentrait en lui-même

ses dispositions peu favorables à mon égard, plus je les devinais.

Elles se décelèrent, quand je lui proposai de mettre en liberté, à la

prochaine occasion de la solennité de son mariage, une partie des

prisonniers d'état et de lever un grand nombre de surveillances. Au lieu

d'adhérer à ma proposition, il s'éleva avec une feinte humanité contre

le déplorable arbitraire qu'exerçait la police, me disant qu'il avait

songé à y mettre un terme. Deux jours après, il m'envoya un projet de

rapport, fait en mon nom, et de décret impérial, qui, au lieu d'une

prison d'état, en établissait six[31], statuant en outre que désormais

nul ne pourrait être détenu qu'en vertu d'une décision du conseil privé.

C'était une amère dérision, le conseil privé n'étant pas autre chose que

la volonté de l'empereur. Le tout était si artificieusement présenté,

qu'il me fallut consentir à produire le projet au Conseil d'état où il

fut délibéré et adopté le 3 mars. Voilà comment Napoléon éluda de mettre

un ternie aux arrestations illégales, et comment il voulut faire

rejaillir sur la police tout l'odieux des détentions arbitraires. Il

m'astreignit aussi à lui présenter le tableau des individus mis en

surveillance.

[Note 31: Vincennes, Saumur, Ham, Landskaone, Pierre-Châtel et

Fénestrelles. (_Note de l'éditeur_.)]

La surveillance était une mesure de police très-supportable, que j'avais

imaginée précisément pour soustraire aux rigueurs de la détention

arbitraire, les nombreuses victimes que signalaient et poursuivaient

chaque jour les délateurs à gages, que j'avais bien de la peine à

contenir dans de certaines bornes. Cette odieuse milice occulte était

inhérente au système monté et maintenu par l'homme le plus ombrageux et

le plus défiant qui peut-être ait jamais existé. C'était une des plaies

de l'État.

J'avais parfois la faiblesse de croire qu'une fois affermi et

tranquille, Napoléon adopterait un système de gouvernement plus paternel

et en même temps plus conforme à nos moeurs. Sous ce point de vue, le

mariage avec une archiduchesse donnait des espérances; mais je sentais

de plus en plus qu'il lui fallait la sanction de la paix générale. Ne

pouvais-je pas moi-même contribuer à la paix, comme j'avais coopéré, par

mon impulsion, à la dissolution d'un noeud stérile et à l'alliance avec

l'Autriche? Si je parvenais à ce but, je pouvais, par l'importance d'un

pareil service, triompher des préventions de l'empereur et reconquérir

toute sa confiance; mais il fallait d'abord pressentir l'Angleterre.

J'hésitais d'autant moins que le changement survenu dans la composition

du ministère anglais me donnait de justes motifs d'espoir.

Le mauvais succès de la plupart de ses opérations dans cette dernière

campagne, avait excité le mécontentement de la nation anglaise et amené

de graves dissensions parmi les ministres. Deux d'entre eux, lord

Castlereagh et M. Canning, en étaient même venus à un combat singulier,

après avoir donné leur démission. Le cabinet s'était hâté de rappeler de

son ambassade d'Espagne le marquis de Wellesley, pour succéder à M.

Canning dans la place de secrétaire d'état des affaires étrangères, et

de mettre à la tête du secrétariat de la guerre le comte de Liverpool,

ci-devant lord Hawkesbury. Je savais que ces deux nouveaux ministres

avaient des vues hautes, mais conciliantes. D'ailleurs la cause de

l'indépendance espagnole étant alors presque désespérée, par suite de la

victoire d'Ocana et de l'occupation de l'Andalousie, je m'imaginais que

je retrouverais le marquis de Wellesley plus accessible à des ouvertures

raisonnables: or, je me déterminai à sonder le terrain, et cela en vertu

des pouvoirs dont j'avais usé fréquemment, d'envoyer des agens au

dehors.

J'y employai M. Ouvrard, par deux raisons: d'abord, parce qu'une

ouverture politique, à Londres, ne pouvait guère être entamée que sous

le masque d'opérations commerciales, et ensuite parce qu'il était

impossible de confier une mission aussi délicate à un homme plus rompu

aux affaires, d'un caractère plus insinuant et plus entraînant. Mais

comme M. Ouvrard n'aurait pu se mettre sans inconvénient en rapport

direct avec le marquis de Wellesley, je lui adjoignis M. Fagan, ancien

officier irlandais, qui, chargé des premières démarches, devait lui

ouvrir, pour ainsi dire, les voies de la chancellerie britannique.

Je résolus de ne faire partir M. Ouvrard qu'après les fêtes du mariage.

L'entrée de la jeune archiduchesse dans Paris eut lieu le 1er avril:

rien de plus magnifique et de plus touchant. Quelle belle journée!

quelle hilarité dans une si prodigieuse affluence! La cour repartit

aussitôt pour Saint-Cloud, où se fit l'acte civil, et le lendemain la

bénédiction nuptiale fut donnée à Napoléon et à Marie-Louise, par le

cardinal Fesch, dans une des salles du Louvre garnies de femmes

resplendissantes de parures et de pierreries. Les fêtes furent

splendides. Mais celle que donna le prince de Schwartzemberg, au nom de

son maître, offrit un présage sinistre. Le feu prit à la salle de bal

construite dans le jardin de son hôtel, et en un instant la salle fut

embrasée; plusieurs personnes périrent, entr'autres la princesse de

Schwartzemberg, femme du frère de l'ambassadeur. On ne manqua pas de

comparer l'issue malheureuse de cette fête donnée pour célébrer

l'alliance des deux nations, à la catastrophe qui avait marqué les fêtes

du mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette: on en tira les plus

fâcheux présages; Napoléon lui-même en fut frappé. Comme j'avais donné à

la préfecture tous les ordres convenables, et qu'elle était spécialement

chargée de cette partie de la surveillance publique, ce fut sur elle, ou

du moins sur le préfet de police, que vint éclater la colère de

l'empereur. Il destitua Dubois, et malheureusement il fallut un désastre

public pour être débarrassé de cet homme qui avait tant de fois dénaturé

le but moral de la police.

A la cour et à la ville, le mot d'ordre fut désormais de complaire à la

jeune impératrice qui, sans aucun partage, captivait Napoléon: c'était

même de sa part une sorte d'enfantillage. Je savais qu'on épiait

l'occasion de prendre la police en défaut au sujet de la vente de

certains ouvrages sur la révolution, qui auraient pu choquer

l'impératrice. Je donnai des ordres pour en faire la saisie[32]; mais

telle était la cupidité des agens de la préfecture que ces mêmes

ouvrages étaient vendus clandestinement par ceux mêmes qu'on chargeait

de les mettre au pilon.

[Note 32: La police, en vertu d'un ordre du duc d'Otrante, fit les

perquisitions les plus sévères, défendit et saisit tous les ouvrages sur

la révolution qui étaient rédigés dans un esprit royaliste. L'éditeur

d'_Irma_ ayant publié une grande partie de ces ouvrages qui rappelaient

aux Français la famille royale des Bourbons, fut principalement l'objet

des recherches inquisitoriales de la police. Aussi cette dernière

perquisition dans ses magasins dura-t-elle deux jours; presque touts ses

livres furent confisqués; il fut arrêté lui-même et conduit à la

préfecture. Un seul ouvrage fut cause, en partie, de cette excessive

rigueur, et il avait paru depuis long-temps: c'était l'histoire des

procès iniques faits à Louis XVI, à la Reine, à Madame Elisabeth et au

duc d'Orléans. L'ouvrage contenait des pièces de la plus haute

importance, telles que des interrogatoires secrets, des déclarations

secrètes, des arrêtés et autres pièces inconnues tirées des cartons du

tribunal révolutionnaire, et qui n'avaient jamais vu le jour. A lui seul

il avait valu à l'éditeur plus de trente visites domiciliaires, sans

qu'on pût jamais saisir l'édition entière, mais seulement quelques

exemplaires isolés. Malgré tant d'inquisitions et de perquisitions,

l'ouvrage se vendait toujours; on se cachait pour le lire.

(_Note de l'éditeur_.)]

Vers la fin d'avril, l'empereur partit avec l'impératrice, pour visiter

Middlebourg et Flessingues; il se rendit aussi à Breda. Ce voyage me fut

fatal. L'empereur, frappé de mes réflexions sur le besoin de la paix

générale, avait essayé, sans me mettre dans le secret, d'ouvrir des

négociations secrètes avec le nouveau ministère anglais, par l'entremise

d'une maison de commerce d'Amsterdam. Il en résulta une double

négociation et de doubles propositions, ce qui choqua singulièrement le

marquis de Wellesley. Les agens de l'empereur et les miens, devenus

également suspects, furent également éconduits.

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I · 第 19 / 20 段