L'indépendance de la Suisse venait d'être reconnue par le traité de

Lunéville; ce traité lui assurait le droit de se donner le gouvernement

qui lui conviendrait. Elle se crut redevable de son indépendance au

premier consul, qui s'attendait bien que les Suisses abuseraient de

leur émancipation. En effet, ils étaient déchirés par deux factions

opposées, savoir: le parti unitaire ou démocratique qui voulait la

république une et indivisible, et le parti fédéraliste ou des hommes de

la vieille aristocratie qui réclamaient les anciennes institutions. Le

parti unitaire était né de la révolution française; l'autre était celui

de l'ancien régime, et il penchait secrètement pour l'Autriche; entre

ces deux factions flottait le parti modéré ou neutre. Abandonnés à

eux-mêmes pendant toute l'année 1802, les unitaires et les fédéralistes

en vinrent aux déchiremens et à la guerre civile, tour-à-tour

secrètement encouragés par notre ministre Verninac, d'après l'impulsion

du cabinet des Tuileries, dont la politique visait à un dénouement

calculé avec art et par cela même inévitable. Le parti fédéraliste ayant

pris le dessus, les unitaires se jetèrent dans les bras de la France.

C'est ce qu'attendait le premier consul. Tout-à-coup il fait apparaître

son aide-de-camp Rapp, porteur d'une proclamation où il parlait en

maître plutôt qu'en médiateur, ordonnant à tous les partis de poser les

armes, faisant occuper militairement la Suisse par un corps d'armée

sous les ordres du général Ney. En cédant à la force, la dernière diète

fédérative ne céda rien de ses droits. Aussi les cantons confédérés

furent-ils traités en pays conquis; et l'on vit Bonaparte procéder à sa

médiation comme à une conquête qui eût été le prix de la valeur. Ainsi

s'évanouirent les derniers efforts des Suisses pour recouvrer leurs

anciennes lois et leur ancien gouvernement.

Les délégués des deux parus eurent rendez-vous à Paris, pour venir y

implorer la puissante protection du médiateur. Trente-six députés des

unitaires y accoururent. Les fédéralistes furent plus lents, tant ils

répugnaient à une démarche qu'ils regardaient comme une humiliation;

leurs délégués vinrent pourtant, au nombre de quinze, et tous se

trouvèrent réunis à Paris au mois de décembre. Ce fut alors que le

premier consul nomma la commission chargée de conférer avec eux et de

préparer l'acte de médiation qui devait mettre un terme aux troubles de

la Suisse. Cette commission, présidée par le sénateur Barthélémy, se

composait de deux sénateurs, le président et moi compris, et des deux

Conseillers d'état, Roederer et Demeunier. Le choix du président ne

pouvait être plus heureux. De même que le sénateur Barthélémy, je fus

assailli par ces bons Suisses qui avaient recours à nous comme à un

aréopage. J'avais beau leur dire que toute décision ultérieure

dépendrait de la volonté du premier consul, dont nous n'étions que les

rapporteurs, ils s'obstinaient à me croire en particulier une grande

influence: mon cabinet et mon salon ne désemplissaient pas.

Les conférences s'ouvrirent, et dans une première séance, tenue le 10

décembre, notre président donna lecture aux délégués d'une lettre par

laquelle le premier consul leur manifestait ses intentions. «La nature,

leur disait-il, a fait votre état fédératif; vouloir le vaincre ne peut

être d'un homme sage.» Cet oracle fut un coup de foudre pour le parti

unitaire; il en fut terrassé. Toutefois, pour modérer le triomphe des

fédéralistes qui s'imaginaient déjà voir renaître l'ancien ordre de

choses, la lettre consulaire ajoutait: «La renonciation à tous les

priviléges est votre premier besoin et votre premier droit.» Ainsi plus

d'ancienne aristocratie. La lettre contenait à la fin la déclaration

expresse que la France et la république italienne ne permettraient

jamais qu'il s'établît en Suisse un système de nature à favoriser les

intérêts des ennemis de l'Italie et de la France.

Je proposai aussitôt que la consulte nommât une commission de cinq

membres avec lesquels la commission consulaire et le premier consul

lui-même pussent conférer. Dès le surlendemain, 12 décembre, Bonaparte

eut, avec la commission de la consulte, nous présens, une conférence où

ses intentions furent plus clairement exprimées. Un tiers parti se forma

presque aussitôt, qui finit par supplanter les unitaires et les

fédéralistes que nous avions résolus de neutraliser. Une assez forte

opposition de vues et d'intérêts donna lieu à des discussions

très-animées qui, interrompues et reprises, se prolongèrent jusqu'au 24

janvier 1803. Ce jour-là le premier consul y mit un terme en faisant

requérir la consulte de nommer des commissaires qui recevraient de sa

main l'acte de médiation qu'il venait de faire dresser (sur nos rapports

et nos vues), acte sur lequel il leur serait permis de communiquer

leurs observations. Appelés à une nouvelle conférence qui dura près de

huit heures, les commissaires suisses obtinrent différentes

modifications au projet de constitution; et le 19 février ils reçurent

de la main du premier consul, dans une séance solennelle, l'_acte de

médiation_ qui devait régir leur pays. Cet acte imposait à la Suisse un

nouveau pacte fédératif, et déterminait en outre la constitution

particulière de chaque canton. Le surlendemain la consulte ayant été

congédiée, la commission consulaire dont je faisais partie, fit la

clôture de ses séances et de ses procès-verbaux.

Ainsi se termina l'intervention du gouvernement français dans les

affaires intérieures de la Suisse. Il eût été difficile, je crois,

d'imaginer un régime transitoire plus conforme aux vrais besoins de ses

habitans. Jamais d'ailleurs Bonaparte n'abusa moins de son énorme

prépondérance; et la Suisse est, sans contredit, de tous les États

voisins ou éloignés sur lesquels il a influé, celui qu'il a le plus

ménagé pendant les quinze années de son ascendant et de sa gloire. Pour

rendre hommage à la vérité, j'ajouterai que l'acte de médiation de la

Suisse fut imprégné, autant que possible, de l'esprit conciliant et

modérateur par essence de mon collègue Barthélémy; et j'ose dire que, de

mon côté, je l'ai secondé de toutes mes forces et de tous mes moyens.

J'eus, à ce sujet, plusieurs conférences particulières avec le premier

consul.

Mais que sa conduite à l'égard du reste de l'Europe ressembla peu à sa

politique modérée envers nos voisins les Suisses!

Tout avait été préparé aussi, afin de porter des coups sensibles à la

confédération germanique dont on voulait commencer la démolition. On

avait renvoyé à une députation extraordinaire de l'Empire, l'affaire des

indemnités à donner à ceux des membres du corps germanique qui, en tout

ou en partie, avaient été dépouillés de leur état et possession, tant

par les diverses cessions que par la réunion de la rive gauche du Rhin à

la France. La commission extraordinaire s'était constituée à Ratisbonne

dans l'été de 1801, sous la médiation de la France et de la Russie. Ses

opérations mirent en éveil tous nos intrigans en diplomatie; ils en

firent une mine qu'ils exploitèrent avec une impudeur qui d'abord

révolta le chef de l'État, mais qu'il ne put réprimer tant il y eut de

personnages élevés qui s'en mélèrent. Il était d'ailleurs naturellement

indulgent pour toutes les exactions qui pesaient sur les étrangers. Dans

cette grande affaire, notre influence domina l'influence russe. La

commission extraordinaire ne donna son recez, après sa quarante-sixième

séance, que le 23 février 1803, à l'époque même où se terminait

l'affaire de la médiation de la Suisse. Qu'on juge de l'activité des

intrigues; et que de marchés honteux eurent lieu dans ce long

intervalle, surtout à mesure qu'on approchait du dénouement! Quand les

plaintes arrivaient, que de grandes friponneries étaient dévoilées, on

rejetait tout sur les manèges des bureaux, où il n'y avait que des

entremetteurs, tandis que tout partait de certains cabinets, de certains

boudoirs, où l'on vendait les indemnités et les principautés. Quoique

n'étant plus dans les affaires, c'était toujours à moi que s'adressaient

les plaintes et les révélations dans les dénis de justice; on

s'obstinait à me croire influent et à portée de l'oreille du maître.

Mais ce ne fut pas du côté de l'Allemagne, déjà dans une décadence

visible, que se forma la tempête qui devait nous ramener les fléaux de

la guerre et des révolutions; ce fut au-delà du Pas-de-Calais. Ce que

j'avais prévu se réalisa par une suite de causes irrésistibles.

L'enthousiasme que la paix d'Amiens avait excité en Angleterre n'avait

pas été de longue durée. Le cabinet anglais, sur ses gardes et croyant

peu à la sincérité du premier consul, différait sous certains prétextes

de se dessaisir du Cap de Bonne-Espérance, de Malte et d'Alexandrie en

Égypte. Mais ceci ne touchait que les relations politiques; Bonaparte y

était moins sensible qu'au maintien de son autorité personnelle qui,

dans les papiers anglais, continuait d'être attaquée avec une virulence

à laquelle il ne pouvait s'accoutumer. Sa police était alors si débile,

qu'on le vit bientôt se débattre lui-même sans dignité et sans succès

contre la presse et les intrigues anglaises. A chaque note contre les

invectives des journalistes de Londres, les ministres de la

Grande-Bretagne répondaient que c'était une conséquence de la liberté

de la presse, qu'ils y étaient eux-mêmes exposés et qu'il n'y avait,

contre un tel abus, d'autre recours que celui des lois. Aveuglé par sa

colère, le premier consul, mal conseillé, donna dans le piége; il se

commit avec le pamphlétaire Peltier[20], qui ne fut condamné à une

amende que pour mieux triompher de la puissance de son adversaire. Une

riche souscription, bientôt remplie par l'élite de l'Angleterre, le mit

en état de faire à Bonaparte une guerre de plume, devant laquelle

pâlirent le _Moniteur_ et l'_Argus_.

[Note 20: Auteur de l'_Ambigu_ et d'une foule de pamphlets

très-spirituels contre Bonaparte et sa famille. (_Note de l'éditeur_.)]

De là le ressentiment que Bonaparte éprouva contre l'Angleterre. «Chaque

vent qui en souffle, disait-il, n'apporte rien qu'inimitié et que haine

contre ma personne.» Il jugea dès-lors que la paix ne pouvait lui

convenir; qu'elle ne lui laisserait pas assez de facilité pour agrandir

sa domination au dehors et gênerait l'extension de sa puissance

intérieure; que d'ailleurs nos relations journalières avec l'Angleterre

modifiaient nos idées politiques et réveillaient nos idées de liberté.

Dès lors il résolut de nous priver de tout rapport avec un peuple libre.

Les plus grossières invectives contre le gouvernement et les

institutions des Anglais salirent nos journaux qui prirent un ton rogue

et furibond. N'ayant plus ni haute police ni esprit public, le premier

consul eut recours aux artifices de son ministre des relations

extérieures pour fausser les idées des Français. D'épais nuages

obscurcirent une paix devenue problématique, mais à laquelle Bonaparte

tenait encore malgré lui par une sorte d'effroi intérieur qui lui

faisait présager des catastrophes.

Au-delà de la Manche tout devenait hostile, et les griefs contre le

premier consul étaient clairement articulés. On lui reprochait d'avoir

incorporé le Piémont et l'île d'Elbe; d'avoir disposé de la Toscane et

gardé Parme; d'imposer de nouvelles lois aux républiques ligurienne et

helvétique; de réunir dans sa main le gouvernement de la république

italienne; de traiter la Hollande comme une province française; de

rassembler des forces considérables sur les côtes de Bretagne, sous

prétexte d'une nouvelle expédition contre Saint-Domingue, de faire

stationner à l'embouchure de la Meuse un autre corps dont l'importance

était hors de proportion avec son objet avoué, celui de prendre

possession de la Louisiane; enfin d'envoyer des officiers d'artillerie

et du génie comme agens commerciaux, explorer les ports et les rades de

la Grande-Bretagne, pour se disposer ainsi au sein de la paix à une

invasion furtive sur les côtes d'Angleterre.

Le seul grief que le premier consul pût élever contre les Anglais, se

renfermait dans leur refus de rendre Malte. Mais ils répondaient que les

changemens politiques survenus depuis le traité d'Amiens, rendaient

cette restitution impossible sans quelques arrangemens préalables.

Il est certain qu'on ne mit pas assez de circonspection dans les

opérations politiques dirigées contre l'Angleterre. Si Bonaparte eût

voulu le maintien de la paix, il aurait soigneusement évité de donner à

cette puissance de l'ombrage et des inquiétudes sur ses possessions de

l'Inde, et il se fut abstenu d'applaudir aux fanfaronnades de la mission

de Sébastiani en Syrie et en Turquie. Son entretien imprudent avec lord

Whitworth accéléra la rupture; ce fut là l'instant critique de la vie

politique de Bonaparte. Je jugeai dès-lors qu'il passerait bientôt d'une

certaine modération, comme chef de gouvernement, à des actes

d'exagération, d'emportement et même de fureur.

Tel fut son décret du 22 mai 1803, ordonnant d'arrêter tous les Anglais

qui commerçaient ou voyageaient en France. Il n'y avait point encore eu

d'exemple d'une pareille atteinte au droit des gens. Comment M. de

Talleyrand put-il se prêter à devenir le principal instrument d'un acte

si sauvage, lui qui avait donné l'assurance expresse aux Anglais

résidant à Paris qu'ils jouiraient, après le départ de leur ambassadeur,

de la protection du gouvernement _avec autant d'étendue que durant son

séjour_? S'il avait eu le courage de se retirer, que serait devenu

Napoléon, sans haute police et sans ministre capable de balancer la

politique de l'Europe? Que nous aurions d'autres griefs à articuler;

d'autres accusations à porter au sujet de coopérations plus

monstrueuses! Je me crus heureux alors de n'être plus pour rien dans les

affaires. Qui sait? j'aurais peut-être fléchi tout comme un autre; mais

au moins aurais-je constaté ma résistance et pris acte de ma

désapprobation.

Sans plus de délai Bonaparte se mit en possession de l'électorat

d'Hanovre, et ordonna le blocus de l'Elbe et du Weser. Toutes ses

pensées se dirigèrent vers l'exécution du grand projet de descente sur

la côte ennemie. On couvrit de camps les falaises d'Ostende, de

Dunkerque et de Boulogne; on fit armer des escadres à Toulon, à

Rochefort et à Brest; on fit couvrir nos chantiers de péniches, de

prames, de chaloupes et de bateaux canonniers. De son côté, l'Angleterre

prit toutes ses mesures de défense; sa marine fut portée à quatre cent

soixante-neuf vaisseaux de guerre, et une flotille de huit cents

bâtimens garda ses côtes; toute sa population nationale courut aux

armes; des camps s'élevèrent sur les dunes de Douvres, des comtés de

Sussex et de Kent; les deux armées n'étaient plus séparées que par le

détroit, et les flotilles ennemies venaient insulter les nôtres que

protégeait une côte hérissée de canons.

Ainsi des préparatifs formidables marquèrent des deux côtés le

renouvellement de la guerre maritime, prélude plus ou moins prochain

d'une guerre générale. De la part de l'Angleterre un motif politique

plus grave avait accéléré la rupture. Le cabinet de Londres avait eu de

bonne heure avis que Bonaparte préparait, dans le silence du cabinet,

tous les ressorts nécessaires pour être proclamé empereur et faire

revivre l'Empire de Charlemagne. Depuis mon éloignement des affaires, il

était persuadé que l'opposition qu'il éprouverait à mettre la couronne

sur sa tête, ne serait que très-faible, les idées républicaines ayant

cessé d'être en crédit. Tous les rapports qui venaient de Paris

s'accordaient sur ce point qu'il ceindrait bientôt le bandeau des rois.

Ce qui donna surtout l'éveil au cabinet de Londres, ce fut la

proposition qu'on fit aux princes de la maison de Bourbon de transférer

au premier consul leurs droits à la couronne de France. N'osant en faire

directement la proposition lui-même, il se servit, pour cette

négociation délicate, du cabinet prussien dont il disposait à son gré.

Le ministre Haugwitz employa M. de Meyer, président de la régence de

Varsovie, qui offrit à Louis XVIII des indemnités en Italie et une

existence magnifique. Mais, noblement inspiré, le roi fit cette belle

réponse connue: «J'ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et

sur moi; mais je connais les obligations qu'il lui a imposées par le

rang où il lui a plu de me faire naître. Chrétien, je remplirai ces

obligations jusqu'au dernier soupir; fils de Saint-Louis, je saurai, à

son exemple, me respecter jusque dans les fers; successeur de François

Ier, je veux du moins pouvoir dire comme lui: nous avons tout perdu,

hors l'honneur.» Tous les princes français adhérèrent à cette noble

déclaration. Je me suis étendu sur ce fait parce qu'il sert à expliquer

ce que j'ai à dire sur la conspiration de Georges et de Moreau, et sur

le meurtre du duc d'Enghien. Le mauvais succès de la démarche faite

auprès des princes ayant retardé le développement du plan de Bonaparte,

le reste de l'année 1803 se passa dans l'attente. On n'eut l'air de

s'occuper que des préparatifs de l'invasion. Mais un double danger parut

imminent à Londres, et alors s'ourdit la conspiration de Georges

Cadoudal, sur le seul fondement du mécontentement de Moreau, qu'on

savait être opposé à Bonaparte. Il n'était question de rien moins que

de rapprocher et de coaliser les deux partis extrêmes, les royalistes

armés d'une part et les patriotes indépendans de l'autre. Cimenter une

telle réunion était au-dessus des moyens des agens qui s'y

entremêlèrent. Des intrigans ne pouvaient qu'arriver à un faux résultat.

La découverte d'une branche isolée de la conspiration la fit avorter.

Quand Réal eut reçu les premières révélations de Querelle, condamné à

mort, et qu'il en eut rendu compte, le premier consul refusa d'abord d'y

croire. Je fus consulté, et je vis un complot qu'il fallait pénétrer et

suivre. J'aurais pu faire rétablir dès ce moment le ministère de la

police et en reprendre les rênes; mais je n'eus garde et j'éludai; je ne

voyais encore rien de clair dans l'horizon. J'avouai sans peine que le

_gros juge_ était incapable de démêler et de conduire une affaire si

importante; mais je vantai Desmarets, chef de la division secrète, et

Réal, Conseiller d'état, comme deux excellens limiers et parfaits

explorateurs; je dis que Réal ayant eu le bonheur de la découverte, il

fallait lui donner la mission de confiance d'achever son ouvrage. Il fut

mis à la tête d'une commission extraordinaire avec carte blanche, et il

put s'appuyer sur le pouvoir militaire, Murat ayant été nommé gouverneur

de Paris. De découverte en découverte, on se saisit de Pichegru, de

Moreau et de Georges. Bonaparte vit au fond de cette conspiration et

dans la complicité de Moreau un coup de fortune qui lui assurait

l'Empire; il crut qu'il suffirait de qualifier Moreau de brigand pour le

dénationaliser. Ce mécompte et l'assassinat du duc d'Enghien faillirent

tout perdre.

J'eus un des premiers connaissance de la mission de Caulaincourt et

d'Ordener sur les bords du Rhin; mais quand je sus que le télégraphe

venait d'annoncer l'arrestation du prince, et que l'ordre de le

transférer de Strasbourg à Paris était donné, je pressentis la

catastrophe et je frémis pour la noble victime. Je courus à la

Malmaison, où était alors le premier consul; c'était le 29 ventôse (20

mars 1804). J'y arrivai à neuf heures du matin, et je le trouvai agité,

se promenant seul dans le parc. Je lui demandai la permission de

l'entretenir du grand événement du jour. «Je vois, dit-il, ce qui vous

amène; je frappe aujourd'hui un grand coup qui est nécessaire.» Je lui

représentai alors qu'il soulèverait la France et l'Europe, s'il

n'administrait pas la preuve irrécusable que le duc conspirait contre sa

personne à Etteinheim. «Qu'est-il besoin de preuves? s'écria-t-il;

n'est-ce pas un Bourbon, et de tous le plus dangereux?» J'insistai en

exposant des raisons politiques propres à faire taire la raison d'état;

ce fut en vain; il finit par me dire avec humeur: «Vous et les vôtres

n'avez-vous pas dit cent fois que je finirais par être le Monck de la

France, et par rétablir les Bourbons? eh bien! il n'y aura plus moyen de

reculer. Quelle plus forte garantie puis-je donner à la révolution que

vous avez cimentée du sang d'un roi? Il faut d'ailleurs en finir: je

suis environné de complots; il faut imprimer la terreur ou périr.» En

proférant ces dernières paroles qui ne laissaient plus d'espoir, il

s'était rapproché du château; j'y vis arriver M. de Talleyrand, et un

instant après, les deux consuls Cambacérès et Lebrun. Je regagnai ma

voiture, et rentrai chez moi consterné.

Je sus le lendemain qu'après mon départ on avait tenu conseil, et que,

dans la nuit, Savary avait procédé à l'exécution du malheureux prince;

on citait des circonstances atroces. Savary s'était dédommagé,

disait-on, d'avoir manqué sa proie en Normandie, où il s'était flatté

d'attirer dans le piège, au moyen des fils de la conspiration de

Georges, le duc de Berri et le comte d'Artois, qu'il eût sacrifiés plus

volontiers que le duc d'Enghien[21]. Réal m'assura qu'il s'était si peu

attendu à l'exécution nocturne, qu'il était parti le matin pour aller

chercher le prince à Vincennes, croyant le conduire à la Malmaison, et

s'imaginant que le premier consul finirait cette grande affaire d'une

manière magnanime. Mais, dit-il, un coup d'état lui parut indispensable

pour frapper l'Europe de terreur et pour détruire tous les germes de

conspiration contre sa personne.

[Note 21: Sans chercher à innocenter M. le duc de Rovigo qui s'est

si mal justifié lui-même de sa participation au meurtre du duc

d'Enghien, nous ferons observer que Fouché est ici un peu suspect de

partialité; il n'aimait pas M. de Rovigo qui fut chargé plus tard de le

remplacer au ministère de la police. (_Note de l'éditeur_.)]

L'indignation que j'avais prévue éclata de la manière la plus sanglante.

Je ne fus pas celui qui osa s'exprimer avec le moins de ménagement sur

cet attentat contre le droit des nations et de l'humanité. «C'est plus

qu'un crime, dis-je, c'est une faute!» paroles que je rapporte, parce

qu'elles ont été répétées et attribuées à d'autres.

Le procès de Moreau fit un moment diversion; mais en faisant naître un

danger plus réel, par suite de l'irritation et de l'indignation

publiques. Moreau paraissait à tous les yeux une victime de la jalousie

et de l'ambition de Bonaparte. La disposition générale des esprits

faisait craindre que sa condamnation n'entraînât un soulèvement et la

défection des troupes. Sa cause devenait celle de la plupart des

généraux. Lecourbe, Dessoles, Macdonald, Masséna et beaucoup d'autres se

prononçaient avec une loyauté et une énergie menaçantes. Moncey déclara

ne pouvoir pas même répondre de la gendarmerie. On touchait à une crise,

et Bonaparte se tenait renfermé dans son château de Saint-Cloud, comme

dans une forteresse. Je m'y présentai deux jours après lui avoir écrit,

afin de lui montrer l'abîme entrouvert sous ses pas. Il affecta une

fermeté qu'il n'avait pas au fond de l'âme.

«Je ne suis pas d'avis, lui dis-je, de sacrifier Moreau, et ici je

n'approuve pas du tout les moyens extrêmes; il faut temporiser, car la

violence approche trop de la faiblesse, et un acte de clémence de votre

part en imposera plus que les échafauds.»

M'ayant écouté attentivement dans l'exposé du danger de sa position, il

me promit de faire grâce à Moreau, en commuant la peine de mort en un

simple exil. Était-il lui-même sincère? Je savais qu'on poussait Moreau

à se soustraire à la justice, en faisant un appel aux soldats, dont on

lui exagérait les dispositions. Mais de meilleurs conseils et son propre

instinct prévalurent en le retenant dans de justes bornes. Tous les

efforts de Bonaparte et de ses affidés pour le faire condamner à mort

échouèrent. L'issue du procès ayant déconcerté le premier consul, il me

fit appeler à Saint-Cloud, et là je fus chargé directement par lui de

m'entremettre dans cette affaire délicate et d'amener un dénouement

paisible. Je vis d'abord la femme de Moreau, et je m'efforçai de calmer

des passions bien profondes et bien vives. Je vis ensuite Moreau, et il

me fut aisé de le faire consentir à son ostracisme, en lui montrant la

perspective du danger d'une détention de deux ans qui le mettrait, pour

ainsi dire, à la merci de son ennemi. A vrai dire, il y avait autant de

danger pour l'un que pour l'autre: Moreau pouvait être assassiné ou

délivré. Il suivit mes conseils, et prit la route de Cadix, pour de là

passer aux États-Unis. Le lendemain, je fus accueilli et remercié à

Saint-Cloud dans des termes qui me firent présager le retour prochain

d'une éclatante faveur.

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I · 第 14 / 20 段