Lunéville; ce traité lui assurait le droit de se donner le gouvernement
qui lui conviendrait. Elle se crut redevable de son indépendance au
premier consul, qui s'attendait bien que les Suisses abuseraient de
leur émancipation. En effet, ils étaient déchirés par deux factions
opposées, savoir: le parti unitaire ou démocratique qui voulait la
république une et indivisible, et le parti fédéraliste ou des hommes de
la vieille aristocratie qui réclamaient les anciennes institutions. Le
parti unitaire était né de la révolution française; l'autre était celui
de l'ancien régime, et il penchait secrètement pour l'Autriche; entre
ces deux factions flottait le parti modéré ou neutre. Abandonnés à
eux-mêmes pendant toute l'année 1802, les unitaires et les fédéralistes
en vinrent aux déchiremens et à la guerre civile, tour-à-tour
secrètement encouragés par notre ministre Verninac, d'après l'impulsion
du cabinet des Tuileries, dont la politique visait à un dénouement
calculé avec art et par cela même inévitable. Le parti fédéraliste ayant
pris le dessus, les unitaires se jetèrent dans les bras de la France.
C'est ce qu'attendait le premier consul. Tout-à-coup il fait apparaître
son aide-de-camp Rapp, porteur d'une proclamation où il parlait en
maître plutôt qu'en médiateur, ordonnant à tous les partis de poser les
armes, faisant occuper militairement la Suisse par un corps d'armée
sous les ordres du général Ney. En cédant à la force, la dernière diète
fédérative ne céda rien de ses droits. Aussi les cantons confédérés
furent-ils traités en pays conquis; et l'on vit Bonaparte procéder à sa
médiation comme à une conquête qui eût été le prix de la valeur. Ainsi
s'évanouirent les derniers efforts des Suisses pour recouvrer leurs
anciennes lois et leur ancien gouvernement.
Les délégués des deux parus eurent rendez-vous à Paris, pour venir y
implorer la puissante protection du médiateur. Trente-six députés des
unitaires y accoururent. Les fédéralistes furent plus lents, tant ils
répugnaient à une démarche qu'ils regardaient comme une humiliation;
leurs délégués vinrent pourtant, au nombre de quinze, et tous se
trouvèrent réunis à Paris au mois de décembre. Ce fut alors que le
premier consul nomma la commission chargée de conférer avec eux et de
préparer l'acte de médiation qui devait mettre un terme aux troubles de
la Suisse. Cette commission, présidée par le sénateur Barthélémy, se
composait de deux sénateurs, le président et moi compris, et des deux
Conseillers d'état, Roederer et Demeunier. Le choix du président ne
pouvait être plus heureux. De même que le sénateur Barthélémy, je fus
assailli par ces bons Suisses qui avaient recours à nous comme à un
aréopage. J'avais beau leur dire que toute décision ultérieure
dépendrait de la volonté du premier consul, dont nous n'étions que les
rapporteurs, ils s'obstinaient à me croire en particulier une grande
influence: mon cabinet et mon salon ne désemplissaient pas.
Les conférences s'ouvrirent, et dans une première séance, tenue le 10
décembre, notre président donna lecture aux délégués d'une lettre par
laquelle le premier consul leur manifestait ses intentions. «La nature,
leur disait-il, a fait votre état fédératif; vouloir le vaincre ne peut
être d'un homme sage.» Cet oracle fut un coup de foudre pour le parti
unitaire; il en fut terrassé. Toutefois, pour modérer le triomphe des
fédéralistes qui s'imaginaient déjà voir renaître l'ancien ordre de
choses, la lettre consulaire ajoutait: «La renonciation à tous les
priviléges est votre premier besoin et votre premier droit.» Ainsi plus
d'ancienne aristocratie. La lettre contenait à la fin la déclaration
expresse que la France et la république italienne ne permettraient
jamais qu'il s'établît en Suisse un système de nature à favoriser les
intérêts des ennemis de l'Italie et de la France.
Je proposai aussitôt que la consulte nommât une commission de cinq
membres avec lesquels la commission consulaire et le premier consul
lui-même pussent conférer. Dès le surlendemain, 12 décembre, Bonaparte
eut, avec la commission de la consulte, nous présens, une conférence où
ses intentions furent plus clairement exprimées. Un tiers parti se forma
presque aussitôt, qui finit par supplanter les unitaires et les
fédéralistes que nous avions résolus de neutraliser. Une assez forte
opposition de vues et d'intérêts donna lieu à des discussions
très-animées qui, interrompues et reprises, se prolongèrent jusqu'au 24
janvier 1803. Ce jour-là le premier consul y mit un terme en faisant
requérir la consulte de nommer des commissaires qui recevraient de sa
main l'acte de médiation qu'il venait de faire dresser (sur nos rapports
et nos vues), acte sur lequel il leur serait permis de communiquer
leurs observations. Appelés à une nouvelle conférence qui dura près de
huit heures, les commissaires suisses obtinrent différentes
modifications au projet de constitution; et le 19 février ils reçurent
de la main du premier consul, dans une séance solennelle, l'_acte de
médiation_ qui devait régir leur pays. Cet acte imposait à la Suisse un
nouveau pacte fédératif, et déterminait en outre la constitution
particulière de chaque canton. Le surlendemain la consulte ayant été
congédiée, la commission consulaire dont je faisais partie, fit la
clôture de ses séances et de ses procès-verbaux.
Ainsi se termina l'intervention du gouvernement français dans les
affaires intérieures de la Suisse. Il eût été difficile, je crois,
d'imaginer un régime transitoire plus conforme aux vrais besoins de ses
habitans. Jamais d'ailleurs Bonaparte n'abusa moins de son énorme
prépondérance; et la Suisse est, sans contredit, de tous les États
voisins ou éloignés sur lesquels il a influé, celui qu'il a le plus
ménagé pendant les quinze années de son ascendant et de sa gloire. Pour
rendre hommage à la vérité, j'ajouterai que l'acte de médiation de la
Suisse fut imprégné, autant que possible, de l'esprit conciliant et
modérateur par essence de mon collègue Barthélémy; et j'ose dire que, de
mon côté, je l'ai secondé de toutes mes forces et de tous mes moyens.
J'eus, à ce sujet, plusieurs conférences particulières avec le premier
consul.
Mais que sa conduite à l'égard du reste de l'Europe ressembla peu à sa
politique modérée envers nos voisins les Suisses!
Tout avait été préparé aussi, afin de porter des coups sensibles à la
confédération germanique dont on voulait commencer la démolition. On
avait renvoyé à une députation extraordinaire de l'Empire, l'affaire des
indemnités à donner à ceux des membres du corps germanique qui, en tout
ou en partie, avaient été dépouillés de leur état et possession, tant
par les diverses cessions que par la réunion de la rive gauche du Rhin à
la France. La commission extraordinaire s'était constituée à Ratisbonne
dans l'été de 1801, sous la médiation de la France et de la Russie. Ses
opérations mirent en éveil tous nos intrigans en diplomatie; ils en
firent une mine qu'ils exploitèrent avec une impudeur qui d'abord
révolta le chef de l'État, mais qu'il ne put réprimer tant il y eut de
personnages élevés qui s'en mélèrent. Il était d'ailleurs naturellement
indulgent pour toutes les exactions qui pesaient sur les étrangers. Dans
cette grande affaire, notre influence domina l'influence russe. La
commission extraordinaire ne donna son recez, après sa quarante-sixième
séance, que le 23 février 1803, à l'époque même où se terminait
l'affaire de la médiation de la Suisse. Qu'on juge de l'activité des
intrigues; et que de marchés honteux eurent lieu dans ce long
intervalle, surtout à mesure qu'on approchait du dénouement! Quand les
plaintes arrivaient, que de grandes friponneries étaient dévoilées, on
rejetait tout sur les manèges des bureaux, où il n'y avait que des
entremetteurs, tandis que tout partait de certains cabinets, de certains
boudoirs, où l'on vendait les indemnités et les principautés. Quoique
n'étant plus dans les affaires, c'était toujours à moi que s'adressaient
les plaintes et les révélations dans les dénis de justice; on
s'obstinait à me croire influent et à portée de l'oreille du maître.
Mais ce ne fut pas du côté de l'Allemagne, déjà dans une décadence
visible, que se forma la tempête qui devait nous ramener les fléaux de
la guerre et des révolutions; ce fut au-delà du Pas-de-Calais. Ce que
j'avais prévu se réalisa par une suite de causes irrésistibles.
L'enthousiasme que la paix d'Amiens avait excité en Angleterre n'avait
pas été de longue durée. Le cabinet anglais, sur ses gardes et croyant
peu à la sincérité du premier consul, différait sous certains prétextes
de se dessaisir du Cap de Bonne-Espérance, de Malte et d'Alexandrie en
Égypte. Mais ceci ne touchait que les relations politiques; Bonaparte y
était moins sensible qu'au maintien de son autorité personnelle qui,
dans les papiers anglais, continuait d'être attaquée avec une virulence
à laquelle il ne pouvait s'accoutumer. Sa police était alors si débile,
qu'on le vit bientôt se débattre lui-même sans dignité et sans succès
contre la presse et les intrigues anglaises. A chaque note contre les
invectives des journalistes de Londres, les ministres de la
Grande-Bretagne répondaient que c'était une conséquence de la liberté
de la presse, qu'ils y étaient eux-mêmes exposés et qu'il n'y avait,
contre un tel abus, d'autre recours que celui des lois. Aveuglé par sa
colère, le premier consul, mal conseillé, donna dans le piége; il se
commit avec le pamphlétaire Peltier[20], qui ne fut condamné à une
amende que pour mieux triompher de la puissance de son adversaire. Une
riche souscription, bientôt remplie par l'élite de l'Angleterre, le mit
en état de faire à Bonaparte une guerre de plume, devant laquelle
pâlirent le _Moniteur_ et l'_Argus_.
[Note 20: Auteur de l'_Ambigu_ et d'une foule de pamphlets
très-spirituels contre Bonaparte et sa famille. (_Note de l'éditeur_.)]
De là le ressentiment que Bonaparte éprouva contre l'Angleterre. «Chaque
vent qui en souffle, disait-il, n'apporte rien qu'inimitié et que haine
contre ma personne.» Il jugea dès-lors que la paix ne pouvait lui
convenir; qu'elle ne lui laisserait pas assez de facilité pour agrandir
sa domination au dehors et gênerait l'extension de sa puissance
intérieure; que d'ailleurs nos relations journalières avec l'Angleterre
modifiaient nos idées politiques et réveillaient nos idées de liberté.
Dès lors il résolut de nous priver de tout rapport avec un peuple libre.
Les plus grossières invectives contre le gouvernement et les
institutions des Anglais salirent nos journaux qui prirent un ton rogue
et furibond. N'ayant plus ni haute police ni esprit public, le premier
consul eut recours aux artifices de son ministre des relations
extérieures pour fausser les idées des Français. D'épais nuages
obscurcirent une paix devenue problématique, mais à laquelle Bonaparte
tenait encore malgré lui par une sorte d'effroi intérieur qui lui
faisait présager des catastrophes.
Au-delà de la Manche tout devenait hostile, et les griefs contre le
premier consul étaient clairement articulés. On lui reprochait d'avoir
incorporé le Piémont et l'île d'Elbe; d'avoir disposé de la Toscane et
gardé Parme; d'imposer de nouvelles lois aux républiques ligurienne et
helvétique; de réunir dans sa main le gouvernement de la république
italienne; de traiter la Hollande comme une province française; de
rassembler des forces considérables sur les côtes de Bretagne, sous
prétexte d'une nouvelle expédition contre Saint-Domingue, de faire
stationner à l'embouchure de la Meuse un autre corps dont l'importance
était hors de proportion avec son objet avoué, celui de prendre
possession de la Louisiane; enfin d'envoyer des officiers d'artillerie
et du génie comme agens commerciaux, explorer les ports et les rades de
la Grande-Bretagne, pour se disposer ainsi au sein de la paix à une
invasion furtive sur les côtes d'Angleterre.
Le seul grief que le premier consul pût élever contre les Anglais, se
renfermait dans leur refus de rendre Malte. Mais ils répondaient que les
changemens politiques survenus depuis le traité d'Amiens, rendaient
cette restitution impossible sans quelques arrangemens préalables.
Il est certain qu'on ne mit pas assez de circonspection dans les
opérations politiques dirigées contre l'Angleterre. Si Bonaparte eût
voulu le maintien de la paix, il aurait soigneusement évité de donner à
cette puissance de l'ombrage et des inquiétudes sur ses possessions de
l'Inde, et il se fut abstenu d'applaudir aux fanfaronnades de la mission
de Sébastiani en Syrie et en Turquie. Son entretien imprudent avec lord
Whitworth accéléra la rupture; ce fut là l'instant critique de la vie
politique de Bonaparte. Je jugeai dès-lors qu'il passerait bientôt d'une
certaine modération, comme chef de gouvernement, à des actes
d'exagération, d'emportement et même de fureur.
Tel fut son décret du 22 mai 1803, ordonnant d'arrêter tous les Anglais
qui commerçaient ou voyageaient en France. Il n'y avait point encore eu
d'exemple d'une pareille atteinte au droit des gens. Comment M. de
Talleyrand put-il se prêter à devenir le principal instrument d'un acte
si sauvage, lui qui avait donné l'assurance expresse aux Anglais
résidant à Paris qu'ils jouiraient, après le départ de leur ambassadeur,
de la protection du gouvernement _avec autant d'étendue que durant son
séjour_? S'il avait eu le courage de se retirer, que serait devenu
Napoléon, sans haute police et sans ministre capable de balancer la
politique de l'Europe? Que nous aurions d'autres griefs à articuler;
d'autres accusations à porter au sujet de coopérations plus
monstrueuses! Je me crus heureux alors de n'être plus pour rien dans les
affaires. Qui sait? j'aurais peut-être fléchi tout comme un autre; mais
au moins aurais-je constaté ma résistance et pris acte de ma
désapprobation.
Sans plus de délai Bonaparte se mit en possession de l'électorat
d'Hanovre, et ordonna le blocus de l'Elbe et du Weser. Toutes ses
pensées se dirigèrent vers l'exécution du grand projet de descente sur
la côte ennemie. On couvrit de camps les falaises d'Ostende, de
Dunkerque et de Boulogne; on fit armer des escadres à Toulon, à
Rochefort et à Brest; on fit couvrir nos chantiers de péniches, de
prames, de chaloupes et de bateaux canonniers. De son côté, l'Angleterre
prit toutes ses mesures de défense; sa marine fut portée à quatre cent
soixante-neuf vaisseaux de guerre, et une flotille de huit cents
bâtimens garda ses côtes; toute sa population nationale courut aux
armes; des camps s'élevèrent sur les dunes de Douvres, des comtés de
Sussex et de Kent; les deux armées n'étaient plus séparées que par le
détroit, et les flotilles ennemies venaient insulter les nôtres que
protégeait une côte hérissée de canons.
Ainsi des préparatifs formidables marquèrent des deux côtés le
renouvellement de la guerre maritime, prélude plus ou moins prochain
d'une guerre générale. De la part de l'Angleterre un motif politique
plus grave avait accéléré la rupture. Le cabinet de Londres avait eu de
bonne heure avis que Bonaparte préparait, dans le silence du cabinet,
tous les ressorts nécessaires pour être proclamé empereur et faire
revivre l'Empire de Charlemagne. Depuis mon éloignement des affaires, il
était persuadé que l'opposition qu'il éprouverait à mettre la couronne
sur sa tête, ne serait que très-faible, les idées républicaines ayant
cessé d'être en crédit. Tous les rapports qui venaient de Paris
s'accordaient sur ce point qu'il ceindrait bientôt le bandeau des rois.
Ce qui donna surtout l'éveil au cabinet de Londres, ce fut la
proposition qu'on fit aux princes de la maison de Bourbon de transférer
au premier consul leurs droits à la couronne de France. N'osant en faire
directement la proposition lui-même, il se servit, pour cette
négociation délicate, du cabinet prussien dont il disposait à son gré.
Le ministre Haugwitz employa M. de Meyer, président de la régence de
Varsovie, qui offrit à Louis XVIII des indemnités en Italie et une
existence magnifique. Mais, noblement inspiré, le roi fit cette belle
réponse connue: «J'ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et
sur moi; mais je connais les obligations qu'il lui a imposées par le
rang où il lui a plu de me faire naître. Chrétien, je remplirai ces
obligations jusqu'au dernier soupir; fils de Saint-Louis, je saurai, à
son exemple, me respecter jusque dans les fers; successeur de François
Ier, je veux du moins pouvoir dire comme lui: nous avons tout perdu,
hors l'honneur.» Tous les princes français adhérèrent à cette noble
déclaration. Je me suis étendu sur ce fait parce qu'il sert à expliquer
ce que j'ai à dire sur la conspiration de Georges et de Moreau, et sur
le meurtre du duc d'Enghien. Le mauvais succès de la démarche faite
auprès des princes ayant retardé le développement du plan de Bonaparte,
le reste de l'année 1803 se passa dans l'attente. On n'eut l'air de
s'occuper que des préparatifs de l'invasion. Mais un double danger parut
imminent à Londres, et alors s'ourdit la conspiration de Georges
Cadoudal, sur le seul fondement du mécontentement de Moreau, qu'on
savait être opposé à Bonaparte. Il n'était question de rien moins que
de rapprocher et de coaliser les deux partis extrêmes, les royalistes
armés d'une part et les patriotes indépendans de l'autre. Cimenter une
telle réunion était au-dessus des moyens des agens qui s'y
entremêlèrent. Des intrigans ne pouvaient qu'arriver à un faux résultat.
La découverte d'une branche isolée de la conspiration la fit avorter.
Quand Réal eut reçu les premières révélations de Querelle, condamné à
mort, et qu'il en eut rendu compte, le premier consul refusa d'abord d'y
croire. Je fus consulté, et je vis un complot qu'il fallait pénétrer et
suivre. J'aurais pu faire rétablir dès ce moment le ministère de la
police et en reprendre les rênes; mais je n'eus garde et j'éludai; je ne
voyais encore rien de clair dans l'horizon. J'avouai sans peine que le
_gros juge_ était incapable de démêler et de conduire une affaire si
importante; mais je vantai Desmarets, chef de la division secrète, et
Réal, Conseiller d'état, comme deux excellens limiers et parfaits
explorateurs; je dis que Réal ayant eu le bonheur de la découverte, il
fallait lui donner la mission de confiance d'achever son ouvrage. Il fut
mis à la tête d'une commission extraordinaire avec carte blanche, et il
put s'appuyer sur le pouvoir militaire, Murat ayant été nommé gouverneur
de Paris. De découverte en découverte, on se saisit de Pichegru, de
Moreau et de Georges. Bonaparte vit au fond de cette conspiration et
dans la complicité de Moreau un coup de fortune qui lui assurait
l'Empire; il crut qu'il suffirait de qualifier Moreau de brigand pour le
dénationaliser. Ce mécompte et l'assassinat du duc d'Enghien faillirent
tout perdre.
J'eus un des premiers connaissance de la mission de Caulaincourt et
d'Ordener sur les bords du Rhin; mais quand je sus que le télégraphe
venait d'annoncer l'arrestation du prince, et que l'ordre de le
transférer de Strasbourg à Paris était donné, je pressentis la
catastrophe et je frémis pour la noble victime. Je courus à la
Malmaison, où était alors le premier consul; c'était le 29 ventôse (20
mars 1804). J'y arrivai à neuf heures du matin, et je le trouvai agité,
se promenant seul dans le parc. Je lui demandai la permission de
l'entretenir du grand événement du jour. «Je vois, dit-il, ce qui vous
amène; je frappe aujourd'hui un grand coup qui est nécessaire.» Je lui
représentai alors qu'il soulèverait la France et l'Europe, s'il
n'administrait pas la preuve irrécusable que le duc conspirait contre sa
personne à Etteinheim. «Qu'est-il besoin de preuves? s'écria-t-il;
n'est-ce pas un Bourbon, et de tous le plus dangereux?» J'insistai en
exposant des raisons politiques propres à faire taire la raison d'état;
ce fut en vain; il finit par me dire avec humeur: «Vous et les vôtres
n'avez-vous pas dit cent fois que je finirais par être le Monck de la
France, et par rétablir les Bourbons? eh bien! il n'y aura plus moyen de
reculer. Quelle plus forte garantie puis-je donner à la révolution que
vous avez cimentée du sang d'un roi? Il faut d'ailleurs en finir: je
suis environné de complots; il faut imprimer la terreur ou périr.» En
proférant ces dernières paroles qui ne laissaient plus d'espoir, il
s'était rapproché du château; j'y vis arriver M. de Talleyrand, et un
instant après, les deux consuls Cambacérès et Lebrun. Je regagnai ma
voiture, et rentrai chez moi consterné.
Je sus le lendemain qu'après mon départ on avait tenu conseil, et que,
dans la nuit, Savary avait procédé à l'exécution du malheureux prince;
on citait des circonstances atroces. Savary s'était dédommagé,
disait-on, d'avoir manqué sa proie en Normandie, où il s'était flatté
d'attirer dans le piège, au moyen des fils de la conspiration de
Georges, le duc de Berri et le comte d'Artois, qu'il eût sacrifiés plus
volontiers que le duc d'Enghien[21]. Réal m'assura qu'il s'était si peu
attendu à l'exécution nocturne, qu'il était parti le matin pour aller
chercher le prince à Vincennes, croyant le conduire à la Malmaison, et
s'imaginant que le premier consul finirait cette grande affaire d'une
manière magnanime. Mais, dit-il, un coup d'état lui parut indispensable
pour frapper l'Europe de terreur et pour détruire tous les germes de
conspiration contre sa personne.
[Note 21: Sans chercher à innocenter M. le duc de Rovigo qui s'est
si mal justifié lui-même de sa participation au meurtre du duc
d'Enghien, nous ferons observer que Fouché est ici un peu suspect de
partialité; il n'aimait pas M. de Rovigo qui fut chargé plus tard de le
remplacer au ministère de la police. (_Note de l'éditeur_.)]
L'indignation que j'avais prévue éclata de la manière la plus sanglante.
Je ne fus pas celui qui osa s'exprimer avec le moins de ménagement sur
cet attentat contre le droit des nations et de l'humanité. «C'est plus
qu'un crime, dis-je, c'est une faute!» paroles que je rapporte, parce
qu'elles ont été répétées et attribuées à d'autres.
Le procès de Moreau fit un moment diversion; mais en faisant naître un
danger plus réel, par suite de l'irritation et de l'indignation
publiques. Moreau paraissait à tous les yeux une victime de la jalousie
et de l'ambition de Bonaparte. La disposition générale des esprits
faisait craindre que sa condamnation n'entraînât un soulèvement et la
défection des troupes. Sa cause devenait celle de la plupart des
généraux. Lecourbe, Dessoles, Macdonald, Masséna et beaucoup d'autres se
prononçaient avec une loyauté et une énergie menaçantes. Moncey déclara
ne pouvoir pas même répondre de la gendarmerie. On touchait à une crise,
et Bonaparte se tenait renfermé dans son château de Saint-Cloud, comme
dans une forteresse. Je m'y présentai deux jours après lui avoir écrit,
afin de lui montrer l'abîme entrouvert sous ses pas. Il affecta une
fermeté qu'il n'avait pas au fond de l'âme.
«Je ne suis pas d'avis, lui dis-je, de sacrifier Moreau, et ici je
n'approuve pas du tout les moyens extrêmes; il faut temporiser, car la
violence approche trop de la faiblesse, et un acte de clémence de votre
part en imposera plus que les échafauds.»
M'ayant écouté attentivement dans l'exposé du danger de sa position, il
me promit de faire grâce à Moreau, en commuant la peine de mort en un
simple exil. Était-il lui-même sincère? Je savais qu'on poussait Moreau
à se soustraire à la justice, en faisant un appel aux soldats, dont on
lui exagérait les dispositions. Mais de meilleurs conseils et son propre
instinct prévalurent en le retenant dans de justes bornes. Tous les
efforts de Bonaparte et de ses affidés pour le faire condamner à mort
échouèrent. L'issue du procès ayant déconcerté le premier consul, il me
fit appeler à Saint-Cloud, et là je fus chargé directement par lui de
m'entremettre dans cette affaire délicate et d'amener un dénouement
paisible. Je vis d'abord la femme de Moreau, et je m'efforçai de calmer
des passions bien profondes et bien vives. Je vis ensuite Moreau, et il
me fut aisé de le faire consentir à son ostracisme, en lui montrant la
perspective du danger d'une détention de deux ans qui le mettrait, pour
ainsi dire, à la merci de son ennemi. A vrai dire, il y avait autant de
danger pour l'un que pour l'autre: Moreau pouvait être assassiné ou
délivré. Il suivit mes conseils, et prit la route de Cadix, pour de là
passer aux États-Unis. Le lendemain, je fus accueilli et remercié à
Saint-Cloud dans des termes qui me firent présager le retour prochain
d'une éclatante faveur.