vaisseaux les escadres du Ferrol et de Vigo, pour aller débloquer la
rade de Brest; là, se joignant aux vingt-un vaisseaux de la flotte de
Gantheaume, ce qui lui eût fait soixante-trois vaisseaux de haut bord,
tant français qu'espagnols, il aurait fait voile sur Boulogne, comme le
portaient ses instructions.
Quand on sut qu'il venait de rentrer à Cadix au lieu d'accomplir sa
glorieuse mission, l'empereur en éprouva la plus violente contrariété;
pendant plusieurs jours, ne se possédant plus, il ordonna au ministre de
faire passer Villeneuve à un conseil d'enquête, et nomma Rosily pour lui
succéder; ensuite il voulut faire embarquer l'armée sur la flotille,
malgré l'opposition de Bruix, maltraitant ce brave amiral au point de le
pousser à mettre la main sur la garde de son épée, scène déplorable qui
causa la disgrâce de Bruix, et ne laissa plus aucun espoir de rien
entreprendre.
Mais on eût dit que la fortune, tout en interdisant à Napoléon de
triompher sur un élément qui lui était contraire, lui ménageait sur le
continent de plus grands triomphes, en lui ouvrant une immense carrière
de gloire pour lui et d'humiliation pour l'Europe. C'était
principalement dans les lenteurs et dans les fautes des cabinets qu'il
allait puiser toute sa force.
Aucun des avertissemens de sa diplomatie et de mes agens au dehors
n'avaient pu le détourner jusque-là de son idée fixe contre
l'Angleterre. Il savait pourtant que, dès le mois de janvier 1804, le
ministre autrichien, comte de Stadion, s'était efforcé de réveiller le
démon des coalitions dans un Mémoire adressé au cabinet de Londres, et
dont on s'était procuré la copie. Napoléon n'ignorait pas non plus que
Pitt avait donné aussitôt à la légation anglaise en Russie l'ordre de
pressentir le cabinet de Saint-Pétersbourg, qui, depuis l'affaire des
sécularisations allemandes, était en froideur avec la France. Le meurtre
du duc d'Enghien était venu attiser le feu qui couvait sous la cendre. A
la note du ministre russe à Ratisbonne, Napoléon avait opposé une note
choquante remise au chargé d'affaires d'Oubril, où l'on rappelait la
mort tragique d'un père à la sensibilité de son auguste fils; d'Oubril
avait été désapprouvé de sa cour pour l'avoir reçue. Je venais de
rentrer au ministère quand survint la note en réponse de la part de la
Russie: elle demandait l'évacuation du royaume de Naples, une indemnité
au roi de Sardaigne, et l'évacuation du nord de l'Allemagne. «Voilà,
dis-je à l'empereur, qui équivaut à une déclaration de guerre.--Non, me
répondit-il, pas encore; ils n'y entendent rien; il n'y a que ce fou de
roi de Suède qui s'entende réellement avec l'Angleterre contre moi;
d'ailleurs ils ne peuvent rien faire sans l'Autriche, et vous savez que
j'ai à Vienne un parti plus fort que le parti anglais.--Mais ne
craignez-vous pas, lui dis-je, que ce parti ne vous échappe?...»--Avec
l'aide de Dieu et de mes armées, reprit-il, je ne suis dans le cas de
craindre personne!» Paroles qu'il eut soin de consigner plus tard dans
le _Moniteur_. Soit que les mystères du cabinet aient dérobé les
transactions subséquentes, soit que Napoléon ait gardé à dessein le
silence avec ses ministres, nous n'eûmes connaissance qu'au mois de
juillet du _traité de concert_ signé à Saint-Pétersbourg le 11 avril.
Déjà l'archiduc Charles quittait la direction des affaires à Vienne, et
l'Autriche faisait des préparatifs. On le savait, et pourtant la bonne
intelligence entre elle et la France ne paraissait pas troublée. M. de
Talleyrand s'efforçait, auprès du comte de Cobenzel, de dissiper les
craintes qu'inspirait la prépondérance de l'empereur en Italie.
L'Autriche se présenta d'abord comme médiatrice entre les cours de
Saint-Pétersbourg et de Paris; mais l'empereur déclina sa médiation.
Instruit néanmoins qu'on poussait avec ardeur les préparatifs militaires
à Vienne, il fait signifier, le 15 août, qu'il les considère comme
formant une diversion en faveur de la Grande-Bretagne, ce qui le force à
remettre à un autre temps l'exécution de son projet contre les Anglais,
et il demande impérieusement que l'Autriche remette ses troupes sur le
pied de paix. La cour de Vienne, ne pouvant dissimuler plus long-temps,
publie, le 18, une ordonnance qui met, au contraire, ses troupes sur le
pied de guerre. Par sa note du 13 septembre elle développa une suite de
plaintes sur les atteintes portées aux traités, sur la dépendance des
républiques italiennes suisse et batave; elle s'éleva surtout contre la
réunion des couronnes d'Italie et de France sur la tête de Napoléon.
Toutes ces communications restèrent enveloppées des voiles d'une
discrète diplomatie; et le public, qui n'était occupé uniquement que du
projet de descente en Angleterre, vit avec étonnement le _Moniteur_ du
21 septembre annoncer que l'Autriche, sans rupture ni déclaration
préalable, venait d'envahir la Bavière.
Quelle heureuse diversion pour l'empereur des Français! elle mettait à
couvert son honneur maritime, et vraisemblablement le préservait d'un
désastre qui l'eût englouti avec son empire naissant.
L'armée se hâta d'abandonner les côtes de Boulogne. Elle était
magnifique, et dans le ravissement de quitter un séjour d'inaction et
d'ennui, pour marcher vers le Rhin.
La ligue européenne avait pour objet de réunir contre la France cinq
cent mille hommes, ou au moins quatre cent mille; savoir: deux cent
cinquante mille Autrichiens, cent quinze mille Russes et trente-cinq
mille soldats de la Grande-Bretagne. C'est avec ces forces réunies que
les cabinets se flattaient d'obtenir l'évacuation du pays d'Hanovre et
du nord de l'Allemagne, l'indépendance de la Hollande et de la Suisse,
le rétablissement du roi de Sardaigne et l'évacuation de l'Italie.
Au fond, c'était le renversement du nouvel Empire qu'on voulait, avant
qu'il n'eût acquis toute sa force.
Il faut l'avouer, Napoléon ne crut pas devoir se reposer uniquement sur
ses excellentes troupes. Il se rappela ce que dit Machiavel: qu'un
prince bien avisé doit être à la fois renard et lion[24]. Après avoir
bien étudié son nouveau champ de bataille (car c'était la première fois
qu'il guerroyait en Allemagne), il nous dit qu'on verrait incessamment
que les campagnes de Moreau n'étaient rien auprès des siennes. En effet
il s'y prit à merveille pour désorganiser Mack, qui se laissa pétrifier
dans sa position d'Ulm. Tous ses espions furent achetés plus aisément
qu'on ne pense, la plupart s'étant déjà laissé suborner en Italie, où
ils n'avaient pas peu contribué aux désastres d'Alvenzi et de Wurmser.
Ici on opéra plus en grand, et presque tous les états-majors autrichiens
furent moralement _enfoncés_. J'avais remis à Savary, chargé de la
direction de l'espionnage au grand quartier-genéral, toutes mes notes
secrètes sur l'Allemagne, et, les mains pleines, il l'exploita vîte et
avec succès, à l'aide du fameux Schulmeister, vrai protée d'exploration
et de subornation. Une fois toutes les brêches faites, ce devint un jeu
à la bravoure de nos soldats et à l'habileté de nos manoeuvres
d'accomplir les prodiges d'Ulm, du pont de Vienne et d'Austerlitz. Aux
approches de cette grande bataille, l'empereur Alexandre donna tête
baissée dans le piége: s'il l'eût différée de quinze jours, la Prusse
stimulée entrait en ligne.
[Note 24: Dans son livre _du Prince_, chap. XVIII. (_Note de l'éditeur_.)]
Ainsi Napoléon, d'un seul coup, détruisit le concert des puissances;
mais cette belle campagne eut pourtant son revers de médaille; je veux
parler du désastre de Trafalgar, qui acheva de ruiner notre marine et de
fonder la sécurité insulaire. Ce fut peu de jours après la capitulation
d'Ulm, et sur la route de Vienne, que Napoléon reçut le paquet contenant
le premier avis de la catastrophe. Berthier me raconta depuis que,
lisant la dépêche fatale, assis à la même table que Napoléon, et n'osant
la lui présenter, il la poussa insensiblement sous ses yeux, avec son
coude. A peine Napoléon en eut-il pris connaissance, que se relevant
courroucé, il s'écria: «Je ne puis être partout!...» Son agitation fut
extrême, et Berthier désespéra de le calmer. Napoléon se vengea de
l'Angleterre dans les champs d'Austerlitz, écartant ainsi les Russes,
paralysant les Prussiens et dictant des lois dures à l'Autriche.
Occupé de la guerre et d'intrigues diplomatiques, il ne lui était guère
possible, au milieu de ses soldats, de suivre tous les détails de
l'administration de l'Empire. C'était le Conseil qui gouvernait pendant
son absence; et, par la hauteur de mes fonctions, je me trouvais, en
quelque sorte, premier ministre; du moins personne n'éludait mon
influence. Mais il entrait dans les vues de l'empereur de faire croire
que, dans son camp même, il savait tout, voyait tout et faisait tout.
Ses correspondans officieux de Paris s'empressaient de lui adresser,
entortillés dans de belles phrases, tous les menus faits qu'ils
glanaient à la suite de mes bulletins de police. Napoléon voulait
surtout qu'on eût la bonhommie de croire que dans l'intérieur on
jouissait d'un régime doux et d'une libéralité touchante. Ce fut
d'après ce motif que, pendant la même campagne, il affecta de me tancer,
par la voie du _Moniteur_ et dans ses bulletins, pour avoir refusé à
Collin-d'Harleville l'autorisation d'imprimer une de ses pièces. «Où en
serions-nous, s'écria-t-il hypocritement, s'il fallait avoir la
permission d'un censeur en France pour imprimer sa pensée?» Moi qui le
connaissais, je ne vis dans cette boutade qu'un avis indirect pour me
hâter de régulariser la censure et de nommer des censeurs.
Une autre boutade plus grave signala sa rentrée dans Paris, le 26
janvier, après la paix de Presbourg. Il débuta aux Tuileries par une
explosion de mécontentement qui rejaillit sur quelques fonctionnaires et
notamment sur le vénérable Barbé-Marbois, au sujet d'un embarras dans
les paiemens de la Banque, au commencement des hostilités. Cet embarras,
il l'avait occasionné lui-même par l'enlèvement, dans les caves de la
Banque, de cinquante millions. Mis sur le dos des mulets du roi
Philippe, ces millions contribuèrent puissamment aux succès prodigieux
de cette campagne improvisée. Mais ne sommes-nous pas encore trop près
des événemens, pour qu'on puisse, sans inconvénient, déchirer tous les
voiles?
La paix de Presbourg rendit Bonaparte maître de l'Allemagne et de
l'Italie entière, où il s'empara du royaume de Naples. En dissidence
avec la cour de Rome, il commençait dès lors à tourmenter le pape, qui
naguère était accouru dans sa capitale pour lui donner l'onction sacrée.
Cette paix si glorieuse amena un autre résultat très-important,
l'érection des électorats de Bavière et de Wurtemberg en royaumes, et le
mariage de la fille du roi de Bavière avec Eugène Beauharnais, fils
adoptif de Napoléon. Tel fut le premier chaînon de ces alliances qui à
la fin perdirent Bonaparte, déjà moins touché de sa propre gloire,
qu'enivré de distribuer des couronnes, et de mêler son sang à celui des
vieilles dynasties contre lesquelles il s'armait sans cesse.
Dans l'intérieur, la bataille d'Austerlitz et le traité de paix
réconcilièrent Napoléon avec l'opinion publique: son auréole de gloire
commençait à éblouir tous les yeux. Je lui vantai cette heureuse
amélioration de l'esprit public. «Sire, lui dis-je, Austerlitz a ébranlé
la vieille aristocratie; le faubourg Saint-Germain ne conspire plus.»
Il en fut enchanté et m'avoua que dans les batailles, dans les plus
grands périls, au milieu des déserts même, il avait toujours eu en vue
l'opinion de Paris, et surtout celle du faubourg St.-Germain. C'était
Alexandre-le-Grand tournant sans cesse ses regards vers la ville
d'Athènes.
Aussi vîmes-nous l'ancienne noblesse affluer aux Tuileries, comme dans
mon salon, et venir solliciter, postuler des places. Les vieux
républicains me reprochaient de protéger les nobles. Je n'en changeai
pourtant pas pour cela mes habitudes; j'avais d'ailleurs un grand but,
celui d'éteindre et de fondre tous les partis dans le seul intérêt du
gouvernement.
Beaucoup de sévérité, mêlée d'indulgence, avait pacifié les départemens
de l'Ouest, si long-temps déchirés par la guerre civile. Nous pouvions
dire qu'il n'y avait plus ni Vendée ni chouannerie. Les récalcitrans
erraient en Angleterre, en petite minorité, comme l'émigration. Beaucoup
d'anciens chefs s'étaient soumis de bonne foi; peu s'obstinaient. Il n'y
avait plus ni organisation ni intrigues dangereuses. L'association
royaliste de Bordeaux, l'une des plus compactes, était dissoute. Tous
les agens des Bourbons, dans l'intérieur, avaient été successivement
pénétrés ou connus, depuis M. Hyde de Neuville et le chevalier de
Coigny, jusqu'à Talon et M. Royer-Colard. On avait traité durement
quelques émissaires, soupçonnés d'entreprises hostiles, tels que le
baron de Larochefoucauld, qui mourut dans une prison d'état. Quant au
vieillard Talon, arrêté par Savary dans sa terre du Gâtinais, à la suite
d'une délation _officieuse_, il éprouva d'abord un traitement si brutal,
que j'en référai à l'empereur. Savary fut tancé. La fille de Talon,
très-intéressante personne[25], toucha tout le monde et contribua
beaucoup à l'adoucissement du sort de son père; elle sauva même des
papiers importans. Je me prêtais de tout mon coeur à l'allègement des
victimes du royalisme, de même qu'au soulagement des martyrs des
opinions républicaines. De ma part, ce système étonna d'abord; il me fit
ensuite une foule de partisans. Je parus réellement sur la voie d'ériger
la police, ministère d'inquisition et de sévérité, en un ministère de
douceur et d'indulgence.
[Note 25: Aujourd'hui Mme la comtesse du Cayla. _(N. de
l'éd.)_]
Mais un mauvais génie s'en mêla; je fus sans cesse contrarié par la
jalousie, l'envie et l'intrigue, d'une part; et de l'autre par la
défiance et les ombrages du maître.
Se sentant appuyée, la faction contre-révolutionnaire, couverte du
masque d'une coterie religieuse et anti-philosophique, se fit un système
de dénigrer, d'écarter les hommes de la révolution et de circonvenir
l'empereur. A cet effet, elle envahit les journaux et la littérature,
voulant par là maîtriser l'opinion publique. Tout en ayant l'air de
défendre le goût et la bonne littérature, elle faisait à la révolution
une guerre à mort, soit dans les feuilletons de Geoffroi, soit dans le
_Mercure_. Tout en invoquant le grand siècle de la monarchie tempérée,
elle travaillait pour un pouvoir sans frein et sans limites. Quant à
Napoléon, il n'attachait d'importance politique, comme organe, qu'au
_Moniteur_, croyant en avoir fait la force et l'âme de son gouvernement,
ainsi que son intermédiaire avec l'opinion publique du dedans et du
dehors. Se voyant imité plus ou moins, sous ce point de vue, par les
autres gouvernemens, il se crut sûr de la solidité de ce mobile moral.
J'étais censé le régulateur de l'esprit public et des journaux qui en
étaient les organes, et j'avais même des bureaux où l'on s'en occupait.
Mais on ne manqua pas de représenter que c'était me donner trop de force
et de puissance. On mit hors de ma tutelle le _journal des Débats_, qui
eut pour censeur et pour directeur un de mes ennemis personnels[26]. On
crut me donner une fiche de consolation en me laissant arracher le
_Mercure_ à la coterie qui l'exploitait au profit de la
contre-révolution. Mais le système de me ravir les journaux n'en
prévalut pas moins dans le cabinet, et je fus bientôt réduit au
_Publiciste_ de Suard et à la _Décade philosophique_ de Ginguené.
[Note 26: Sans doute M. Fiévée. (_Note de l'éditeur_.)]
Le crédit de Fontanes n'ayant fait que s'accroître depuis son avènement
à la présidence du Corps législatif, il poussa tant qu'il put ses amis
dans les avenues du pouvoir. M. Molé, son adepte, héritier d'un nom
parlementaire illustre, donna ses _Essais de morale et de politique_.
C'était l'apologie la plus inconvenante du despotisme, tel qu'on
l'exerce à Maroc. Fontanes fit le plus grand éloge de cet écrit dans le
_journal des Débats_; je m'en plaignis. L'empereur blâma publiquement
Fontanes, qui s'excusa sur le désir d'encourager un _si beau talent dans
un si beau nom_. Ce fut à ce sujet que l'empereur lui dit: «Pour Dieu!
M. de Fontanes, laissez-nous au moins la république des lettres.»
Mais c'était un jeu joué; le jeune adepte de l'orateur impérial fut
nommé presqu'immédiatement auditeur au Conseil d'état, puis maître des
requêtes et ministre _in petto_.
Il faut convenir aussi que l'empereur se laissait prendre volontiers à
l'amorce du prestige des noms de l'ancien régime, de même qu'il se
laissait séduire par la magie de l'éloquence de Fontanes, qui le louait
avec noblesse, lorsque tant d'autres ne lui offraient qu'un encens
grossier.
On se fera une idée de la disposition de l'esprit public d'alors et de
la direction de la littérature, quand on saura que cette même année
parut une histoire de la Vendée, où les Vendéens étaient représentés
comme des héros, et les républicains comme des incendiaires et des
brigands; ce n'est pas tout: cette histoire, regardée comme impartiale,
fut préconisée, enlevée, et fit fureur dans le monde. Tous les hommes de
la révolution en furent indignés. Il me fallut intervenir pour faire
mettre au jour un antidote capable de corriger les récits de l'historien
des détrousseurs de diligences[27].
[Note 27: Fouché veut sans doute parler de la brochure de M. de
Vauban, qui fut publiée alors par la police pour balancer l'effet
produit par l'histoire de la guerre de la Vendée. (_Note de l'éditeur_.)]
Cependant ils allaient être immenses les résultats et les avantages
politiques d'Austerlitz et de Presbourg. D'abord Joseph Bonaparte fut,
par décret impérial, proclamé roi des Deux-Siciles, le Moniteur ayant
annoncé préalablement que la dynastie qui occupait ce trône avait _cessé
de régner_. Presqu'aussitôt Louis Bonaparte fut proclamé roi de
Hollande, couronne à envier sans doute, mais qui, pour lui, ne put le
dédommager de ses ennuis domestiques. Murat eut le grand duché de Berg.
Les principautés de Lucques et de Guastalla furent données, en cadeau,
l'une à Elisa, l'autre à Pauline. Le duché de Plaisance échut à Lebrun;
celui de Parme à Cambacérès, et plus tard la principauté de Neuchâtel
fut donnée à Berthier.
Dans un conseil privé, Napoléon nous avait annoncé qu'il prétendait
disposer souverainement de ses conquêtes pour créer des grands de
l'Empire et une nouvelle noblesse. L'avouerai-je? lorsque, dans un
conseil plus nombreux, il proposa la question de savoir si
l'établissement des titres héréditaires était contraire aux principes de
l'égalité que nous professions presque tous, nous répondîmes
négativement. En effet, l'Empire étant une nouvelle monarchie, la
création de grands officiers, de grands dignitaires, et le renfort d'une
nouvelle noblesse nous parurent indispensables. Il s'agissait,
d'ailleurs, de réconcilier la France ancienne avec la France nouvelle,
et de faire disparaître les restes de la féodalité, en rattachant les
idées de noblesse aux services rendus à l'État.
Dès le 30 mars, parut un décret impérial, que Napoléon se contenta de
faire communiquer au Sénat, et qui érigeait en duchés, grands fiefs de
l'Empire, la Dalmatie, l'Istrie, le Frioul, Cadore, Bellune, Conegliano,
Trévise, Feltre, Bassano, Vicence, Padoue et Rovigo; Napoléon se
réservant d'en donner l'investiture à titre héréditaire. C'est aux
contemporains à juger ceux qui furent du petit nombre des élus.
Créé prince de Bénévent, le ministre Talleyrand posséda cette
principauté comme _fief_ immédiat de la couronne impériale. J'eus aussi
un assez bon billet dans cette loterie; je ne tardai pas à prendre rang,
sous le titre de duc d'Otrante, parmi les principaux feudataires de
l'Empire.
Jusque-là, toute fusion ou amalgame de l'ancienne noblesse avec les
chefs de la révolution eût été frappée de réprobation par l'opinion
publique. Mais la création de nouveaux titres et d'une noblesse
nationale effaça la démarcation et fit naître de nouvelles moeurs dans
les hautes classes.
Une affaire plus importante, la dissolution du corps germanique, fut
aussi la conséquence de l'extension prodigieuse de l'Empire. En juillet
parut le traité de la confédération du Rhin. Quatorze princes allemands
déclarèrent leur séparation du corps germanique et leur nouvelle
confédération, sous le protectorat de l'empereur des Français. Ce
nouvel acte fédératif, préparé avec adresse, avait surtout pour objet
d'isoler la Prusse, et de resserrer le joug imposé aux Allemands.
Ceci et les nuages qui s'élevaient entre la France et la Prusse firent
démasquer la Russie, dont la diplomatie avait paru équivoque. Elle
refusa de ratifier le traité de paix conclu récemment, d'après le motif
que son envoyé s'était écarté de ses instructions. Dans ses
tergiversations, nous ne vîmes qu'une ruse pour gagner du temps.
Depuis la mort de Williams Pitt, conduit au tombeau par le chagrin des
désastres de la dernière coalition, l'Angleterre négociait sous les
auspices de Charles Fox, qui avait repris le timon des affaires. On
croyait pouvoir tout attendre d'un ministère improbateur des coalitions
formées pour rétablir en France l'ancien gouvernement.
Dans ces entrefaites vint à éclater la guerre de Prusse, guerre mitonnée
depuis Austerlitz, et moins provoquée par les conseils du cabinet que
par les faiseurs de Mémoires clandestins. D'avance ils avaient
représenté la monarchie prussienne prête à tomber d'un souffle comme un
château de cartes. J'ai lu plusieurs de ces Mémoires, un entr'autres
artificieusement rédigé par Montgaillard, alors aux grands gages. Je
puis dire que, pendant les trois derniers mois, cette guerre fut
préparée comme un coup de théâtre; toutes les chances, toutes les
vicissitudes en furent exactement pesées et calculées.
Je trouvai triste, pour la dignité des couronnes, de voir un cabinet si
mal tenu. La monarchie prussienne, dont il aurait dû être la sauvegarde,
dépendait de l'astuce de quelques intrigans et du mouvement de quelques
subsides, avec lesquels nous jouions à la hausse et à la baisse à
volonté. Jéna! l'histoire dévoilera un jour tes causes secrètes. Le
délire causé par le résultat prodigieux de la campagne de Prusse acheva
d'enivrer la France. Elle s'enorgueillit d'avoir été saluée du nom de
grande nation par son empereur, triomphant du génie de Frédéric et de
son ouvrage.
Napoléon se crut le fils du Destin, appelé pour briser tous les
sceptres. Plus de paix ni trève avec l'Angleterre; rupture des
négociations; mort de Charles Fox; départ de lord Lauderdale; arrogance
du triomphateur. L'idée de détruire la puissance anglaise comme seul
obstacle à la monarchie universelle, devint son idée fixe. C'est dans ce
but qu'il fonda le _système continental_, dont le premier décret fut
daté de Berlin. Napoléon était convaincu qu'en tarissant à l'Angleterre
tous ses débouchés, il la réduirait à la phthisie et à subir la
catastrophe. Il pensait non-seulement à la soumettre, mais encore à la
détruire.