J'avais aussi donné à Bonaparte le conseil de se rendre maître de la

crise et de se faire proclamer empereur, afin de mettre fin à nos

incertitudes, en fondant sa dynastie. Je savais que son parti était

pris. N'eût-il pas été absurde de la part des hommes de la révolution,

de tout compromettre pour défendre des principes, tandis que nous

n'avions plus qu'à jouir de la réalité? Bonaparte était alors le seul

homme en position de nous maintenir dans nos biens, dans nos dignités,

dans nos emplois. Il profita de tous ses avantages, et avant même le

dénouement de l'affaire de Moreau, un tribun aposté[22] fit la motion de

conférer le titre d'empereur et le pouvoir impérial héréditaire à

Napoléon Bonaparte, et d'apporter dans l'organisation des autorités

constituées les modifications que pourraient exiger l'établissement de

l'Empire, sauf à conserver dans leur intégrité l'égalité, la liberté et

les droits du peuple.

[Note 22: Le tribun Curée.]

Les membres du Corps législatif se réunirent, M. de Fontanes à leur

tête, pour adhérer au voeu du Tribunat. Le 16 mai, trois orateurs du

Conseil d'état ayant porté au Sénat un projet de sénatus-consulte, le

rapport fut renvoyé à une commission et adopté le même jour. Ainsi ce

fut Napoléon lui-même qui, en vertu de l'initiative qu'on lui avait

déférée, proposa au Sénat sa promotion à la dignité impériale. Le Sénat,

dont je faisais partie, se rendit en corps à Saint-Cloud, et le

sénatus-consulte fut proclamé à l'instant même par Napoléon en personne.

Il s'engageait, dans les deux années qui suivraient son avènement, de

prêter, en présence des grands de l'Empire et de ses ministres, serment

de respecter et de faire respecter l'égalité des droits, la liberté

politique et civile, l'irrévocabilité des biens nationaux; de ne lever

aucun impôt et de n'établir aucune taxe qu'en vertu de la loi. De qui

la faute, si, dès l'origine, l'Empire ne fut pas une véritable monarchie

constitutionnelle? Je ne prétends pas m'élever ici contre le corps dont

je faisais partie à cette époque; mais j'y trouvai alors bien peu de

dispositions à une opposition nationale.

Le titre d'empereur et le pouvoir impérial fut héréditaire dans la

famille de Bonaparte, de mâle en mâle, et par ordre de primogéniture.

N'ayant point d'enfant mâle, Napoléon pouvait adopter les enfans ou

petits-enfans de ses frères, et, dans ce cas, ses fils adoptifs

entraient dans la ligne de sa descendance directe.

Cette disposition avait un but qui ne pouvait échapper à quiconque était

au fait de la situation domestique de Napoléon. Elle était singulière,

et il faudrait la plume d'un Suétone pour la décrire. Je ne l'essaierai

pas; mais il me faudra pourtant l'indiquer, pour la vérité et l'utilité

de l'histoire.

Depuis long-temps Napoléon avait la certitude, malgré les artifices de

Joséphine, qu'elle ne lui donnerait jamais de progéniture. Cette

situation tôt ou tard devait lasser le fondateur d'un grand Empire, dans

toute la force de l'âge. Joséphine se trouvait entre deux écueils:

l'infidélité et le divorce. Aussi ses inquiétudes et ses alarmes

s'étaient-elles accrues depuis l'avènement au consulat, qu'elle savait

n'être qu'un acheminement à l'Empire. Dans l'intervalle, désolée de sa

stérilité, elle imagina de substituer sa fille Hortense dans l'affection

de son époux, qui déjà, sous le rapport des sens, lui échappait, et qui,

dans l'espoir de se voir renaître, pouvait rompre le noeud qui

l'unissait à elle: ce n'eût pas été sans peine. D'une part, l'habitude,

de l'autre, l'amabilité de Joséphine et une sorte de superstition

semblaient lui assurer à jamais l'attachement ou du moins les procédés

de Napoléon; mais de grands sujets de transes et d'inquiétudes n'en

existaient pas moins. Le préservatif se présenta naturellement à

l'esprit de Joséphine; elle fut même peu contrariée dans l'exécution de

son plan. Toute jeune, Hortense avait éprouvé un grand éloignement pour

le mari de sa mère: elle le détestait; mais insensiblement le temps,

l'âge, l'auréole de gloire qui environnait Napoléon, et ses procédés

pour Joséphine firent passer Hortense d'une sorte d'antipathie à

l'adoration. Sans être jolie, elle était spirituelle, sémillante,

pleine de grâces et de talens. Elle plut, et les penchans devinrent si

vifs de part et d'autre, qu'il suffit à Joséphine d'avoir l'air de s'y

complaire maternellement et ensuite de fermer les yeux, pour assurer son

triomphe domestique. La mère et la fille régnèrent à la fois dans le

coeur de cet homme altier. Quand, d'après le conseil de la mère, l'arbre

porta son fruit, il fallut songer à masquer, par un mariage subit, une

intrigue qui déjà se décelait aux yeux des courtisans. Hortense eût

donné volontiers sa main à Duroc; mais Napoléon, songeant à l'avenir et

calculant dès lors la possibilité d'une adoption, voulut concentrer dans

sa propre famille, par un double inceste, l'intrigue à laquelle il

allait devoir tous les charmes de la paternité. De là l'union de son

frère Louis et d'Hortense, union malheureuse, et qui acheva de déchirer

tous les voiles.

Pourtant tous les voeux, à l'exception de ceux du nouvel époux, furent

d'abord exaucés. Hortense donna le jour à un fils qui prit le nom de

Napoléon, et à qui Napoléon prodigua des marques de tendresse dont on ne

le croyait pas susceptible. Cet enfant se développait d'une manière

charmante, et par ses traits même intéressait doublement Napoléon, à

l'époque de son avènement à l'Empire. Nul doute que dès lors il ne l'ait

désigné dans son coeur comme son enfant adoptif.

Mais sa proclamation à la dignité impériale reçut partout l'accueil le

plus glacial; il y eut des fêtes publiques sans élans et sans gaîté.

Napoléon n'avait pas attendu que la formalité de la sanction du peuple

fût remplie, pour s'entendre saluer du nom d'empereur et pour recevoir

le serment du Sénat, qui n'était déjà plus que l'instrument passif de sa

volonté. C'était dans l'armée seule qu'il semblait vouloir jeter les

racines de son gouvernement: aussi le vit-on se hâter de conférer la

dignité de maréchal de l'Empire soit à ceux des généraux qui lui étaient

le plus dévoués, soit à ceux qui lui avaient été opposés, mais qu'il lui

eût été impolitique d'exclure. A côté des noms de Berthier, Murat,

Lannes, Bessières, Davoust, Soult, Lefèvre, sur lesquels il pouvait le

plus compter, on voyait les noms de Jourdan, Masséna, Bernadotte, Ney,

Brune et Augereau, plus républicains que monarchiques. Quant à

Pérignon, Serrurier, Kellermann et Mortier, ils n'étaient là que pour

faire nombre et pour compléter les dix-huit colonnes de l'Empire, dont

l'opinion ratifia le choix.

Il y eut plus de difficultés pour monter une cour, rétablir les levers

et les couchers, les présentations spéciales; pour former une maison

d'honneur de personnes que la révolution avait élevées, et d'autres

prises dans les familles anciennes qu'elle avait dépouillées. On n'eut

pas tort d'y employer des nobles et des émigrés; la domesticité du

palais leur fut dévolue. Le ridicule s'attacha d'abord à ces

travestissemens; mais on s'y accoutuma bientôt.

On voyait pourtant que tout était contraint et forcé, et qu'on était

plus habile à organiser le gouvernement militaire; le gouvernement civil

n'était encore qu'ébauché. L'élévation de Cambacérès et de Lebrun, le

premier comme archichancelier, le second comme architrésorier,

n'ajoutait rien au contre-poids des conseils. L'institution du Conseil

d'état, comme partie intégrante et autorité supérieure de l'État, parut

aussi plutôt un moyen de centralisation que d'élaboration de discussion

et de lumières. Parmi les ministres, M. de Talleyrand seul se montrait

en état d'exercer l'influence de la perspicacité, mais seulement au

dehors. Au dedans, un grand ressort manquait, celui de la police

générale, qui pouvait rallier le passé au présent, et garantir la

sécurité de l'Empire. Napoléon sentit lui-même le vide, et, par décret

impérial du 10 juillet, il me rétablit à la tête de la police, en

m'investissant d'attributions plus fortes que celles que j'avais eues

avant l'absurde réunion de la police à la justice.

Ici je sens qu'il me faut presser ma marche et mes récits; car il me

reste encore à parcourir un laps de six années fertiles en événemens

mémorables; ce cadre est immense. Raison de plus pour laisser de côté

tout ce qui est indigne de l'histoire; pour n'indiquer ou ne révéler que

ce qui mérite d'occuper son burin: mais rien d'essentiel ne sera omis.

Deux jours avant le décret qui me rappelait, j'avais été mandé à

Saint-Cloud, en conférence particulière dans le cabinet de Napoléon. Là,

j'avais établi, pour ainsi dire, mes conditions, en faisant revêtir de

l'approbation impériale les bases qui complétaient l'organisation

nouvelle de mon ministère.

Réal y avait aspiré, en récompense de son zèle dans la poursuite de la

conspiration de Georges; mais, habile explorateur et bon chef de

division, il n'était ni de force ni de taille à faire mouvoir une

pareille machine. S'il n'eut pas le ministère, il fut largement

récompensé en espèces sonnantes, auxquelles il n'était pas insensible;

et de plus, il fut un des quatre Conseillers d'état qui me furent

adjoints dans la partie administrative, pour correspondre avec les

préfets des départemens. Les trois autres Conseillers furent Pelet de la

Lozère, créature de Cambacérès; Miot, créature de Joseph Bonaparte, et

Dubois, préfet de police. Ces quatre Conseillers s'assemblaient une fois

par semaine dans mon cabinet, pour me rendre compte de toutes les

affaires de leurs ressorts et prendre ma décision. Je me débarrassai par

là d'une foule de détails fastidieux, me réservant de planer seul sur la

haute police, dont la division secrète était restée sous la direction de

Desmarets, homme souple et rusé, mais à vues courtes. C'était dans mon

cabinet que venaient aboutir les hautes affaires dont je tenais moi-même

les fils. Nul doute que je n'eusse des observateurs soudoyés dans tous

les rangs et dans tous les ordres; j'en avais dans les deux sexes,

rétribués à mille et à deux mille francs par mois, selon leur importance

et leurs services. Je recevais directement leurs rapports par écrit,

avec une signature de convention. Tous les trois mois, je communiquai ma

liste à l'empereur, pour qu'il n'y eût aucun double emploi, et aussi

pour que la nature des services tantôt permanens, souvent temporaires,

pût être récompensée soit par des places, soit par des gratifications.

Quant à la police dans l'étranger, elle avait deux objets essentiels,

savoir: de surveiller les puissances amies et de travailler les

gouvernemens ennemis. Dans l'un et l'autre cas, elle se composait

d'individus achetés ou pensionnés près de chaque gouvernement et dans

chaque ville importante, indépendamment de nombreux agens secrets

envoyés dans tous les pays, soit par le ministre des relations

extérieures, soit par l'empereur lui-même.

J'avais aussi mes observateurs au dehors. C'était, en outre, dans mon

cabinet que venaient s'amasser les gazettes étrangères interdites aux

regards de la France, et dont on me faisait le dépouillement. Par là je

tenais les fils les plus importans de la politique extérieure, et je

faisais, avec le chef du gouvernement, un travail qui pouvait contrôler

ou balancer celui du ministre chargé des relations extérieures.

Ainsi j'étais loin de me borner à l'espionnage pour attributions. Toutes

les prisons d'état étaient à mes ordres, de même que la gendarmerie. La

délivrance et le visa des passe-ports m'appartenait; j'étais chargé de

la surveillance des étrangers, des amnistiés, des émigrés. Dans les

principales villes du royaume, j'établis des commissariats généraux qui

étendirent sur toute la France, et principalement sur nos frontières, le

réseau de la police.

La mienne acquit un tel crédit que, dans le monde, on alla jusqu'à

prétendre que j'avais parmi mes agens secrets trois seigneurs de

l'ancien régime, titrés de princes[23], et qui, chaque jour, venaient me

donner le résultat de leurs observations.

[Note 23: Le prince de L..., le prince de C...., et le prince de

M...]

J'avoue qu'un pareil établissement était dispendieux; il engloutissait

plusieurs millions, dont les fonds étaient faits secrètement par des

taxes levées sur les jeux, les lieux de prostitution et la délivrance

des passe-ports. Tout a été dit contre les jeux; mais, d'un autre côté,

les esprits sages et positifs sont forcés de convenir que, dans l'état

actuel de la société, l'exploitation légale du vice est une amère

nécessité. La preuve qu'on ne doit point en attribuer tout l'odieux aux

gouvernemens de la révolution, c'est qu'aujourd'hui encore les jeux font

partie du budjet de l'ancien gouvernement rétabli.

Puisque c'était un mal inévitable, il fallut bien le régulariser, afin

de maîtriser au moins le désordre. Sous l'Empire, dont l'établissement

coûta près de quatre cent millions, puisqu'il y eut trente maisons à

équiper en majestés et en altesses, il fallut organiser les jeux sur une

plus grande échelle, car leurs produits n'étaient pas seulement destinés

à rétribuer mes phalanges mobiles d'observateurs. Je nommai

administrateur général des jeux de France, Perrein l'aîné, qui en avait

déjà la ferme, et qui, après le sacre, étendit son privilège sur toutes

les grandes villes de l'Empire, moyennant une rétribution de quatorze

millions, et de trois mille francs par jour au ministre de la police.

Mais tout ne restait pas dans les mains du ministre.

Tous ces élémens d'un immense pouvoir ne vinrent point expirer

inutilement dans mon cabinet. Comme j'étais instruit de tout, je devais

réunir en moi la plainte publique pour signaler au chef du gouvernement

le malaise et les souffrances de l'État.

Aussi je ne dissimulerai pas que je pouvais agir sur la crainte ou la

terreur qui assiégeait plus ou moins constamment l'arbitre d'un pouvoir

sans bornes. Grand explorateur de l'État, je pouvais réclamer, censurer,

déclamer pour toute la France. Sous ce point de vue, que de maux n'ai-je

pas empêché? S'il m'a été impossible de réduire, comme je l'aurais

voulu, la police générale à un simple épouvantail, à une magistrature de

bienveillance, j'ai au moins la satisfaction de pouvoir affirmer que

j'ai fait plus de bien que de mal, c'est-à-dire que j'ai évité plus de

mal qu'il ne m'a été permis de bien faire, ayant presque toujours eu à

lutter contre les préventions, les passions et les emportemens du chef

de l'État.

Dans mon second ministère, j'administrai bien plus par l'empire des

représentations et de l'appréhension que par la compression et l'emploi

des moyens coërcitifs; j'avais fait revivre l'ancienne maxime de la

police, savoir: que trois hommes ne pouvaient se réunir et parler

indiscrètement des affaires publiques, sans que le lendemain le ministre

de la police n'en fût informé. Il est certain que j'eus l'adresse de

répandre et de faire croire que partout où quatre personnes se

réunissaient, il s'y trouvait, à ma solde, des yeux pour voir et des

oreilles pour entendre. Sans doute une telle croyance tenait aussi à la

corruption et à l'avilissement général; mais, d'un autre côté, que de

maux, de regrets et de larmes n'a-t-elle pas épargnés!

Ainsi la voilà connue cette grande et effrayante machine appelée police

générale de l'Empire. On s'imagine bien que, sans en négliger les

détails, je m'occupai bien plus de son ensemble et de ses résultats.

L'Empire venait d'être improvisé sous de si affreux auspices, et

l'esprit public était si mal disposé, si récalcitrant, que je crus

devoir conseiller à l'empereur de faire diversion, de voyager, de

rompre enfin ces dispositions malveillantes et dénigrantes contre sa

personne, sa famille et sa nouvelle cour, plus que jamais en butte aux

brocards des Parisiens. Il adopta mes idées et se rendit d'abord à

Boulogne, où il se fit élever, pour ainsi dire, sur le pavois par les

troupes campées aux environs. De Boulogne il se dirigea sur

Aix-la-Chapelle, et là il reçut les ambassadeurs de plusieurs

puissances, qui toutes, à l'exception de l'Angleterre, de la Russie et

de la Suède, s'empressaient de le reconnaître.

Parcourant ensuite les départemens réunis, et arrivant à Mayence, il y

fut visité par un grand nombre de princes d'Allemagne; il revint à

Saint-Cloud à la fin de l'automne.

L'état politique de l'Europe exigeait plus de ménagemens que de roideur.

Un acte d'emportement et de colère, de la part de l'empereur, faillit

tout compromettre. Il fit enlever à Hambourg, par un détachement de

soldats, sir Georges Rumboldt, ministre d'Angleterre; on prit ses

papiers et on le conduisit à Paris, au Temple. Cette nouvelle violation

du droit des gens souleva toute l'Europe. M. de Talleyrand et moi nous

tremblions que le sort du duc d'Enghien ne fût réservé à sir Georges;

nous mîmes tout en oeuvre pour le soustraire à une condamnation

prévôtale. Les papiers de sir Georges m'étant tombés dans les mains,

j'eus soin de pallier tout ce qui aurait pu le charger d'une manière

grave. L'intervention de la Prusse, que nous excitâmes secrètement,

acheva ce que nous avions si bien commencé. Le ministre Rumboldt fut mis

en liberté, sous la condition de ne plus mettre les pieds à Hambourg, et

de se tenir désormais à cinquante lieues du territoire français,

conditions que je proposai moi-même.

Je ne pouvais rien contre les résolutions brusques et inopinées, et il

ne me restait alors aucun moyen d'éluder ou de conjurer les actes

ténébreux qui, foulant aux pieds les formes de la justice, étaient

exercés par un ordre direct émané du cabinet, et commis à des

subalternes hors de mes attributions spéciales. J'étais moi-même plus ou

moins en butte à la malveillance du préfet de police. A l'époque de la

première affaire du général Mallet, il me dénonça directement à

l'empereur comme protégeant Mallet sous main, et de plus, comme ayant

averti Masséna de certaines charges qui pesaient sur lui, et fait

disparaître certains papiers qui le compromettaient. Il s'agissait,

disait-on, d'intrigues qui avaient des ramifications dans l'armée et

dans la haute police. Je démontrai à l'empereur que tout ceci se bornait

à avoir prémuni Masséna contre les menées de certains brouillons et

intrigans dangereux.

A Saint-Cloud eurent lieu plusieurs conseils privés importans. Il

s'agissait à la fois d'attirer le pape au couronnement de l'empereur, et

de détourner la Russie de s'allier à l'Angleterre, ce qui eût pu former

le noyau d'une troisième coalition dont nous apercevions les germes dans

l'horizon de la diplomatie.

Le pape mordit un des premiers à l'ameçon, tant l'intérêt de la religion

lui parut puissant, et tant lui parut frappante la conformité du temps

présent avec les temps des Léon, des Etienne, de Pépin et de

Charlemagne. On savait que le roi de Suède, depuis le meurtre du duc

d'Enghien, parcourait l'Allemagne pour nous susciter des ennemis; on

sema sur ses pas toutes sortes d'embûches, et il faillit être enlevé à

Munich. Ramener la Russie me parut présenter de plus grands obstacles.

La Russie avait offert vainement sa médiation pour le maintien de la

paix entre la France et la Grande-Bretagne. A son refroidissement, le

meurtre du duc d'Enghien fit succéder une vive indignation. Dès le 7 mai

le ministre russe avait remis à la diète de Ratisbonne une note par

laquelle l'Empire était invité à réclamer des réparations convenables

pour la violation de son territoire. Le cabinet de Saint-Pétersbourg

venait de reconnaître la fausseté des assertions, d'après lesquelles

l'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse auraient suffisamment

autorisé le gouvernement français à faire saisir, en Allemagne, les

rebelles qui se seraient mis eux-mêmes hors du droit des gens. En un

mot, le czar se montrait mal disposé, inclinant pour la guerre, ce qui

pouvait renverser toutes les combinaisons de l'empereur contre la

Grande-Bretagne. On proposa, pour ramener la Russie, des intrigues de

courtisans et de femmes galantes; ce choix de moyens me parut ridicule,

et je dis, dans le conseil, que le succès en était impossible.

«Quoi! me dit l'empereur, c'est un vétéran de la révolution qui emprunte

une expression si pusillanime! Ah monsieur! est-ce à vous d'avancer

qu'il est quelque chose d'impossible! à vous qui, depuis quinze ans,

avez vu se réaliser des événemens qui, avec raison, pouvaient être jugés

impossibles? L'homme qui a vu Louis XVI baisser sa tête sous le fer d'un

bourreau; qui a vu l'archiduchesse d'Autriche, reine de France,

raccommoder ses bas et ses souliers en attendant l'échafaud; celui enfin

qui se voit ministre quand je suis empereur des Français, un tel homme

devrait n'avoir jamais le mot impossible à la bouche.» Je vis bien que

je devais cette brusque sortie à ma censure du meurtre du duc d'Enghien,

dont on n'avait pas manqué d'instruire l'empereur, et je lui répondis,

sans me déconcerter: «En effet, j'aurais dû me rappeler que Votre

Majesté nous a appris que le mot _impossible_ n'est pas français.»

Il nous le prouvait alors d'une manière frappante en arrachant de sa

résidence, dans la saison la plus rigoureuse, pour en recevoir l'onction

sacrée, le souverain pontife des chrétiens. Pie VII arriva le 25

novembre à Fontainebleau; et huit jours après, veille du couronnement,

le Sénat vint présenter à l'empereur 3,500,000 votes en faveur de son

élévation à l'Empire. Dans son discours, le vice-président, François de

Neufchâteau, parla encore de république, ce qui parut une amère

dérision.

A la cérémonie du couronnement (Napoléon se posa lui-même la couronne),

les acclamations, d'abord d'une extrême rareté, furent renforcées enfin

par cette multitude de fonctionnaires appelés de toutes les parties de

la France pour être présens à l'onction et au serment.

Mais au retour dans son palais, Napoléon trouva des spectateurs muets et

froids, comme lorsqu'il s'était-rendu à la métropole. Soit dans mes

bulletins, soit dans mes conférences particulières, je lui fis sentir

combien il avait encore besoin d'amis dans la capitale et d'y faire

oublier les actions qu'on lui imputait.

Bientôt nous nous aperçûmes qu'il méditait une grande diversion. Quand

il mit sur le tapis au conseil d'aller se faire couronner roi d'Italie,

nous lui dîmes qu'il provoquerait une nouvelle guerre sur le continent.

«Il me faut des batailles et des triomphes, répliqua-t-il.» Et cependant

rien n'était ralenti dans les préparatifs de descente. Un jour que je

lui objectai qu'il ne pourrait guerroyer à la fois et contre

l'Angleterre et contre toute l'Europe, il me répondit: «La mer peut me

manquer, mais pas la terre; d'ailleurs je serai en mesure sur la côte

avant que les vieilles machines à coalition soient prêtes. Les têtes à

perruque n'y entendent rien, et les rois n'ont ni activité ni caractère.

Je ne crains pas la vieille Europe.»

Son couronnement à Milan fut la répétition de son couronnement en

France. Pour se montrer à ses nouveaux sujets, il parcourut son royaume

d'Italie. A la vue de Gênes la superbe et de ses environs pittoresques,

il s'écria: «Cela vaut bien une guerre.» Il se conduisit bien partout,

ménageant singulièrement le Piémont, surtout la noblesse piémontaise,

pour laquelle il avait une prédilection marquée.

A son retour sur la côte de Boulogne, redoublant ses préparatifs, il

tint son armée toute prête à franchir le détroit. Mais le succès était

subordonné à l'exécution d'un plan si vaste, qu'on ne croyait pas

possible qu'il ne fût dérangé, soit par des incidens, soit par des

chances imprévues. Faire concourir les flottes françaises de haut bord à

la descente de l'armée de terre, n'était pas chose aisée. C'était sous

la protection de cinquante vaisseaux de ligne sortis de Brest,

Rochefort, Lorient, Toulon, Cadix, puis réunis à la Martinique, et

venant de là sur Boulogne à toutes voiles, que devait s'opérer le

débarquement de cent quarante mille soldats et de dix mille chevaux. Le

débarquement opéré, la prise de Londres paraissait infaillible. Napoléon

était persuadé que, maître de cette capitale, l'armée anglaise battue et

disséminée, il se serait élevé à Londres même un parti populaire qui eût

renversé l'olygarchie et détruit le gouvernement. Toute la

correspondance secrète en montrait la possibilité.

Hélas! il s'abîma dans ses combinaisons maritimes, croyant faire mouvoir

nos divisions navales avec la même précision que mettraient ses armées

de terre à manoeuvrer devant lui. D'un autre côté, ni lui ni son

ministre de la marine, Decrès, qui était en possession de toute sa

confiance, ne surent former ni démêler le marin assez intrépide pour

conduire une si prodigieuse opération. Decrès se persuada que l'amiral

Villeneuve, son ami, en supporterait tout le poids, et il fut cause de

la catastrophe qui acheva la destruction de notre marine.

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I · 第 15 / 20 段