crise et de se faire proclamer empereur, afin de mettre fin à nos
incertitudes, en fondant sa dynastie. Je savais que son parti était
pris. N'eût-il pas été absurde de la part des hommes de la révolution,
de tout compromettre pour défendre des principes, tandis que nous
n'avions plus qu'à jouir de la réalité? Bonaparte était alors le seul
homme en position de nous maintenir dans nos biens, dans nos dignités,
dans nos emplois. Il profita de tous ses avantages, et avant même le
dénouement de l'affaire de Moreau, un tribun aposté[22] fit la motion de
conférer le titre d'empereur et le pouvoir impérial héréditaire à
Napoléon Bonaparte, et d'apporter dans l'organisation des autorités
constituées les modifications que pourraient exiger l'établissement de
l'Empire, sauf à conserver dans leur intégrité l'égalité, la liberté et
les droits du peuple.
[Note 22: Le tribun Curée.]
Les membres du Corps législatif se réunirent, M. de Fontanes à leur
tête, pour adhérer au voeu du Tribunat. Le 16 mai, trois orateurs du
Conseil d'état ayant porté au Sénat un projet de sénatus-consulte, le
rapport fut renvoyé à une commission et adopté le même jour. Ainsi ce
fut Napoléon lui-même qui, en vertu de l'initiative qu'on lui avait
déférée, proposa au Sénat sa promotion à la dignité impériale. Le Sénat,
dont je faisais partie, se rendit en corps à Saint-Cloud, et le
sénatus-consulte fut proclamé à l'instant même par Napoléon en personne.
Il s'engageait, dans les deux années qui suivraient son avènement, de
prêter, en présence des grands de l'Empire et de ses ministres, serment
de respecter et de faire respecter l'égalité des droits, la liberté
politique et civile, l'irrévocabilité des biens nationaux; de ne lever
aucun impôt et de n'établir aucune taxe qu'en vertu de la loi. De qui
la faute, si, dès l'origine, l'Empire ne fut pas une véritable monarchie
constitutionnelle? Je ne prétends pas m'élever ici contre le corps dont
je faisais partie à cette époque; mais j'y trouvai alors bien peu de
dispositions à une opposition nationale.
Le titre d'empereur et le pouvoir impérial fut héréditaire dans la
famille de Bonaparte, de mâle en mâle, et par ordre de primogéniture.
N'ayant point d'enfant mâle, Napoléon pouvait adopter les enfans ou
petits-enfans de ses frères, et, dans ce cas, ses fils adoptifs
entraient dans la ligne de sa descendance directe.
Cette disposition avait un but qui ne pouvait échapper à quiconque était
au fait de la situation domestique de Napoléon. Elle était singulière,
et il faudrait la plume d'un Suétone pour la décrire. Je ne l'essaierai
pas; mais il me faudra pourtant l'indiquer, pour la vérité et l'utilité
de l'histoire.
Depuis long-temps Napoléon avait la certitude, malgré les artifices de
Joséphine, qu'elle ne lui donnerait jamais de progéniture. Cette
situation tôt ou tard devait lasser le fondateur d'un grand Empire, dans
toute la force de l'âge. Joséphine se trouvait entre deux écueils:
l'infidélité et le divorce. Aussi ses inquiétudes et ses alarmes
s'étaient-elles accrues depuis l'avènement au consulat, qu'elle savait
n'être qu'un acheminement à l'Empire. Dans l'intervalle, désolée de sa
stérilité, elle imagina de substituer sa fille Hortense dans l'affection
de son époux, qui déjà, sous le rapport des sens, lui échappait, et qui,
dans l'espoir de se voir renaître, pouvait rompre le noeud qui
l'unissait à elle: ce n'eût pas été sans peine. D'une part, l'habitude,
de l'autre, l'amabilité de Joséphine et une sorte de superstition
semblaient lui assurer à jamais l'attachement ou du moins les procédés
de Napoléon; mais de grands sujets de transes et d'inquiétudes n'en
existaient pas moins. Le préservatif se présenta naturellement à
l'esprit de Joséphine; elle fut même peu contrariée dans l'exécution de
son plan. Toute jeune, Hortense avait éprouvé un grand éloignement pour
le mari de sa mère: elle le détestait; mais insensiblement le temps,
l'âge, l'auréole de gloire qui environnait Napoléon, et ses procédés
pour Joséphine firent passer Hortense d'une sorte d'antipathie à
l'adoration. Sans être jolie, elle était spirituelle, sémillante,
pleine de grâces et de talens. Elle plut, et les penchans devinrent si
vifs de part et d'autre, qu'il suffit à Joséphine d'avoir l'air de s'y
complaire maternellement et ensuite de fermer les yeux, pour assurer son
triomphe domestique. La mère et la fille régnèrent à la fois dans le
coeur de cet homme altier. Quand, d'après le conseil de la mère, l'arbre
porta son fruit, il fallut songer à masquer, par un mariage subit, une
intrigue qui déjà se décelait aux yeux des courtisans. Hortense eût
donné volontiers sa main à Duroc; mais Napoléon, songeant à l'avenir et
calculant dès lors la possibilité d'une adoption, voulut concentrer dans
sa propre famille, par un double inceste, l'intrigue à laquelle il
allait devoir tous les charmes de la paternité. De là l'union de son
frère Louis et d'Hortense, union malheureuse, et qui acheva de déchirer
tous les voiles.
Pourtant tous les voeux, à l'exception de ceux du nouvel époux, furent
d'abord exaucés. Hortense donna le jour à un fils qui prit le nom de
Napoléon, et à qui Napoléon prodigua des marques de tendresse dont on ne
le croyait pas susceptible. Cet enfant se développait d'une manière
charmante, et par ses traits même intéressait doublement Napoléon, à
l'époque de son avènement à l'Empire. Nul doute que dès lors il ne l'ait
désigné dans son coeur comme son enfant adoptif.
Mais sa proclamation à la dignité impériale reçut partout l'accueil le
plus glacial; il y eut des fêtes publiques sans élans et sans gaîté.
Napoléon n'avait pas attendu que la formalité de la sanction du peuple
fût remplie, pour s'entendre saluer du nom d'empereur et pour recevoir
le serment du Sénat, qui n'était déjà plus que l'instrument passif de sa
volonté. C'était dans l'armée seule qu'il semblait vouloir jeter les
racines de son gouvernement: aussi le vit-on se hâter de conférer la
dignité de maréchal de l'Empire soit à ceux des généraux qui lui étaient
le plus dévoués, soit à ceux qui lui avaient été opposés, mais qu'il lui
eût été impolitique d'exclure. A côté des noms de Berthier, Murat,
Lannes, Bessières, Davoust, Soult, Lefèvre, sur lesquels il pouvait le
plus compter, on voyait les noms de Jourdan, Masséna, Bernadotte, Ney,
Brune et Augereau, plus républicains que monarchiques. Quant à
Pérignon, Serrurier, Kellermann et Mortier, ils n'étaient là que pour
faire nombre et pour compléter les dix-huit colonnes de l'Empire, dont
l'opinion ratifia le choix.
Il y eut plus de difficultés pour monter une cour, rétablir les levers
et les couchers, les présentations spéciales; pour former une maison
d'honneur de personnes que la révolution avait élevées, et d'autres
prises dans les familles anciennes qu'elle avait dépouillées. On n'eut
pas tort d'y employer des nobles et des émigrés; la domesticité du
palais leur fut dévolue. Le ridicule s'attacha d'abord à ces
travestissemens; mais on s'y accoutuma bientôt.
On voyait pourtant que tout était contraint et forcé, et qu'on était
plus habile à organiser le gouvernement militaire; le gouvernement civil
n'était encore qu'ébauché. L'élévation de Cambacérès et de Lebrun, le
premier comme archichancelier, le second comme architrésorier,
n'ajoutait rien au contre-poids des conseils. L'institution du Conseil
d'état, comme partie intégrante et autorité supérieure de l'État, parut
aussi plutôt un moyen de centralisation que d'élaboration de discussion
et de lumières. Parmi les ministres, M. de Talleyrand seul se montrait
en état d'exercer l'influence de la perspicacité, mais seulement au
dehors. Au dedans, un grand ressort manquait, celui de la police
générale, qui pouvait rallier le passé au présent, et garantir la
sécurité de l'Empire. Napoléon sentit lui-même le vide, et, par décret
impérial du 10 juillet, il me rétablit à la tête de la police, en
m'investissant d'attributions plus fortes que celles que j'avais eues
avant l'absurde réunion de la police à la justice.
Ici je sens qu'il me faut presser ma marche et mes récits; car il me
reste encore à parcourir un laps de six années fertiles en événemens
mémorables; ce cadre est immense. Raison de plus pour laisser de côté
tout ce qui est indigne de l'histoire; pour n'indiquer ou ne révéler que
ce qui mérite d'occuper son burin: mais rien d'essentiel ne sera omis.
Deux jours avant le décret qui me rappelait, j'avais été mandé à
Saint-Cloud, en conférence particulière dans le cabinet de Napoléon. Là,
j'avais établi, pour ainsi dire, mes conditions, en faisant revêtir de
l'approbation impériale les bases qui complétaient l'organisation
nouvelle de mon ministère.
Réal y avait aspiré, en récompense de son zèle dans la poursuite de la
conspiration de Georges; mais, habile explorateur et bon chef de
division, il n'était ni de force ni de taille à faire mouvoir une
pareille machine. S'il n'eut pas le ministère, il fut largement
récompensé en espèces sonnantes, auxquelles il n'était pas insensible;
et de plus, il fut un des quatre Conseillers d'état qui me furent
adjoints dans la partie administrative, pour correspondre avec les
préfets des départemens. Les trois autres Conseillers furent Pelet de la
Lozère, créature de Cambacérès; Miot, créature de Joseph Bonaparte, et
Dubois, préfet de police. Ces quatre Conseillers s'assemblaient une fois
par semaine dans mon cabinet, pour me rendre compte de toutes les
affaires de leurs ressorts et prendre ma décision. Je me débarrassai par
là d'une foule de détails fastidieux, me réservant de planer seul sur la
haute police, dont la division secrète était restée sous la direction de
Desmarets, homme souple et rusé, mais à vues courtes. C'était dans mon
cabinet que venaient aboutir les hautes affaires dont je tenais moi-même
les fils. Nul doute que je n'eusse des observateurs soudoyés dans tous
les rangs et dans tous les ordres; j'en avais dans les deux sexes,
rétribués à mille et à deux mille francs par mois, selon leur importance
et leurs services. Je recevais directement leurs rapports par écrit,
avec une signature de convention. Tous les trois mois, je communiquai ma
liste à l'empereur, pour qu'il n'y eût aucun double emploi, et aussi
pour que la nature des services tantôt permanens, souvent temporaires,
pût être récompensée soit par des places, soit par des gratifications.
Quant à la police dans l'étranger, elle avait deux objets essentiels,
savoir: de surveiller les puissances amies et de travailler les
gouvernemens ennemis. Dans l'un et l'autre cas, elle se composait
d'individus achetés ou pensionnés près de chaque gouvernement et dans
chaque ville importante, indépendamment de nombreux agens secrets
envoyés dans tous les pays, soit par le ministre des relations
extérieures, soit par l'empereur lui-même.
J'avais aussi mes observateurs au dehors. C'était, en outre, dans mon
cabinet que venaient s'amasser les gazettes étrangères interdites aux
regards de la France, et dont on me faisait le dépouillement. Par là je
tenais les fils les plus importans de la politique extérieure, et je
faisais, avec le chef du gouvernement, un travail qui pouvait contrôler
ou balancer celui du ministre chargé des relations extérieures.
Ainsi j'étais loin de me borner à l'espionnage pour attributions. Toutes
les prisons d'état étaient à mes ordres, de même que la gendarmerie. La
délivrance et le visa des passe-ports m'appartenait; j'étais chargé de
la surveillance des étrangers, des amnistiés, des émigrés. Dans les
principales villes du royaume, j'établis des commissariats généraux qui
étendirent sur toute la France, et principalement sur nos frontières, le
réseau de la police.
La mienne acquit un tel crédit que, dans le monde, on alla jusqu'à
prétendre que j'avais parmi mes agens secrets trois seigneurs de
l'ancien régime, titrés de princes[23], et qui, chaque jour, venaient me
donner le résultat de leurs observations.
[Note 23: Le prince de L..., le prince de C...., et le prince de
M...]
J'avoue qu'un pareil établissement était dispendieux; il engloutissait
plusieurs millions, dont les fonds étaient faits secrètement par des
taxes levées sur les jeux, les lieux de prostitution et la délivrance
des passe-ports. Tout a été dit contre les jeux; mais, d'un autre côté,
les esprits sages et positifs sont forcés de convenir que, dans l'état
actuel de la société, l'exploitation légale du vice est une amère
nécessité. La preuve qu'on ne doit point en attribuer tout l'odieux aux
gouvernemens de la révolution, c'est qu'aujourd'hui encore les jeux font
partie du budjet de l'ancien gouvernement rétabli.
Puisque c'était un mal inévitable, il fallut bien le régulariser, afin
de maîtriser au moins le désordre. Sous l'Empire, dont l'établissement
coûta près de quatre cent millions, puisqu'il y eut trente maisons à
équiper en majestés et en altesses, il fallut organiser les jeux sur une
plus grande échelle, car leurs produits n'étaient pas seulement destinés
à rétribuer mes phalanges mobiles d'observateurs. Je nommai
administrateur général des jeux de France, Perrein l'aîné, qui en avait
déjà la ferme, et qui, après le sacre, étendit son privilège sur toutes
les grandes villes de l'Empire, moyennant une rétribution de quatorze
millions, et de trois mille francs par jour au ministre de la police.
Mais tout ne restait pas dans les mains du ministre.
Tous ces élémens d'un immense pouvoir ne vinrent point expirer
inutilement dans mon cabinet. Comme j'étais instruit de tout, je devais
réunir en moi la plainte publique pour signaler au chef du gouvernement
le malaise et les souffrances de l'État.
Aussi je ne dissimulerai pas que je pouvais agir sur la crainte ou la
terreur qui assiégeait plus ou moins constamment l'arbitre d'un pouvoir
sans bornes. Grand explorateur de l'État, je pouvais réclamer, censurer,
déclamer pour toute la France. Sous ce point de vue, que de maux n'ai-je
pas empêché? S'il m'a été impossible de réduire, comme je l'aurais
voulu, la police générale à un simple épouvantail, à une magistrature de
bienveillance, j'ai au moins la satisfaction de pouvoir affirmer que
j'ai fait plus de bien que de mal, c'est-à-dire que j'ai évité plus de
mal qu'il ne m'a été permis de bien faire, ayant presque toujours eu à
lutter contre les préventions, les passions et les emportemens du chef
de l'État.
Dans mon second ministère, j'administrai bien plus par l'empire des
représentations et de l'appréhension que par la compression et l'emploi
des moyens coërcitifs; j'avais fait revivre l'ancienne maxime de la
police, savoir: que trois hommes ne pouvaient se réunir et parler
indiscrètement des affaires publiques, sans que le lendemain le ministre
de la police n'en fût informé. Il est certain que j'eus l'adresse de
répandre et de faire croire que partout où quatre personnes se
réunissaient, il s'y trouvait, à ma solde, des yeux pour voir et des
oreilles pour entendre. Sans doute une telle croyance tenait aussi à la
corruption et à l'avilissement général; mais, d'un autre côté, que de
maux, de regrets et de larmes n'a-t-elle pas épargnés!
Ainsi la voilà connue cette grande et effrayante machine appelée police
générale de l'Empire. On s'imagine bien que, sans en négliger les
détails, je m'occupai bien plus de son ensemble et de ses résultats.
L'Empire venait d'être improvisé sous de si affreux auspices, et
l'esprit public était si mal disposé, si récalcitrant, que je crus
devoir conseiller à l'empereur de faire diversion, de voyager, de
rompre enfin ces dispositions malveillantes et dénigrantes contre sa
personne, sa famille et sa nouvelle cour, plus que jamais en butte aux
brocards des Parisiens. Il adopta mes idées et se rendit d'abord à
Boulogne, où il se fit élever, pour ainsi dire, sur le pavois par les
troupes campées aux environs. De Boulogne il se dirigea sur
Aix-la-Chapelle, et là il reçut les ambassadeurs de plusieurs
puissances, qui toutes, à l'exception de l'Angleterre, de la Russie et
de la Suède, s'empressaient de le reconnaître.
Parcourant ensuite les départemens réunis, et arrivant à Mayence, il y
fut visité par un grand nombre de princes d'Allemagne; il revint à
Saint-Cloud à la fin de l'automne.
L'état politique de l'Europe exigeait plus de ménagemens que de roideur.
Un acte d'emportement et de colère, de la part de l'empereur, faillit
tout compromettre. Il fit enlever à Hambourg, par un détachement de
soldats, sir Georges Rumboldt, ministre d'Angleterre; on prit ses
papiers et on le conduisit à Paris, au Temple. Cette nouvelle violation
du droit des gens souleva toute l'Europe. M. de Talleyrand et moi nous
tremblions que le sort du duc d'Enghien ne fût réservé à sir Georges;
nous mîmes tout en oeuvre pour le soustraire à une condamnation
prévôtale. Les papiers de sir Georges m'étant tombés dans les mains,
j'eus soin de pallier tout ce qui aurait pu le charger d'une manière
grave. L'intervention de la Prusse, que nous excitâmes secrètement,
acheva ce que nous avions si bien commencé. Le ministre Rumboldt fut mis
en liberté, sous la condition de ne plus mettre les pieds à Hambourg, et
de se tenir désormais à cinquante lieues du territoire français,
conditions que je proposai moi-même.
Je ne pouvais rien contre les résolutions brusques et inopinées, et il
ne me restait alors aucun moyen d'éluder ou de conjurer les actes
ténébreux qui, foulant aux pieds les formes de la justice, étaient
exercés par un ordre direct émané du cabinet, et commis à des
subalternes hors de mes attributions spéciales. J'étais moi-même plus ou
moins en butte à la malveillance du préfet de police. A l'époque de la
première affaire du général Mallet, il me dénonça directement à
l'empereur comme protégeant Mallet sous main, et de plus, comme ayant
averti Masséna de certaines charges qui pesaient sur lui, et fait
disparaître certains papiers qui le compromettaient. Il s'agissait,
disait-on, d'intrigues qui avaient des ramifications dans l'armée et
dans la haute police. Je démontrai à l'empereur que tout ceci se bornait
à avoir prémuni Masséna contre les menées de certains brouillons et
intrigans dangereux.
A Saint-Cloud eurent lieu plusieurs conseils privés importans. Il
s'agissait à la fois d'attirer le pape au couronnement de l'empereur, et
de détourner la Russie de s'allier à l'Angleterre, ce qui eût pu former
le noyau d'une troisième coalition dont nous apercevions les germes dans
l'horizon de la diplomatie.
Le pape mordit un des premiers à l'ameçon, tant l'intérêt de la religion
lui parut puissant, et tant lui parut frappante la conformité du temps
présent avec les temps des Léon, des Etienne, de Pépin et de
Charlemagne. On savait que le roi de Suède, depuis le meurtre du duc
d'Enghien, parcourait l'Allemagne pour nous susciter des ennemis; on
sema sur ses pas toutes sortes d'embûches, et il faillit être enlevé à
Munich. Ramener la Russie me parut présenter de plus grands obstacles.
La Russie avait offert vainement sa médiation pour le maintien de la
paix entre la France et la Grande-Bretagne. A son refroidissement, le
meurtre du duc d'Enghien fit succéder une vive indignation. Dès le 7 mai
le ministre russe avait remis à la diète de Ratisbonne une note par
laquelle l'Empire était invité à réclamer des réparations convenables
pour la violation de son territoire. Le cabinet de Saint-Pétersbourg
venait de reconnaître la fausseté des assertions, d'après lesquelles
l'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse auraient suffisamment
autorisé le gouvernement français à faire saisir, en Allemagne, les
rebelles qui se seraient mis eux-mêmes hors du droit des gens. En un
mot, le czar se montrait mal disposé, inclinant pour la guerre, ce qui
pouvait renverser toutes les combinaisons de l'empereur contre la
Grande-Bretagne. On proposa, pour ramener la Russie, des intrigues de
courtisans et de femmes galantes; ce choix de moyens me parut ridicule,
et je dis, dans le conseil, que le succès en était impossible.
«Quoi! me dit l'empereur, c'est un vétéran de la révolution qui emprunte
une expression si pusillanime! Ah monsieur! est-ce à vous d'avancer
qu'il est quelque chose d'impossible! à vous qui, depuis quinze ans,
avez vu se réaliser des événemens qui, avec raison, pouvaient être jugés
impossibles? L'homme qui a vu Louis XVI baisser sa tête sous le fer d'un
bourreau; qui a vu l'archiduchesse d'Autriche, reine de France,
raccommoder ses bas et ses souliers en attendant l'échafaud; celui enfin
qui se voit ministre quand je suis empereur des Français, un tel homme
devrait n'avoir jamais le mot impossible à la bouche.» Je vis bien que
je devais cette brusque sortie à ma censure du meurtre du duc d'Enghien,
dont on n'avait pas manqué d'instruire l'empereur, et je lui répondis,
sans me déconcerter: «En effet, j'aurais dû me rappeler que Votre
Majesté nous a appris que le mot _impossible_ n'est pas français.»
Il nous le prouvait alors d'une manière frappante en arrachant de sa
résidence, dans la saison la plus rigoureuse, pour en recevoir l'onction
sacrée, le souverain pontife des chrétiens. Pie VII arriva le 25
novembre à Fontainebleau; et huit jours après, veille du couronnement,
le Sénat vint présenter à l'empereur 3,500,000 votes en faveur de son
élévation à l'Empire. Dans son discours, le vice-président, François de
Neufchâteau, parla encore de république, ce qui parut une amère
dérision.
A la cérémonie du couronnement (Napoléon se posa lui-même la couronne),
les acclamations, d'abord d'une extrême rareté, furent renforcées enfin
par cette multitude de fonctionnaires appelés de toutes les parties de
la France pour être présens à l'onction et au serment.
Mais au retour dans son palais, Napoléon trouva des spectateurs muets et
froids, comme lorsqu'il s'était-rendu à la métropole. Soit dans mes
bulletins, soit dans mes conférences particulières, je lui fis sentir
combien il avait encore besoin d'amis dans la capitale et d'y faire
oublier les actions qu'on lui imputait.
Bientôt nous nous aperçûmes qu'il méditait une grande diversion. Quand
il mit sur le tapis au conseil d'aller se faire couronner roi d'Italie,
nous lui dîmes qu'il provoquerait une nouvelle guerre sur le continent.
«Il me faut des batailles et des triomphes, répliqua-t-il.» Et cependant
rien n'était ralenti dans les préparatifs de descente. Un jour que je
lui objectai qu'il ne pourrait guerroyer à la fois et contre
l'Angleterre et contre toute l'Europe, il me répondit: «La mer peut me
manquer, mais pas la terre; d'ailleurs je serai en mesure sur la côte
avant que les vieilles machines à coalition soient prêtes. Les têtes à
perruque n'y entendent rien, et les rois n'ont ni activité ni caractère.
Je ne crains pas la vieille Europe.»
Son couronnement à Milan fut la répétition de son couronnement en
France. Pour se montrer à ses nouveaux sujets, il parcourut son royaume
d'Italie. A la vue de Gênes la superbe et de ses environs pittoresques,
il s'écria: «Cela vaut bien une guerre.» Il se conduisit bien partout,
ménageant singulièrement le Piémont, surtout la noblesse piémontaise,
pour laquelle il avait une prédilection marquée.
A son retour sur la côte de Boulogne, redoublant ses préparatifs, il
tint son armée toute prête à franchir le détroit. Mais le succès était
subordonné à l'exécution d'un plan si vaste, qu'on ne croyait pas
possible qu'il ne fût dérangé, soit par des incidens, soit par des
chances imprévues. Faire concourir les flottes françaises de haut bord à
la descente de l'armée de terre, n'était pas chose aisée. C'était sous
la protection de cinquante vaisseaux de ligne sortis de Brest,
Rochefort, Lorient, Toulon, Cadix, puis réunis à la Martinique, et
venant de là sur Boulogne à toutes voiles, que devait s'opérer le
débarquement de cent quarante mille soldats et de dix mille chevaux. Le
débarquement opéré, la prise de Londres paraissait infaillible. Napoléon
était persuadé que, maître de cette capitale, l'armée anglaise battue et
disséminée, il se serait élevé à Londres même un parti populaire qui eût
renversé l'olygarchie et détruit le gouvernement. Toute la
correspondance secrète en montrait la possibilité.
Hélas! il s'abîma dans ses combinaisons maritimes, croyant faire mouvoir
nos divisions navales avec la même précision que mettraient ses armées
de terre à manoeuvrer devant lui. D'un autre côté, ni lui ni son
ministre de la marine, Decrès, qui était en possession de toute sa
confiance, ne surent former ni démêler le marin assez intrépide pour
conduire une si prodigieuse opération. Decrès se persuada que l'amiral
Villeneuve, son ami, en supporterait tout le poids, et il fut cause de
la catastrophe qui acheva la destruction de notre marine.