Tandis que les registres destinés à recevoir les suffrages étaient

dérisoirement ouverts aux secrétariats de toutes les administrations,

aux greffes de tous les tribunaux, chez tous les maires, chez tous les

officiers publics, il survint un incident grave qui transpira malgré les

soins qui furent apportés à en étouffer les circonstances. Dans un dîner

où se réunirent, avec une vingtaine d'officiers mécontens, d'anciens

republicains et patriotes chauds, on mit sur le tapis sans ménagemens

les projets ambitieux du premier consul. Une fois les esprits échauffés,

dans les fumées du vin, on alla jusqu'à dire qu'il fallait faire

partager au nouveau. César les destinées de l'ancien, non au Sénat où il

n'y avait plus que des âmes subjuguées, asservies, mais au milieu même

des soldats, dans une grande parade aux Tuileries. L'exaltation fut

telle que le colonel du 12e régiment de hussards, Fournier Sarlovèse,

fameux alors pour son habileté à tirer le pistolet, affirma qu'il se

faisait fort, à cinquante pas, de ne pas manquer Bonaparte. Tel fut du

moins le propos imprudent que le soir même, L...., autre convive,

soutint avoir entendu, et alla dénoncer au général Menou, son ami, dans

la vue d'arriver par son intermédiaire jusqu'au premier consul; car

Menou était, depuis son retour d'Égypte, en très-grande faveur. En

effet, il conduit lui-même le délateur aux Tuileries et y arrive au

moment où Bonaparte allait monter en voiture pour se rendre à l'Opéra.

Le premier consul reçoit la dénonciation, donne des ordres à sa police

militaire, et court ensuite au spectacle dans sa loge. Là, on lui

apprend que le colonel Fournier est dans la salle même. L'ordre est

donné à l'instant à l'aide-de-camp Junot de l'arrêter et de le conduire

devant moi comme prévenu de conspiration contre la sûreté extérieure et

intérieure de l'État.

Averti à l'avance de l'imprudente et blâmable intempérance de langue de

cinq à six mauvaises têtes échauffées par le vin, par les souvenirs de

la liberté, par l'approbation ouverte ou tacite d'une vingtaine de

convives, j'interroge, je réprimande le colonel; je reçois l'expression

de son repentir, en ne lui dissimulant pas que son affaire peut devenir

extrêmement grave par suite de l'examen de ses papiers. Il m'assure

qu'il ne redoute rien à cet égard. Je songe alors à tout assoupir en

faisant réduire la rigueur du premier consul en une simple correction

militaire. Mais voilà qu'un incident vient tout aggraver. Le colonel

passe la nuit à la préfecture, et le lendemain des agens de police le

conduisent chez lui pour assister à l'enlèvement de ses papiers.

Quoiqu'il ne s'y trouvât aucun indice d'attentat médité, l'idée qu'on y

verrait des vers, des couplets dirigés contre Bonaparte, lui monte la

tête. Que fait-il? Sans rien laisser pénétrer de son dessein, il enferme

ses gardiens dans sa chambre et s'évade. Qu'on juge de la colère du

premier consul! Heureusement qu'elle eut d'abord à s'exhaler contre la

niaiserie des agens de la préfecture, et qu'en mesure, de mon côté, je

lui avais adressé à lui-même, dès la veille, la preuve irréfragable que

l'incartade du repas militaire était parvenue à ma connaissance. Rien

n'aurait pu m'excuser si d'aussi coupables propos, tenus devant un grand

nombre de personnes réunies, eussent été révélés au chef de l'État sans

que le chef de la police n'en eût aucun indice. Je lui portai les

papiers du colonel dont je pris l'engagement de retrouver la trace; et

je le conjurai, après l'examen, de ne point donner à cette affaire

l'importance d'une conjuration, ce qui serait doublement impolitique et

à l'égard de l'armée et à l'égard de la position du premier consul,

vis-à-vis de la nation appelée à donner son suffrage sur son consulat à

vie. Comme je l'avais annoncé, le colonel fut découvert et arrêté, mais

avec un appareil militaire que je trouvai ridicule. Impliqué dans la

même affaire, le chef d'escadron Donnadieu, devenu depuis général, et le

même qu'on dit célèbre aujourd'hui, fut également arrêté et envoyé comme

le colonel Fournier, au Temple, dans un cachot. Grâce à mes

représentations, le dénouement ne fut point tragique; il ne fut marqué

que par des destitutions, des exils, des disgrâces et par des

récompenses au délateur.

Le premier consul n'en poursuivit que plus vivement l'objet de son

ambition. Toute la sollicitude ministérielle se tourna, pendant six

semaines, à recueillir et à dépouiller les registres où étaient portés

les suffrages pour le consulat à vie. Dressé par une commission

spéciale, le procès-verbal offrit 3,568,185 votes affirmatifs et

seulement 9,074 votes négatifs. Le 2 août un sénatus-consulte dit

organique conféra au premier consul Bonaparte le pouvoir perpétuel. On

s'inquiéta peu en général de la manière dont on venait de procéder. La

plupart des citoyens qui avaient voté pour lui déférer à vie la

magistrature suprême, crurent ramener en France le système monarchique,

et avec lui le repos et la stabilité. Le Sénat crut ou feignit de croire

que Napoléon obéissait à la volonté du peuple, et qu'on trouvait des

garanties suffisantes dans sa réponse au message du premier corps de

l'État. «...La liberté, avait dit le premier consul, l'égalité, la

prospérité de la France seront assurées.... Content, ajoutait-il avec un

ton d'inspiré, d'avoir été appelé par l'ordre de celui de qui tout

émane, a ramener sur la terre l'ordre, la justice et l'égalité...»

Rien que par ces dernières paroles, le vulgaire pouvait le croire né

réellement pour commander à l'univers, tant sa fortune était arrivée,

par des voies singulières, au plus haut point d'élévation, et tant il se

montrait capable le gouverner les hommes avec un grand éclat. Peut-être,

plus heureux qu'Alexandre et que César, eût-il atteint et embrassé la

grande chimère du pouvoir universel, si ses passions n'avaient obscurci

ses vues, et si la soif d'une domination tyrannique n'avait fini par

choquer les peuples.

Tout n'était pas consommé dans l'escamotage du consulat à vie; et le 6

août l'on vit paraître un long sénatus-consulte organique de la

constitution de l'an XIII, sorti de l'atelier des deux consuls

satellites, élaboré par les familiers du cabinet, et proposé _au nom du

gouvernement_.

Puisque les Français adoptaient d'enthousiasme le gouvernement renfermé

désormais dans la personne du premier consul, il n'avait garde lui, de

leur laisser le temps de se refroidir; il était d'ailleurs persuadé que

son autorité ne serait pas entièrement affermie tant qu'il resterait

dans l'État un pouvoir qui n'émanerait pas directement de lui-même.

Tel fut l'esprit du sénatus-consulte du 6 août imposé au Sénat. Où peut

le considérer comme une cinquième constitution, par laquelle Bonaparte

devint maître de la pluralité des suffrages dans le Sénat, tant pour les

élections, que pour les délibérations, réservant aux Sénateurs,

désormais dans sa main, le droit d'échanger les institutions au moyen de

_sénatus-consultes organiques_; réduisant le Tribunat à la nullité, en

diminuant de moitié ses membres par l'élimination, enlevant au Corps

législatif le droit de sanctionner les traités; et enfin ramenant à sa

volonté unique toute l'action du gouvernement. En outre, on reconnut le

Conseil d'état comme autorité constituée; finalement le consul à vie se

fit déférer la plus belle prérogative de souverain: le droit de faire

grâce. Il récompensa les services et la docilité des deux consuls, ses

acolytes, en faisant aussi déclarer à vie leurs fonctions consulaires.

Telle fut la cinquième constitution jetée sur un peuple aussi léger

qu'irréfléchi, n'ayant que très-peu d'idées justes sur l'organisation

politique et sociale, et qui passait, sans s'en douter, de la république

à l'empire. Un pas restait encore à faire; mais qui aurait pu

l'empêcher?

Au fond du coeur, je ne vis là qu'un informe et dangereux ouvrage; et je

m'en expliquai sans déguisement. Je dis au premier consul lui-même qu'il

venait de se déclarer le chef d'une monarchie viagère qui, selon moi,

n'avait d'autres bases que son épée et ses victoires.

Le 15 août, jour anniversaire de sa naissance, on rendit à Dieu de

solennelles actions de grâce, d'avoir, dans son ineffable bonté, donné à

la France un homme qui avait bien voulu consentir à exercer toute sa vie

le pouvoir suprême.

Le sénatus-consulte du 6 août conférait aussi au premier consul la

faculté de présider le Sénat; pressé d'en user et plus encore de faire

l'essai de la disposition de l'opinion publique à son égard, Bonaparte

se rendit en grande pompe, le 21, au Luxembourg, accompagné de ses deux

collègues, de ses ministres, du Conseil d'état et du plus brillant

cortège. Les troupes, sous les armes et en belle tenue, bordaient la

haie depuis les Tuileries jusqu'au palais du Luxembourg. Ayant pris

place, le premier consul reçut le serment de tous les sénateurs, puis M.

de Talleyrand lut un rapport sur les indemnités accordées à différens

princes d'Allemagne, et, en outre, présenta plusieurs projets de

sénatus-consulte, ent'autres celui qui réunissait à la France l'île

d'Elbe, depuis si fameuse comme premier lieu d'exil de celui même qui

alors était réputé l'homme du Destin. Quel souvenir! quel rapprochement!

Le cortège, allant et venant, ne fut salué ni par des acclamations ni

par aucun signe d'approbation de la part du peuple, malgré les

démonstrations et les salutations du premier consul, et particulièrement

de ses frères devant la foule assemblée derrière le cordon des soldats

bordant la haie. Ce morne silence, et l'espèce d'affectation que mirent

la plupart des citoyens à ne pas même vouloir se découvrir au passage de

leur magistrat suprême, blessèrent vivement le premier consul. Peut-être

se rappela-t-il, à cette occasion, la maxime si connue: «Le silence des

peuples est la leçon des rois!» maxime qui fut placardée le soir même,

et lue le lendemain aux Tuileries et dans quelques carrefours.

Comme il ne manqua pas d'imputer cet accueil glacé à la maladresse de

l'administration et au peu d'élan de ses amis, je lui rappelai qu'il

m'avait prescrit de ne rien préparer de factice, et j'ajoutai: «Malgré

la fusion des Gaulois et des Francs? nous sommes toujours le même

peuple; nous sommes toujours ces anciens Gaulois qu'on représentait

comme ne pouvant supporter ni la liberté ni l'oppression!...--Que

voulez-vous dire? répliqua-t-il vivement.--Que les Parisiens ont cru

voir, dans les dernières dispositions du gouvernement, la perte totale

de la liberté et une tendance trop visible au pouvoir absolu.--Je ne

gouvernerais pas six semaines dans ce vide de la paix, reprit-il, si, au

lieu d'être le maître, je n'étais qu'un simulacre d'autorité.--Mais

soyez à la fois paternel, affable, fort et juste, et vous reconquerrez

aisément ce que vous semblez avoir perdu.--Il y a de la bizarrerie et du

caprice dans ce qu'on appelle l'opinion publique; je saurai la rendre

meilleure, dit-il en me tournant le dos.»

J'avais un secret pressentiment que je ne tarderais pas à être éloigné

des affaires; je n'en doutai plus après ce dernier entretien. D'ailleurs

la connaissance des manoeuvres de mes ennemis y n'avaient pu m'échapper;

j'en avais de puissans qui épiaient l'occasion de me renverser. Mon

opposition aux dernières mesures leur servit de prétexte. Non seulement

j'avais contre moi Lucien et Joseph, mais encore leur soeur Élisa, femme

hautaine, nerveuse, passionnée, dissolue, dévorée par le double hochet

de l'amour et de l'ambition. Elle était menée, comme on l'a vu, par le

poëte Fontanes dont elle s'était engouée, et à qui elle ouvrait alors

toutes les portes de la faveur et de la fortune. Timide et avisé en

politique, Fontanes n'agissait lui-même que sous l'influence d'une

coterie soi-disant religieuse et monarchique, coterie qui, remaniant une

partie des journaux, avait aussi à elle son auteur romantique, faisant

du christianisme un poëme, et de notre langue un jargon. Fier de ses

succès, de sa faveur et de sa petite cour littéraire, Fontanes était

tout glorieux d'amener aux pieds de son illustre émule de Charlemagne,

les écrivains novices dont il dirigeait les essais, et qui se croyaient,

ainsi que lui, appelés à reconstituer la société avec des vieilleries

monarchiques.

Ce céladon de la littérature, auteur élégant et pur, n'osait pas trop

m'attaquer en face; mais, dans des Mémoires clandestins qu'il faisait

remettre au premier consul, il dénigrait toutes les doctrines, toutes

les institutions libérales, cherchant à rendre suspect les hommes

marquans de la révolution, qu'il représentait comme des ennemis

invétérés de l'unité du pouvoir. Son thême, sa conclusion obligée était

de faire recommencer Charlemagne par Napoléon, afin que la révolution

pût se reposer et se perdre dans un grand et puissant empire. C'était la

chimère du jour, ou plutôt on savait que telle était la marotte du

premier consul et de ses intimes. Aussi tous les aspirans aux places,

aux faveurs, à la fortune, ne manquaient pas de donner leurs plans,

leurs vues, dans ce sens, avec plus on moins d'exagération et

d'extravagance. Vers cette époque aussi apparut, dans la fabrication des

écritures occultes, le pamphlétaire F...., d'abord agent des agens de

Louis XVIII, puis agent de Lucien à Londres, lors des préliminaires,

d'où il avait écrit d'un ton tranchant et suffisant, force pauvretés sur

les ressorts et le jeu d'un gouvernement qu'il était hors d'état de

comprendre. Mis à la gratification pour quelques rapports qui, du

cabinet, me parvinrent anonymes, il s'enhardit, et, profitant de la

faveur de Lavalette, qui régissait les postes, il fit arriver au chef de

l'État les premiers essais d'une correspondance devenue ensuite plus

régulière. Épiant l'air du bureau, il dissertait à tort et à travers sur

Charlemagne, sur Louis XIV, sur l'ordre social, parlant de

reconstruction, d'unité de pouvoir, de monarchie, toutes choses

incompatibles, bien entendu, avec les jacobins, même avec ce qu'il

appelait, d'un air capable, les hommes forts de la révolution. Tout en

recueillant les bruits de salons et de cafés, le correspondant officieux

forgeait mille historiettes contre moi et contre la police générale,

dont il faisait un épouvantail: c'était le mot d'ordre.

Enfin tous les ressorts étant prêts, et le moment opportun (on avait

sondé adroitement Duroc et Savary), on arrêta, dans une réunion à

Morfontaine, chez Joseph, que dans un prochain conseil de famille, où

assisteraient Cambacérès et Lebrun, on ferait lecture d'un Mémoire où,

sans m'attaquer personnellement, on s'efforcerait d'établir que, depuis

l'établissement du consulat à vie et de la paix générale, le ministère

de la police était un pouvoir inutile et dangereux: inutile contre les

royalistes, qui, désarmés et soumis, ne demandaient qu'à se rallier au

gouvernement; dangereux comme étant d'institution républicaine et le

paratonnerre des anarchistes incurables qui y trouvaient protection et

salaire. On en concluait qu'il serait impolitique de laisser un si grand

pouvoir dans les mains d'un seul homme; que c'était mettre à sa merci

toute la machine du gouvernement. Venait ensuite un plan rédigé par

Roederer, le faiseur de Joseph, qui avait pour objet à réunir la police

au ministère de la justice, dans les mains de Regnier, sous le nom de

grand-juge.

Quand j'appris ce tripotage, et avant même que l'arrêté des consuls ne

fût signé, je ne pus m'empêcher de dire à mes amis, que j'étais

remplacé par une _grosse bête_, et c'était vrai. On ne désigna plus

depuis l'épais et lourd Regnier que sous le nom de _gros juge_.

Je ne fis rien pour parer le coup, tant j'y étais préparé. Aussi mon

assurance et mon calme étonnèrent le premier consul, quand, au dernier

travail, il me dit: «M. Fouché, vous avez très-bien servi le

gouvernement, qui ne se bornera point aux récompenses qu'il vient de

vous décerner, car dès aujourd'hui vous faites partie du premier corps

de l'État. C'est avec regret que je me sépare d'un homme de votre

mérite; mais il a bien fallu prouver à l'Europe que je m'enfonçais

franchement dans le système pacifique, et que je me reposais sur l'amour

des Français. Dans les nouveaux arrangemens que je viens d'arrêter, la

police n'est plus qu'une branche du ministère de la justice, et vous ne

pouviez y figurer convenablement. Mais soyez sûr que je ne renonce ni à

vos conseils ni à vos services; il ne s'agit pas du tout ici d'une

disgrâce, et n'allez pas prêter l'oreille aux bavardages des salons du

faubourg Saint-Germain, ni à ceux des tabagies où se rassemblent les

vieux orateurs de clubs dont vous vous êtes si souvent moqué avec moi.»

Après l'avoir remercié des témoignages de satisfaction qu'il daignait me

donner, je ne lui dissimulai pas que les changemens qu'il avait jugé à

propos de déterminer ne m'avaient nullement pris au dépourvu.--«Quoi!

vous vous en doutiez? s'écria-t-il.--Sans en être sûr précisément,

répondis-je, je m'y étais préparé d'après quelques indices et certains

chuchottemens parvenus jusqu'à moi.»

Je le suppliai de croire qu'il n'entrait dans mes regrets aucune vue

personnelle; que j'étais mu seulement par l'extrême sollicitude que

m'inspireraient toujours la sûreté de sa personne et de son

gouvernement; que ces sentimens me portaient à le prier de me permettre

de lui présenter par écrit mes dernières réflexions sur la situation

présente.--«Communiquez-moi tout ce que vous vous voudrez, citoyen

sénateur, me dit-il; tout ce qui me viendra de vous attirera toujours

mon attention.»

Je demandai et j'obtins pour le lendemain une audience dans laquelle je

me proposai de lui rendre un compte détaillé de l'emploi des fonds

secrets de mon ministère.

J'allai rédiger mon rapport de clôture pour lequel j'avais déjà pris des

notes; il était court et nerveux. Je représentai d'abord au premier

consul que rien n'était moins assuré à mes yeux que l'état de paix, ce

que je rendis sensible en indiquant les germes de plus d'une guerre à

venir; j'ajoutai que dans un tel état de choses, et l'opinion publique

étant peu favorable aux empiétemens du pouvoir, il serait impolitique de

dépouiller la magistrature suprême des garanties d'une police vigilante;

que loin de s'endormir dans le système d'une imprudente sécurité, au

moment où l'on venait de fonder brusquement la permanence de l'autorité

exécutive, il fallait qu'elle se conciliât l'opinion publique et

rattachât tous les partis au nouvel ordre de choses; qu'on n'y

parviendrait qu'en abjurant toute espèce de préventions et de répugnance

pour tels ou tels hommes; que tout en désapprouvant le système qui avait

prévalu dans le Conseil, je m'étais toujours expliqué dans l'intérêt du

premier consul, comme auraient pu le faire ceux de ses serviteurs les

plus dévoués et les plus intimes; que nos intentions étaient les mêmes à

tous, mais nos vues et nos moyens différens; que si l'on persistait

dans des vues erronées on marcherait, sans le vouloir, à une oppression

intolérable ou à la contre-révolution; qu'il fallait surtout éviter de

mettre la chose publique à la merci de mains imprudentes ou d'une

coterie d'eunuques politiques qui, au premier ébranlement, livreraient

l'État aux royalistes et à l'étranger; que c'était dans les opinions

fortes et dans les intérêts nouveaux qu'on devait chercher un appui

solide; que celui de l'armée ne suffirait pas à un pouvoir trop colossal

pour ne pas exciter les plus vives alarmes en Europe; qu'on ne saurait

trop s'étudier à ne pas commettre les destinées de la France aux chances

de nouvelles guerres qui découleraient nécessairement de la trève armée

dans laquelle se reposaient les forces respectives; qu'avant de rentrer

dans l'arène il fallait s'assurer de l'affection de l'intérieur et

grouper autour du gouvernement, non des brouillons, des anarchistes ou

des contre-révolutionnaires, mais des hommes droits et à caractère, qui

ne verraient pour eux de sécurité ni de bien-être que dans son maintien;

qu'on les trouverait parmi les hommes de 1789, et de tous les amis sages

de la liberté, qui, détestant les excès de la révolution, tenaient à

l'établissement d'un gouvernement fort et modéré; et enfin que, dans la

situation précaire où se trouvaient la France et l'Europe, le chef de

l'État ne devait tenir l'épée dans le fourreau et s'abandonner à une

douce sécurité qu'entouré de ses amis et préservé par eux. Venait

ensuite l'application de mes vues et de mon système aux différens partis

qui divisaient l'État, partis dont les passions et les couleurs

s'affaiblissaient, il est vrai, de plus en plus; mais qu'un choc, une

imprudence, des fautes répétées, et une nouvelle guerre, pouvaient

réveiller et mettre aux prises.

Le lendemain je lui remis ce Mémoire qui était, en quelque sorte, mon

testament politique; il le prit de mes mains avec une affabilité

affectée. Je mis ensuite sous ses yeux le compte détaillé de ma gestion

secrète; et voyant avec surprise que j'avais une énorme réserve de près

de deux millions quatre cent mille francs: «Citoyen sénateur, me dit-il,

je serai plus généreux et plus équitable que ne le fut Sieyes, à l'égard

de ce pauvre Roger-Ducos, en se partageant le gras de caisse du

Directoire expirant; gardez la moitié de la somme que vous me remettez;

ce n'est pas trop comme marque de ma satisfaction personnelle et privée;

l'autre moitié entrera dans la caisse de ma police particulière, qui,

d'après vos sages avis, prendra un nouvel essor, et sur laquelle je vous

prierai de me donner souvent vos idées.»

Touché de ce procédé, je remerciai le premier consul de m'élever ainsi

au niveau des hommes les plus récompensés de son gouvernement (il venait

aussi de me conférer la sénatorerie d'Aix), et je lui protestai d'être à

jamais dévoué aux intérêts de sa gloire.

J'étais de bonne foi, persuadé alors comme je le suis encore

aujourd'hui, qu'en supprimant la police générale il n'avait eu en vue

que de se défaire d'une institution qui, n'ayant pu sauver ce qu'il

avait renversé lui-même, lui parut plus redoutable qu'utile; c'était

l'instrument qu'il redoutait alors plus que les mains qui en avaient la

direction. Il n'en avait pas moins cédé à une intrigue, en s'abusant sur

les motifs qu'avaient allégués mes adversaires. En un mot, Bonaparte,

rassuré par la paix générale contre les tentatives des royalistes,

s'imagina qu'il n'avait plus d'autres ennemis que dans les hommes de la

révolution; et comme on ne cessait de lui dire que ces hommes

s'attachaient à un ministère qui, né de la révolution, protégeait ses

intérêts et défendait ses doctrines, il le brisa, croyant par là rester

l'arbitre du mode avec lequel il lui plairait d'exercer le pouvoir.

Je rentrai dans la vie privée avec une sorte de contentement et de

bonheur domestique, dont je m'étais accoutumé à goûter la douceur au

milieu même des plus grandes affaires. D'un autre côté, je me retrouvai

avec un tel surcroît de fortune et de considération que je ne me sentis

ni frappé ni déchu. Mes ennemis en furent déconcertés. J'acquis même

dans le Sénat, sur ceux de mes collègues les plus honorables, une

influence marquée: mais je ne fus rien moins que tenté d'en abuser; je

m'abstins même d'en tirer aucun avantage, car je savais qu'on avait les

yeux sur moi. Je passais des jours heureux et tranquilles dans ma terre

de Pont-Carré, ne venant à Paris que rarement, dans l'automne de 1802,

quand il plut au premier consul de me donner un témoignage public de

faveur et de confiance. Je fus appelé à faire partie d'une commission

chargée de conférer avec les députés des différens cantons de la Suisse,

pays trop voisin de la France pour qu'elle n'y exerçât pas une

intervention puissante. Par sa position géographique, la Suisse semblait

destinée à être le boulevard de cette partie de la France la plus

accessible, qui n'a, pour ainsi dire, d'autres frontières militaires que

ses gorges, ni d'autres sentinelles que ses pâtres. Sous ce point de

vue, la situation politique de la Suisse devait d'autant plus intéresser

le premier consul, qu'il n'avait pas peu contribué, après la paix de

Campo-Formio, à porter le Directoire à l'envahir et à l'occuper

militairement. Son expérience et la hauteur de ses vues lui firent

comprendre que cette fois il fallait éviter les mêmes fautes et les

mêmes excès. Sa marche fut bien plus adroite et plus habile.

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I · 第 13 / 20 段