je pressentis les malheurs des peuples et leur réaction plus ou moins
prochaine. Ce fut bien pis quand il n'y eut plus de doute qu'il fallait
aller se mesurer avec les Russes. La bataille d'Eylau, sur laquelle
j'eus des détails particuliers, me fit frémir. Là, tout avait été
disputé et balancé. Ce n'étaient plus des capucins de cartes qui
tombaient comme à Ulm, à Austerlitz, à Jéna. Le spectacle était aussi
imposant que terrible; il fallait se battre corps à corps, à trois cents
lieues du Rhin. Je pris la plume et j'écrivis à Napoléon à peu près dans
les mêmes termes dont je m'étais servi avant Marengo, mais avec plus de
développemens, car la situation était plus compliquée. Je lui dis que
nous étions sûrs de maintenir la tranquillité dans Paris et dans toute
la France; que l'Autriche ne bougerait pas; que l'Angleterre hésitait de
s'engager avec la Russie, dont le cabinet lui paraissait chanceux; mais
que la perte d'une bataille entre la Vistule et le Niémen pouvait tout
compromettre; que le décret de Berlin froissait beaucoup trop
d'intérêts, et qu'en faisant la guerre aux rois il fallait se garder de
la faire aux peuples pour ne pas les irriter. Je le suppliai, dans les
termes les plus pressans, d'employer tout son génie, tous ses élémens de
destruction et de captation, pour amener une paix prompte et glorieuse
comme toutes celles dont nous avions été redevables à sa fortune. Il me
comprit; mais il lui fallait gagner encore une bataille.
Là, et à compter d'Eylau, il fut vraiment avisé et habile; fort de
conception, fort de caractère, poursuivant son but avec constance: celui
de dominer le cabinet russe. Rien d'essentiel ne lui échappait; il
surveillait l'intérieur, et avait l'oeil à tout. Beaucoup d'intrigues
furent nouées contre lui sur le continent, mais sans succès. On vint de
Londres tâter Paris; on vint me tâter moi-même.
Qu'on se figure le cabinet anglais donnant dans le panneau de notre
police, même après les mystifications de Dracke et de Spencer-Smith;
qu'on se figure lord Howick, ministre des affaires étrangères, me
dépêchant un émissaire chargé d'instructions secrètes, et porteur d'une
lettre pour moi renfermée dans les noeuds d'une canne. Ce ministre me
faisait demander deux passe-ports en blanc, pour deux négociateurs
chargés d'ouvrir avec moi une négociation mystérieuse. Mais son
émissaire s'étant ouvert imprudemment à l'agent de la préfecture,
Perlet, vil instrument de toute cette machination, le bambou de Vitel
fut ouvert, et une fois la mission connue avec le secret, ce malheureux
jeune homme ne put éviter la peine de mort.
Il était impossible qu'une telle affaire ne laissât pas quelqu'ombrage
dans l'esprit de Napoléon; il devait en inférer au moins qu'on avait
l'idée, dans l'étranger, qu'il était possible d'essayer d'intriguer
auprès de moi, et que j'étais homme à tout écouter, à tout recueillir,
sauf à me décider selon les temps. Ce ne fut pas d'ailleurs la dernière
ouverture de ce genre qu'on crut pouvoir tenter, car tel était
l'aveuglement des hommes qui circonvenaient le cabinet de Saint-James,
dans l'intérêt de la contre-révolution, qu'ils se persuadèrent que je
n'étais pas éloigné de travailler dans l'intérêt des Bourbons et de
trahir Bonaparte. Ceci était uniquement fondé sur l'opinion généralement
répandue qu'au lieu de persécuter les royalistes dans l'intérieur, je
cherchais, au contraire, à les garantir et à les protéger; qu'en outre,
on était toujours le bien venu quand on s'adressait directement à moi,
pour toutes espèces de révélations et de confidences.
Ce fut au point que peu de mois après la mort de Vitel, ayant pris sur
mon bureau une lettre cachetée, adressée à _moi seul_, je l'ouvris et je
la trouvai si pressante, que j'accordai l'audience particulière qu'on me
demandait pour le lendemain. Cette lettre était souscrite d'un nom
emprunté, mais très-connu dans l'émigration, et je crus réellement que
le signataire était la personne qui voulait s'ouvrir à moi. Mais quelle
fut ma surprise, quand cet homme plein d'audace, doué d'un langage
persuasif, étalant les formes les plus distinguées, m'avoua sa
supercherie et osa se déclarer devant moi l'agent des Bourbons et
l'envoyé du cabinet anglais. Dans un exposé chaud et rapide, il établit
la fragilité de la puissance de Napoléon, sa prochaine décadence
(c'était au commencement de la guerre d'Espagne) et sa chute inévitable!
Partant de là, il finit par me conjurer, dans l'intérêt de la France et
de la paix du monde, de me joindre à la bonne cause, pour détourner la
nation de l'abîme...; toutes les garanties qu'il était possible
d'imaginer me furent offertes. Et qui était cet homme? le comte Daché,
ancien capitaine de la marine royale. «Malheureux! lui dis-je, c'est à
la faveur d'un subterfuge que vous vous êtes introduit dans mon
cabinet...--Oui, s'écria-t-il, ma vie est dans vos mains, et, s'il le
faut, j'en ferai volontiers le sacrifice pour mon Dieu et pour mon
roi!--Non, repris-je; vous êtes assis sur mon foyer, et je ne violerai
pas l'hospitalité du malheur; car, comme homme, et non comme magistrat,
je puis pardonner à l'excès de votre égarement et à votre démarche
insensée. Je vous accorde vingt-quatre heures pour vous éloigner de
Paris; mais je vous déclare que des ordres sévères seront donnés pour
que, passé ce terme, vous soyez arrêté partout où l'on pourra vous
découvrir et vous saisir. Je sais d'où vous venez; je connais votre
ligne de correspondance; ainsi souvenez-vous bien que ceci n'est qu'une
trève de vingt-quatre heures; et encore ne pourrais-je pas vous sauver
dans ce court espace de temps, si d'autres que moi ont eu connaissance
de votre secret et de votre démarche.» Il me protesta que personne au
monde n'en avait la moindre idée, ni dans l'étranger ni en France; et
que ceux mêmes qui l'avaient reçu sur la côte ignoraient qu'il se fût
hasardé jusqu'à Paris. «Eh bien, lui dis-je, je vous donne vingt-quatre
heures: partez.
J'eusse manqué à mes devoirs, en ne rendant pas compte à l'empereur de
ce qui venait de se passer. La seule variante que je me permis fut la
supposition d'un court sauf-conduit qu'aurait préalablement obtenu de
moi le comte Daché, sous prétexte de révélations importantes qu'il ne
voulait faire qu'à moi seul. Cette variante était indispensable; car
j'étais sûr que Napoléon aurait désapprouvé ma générosité et y aurait
même vu quelque chose de louche. Indépendamment des ordres de la police,
il en donna lui-même, de son cabinet, de très-rigoureux, tant il
redoutait, dans ses ennemis, l'énergie et le caractère. Toutes les
polices furent mises aux trousses du malheureux comte, et l'on s'acharna
tellement, qu'au moment de se rembarquer pour Londres, sur la côte du
Calvados, il périt d'une mort affreuse, trahi par une femme dont le nom
est aujourd'hui en exécration dans son ancien parti.
On sent bien qu'une mission si hasardée et si périlleuse n'eût été ni
donnée, ni remplie immédiatement après les négociations et le traité de
Tilsitt, glorieux résultat de la victoire de Friedland.
Il me reste à caractériser cette grande époque de la vie politique de
Napoléon. L'événement était de nature à fasciner tous les esprits. La
vieille aristocratie en fut subjuguée. _Que n'est-il légitime_?
disait-on dans le faubourg Saint-Germain. «Alexandre et Napoléon se
rapprochent, la guerre cesse, et cent millions d'hommes sont en repos.»
On crut à cette niaiserie et l'on ne vit pas que le _duumvirat_ de
Tilsitt n'était qu'un traité simulé de partage du monde entre deux
potentats et deux Empires qui, une fois en point de contact, finiraient
par s'entrechoquer.
Dans le traité secret, Alexandre et Napoléon se partageaient le monde
continental: tout le midi de l'Europe était abandonné à Napoléon, déjà
maître de l'Italie et arbitre de l'Allemagne, poussant ses avant-postes
jusqu'à la Vistule, et élevant Dantzick comme l'une de ses places
d'armes les plus formidables.
De retour à Saint-Cloud, le 27 juillet, il y fut l'objet des plus fades
et des plus extravagantes adulations, de la part de tous les organes des
autorités premières. Je voyais chaque jour le progrès de l'enivrement
altérer ce grand caractère; il devenait bien plus réservé avec ses
ministres. Huit jours après son retour, il fit des changemens
remarquables dans le ministère. Il donna le porte-feuille de la guerre
au général Clarke, depuis duc de Feltre, et celui de l'intérieur à
Cretet, alors simple conseiller d'état; Berthier fut fait
vice-connétable. Mais ce qui étonna le plus, ce fut de voir passer le
porte-feuille des relations extérieures à Champagny, depuis duc de
Cadore. Ôter à M. de Talleyrand ce département, c'était un signe de
disgrâce, mais qui fut colorée par de nouvelles faveurs purement
honorifiques. M. de Talleyrand fut promu vice-grand-électeur; ce qui ne
laissa pas de prêter aux quolibets. Il est sûr qu'un dissentiment
d'opinion sur les projets relatifs à l'Espagne fut la principale cause
de sa disgrâce; mais cet important objet n'avait encore été traité que
d'une manière confidentielle entre l'empereur et lui. A cette époque, il
n'en avait pas encore été question au conseil, du moins en ma présence.
Mais j'en pénétrai le mystère avant même le traité secret de
Fontainebleau, qui n'eut lieu qu'à la fin d'octobre. De même que celui
de Presbourg, le traité de Tilsitt fut marqué d'abord par l'érection
d'un nouveau royaume dévolu à Jérôme, au sein de l'Allemagne. On y
installa ce roi écolier sous la tutelle des précepteurs que lui assigna
son frère, qui se réserva la haute main dans la direction politique du
nouveau roi tributaire.
Vers cette époque on apprit le succès de l'attaque de Copenhague par les
Anglais, ce qui fut un premier dérangement aux stipulations secrètes de
Tilsitt, en vertu desquelles la marine du Danemarck devait être mise à
la disposition de la France. Depuis la catastrophe de Paul Ier, je
n'avais pas revu Napoléon s'abandonner à de plus violens transports. Ce
qui le frappa le plus dans ce vigoureux coup de main, ce fut la
promptitude de la résolution du ministère anglais. Il soupçonna une
nouvelle infidélité dans le secret de son cabinet, et me chargea de
vérifier si cela tenait au dépit d'une récente disgrâce. Je lui
représentai de nouveau combien il était difficile, dans un si ténébreux
dédale, de rien pénétrer autrement que par instinct et par conjecture:
«Il faudrait, lui dis-je, que les traîtres voulussent se trahir
eux-mêmes, car la police ne sait jamais que ce qu'on lui dit, et ce que
le hasard lui découvre est peu de chose.» J'eus à ce sujet une
conférence curieuse et véritablement historique avec un personnage qui a
survécu et qui survit à tout; mais ma position actuelle ne me permet pas
d'en révéler les détails.
Les affaires de l'intérieur marchèrent dans le système des plans
relatifs au dehors, et qui commençaient à se développer. Le 18
septembre, furent supprimés enfin les restes du Tribunat, non que la
troupe réduite des tribuns eût rien d'hostile, mais parce qu'il entrait
dans les desseins de l'empereur de supprimer la discussion préalable des
lois; elle ne devait plus avoir lieu que par commissaires.
Ici va s'ouvrir la mémorable année 1808, époque d'une nouvelle ère, où
commence à pâlir l'étoile de Napoléon. J'eus enfin une connaissance
confidentielle de l'arrière-pensée qui venait de dicter le traité secret
de Fontainebleau et l'invasion du Portugal. Napoléon m'avoua que les
Bourbons d'Espagne et la maison de Bragance allaient cesser de régner.
«Passe pour le Portugal, lui dis-je, qui est bien réellement une colonie
anglaise; mais quant à l'Espagne, vous n'avez point à vous en plaindre;
ces Bourbons-là sont et seront tant que vous voudrez vos très-humbles
préfets. Ne vous méprenez-vous pas d'ailleurs sur les dispositions des
peuples de la Péninsule? Prenez garde; vous y avez beaucoup de
partisans, il est vrai; mais parce qu'on vous y regarde comme un grand
et puissant potentat, comme un ami et un allié. Si vous vous déclarez
sans motif contre la maison régnante; si, à la faveur de ses dissensions
domestiques, vous renouvelez la fable de l'huître et des plaideurs, il
faudra vous déclarer contre la plus grande partie de la population. Et,
vous ne devez pas l'ignorer, l'Espagnol n'est pas un peuple flegmatique
comme l'Allemand; il tient à ses moeurs, à son gouvernement, à ses
vieilles habitudes; il ne faut pas juger de la masse de la nation par
les sommités de la société, qui sont là, comme partout ailleurs,
corrompues et peu patriotiques. Encore une fois, prenez garde de
transformer un royaume tributaire en une nouvelle Vendée.--Que
dites-vous? reprit-il; tout ce qui est raisonnable en Espagne méprise le
gouvernement; le prince de la Paix, véritable maire du palais, est en
horreur à la nation; c'est un gredin qui m'ouvrira lui-même les portes
de l'Espagne. Quant à ce ramas de canaille dont vous me parlez, qui est
encore sous l'influence des moines et des prêtres, une volée de coups de
canon la dispersera. Vous avez vu cette Prusse militaire, cet héritage
du grand Frédéric, tomber devant mes armées comme une vieille masure;
eh bien, vous verrez l'Espagne entrer dans ma main sans s'en douter, et
s'en applaudir ensuite; j'y ai un parti immense. J'ai résolu de
continuer dans ma propre dynastie le système de famille de Louis XIV, et
d'unir l'Espagne aux destinées de la France; je veux saisir l'occasion
unique que me présente la fortune de régénérer l'Espagne, de l'enlever à
l'Angleterre et de l'unir intimement à mon système. Songez que le soleil
ne se couche jamais dans l'immense héritage de Charles-Quint, et que
j'aurai l'Empire des deux Mondes.»
Je vis que c'était un dessein arrêté, que tous les conseils de la raison
n'y feraient rien, et qu'il n'y avait plus qu'à laisser aller le
torrent. Toutefois, je crus devoir ajouter que je suppliai Sa Majesté de
bien examiner dans sa sagesse si tout ce qui se passait n'était pas un
jeu joué; si le Nord ne cherchait pas à le précipiter sur le Midi, comme
diversion utile, et dans l'arrière-pensée de renouer en temps opportun
avec l'Angleterre, afin de prendre l'Empire entre deux feux. «Voilà bien
un ministre de la police, s'écria-t-il, qui se défie de tout, qui ne
croit à rien de bon ni à rien de bien! Je suis sûr d'Alexandre, qui est
de très-bonne foi; j'exerce maintenant sur lui une sorte de charme,
indépendamment de la garantie que m'offrent ses entours, dont je suis
également sûr.» Ici Napoléon me répéta tout ce que j'avais entendu dire
de futile par sa suite sur l'abouchement de Tilsitt et sur le subit
amour de la cour de Russie pour l'empereur et les siens; il n'oublia pas
les cajoleries au moyen desquelles il croyait avoir captivé le grand-duc
Constantin lui-même, qui, disait-on, n'y avait pas tenu de s'entendre
dire qu'il était le prince le mieux habillé de l'Europe, et qu'il avait
les plus belles cuisses du monde.
Ces épanchemens ne me furent pas inutiles. Voyant Napoléon en bonne
humeur, je lui reparlai en faveur de plusieurs personnes pour lesquelles
je m'intéressai particulièrement, et qui toutes furent placées d'une
manière avantageuse. Il commençait à être plus content du faubourg
St.-Germain, et tout en approuvant ma manière large de faire la police
avec l'ancienne aristocratie, il me dit qu'il y avait, du côté de
Bordeaux, deux familles[28] que je regardais comme récalcitrantes et
dangereuses, mais qu'il voulait qu'on les laissât tranquilles,
c'est-à-dire qu'on les surveillât sans inquisition. «Vous m'avez dit
souvent que vous deviez être comme moi le médiateur entre l'ancien et le
nouvel ordre de choses: c'est votre mission; car voilà, en effet, ma
politique dans l'intérieur. Mais quant au dehors, ne vous en mêlez pas;
laissez-moi faire, et surtout n'allez pas vouloir défendre le pape; ce
serait par trop ridicule de votre part; laissez-en le soin à M. de
Talleyrand qui lui a l'obligation d'être aujourd'hui séculier et de
posséder une belle femme en légitime mariage.» Je me mis à rire, et,
reprenant mon porte-feuille, je fis place au ministre de la marine.
[Note 28: Apparemment les familles Donnissan et Larochejaquelein,
unies par le mariage du marquis de Larochejaquelein, mort en 1815, avec
la veuve du marquis de Lescure, fille de la marquise de Donnissan; ils
habitaient alors le château de Citran, dans le Médoc. (_Note de
l'éditeur_.)]
Ce que Napoléon venait de me dire sur le pape, faisait allusion à ses
différends avec le Saint-Siège, qui remontaient en 1805 et
s'aggravaient tous les jours. L'entrée de nos troupes dans Rome vint
coïncider avec l'invasion de la Péninsule. Pie VII lança presqu'aussitôt
un bref par lequel il menaçait Napoléon de diriger contre lui ses armes
spirituelles: sans doute elles étaient bien émoussées, mais ne
laissaient pas que de remuer encore bien des consciences. A mes yeux ces
différends paraissaient d'autant plus impolitiques, qu'ils ne pouvaient
manquer d'aliéner une grande partie des peuples de l'Italie, et, parmi
nous, de favoriser la _petite église_ qui nous avait tourmentés
long-temps; elle commençait à s'en prévaloir pour faire cause commune
avec le pape contre le gouvernement. Mais Napoléon ne poussait tout à
l'extrême envers le chef de l'Église, que pour avoir le prétexte de
s'emparer de Rome, et de le dépouiller de tout son temporel: c'était une
des branches de son vaste plan de monarchie universelle et de
reconstruction de l'Europe. J'y aurais donné les mains volontiers; mais
je voyais à regret qu'il partait d'une base fausse, et que l'opinion
commençait à se gendarmer. Comment, en effet, vouloir procéder ainsi à
la conquête de tous les États, sans avoir au moins pour soi les
peuples? Avant de dire imprudemment que sa propre dynastie, qui était la
dynastie de la veille, serait bientôt la plus ancienne de l'Europe, il
aurait fallu connaître l'art d'isoler les rois de leurs peuples, et,
pour cela, ne pas abandonner les principes sans lesquels on ne pouvait
soi-même exister.
Cette affaire de Rome était alors étouffée par tout ce qui se passait à
Madrid et à Baïonne, où Napoléon était arrivé le 15 avril, avec sa cour
et sa suite. Déjà l'Espagne était envahie, et, sous les dehors de
l'amitié, on venait de s'emparer de ses principales forteresses du nord.
Plein d'espérance et ravisseur de l'Espagne, Napoléon s'apprêtait à
saisir les trésors du Nouveau-Monde, que cinq ou six aventuriers étaient
venus lui offrir comme le résultat infaillible de leurs intrigues. Tous
les ressorts de cette vaste machination étaient montés; ils s'étendaient
du château de Marrac à Madrid, à Lisbonne, à Cadix, à Buenos-Ayres et au
Mexique. Napoléon avait à sa suite son établissement particulier de
fourberies politiques: son duc de Rovigo, Savary; son archevêque de
Malines, abbé de Pradt; son prince Pignatelli, et tant d'autres
instrumens plus ou moins actifs de ses fraudes diplomatiques.
L'ex-ministre Talleyrand le suivait aussi, mais plutôt comme patient que
comme acteur.
J'avais averti Napoléon, au moment de son départ, que l'opinion publique
s'irritait dans une attente pénible; et que les causeries de salon
prenaient un essor que mes trois cents régulateurs de Paris ne pouvaient
déjà plus maîtriser.
Ce fut bien pis, quand les événemens se développèrent; quand, par la
ruse et la perfidie, toute la maison d'Espagne se trouva prise dans les
filets de Baïonne; quand Madrid eut subi le massacre du 2 mai; et quand
le soulèvement de presque toute une nation eut embrâsé la presque
totalité de la Péninsule. Tout fut connu et avéré dans Paris, malgré les
efforts incroyables de toutes les polices, de toutes les administrations
pour intercepter et dérober la connaissance des événemens publics.
Jamais, dans le cours de mes deux ministères, je ne vis un pareil
déchaînement contre l'insatiable ambition et le machiavélisme du chef de
l'État. Je pus m'assurer alors que, dans les grandes crises, la vérité
reprend tous ses droits et tout son empire. Je reçus de Baïonne deux ou
trois lettres assez dures, sur le mauvais état de l'esprit public, dont
on semblait me rendre, en quelque sorte, responsable: mes bulletins
répondaient à tout. Vers la fin de juillet, après la capitulation de
Baylen, il n'y eut plus moyen d'y tenir. La contre-police et les
correspondans particuliers de l'empereur prirent l'alarme; ils se
méprirent jusqu'à donner l'éveil sur de prétendus indices d'une
conspiration dans Paris, tout-à-fait imaginaire. L'empereur s'éloigna de
Baïonne en toute hâte, après plusieurs accès d'emportement, transformés,
dans les salons de la Chaussée d'Antin et du faubourg Saint-Germain, en
accès de fièvre chaude. Traversant la Vendée, il revint à Saint-Cloud,
par la Loire. Je m'attendais à un coup de boutoir à mon premier
travail, et je me tenais sur mes gardes. «Vous avez été trop
indulgent, duc d'Otrante, furent ses premières paroles. Comment
avez-vous pu laisser établir dans Paris tant de foyers de bavardage et de
malveillance?--Sire, quand tout le monde s'en mêle, il n'y a plus moyen
de sévir; la police n'a point accès d'ailleurs dans l'intérieur des
familles et dans les épanchemens de l'intimité.--Mais l'étranger a remué
Paris?--Non, Sire; le mécontentement public s'est exhalé tout seul; de
vieilles passions se sont réveillées; et, dans ce sens, il y a eu
malveillance. Mais on ne remue pas les nations, sans remuer les
passions. Il serait impolitique, imprudent même, d'aigrir et d'exaspérer
les esprits par des rigueurs hors de saison. Du reste, on a exagéré à
Votre Majesté cette turbulence, qui s'apaisera comme tant d'autres; tout
va dépendre de l'issue de cette affaire d'Espagne et de l'attitude que
prendra l'Europe continentale. Votre Majesté a surmonté des difficultés
plus ardues et vaincu des crises plus fortes.» Ce fut alors que,
parcourant à grands pas son cabinet, il me reparla de la guerre
d'Espagne comme d'une échauffourée qui méritait à peine une volée de
coups de canon, s'emportant et se déchaînant contre Murat, contre
Moncey, surtout contre Dupont, et qualifiant sa capitulation d'infamie,
bien résolu de faire dans l'armée un exemple. «Cette guerre de paysans
et de moines, reprit-il, je la ferai moi-même, et j'espère y étriller
les Anglais. Je vais m'entendre avec l'empereur Alexandre, pour que les
traités s'accomplissent et pour que l'Europe ne soit pas agitée. Dans
trois mois, je ramènerai mon frère dans Madrid, et dans quatre mois
j'entrerai moi-même dans Lisbonne, si les Anglais osent y aborder. Je
punirai ce ramassis de canaille et je chasserai les Anglais.»
Tout fut désormais dirigé sur ce plan d'opérations. Des agens
confidentiels et des courriers étaient partis pour Saint-Pétersbourg. La
réponse favorable ne se fit pas attendre. La ville d'Erfurt fut choisie
pour l'entrevue des deux empereurs. Rien de plus heureux que cette
entrevue, où, à la fin de septembre, le czar vint fraterniser avec
Napoléon. Ces deux arbitres formidables du continent passèrent dix-huit
jours ensemble dans l'intimité, au milieu des fêtes et des délices. On
eut encore recours à une momerie diplomatique collective auprès du roi
d'Angleterre, dans le but apparent d'obtenir son adhésion à la paix
générale. J'avais donné à l'empereur, avant son départ, des informations
qui auraient dû le désabuser; mais, que dis-je? il ne croyait pas plus
que moi peut-être à la possibilité d'une paix dont il n'aurait su que
faire.
Erfurt ramena l'opinion. A l'ouverture du Corps législatif, le 26
octobre, Napoléon, de retour, se déclara d'accord et invariablement uni
avec l'empereur Alexandre pour la paix comme pour la guerre....
_Bientôt_, dit-il, _mes aigles planeront sur les tours de Lisbonne_.
Mais ceci révélait aux penseurs sa faiblesse dans une guerre nationale
qu'il n'osait poursuivre sans un appui européen qui pouvait lui
échapper. Ce n'était plus Napoléon faisant tout par lui-même. Ses
embarras étaient sensibles depuis qu'il déclarait la guerre aux peuples.