Cette Espagne où allait s'enfoncer Napoléon, m'assiégeait de noirs

pressentimens; j'y voyais un foyer de résistance alimenté par

l'Angleterre et qui pouvait offrir à nos adversaires du continent, des

chances favorables pour attenter de nouveau à notre existence politique.

Il était triste d'avoir, par une entreprise imprudente, tout remis en

question, et la solidité de nos conquêtes et même notre avenir. En

affrontant sans cesse de nouveaux dangers, Napoléon, notre fondateur,

pouvait tomber frappé d'une balle ou atteint par un boulet, ou sous le

fer d'un fanatique. Il n'était que trop vrai, toute notre puissance ne

résidait que dans un seul homme, qui, sans postérité, sans avenir

certain, réclamait de la Providence vingt années encore pour achever son

ouvrage. S'il nous était enlevé avant ce terme, il n'aurait pas même,

comme Alexandre le Macédonien, ses propres lieutenans pour héritiers de

son pouvoir et de sa gloire, ni pour garanties de nos existences. Ainsi

ce vaste et formidable Empire créé comme par enchantement, n'avait

qu'une base fragile qui pouvait s'évanouir sur les ailes de la mort. Les

mains qui avaient aidé à l'élever étaient trop faibles pour le soutenir

sans un appui vivant. Si les graves circonstances où nous nous trouvions

faisaient naître ces réflexions dans mon esprit, la situation

particulière de l'empereur y ajoutait un plus haut degré de sollicitude.

Le charme de ses habitudes domestiques s'était rompu; la mort dans ses

rigueurs était venue planer sur cet enfant qui, à la fois son neveu et

son fils adoptif, avait par sa naissance tant resserré le noeud qui

l'attachait à Joséphine par Hortense, et à Hortense par Joséphine. «Je

me reconnais, disait-il, dans cet enfant!» Et il caressait déjà la

chimère qu'il pourrait lui succéder. Combien de fois sur la terrasse de

Saint-Cloud, après ses déjeuners, ne l'avait-on pas vu contempler avec

délices ce rejeton dont les manières et les dispositions étaient si

heureuses, et se délassant des soins de l'Empire, se mêler à ses jeux

enfantins! Pour peu qu'il montrât de l'opiniâtreté, du penchant pour le

bruit du tambour, pour les armes et le simulacre de la guerre, Napoléon

s'écriait avec enthousiasme: «Celui-là sera digne de me succéder, il

pourra me surpasser encore!» Au moment même où il lui préparait de si

hautes destinées, ce bel enfant, atteint du croup, lui fut enlevé. Ainsi

fut brisé le roseau sur lequel voulait s'appuyer un grand homme.

Jamais je ne vis Napoléon en proie à un chagrin plus concentré et plus

profond; jamais je n'avais vu Joséphine et sa fille dans une affliction

plus déchirante: elles semblaient y puiser le sentiment douloureux d'un

avenir désormais sans bonheur et sans espérances. Les courtisans

eux-mêmes eurent pitié d'une si haute infortune; je crus voir briser le

chaînon de la perpétuité de l'Empire.

Je ne devais pas renfermer en moi-même les réflexions que me suggérait

ma prévoyance; mais j'attendis pour les présenter à Napoléon que sa

douleur ne laissât plus d'autres traces que des cicatrices. Pour lui

d'ailleurs les peines du coeur étaient subordonnées aux soins de

l'Empire, aux plus hautes combinaisons de la politique et de la guerre.

Quelles plus grandes diversions! Déjà même des distractions d'un autre

genre, des consolations plus efficaces avaient trompé ses regrets et

rompu la monotonie de ses habitudes: officieusement secondé par son

confident Duroc, il s'était jeté, non dans l'amour des femmes, mais dans

la possession physique de leurs charmes. On citait deux dames de sa cour

honorées de ses hommages furtifs, et qui venaient d'être remplacées par

la belle italienne, Charlotte Gaz... née Brind.... Napoléon, frappé de

sa beauté, la comblait d'une faveur récente.

On savait d'ailleurs qu'affranchi de l'assujettissement d'un ménage

bourgeois, il n'avait plus ni la même chambre ni le même lit que

Joséphine. Cette espèce de séparation nuptiale avait eu lieu à la suite

d'une scène violente excitée par la jalousie de sa femme[29], et depuis

lors il s'était refusé à reprendre aucune chaîne domestique. Du côté de

Joséphine, les tourmens étaient bien moins occasionnés par les blessures

du coeur que par les épines d'une appréhension inquiétante. Elle était

effrayée des suites de la perte subite du fils d'Hortense, du

délaissement de sa fille et de son propre abandon. Elle pressentait

l'avenir et se désolait de sa stérilité.

[Note 29: Depuis 1805, au camp de Boulogne, selon le _Mémorial de

Sainte-Hélène_. (_Note de l'éditeur_.)]

Le concours de ces circonstances à la fois politiques et domestiques, et

la crainte de voir un jour l'empereur en vieillissant se traîner sur les

traces d'un sardanapale, me suggérèrent l'idée de travailler à donner un

avenir au magnifique Empire dont j'étais l'un des principaux gardiens.

Dans un mémoire confidentiel dont je lui fis moi-même la lecture, je lui

représentait nécessité de dissoudre son mariage, de former

immédiatement, comme empereur, un nouveau noeud plus assorti et plus

doux, et de donner un héritier au trône sur lequel la Providence

l'avait fait monter. Ma conclusion était la conséquence naturelle des

considérations et des argumens les plus forts et les plus solides que

pussent suggérer les besoins de la politique et les nécessités de

l'État.

Sans me rien manifester de positif sur ce sujet grave et pressant,

Napoléon me laissa entrevoir que, sous le point de vue politique, la

dissolution de son mariage était arrêtée déjà dans son esprit; mais

qu'il n'en était pas de même du noeud qu'il serait à propos de former;

que, d'un autre côté, il tenait singulièrement, par ses habitudes autant

que par une sorte de superstition, à Joséphine; et que la démarche qui

lui coûterait le plus serait de lui signifier le divorce. Je m'en tins

aux monosyllabes significatifs et aux deux ou trois phrases

presqu'énigmatiques, mais pour moi faciles à deviner. Poussé par un

excès de zèle, je résolus d'ouvrir la brèche et d'amener Joséphine sur

le terrain de ce grand sacrifice que réclamaient la solidité de l'Empire

et la félicité de l'empereur.

Une telle ouverture exigeait quelques préliminaires; j'épiai l'occasion.

Elle se présenta un dimanche à Fontainebleau, à la rentrée de la messe.

Là, tenant Joséphine dans l'embrasure d'une fenêtre, je lui donnai, avec

toutes les précautions oratoires, tous tes ménagemens possibles, la

première atteinte d'une séparation que je lui présentai comme le plus

sublime et en même temps le plus inévitable des sacrifices. Son teint se

colora d'abord; elle pâlit ensuite; ses lèvres se tuméfièrent, et

j'aperçus dans tout son être des signes qui me firent redouter une

attaque de nerfs, ou toute autre explosion. Ce ne fut qu'en balbutiant

qu'elle m'interpella, pour savoir si j'avais l'ordre de lui faire une si

triste insinuation. Je lui dis que je n'avais aucun ordre, mais que je

pressentais les nécessités de l'avenir; et me hâtant, par une réflexion

générale, de rompre un si pénible entretien, je feignis d'avoir à

conférer avec un de mes collègues, et je m'éloignai. Je sus, le

lendemain, qu'il y avait eu beaucoup de chagrins et de troubles dans

l'intérieur; qu'une explication, à la fois vive et touchante, s'était

engagée entre Joséphine et Napoléon, qui m'avait désavoué; et que cette

femme, naturellement si douce, si bonne, m'ayant d'ailleurs plus d'un

genre d'obligations, avait sollicité en grâce et avec instance mon

renvoi, pour avoir préféré le bien de la France à son intérêt personnel

et aux jouissances de sa vanité. Tout en protestant que j'avais parlé

sans mission, l'empereur se refusa de me _chasser_, car ce fut là le

mot, et il calma tant bien que mal Joséphine, en alléguant à mon égard

des prétextes politiques. Il était, pour moi, évident que si déjà il

n'eût arrêté secrètement son divorce, il m'eût sacrifié, au lieu de se

borner à un simple désaveu de ma démarche. Mais Joséphine en fut la

dupe; elle n'avait point assez d'esprit pour ne pas se bercer

d'illusion; elle crut obvier à tout par de misérables artifices. Qui le

croirait? elle mit l'empereur sur la voie d'une de ces fraudes

politiques, qui eussent été la dérision de toute l'Europe, s'offrant de

supposer une grossesse factice, osant même le proposer formellement à

l'empereur. Sur qu'elle en viendrait là, j'avais fait ébruiter la

possibilité de cette supercherie par mes limiers, de sorte que

l'empereur n'eut qu'à lui montrer ses bulletins de police se débarrasser

de ses obsessions.

De plus grands événemens firent une diversion éclatante. Le 4 novembre,

Napoléon en personne ouvrit cette seconde campagne de la Péninsule,

après avoir retiré de l'Allemagne quatre-vingt mille vieux soldats. Il

avait allumé un vaste incendie, et il courut l'éteindre avec des flots

de sang. Mais que pourra-t-il contre des peuples soulevés et en

révolution? Tout d'ailleurs va lui inspirer le soupçon et l'inquiétude;

il ira jusqu'à se persuader qu'il se forme dans Paris un foyer de

résistance, dont M. de Talleyrand et moi sommes les deux mobiles

invisibles.

Ayant appris que cent vingt-cinq boules noires, un tiers d'opposans à

ses volontés, venaient d'étonner le Corps législatif, il en fut si

choqué, si alarmé, qu'il crut devoir lancer, de Valladolid, le 4

décembre, une note officielle explicative de l'essence du gouvernement

impérial, et de la place qu'il lui plaisait d'y assigner aux

législateurs. «Nos malheurs, dit-il, sont venus, en partie, de ces

exagérations d'idées qui ont porté un corps à se croire le représentant

de la nation: ce serait une prétention chimérique et même criminelle, de

vouloir représenter la nation avant l'empereur. Le Corps législatif

devrait être appelé Conseil législatif, puisqu'il n'a pas la faculté de

faire des lois, n'en ayant point la proposition. Dans l'ordre de la

hiérarchie constitutionnelle, le premier représentant de la nation,

c'est l'empereur et ses ministres, organes de ses décisions. Tout

rentrerait dans le désordre, si d'autres idées constitutionnelles

venaient à pervertir les idées de nos constitutions monarchiques.»

Ces oracles du pouvoir absolu n'auraient fait qu'aigrir les esprits,

sous un prince faible et capricieux; mais Napoléon avait sans cesse

l'épée à la main, et la victoire marchait encore sur ses pas. Aussi tout

s'inclinait encore; et le seul ascendant de sa puissance suffisait pour

dissiper tout germe d'opposition légale.

Quand on sut qu'il venait d'entrer à Madrid en vainqueur irrité, et

qu'il était résolu de surprendre et de chasser l'armée anglaise, on crut

la guerre finie, et j'endoctrinai dans ce sens tous mes organes mobiles.

Mais tout-à-coup, laissant les Anglais et abandonnant cette guerre à ses

lieutenans, l'empereur nous revint d'une manière subite et inattendue;

soit, comme ses entours me l'ont assuré, qu'il ait été frappé de l'avis

qu'une bande de fanatiques espagnols s'était organisée pour

l'assassiner; (j'y avais cru, et j'avais donné, de mon côté, le même

avis); soit qu'il fût encore dominé par l'idée fixe de l'existence d'une

coalition, dans Paris, contre son autorité. Je croirais assez à l'un et

à l'autre motifs réunis, mais qui furent masqués par l'annonce de

l'urgence de ce retour subit, d'après les préparatifs de l'Autriche.

Napoléon eut encore trois ou quatre mois devant lui, et il savait tout

aussi bien que moi que si l'Autriche remuait, elle n'était pas encore

prête.

A mon premier travail, il me souda sur l'affaire du Corps législatif et

sur son admonition impériale. Je le vis venir et je répondis que c'était

très-bien; que c'était ainsi qu'il fallait gouverner; que si un corps

quelconque s'arrogeait le droit de représenter, à lui seul, le

souverain, il n'y aurait d'autre parti à prendre que de le dissoudre; et

que si Louis XVI eût agi ainsi, ce malheureux prince vivrait et

régnerait encore. Me fixant alors avec des yeux étonnés: «Mais quoi! duc

d'Otrante, me dit-il après un instant de silence, il me semble pourtant

que vous êtes un de ceux qui ont envoyé Louis XVI à l'échafaud?--Oui,

Sire, répondis-je sans hésitation, et c'est le premier service que j'ai

eu le bonheur de rendre à Votre Majesté.»

Rappelant à lui toute la force de son génie et de son caractère pour

surmonter l'agression de l'Autriche, il combina son plan et se hâta d'en

venir à une prompte exécution. Il était à craindre qu'il ne fût poussé

ou surpris aux défilés des Montagnes Noires, car ses forces étaient

faibles, et on l'eût réduit à la défensive s'il eût laissé opérer la

concentration des masses autrichiennes. Tann, Abensberg, Eckmülh,

Ratisbonne, virent le rapide triomphe de nos armes et signalèrent

l'heureux début d'une campagne d'autant plus grave, que nous faisions,

contre les règles d'une saine politique, deux guerres à la fois.

La levée de boucliers de Schill, en Prusse, nous révéla tout le danger.

Ce major prussien, arborant l'étendard de la révolte, venait d'être

lancé par les Schneider, les Stein, chefs des illuminés; c'était un

timide essai que faisait la Prusse. Il tint à peu de chose que les

peuples de l'Allemagne septentrionale ne vinssent dès lors, par

imitation, à s'insurger comme les peuples de la Péninsule. Pressé entre

deux guerres nationales, Napoléon eût succombé quatre ans plutôt. Ceci

me fit faire de sérieuses réflexions sur la fragilité d'un Empire qui

n'avait d'autre appui que les armes, et d'autre mobile qu'une ambition

effrénée.

Nous respirâmes après l'occupation de Vienne; mais Schill courait encore

en Saxe, et les Viennois se montraient irrités et exaltés. Il y eut

plusieurs émeutes dans cette capitale de l'Autriche. Bientôt les

premiers bruits sur la bataille d'Essling vinrent renouveler nos transes

et aggraver nos inquiétudes. A ces bruits succédèrent les informations

confidentielles, presque toutes désolantes. Non-seulement Lannes, le

seul ami de Napoléon qui fût resté en possession de lui dire la vérité,

avait péri glorieusement, mais on complaît huit mille morts, dix-huit

mille blessés, parmi lesquels trois généraux et au-delà de cinq cents

officiers, de tout grade. Si, après tant de pertes, l'armée fut sauvée,

elle m'en fut pas redevable à Napoléon, mais au sang-froid de Masséna.

Qu'on juge de notre perplexité dans Paris, et combien il nous fallut

d'efforts et d'adresse pour jeter un voile sur ce grand échec, qui

pouvait être suivi de plus d'un désastre! Quant à Napoléon, il se

proclamait victorieux dans ses bulletins, et, s'il n'avait pas profité

de la victoire, il en accusait, d'une manière assez triviale, le

_général Danube_, le meilleur officier de l'Autriche. En effet, on ne

pouvait s'expliquer l'immobilité de l'archiduc, après tant de pertes de

notre part, et après que nous n'avions pu trouver de refuge que dans

l'île de Lobau. Plus le bulletin était impudent, plus on faisait des

commentaires.

Les nombreux ennemis que Napoléon avait en France, soit parmi les

républicains, soit parmi les royalistes, se réveillèrent; le faubourg

St.-Germain redevint hostile, et il y eut même quelques menées dans la

Vendée. On se flattait déjà tout haut que la journée d'Essling porterait

un coup fatal à l'empereur.

On était si préoccupé des événemens du Danube, qu'à peine fit-on alors

attention aux événemens de Rome. Il nous était réservé, à nous

philosophes, enfans du dix-huitième siècle et adeptes de l'incrédulité;

il nous était réservé, dis-je, de déplorer, comme impolitique,

l'usurpation du patrimoine de Saint-Pierre et la persécution du chef de

l'Église, par celui même que nous avions élu notre dictateur perpétuel.

Un décret de Napoléon, de la fin de mai, avait ordonné la réunion des

États romains à l'Empire français. Qu'arriva-t-il? Le vénérable pontife,

cramponné sur le siège de Rome, se voyant désarmé, dépouillé, n'ayant à

sa disposition que ses armes spirituelles, lança des bulles

d'excommunication contre Napoléon et ses coopérateurs. Tout cela n'eût

été que ridicule, si les peuples y fussent restés indifférens; si

l'indignation publique n'eût pas ravivé la foi presqu'éteinte, en faveur

de l'opiniâtre pontife des chrétiens. Ce fut alors que, soutenant une

espèce de siège dans son palais, Pie VII en fut arraché par la force, et

enlevé de Rome pour être confiné à Savone. Napoléon savait combien je

répugnais à de pareilles violences; aussi n'eut-il garde de m'en donner

la direction. Ce fut la police de Naples qui s'en chargea. Les

principaux instrumens contre le pape furent Murat, Salicetti, Miollis et

Radet.

Il me fallut prendre beaucoup sur moi, quand le pape eut gagné le

Piémont, pour qu'on ne lui fît pas franchir les Alpes; c'eût été sur

moi qu'on aurait fait peser volontiers la responsabilité des dernières

scènes de cette persécution, qui parut généralement odieuse et déloyale.

En dépit de la réserve de l'administration et du silence de ses organes,

tout l'intérêt se porta sur Pie VII, qui, aux yeux de l'Europe, fut

considéré comme une illustre et touchante victime de l'avide ambition de

l'empereur. Prisonnier à Savone, Pie vu fut dépouillé de ses honneurs

extérieurs et privé de toute communication avec les cardinaux, ainsi que

de tous les moyens de publier des bulles ou de convoquer un concile.

Quel aliment pour la petite église, pour la turbulence de quelques

prêtres et pour la haine de quelques dévots! Je prévis dès lors que de

tous ces levains se reformeraient les secrètes associations que nous

avions eu tant de peine à dissoudre. En effet, Napoléon, en défaisant

tout ce qu'il avait fait jadis pour calmer et concilier l'esprit des

peuples, les disposait, de longue main, à s'isoler de sa puissance, et

même à s'allier à ses ennemis, dès qu'ils auraient le courage de se

montrer en force.

Mais cet homme extraordinaire n'avait encore rien perdu de sa vigueur

belliqueuse; son courage et son génie relevèrent bientôt au-dessus de

ses fautes. Ma correspondance et mes bulletins, qu'il recevait tous les

jours à Vienne, ne lui dissimulaient pas le fond des choses ni le

fâcheux état de l'esprit public. «Tout cela changera dans un mois,

m'écrivait-il.» Une autre fois, en parlant de l'intérieur: «Je suis bien

tranquille, vous y êtes,» furent ses propres expressions. Jamais je

n'avais accumula sur ma tête tant de pouvoirs et autant de

responsabilité. Je réunissais à la fois dans mes mains le ministère

colossal de la police, et par _intérim_ le porte-feuille de l'intérieur.

Mais j'étais rassuré, parce que jamais les encouragemens de l'empereur

n'avaient été aussi positifs, ni sa confiance aussi étendue. Je touchais

à l'apogée du pouvoir ministériel; mais, en politique, l'apogée conduit

souvent à la roche Tarpéienne.

L'horizon changea presque subitement. La bataille de Wagram livrée et

gagnée quarante-cinq jours après la perte de la bataille d'Essling,

l'armistice de Znaïm consenti six jours après la bataille de Wagram, et

la mort de Schill, nous ramenèrent des jours sereins.

Mais, dans l'intervalle, les Anglais apparurent dans l'Escaut avec une

formidable expédition, qui, plus habilement conduite, aurait pu amener

des chances heureuses pour nos ennemis et donner le temps à l'Autriche

de se rallier.

J'appréciai le danger. Investi dans l'absence de l'empereur d'une grande

partie de son pouvoir, par le concours de deux ministères, je donnai

l'impulsion au conseil dont j'étais l'âme et j'y fis passer des mesures

fortes.

Il n'y avait pas de temps à perdre, il fallait sauver la Belgique. Les

troupes disponibles n'auraient pas suffi à préserver cette partie si

importante de l'Empire. Je fis décider, sans le concours de l'empereur,

qu'à Paris et dans plusieurs départemens du Nord, une levée

extraordinaire de gardes nationaux aurait lieu immédiatement.

J'adressai, à cette occasion, à tous les maires de Paris une circulaire

qui contenait la phrase suivante: «Prouvons à l'Europe que si le génie

de Napoléon peut donner de l'éclat à la France, sa présence n'est pas

nécessaire pour repousser les ennemis.»

Qui le croirait? La phrase et la mesure firent ombrage à Napoléon, qui,

par une lettre adressée à Cambacérès, ordonna de suspendre la levée dans

Paris, où tout se borna pour le moment à la nomination des officiers.

Je ne soupçonnai pas d'abord le vrai motif de cette suspension pour la

capitale, d'autant plus que partout ailleurs la levée s'opérant sans

obstacle et avec rapidité, nous donna une quarantaine de mille hommes

tous équipés et pleins d'ardeur. Rien n'entrava plus les mesures que

j'avais fait adopter, et à l'exécution desquelles je présidais avec

autant de soins que de zèle. Il y avait long-temps que la France n'avait

donné le spectacle d'un pareil élan de patriotisme. Dans son voyage aux

eaux de Spa, la mère de l'empereur en fut tellement frappée, qu'à son

retour elle m'en félicita elle-même.

Mais il fallait un commandant général à cette force nationale auxiliaire

qui allait se réunir sous les murs d'Anvers. Je ne savais trop sur qui

faire tomber le choix, quand Bernadotte arriva inopinément de Wagram. Le

jour même, à peine eus-je appris son retour, que je le proposai au

ministre de la guerre, duc de Feltre, qui se hâta de lui expédier sa

commission.

Quelle fut ma surprise, le lendemain, quand Bernadotte m'apprit, dans

l'épanchement de l'intimité et de la confiance, qu'ayant tenu la gauche

à Wagram, et les Saxons qui en faisaient partie s'étant mis en déroute,

l'empereur, sous ce prétexte, lui avait ôté le commandement, et l'avait

renvoyé à Paris; que pourtant son aîle s'était à la fin bien comportée;

mais qu'on ne l'avait pas moins blâmé au quartier-général d'avoir, dans

un ordre du jour, adressé à ses soldats une espèce de proclamation

approbative; qu'il imputait cette nouvelle disgrâce à des rapports

malveillans faits à l'empereur; qu'on se plaignait beaucoup de Savary,

chargé de la police secrète de l'armée; que Lannes ayant eu avec lui les

scènes les plus violentes, avait pu seul le réprimer; mais que depuis la

mort de ce brave des braves, le crédit de Savary n'avait plus de bornes;

qu'il épiait les occasions d'aigrir l'empereur contre certains généraux

sur lesquels planaient des préventions; qu'il allait même jusqu'à leur

imputer des connexions avec la société secrète des _Philadelphes_ dont

on faisait un épouvantait à l'empereur, en supposant, sur les plus

vagues indices, qu'elle avait dans l'armée des ramifications

dangereuses.

D'après ces motifs, Bernadotte montrait de la répugnance à se charger de

la commission d'aller commander la levée des gardes nationaux de

l'Empire, appelés pour la défense d'Anvers. Je lui représentai que

c'était le moment, au contraire, de se rétablir dans l'esprit de

l'empereur; que j'avais déjà contribué plusieurs fois à les rapprocher

et à dissiper entre eux plus d'un nuage; que, dans le haut rang qu'il

occupait, s'il refusait de remplir la commission que venait de lui

conférer le ministre de la guerre, il aurait l'air de prendre l'attitude

d'un mécontent et de fuir l'occasion de rendre de nouveaux services à sa

patrie; qu'au besoin, il fallait servir l'empereur malgré lui-même, et

qu'en faisant ainsi son devoir, c'était pour la patrie qu'on se

dévouait. Il me comprit, et, après d'autres épanchemens mutuels, il se

mit en route pour Anvers.

On sait avec quel succès le mouvement s'opéra; il fut général dans nos

provinces du Nord, et les Anglais n'osèrent tenter le débarquement. Un

si heureux résultat et la conduite sage de Bernadotte contraignirent

Napoléon de renfermer en lui-même ses soupçons et son mécontentement;

mais au fond, il ne pardonna jamais, ni à Bernadotte ni à moi, cet

éminent service; et notre liaison lui devint plus que jamais suspecte.

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I · 第 18 / 20 段